supplément #3 au numéro 19

Une tenue jaune qui fait communauté

décembre 2018, Temps critiques


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  • Sur le mouvement des Gilets jaunes
  • Sur cette révolte en général et sur celle des Gilets jaunes en particulier
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  • L’envie de Révolution française des Gilets jaunes

    • Le mou­ve­ment des Gilets jaunes semble confir­mer une rup­ture du fil his­to­ri­que des luttes de clas­ses. Elle avait déjà été amor­cée mon­dia­le­ment par les prin­temps arabes, le mou­ve­ment Occupy et les mou­ve­ments des Places qui tous avaient placé en tête des mobi­li­sa­tions des reven­di­ca­tions ou des deman­des tou­chant les liber­tés, l’égalité, les condi­tions de vie en géné­ral ; l’emploi plus que les condi­tions de tra­vail. C’est aussi pour cela que ces mou­ve­ments s’adres­saient bien plus à l’État qu’au patro­nat, dans la mesure où le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion/tota­li­sa­tion du capi­tal conduit les États à gérer la repro­duc­tion du rap­port social au niveau ter­ri­to­rial, mais en res­tant dépen­dant des exi­gen­ces de la glo­ba­li­sa­tion.

      En France, la force de rési­lience du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel avait encore main­tenu cette idée de lutte de la classe du tra­vail contre le capi­tal. Au prin­temps 2016, la lutte contre la réforme du droit du tra­vail et des sta­tuts pour­sui­vait encore sur la voie « la classe ouvrière avant tout » sans obte­nir de résul­tats tan­gi­bles. Quelques années aupa­ra­vant, les regains de mobi­li­sa­tion engen­drés par le mou­ve­ment des Places n’avaient pas permis un rebond effec­tif, car ce der­nier avait vite pri­vi­lé­gié le for­ma­lisme des assem­blées au détri­ment des conte­nus de la lutte. Une lutte qui sem­blait avoir trouvé un alliage plus pro­met­teur au sein du mou­ve­ment espa­gnol, avec le débor­de­ment du mou­ve­ment des Places vers les soli­da­ri­tés de quar­tier en lien avec les pro­blè­mes de loge­ment.

      Dans toutes ces luttes, y com­pris dans le cas de la lutte contre la loi-tra­vail, la ques­tion de la grève géné­rale ou celle du blo­cage de la pro­duc­tion à partir des usines n’a pas été posée, de même qu’elle n’est pas posée au sein du mou­ve­ment des Gilets jaunes. Dans ces condi­tions, conju­guer la pour­suite des occu­pa­tions de ronds-points avec des appels à la grève des sala­riés relève d’une fic­tion de « conver­gence des luttes » ou alors de l’idée dépas­sée que le blo­cage des flux de mar­chan­di­ses serait secondaire par rap­port au blo­cage de la pro­duction des mar­chan­di­ses elles-mêmes.

      Une communauté de lutte qui n’est plus la communauté du travail

      Les révol­tés des ronds-points sont certes pour beau­coup des sala­riés (ou assi­mi­la­bles à des sala­riés quand ils béné­fi­cient d’emplois aidés ou d’aides au retour à l’emploi), mais il y a aussi bien d’autres occu­pants non sala­riés ou anciens sala­riés (notam­ment des auto-entre­pre­neurs pau­vres et sur­tout des retrai­tés qui sont loin de tous partir en avion low cost pour des des­ti­na­tions exo­ti­ques). Ce n’est pas à partir du rap­port de tra­vail qu’ils inter­vien­nent, mais à partir de leurs condi­tions de vie et de leur inexis­tence sociale. Une lutte, certes, mais une lutte sans classe plutôt qu’une lutte de clas­ses. Il ne sert donc à rien d’y recher­cher ce qui serait son aile pro­lé­ta­rienne pour lui donner une trans­crois­sance qu’elle n’a mani­fes­te­ment pas l’inten­tion de mani­fes­ter.

      D’ailleurs, si les Gilets jaunes sont mépri­sés par le pou­voir en place, ce n’est pas parce qu’ils sont des « pro­lé­tai­res » au sens his­to­ri­que du terme (Macron ne méprise pas ouver­te­ment les ouvriers pro­fes­sion­nels élevés dans les règles de l’art de l’éducation syn­di­cale et léga­liste), mais plutôt parce qu’ils ne sont, pour lui, que des riens du tout (« des gens qui ne sont rien » a-t-il dit), des sortes de sous-pro­lé­tai­res moder­nes, des cas sociaux, des sau­va­ges ayant oublié toutes les règles de civi­lité, des gens qui ne savent ni parler ni pro­duire des res­pon­sa­bles. Des « sans dents » comme disait Hollande. Un mépris lui-même mépri­sa­ble tant il est chargé d’inhu­ma­nité ; un mépris aveu­glé puisqu’il jette sur le mou­ve­ment un juge­ment indif­fé­ren­cié alors même que nous qui nous mêlons à eux, nous savons qu’il y a des per­son­nes très dif­fé­ren­tes au sein des col­lec­tifs de Gilets jaunes.

      D’après les témoi­gna­ges sur la vie col­lec­tive des Gilets jaunes dans les « caba­nes » qui ont fleuri sur les ronds-points on peut affir­mer qu’il s’agit d’abord et sur­tout d’une com­mu­nauté de lutte faite de par­tage sur les condi­tions dif­fi­ci­les de vie ; d’union des énergies contre le pou­voir glo­ba­liste (Macron, les minis­tres, les élus, les cor­rom­pus, les maxi-frau­deurs du fisc, les confis­ca­teurs de la parole du peuple, etc.) ; d’aspi­ra­tions col­lec­ti­ves afin que cesse la mau­vaise vie ; tout ceci avec des accents par­fois uto­pi­ques comme le chante un Gilet jaune musi­cien ama­teur « Je ne veux pas vivre dans un monde où les colom­bes ne volent plus1 ». Un lyrisme et des chants bien éloignés des sem­pi­ter­nels cou­plets poli­ti­ques sur « l’émancipation » qui accom­pa­gnent les mani­fes­ta­tions ouvriè­res ou gau­chis­tes. C’est cette com­mu­nauté de lutte qui fait que des per­son­nes se relaient pour pré­pa­rer de la nour­ri­ture sur place ou bien par­ta­ger celle qui est appor­tée en sou­tien. La soli­da­rité n’y est pas un vain mot.

      Quid de l’organisation ?

      Si nous sommes d’accord pour dire que les Gilets jaunes ont déve­loppé un mou­ve­ment auto­nome, nous n’irons pas jusqu’à dire qu’ils s’auto-orga­ni­sent au sens idéo­lo­gi­que de l’auto-orga­ni­sa­tion telle que peu­vent la conce­voir les conseillis­tes his­to­ri­ques ou des liber­tai­res. Il s’agit d’une auto-orga­ni­sa­tion immé­diate qui ne débou­che sur rien d’autre que sa propre pra­ti­que tout aussi immé­diate. Elle touche ses limi­tes quand elle veut passer au stade d’une orga­ni­sa­tion véri­ta­ble du mou­ve­ment, ne serait-ce que dans la prise de déci­sion de refu­ser ou non les deman­des d’auto­ri­sa­tion offi­cielle de mani­fes­ta­tion ou d’accep­ter ou non des tra­jets pré-établis, l’élection de porte-paro­les ou de délé­gués. Il y a bien un refus de l’orga­ni­sa­tion et non auto-orga­ni­sa­tion et il cor­res­pond non seu­le­ment à la défiance vis-à-vis de toute orga­ni­sa­tion poli­ti­que ou syn­di­cale, mais aussi au fait que les condi­tions pré­sen­tes ont épuisé toutes les formes his­to­ri­ques que l’on a pu connaî­tre2.En effet, les Gilets jaunes ne peu­vent faire des « conseils de ronds-points » comme il y a eu des conseils ouvriers ou des conseils de sol­dats. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne peu­vent pas dis­cu­ter ou agir à partir de ces ronds-points. Simplement, ce ne sont pas des lieux pou­vant assu­rer la péren­nité de formes poli­ti­ques comme on a pu voir récem­ment avec leur déman­tè­le­ment. Là encore le mou­ve­ment innove, car il est à la fois blo­queur et nomade. Les nœuds de blo­cage peu­vent en effet être dépla­cés et renou­ve­lés de la même façon que les lieux et les tra­jets de mani­fes­ta­tion peu­vent être redé­fi­nis à tout moment.

      Le risque est alors celui d’une répé­ti­tion des actions pré­cé­den­tes. Or, cette répé­ti­tion est déjà rendue pré­caire 1) par le nombre décrois­sant de pré­sents sur les points de mobi­li­sa­tion ; 2) par l’inter­ven­tion des gen­dar­mes sur les ronds-points et sur­tout sur ces sortes de peti­tes ZAD qui s’y étaient assez spon­ta­né­ment for­mées ; 3) par les nou­veaux dis­po­si­tifs des forces de l’ordre au cours des mani­fes­ta­tions du samedi qui ten­dent à trans­fé­rer la vio­lence réelle de la répres­sion d’État qui lui aliène une grande partie de l’opi­nion publi­que sur une vio­lence intrin­sè­que au mou­ve­ment du fait de son refus d’obtem­pé­rer aux appels gou­ver­ne­men­taux à cesser les mani­fes­ta­tions. C’est le mou­ve­ment qui devient alors le fau­teur de trou­ble et tous ceux qui y appel­lent sont ainsi cou­pa­bles du délit d’inten­tion, une forme de délit de plus en plus fabri­quée au nom de l’urgence ou de l’excep­tion (par exem­ple en ce qui concerne les entre­pri­ses ter­ro­ris­tes), mais recy­cla­ble pour l’occa­sion3.

      De la négation à l’institutionnalisation ?

      Est-ce que nous sommes passés à une seconde phase, plus affir­ma­tive, celle du RIC que la pre­mière qui était plus néga­tive (Macron-démis­sion, Nous ne lâche­rons rien, etc.) ? Ou alors le mou­ve­ment peut-il conti­nuer en absor­bant cette nou­velle pro­po­si­tion électoraliste qui semble pour­tant une porte de sortie pour ceux qui, parmi les Gilets jaunes, ont pris acte que Macron ne démis­sion­nera pas ?

      Si le RIC détruit la dyna­mi­que immé­diate du mou­ve­ment, c’est parce que sa base actuelle, celle des ronds-points et des mani­fes­ta­tions du samedi, ne porte pas de dyna­mi­que his­to­ri­que claire, d’autant que la pra­ti­que des assem­blées comme l’idée de délé­ga­tion trou­vent peu d’écho ou alors créent des divi­sions au sein du mou­ve­ment. C’est parce qu’il est jus­te­ment inca­pa­ble de rendre his­to­ri­que sa dyna­mi­que sur une base assem­bléiste, qu’il peut se réfu­gier dans le RIC. Un réfé­ren­dum, pour cer­tains un exem­ple de démo­cra­tie directe, mais pour nous le risque d’un début d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du mou­ve­ment4 — ou pire la nais­sance d’un mou­ve­ment type Cinq étoiles comme en Italie.

      Notre cri­ti­que du RIC ne peut donc s’ins­crire essen­tiel­le­ment sur la base d’une erreur stra­té­gi­que du mou­ve­ment qui se ferait « ricu­pé­rer5 » comme le clame un tract paru sur le net. En effet, ce tract conserve le dis­cours gau­chiste tra­di­tion­nel sur la « récu­pé­ra­tion », mais en cam­pant fina­le­ment sur des posi­tions « déga­gis­tes » limi­tées à l’anti-macro­nisme. Il est ten­tant, pour cer­tains, de se les appro­prier parce qu’elles peu­vent paraî­tre sans com­pro­mis­sion et qu’elles ont exprimé l’unité du mou­ve­ment pen­dant les pre­miè­res semai­nes, mais pour ceux qui, comme nous, pen­sons que le capi­tal est un rap­port social, on ne peut non plus s’en conten­ter. Bien sûr qu’il y a des rai­sons de faire valoir que l’adop­tion du RIC ne concer­ne­rait fina­le­ment que les « ques­tions de société » ; ques­tions à la source de toutes les mani­pu­la­tions média­ti­ques ou popu­lis­tes et qui ne por­tent pas sur les condi­tions maté­riel­les et socia­les qui sont à la source de la révolte. D’ailleurs, com­ment un réfé­ren­dum pour­rait-il impo­ser au patro­nat des aug­men­ta­tions de salai­res et à des bailleurs de bais­ser les loyers ?

      Mais ce qui va nous être alors rétor­qué, c’est « que pro­po­sez-vous ? ». C’est la même chose que ce qu’on nous disait en 68 et avec en plus même pas l’échappatoire, pour cer­tains, de répon­dre en pro­po­sant les modè­les exo­ti­ques (Cuba ou la Chine).

      On ne peut pas négli­ger le fait que ce qui fait la force du mou­ve­ment est aussi ce qui fait sa fai­blesse. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, le lien effec­tif entre Gilets jaunes et syn­di­ca­lis­tes inter­ve­nant sur les ronds-points reste très formel dans la mesure où ces syn­di­ca­lis­tes n’y inter­vien­nent qu’en tant qu’indi­vi­dus, comme nous d’ailleurs, mais sans qu’une média­tion s’établisse qui rende pos­si­ble et concrète le fait que de plus en plus de syn­di­ca­lis­tes de base sont prêts à ren­trer dans le mou­ve­ment, mais sur une autre base qui n’est pas la conver­gence des luttes (ça, c’est le point de vue de la CGT), mais avec le sen­ti­ment que c’est la même lutte et qu’en plus elle a pris des formes qui per­met­tent de « gagner6 ».

      C’est pour­tant un sen­ti­ment par­tagé par de nom­breux par­ti­ci­pants à la mani­fes­ta­tion inter­pro­fes­sion­nelle du 14 décem­bre qui ont aussi par­ti­cipé à une ou plu­sieurs mani­fes­ta­tions des same­dis avec les Gilets jaunes. D’ailleurs, de plus en plus de cégé­tis­tes, même si glo­ba­le­ment ils sont très mino­ri­tai­res, enfi­lent des gilets jaunes et gar­dent des sigles et auto­col­lants CGT ou mieux se confec­tion­nent des gilets rouges et jaunes. Mais les atten­tes sub­jec­ti­ves sont limi­tées par des condi­tions objec­ti­ves car le monde syn­di­cal est de plus en plus coupé de ce que l’on ne peut même plus appe­ler le monde du tra­vail tel­le­ment les situa­tions se sont par­ti­cu­la­ri­sées. Un ensem­ble com­po­site qui, d’un côté com­prend que le « tra­vailler plus pour gagner plus » est une illu­sion, mais de l’autre ne semble pas s’oppo­ser à la défis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­tai­res que lui pro­pose le gou­ver­ne­ment. Elle a pour­tant des effets néga­tifs reconnus sur le niveau d’emploi, lequel cons­ti­tue une préoc­cu­pa­tion des Gilets jaunes. Cette contra­dic­tion expli­que peut-être le fait que le mou­ve­ment ne semble faire aucune réfé­rence à la notion de revenu garanti, alors pour­tant qu’il a la cons­cience et l’expé­rience que, bien sou­vent, tra­vailler ne suffit plus pour vivre7.

      Le mou­ve­ment exprime, par sa diver­sité et son hété­ro­gé­néité, le carac­tère mul­ti­di­men­sion­nel des iné­ga­li­tés et un « res­senti » fort dif­fé­rent des iné­ga­li­tés sta­tis­ti­ques prises une par une. Cet écart est aussi dû au fait que la France est plus per­for­mante dans la redis­tri­bu­tion en amont de la for­ma­tion des reve­nus (acces­si­bi­lité à l’uni­ver­sité, à la santé, salaire mini­mum, qua­lité de vie en géné­ral) qui semble un acquis dit « normal », qu’en aval où l’impôt direct pro­gres­sif pèse peu, la CSG est pour tous comme la TVA et les taxes diver­ses qui pèsent par­ti­cu­liè­re­ment sur la pro­pen­sion à consom­mer des sala­riés les plus pau­vres8.

      Vers une générale de tous les ronds-points ?

      Une consom­ma­tion que le mou­ve­ment bou­le­verse d’ailleurs en cette période de fête en blo­quant l’appro­vi­sion­ne­ment des hyper­mar­chés au niveau de la pla­te­forme cen­trale comme celle d’Auchan près de Nîmes ou en blo­quant direc­te­ment l’entrée des super­mar­chés. Certains oiseaux de mau­vais augure, cou­rant tou­jours au-devant de la vic­toire du capi­tal ont pu se gaus­ser des Gilets jaunes qui croient faire du mal au capi­tal en blo­quant les hyper­mar­chés alors que ça pro­fi­te­rait à Amazon et autres ventes en ligne. Or, cette affir­ma­tion est très dis­cu­ta­ble puis­que les pre­miers chif­fres lais­sent appa­raî­tre une baisse géné­rale de la consom­ma­tion dans les lieux tra­di­tion­nels et une aug­men­ta­tion légère, mais nor­male, car anti­ci­pée sur la base d’une moyenne de pro­gres­sion, des ventes en ligne. Pourtant il n’est pas impen­sa­ble d’envi­sa­ger l’idée que « l’odeur du temps » (gazi­fiée) se révèle peu pro­pice à la consom­ma­tion et pas seu­le­ment parce qu’il serait plus dif­fi­cile de s’appro­vi­sion­ner. Dans le même ordre d’idée, on a pu voir appa­raî­tre des « Débranche la télé et enfile ton gilet ». Beaucoup de Gilets jaunes signa­lent qu’ils ne sor­taient plus de chez eux en dehors de ce qui rele­vait de l’indis­pen­sa­ble. Le manque de rela­tions socia­les est pal­pa­ble et l’invi­si­bi­lité dont il est ques­tion ici n’est pas celle de l’exclu­sion, mais celle d’une invi­si­bi­lité sociale géné­rale du fait de la nou­velle géo­po­li­ti­que de l’espace qui concerne aussi les habi­tants des ban­lieues9. Cette situa­tion s’impose à un ensem­ble bien plus large que celui que recou­vrait la lutte entre les deux gran­des clas­ses bour­geoise et ouvrière et elle n’est pas non plus réduc­ti­ble à une oppo­si­tion sim­pliste entre riches et pau­vres qui s’en tien­drait à une défi­ni­tion quan­ti­ta­tive/moné­taire.

      C’est la lutte sans classe d’une « mul­ti­tude » com­prise dans le sens où elle n’est pas celle des 99 % de gen­tils exploi­tés contre les 1 % de méchants exploi­teurs et pro­fi­teurs, à l’heure où les hié­rar­chies de posi­tions socia­les ou au tra­vail se sont à la fois démul­ti­pliées et affi­nées et sont pro­dui­tes et repro­dui­tes sans trop d’états d’âme par les indi­vi­dus, à chaque niveau qu’ils occu­pent. Une lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet his­to­ri­que.

      Le mou­ve­ment des Gilets jaunes est sou­vent cri­ti­qué parce que, contrai­re­ment aux luttes ouvriè­res his­to­ri­ques il ne pré­sen­te­rait pas de projet d’émancipation. C’est un fait, mais nous avons déjà dit ailleurs pour­quoi ces pro­jets ont été portés, depuis 1788 et 1789 jusqu’aux années 1967-1978, par des sujets his­to­ri­ques jus­te­ment (d’abord la classe bour­geoise puis le pro­lé­ta­riat). La défaite de ce der­nier cycle révo­lu­tion­naire a ruiné tout projet d’émancipation, hors celui que réa­li­sait lui-même le capi­tal dans le cadre de l’achè­ve­ment du pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion dans une société capi­ta­li­sée. Mais dans les ronds-points et autres lieux d’expres­sion du mou­ve­ment actuel sourd, quand même, une ten­sion vers la com­mu­nauté, non pas une ten­sion abs­traite vers la com­mu­nauté humaine, mais une ten­sion à la fois concrète (elle est dans l’affect) et géné­rale parce que le mou­ve­ment embrasse et ques­tionne l’ensem­ble des rap­ports sociaux. Ce n’est plus le « Tous ensem­ble » de 1995 contre un projet précis, mais une sorte d’indis­so­cia­ble mise à plat/mise en cause de la tota­lité capi­ta­liste à partir de points de vue ou d’angles de tirs en soi par­tiels.

      Cette par­tia­lité des atta­ques est pour le moment com­pen­sée par la tota­lité de « l’acte contre », celui qui se tra­duit dans le lan­gage par le « Nous ne lâche­rons rien » des Gilets jaunes qui répond au « vous n’êtes rien » du Pouvoir. Ce « Nous ne lâche­rons rien » impli­que des actions col­lec­ti­ves déter­mi­nées que la pré­sence sur­di­men­sion­née et l’agres­si­vité des forces de l’ordre peu­vent rendre vio­len­tes. Une confron­ta­tion de forces que le pou­voir et les médias appel­lent des « débor­de­ments » avec toute l’orches­tra­tion inté­res­sée qu’ils leur don­nent.

       

      Temps cri­ti­ques, le 27 décem­bre 2018

       

      Notes

      1 – https://www.fran­ce­bleu.fr/infos/eco­no­mie-social/un-gilet-jaune-de-mont­bard-fait-un-carton-sur-le-web-avec-sa-nou­velle-chan­son-1545108297

      2 – Sur ce point, cf. le blog de Temps cri­ti­ques à propos des jour­nées d’Eymoutiers) : http://blog.temps­cri­ti­ques.net/archi­ves/2179

      3 – Après Julien Coupat, c’est main­te­nant une figure du mou­ve­ment des Gilets jaunes qui en fait les frais. On assiste ici à une cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux avec la mul­ti­pli­ca­tion des inter­pel­la­tions, les gardes à vue pré­ven­ti­ves et les lour­des peines de prison ferme pour la moin­dre brou­tille. Autant de mesu­res anti-cons­ti­tu­tion­nel­les du fait de leur dis­pro­por­tion fla­grante avec les actes incri­mi­nés ce qui démon­tre non pas la force de l’État, mais sa fai­blesse. Une fai­blesse rendue encore plus visi­ble par le fait que, de l’autre côté de la bar­ri­cade, les forces de l’ordre, en une demi-jour­née de grève, ont obtenu de 120 à 150 euros d’aug­men­ta­tion men­suelle.

      4 – Dans le même temps, on s’aper­çoit que pour la pre­mière fois, des deman­des offi­ciel­les de tra­jets auto­ri­sés ont été dépo­sées auprès de cer­tai­nes pré­fec­tu­res comme cela a été le cas le 22 décem­bre 2018 ; pre­mier inflé­chis­se­ment nota­ble du mou­ve­ment avec la mise en place conco­mi­tante de ser­vi­ces d’ordre pro­pres aux Gilets jaunes.

      5 – Disponible ici http://www.19h17.info/2018/12/12/non-a-la-ricu­pe­ra­tion/

      6 – Alors que la CGT a signé avec six autres cen­tra­les syn­di­ca­les la condam­na­tion des métho­des de lutte des Gilets jaunes.

      7 – Et para­doxa­le­ment, c’est Macron qui en fait resur­gir le fan­tôme avec l’aug­men­ta­tion d’une prime d’acti­vité qui perd de son carac­tère ori­gi­nel qui était de pous­ser au retour à l’emploi des per­son­nes se conten­tant des mini­mas sociaux. Or là il s’agit de tout autre chose qui est la reconnais­sance que le salaire ne rému­nère plus « cor­rec­te­ment » le tra­vail et qu’il faut puiser dans l’argent public le com­plé­ment. Le « tra­vailler plus pour gagner plus » à épuisé ses effets, même si la défis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­tai­res cher­che à lui donner encore un souf­fle de vie… au détri­ment des chif­fres du chô­mage !

      8 – Cf. L’enquête de Th. Piketty et du Laboratoire sur les iné­ga­li­tés mon­dia­les.

      9 – En effet, si les « pro­blè­mes » des ban­lieues sont mis en exer­gue par sen­sa­tion­na­lisme du côté des médias ou par inté­rêt poli­ti­que par les partis, la vie cou­rante de la majo­rité de ses habi­tants, toutes les actions asso­cia­ti­ves ou cultu­rel­les qui s’y dérou­lent sont invi­si­bi­li­sées.