Lutte armée et révolution. Nouvelle réponse à Coleman

avril 2011, Jacques Wajnsztejn



Temps critiques et la lutte armée

Il est particulièrement abusif de reprocher à Temps critiques de ne pas vouloir discuter du terrorisme d'extrême gauche alors que cette question a animé une partie des trois premiers numéros de la revue avec une discussion contradictoire à propos de la RAF entre « français » et « allemands ». Cette discussion sert d'ailleurs toujours de référence comme on peut le voir dans le texte de 2010, Quelques notes critiques sur « En catimini » de Peter Vener sur les Cellules révolutionnaires allemandes1 et elle a été prolongée aussi bien au moment de la lutte contre les extraditions des italiens (Persichetti, Battisti, Petrella) avec notre no 1 de la revue Interventions : « Passé, présent, devenir2 » (2002) qu'avec la préface à la récente réédition d'Individu, révolte et terrorisme3 de JW.

Par ailleurs, nous ne dénions à personne le droit à la critique de la lutte armée, mais nous dénonçons la façon dont certains, en Italie surtout, en parlent et participent à la perpétuation d'une véritable chasse au réfugié politique4. Toutes les critiques sont donc « autorisées » et par exemple je n'ai jamais attaqué celles énoncées par la revue d'YC, Combat Communiste, dans les années 70 ; les autocritiques pourquoi pas, mais de là à participer aux délires hystériques de la presse et à la vengeance d'État, il y a un seuil que je ne franchis pas.

Nous précisons aussi que notre analyse de la lutte armée qui a parfois pu apparaître comme bienveillante parce qu'elle refusait de rejeter celle-ci à l'extérieur des mouvements de contestation et de lutte des années 60-705 ne nous a jamais constitué en compagnons de route de ces courants puisque nous n'avons pas effectué ce choix même si certains d'entre nous, par ailleurs, ont pu participer à des actions illégales et violentes contre l'État et le capital et pu être condamnés, à ce titre, à de lourdes peines6.

Quant aux questions posées par YC, nous ne disons pas que nous avons déjà répondu à toutes mais :

— dans Individu, révolte et terrorisme, nous avons abordé et même développé le rapport entre la crise de la théorie du prolétariat dans les années 60/70 (crise du « sujet révolutionnaire ») et l'éclosion de groupes de lutte armée. Ces groupes y sont décrits comme une expression particulière de la révolte de la jeunesse des années 60-70, mais aussi comme expression des limites du mouvement.

— dans les numéros 1 à 3 de la revue nous avons discuté et aussi critiqué le choix stratégique de la lutte armée, tout en reconnaissant qu'il n'était justement pas toujours un véritable « choix ». Fritz Teufel l'a suffisamment montré pour le cas de la RFA. Rien ne le prédisposait à cela… à part la volonté de l'État de criminaliser certains actes. C'est un peu la même chose pour les premières BR qui agissent à visage découvert au début, seul Franceschini étant dans la clandestinité.

— dans le livre collectif Paroles directes7, trois membres de la revue ont développé leur point de vue sur le rapport à la violence et la question de la légitimité de cette dernière en correspondance, mais aussi en confrontation avec les thèses et pratiques du groupe Action Directe (national). Texte publié dans une annexe à notre Mai 68 et le Mai rampant italien, intitulé : « Les théories du complot », disponible sur le site de la revue.

Au cours de ces interventions, nous n'avons pas jugé un fait historique et politique seulement et même principalement à partir du point de vue qu'en avaient ses protagonistes à l'époque, mais à partir de l'événement lui-même ou de son processus (par exemple le passage de la violence de groupes à la violence diffuse puis le retour à cette dernière et sa défaite) et aussi à partir de la transformation des rapports sociaux qui s'effectuait alors (cf. par exemple pour l'Italie la spécificité de l'immigration interne et son rapport aux luttes et le phénomène de précarisation de la jeunesse).

Donc là encore pour répondre à une question d'YC : il y a bien eu dans ces événements, une « montée à l'assaut du ciel » comme l'énonce le titre du livre de Steve Wright consacré à l'autonomie ouvrière italienne8 et comme l'exprimait à l'époque Franco Berardi (Bifo) dans son livre Le ciel est enfin tombé sur la terre9. Mais les lois de la pesanteur n'ont pas été vaincues pour autant. Majoritairement, la classe ouvrière n'a pas suivi le mouvement d'insubordination : en France elle a tiré profit de certaines revendications (les accords de Grenelle) et en Italie, une prise d'initiative plus grande est restée confinée à quelques grandes forteresses ouvrières, essentiellement dans le Nord du pays.

Les organisations face à l'insubordination de la classe

Ce qui est à remarquer de l'époque, c'est la temporalité très différenciée d'événements qui courent sur presque 15 ans (de 1965 avec Watts et Berkeley jusqu'aux grèves des sidérurgistes et mineurs à la fin des années 70-début 80) avec des pics d'effervescence comme Mai 1968 en France, le biennio rosso en Italie, la révolution portugaise10 en 1975, à l'intérieur d'une phase continue de conflictualité diffuse. Mais ce qui fait la centralité et la spécificité des situations française et italienne c'est la simultanéité entre d'un côté une insubordination de classe dans la tradition historique du mouvement prolétarien et de l'autre des éléments déjà importants d'une insubordination à titre humain. Dans cette force de dépassement réside aussi une faiblesse car il ne se produit ni synthèse ni alliage (Baynac) entre les deux moments. Dans cet échec, les PC jouent bien évidemment leur rôle tout comme les syndicats mais dans une partition qui n'est pas réductible au stalinisme : ainsi, en France, l'UEC gardera jusqu'à la reprise en main de 1965 par le parti communiste, sa fonction de pépinière gauchiste (maoïste et trotskiste) ; en Italie, les syndicats de la métallurgie auront une position unitaire non réductible à la seule position de la CGIL et Longo le secrétaire général du PCI recevra encore Scalzone et les leaders étudiants en plein 1968. Et si le PCF va durcir ses positions y compris au sein de la CGT et retrouver des pratiques purement staliniennes, le PCI tergiverse beaucoup plus entre une perspective sociale-démocrate (Trentin de la CGIL), une aile qui prône le compromis historique (Berlinguer) et enfin une ligne très minoritaire opposée au mouvement étudiant (Almendola) qu'on ne peut qualifier de stalinienne.

Si ces organisations traditionnelles de la classe ouvrière ont pu jouer un rôle de frein, elles n'ont pas été la racine de l'échec. Elles participaient simplement du conservatisme politique pro-étatique pour les unes, de la défense corporatiste des intérêts de classe pour les autres. Quant aux groupes de lutte armée comme les BR, on ne peut dire qu'ils déstabilisent ou même sabotent le mouvement puisque leur poids qui va croissant correspond déjà à l'expression des limites du mouvement enregistrées dès la fin de l'offensive ouvrière (1973). Un moment dans lequel « l'avant-garde » prolétaire se retrouve soit exclue des usines par la répression patronale et policière, soit limitée par un champ d'action réduit à l'enceinte de l'usine11. Le phénomène sera encore plus marqué avec le développement du groupe Prima Linea dans une phase qui s'avère être celle des dernières cartouches.

Il n'y a pas grand chose à tirer de l'origine idéologique des membres ou dirigeants de ces groupes de lutte armée car elle fut très diverse : catholique et populaire pour certains (ceux issus de l'Université de Trente et de la région de Venise), jeunesses communistes pour ceux d'Émilie- Romagne, technicienne et ouvrière chez les BR (usines Siemens et Pirelli et quartiers Quarto Oggiaro et Lorenteggio à Milan, usines Fiat et Lancia à Turin), libertaire pour ceux d'AR, mouvementiste et même bordiguiste pour ceux de PL, prolétarienne pour les NAP, anarchiste et étudiant pour le Mouvement du 2 juin allemand, anarchiste pour AD, anti-impérialiste pour les RZ, etc.

Ce qu'il y a de sûr c'est que dans ce dernier assaut révolutionnaire du xxe siècle, la décomposition du mouvement ouvrier traditionnel a fait bouger les lignes en créant des organisations qui ont essayé de hâter le processus révolutionnaire y compris en dehors d'une situation définie comme révolutionnaire (ce sera le cas de la RAF surtout). Staliniens, trotskistes et anarchistes encartés ont été les principales victimes de cette transformation des lignes car ils n'ont rien compris à la situation12.

Les groupes de lutte armée sont critiquables au même titre que toutes les formes de volontarisme velléitaire ou de décisionnisme politique, mais ils n'ont pas produit l'échec du mouvement. Ils l'ont bien plutôt accompagné même si parfois, comme en Italie, ils ont provoqué, par effet pervers, une accélération de la restructuration de l'État, au niveau institutionnel principalement.

Quelles sont les références de l'opéraïsme ?

Des références modernistes ?

La référence à Deleuze et Guattari de la part de Negri, Scalzone ou Berardi (Bifo) n'est pas absolument incongrue, d'abord parce que la théorie des micro-conflictualités a rencontré la pratique de l'autonomie diffuse ; ensuite parce que la critique de la domination a progressivement pris le pas sur la critique de l'exploitation ou en tout cas l'a englobée à partir de la fin des années 60 ; enfin parce que cette référence se place aussi en dehors d'une stricte analyse de classe qui devient problématique à cette époque. Le parcours de Bifo à la fois d'origine opéraïste mais devenu chef de fil des « désirants » à Bologne avec Radio Alice et la revue A/Traverso marque certes une discontinuité, mais pas une rupture. Il est à souligner aussi que Guattari est un militant « communiste » oppositionnel connu de longue date et qui a participé à des expériences comme celle du « Groupe jeune » de l'usine Hispano-Suiza de Bois-Colombes à la fin des années 60.

Reconnaître cela ce n'est pas accepter toutes les dérives produites ou construites à partir des thèses de ces auteurs (Deleuze, Guattari, Foucault) et je pense les avoir critiqué plus que bien d'autres puisque j'y ai consacré mon livre Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût.

Des références staliniennes ?

Je ne dis pas qu'il ne faut pas parler de l'URSS mais nous préférerions parler aujourd'hui de la Russie actuelle. Les nombreux textes de Ciliga, Souvarine, Naville, SoB mais aussi Burnham, Djilas et bien d'autres donnent des éclairages historiques et théoriques suffisamment variés et intéressants pour qu'il n'y ait pas d'urgence à les compléter même si des groupes ou individus de l'Est de l'Europe ont envie de se réapproprier une histoire dont ils n'ont connu que la version officielle. Et je ne nie absolument pas le poids du passé dans la compréhension du présent ; il me semble, par exemple que mon texte sur la Chine dans le numéro 15 de Temps critiques tient compte de cet impératif même (ou surtout) parce qu'il est iconoclaste.

À part cela, sur la position vis-à-vis de la Chine, je réaffirme que le but des Quaderni rossi n'a jamais été d'analyser le régime de la Chine contemporaine ni d'ailleurs d'élaborer une perspective générale. Dans cette mesure, on peut dire qu'elle est moins ambitieuse que celle de SoB à la même époque et il n'y eu que très peu d'articles sur ce sujet et principalement après la scission avec Classe operaia. Or, dans Temps critiques, nous nous référons plus explicitement à la période d'avant la scission, puis aux tendances qui quittent les QR parce qu'elles cherchent à vérifier dans la pratique ce qui a été produit dans l'activité théorique. Il en est ainsi de la pratique de l'enquête ouvrière réalisée à la Fiat de Turin et qui va déboucher sur les premiers comités ou assemblées ouvriers-étudiants.

Quant à la position des opéraïstes par rapport au stalinisme et à la social-démocratie, position fondamentale pour YC qui fait du choix de l'ennemi principal entre ces deux courants le principe de la position politique globale des groupes d'extrême gauche, je pense qu'il commet une erreur en faisant des leaders de l'opéraïsme des opposants irréductibles à la social-démocratie et donc forcément staliniens d'après son découpage. Panzieri et Negri comme je l'ai déjà dit dans un courrier précédent ont été membres du PSI, d'autres du PSIup ensuite, certains seront au PCI comme Tronti, mais par intermittence et de manière critique. Et puis quoi, le fait que Lukács ait fait semblant d'être stalinien presque toute sa vie n'invalide pas Histoire et conscience de classe  ! De même en France, une personnalité comme Henri Lefebvre ne peut pas être réductible à ses appartenances au PCF ou au PSU, de même pour Jean-Marie Vincent par rapport à ce même PSU et à la LCR. D'ailleurs, pour un ancien trotskiste, YC devrait savoir que ce sont ces mêmes trotskistes qui prônaient « l'entrisme » dans les partis ouvriers et particulièrement sociaux-démocrates afin d'y constituer une « minorité révolutionnaire » ; alors qu'est-ce qu'il y aurait d'aberrant à ce que cela ait été effectif (et plus facile en Italie qu'en France) dans les années 60 ? Ce choix n'a jamais été le mien ni celui de mes « amis politiques », mais cela ne doit pas empêcher les idées de circuler ni les contacts de s'établir comme le montrent les liens entre SoB, les QR par le biais du petit groupe de Montaldi, alors que ce dernier avait pourtant fait un choix différent.

À ce propos, je ne veux pas entendre parler que des bons livres opéraïstes à l'exclusion des autres, mais s'il fallait juger Negri que sur ses positions d'aujourd'hui sur la politique internationale, il faudrait juger Marx à partir de ses positions sur la guerre de sécession et la première guerre franco-allemande, sur les juifs, etc.

Pour revenir à quelque chose de plus général, quand je parle de l'influence des QR et de la théorie opéraïste, c'est dans le cadre de ma « saga » sur les années 60-70, mais il va de soi que cette analyse reste celle d'une phase particulière du développement du capital, celle de l'apogée du mode de régulation fordiste ou de l'État-plan comme disait Negri. Cela se double d'une difficulté qui est que les QR n'ont jamais vraiment formé un groupe politique et que les individus, au sein d'un projet commun certes, y écrivaient le plus souvent sous leur propre nom13. C'est visiblement quelque chose qu'YC a du mal à concevoir quand il fait la chasse à ce qui pourrait relever du stalinisme ou de la révolution culturelle chinoise au sein de la revue QR et sans tenir compte en plus de son évolution (scission avec Classe operaia, décès de Panzieri, etc.). La révolution du capital renvoie cette théorie à l'histoire de la théorie du prolétariat et à ses insuffisances ou limites. Elle ne peut être celle de notre temps présent puisque comme je le dis souvent, le fil rouge des luttes de classe est rompu, mais cela n'empêche pas d'en connaître la genèse et la façon dont elle a collé à son époque, au moins en Italie.

Ce qui est par contre encore d'actualité, du point de vue théorique, ce n'est pas la caractérisation de « l'ouvrier-masse » par les QR ou Negri qui s'avère aujourd'hui obsolète ou bien encore les développements futuristes sur le capital cognitif et la production immatérielle qu'on a discuté et critiqué14, mais c'est l'accent mis sur certaines anticipations de Marx dans les Grundrisse (surtout le « Fragment sur les machines ») et la mise en avant, certes, ambiguë, du General intellect.

Les mouvements des années 70-80 et leurs rapports au stalinisme

Le mouvement italien et le stalinisme

S'il y a bien des traces de stalinisme dans le mouvement italien, c'est à travers l'antifascisme rouge d'ailleurs très peu présent dans les QR, Classe operaia, puis Potere operaio, mais beaucoup plus dans les GAP de Feltrinelli, dans le premier groupe de lutte armée d'ouvriers à Gênes ainsi qu'à Lotta continua, surtout à Rome. Il ne s'agit pas de nier des liens qui se sont effectivement tissés, au moins à l'origine, quand Feltrinelli (GAP) rencontrera Fioroni et Scalzone (Potere Operaio) à la fin des années 60. Les contacts ont lieu, mais le combat n'est pas le même. Si PO s'affirme internationaliste, les GAP sont terzinternationalisti et liés aux services des pays de l'Est du bloc soviétique. Ces contacts ne donneront rien. Toutefois, les BR entretiendront des contacts suivis avec des pcistes souvent qualifiés de staliniens car partisans d'une ligne dure contre l'État et eux-mêmes anciens chefs de la résistance comme Pietro Secchia. Toutefois, il ne faut pas confondre la résistance italienne, majoritairement ouvrière à partir des grèves de 1943 à la Fiat et en lutte contre la répression allemande qui s'ensuivit avec la résistance française majoritairement nationaliste (fraction gaulliste et parti communiste chauvin). Une résistance qui précède d'ailleurs l'entrée officielle en résistance du PCI de Togliatti (septembre 1943) avec de nombreuses actions menées par des anonymes ou des anarchistes comme Belgrado Pedrini. Nombre de ces résistants de la première heure refuseront de rendre les armes en 1945 et seront lourdement condamnés par les juges de l'État démocratique : 30 ans pour Pedrini, 22 ans pour Mariga, 10 ans pour Wochiecevitch15). Il est à noter, que dès sa sortie de prison (1975), Pedrini soutiendra le groupe affinitaire et libertaire de lutte armée Azione Rivoluzionaria.

Cet antifascisme a aussi été reconverti en une ligne classe contre classe qui fut une des caractéristiques des politiques staliniennes, cette ligne alternant avec celle, opportuniste, d'union avec la S-D ou avec la DC. La ligne classe contre classe adoptée en fait par les groupes comme PO et LC à ce moment-là n'était pas en soi stalinienne, mais elle ne faisait que prendre le contre pied de la ligne opportuniste du PCI en oubliant complètement les enseignements du travail des QR et particulièrement l'analyse des transformations du capital et de l'État. Cette réduction de l'héritage opéraïste au profit d'une conception immédiatiste de l'antagonisme entre les classes entraîne cette stratégie à confondre capital et État avec leurs supports : personnel politique, grands commis d'État, ingénieurs et même petits chefs. Avec les conséquences que l'on sait : les procès « populaires » ou les appels au meurtre comme celui contre le commissaire Calabresi. Les BR d'abord, surtout sur l'insistance de leur base ouvrière et PL ensuite ont progressivement sombré dans ce qui n'était plus une attaque au cœur de l'État, mais une chasse après tout ce qui pouvait personnifier la domination et l'exploitation. Il ne s'agissait plus que de faire des exemples, de faire peur. La chose perdait alors de plus en plus son contenu symbolique, support possible d'une radicalisation de la lutte (par exemple dans une séquestration de patrons au cours d'une grève), pour une fonction de vengeance par procuration.

Mais contrairement à ce que sous-entend YC, le mouvement italien n'a pas été défait par le stalinisme et le PCI. Comme le dit Tronti dans La politique au crépuscule, le mouvement ouvrier italien (et même le mouvement ouvrier dans son ensemble) a été défait par la démocratie, une démocratie qui ne lui est pas extérieure mais qui constitue sa limite interne (en tant qu'expression du rapport social de dépendance réciproque entre travail et capital pourrais-je dire). À partir de là, pour Tronti, la classe ouvrière n'est plus « la classe de la société civile qui n'est pas une classe de la société civile » (Marx), d'où son repli sur le PCI. Mais cette analyse sur la société civile n'est plus valable après la révolution du capital. La société capitalisée tend à abolir la séparation entre État et société civile. Ce n'est que dans la société bourgeoise que la « société civile » avait une réalité historique ; c'était la classe des propriétaires avec son mode de vie, ses intérêts de classe, ses divisions idéologiques, etc.

Negri tente de justifier les erreurs ou la « fausse conscience » de l'époque. Dans une interview de 1980, il se justifie : « On ne pouvait parler politique qu'au travers du léninisme. Tant que ne se formait pas une composition de classe différente, on se trouvait dans la situation où se sont trouvés beaucoup de novateurs : celle de devoir expliquer le nouveau avec un vieux langage ». Il est bien évident que Negri ne conçoit cette nécessité que dans le cadre d'un discours qui est compréhensible immédiatement dans l'action de masse même s'il transite par des nouvelles avant-garde comme PO et LC. Ce qui veut dire qu'il existait bien d'autres discours correspondant à d'autres franges prolétaires, mais ils restaient très minoritaires comme ceux qui émanait de Ludd-conseils prolétaires de Cesarano, M. Lippolis et R. d'Este puis de Gatti Selvaggi  : « Nous sommes contre le "mythe" de la classe ouvrière parce qu'il est nuisible, et d'abord à elle-même. L'opéraïsme et le populisme ne sont dictés que par le destin millénaire d'utiliser "les masses" comme pion dans de sales jeux de pouvoir » (Gatti Selvaggi, no 1, déc. 1974). Cette façon de continuer à utiliser le langage marxiste ou classiste orthodoxe n'est pas propre à l'Italie et se retrouvera dans certains traits du Mai français, y compris jusqu'au sein du Mouvement du 22 mars. Nous avons déjà dit pourquoi dans notre livre sur Mai 68 en France et en Italie. Mais pour ce qui est du « socialisme réel », les critiques sont bien plus anciennes. Par exemple. Negri associera ce qui s'est passé au moment de la révolte des ouvriers turinois à Piazza Statuto en 1962 à la révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953.

Negri n'a donc pas attendu les années 2000 pour dire Bye Bye socialism. Ainsi, dans Domination et sabotage (1978), il écrit : « Je ne me représente pas l'histoire de la conscience de classe à la façon de Lukács comme le destin d'une recomposition intégrale, mais au contraire comme moment d'enracinement intensif dans ma propre séparation. Je suis autre, autre est le mouvement de praxis collective dans laquelle je m'insère. Ce dont je participe, c'est un autre mouvement ouvrier. Bien sûr, je sais combien de critiques peut soulever ce discours du point de vue de la tradition marxiste. J'ai l'impression, en ce qui me concerne, de me tenir à l'extrême limite signifiante d'un discours politique de classe. […] Je dois donc assumer la différence radicale comme condition méthodique de la démarche subversive, du projet d'autovalorisation prolétarienne. Et mon rapport avec la totalité historique ? Avec la totalité du système ? Nous en venons à la seconde conséquence de cette affirmation : mon rapport avec la totalité du développement capitaliste, avec la totalité du développement historique n'est assurée que par la force de déstructuration que le mouvement détermine, par le sabotage total de l'histoire du capital que le mouvement opère […]. Je me définis en me séparant de la totalité, et je définis la totalité comme autre de moi, comme réseau qui s'étend sur la continuité du sabotage historique que la classe opère ». C'est un peu filandreux, mais cela préfigure l'insurrectionnalisme actuel.

La critique du stalinisme est fort ancienne

Il n'est pas vrai qu'il n'y a pas eu une « critique spécifique du stalinisme », selon les termes d'YC. Des groupes comme SoB ou l'IS ne s'en sont pas privés et ne parlons pas de Bordiga et de ses « dialogues » avec Staline ainsi que de son Structures économiques et sociales de la Russie d'aujourd'hui. Les marxistes anglo-saxons ont eux aussi donné leur contribution (Schachtman, Dunaskaya, Cliff) et d'autres comme Burnham, Djilas, Rizzi. Par contre, il est vrai que les courants communistes de gauche ou anarchistes ont souvent englobé cette critique du stalinisme à l'intérieur de la critique du léninisme. Le livre des frères Cohn-Bendit : Le gauchisme remède à la maladie sénile du communisme nous en fournit un bon exemple de vulgarisation (largement repris de SoB ou de la revue Noir et Rouge), mais Marxisme et question russe de J. Barrot et Le marxisme soviétique de Marcuse nous en donnent des versions plus « savantes ». Cette critique est certes, je le reconnais, plus virulente en France qu'en Italie est très vite passée dans le langage courant puisque les militants PC sont simplement qualifiés de « stals », dénomination élargie aux « pro-chinois ».

Quand je dis que le stalinisme est une question dépassée, c'est qu'elle est liée à une situation historique (socialisme dans un seul pays, bloc de l'Est, guerre froide, idéologie de la dictature du prolétariat, ligne de classe, affirmation du travail comme le capital le plus précieux, idéologie de la paupérisation absolue) qui n'est plus présente, mais dont tout une partie n'était déjà plus opérante dès le milieu des années 60. Si on prend le groupe SoB, on s'aperçoit que tous ses développement sur la question sont importants jusqu'à la fin des années 50 avec les révoltes berlinoises puis polonaises et enfin hongroise, puis le recentrage des préoccupations et les développements théoriques sur les transformations capitalistes l'emportent largement à partir des nos 28-29-30. Les problèmes qui apparaissent ensuite et conduiront à la scission ne concernent que ces transformations et leur effet sur la lutte des classes. Tout espoir d'une révolution venant de l'Est de l'Europe et particulièrement d'une révolution en URSS est abandonné. Cardan-Castoriadis rejoint ainsi la position primitive de Bordiga.

La question du stalinisme est inactuelle

Bien sûr cette histoire n'est pas dépassée dans la mesure où il peut encore être nécessaire, dans certaines situations, de se poser la question de savoir ce qui a permis cela. Une réappropriation compréhensive de ce pan noir de l'histoire des luttes de classe est à faire dans les pays qui viennent à peine de se libérer de ce joug et chez nous aussi pour ceux qui ont adhéré un temps à ce parcours. Mais je maintiens que c'est un travail plus historique que politique car le but aujourd'hui, pour les individus de ces pays n'est pas de reconstituer un vrai mouvement ouvrier débarrassé du stalinisme et de ses erreurs comme il faudrait aussi attendre de la Chine que s'y reconstitue un mouvement ouvrier en rapport avec la puissance quantitative de sa classe ouvrière nouvelle. Le fil rouge est rompu. De fait, c'est une autre histoire qui commence et si le nom de communisme perdure c'est davantage comme une idée que comme une référence historique précise (l'URSS de Staline, la Chine de Mao) ou un programme de classe. C'est d'ailleurs la force de cette idée qui a mis à mal toute les oppositions de gauche historiques et non pas le socialisme réel sur lequel il y avait beaucoup moins d'illusions qu'on ne le croit16. C'est cette idée du communisme qui se maintient chez quelqu'un comme Badiou et qui peut encore le faire définir comme stalinien parce qu'il en use de façon à noyer, dans une perspective vaste et floue à la fois, ce qui a constitué le cours de l'histoire du communisme17. C'est pour cela que même si je n'adhère bien évidemment pas aux derniers écrits de Negri qui se résument aujourd'hui à des sortes d'interviews autobiographiques à partir de son expérience historique lue à travers les lunettes de ce qu'il est aujourd'hui et donc à sa prise de distance avec tous les individus de l'époque rétrogradés au niveau « d'anarchoïdes », j'ai dit aussi (et toute la revue Temps critiques) « adieu au communisme » à partir du moment où notre bilan de vingt années de luttes nous a fait quitter cette croyance, forte dans la gauche communiste, d'un communisme comme mouvement historique toujours potentiel et non réductible à des expériences qui s'en réclamaient. Notre choix de la révolution « à titre humain » nous éloignait de cette référence au communisme sans que nous puissions être traités de renégats car aucun d'entre nous n'a jamais appartenu à un quelconque parti ou même groupe revendiquant le communisme.

Stalinisme et social-démocratie

YC partage le monde révolutionnaire entre ceux qui auraient fait du stalinisme l'ennemi principal (les trotskistes et parfois les anarchistes) et ceux qui auraient fait de la social-démocratie (S-D) cet ennemi principal en sous-entendant que ces derniers auraient ainsi mésestimé, sciemment ou non, le stalinisme. Les gauches communistes et les groupes de lutte armée semblent dans le collimateur alors qu'en fait, cette frontière n'a vraiment été opérationnelle que pour les gauchistes d'obédience maoïste avec leur adoption de la ligne classe contre classe anti-révisionniste.

Mais pour celui qui ne raisonne pas en terme d'ennemi principal ni même en terme d'ennemis, ce qui est plus important est de faire ressortir ce qu'il y a de commun entre stalinisme et S-D. Ce commun, c'est la volonté de construire une « contre-société » centrée sur le travail et ses valeurs. Que cela passe par des partis différents, « communistes » au sud de l'Europe, social-démocrates au nord, n'est pas fondamental. Cette construction remonte à la fin du xixe siècle et se développe tout au long de la première moitié du xxe siècle. Les municipalités « rouges » et la « culture socialiste » sont d'ailleurs très tôt dénoncées par Pannekoek dans Lutte de classe et nation en 1912 alors qu'il appartient encore à l'aile gauche de cette S-D et par Rühle en 1924 : « En dehors de l'usine, l'ouvrier est un petit bourgeois et non un prolétaire ». Une construction à laquelle participe aussi, syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes dont certains leaders deviendront ensuite des cadres staliniens. Tous ces courants sont l'expression de l'affirmation du pôle travail au sein du rapport social capitaliste. C'est cette affirmation de la classe au sein d'un cadre national et en dehors de tout projet de subversion dans ce cadre (le rôle directeur est assuré par la patrie du socialisme, l'URSS) qui caractérise globalement le stalinisme. Staline la synthétise bien dans sa phrase sur « L'homme, le capital le plus précieux » qui sera reprise plus tard par Mao.

Mais dès avant le stalinisme, c'est-à-dire sous Lénine et Trotski, les conditions de cette nouvelle Internationale de la pensée unique du socialisme s'imposent à travers les 21 conditions d'adhésion que les gauches germano-hollandaise puis italienne condamneront. L'autre point décisif est que cette contre-société à l'intérieur de chaque société nationale se réfère ou est sous-tendue par l'existence d'une contre-société au niveau mondial, certes idéalisée mais « réelle » (le « socialisme réel ») et représentée par l'existence de l'URSS puis du bloc soviétique. Et, contrairement à ce qu'affirme YC, cette contre-société n'est pas réductible au stalinisme.

Cette contre-société est bien plus large. Elle est le produit de la communauté ouvrière en tant qu'elle est aussi, dans le même mouvement, communauté du travail avec ancrage dans les quartiers, proximité de lieu de vie et de lieu de travail. Que le stalinisme ait pu coller à ces caractéristiques d'ailleurs typiques de la première phase de la domination du capital, nous éclaire beaucoup plus sur ce que fut cette communauté ouvrière que sur le stalinisme. D'ailleurs, l'exemple de Doriot est là pour nous rappeler que cette communauté n'est pas figée sur une forme politique unique et qu'elle passe parfois du stalinisme au fascisme, certains présupposés (respect du travail, de la propriété, de l'ordre, de la famille, de la patrie) étant identiques18

Les transformations des rapports sociaux avec l'avènement progressif de la domination du capital (intégration du syndicalisme à la logique d'un État devenu Providence, moyennisation et alignement sur les valeurs de la « société de consommation ») vont amener les staliniens à alterner des phases d'ouverture vers les autres classes (front populaire, alliance entre les partis de la Résistance) avec celles de fermeture (ligne « classe contre classe » des années 20 avec la bolchévisation du parti, ligne purement stalinienne des années 50) ; mais si cela est dû aux zigzag de la ligne soviétique, cela ne doit pas faire oublier qu'il n'y a pas de différence de contenu entre S-D et PC au moins jusqu'à la fin des années 60 en France et en Italie et jusqu'à Bad Godersberg en RFA. D'ailleurs, l'entrisme des trotskistes au sein de la S-D en fait foi.

En fait, ce sont surtout les méthodes qui ne sont pas les mêmes.

D'ailleurs, les deux pôles politiques PC et S-D sont le produit des défaites du prolétariat (défaite de la Commune et fin de l'AIT, exclusion des anarchistes de la iie Internationale, union sacrée contre la guerre, bolchévisme jacobin de la révolution russe, défaite des révolutions allemandes et hongroise puis espagnole, patriotisme de la résistance). Ce sont ces défaites qui transforment la classe et même le peuple en une masse aux valeurs moutonnières et conservatrices.

Le FN en est le dernier héritier pour la France, mais on retrouve ce phénomène aujourd'hui dans les pays du nord comme les Pays-Bas ou en Flandres. C'est un point commun entre l'ouvriérisme de la S-D à son origine, le léninisme, le stalinisme et aussi le populisme qui est de faire de la classe du travail ou du travailleur (dans le fascisme par exemple, cf. Jünger et son livre Le travailleur) un « porteur » (träger), un objet de… Par opposition, l'autonomie italienne à partir des QR cherche à en faire un sujet et développe une critique du stalinisme à partir de la critique du travail et de l'hypothèse du « refus du travail », non à travers une critique idéologique.

Notes

1 – On peut se le procurer à http://www.non-fides.fr/?Quelques-n...

2 – « Passé, présent, devenir. Des luttes italiennes des années 70 aux extraditions d'aujourd'hui : un État d'exception permanent », Interventions, no 1, octobre 2002. Consultable ici : http://tempscritiques.free.fr/spip....

3 – Jacques Wajnsztejn, Individu, révolte et terrorisme, Paris, L'Harmattan, coll. « Temps critiques », 2010, 139 p. La préface est consultable sur le site de la revue : http://tempscritiques.free.fr/spip....

4 – Dans sa préface à la nouvelle édition d'Individu… (Ed. L'Harmattan, 2008) JW fait nommément référence à un ancien chef du service d'ordre de Lotta Continua puis de l'organisation de lutte armée Prima Linea (Segio). Les autres critiques qui visent le contenu des interviews accordés d'un côté par Yvo de la Brescia (pseudo) à Marcelle Padovani du Nouvel Observateur et de l'autre par Alberto Franceschini à Giovanni Pasanella dans le livre Brigades rouges (Ed. Panama), sont d'un autre ordre. Elles visent des réinterprétations de la période de la part d'anciens leaders jusqu'auboutistes à l'époque, « dissociés » depuis, dont les oreilles sont restées bouchées pendant tellement longtemps qu'on comprend difficilement leurs découvertes actuelles : pour le premier, que le mouvement avait des racines violentes, à preuve certains actes commis au sein du mouvement — actes violents effectifs et connus de tous — ce qui le conduit à passer de positions politiques à un jugement moral devant une journaliste qui n'en demandait pas tant ; pour le second, que « son » organisation (il en fut l'un des trois fondateurs) n'était que le produit d'un complot de l'État.

5 – Et c'est sur cette base que nous défendons encore certains de ses membres quand ils sont pourchassés non pour ce qu'ils font aujourd'hui mais pour ce qu'ils ont fait il y a plus de 30 ans ! C'est tout à fait différent d'une défense sans condition qui nous ferait endosser toute la stratégie des BR et de la RAF (cf. l'article de Jochen Brühn dans le no 3 de Temps critiques.)

6 – C'est le cas par exemple de Riccardo d'Este condamné à 18 ans de prison pour association criminelle en vue de la subversion de l'État et pourtant farouche opposant aux groupes de lutte armée italiens. Nous ne jugeons pas un événement historique seulement « à partir de la conscience qu'en avaient certains des acteurs quarante ans auparavant » mais ce n'est sûrement pas cette précaution qui nous conduira à cautionner l'interprétation rétrologique de leurs communiqués d'aujourd'hui.

7 – Collectif, Paroles directes, légitimité, révolte et révolution : autour d'Action directe, Mauléon, Acratie, 1990.

8 – Steve Wright, À l'assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien, Éditions Senonevero, 2007.

9 – Franco Berardi, Le ciel est enfin tombé sur la terre, Paris, Le Seuil, 1978.

10 – Là aussi, pour répondre à YC, aussi intéressante que soit la révolution portugaise dans certaines de ses formes, elle est une révolution de rattrapage (anti-fasciste, anti-colonialiste assise sur un rôle démesuré de l'armée par rapport à la puissance du pays) qui ne pouvait s'approfondir à partir d'elle-même et restait dépendante du niveau de luttes dans les pays voisins, niveau justement en train de décliner. Le fait que les cadres intermédiaires de la hiérarchie militaire y tiennent le rôle traditionnellement dévolu aux groupes gauchistes nous fournit un exemple de cette particularité, mais nous renseigne aussi sur ses limites.

11 – Une situation qui n'est pas sans rappeler celle des prolétaires allemands « conseillistes » dans les années 20.

12 – En Italie, on a même vu le principal groupe trotskiste se muer en groupe maoïste. C'est dire le désarroi. En France cela a été moins net car une des trois branches du trotskisme a su laisser une marge de manœuvre assez importante à son organisation de jeunesse (la JCR non officiellement trotskiste et ne comprenant pas que des trotskistes dans ses rangs), ce qui fait que certains de ses membres purent mener des actions communes et même rejoindre le Mouvement du 22 Mars. Cela n'a pas empêché les trotskistes, en France, de se recomposer ensuite sous une forme électoraliste « gauche de la gauche » et de percer ainsi au sein du spectacle politique.

13 – Un peu comme dans Temps critiques aujourd'hui. C'est comme si quelqu'un se penchant sur Temps critiques dans cinquante ans, essayait de faire passer toute la caractérisation de la revue à l'aune de mon article sur la Chine (périphérique et hétérodoxe même du point de vue marxien non dogmatique) pour le point de vue de toute la revue.

14 – Cf. le volume i de l'anthologie de Temps critiques  : L'individu et la communauté humaine et plus particulièrement, p. 71 à 77 sur le néo-opéraïsme.

15 – Pour plus d'informations, on pourra se reporter au livre de Belgrado Pedrini, Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands, éd. Mutines séditions, 2005 [http://mutineseditions.free.fr/Pedr...]. Il y montre qu'une fraction de la résistance ne fut pas patriotique, mais s'attaqua aussi à l'État et eut un temps son autonomie avant que ne se constitue un comité de libération nationale. Il y signale aussi que dans les montagnes de Carrare et de Parme, dans la région de Massa, la résistance était majoritairement anarchiste.

16 – Des éditeurs comme Feltrinelli et surtout Maspero, ont bien représentés cette idée du communisme comme un « stalino-trotskisme réconcilié » (cf. la critique de l'IS sur ce point).

17 – Cette force de l'idée communiste vient de son association immédiate à celle de révolution. Relisons encore ici un anarchiste combattant comme Pedrini : « Pour moi, néophyte à l'époque [c.-à-d. dans les années 40. Ndlr], la Russie n'était qu'un pays où il y avait eu une révolution. […] Je considérais la naissance d'un État et d'une "dictature prolétarienne" rouge en Russie comme quelque chose de très négatif, mais je restais fasciné par le fait qu'un peuple en armes avait dans un premier temps abattu les patrons et les gouvernants, pour ensuite défendre, dans la mesure du possible, avec ces mêmes armes, les conquêtes obtenues ». Le problème n'est pas ici de distinguer entre Lénine et Staline. Pedrini condamne les deux et Trotski par dessus le marché. La force du stalinisme, au niveau international, c'est d'avoir continué à représenter une idée de la révolution en dehors de son contenu. C'est ce verrou que 1989 a fait sauter dans les faits alors qu'il s'était maintenu dans les consciences.

18 – C'est d'ailleurs ce qui est en train de se reproduire aujourd'hui, mais dans le cadre de la disparition de la communauté ouvrière et plus généralement de la décomposition des lieux de la communauté du travail : séparation habitat/travail, perte d'identité des quartiers (ce n'est plus le travail qui fait co-exister les différentes vagues d'immigration successives, la mobilité sociale intergénérationnelle gage de mixité sociale se transforme en immobilité sociale productrice de ghettoïsation). Le FN peut remplacer le PCF, au moins électoralement, puisqu'il ne prospère pas sur l'idée d'une nouvelle communauté du travail devenue impossible (le projet fasciste), mais sur la décomposition de la classe ouvrière et le processus d'individualisation de ses anciens membres.