Gilets jaunes : « une République du genre humain »

mars 2019, Temps critiques



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    • Un caractère d’événement

      Alors que le pou­voir en place et l’État atten­dent tou­jours plus ou moins une petite révolte pay­sanne encadrée par la FNSEA, un mou­ve­ment de che­mi­nots ou d’ensei­gnants encadrés par les syn­di­cats de salariés qui savent ne pas dépasser la ligne jaune ou même un mou­ve­ment lycéen ou une révolte des ban­lieues qu’ils savent plus dif­fi­cile à contrôler, c’est du côté d’une popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment rendue invi­si­ble qu’est venue la sur­prise en des temps qui sont ceux où les différentes forces de pou­voir cher­chent à faire une place aux « mino­rités visi­bles ».

      L’événement, au sens fort, c’est ce qui marque une rup­ture avec ce qui est attendu, que ce soit du point de vue de sa com­po­sante (ce n’est pas une classe ni même une catégorie ou une cor­po­ra­tion), de ses objec­tifs (ils peu­vent être aussi bien glo­baux que paraître dérisoi­res aux per­son­nes extérieu­res) de son orga­ni­sa­tion (les média­tions habi­tuel­les, syn­di­ca­les ou poli­ti­ques sont ignorées, l’atta­que contre l’État est fron­tale) ou encore de ses moyens de lutte (action directe, occu­pa­tion et blo­ca­ges de lieux inha­bi­tuels comme les ronds-points, mani­fes­ta­tions urbai­nes non déclarées, déter­mi­na­tion à la mobi­lité non entravée dans les cen­tres-villes au cours des mani­fes­ta­tions).

      L’événement, c’est aussi ce qui marque une rup­ture entre l’avant et l’après. L’avant parce que pas grand-chose ne le lais­sait présager (les Gilets jaunes sont une cari­ca­ture de majo­rité silen­cieuse pour le pou­voir) et l’après parce que rien ne préfigure ce qui va suivre le soulèvement. Par rap­port à la simple émeute, il per­dure (trois mois main­te­nant), c’est en cela qu’il fait événement, mais la dyna­mi­que qui l’anime pen­dant ce temps n’est pas gage de trans­cen­dance ou de dépas­se­ment. Pour pren­dre un exem­ple, il y a des points com­muns entre l’événement Mai-68 et l’événement Gilets jaunes parce que dans les deux cas il y a bou­le­ver­se­ment des com­por­te­ments pra­ti­ques dans un dérou­le­ment qui n’est pas linéaire et qui peut très bien connaître son acmé au début, au milieu ou à la fin du mou­ve­ment qui fait événement. Dans tous les cas, il fait qu’on ne peut faire de la ques­tion : « Quelle pers­pec­tive ? » ou « Comme cela va-t-il finir ? » la ques­tion essen­tielle. L’événement se suffit à lui-même et ne préjuge pas de son deve­nir et des ris­ques encou­rus, de ses dérives, de son résultat (Mai-68 n’est pas réduc­ti­ble à Grenelle, le mou­ve­ment des four­ches au parti Cinq étoiles, les Gilets jaunes au RIC, etc.)

      Il est dans sa nature d’événement de se poser les ques­tions dans des termes nou­veaux d’où son allure « sau­vage », de groupe en fusion, sa désin­vol­ture par rap­port à toutes les règles socia­les de bienséance envers les différents pou­voirs, qu’ils soient poli­ti­ques, écono­mi­ques ou média­ti­ques et évidem­ment par rap­port aux forces de l’ordre une fois qu’il en a com­pris la fonc­tion répres­sive à son encontre en tant que corps par­ti­cu­lier de l’État (cf. infra). Le choix entre res­pect de la légalité ou pas­sage à l’illégalité n’est alors plus pour lui un prin­cipe défini à l’avance, comme dans l’action syn­di­cale et poli­ti­que, mais un sujet à trai­ter de façon prag­ma­ti­que, au coup par coup et si pas­sage à l’acte il y a il est assumé sans crier au loup ! Ainsi des mil­liers de gardes à vue signifiées aux Gilets jaunes, sans autre forme de procès, ne le pousse pas à se poser de façon essen­tiel­le­ment vic­ti­maire.

      Une composition sociale diverse…

      Le mou­ve­ment ne se laisse pas saisir aisément. Dans un pre­mier temps socio­lo­gues, poli­ti­ques et médias ont entonné l’antienne des clas­ses moyen­nes, celles qui se sen­ti­raient déclassées, qui juge­raient payer trop d’impôt, à la fois parce les pau­vres n’en paie­raient pas et parce que les puis­sants y échap­pent aussi par évasion fis­cale. Et puis devant le peu de réalité de la chose, les com­men­ta­teurs sont passés à la notion de « classe moyenne inférieure », regrou­pant par là un vaste magma qui serait composé des 50 % de ménages qui ne se situent pas dans les 25 % les plus riches ou les 25 % les plus pau­vres. Le peu de sérieux de ces ten­ta­ti­ves a conduit ensuite à privilégier fina­le­ment la notion de « clas­ses popu­lai­res » qui per­met­trait de mieux rendre compte de ce que res­sen­tent les pro­ta­go­nis­tes (« Nous sommes le peuple ») sans donner l’air de céder à une lec­ture popu­liste du mou­ve­ment. Un ana­lyste qui se prétend géogra­phe (C. Guilluy) s’est même saisi de ce der­nier qua­li­fi­ca­tif pour désigner un ensem­ble surdéterminé par la divi­sion spa­tiale du ter­ri­toire entre centre et périphérie, oublieux du fait que les « clas­ses popu­lai­res » peu­plent aussi les HLM des ban­lieues des gran­des métro­po­les. Quant aux marxis­tes ortho­doxes, ils ont campé sur leur lutte de classe éter­nelle, la plu­part pour refu­ser un mou­ve­ment au mieux inter­clas­siste au pire petit-bour­geois et réaction­naire comme si les événements révolu­tion­nai­res du passé avaient été mis en jeu par des clas­ses « pures » (Canuts lyon­nais mêlant salariés et arti­sans, pay­sans anar­chis­tes ukrai­niens de 1917 et d’Andalousie de 1936 côtoyant les conseils ouvriers). Pour rester au plus près de notre époque, dans les années 1960-70, en France et en Italie c’est jus­te­ment le mixage entre sou­ve­nirs des révoltes pay­san­nes de l’Ouest de la France ou du Mezzogiorno ita­lien qui a pro­duit cette insou­mis­sion à l’usine et la mise à feu et à sang d’une usine de la dimen­sion de FIAT par les jeunes ouvriers insou­mis à la dis­ci­pline d’usine.

      Et là, avec les Gilets jaunes, au niveau de « l’impu­reté », on est servi : 33 % se disent employés, 14 % ouvriers, 10 % arti­sans, commerçants ou auto-entre­pre­neurs, 10 % pro­fes­sions intermédiai­res, 25 % inac­tifs ou retraités. Mais c’est quand on leur demande, dans des son­da­ges et enquêtes, qu’ils répon­dent en ce sens, car l’une des caractéris­ti­ques premières du mou­ve­ment est de ne jamais abor­der une dis­cus­sion par le biais du tra­vail concret effectué, mais par celui des condi­tions de vie. C’est d’ailleurs comme cela qu’il cons­ti­tue son unité. Celle d’une com­mune condi­tion de vie, dif­fi­cile ou précaire. Par rap­port à ces ana­ly­ses en termes de clas­ses nous pen­sons jus­te­ment que la caractéris­ti­que du mou­ve­ment des GJ est d’être a-clas­siste, parce que ni l’ana­lyse socio­lo­gi­que ou sta­tis­ti­que en termes de catégories socio­pro­fes­sion­nel­les ni l’ana­lyse marxiste en termes de bour­geoi­sie et prolétariat ne sont per­ti­nen­tes. Il n’y a plus de clas­ses anta­go­nis­tes au sens de Marx parce que les éléments objec­tifs (le nombre d’ouvriers et son enfer­me­ment dans les for­te­res­ses ouvrières et ses quar­tiers), comme sub­jec­tifs (la cons­cience de classe et de l’anta­go­nisme capi­tal/ tra­vail) se sont évanouies avec les restruc­tu­ra­tions et ce que nous avons appelé la « révolu­tion du capi­tal ».

      S’il ya donc bien encore lutte, ce n’est plus d’une lutte de clas­ses dont il s’agit et qui avait sa ou ses théories, ses pers­pec­ti­ves ins­cri­tes de longue date et sur les­quel­les se jouaient diver­ses par­ti­tions, mais avec les mêmes ins­tru­ments.

      Une lutte sans classe donc, au sens d’absence d’un sujet his­to­ri­que, même de rechange (l’étudiant, l’immigré, le sans-papiers) plutôt qu’une lutte de clas­ses.

      …Qui doit trouver ses propres références

      Que le mou­ve­ment des GJ ne se rat­ta­che pas au fil rouge his­to­ri­que des luttes de clas­ses ne signi­fie pas qu’il est dans un pur présen­tisme parce qu’il serait « mou­ve­men­tiste » avant tout. En effet, il a ten­dance à res­sus­ci­ter les gran­des révoltes popu­lai­res du passé contre l’impôt et les taxes (cf. les Cahiers de doléances de 1788-89). Paradoxalement, c’est l’affai­blis­se­ment des États-nations (« à la française ») censés assu­rer l’égalité des condi­tions (Tocqueville et les révolu­tions américaine et française) et la fin des privilèges, qui, dans sa crise, pro­duit à nou­veau des inégalités socia­les et de nou­veaux privilèges (rela­tions socia­les, procédures de coop­ta­tion et clientélisme sous la forme du lob­bysme, se sub­sti­tuent au régime mérito­cra­ti­que). Ainsi, de la même façon que sous l’Ancien Régime des char­ges étaient achetées aujourd’hui elles rede­vien­nent héréditai­res de fait si ce n’est de droit. C’est donc une remise en cause du pacte social en général auquel on abou­tit et fina­le­ment autour de ce qui sym­bo­lise son finan­ce­ment, condi­tion d’une repro­duc­tion plus ou moins satis­fai­sante du rap­port social : l’impôt. Que la goutte d’eau qui fait déborder le vase soit fis­cale n’est pas inno­cent dans un pays dont les pou­voirs publics refu­sent une réforme fis­cale jugée pour­tant néces­saire par tous, mais considérée comme une vérita­ble usine à gaz. La grogne vis-à-vis de l’impôt déjà fort présente ne pou­vait donc pas rester lettre morte à partir du moment où des mesu­res aussi pro­vo­ca­tri­ces que la sup­pres­sion de l’ISF sur la for­tune et la hausse des car­bu­rants pour les ménages étaient prises sans jus­ti­fi­ca­tion légitime. Crispation contre l’impôt en général donc (c’est ça qui a fait parler en termes de mou­ve­ment de clas­ses moyen­nes ou pou­ja­disme à l’ori­gine), mais révolte contre la spécifi­cité française en matière de fis­ca­lité qui fait que l’impôt sur le revenu pro­gres­sif rap­porte peu en France et que c’est par les taxes et la CSG non pro­gres­si­ves que l’État engrange la majo­rité de ses recet­tes, taxes qui grèvent pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus les bud­gets modes­tes que les autres vu la struc­ture des dépenses dans les bud­gets de ces ménages (le poids rela­tif des « dépenses contrain­tes » y est plus fort).

      La Révolu­tion française, la Marseillaise comme chant révolu­tion­naire des citoyens, les cahiers de doléances, les montées à Paris sur les lieux de pou­voir, le rappel au droit à l’insur­rec­tion de l’arti­cle 35 de la Constitution de l’an III, le RIC qui rap­pelle le droit de pétition de 1791, l’appel à une Constituante, voilà donc aujourd’hui les références que le mou­ve­ment se réappro­prie, même s’il a par­fois du mal à en saisir la dimen­sion d’uni­ver­sa­lité dans toute son ampleur, uni­ver­selle jus­te­ment et donc non natio­nale, sa dimen­sion citoyenne au sens de 1789-94, c’est-à-dire révolu­tion­naire et non pas citoyen­niste, qui elle répond à l’appel de res­pon­sa­bi­lité que l’État adresse à ses sujets quand il leur demande en fait d’obéir à ses règles (cf. l’ins­truc­tion civi­que).

      Trouver ses pro­pres références et ses pro­pres sup­ports, c’est cela qui est dif­fi­cile, car les regrou­pe­ments de ronds-points ne sont pas des conseils ouvriers, l’assemblée de Commercy n’est pas l’assemblée ouvrière auto­nome de l’Alfa-Romeo de 1973, le RIC n’est pas le pro­gramme d’un parti com­mu­niste prolétarien.

      En effet, le mou­ve­ment naît et se développe dans le procès de cir­cu­la­tion plus que de pro­duc­tion et pose la ques­tion de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux d’ensem­ble (d’où son rap­port conflic­tuel immédiat à l’État) plutôt que celle de la pro­duc­tion et du rap­port au patro­nat. Cela s’expli­que, entre autres, par la baisse de cen­tra­lité du tra­vail pro­duc­tif dans le procès de valo­ri­sa­tion du capi­tal avec l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail qui en résulte et la ten­dance à la sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail dans le procès de pro­duc­tion. Il en découle, au niveau de la struc­ture même du capi­tal une impor­tance accrue du procès de cir­cu­la­tion et une ten­dance à la tota­li­sa­tion du procès pro­duc­tion/cir­cu­la­tion qui rend l’action de blo­cage des flux au moins aussi impor­tante que la forme his­to­ri­que que cons­ti­tuait le blo­cage de la pro­duc­tion par la grève et l’occu­pa­tion des usines. Or, cela ne mobi­lise pas forcément les mêmes pro­ta­go­nis­tes (retraités, chômeurs femmes au foyer, étudiants, auto-entre­pre­neurs) et les GJ ont su se glis­ser dans cette confi­gu­ra­tion pour porter leur action là où ça fait mal sans pour­tant enclen­cher un pro­ces­sus de grève.

      Enfin, ces chan­ge­ments entérinent l’idée que tout se joue­rait au niveau de l’hyper-capi­ta­lisme du sommet et ses représen­tants visi­bles : État, GAFAM, ban­ques, Commission européenne, etc.

      Un mouvement d’insubordination

      De la reven­di­ca­tion par­ti­culière (la lutte contre les taxes) à une révolte contre l’injus­tice fis­cale puis, plus générale­ment contre l’injus­tice sociale avec des reven­di­ca­tions de plus en plus pro­ches de celles des salariés (aug­men­ta­tion des salai­res et du SMIG, halte à la précarité, retour de l’ISF, fin de la CSG), le par­ti­cu­lier tend vers l’uni­ver­sel.

      Le mou­ve­ment n’est pas mû par une cri­ti­que des condi­tions de tra­vail et du tra­vail, mais par une référence aux condi­tions de vie. Il est cer­tain qu’aupa­ra­vant, dans les luttes ouvrières, les condi­tions de vie jouaient leur rôle, mais étaient comme inclu­ses dans les condi­tions de tra­vail, car c’est la pro­fes­sion­na­lité qui déter­mi­nait le reste (la fierté d’être mineur ou docker et non pas la vie de misère qui leur était atte­nante). Alors qu’aujourd’hui, cette pro­fes­sion­na­lité a été en grande partie détruite et elle n’est plus qu’une com­po­sante (avec les condi­tions de tra­vail) des condi­tions de vie plus générales. D’ailleurs les GJ ne se présen­tent guère par leur pro­fes­sion d’ori­gine. C’est aussi cette caractéris­ti­que qui fait l’unité au-delà des différentes condi­tions. En effet, préala­ble­ment, c’est le col­lec­tif de tra­vail qui fai­sait l’unité et l’idée d’une classe par­ti­culière dans son oppo­si­tion à la classe domi­nante ; or aujourd’hui, cette unité n’est plus donnée direc­te­ment par le capi­tal qui a d’abord cor­po­ra­tisé les seg­ments de la force de tra­vail salarié, puis atomisé cette force de tra­vail qui ne trouve plus guère son unité qu’idéolo­gi­que­ment dans les gran­des messes syn­di­ca­les. L’unité, si unité il peut y avoir ici ne peut donc qu’être recons­truite sur la base des condi­tions de vie, ce à quoi les Gilets jaunes se sont attachés. « Tous Gilets jaunes » en représente la for­mule la plus adéquate et récur­rente qui dit la façon de faire des Gilets jaunes : l’idéologie et le poli­ti­que ne sont pas les fil­tres qui gui­dent le mou­ve­ment, malgré tous les ris­ques que cela com­porte.

      Plus concrètement et à l’ori­gine, ces condi­tions de vie sont marquées par les dépenses contrain­tes qui absor­bent une part gran­dis­sante du budget des ménages pau­vres ou modes­tes d’où l’accent mis sur les prix et les taxes jugées abu­si­ves, le pou­voir d’achat, le « reste à vivre » au 15 du mois et le « pou­voir vivre ».

      Tous ces prix sont perçus comme un arbi­traire de l’État qui fixe des prix admi­nistrés ou des grands mono­po­les/oli­go­po­les qui fixent des prix mon­diaux. Tous ces prix appa­rais­sent arbi­trai­res car sans rap­port avec une « valeur » quel­conque. Une chose facile à cons­ta­ter même pour des per­son­nes peu versées vers l’ana­lyse écono­mi­que quand on voit le peu de rap­port entre les varia­tions de prix du baril de pétrole et celles du prix à la pompe à essence.

      Dans cette mesure et à l’opposé de ce que l’on entend sou­vent, la cons­cience du mou­ve­ment des GJ n’est pas forcément moins avancée que celle des ouvriers ou salariés s’atta­quant à des patrons précis. Les pre­miers s’atta­quent direc­te­ment à l’hyper-capi­ta­lisme, via l’État, alors que les seconds en res­tent encore à une concep­tion de la domi­na­tion repo­sant sur les mécanis­mes de l’exploi­ta­tion. De cela peut naître l’illu­sion qu’il n’y a que peu de puis­sants (les fameux 1 %) et une immense majo­rité de dominés (les 99 %) ce qui occulte complètement la com­plexité de la hiérar­chi­sa­tion sociale des rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes. Une des fai­bles­ses du mou­ve­ment des GJ, mais déjà présente dans des mou­ve­ments censément plus cons­cien­tisés comme les « Occupy Wall Street ». Or, la plu­part des Gilets jaunes n’ont que trois mois au comp­teur !

      Le mou­ve­ment des Gilets jaunes n’est pas « social » au sens des mou­ve­ments sociaux tra­di­tion­nels, mais il a une nature sociale.

      Il n’est pas non plus direc­te­ment poli­ti­que, mais il a une âme poli­ti­que parce qu’il décons­truit immédia­te­ment l’évidence d’une sou­mis­sion natu­relle au pou­voir de la part des dominés par rap­port aux domi­nants. C’est dans ce soulèvement qu’il pro­duit sa propre vio­lence, vio­lence de déter­mi­na­tion plus que vio­lence effec­tive parce qu’il ne veut pas de cadre et sur­tout, plus concrètement, qu’il déborde les cadres de la légalité républi­caine. Le refus de déclarer les mani­fes­ta­tions et leur par­cours, les occu­pa­tions de ronds-points et de pla­te­forme sont les signes concrets de ce pas­sage en force par l’action qui délimite un nou­veau rap­port de force. Là aussi nou­velle pra­ti­que par rap­port aux mou­ve­ments sociaux habi­tuels encadrés : ce n’est pas le mou­ve­ment qui s’adapte à un rap­port de force établi qu’il prend en compte en phase sta­ti­que, c’est lui qui pro­duit le rap­port de force « qui fait mou­ve­ment ». Son refus de négocier et sa cri­ti­que de toute représen­ta­tion, y com­pris en son sein, place alors la barre très haut et rempli de désarroi les différentes formes de pou­voir en place (gou­ver­ne­ments, médias, partis et syn­di­cats), d’où la vio­lence de la répres­sion par les forces de l’ordre et la viru­lence du dis­cours anti-mou­ve­ment dans les médias sérieux et la « pédago­gie » par les images de la part des télés pou­bel­les.

      Mais tout cela ne doit pas occulter le fait que, malgré ses références récur­ren­tes à la démocra­tie, le mou­ve­ment s’affirme bien plus comme un mou­ve­ment d’action directe que comme un mou­ve­ment pour la démocra­tie directe, même s’il n’y a pas forcément de contra­dic­tion entre les deux ten­dan­ces. L’auto-orga­ni­sa­tion du mou­ve­ment, tant que les ronds-points en ont été l’axe majeur, est restée une auto-orga­ni­sa­tion de proxi­mité sans for­ma­lisme, loin, par exem­ple, de l’assembléisme de Commercy qui, avec le RIC comme reven­di­ca­tion uni­taire appa­rais­sent plutôt comme des recet­tes pour une porte de sortie par le haut d’un mou­ve­ment né par le bas, qu’une vérita­ble pers­pec­tive de dévelop­pe­ment et d’appro­fon­disse­ment du mou­ve­ment..

      Une communauté de lutte

      Pour passer du vir­tuel des réseaux sociaux au réel du ter­rain de lutte, les GJ ont dû cons­truire leur propre corps col­lec­tif à partir, pour­tant, de l’écla­te­ment pro­duit par l’ato­mi­sa­tion sociale et géogra­phi­que. C’est de là que se sont dégagées des sub­jec­ti­vités elles aussi col­lec­ti­ves au-delà des frag­men­ta­tions objec­ti­ves du corps social dans son entier. La com­mu­nauté du tra­vail, comme à Lip, qui s’érigeait en com­mu­nauté de lutte n’est plus pos­si­ble et s’y sub­sti­tue la com­mu­nauté de lutte direc­te­ment comme seule com­mu­nauté immédiate, mais en tant qu’elle n’existe que par la lutte (sinon, retour à l’ato­mi­sa­tion et en conséquence à l’indi­vi­dua­lisme). Une com­mu­nauté de lutte dont la pers­pec­tive est uni­ver­sa­liste (celle de la pers­pec­tive d’une com­mu­nauté humaine qu’anti­ci­pait déjà Anacharsis Cloots, révolu­tion­naire alle­mand de la Révolu­tion française en en appe­lant en 1794, juste avant d’être guillo­tiné, à une « Républi­que du genre humain »), au sens où elle n’est pas exclu­sive (« Tous gilets jaunes »), même si elle peut par­fois être tentée de se référer à une com­mu­nauté natio­nale des gens d’en bas (elle bute sur l’ambiguïté et la polysémie de la référence citoyenne). Ce corps anta­go­ni­que se fait peuple, mais celui-ci n’est pas essen­tia­lisé, même si, là encore, la référence à la com­mu­nauté natio­nale et à la Révolu­tion française ne sont pas vérita­ble­ment « pensées » et ques­tionnées). Corps anta­go­ni­que qui s’oppose aux différents corps de l’État et à celui qui, tout à coup, lui est apparu comme son auxi­liaire, à savoir le corps des forces de l’ordre, accusé, dès l’acte III de « col­la­bo­ra­tion » avec l’État. Il n’y a donc pas, à pro­pre­ment parler, de demande par rap­port à l’État, comme par exem­ple dans le cas des luttes dans la fonc­tion publi­que, parce que l’État apparaît ici comme l’ennemi… sans que soit pro­duite une claire cri­ti­que de l’État en tant que pou­voir, que ce soit à la façon anar­chiste ou à la façon américaine conser­va­trice.

      Le « Tous ensem­ble » que l’on entend crier comme en 1995, n’est donc pas une demande de res­tau­ra­tion de l’État-pro­vi­dence de la période des Trente glo­rieu­ses, mais un « “Tous ensem­ble” contre ce monde » qui peut effec­ti­ve­ment s’ouvrir à toutes les problémati­ques autour de la ques­tion du climat et de l’écolo­gie, des « grands tra­vaux », etc.

      Cette com­mu­nauté de lutte est com­mu­nauté de pra­ti­ques col­lec­ti­ves proche de celle des ZAD avec l’expérience des caba­nes de ronds-points. C’est fort, mais limité car le mou­ve­ment n’a pas de pensée de l’éman­ci­pa­tion à portée de main. C’est la soli­da­rité (fra­ter­nité) présente sur ses lieux d’action et les désirs d’égalité et de liberté qui l’ani­ment. La ten­sion indi­vidu/com­mu­nauté s’y dévoile. Point.

       

      Temps critiques, février 2019