Quelques réflexions à partir de deux textes de Mathieu Amiech et Julien Mattern

octobre 2011, Jacques Wajnsztejn



I. Que la crise s’aggrave ?1

Ce texte reste à mi-chemin entre un énoncé de type marxiste sur la crise (crise de sur­pro­duc­tion dans « l’écono­mie réelle ») et des références impli­ci­tes à des cou­rants ou per­son­nes qui ont aban­donné ce type de référence comme l’Encyclopédie des Nuisances qui développe une vision catas­tro­phiste de la crise de la « société indus­trielle », mais sans parler de crise de civi­li­sa­tion ou comme Guy Fargette pour qui la dégénéres­cence de ce qui fut appelé fina­le­ment à tort « le système capi­ta­liste » condui­rait à une « crise de civi­li­sa­tion ».

Bref, il me paraît dif­fi­cile de dis­cu­ter sur le fond, si ce n’est sur le titre lui-même : « Que la crise s’aggrave », ce qui sup­po­se­rait une ana­lyse de « la crise ». On ne peut pas dire qu’elle apparaît clai­re­ment dans ce texte puis­que les auteurs super­po­sent crise de civi­li­sa­tion et crise écono­mi­que de sur­pro­duc­tion sans qu’on sache bien le lien qui les relie toutes deux. Tout juste nous disent-ils qu’il n’y a pas d’inci­dence de la seconde sur la première ce qui por­te­rait plutôt à penser qu’il n’y a pas vrai­ment de crise au sens écono­mi­que du terme ou alors (ce que l’auteur ne dit pas non plus) que la crise n’est que le mode actuel normal de fonc­tion­ne­ment dans le cadre du « cours chao­ti­que du capi­tal » pour repren­dre une for­mule que j’emploie dans un arti­cle du no 15 de Temps cri­ti­ques (cf. temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle208).

Si on conti­nue à dis­tin­guer crise de civi­li­sa­tion et crise écono­mi­que on ne com­prend pas non plus le ques­tion­ne­ment de départ des auteurs de ce texte qui sem­blent réclamer une réponse vala­ble pour les deux dimen­sions. Pourquoi alors citer Castoriadis qui était quand même parmi les fon­da­teurs d’un groupe posant dans son appel­la­tion même (« Socialisme ou Barbarie »), un lien indis­so­cia­ble entre ces deux dimen­sions ?

Mais reve­nons à ce qui fait le titre de l’arti­cle.

Amiech et Mattern par­tent de la cri­ti­que de François Partant, le précur­seur des théories de la décrois­sance, pour y voir une contes­ta­tion de l’ordre établi dans l’esprit de Mai 1968. Cela me paraît très rapide pour ne pas dire contes­ta­ble. Tout d’abord la notion « d’esprit de 68 » est de celles qui font des rava­ges et il vaut mieux en reve­nir aux écrits et aux faits, à la lettre plutôt qu’à l’esprit. De la même façon que les mou­ve­ments de ces années expri­ment encore l’ancien (le fil rouge des luttes prolétarien­nes) et déjà le nou­veau (la nécessité d’une révolu­tion à titre humain), les posi­tions du mou­ve­ment sur la tech­no­lo­gie et le progrès sont encore très variées à l’époque. Marcuse épouse l’idéologie de la crois­sance des forces pro­duc­ti­ves dans une pers­pec­tive de générali­sa­tion de l’auto­ma­tion2 et l’Internationale situa­tion­niste n’est pas en reste (vive l’abon­dance, l’auto­ma­tion, l’appro­pria­tion des riches­ses) comme le montre bien J.-M. Mandosio3. À l’inverse, le mou­ve­ment hippy affirme une volonté de retour en arrière, de lutte contre le gas­pillage et le confort inu­tile. Une cri­ti­que sur laquelle peut venir se gref­fer un dis­cours sur la pénurie et la néces­saire austérité qui sera repris plus lar­ge­ment à partir de la crise du pétrole de 1973-74. La théorie opéraïste née en Italie au début des années 60 est aussi très cri­ti­que de la neu­tra­lité de la tech­ni­que à tra­vers les arti­cles de Panzieri.

Cette ambiguïté de la cri­ti­que vis-à-vis de la tech­ni­que, à l’époque du der­nier assaut révolu­tion­naire du xxe siècle se retrouve par­fois au sein d’un même théori­cien, par exem­ple Bordiga qui se livre d’un côté à des prévisions catas­tro­phis­tes et pré-écolo­gi­ques puisqu’écrites dès les années 50 et de l’autre à l’apo­lo­gie d’inven­tions tech­ni­ques gran­dio­ses pro­dui­tes par le capi­ta­lisme4.

Je crois que Partant était plutôt, de par sa for­ma­tion et sa fonc­tion sociale5, dans la conti­nuité des posi­tions d’experts com­mi­ses par le Club de Rome sur la « Croissance zéro » en 1970. Une posi­tion qui cher­chait à mettre au centre des préoccu­pa­tions la sau­ve­garde de la planète dans une pers­pec­tive tech­no­cra­ti­que plutôt que pro­duc­ti­viste et indus­tria­liste. Toutefois, à la différence de ces tech­no­cra­tes éclairés, il exprime une solide cri­ti­que du capi­tal et du « progrès » qui lui est attaché dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, mais il ne va pas jusqu’à cri­ti­quer la notion de besoin et il conti­nue à oppo­ser de « vrais » et de « faux » besoins. Il connaît mal les mou­ve­ments révolu­tion­nai­res des années 60 et plutôt mieux les mou­ve­ments alter­na­tifs des années 70. Toutefois, il ne croit pas à leur réussite en dehors d’une situa­tion où la crise écono­mi­que s’aggra­ve­rait et for­ce­rait donc la masse des indi­vi­dus à réagir.

La crise pétrolière qui par cer­tains côtés aurait dû confor­ter des posi­tions telles que celle du club de Rome en posant concrètement la ques­tion de la rareté rela­tive des res­sour­ces natu­rel­les, va au contraire la ren­voyer dans les car­tons. En effet, toute la sortie de crise va être centrée sur une restruc­tu­ra­tion met­tant en avant la res­tau­ra­tion des pro­fits des entre­pri­ses à court terme et un retour rapide à des taux de crois­sance à la hau­teur de ceux de la période précédente de façon à main­te­nir un niveau d’emploi menacé par une aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité basée prin­ci­pa­le­ment sur la sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail. Par ailleurs, la crise et la restruc­tu­ra­tion vont lar­ge­ment par­ti­ci­per à la défaite du der­nier assaut révolu­tion­naire des années 60-70 en remplaçant la cri­ti­que en acte du tra­vail par les prolétaires et étudiants en une reven­di­ca­tion pour le droit au tra­vail et la lutte contre le chômage. On ne peut mieux dire la rup­ture qui s’opère là. Ce n’est qu’une fois enterré cet espoir révolu­tion­naire que les mou­ve­ments envi­ron­ne­men­ta­lis­tes et écolo­gis­tes vont se dévelop­per, mais rare­ment en écho aux mou­ve­ments de la période précédente (sauf en Allemagne et en France jusqu’à Malville).

La cri­ti­que du progrès, l’anti-indus­tria­lisme son­nent avant tout comme le fruit d’une défaite avant d’être une prise de cons­cience même s’il est dif­fi­cile de dis­tin­guer les deux moments6. Là encore, il y a rup­ture alors que les mou­ve­ments des années 60-70 sont encore dans l’entre-deux ou dans une dis­conti­nuité rela­tive. Encore reliés au fil his­to­ri­que des luttes de clas­ses, ils ne s’ins­cri­vent pas dans la cri­ti­que du progrès et de la crois­sance. C’est par­ti­culièrement net pour l’Internationale situa­tion­niste comme l’indi­que J.-M. Mandosio7 pour qui l’is est résolu­ment pro-tech­no­lo­gie, à preuve sa pers­pec­tive anti-tra­vail fondée sur la pos­si­bi­lité objec­tive d’une auto­ma­tion complète. De même, les marxis­tes et les com­mu­nis­tes radi­caux n’ont pas une posi­tion très différente comme on peut le voir avec le livre de C. Bitot8 dans lequel il s’atta­che à faire le lien entre toutes les théories révolu­tion­nai­res élaborées à partir du milieu du xixe siècle et le mythe abon­dan­ciste qui repose sur l’exal­ta­tion du Progrès à tra­vers les machi­nes, la tech­no­lo­gie et une pers­pec­tive de domi­na­tion sur la nature.

Pour schémati­ser, on pour­rait dire que les mou­ve­ments écolo­gis­tes (et féminis­tes) sont bien dans la suite de 1968 mais ils ont besoin de la défaite de 1968 et de ses références encore essen­tiel­le­ment prolétarien­nes, pour se dévelop­per réelle­ment sur leurs pro­pres bases.

Quant à la cri­ti­que de la société de consom­ma­tion, quand elle est affirmée en 1968, elle ne l’est pas encore de façon morale et puri­taine comme aujourd’hui9. Le gas­pillage n’est pas perçu comme tel mais plutôt au sens de la « dépense » de Bataille.

L’ambiguïté de la période est bien rendue par Baudrillard dans son livre La société de consom­ma­tion publié, jus­te­ment, en 1968. Une cri­ti­que féroce de cette société y côtoie une fas­ci­na­tion évidente devant elle (le capi­ta­lisme de la séduc­tion et la séduc­tion par le capi­ta­lisme). Amiech et Mattern voient bien le bas­cu­le­ment d’époque pro­duit par les années 70, mais ils ne le voient que dans l’avènement de la tech­no­lo­gie au sein d’une écono­mie qui aurait triomphé de l’homme. Cependant n’était-ce pas déjà le cas au moment des deux révolu­tions indus­triel­les ? C’est une ambiguïté qu’on trou­vait déjà dans l’EdN ; la data­tion est à géométrie varia­ble car il « faut » tout « expli­quer » par des rup­tu­res tech­no­lo­gi­ques, réelles ou supposées. C’est l’image inversée de la concep­tion marxiste qui tend à voir dans l’évolu­tion des forces pro­duc­ti­ves la source quasi exclu­sive de toutes les évolu­tions et révolu­tions10.

Il y a bien eu un chan­ge­ment qua­li­ta­tif avec l’intégra­tion de la techno-science au procès de pro­duc­tion mais ce pro­ces­sus, comme je l’ai dit plus haut, n’a pas été subi. Il est le pro­duit de la dépen­dance entre deux clas­ses du capi­ta­lisme qui défen­daient cer­tai­nes valeurs en commun et cette dépen­dance s’est monnayée. Cette intégra­tion de la techno-science a été rendue pos­si­ble par des haus­ses de pro­duc­ti­vité acceptées par les tra­vailleurs, à tra­vers les reven­di­ca­tions syn­di­ca­les dites quan­ti­ta­ti­ves, contre les bien­faits de la consom­ma­tion et du confort. Et les luttes des années 60-70 (par­ti­culièrement en Italie) pour rompre la pro­por­tion­na­lité entre ces aug­men­ta­tions de pro­duc­ti­vité et le niveau des salai­res ont été bat­tues... mais la consom­ma­tion conti­nue !

On a par­fois l’impres­sion, à lire Amiech et Mattern, que la situa­tion s’est dégradée aujourd’hui et que tout est régres­sion. Mais alors pour­quoi les indi­vi­dus ne se révol­tent-ils pas ? Parce qu’ils sont soumis répon­dent Amiech et Mattern qui voient dans les reven­di­ca­tions exprimées dans les grèves natio­na­les un côté popu­liste et disons, récri­mi­na­toire, qui ne peut débou­cher sur la révolte11. D’après eux, les indi­vi­dus ne com­pren­nent pas un système devenu trop com­plexe donc ils lui obéissent. Il y a alors les indi­vi­dus atomisés et face à eux un « système ». Ils ne sai­sis­sent pas que ce « système12 » est en fait un rap­port social que les indi­vi­dus repro­dui­sent « en cons­cience », mais avec une cons­cience qui n’est pas la cons­cience de classe et encore moins une cons­cience cri­ti­que. La vieille ques­tion léniniste - mais pas seu­le­ment léniniste - de savoir si la cons­cience est interne ou doit être apportée de l’extérieur n’a donc plus aucun sens aujourd’hui.

Le catas­tro­phisme dont font preuve beau­coup de thèses avancées aujourd’hui sous une forme qui se veut poli­ti­que est pour­tant le pro­duit d’un aban­don de l’inter­ven­tion poli­ti­que parce qu’il y a une sorte de cons­cience de la perte du sujet révolu­tion­naire et une impres­sion que le « système » a englobé ses ancien­nes contra­dic­tions inter­nes. C’est d’ailleurs en partie vrai puis­que la contra­dic­tion capi­tal/tra­vail n’est plus anta­go­ni­que même si elle est encore source de conflits et qu’elle tend à muter vers d’autres contra­dic­tions dans le cadre de la crise du tra­vail. À force de cher­cher en vain les prémisses de ces limi­tes inter­nes (sou­vent décelées sur le modèle ancien de la pos­si­ble for­ma­tion d’un mou­ve­ment social), beau­coup s’y per­dent et ils se recen­trent alors sur la recher­che de prémisses exter­nes à la crise. L’ancien mes­sia­nisme révolu­tion­naire se trans­forme alors en un millénarisme atten­tiste (atten­dons la catas­tro­phe pour qu’il en sorte quel­que chose, comme aupa­ra­vant les marxis­tes atten­daient la crise finale). D’autres lan­cent des appels à la res­pon­sa­bi­li­sa­tion citoyenne peut être sous l’influence de Günther Anders.

Par ailleurs, les exem­ples donnés à la fin du texte (luttes du Chiapas et d’Oaxaca et plus générale­ment d’une partie de l’Amérique cen­trale et latine) sont peu pro­bants sur­tout dans la pers­pec­tive de l’auto­no­mie [qui n’est de toute façon pas la mienne]. Ce sont des pays où il existe encore ce qu’on pour­rait appe­ler une « base arrière » qui lais­sent sup­po­ser la pos­si­bi­lité d’une « agri­culture pay­sanne » moins dépen­dante13 des condi­tions générales de repro­duc­tion du vivant par le capi­tal. C’est d’ailleurs à partir de cette rela­tive indépen­dance qu’un dis­cours anti-capi­ta­liste s’exprime. Toute pro­por­tion gardée, les alter­na­tifs de Via cam­pe­sina aujourd’hui rap­pel­lent le der­nier projet de ce type dans un pays de grande tra­di­tion agri­cole comme la France, à savoir celui menés par les pay­sans du Larzac, mais il y a com­bien de temps ?

Aujourd’hui, la pro­duc­tion n’est plus régie par le para­digme du pro­duc­teur. Depuis que le capi­tal tend à uni­fier son procès en intégrant la sphère pro­duc­tive et l’ancienne acti­vité dite impro­duc­tive, pro­duc­tion agri­cole et consom­ma­tion ali­men­taire sont deve­nues indis­so­cia­bles. Concrètement dépen­dant des matériaux, y com­pris transgéniques, que lui four­nis­sent les firmes inter­na­tio­na­les, le petit pro­duc­teur a perdu le contrôle du pro­duit même s’il reste offi­ciel­le­ment propriétaire. Comme dans l’indus­trie, le capi­tal se débar­rasse de la ques­tion de la propriété et de ses formes (Monsanto et com­pa­gnie peu­vent s’accom­mo­der de n’importe quel type d’agri­culture, de n’importe quelle taille d’exploi­ta­tion).

Dans les pays riches, lar­ge­ment dépossédés d’une connais­sance séculaire des « lois de la nature », le pro­duc­teur est soumis aux aléas des procédures sécuri­tai­res européennes (prin­cipe de précau­tion, traçabilité du pro­duit, normes de dis­tri­bu­tion) et aux chan­ge­ments des normes de pro­duc­tion (sub­ven­tions, quotas). Sur ces bases il paraît dif­fi­cile de « faire séces­sion ». La séces­sion mêle forcément des condi­tions objec­ti­ves (le chômage, l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, la for­ma­tion d’une nou­velle catégorie qui reste pour le moment en bor­dure ou qui est rejetée à la marge du rap­port social) et des éléments sub­jec­tifs qui vien­nent cris­tal­li­ser un refus (contre-culture, révolte). La séces­sion ne pro­vient donc pas essen­tiel­le­ment d’un sen­ti­ment d’insa­tis­fac­tion car celui-ci est dif­fi­ci­le­ment pal­pa­ble au niveau col­lec­tif et mène plutôt à la recher­che de satis­fac­tions indi­vi­duel­les ou au repli14. Il me semble que le der­nier moment his­to­ri­que de séces­sion (par­tielle) que nous ayons connu est celui qu’a réalisé une part impor­tante de la jeu­nesse des pays capi­ta­lis­tes domi­nants à la fin des années 60. On en connaît les prémisses objec­ti­ves que cons­tituèrent le baby boom de l’après-guerre (clas­ses d’âge plus nom­breu­ses), l’allon­ge­ment général de la durée de la sco­la­rité et la for­ma­tion d’une nou­velle catégorie qui n’est pas une classe, tout au plus une classe d’âge (période de latence entre enfance et entrée dans le monde du tra­vail). Ce phénomène sera par­ti­culièrement bien mis en valeur par des revues ou grou­pes comme SoB, l’Internationale Lettriste puis l’Internationale Situationniste en France. Des beat­niks de la fin des années 50 en pas­sant par les hip­pies des années 60 et l’under­ground us jusqu’aux indiens métro­po­li­tains de Rome et Bologne en 1977 on va assis­ter à un vérita­ble soulèvement de la jeu­nesse, mais un soulèvement qui ne reste pas dans les nuages : déser­tion de l’armée américaine, lutte contre toutes les armées, atta­ques contre toutes les ins­ti­tu­tions et média­tions, refus même super­fi­ciel par­fois, d’une société bour­geoise à bout de souf­fle et qui devait s’effa­cer devant autre chose, la société du capi­tal, une société où seraient levés bien des tabous, bien des obs­ta­cles à une nou­velle dyna­mi­que.

Rien de tel à l’hori­zon, aujourd’hui. J’ai sou­vent répété, par exem­ple dans le livre Mai 68 et le Mai ram­pant ita­lien, que Mai 1968 était un événement au sens fort et qu’il ne pou­vait être anti­cipé vérita­ble­ment au niveau théorique. Il n’empêche que des prémisses étaient bien présentes même s’il n’y avait aucune auto­ma­ti­cité de la révolte à en atten­dre.

Aujourd’hui où seraient ces prémisses ? Une partie de la jeu­nesse est bien laissée en marge, mais elle ne développe pas de contre culture et de valeurs pro­pres parce que la société capi­ta­lisée ne connaît pas de zone d’under­ground (d’un côté, le hip-hop et le rap issus des ban­lieues ont été immédia­te­ment intégrés à la nou­velle culture-jeune, de l’autre l’Internet, Facebook and Co. for­ment la culture domi­nante) et elle adhère grosso modo aux mêmes valeurs de l’argent et de pou­voir que le reste de la société. On pou­vait être à la marge de la société bour­geoise, il est beau­coup plus dif­fi­cile de l’être de la société du capi­tal. D’un côté, les nou­vel­les « clas­ses dan­ge­reu­ses » ne sont pas dan­ge­reu­ses au sens où la classe domi­nante l’enten­dait à la fin du xixe siècle-début xxe - la Première Guerre mon­diale allait d’ailleurs régler cette ques­tion de manière bru­tale mais légale - car elles sont imprégnées des valeurs domi­nan­tes. Le dis­cours n’a plus à se faire poli­ti­que mais seu­le­ment sécuri­taire alors même que la crise de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux ren­force les replis com­mu­nau­tai­res. Même dans un pays comme la France qui résiste mieux à cela qu’ailleurs le débat actuel sur l’iden­tité natio­nale en fait foi15. Et d’un autre côté, les étudiants et diplômés sont des enfants des nou­vel­les tech­no­lo­gies qui mani­fes­tent plus d’indi­gna­tion ou au maxi­mum de résis­tance que de révolte, d’esprit d’insur­rec­tion ou de séces­sion16.

 

Jacques Wajnsztejn
février 2010 repris et actua­lisé en octo­bre 2011

 


 

II. Remarques laborieuses sur la société du travail mort-vivant17

1) Société du travail mort-vivant ou société capitalisée ?

Pour Amiech et Mattern, un simple diag­nos­tic comme quoi aujourd’hui le tra­vail mort domi­ne­rait le tra­vail vivant est premièrement insuf­fi­sant et deuxièmement présente le danger d’entre­tenir l’idée que la pers­pec­tive qui en découle est celle de la fin du tra­vail.

Je suis bien d’accord pour dire que le diag­nos­tic est insuf­fi­sant, mais ce n’est pas pour la même raison. L’insuf­fi­sance ne pro­vient pas d’une oppo­si­tion entre tra­vail vivant et tra­vail mort qui serait deve­nue sim­pliste du fait de la mécani­sa­tion/auto­ma­ti­sa­tion, mais bien de la concep­tion qu’ont les deux auteurs du tra­vail lui-même. En effet, dans leur pers­pec­tive (et celle plus générale de Notes et mor­ceaux choi­sis), le tra­vail reste un opérateur cen­tral de la défini­tion du « système » de domi­na­tion comme si le tra­vail était encore réduc­ti­ble à la pro­duc­tion au sens matériel du terme ou au « tra­vail pro­duc­tif » au sens de l’écono­mie clas­si­que et de Marx. C’est assez logi­que avec le point de vue d’ensem­ble qui, malgré son côté cri­ti­que, conti­nue à conce­voir le tra­vail vivant sur le mode du tra­vail manuel, de la fabri­ca­tion et du tra­vail bien fait. C’est une vision assez proud­ho­nienne qui conduit à faire d’un mode de pro­duire (la pro­duc­tion indus­trielle) l’ennemi prin­ci­pal. À cette aune on peut se deman­der s’il n’y aurait pas pos­si­bi­lité d’uti­li­ser un « bon » capi­tal » comme Proudhon vou­lait uti­li­ser une « bonne » banque !

En fait, la notion de tra­vail mort-vivant garan­tit, malgré toutes les trans­for­ma­tions du procès de pro­duc­tion, une cer­taine majesté au tra­vail vivant comme si celui-ci, par nature, conte­nait déjà en lui de l’acti­vité libre18. D’une contra­dic­tion on fait une essence. Ainsi Amiech et Mattern s’oppo­sent aux théories de la fin du tra­vail (Méda, Rifkin, Krisis) sous prétexte qu’il faudra tou­jours de la « par­ti­ci­pa­tion humaine » (p. 43) au procès de pro­duc­tion (sur­veiller, régler, réparer et gérer les nui­san­ces). Mais le dévelop­pe­ment de ce type de tra­vail veut seu­le­ment dire qu’aujourd’hui tout le tra­vail est utile au capi­tal mais parce qu’il est inter­chan­gea­ble et ines­sen­tiel, simple emploi qui ne crée aucune valeur en lui-même. C’est d’ailleurs ce que vous reconnais­sez (page 43 tou­jours) quand vous dîtes qu’il y a « désœuvre­ment généralisé » et que vous oppo­sez à ce désœuvre­ment encensé de façon cyni­que par Corinne Maier dans Bonjour paresse19, le Droit à la paresse de Paul Lafargue.

Tout le dévelop­pe­ment sur la domi­na­tion du tra­vail abs­trait sur le tra­vail concret est à rela­ti­vi­ser ou du moins à repla­cer dans son his­toire. Cette ten­dance est à l’œuvre dès que c’est le temps de tra­vail qui vient mesu­rer les tra­vaux concrets représentés par les pro­duits, mais le caractère concret ne dis­paraît pas sinon on ne pour­rait dis­tin­guer tra­vail pro­duc­tif et tra­vail impro­duc­tif, tra­vail simple et tra­vail com­plexe. Ce n’est que lors­que le capi­tal domine vrai­ment tout le procès de pro­duc­tion, y com­pris ses formes pré-capi­ta­lis­tes (dans l’agri­culture par exem­ple) comme ses formes post-capi­ta­lis­tes (à tra­vers le dévelop­pe­ment du gene­ral intel­lect), qu’il détruit toutes les formes de métier au sens fort puis de pro­fes­sion­na­lité, qu’il trans­forme les qua­li­fi­ca­tions ouvrières et tech­ni­cien­nes en compétences et employa­bi­lité pour le capi­tal, qu’il réduit les différents types de tra­vail en emplois indifférenciés se rap­pro­chant tou­jours plus d’une variété de tra­vail simple, qu’on peut dire qu’il y a domi­na­tion du tra­vail abs­trait. Le tra­vail abs­trait n’est donc pas une spécifi­cité du capi­ta­lisme en général. Il est un pro­duit de la domi­na­tion réelle du capi­tal20.

Vouloir sauver la part d’œuvre contenu dans le tra­vail vivant s’avère par­ti­culièrement arti­fi­ciel quand le pro­ces­sus que je viens de décrire brouille jus­te­ment les frontières, ce que nous indi­quent d’ailleurs les polémiques autour des sta­tis­ti­ques sur la répar­ti­tion de la popu­la­tion active entre sec­teurs secondaire et ter­tiaire21.

Il me semble peu per­ti­nent de définir l’œuvre comme rup­ture avec les cycles natu­rels et pro­duc­tion de sub­jec­ti­vité humaine quand le dévelop­pe­ment du flui­disme, la fic­ti­vi­sa­tion et la vir­tua­li­sa­tion des pro­duc­tions représen­tent jus­te­ment des quin­tes­sen­ces de cette rup­ture d’avec les cycles natu­rels. Du fait que les pro­ces­sus de sub­jec­ti­vi­sa­tion qui en décou­lent nous appa­rais­sent plus « pau­vres » qu’aupa­ra­vant, peut-on en inférer qu’ils n’exis­tent pas ?

Par ailleurs, et là on retrouve une limite du concept même de « tra­vail mort-vivant », le tra­vail vivant n’a pas devant lui que du tra­vail mort car le capi­tal ne se réduit pas à du tra­vail vivant objec­tivé et cris­tal­lisé même si ce tra­vail mort accu­mulé forme du capi­tal (en l’occur­rence, du capi­tal fixe). Ainsi, dans la société capi­ta­lisée le capi­tal capi­ta­lise le tra­vail vivant quand le salarié se considère lui-même comme un capi­tal à faire fruc­ti­fier, comme une res­source humaine, « sa » propre res­source humaine. C’est une situa­tion très fréquente dans le sec­teur ter­tiaire et dans celui des nou­vel­les tech­no­lo­gies. C’est une dimen­sion qui me semble inva­li­der la notion de tra­vail mort-vivant. Le dévelop­pe­ment du General intel­lect et de types de tra­vaux qu’on appelle aujourd’hui « cog­ni­tifs » ou « immatériels », mais dont le point commun est d’être liés aux nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion (ntic) rend dif­fi­cile une concep­tua­li­sa­tion qui décri­vait mieux la phase précédente, celle des années 60-70. Il me semble que la révolu­tion du capi­tal22 et aussi la révolu­tion anthro­po­lo­gi­que qui lui est liée permet aujourd’hui de parler de « société capi­ta­lisée » parce que jus­te­ment elle n’est plus centrée sur le tra­vail même si son orga­ni­sa­tion sociale reste fondée sur le sala­riat. Ce concept rend mieux compte de la glo­ba­lité et de l’unité du pro­ces­sus... et aussi d’une cer­taine irréver­si­bi­lité (ni retour, ni page blan­che).

Si cela fait déjà bien au moins un siècle que les rap­ports sociaux n’expri­ment plus des rela­tions socia­les direc­tes parce qu’elles sont glo­ba­le­ment médiatisées par un monde des objets que l’indus­tria­li­sa­tion a indis­cu­ta­ble­ment accélérée, la société capi­ta­lisée tente aujourd’hui de déréaliser cette média­tion. En effet, de nom­breux objets ont de moins en moins d’objec­ti­vité car ils ne sont que des signes ou des prothèses d’autre chose. À ce propos, on peut dire aussi que la glo­ba­li­sa­tion cons­ti­tue un nou­veau stade de la tota­li­sa­tion d’un capi­tal qui cher­che à accéder à un uni­ver­sel (celui de la consom­ma­tion signi­fiante et des nou­vel­les tech­no­lo­gies) sans les média­tions tra­di­tion­nel­les d’ordre cultu­rel ou poli­ti­que. Ce serait cet accès direct à l’uni­ver­sel qui ferait de l’indi­vidu de la société capi­ta­lisée (l’indi­vidu de la révolu­tion anthro­po­lo­gi­que aussi) non pas le résultat d’un pro­ces­sus (comme dans la vision huma­niste des Lumières), mais une prémisse même de son exis­tence.

2) Le rapport au travail

Cette révolu­tion du capi­tal rend aussi plus com­plexe les formes de conflic­tua­lité et le rap­port au tra­vail. En effet, de la même façon que derrière votre concept de tra­vail mort-vivant affleure une cer­taine nos­tal­gie pour le tra­vail vivant de l’époque arti­sa­nale, chez les thuriféraires du tra­vail cog­ni­tif et de « l’entre­pre­neu­riat poli­ti­que » à la Negri affleure une cer­taine com­plai­sance pour les nou­vel­les formes de tra­vail qui met­traient en œuvre de l’acti­vité et non plus seu­le­ment du tra­vail « aux ordres ». Complexe aussi le rap­port entre tra­vail-pro­duc­tion et tra­vail-dis­ci­pline.

S’il y a pu avoir, his­to­ri­que­ment, une coexis­tence entre une posi­tion contre l’oisi­veté et une posi­tion contre le tra­vail au sein du prolétariat, c’est comme vous le signa­lez vous-mêmes, dans une phase his­to­ri­que par­ti­culière pen­dant lequel le mou­ve­ment ouvrier (une fois enfermé dans les « for­te­res­ses ouvrières ») fait de nécessité loi en uti­li­sant sa condi­tion d’exploité de façon à en tirer une posi­ti­vité contra­dic­toire qui échappe ou au moins déborde de toute part le fameux « tra­vail du négatif » dégagé par la théorie révolu­tion­naire marxiste.

C’est ce qui saute à partir du der­nier assaut prolétarien des années 60-70. Celui-ci, au moins en France et en Italie, peut être lu comme la ren­contre manquée entre ce vieux mou­ve­ment ouvrier et celui du jeune prolétariat regrou­pant les os, les étudiants précarisés ou en passe de l’être23. S’il est juste de refu­ser la « cri­ti­que artiste » (Tiqqun, Krisis), il ne faut pas confon­dre une cri­ti­que anti-tra­vail deve­nue idéologie et des luttes réelles qui ren­dent compte de l’insup­por­ta­bi­lité des condi­tions de tra­vail et de vie de prolétaires et salariés.

Le capi­tal comme le tra­vail et aussi la média­tion/représen­ta­tion qu’est la valeur ne peu­vent être rat­tachés, comme vous le faites pour­tant, à la seule dimen­sion écono­mi­que de la pro­duc­tion d’un sur­plus. Les escla­ves en Grèce ou à Rome étaient d’ailleurs de piètres pro­duc­teurs de sur­plus et vou­loir appli­quer à ces sociétés la notion marxiste de sur­tra­vail est bien aven­tu­reuse. Vous le reconnais­sez d’ailleurs à moitié en disant plus loin que l’exis­tence de cet escla­vage est liée à la subor­di­na­tion de la sphère de la repro­duc­tion [je dirais plutôt pro­duc­tion ici] matérielle à l’acti­vité. Plutôt que dans ce sur­tra­vail, la valeur apparaît et pro­gresse dans le dévelop­pe­ment des échan­ges avec l’extérieur et avec l’affir­ma­tion de sou­ve­rai­netés poli­ti­ques. Toutefois l’argu­men­tation reste imprécise car on ne com­prend pas bien com­ment inter­vien­nent les formes poli­ti­ques nou­vel­les à cette époque (démocra­tie athénienne, Républi­que romaine, etc.) et quel est leur rôle dans ce pro­ces­sus. Il me semble qu’il y a là une méses­ti­ma­tion du rôle de l’État en général et de la fonc­tion de puis­sance en par­ti­cu­lier dans l’émer­gence de la valeur.

3) Le capital est puissance

Les deux auteurs se rat­ta­chent de façon éton­nante à la théorie d’un « capi­tal auto­mate » alors que pour­tant ils procèdent à une démons­tra­tion cri­ti­que contre le déter­mi­nisme écono­mi­que. Croient-ils vrai­ment que le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion en cours depuis les années 80 soit le pro­duit d’un capi­tal auto­mate ? N’est-ce pas plutôt une façon de chan­ger les rap­ports de force et les rap­ports sociaux afin de pro­duire une nou­velle dyna­mi­que ?

Le capi­tal est une forme sociale. Parler de « capi­tal auto­mate est une illu­sion qui fait pren­dre la chose (par exem­ple la fonc­tion tech­ni­que) pour le rap­port. La chose devient alors puis­sance sociale (c’est l’une des erreurs de Krisis24). L’objet se pose comme sujet.

Le capi­tal auto­mate est la ver­sion struc­tu­ra­liste de la main invi­si­ble des libéraux.

Pour reve­nir à quel­que chose de plus concret, ce n’est pas parce que le tra­vail vivant n’est plus cen­tral dans le procès de valo­ri­sa­tion qu’il est devenu simple idéologie ou simple moyen de contrôle25. La stratégie de puis­sance de ce que nous avons appelé le niveau 1 de la glo­ba­li­sa­tion26 passe bien par la pro­duc­tion dans les niveaux 2 et 3 et par la mise au tra­vail sous toutes ses formes. Le refus d’envi­sa­ger un revenu garanti pour les tra­vailleurs effec­tifs et poten­tiels en est le signe. Une pro­duc­tion dont le sens se trouve de plus en plus élargi par l’exten­sion du tra­vail/emploi à des taches qui rele­vait avant de la sphère privée ou de la sphère d’acti­vité non écono­mi­que (le volon­ta­riat par exem­ple).

Domination du tra­vail mort et fin du plein emploi ne sont syno­ny­mes, ni dans la théorie (cf. Keynes et sa théorie de l’équi­li­bre de sous-emploi et aussi Marx sui­vant la façon dont on l’interprète27) ni dans la réalité si on considère que les deman­deurs d’emplois sont tou­jours en plus grand nombre et qu’en valeur abso­lue le niveau d’emploi conti­nue à aug­men­ter.

Il n’y a pas plus d’auto­ma­ti­cité de la crise du capi­tal que de capi­tal-auto­mate. Tout cela relève d’un millénarisme sécula­risé et inversé.

4) La société capitalisée englobe ce que certains appellent la société industrielle28.

Cette notion de « société indus­trielle » est très cri­ti­qua­ble car premièrement, elle fait d’un moment de la dyna­mi­que du capi­tal, son centre a-his­to­ri­que et a-poli­ti­que. A-his­to­ri­que d’abord car fina­le­ment, la tech­no­lo­gie sous la forme de ses différents types tech­ni­ciens, par­cour­rait l’his­toire de l’homi­ni­sa­tion ce qui abou­tit la plu­part du temps à des polémiques sur le com­men­ce­ment de l’arti­fi­cia­li­sa­tion et la perte du rap­port à la nature (comme s’il n’y avait plus un rap­port spécifi­que de l’homme à la nature !). Tout peut alors être mis au même niveau : la machine à vapeur, la bombe ato­mi­que, les ogm, les nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­mation et de la com­mu­ni­ca­tion. Tous ces éléments ne représen­tent qu’une étape ou une variante du même pro­ces­sus, d’un même déter­mi­nisme qui est pour­tant par­fois cri­tiqué par ailleurs. Que ces différentes inno­va­tions soient reliées à des rap­ports sociaux spécifiés ne retient pas l’atten­tion. A-poli­ti­que ensuite puis­que ce serait le niveau tech­no­lo­gi­que qui agi­rait de façon auto­nome comme si l’intégra­tion de la techno-science au procès de pro­duc­tion et au procès de vie était une évidence venue d’on ne sait où. Comme s’il n’y avait ni choix ni décision poli­ti­que derrière tout ça29, comme si les problèmes sociaux n’étaient, pour l’essen­tiel, que des problèmes liés à la toute puis­sance de la tech­no­lo­gie. Avec cette argu­men­ta­tion, à la limite tout ce qui se passe en milieu urbain et même rur­bain n’a plus aucun intérêt. Le domaine des luttes pos­si­bles s’en trouve considérable­ment réduit.

5) Temps critiques et la fin du travail

Même si Amiech et Mattern font une dis­tinc­tion entre d’une part les thèses de la fin du tra­vail (Méda, Rifkin et Krisis) et d’autre part notre cri­ti­que du tra­vail, ils nous y ramènent fina­le­ment. Or de fin du tra­vail on ne peut trou­ver aucune trace dans nos écrits. Nous ne par­lons en effet que d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion parce que le capi­tal domine main­te­nant la valeur (cf. L’évanes­cence de la valeur, L’Harmattan, 2004) ce qui ren­voie à notre cri­ti­que précédente de la notion de « tra­vail mort-vivant ».

Par contre nous somme tout-à-fait d’accord avec les insuf­fi­san­ces qu’Amiech et Mattern sou­li­gnent en ce qui concerne les termes que nous employons et l’incohérence qu’il peut y avoir à conser­ver cer­tains termes d’un corpus que l’on cri­ti­que par ailleurs ou à ne pas suf­fi­sam­ment les expli­ci­ter. C’est aussi parce que vous n’êtes pas les pre­miers à nous adres­ser cette cri­ti­que que nous avons essayé d’y remédier d’abord dans mon livre Après la révolu­tion du capi­tal (L’Harmattan 2007) et sur­tout dans l’arti­cle « Capital, capi­ta­lisme et société capi­ta­lisée » du no 15 de la revue Temps cri­ti­ques (2010). Toutefois notre interprétation ne tend pas à envi­sa­ger une dis­so­lu­tion du capi­ta­lisme sous d’autres formes émer­gen­tes, mais plutôt à prou­ver qu’il n’est pas un système ce qui n’est pas sans conséquence sur la façon de l’appréhender30. La relec­ture de Braudel ainsi que nos tra­vaux autour du « capi­tal fictif » (cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Crise financière et capi­tal fictif, L’Harmattan, 2008) nous ont permis de pro­gres­ser en ce sens, mais nous res­tons ouverts à la dis­cus­sion.

 

J. Wajnsztejn, octo­bre 2011


Addendum

Ce que j’ai écrit sur le travail mort-vivant et de petites discussions autour depuis, m’a fait penser à ceci que je n’avais pas encore développé : j’ai déjà dit que cette notion était critiquable, mais on pourrait quand même s’en servir pour critiquer la vulgate classique et marxiste de la valeur-travail en renversant l’ordre logique : dans la version traditionnelle, le travail mort ne fait que transmettre sa valeur au produit et c’est le travail vivant qui crée la survaleur à partir de la plus-value produite ; aujourd’hui, on pourrait dire, si on accepte encore ce cadre, que c’est le travail passé (les négristes diront le general intellect) qui créerait, pour la plus grande part, cette survaleur, le travail vivant ne constituant qu’une valeur résiduelle. À cet argument il nous est en général répondu par les pauvres arguments que soit il ne faut pas oublier que les machines doivent bien elles-mêmes être produites même si l’automation était complète, soit que même si le travail productif décline fortement dans les pays centres du capital et donc la production de plv aussi, elle continue de plus belle dans les pays émergents sous forme de plv absolue.

Toutefois, une telle acceptation du cadre proposée par cette notion de travail mort-vivant n’est pas acceptable comme j’ai essayé de le montrer dans mes notes. Pourquoi cela ? Pour deux raisons : la première est qu’il devient abusif de parler de travail mort dans le cas des « machines intelligentes » qu’on peut dire vivantes et que le travail vivant est souvent très passif dans le cadre des travaux déqualifiés. C’est ce que les sociologues ont appelé le processus de déqualification (individuelle)/surqualification (sociale) ; la seconde, c’est que travail mort et travail vivant se trouvent de plus en plus pris dans une combinatoire productrice d’une synergie qui est fondamentale pour la production d’une survaleur qui n’a pas grand chose à voir avec l’ancienne plus-value et qui participe bien, dans le procès de production, si on veut bien l’isoler du reste le temps de l’analyse, de l’évanescence de la valeur.

 

Tout n’est pas clair là-dedans et par exemple le fait que cette synergie ne puisse pas reposer sur du travail vivant déqualifié contredit la tendance forte à la déqualification qui est à l’œuvre depuis le début des années 70 au moins dans le secteur industriel.

 

JW le 24/11/2011

 

Notes

1 - Disponible sur le site du col­lec­tif Lieux Communs à l’adresse sui­vante : www.mag­ma­web.fr/spip/IMG/pdf_que_la_crise_s_aggrave.pdf

2 – Amiech et Mattern le reconnais­sent d’ailleurs dans leur texte sur le tra­vail mort-vivant.

3 – Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable, Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2008, (p. 43-58).

4 – Cf. A. Bordiga, Espèce humaine et croûte ter­res­tre, Paris, Payot, 1978, 219 p.

5 – Il est d’abord cadre supérieur dans les ins­ti­tu­tions financières natio­na­les et inter­na­tio­na­les, puis conseiller de cer­tains États de pays en voie de dévelop­pe­ment.

6 – La cri­ti­que théorique et pra­ti­que du capi­tal et de l’État n’a pas été poussée assez loin.

7 – Jean-Marc Mandosio, Dans le chau­dron du négatif, éd. de l’EdN, 2003 (p. 57-62) et D’or et de sable, éd de l’EdN, 2008 (p. 43-73).

8 – Claude Bitot, Quel autre monde pos­si­ble ? Retour sur le projet com­mu­niste, Paris, Colibri, 2008, 274 p.

9 – Dans Notes et mor­ceaux choi­sis, le mora­lisme trans­paraît sou­vent, il est fait appel à « notre sens des res­pon­sa­bi­lités » et les références concer­nent par­fois des conser­va­teurs anti-indus­triels comme Christopher Lasch.

10 – Cf. A. Dréan, « La société indus­trielle, mythe ou réalité », Temps cri­ti­ques no 14 : temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle154

11 – Je crois que la ques­tion est plus com­plexe. Il y a effec­ti­ve­ment des dis­tinc­tions à faire entre des reven­di­ca­tions, certes limitées, mais portées par des oppo­si­tions réelles et des slo­gans vides de sens.

12 – On retrouve cette idée de l’exis­tence d’un « système » dans « iter ou la fabri­que d’Absolu » de Bertrand Louart dans le no 8 (automne 2008) de la revue Notes et mor­ceaux choi­sis à laquelle par­ti­ci­pent Amiech et Mattern. Un capi­tal réduit d’ailleurs à sa dimen­sion mar­chande semble être le nou­veau Moloch qui fait face à des indi­vi­dus soumis comme à l’époque de la ser­vi­tude volon­taire de La Boétie. On retrouve la même idée dans divers textes de René Riesel dont les inter­ven­tions pra­ti­ques sont sou­vent les bien­ve­nues même si elles repro­dui­sent par­fois des pos­tu­res avant-gar­dis­tes.

13 – Il ne s’agit pas, en effet, d’une auto­no­mi­sa­tion puisqu’on a à faire à des pra­ti­ques agri­co­les précapi­ta­lis­tes.

14 – Pour pren­dre un exem­ple, celui qui est insa­tis­fait des pro­gram­mes télés aura davan­tage ten­dance à zapper et fina­le­ment à se passer un DVD plutôt qu’à étein­dre ou a for­tiori casser la télé.

15 – Quelle contra­dic­tion de voir un « État républi­cain laïc » être tenté d’un côté de sacri­fier l’une de ses spécifi­cités qui est le poids de ses ser­vi­ces publics et dans le même temps d’essayer de faire voter des lois qui main­tien­draient ce ser­vice public comme jauge de ce qui est sup­por­ta­ble ou non pour la société dans son ensem­ble, et ceci dans un souci d’éviter toute séces­sion qui s’effec­tue­rait dans des replis com­mu­nau­tai­res ou dans le dévelop­pe­ment de gangs armés !

16 – Cf. « Les indignés : écart ou sur­place. Désobéissance, résis­tance et insu­bor­di­na­tion »  : temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle283

17 – Cf. Notes et mor­ceaux choi­sis, no 8, automne 2008, p. 17-77 (arti­cle écrit avec Julien Mattern).

18 – Ce qui est intéres­sant chez Arendt, ce n’est pas qu’elle caractérise nos sociétés comme des sociétés du tra­vail, mais comme des sociétés de tra­vailleurs sans tra­vail ! « C’est une société de tra­vailleurs que l’on va délivrer des chaînes du tra­vail, et cette société ne sait plus rien des acti­vités plus hautes et plus enri­chis­san­tes pour les­quel­les il vau­drait la peine de gagner cette liberté [...] Ce que nous avons devant nous, c’est la pers­pec­tive d’une société de tra­vailleurs sans tra­vail c’est-à-dire privés de la seule acti­vité qui leur reste. On ne peut rien ima­gi­ner de pire » (Condition de l’homme moderne, Presses Pocket, p. 37-38).  Le tra­vail n’est plus au centre des rap­ports sociaux et des valeurs qui leur cor­res­pon­dent, il n’est plus qu’un moyen de survie dif­fi­cile à satis­faire.
On pour­rait même rajou­ter qu’avec la société capi­ta­lisée et la révolu­tion anthro­po­lo­gi­que qui lui est liée, il y a aussi perte des acti­vités et des caractères popu­lai­res tra­di­tion­nels comme l’a bien montré Pasolini. Les idéolo­gies popu­lis­tes peu­vent alors venir se gref­fer là-dessus même si elles n’agis­sent plus qu’à la marge, le centre étant occupé par l’indi­vi­dua­lisme démocra­ti­que et citoyen. C’est l’une des gros­ses différences d’avec la période des fas­cis­mes.

19 – Corinne Maier, Bonjour paresse : De l’art et la nécessité d’en faire le moins pos­si­ble en entre­prise, Paris, Éditions Michalon, 2004.

20 – Sur domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle du capi­tal, cf. Marx, Un cha­pi­tre inédit du Capital, [tra­duc­tion de Roger Dangeville, Paris, uge, coll. « Le monde en 10-18 », 1971, 320 p.] et pour une synthèse rapide : J. Wajnsztejn, Après la révolu­tion du capi­tal, L’Harmattan, 2007, p. 52-55.

21 – Pour les « indus­tria­lis­tes » (sur­tout des écono­mis­tes et des marxis­tes), beau­coup de salariés étiquetés employés du ter­tiaire sont en fait des ouvriers et inver­se­ment pour les post-indus­tria­lis­tes (tenants de la société de consom­ma­tion et des loi­sirs, sur­tout des socio­lo­gues et aussi cer­tai­nes ten­dan­ces cri­ti­ques), beau­coup d’ouvriers du secondaire ne sont en fait plus que des employés presse-bou­tons. Mais dans les deux cas, on rai­sonne dans les termes anciens des années 70-80, c.-à-d. de la première phase de restruc­tu­ra­tion du capi­tal). 

22 – Cf. J. Wajnsztejn, Après la révolu­tion du capi­tal, Paris, L’Harmattan, 2007

23 – Sur ce point on peut consul­ter J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, Paris, L’Harmattan, 2008.

24 – Et c’est sur cette erreur que se fonde leur divi­sion entre un Mars ésotérique et un Marx exotérique.

25 – Positions défen­dues par Naomi Klein dans La stratégie du choc (Actes Sud, 2008) et Riesel-Semprun dans Catastrophisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion dura­ble (Encyclopédie des Nuisances, 2008).

26 – Cf. l’arti­cle édito­rial du no 15 de Temps cri­ti­ques : « Capital, capi­ta­lisme et société capi­ta­lisée » : temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle206

27 – Je main­tiens que Castoriadis a raison dans son affir­ma­tion de l’intro­duc­tion à La société bureau­cra­ti­que  (Bourgois, 10/18) selon laquelle toutes les prédic­tions écono­mi­ques du vieux Marx étaient faus­ses. Tout juste peut-on lui repro­cher le « toutes » alors qu’on peut en sauver cer­tai­nes comme celles conte­nues dans le « Fragment sur les machi­nes » des Grundrisse. De toute façon, comme Marx, en bon dia­lec­ti­cien, par­lait la plu­part du temps en termes de ten­dan­ces et de contre-ten­dan­ces, on peut lui faire dire à peu près tout et n’importe quoi et c’est d’ailleurs ce qui a permis de fonder le marxisme. Ainsi, sur votre exem­ple de la crise de 1929, on peut tou­jours dire que c’est une crise de sur­pro­duc­tion telle qu’envi­sagée par Marx, mais celui-ci n’avait pas prévu la mise en place pro­gres­sive du mode de régula­tion for­diste à tra­vers l’aug­men­ta­tion mas­sive du pou­voir d’achat, de la consom­ma­tion et de l’inter­ven­tion de l’État-pro­vi­dence qui allait remi­ser aux oubliet­tes et pour long­temps, cette ten­dance à la sur­pro­duc­tion.

28 – Si la cri­ti­que de la notion de « société indus­trielle » me paraît impor­tante il me sem­ble­rait abusif de repro­cher à Amiech et Mattern leurs dif­fi­cultés à expli­ci­ter des catégories comme « capi­tal », « capi­ta­lisme » car qui peut vrai­ment le faire ? À Temps cri­ti­ques, nous venons de passer plu­sieurs mois là-dessus et si nous pen­sons avoir déblayé un peu le ter­rain, nous n’avons quand même pas trouvé la pierre phi­lo­so­phale (cf. temps­cri­ti­ques.free.fr, arti­cle 206)

29 – Cf. A. Dréan : « Contribution à la cri­ti­que du catas­tro­phisme », Temps cri­ti­ques no 14 (p. 75) : temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle156.

30 – Le mot de « capi­tale » apparaît vers le xii-xiiième siècle (ori­gine latine) et désigne un stock d’argent ou de mar­chan­di­ses puis il va se spécifier sous l’appel­la­tion de capi­tal-argent, mais aussi, en rap­port à la pro­duc­tion, capi­tal pro­duc­tif chez le phy­sio­crate Quesnay, puis encore moyen de pro­duc­tion chez Marx. Pendant la révolu­tion de 1789, le terme de capi­ta­liste est associé à la richesse en soi, à l’argent, à la finance et à la spécula­tion (rien de neuf sous le soleil de ce point de vue là) et pas encore à l’inves­tis­seur ou à l’entre­pre­neur. Capitalisme est donc le terme le plus tardif comme nous le sou­li­gnons dans l’arti­cle de tête du no 15 et le plus idéolo­gi­que. Capitalisme et système capi­ta­liste sont des termes qui n’appa­rais­sent donc que tar­di­ve­ment sous l’effort d’Engels et de la seconde Internationale pour ins­crire le socia­lisme dans un ordre de suc­ces­sion his­to­ri­que et pro­gres­siste de ce qu’ils considèrent comme des modes de pro­duc­tion. Une forme sociale com­plexe, celle du capi­tal (à la fois échange, accu­mu­la­tion, pro­duc­tion et rap­port social) va être réduite à une forme simple, celle du capi­tal indus­triel qui sera effec­ti­ve­ment la plus à même de sta­bi­li­ser un ensem­ble de pou­voir et d’action qui feront « système » : le système capi­ta­liste. De la même façon, la ques­tion de la valeur (c’est-à-dire fina­le­ment de la richesse) sera ramenée pro­gres­si­ve­ment ramenée à celle de la valeur-tra­vail. Comme la richesse n’est perçue par les écono­mis­tes qu’au tra­vers de la valeur, la puis­sance n’est pas reconnue dans la for­ma­tion et le dévelop­pe­ment de la valeur parce qu’elle n’est pas évalua­ble. Elle n’a pas de valeur.
Le capi­ta­lisme est un concept poli­ti­que qu’il a fallu rem­plir de sub­stance alors que le capi­tal est le nom qu’on donne à la richesse. Une richesse qui n’est pas simple accu­mu­la­tion de mar­chan­di­ses, mais puis­sance, échan­ges, com­merce, flux de pro­duc­tion et d’infor­ma­tion, culture.