Dans l’angle mort du 13 novembre

décembre 2015, Temps critiques



6-7 janvier 2015 – 13 novembre 2015 : une continuité ?

Sans vou­loir extra­po­ler ou sur-interpréter1, on peut remar­quer une cer­taine conti­nuité dans les objec­tifs des atten­tats de jan­vier et ceux de novem­bre 2015. Les pre­miers étaient étroi­te­ment ciblés (jour­na­lis­tes de Charlie et Juifs de l’hyper­marché casher) et hau­te­ment sym­bo­li­ques ; les seconds relèvent d’un ciblage beau­coup plus large sur les lieux de plai­sir de l’Occident2. Il s’agit d’une sorte d’« exten­sion du domaine de la lutte » quant à l’ampleur de l’entre­prise et ses résul­tats mortifères. On peut aussi remar­quer une conti­nuité au niveau du théâtre des opérations : la France cons­ti­tue une cible privilégiée et ce n’est pas nou­veau, même si des atten­tats au Liban et à Bamako au Mali ont eu lieu à peu près au même moment.

Les réactions sont aussi beau­coup plus una­ni­mes que pour Charlie, la preuve en est qu’il ne s’agis­sait pas, à l’époque, d’une réaction d’une quel­conque « com­mu­nauté natio­nale » et qu’il y avait bien un frac­tion­nement de la popu­la­tion sur des bases à la fois eth­nico-reli­gieu­ses (Arabes/musul­mans), socia­les (centre/périphéries) et poli­ti­ques (gêne à l’extrême gauche, chez les écolo­gis­tes et les « alter »). D’ailleurs, il sem­ble­rait que les lan­gues se délient. Beaucoup de ceux qui pen­saient que les mem­bres de Charlie et même peut-être que les Juifs de l’Hypercasher l’avaient bien mérité, mais qui ne vou­laient pas s’expri­mer à l’époque parce qu’ils y voyaient un man­que­ment au poli­ti­que­ment cor­rect, ou une marque d’absence d’empa­thie, ou encore une occur­rence de stig­ma­ti­sa­tion, ne se gênent pas aujourd’hui pour le faire. En mar­quant bien la différence entre les deux événements, ils jus­ti­fient ainsi, impli­ci­te­ment, un accord sur la légiti­mité des fins des atten­tats de jan­vier, si ce n’est sur les méthodes employées3. En fait, les atten­tats du 6-7 jan­vier n’ont pas tou­jours été perçus comme « ter­ro­ris­tes » parce que jus­te­ment ils étaient clai­re­ment ciblés et que fina­le­ment cer­tains pou­vaient y voir des objec­tifs poli­ti­ques (lutte contre l’isla­mo­pho­bie, anti­sio­nisme pri­maire). Les vic­ti­mes, dans cette pers­pec­tive, n’étaient donc pas vrai­ment « inno­cen­tes » alors que celles du 13 novem­bre le seraient parce que tout le monde, n’importe quel consom­ma­teur ou pas­sant, pou­vait être touché par les mitrailla­ges. La réaction n’est donc pas la même, plus poli­ti­que les 6-7 jan­vier, plus com­pas­sion­nelle le 13 novem­bre.

Par ailleurs, il est beau­coup plus facile aujourd’hui pour les per­son­nes qui par­ta­gent cette posi­tion, de dire qu’il n’y a pas de lien entre les actes de novem­bre et l’islam parce qu’on considère que leurs auteurs n’appar­tien­nent plus au genre humain, et que la légiti­mité de leurs motifs reli­gieux n’est pas reconnue. Ils ne seraient que des « mons­tres » ou des « fous » dont les bonnes âmes média­ti­ques ou poli­ti­ques se deman­dent bien quelle société a pu les pro­duire. Certains gau­chis­tes ou alter­na­tifs don­nent une réponse toute faite : c’est la société capi­ta­liste qui est fau­tive, c’est la « frac­ture sociale », etc., comme si tous les pau­vres étaient des ter­ro­ris­tes, comme si tous les pau­vres étaient musul­mans et donc comme si tous les musul­mans étaient ter­ro­ris­tes. Il est quand même éton­nant de voir que ceux-là mêmes qui cri­ti­quent tout amal­game sur la ques­tion comme poten­tiel­le­ment isla­mo­phobe, repren­nent incons­ciem­ment cet amal­game mais à rebours, trans­for­mant ainsi des corrélations forcément com­plexes à ana­ly­ser en sim­ples rela­tions de cause à effet ! Or cri­ti­quer cette référence au capi­ta­lisme en général n’expli­que pas ce qui réunit la dji­ha­diste diplômée de San Bernardino, les frères Kouachi, l’ex-offi­cier de Saddam Hussein, le converti de Toulouse parce qu’alors on ne tient pas compte d’un pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion qui concerne des zones géogra­phico-poli­ti­ques dont la place dans le pro­ces­sus global n’est pas iden­ti­que. « La faute au capi­ta­lisme » n’est alors qu’une for­mule toute faite pour trou­ver une cohérence d’ensem­ble, une fois usée la vieille rhétori­que de la théorie de l’impéria­lisme, aujourd’hui contre­dite par la glo­ba­li­sa­tion. De même, rabat­tre systémati­que­ment tous ces événements sur des cau­sa­lités socia­les est devenu la « boîte à outils » de la socio­lo­gie de gauche utilisée pour l’ana­lyse de tous les faits ou actions. Elle serait un garde-fou contre les expli­ca­tions psy­cho­lo­gi­san­tes sans portée poli­ti­que parce qu’elles ont ten­dance à cir­cons­crire les oppo­si­tions ou la révolte à des com­por­te­ments de déviance.

Mais cette recher­che des causes socia­les reste pri­sonnière de son credo socio­lo­giste et pro­gres­siste qui la rend peu à même de déchif­frer le nou­veau à l’œuvre.

Une perspective politique introuvable

Ce qui est patent, mais bien évidem­ment dur à reconnaître, c’est que ce genre d’événements nous met tout sim­ple­ment hors-jeu et on peut dire ceux de novem­bre 2015 bien plus encore que ceux de jan­vier. Dans cette situa­tion que nous subis­sons au plus haut point, toute posi­tion « pro­gram­ma­ti­que », sous condi­tion même qu’elle puisse être fondée en prin­cipe, s’avère arti­fi­cielle et velléitaire. Il en est ainsi pour ceux qui défen­dent encore une posi­tion « défai­tiste révolu­tion­naire » dans la tra­di­tion des Gauches com­mu­nis­tes des années 1920-19304. Cela découle de ce qui précède. Pour eux, la guerre ne peut être qu’une guerre entre États dans laquelle les pays impéria­lis­tes ne peu­vent que l’empor­ter. Une vision théorique ren­forcée sur le ter­rain par le fait que les luttes de libération natio­nale qui avaient semblé inver­ser cette ten­dance, ne sont plus vrai­ment d’actua­lité, lais­sant place à une désagrégation des différents blocs issus de la Seconde Guerre mon­diale puis de la Guerre froide.

Pourtant, ce qui caractérise les actions mili­tai­res depuis 2001, c’est d’être bien plus des opérations de police5 que des guer­res asymétri­ques ou dissymétri­ques. Ces deux dernières caractérisa­tions en pro­ve­nance d’experts en stratégie mili­taire nous parais­sent en effet peu opératoi­res. Pour qu’il y ait guerre, il faut deux armées et des ter­ri­toi­res suf­fi­sam­ment définis pour qu’il y ait, par exem­ple, contes­ta­tion du tracé des frontières offi­ciel­les, ou alors il peut s’agir d’une guerre civile. Ce sont donc des termes très marqués idéolo­gi­que­ment met­tant sur le même plan arti­sans ter­ro­ris­tes, grou­pe­ments ter­ro­ris­tes très orga­nisés et dis­po­sant d’effec­tifs non négli­gea­bles, mou­ve­ments de libération natio­nale et armées impéria­lis­tes, à com­men­cer par l’armée américaine. C’est à la fois différent de la situa­tion algérienne pen­dant laquelle la France niait l’exis­tence de la guerre et trai­tait tout moud­ja­hid en ter­ro­riste et de la situa­tion au Vietnam où il n’y avait qu’un déséqui­li­bre entre des forces poli­ti­ques et mili­tai­res étati­ques (le Vietcong était sou­tenu par le Vietnam du Nord) visant à garan­tir ou au contraire à modi­fier des tracés de frontières.

C’est que du côté des puis­san­ces et du pou­voir la désigna­tion des enne­mis n’est plus claire ; l’ennemi est-il encore extérieur ou en partie intérieur ? En effet, si offi­ciel­le­ment les puis­san­ces occi­den­ta­les désignaient clai­re­ment leurs enne­mis de l’extérieur (bloc soviétique pen­dant la guerre froide) et de l’intérieur (prolétariat), la réalité s’avère beau­coup plus com­plexe aujourd’hui et les poli­ti­ques des gran­des et moyen­nes puis­san­ces (occi­den­ta­les et autres) res­sem­blent à un jeu d’échecs ou de go, où l’ennemi est moins fixe qu’il n’y paraît : États-amis hier–État-voyous demain pour ce qui est de l’extérieur ; « nou­vel­les tra­jec­toi­res révolu­tion­nai­res » des enne­mis de l’intérieur et enfin, un ter­ro­risme inter­na­tio­nal qui brouille les pistes entre intérieur et extérieur, ce qui n’était pas le cas des mou­ve­ments tra­di­tion­nels de lutte armée, qu’ils soient natio­na­lis­tes (ETA et IRA) ou prolétariens inter­na­tio­na­lis­tes (RAF et BR ou PL).

La dimen­sion poli­ti­que6 retrouve ici son caractère incontour­na­ble par rap­port à la dimen­sion mili­taire et au rap­port de forces brut. Mais la crise de la forme État-nation et la dif­fi­culté à affir­mer des posi­tions tra­di­tion­nel­les de sou­ve­rai­neté dans le cadre de la glo­ba­li­sa­tion (les décisions sont sou­vent interétati­ques ou le fait de conférences inter­na­tio­na­les) font que la posi­tion de faci­lité à court terme, pour chaque État, apparaît comme celle du tout sécuri­taire même si elle com­prend une grande part d’esbroufe et qu’elle est tech­ni­que­ment dif­fi­cile à mettre en place sans atta­quer les bases du double consen­sus libéral et démocra­ti­que. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple actuel, ouvrir les frontières aux réfugiés et plus générale­ment aux migrants comme le préconi­sait encore l’Europe quel­ques jours avant les atten­tats n’est plus chose facile quel­ques jours après ces mêmes atten­tats, quand le prin­cipe de libre cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses et des hommes d’hier s’avère dif­fi­ci­le­ment com­pa­ti­ble avec la sur­veillance poli­ti­que et policière des flux aux frontières.

Mais, de « notre côté », les choses ne sont pas plus clai­res. S’oppo­ser direc­te­ment à la guerre comme ce fut le cas encore pour le Vietnam alors que la cons­crip­tion exis­tait tou­jours ne cons­ti­tuait déjà plus qu’une pos­si­bi­lité indi­recte au moment de l’inter­ven­tion en Irak de forces mili­tai­res pro­fes­sion­nel­les spéciales opérant sur le prin­cipe du zéro mort parmi les forces d’inter­ven­tion7. Cette pos­si­bi­lité est main­te­nant deve­nue très problémati­que dans une confi­gu­ra­tion où s’affron­tent pro­fes­sion­nels tech­no­lo­gisés et dronés d’une part, com­bat­tants fana­tisés, et bien armés aussi, d’autre part. Les « lois de la guerre » ne sont d’ailleurs plus res­pectées ni par les uns ni par les autres (sévices à Guantánamo et bom­bar­de­ments d’hôpitaux d’un côté, gazage des civils, viols, escla­vage, exécutions sau­va­ges de l’autre). En conséquence, pra­ti­quer le « défai­tisme révolu­tion­naire8 » s’avère sans objet sur lequel l’exer­cer ; et bran­dir le refus de l’unité natio­nale, comme si elle cons­ti­tuait un aspect cen­tral du problème, n’est plus qu’une ten­ta­tive de main­te­nir des prin­ci­pes inva­riants dans n’importe quel contexte alors que, dépour­vus d’effets pra­ti­ques du fait de l’absence de sujets à même de l’exer­cer, ils ne relèvent plus que du slogan poli­ti­que ou sec­taire.

C’est peut-être par cons­cience de ce décalage qu’Erri de Luca9, pour­tant peu soupçonna­ble de com­pro­mis­sion avec l’État vu ses posi­tions contre la ligne fer­ro­viaire à grande vitesse Lyon-Turin et ses démêlés avec la jus­tice à ce propos, en est venu à pren­dre une posi­tion alter­na­tive pour le moins trou­blante. Néanmoins, elle apparaît assez cohérente avec son actuel démocra­tisme-révolu­tion­naire si on nous permet cette for­mule qui frise l’oxy­more. Il pro­pose en effet, l’orga­ni­sa­tion d’une défense citoyenne sur le modèle anti­fas­ciste des rondes de quar­tiers dans l’Italie des années 1970, dont le but était de neu­tra­li­ser les fas­cis­tes ou les tra­fi­quants de drogue) par des actions à la base. S’il s’agit cette fois de neu­tra­li­ser des ter­ro­ris­tes et non pas des fas­cis­tes, la fina­lité est la même : éviter ce qu’il nomme un risque de mili­ta­ri­sa­tion exces­sive de l’État et donc sa droi­ti­sa­tion extrême. Les dis­po­si­tifs stratégiques imaginés par l’ancien diri­geant du ser­vice d’ordre de Lotta Continua refont sur­face, mais reconver­tis en usage citoyen dans l’État de droit, de façon à nous sauver de l’état d’excep­tion expérimenté un temps par l’État ita­lien au cours des « années de plomb10 ». Sans par­ta­ger ce propos, le réduire à un appel à la délation auprès de la police, comme le font déjà cer­tains, est un réflexe révolu­tion­na­riste qui consiste à penser qu’en rester à la dénon­cia­tion abs­traite de l’État, de la société capi­ta­liste, de Daech est bien supérieure à la délation concrète des ter­ro­ris­tes eux-mêmes, mais sans rien pro­po­ser d’autre qu’un mot d’ordre lui-même abs­trait qui présup­pose une guerre (de classe ?) entre deux enne­mis, d’une part un État-poli­cier et d’autre part des « révolu­tion­nai­res » qui le com­bat­tent. Mais qui peut croire à une telle fic­tion ?

Actes de radicalisation islamiste ou actes fascistes ?

Même s’ils n’y ont adhéré que de l’extérieur et s’ils connais­sent à peine l’islam, les tueurs de Paris ont agi en pen­sant accom­plir une mis­sion poli­tico-reli­gieuse qui mêle trans­cen­dance (la mys­ti­que sous-jacente à l’acte sans laquelle l’ori­gine de la vio­lence n’est pas reconnais­sa­ble) et imma­nence de l’acte de com­mando (un acte qui parle de lui-même comme dans l’atten­tat kami­kaze). À la limite, la signa­ture orga­ni­sa­tion­nelle de l’acte est superfétatoire comme on a pu le voir les 6-7 jan­vier, car la référence majeure est celle au djihad isla­mi­que vécu sur le mode intense (et hurlé), et non pas à une orga­ni­sa­tion spécifi­que, même s’il semble bien y avoir là aussi des enjeux poli­ti­ques de concur­rence entre les différents grou­pes11.

Que les com­man­dos d’Allah puis­sent, par ailleurs, pro­ve­nir de la petite voyou­cra­tie de ban­lieue et être rat­tachés à ce que Marx appe­lait le lum­pen­pro­le­ta­riat ne représente qu’une vue par­tielle, très influencée par le contexte français12 où la ten­dance domi­nante et récur­rente consiste à cher­cher des causes écono­mi­ques et socia­les aux actes perpétrés tant l’image des « clas­ses dan­ge­reu­ses » de la ban­lieue imprègne, posi­ti­ve­ment ou négati­ve­ment, les argu­men­tai­res depuis la révolte de 2005… Mais les ter­ro­ris­tes du 11 sep­tem­bre qui avaient des connais­san­ces scien­ti­fi­ques et des bre­vets de pilote d’avion ne fai­saient pas partie de la voyou­cra­tie ni ceux aujourd’hui de San Bernardino, près de Los Angeles, qui sont tech­ni­ciens13. Une partie des ter­ro­ris­tes européens qui par­tent en Syrie non plus et même en France, Coulibaly, l’assaillant de l’Hypercasher, gagnait 2200 euros par mois, était doté d’une voi­ture, avait voyagé dans plu­sieurs pays et tra­vaillait pour une mul­ti­na­tio­nale américaine ; deux des indi­vi­dus impliqués dans les tue­ries du 13 novem­bre étaient des petits patrons de bar.

Il ne faut pas que ce dis­cours, en grande partie convenu à gauche, nous fasse oublier la spécifi­cité his­to­ri­que et poli­ti­que de ce ter­ro­risme-là et donc son lien avec l’isla­misme mili­tant. On ne peut qu’être stupéfait des décla­ra­tions d’Alain Badiou sur les assas­sins du Bataclan qui ne seraient que les Lacombe Lucien d’aujourd’hui14. Les antien­nes sta­li­nien­nes sur l’impéria­lisme et le fas­cisme ne sont pas des sésames poli­ti­ques. L’appli­ca­tion du qua­li­fi­ca­tif de « fas­cis­tes » aux dji­ha­dis­tes actuels est un signe de cécité poli­ti­que. En effet, la défini­tion du fas­cisme par Badiou est fan­tai­siste et anhis­to­ri­que : « une pul­sion de mort arti­culée dans un lan­gage iden­ti­taire », avec en plus un caractère gangstériste, ce qui est fran­che­ment risi­ble. Si tout fana­tisme reli­gieux est « fas­ciste », on va en comp­ter beau­coup de par le monde, de ces fas­cis­tes, car les conflits reli­gieux, par­fois très vio­lents, sont légion. D’autre part, les mou­ve­ments isla­mis­tes ne se bat­tent pas sur le ter­rain du natio­na­lisme, contrai­re­ment aux États dic­ta­to­riaux (laïques ou reli­gieux) de la région15. Nous avons d’ailleurs parlé de ten­dance à la com­mu­nauté des­po­ti­que pour figu­rer l’objec­tif de ces mou­ve­ments et plus par­ti­culièrement de Daech (cf. op. cit.).

Il n’y a donc rien, dans ces mou­ve­ments, qui soit caractéris­ti­que du fas­cisme : natio­na­lisme et cor­po­ra­tisme, de même que fas­cisme ne peu­vent pas être assi­milés à un mou­ve­ment reli­gieux. Cette ana­lyse du « fas­cisme » anti-occi­den­tal est abra­ca­da­brante.

La mys­ti­que de la mort qui habite ces enga­ge­ments dji­ha­dis­tes sou­dains n’est d’ailleurs ni fas­ciste, ni reli­gieuse à pro­pre­ment parler — , même si on peut la retrou­ver dans le Viva la muerte des pha­lan­gis­tes espa­gnols ou dans le sacri­fice des mem­bres des com­man­dos d’Allah16.

Cette affir­ma­tion non fondée de Badiou sur un fas­cisme isla­miste occa­sionne quel­ques tours de passe-passe. Tout d’abord, celui de nier indi­rec­te­ment l’impor­tance de l’événement de Paris. En effet, pour Badiou, les vic­ti­mes de Paris ne sont que quel­ques morts qui ne représen­tent pas grand-chose par rap­port aux dizai­nes de mil­liers de vic­ti­mes de l’impé­ria­lisme au Moyen-Orient et ce ne serait que leur qualité d’Occidentaux qui leur conférerait une « sur­va­leur ». Il confond ici deux choses : d’un côté, les morts occi­den­taux au combat qui sont effec­ti­ve­ment « sur­va­lo­risés » alors que leur pro­por­tion n’est que de 1 pour 20 par rap­port aux autres com­bat­tants, et de l’autre les morts de Paris qui ne sont pas des com­bat­tants mais des civils. On voit mal la per­ti­nence d’une comp­ta­bi­lité maca­bre qui a pour fina­lité de com­pa­rer le nombre de ces vic­ti­mes à celui des der­niers atten­tats au Liban, en Tunisie, au Mali et main­te­nant à San Bernardino. Ensuite, celui d’exemp­ter l’isla­misme radi­cal de toute impli­ca­tion en Europe comme au Moyen-Orient dans les événements actuels.

Son nou­veau compère, Slavoj Žižek ne semble d’ailleurs pas en reste, même si sa démarche est plus sub­tile et son ques­tion­ne­ment plus fondé quand il déclare :

« Penser en réaction à la tuerie de Paris impli­que de lais­ser tomber l’auto­sa­tis­fac­tion du libéral laxiste et d’accep­ter que le conflit entre libéralisme et fon­da­men­ta­lisme reli­gieux soit au final un faux conflit, un cercle vicieux dans lequel deux pôles se génèrent et se présup­po­sent l’un l’autre. Ce qu’a dit Max Horkheimer, dans les années 1930, à propos du fas­cisme et du capi­ta­lisme — si l’on se refuse à cri­ti­quer le capi­ta­lisme, alors on devrait aussi se taire sur le fas­cisme — peut tout à fait s’appli­quer au fon­da­men­ta­lisme actuel : ceux qui ne sont pas prêts à cri­ti­quer la démocra­tie libérale devraient aussi se taire sur le fon­da­men­ta­lisme reli­gieux » (Slavoj Žižek17)

Est-ce si sûr qu’on puisse établir une telle sub­sti­tu­tion au-delà d’une faci­lité de lan­gage ou d’un schématisme sim­pli­fi­ca­teur ? Nous ne le pen­sons pas et pour une double raison. Tout d’abord le fon­da­men­ta­lisme musul­man n’est pas une nou­velle forme de fas­cisme. Nous nous en sommes déjà expliqués à propos de la prise de posi­tion de Badiou et aussi dans notre texte récent à propos du défai­tisme révolu­tion­naire. Même s’ils n’y ont adhéré que de l’extérieur et s’ils connais­sent à peine l’islam, les tueurs de Paris ont agi au nom de l’islam et non pas au nom d’une cer­taine vision de l’islam puis­que, pour eux, il n’y en a qu’une de légitime, celle qui cor­res­pond le plus à ce qu’il faut bien appe­ler leur rage. Tout juste peut-on leur nier la qua­li­fi­ca­tion d’isla­misme radi­cal puis­que le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ne pren­nent pas les choses à la racine !

Ensuite, démocra­tie libérale et capi­ta­lisme sont-ils équi­va­lents ? Dans l’absolu, non. Le capi­tal peut se dévelop­per sous des dic­ta­tu­res et sans parler du lien avec les fas­cis­mes his­to­ri­ques, le « grand capi­tal », les firmes mul­ti­na­tio­na­les (FMN) peu­vent le tirer dans ce sens. Mais pour « faire système » il est néces­saire de répondre à cer­tai­nes condi­tions que favo­ri­sent effec­ti­ve­ment et la démocra­tie poli­ti­que et la démocra­tie écono­mi­que, c’est-à-dire le libre exer­cice des lois du marché. Que l’une et l’autre soient lar­ge­ment for­mel­les ne change rien à la chose. L’erreur du Marx com­mu­niste (il a été démocrate-révolu­tion­naire jusqu’en 1846) et du marxisme à sa suite, a été de ne considérer jus­te­ment cette démocra­tie comme n’étant que vir­tuelle parce que sou­mise aux rap­ports de force et fina­le­ment parce que n’étant que bour­geoise. C’est une posi­tion qui était à la rigueur tena­ble à l’époque du front classe contre classe décou­pant la société capi­ta­liste indus­trielle selon un anta­go­nisme supposé irréduc­ti­ble qui condui­sit les Gauches com­mu­nis­tes à refu­ser le par­le­men­ta­risme poli­ti­que (les Gauches ita­lienne et ger­mano-hol­lan­daise) et même le syn­di­ca­lisme (la Gauche ger­mano-hol­lan­daise des conseils ouvriers), mais qui n’est plus aujourd’hui que pro­gram­ma­ti­que.

Démocratie et société capitalisée

Force est de reconnaître aujourd’hui que cette démocra­tie s’est avérée beau­coup moins for­melle que nous ne l’avions prévu, qu’elle n’est pas une forme pas­sive au ser­vice d’une classe, mais une force poli­ti­que du capi­tal en général. C’est ce que Tronti a rappelé dans La poli­ti­que au crépus­cule (L’Éclat) en cher­chant à expli­quer les rai­sons des défaites des der­niers assauts prolétariens des années 1960-1970. Nous croyons l’avoir montré aussi avec notre concept de société capi­ta­lisée dans laquelle la démocra­tie est déconsidérée du point de vue poli­ti­que (le « déficit de démocra­tie » reconnu par tous les médias et poli­to­lo­gues, le « tous pour­ris » du peuple) mais plébiscitée dans sa forme sociétale parce qu’elle pousse à la créativité, à l’inno­va­tion et qu’elle per­met­trait la réali­sa­tion des désirs les plus fous, etc. Appuyée sur les NTIC et l’indi­vi­dua­lisa­tion accrue qui en est la conséquence, elle réali­se­rait, « à la base », une sorte de démocra­tie sociale et cultu­relle en dehors de tout projet de démocra­tie directe à caractère poli­ti­que. Cette basse ten­sion du rap­port indi­vidu/ com­mu­nauté pro­duit, entre autres, l’indi­vidu-citoyen­niste sur lequel, fina­le­ment, l’État a ten­dance à se déchar­ger comme on peut le voir sur les ques­tions envi­ron­ne­men­ta­les où il en appelle aux atti­tu­des citoyen­nes, de la part des entre­pri­ses comme des ménages.

La posi­tion d’Erri de Luca s’ins­crit bien dans cette pers­pec­tive à la différence près qu’elle ne cons­ti­tue pas une réponse à la demande de l’État, mais une ten­ta­tive de pren­dre les choses en mains, de pro­po­ser une alter­na­tive. Mais si on ne peut cau­tion­ner un « citoyen­nisme à la base », il faut pour­tant reconnaître que sa posi­tion ques­tionne notre rap­port à l’État, à la police et à la jus­tice. C’est déjà quel­que chose qu’Yves Coleman avait pointé dans un texte précédent en cri­ti­quant le fait qu’on puisse se réjouir par prin­cipe de la mort de flics18.

Dans le même ordre d’idées, le signe égal est à bannir. Il est au mini­mum source de schématisme, au pire erreur poli­ti­que. Ainsi du tract NPA de Montreuil signé du 14 novem­bre et ren­voyant « bar­ba­res impéria­lis­tes » et « bar­ba­res isla­mis­tes » ter­ro­ris­tes dos à dos (« deux vio­len­ces tout aussi aveu­gles »), avec quand même une condam­na­tion plus fran­che des impéria­lis­tes (« vio­lence plus meur­trière » en tenant la même comp­ta­bi­lité que chez Badiou). Toutefois la « ligne » du tract n’est pas claire puis­que c’est tantôt la bar­ba­rie impéria­liste qui est à l’ori­gine de tout parce qu’elle est « la cause » et donc engen­dre l’autre, tantôt elles se nour­ris­sent mutuel­le­ment ; et, en conclu­sion, comme le tract ne peut pas appe­ler à la lutte contre le ter­ro­risme (ce n’est qu’une méthode) ni contre l’isla­misme (l’islam est « la reli­gion des pau­vres »), il n’appelle qu’à la lutte contre l’impéria­lisme. Le dic­ta­teur Assad dénoncé en chemin comme « le plus grand res­pon­sa­ble du mar­tyre du peuple syrien », passe entre les gout­tes et sort quasi indemne de la dia­tribe finale du NPA.

Société capitalisée et religion

La société capi­ta­lisée est lar­ge­ment sécula­risée et son procès d’indi­vi­dua­lisa­tion, en sa phase actuelle, ne peut man­quer de trans­for­mer pro­fondément la place et le rôle des ins­ti­tu­tions reli­gieu­ses. En effet, celles-ci sont en voie de résorp­tion comme toutes les ins­ti­tu­tions dans la société capi­ta­lisée d’ailleurs. En effet, elles ne déter­mi­nent plus une norme fixe ser­vant de repère à tous et dans leurs formes offi­ciel­les, leurs dis­cours sont sou­vent inau­di­bles (cf. l’exem­ple de la Grande Mosquée de Paris, de celle de Mollenbeck qui fut l’objet de fortes luttes d’influence, mais aussi pour les catho­li­ques, la parole du Pape) par rap­port à ceux d’asso­cia­tions de ter­rain.

C’est aussi le rap­port des croyants à la reli­gion qui se trans­forme. Il passe de moins en moins par la média­tion des dites ins­ti­tu­tions, car même en ce qui concerne l’islam, la com­mu­nauté des croyants est de plus en plus une fic­tion, puisqu’elle ne cor­res­pond pas au nouvel agen­ce­ment des croyan­ces et des pra­ti­ques chez les croyants. Ceux-ci allient ten­dan­ces indi­vi­dua­lis­tes (le port d’un cer­tain type de voile comme signe de mode branché par exem­ple) et références com­mu­nau­tai­res reli­gieu­ses au sein d’une reli­gion cultu­ra­lisée très présente par exem­ple dans les pays anglo­pho­nes ou his­pa­ni­ques. D’où la dif­fi­culté, par­ti­culièrement pour les pou­voirs publics en France où la sépara­tion État/ reli­gion est stricte, à pro­mou­voir de réelles ins­ti­tu­tions pour une reli­gion comme l’islam, rela­ti­ve­ment nou­velle à l’échelle du pays. En effet, dans les pays anglo-saxons ou du nord de l’Europe, les ten­dan­ces mul­ti­cultu­ra­lis­tes domi­nan­tes per­met­tent une sorte d’adéqua­tion entre offre et demande reli­gieuse puis­que l’État ne s’inter­pose pas comme média­tion et que les asso­cia­tions reli­gieu­ses rem­plis­sent leur rôle dans ce qu’on appe­lait la société civile à l’époque de la société bour­geoise. Il n’y a donc pas dans ce cas de vérita­ble résorp­tion, car le mode de dévelop­pe­ment antérieur du capi­tal et de l’État ne l’impose pas. Ce n’est quand même pas un hasard si la « révolu­tion du capi­tal » à partir des années 1980 se fait sur les bases du modèle anglo-saxon. Il n’y a donc pas de « problème » tant que cette immédiateté pro­duit son « har­mo­nie natu­relle » entre tous les intérêts sur le modèle de l’échange sur le marché. Ce n’est pour­tant pas tou­jours le cas comme lors­que le livre de S. Rushdie Les ver­sets sata­ni­ques a été brûlé publi­que­ment à Bradford dans le Yorkshire.

D’ailleurs, dans cer­tains pays mul­ti­cultu­ra­lis­tes comme la Grande-Bretagne, la Suède19 ou le Canada, la reli­gion musul­mane est au centre des débats poli­ti­ques et crée des cli­va­ges dans les grands partis poli­ti­ques, etc. Ils concer­nent les faith schools (écoles confes­sion­nel­les) et la création de tri­bu­naux isla­mi­ques en Grande-Bretagne, les tri­bu­naux isla­mi­ques au Canada et les considérations des mul­ti­cultu­ra­lis­tes anti-isla­mo­pho­bes en Suède, cette dernière étant d’ailleurs en train de revoir (à contrecœur, mais pour cause d’atten­tats de Paris, cf. Le Monde du 10/ 12/2015) sa poli­ti­que tra­di­tion­nelle d’ouver­ture des frontières aux migrants en général et favo­ra­ble aux réfugiés en par­ti­cu­lier, depuis les Hongrois de 1956.

On s’aperçoit aujourd’hui que les pays qui ont épousé le plus précoce­ment les thèses et valeurs mul­ti­cultu­ra­lis­tes sont bien loin de gérer pai­si­ble­ment les ques­tions reli­gieu­ses. Seuls les États-Unis sem­blent cons­ti­tuer une excep­tion à cet égard. Et peut-être aussi le Danemark…

La situa­tion est différente en France dans la mesure où l’État se pose comme média­tion suprême et crée ses pro­pres ins­ti­tu­tions, y com­pris reli­gieu­ses, comme on a pu le voir pen­dant la Révolu­tion française, puis avec la sépara­tion offi­cielle État/reli­gion et l’édic­tion du prin­cipe de laïcité. Devant la situa­tion actuelle d’un écla­te­ment des asso­cia­tions reli­gieu­ses isla­mi­ques sous les coups de l’influence sala­fiste relayée par des pays comme l’Arabie saou­dite et trou­vant écho dans les lieux de culte auprès des jeunes des « quar­tiers », la ten­dance est alors forte, pour l’État de vou­loir créer une vérita­ble ins­ti­tu­tion isla­mi­que de France qui ne soit pas une émana­tion d’un État étran­ger alors que jusque-là il n’en finançait pas l’édifi­ca­tion et n’en avait pas le contrôle. Mais com­ment procéder alors que cela serait contra­dic­toire avec la ten­dance actuelle à la résorp­tion des ins­ti­tu­tions en général et non pas à leur création ou à leur crois­sance ?

On ne peut que faire le rap­port entre une société capi­ta­lisée qui pro­meut à différents niveaux des com­bi­na­toi­res plutôt que des pro­ces­sus spécifi­ques auto­no­mes et des pra­ti­ques reli­gieu­ses qui relèvent du bri­co­lage. Mais le phénomène de sécula­ri­sa­tion a trop été assi­milé à un pro­ces­sus inéluc­ta­ble et unilatéral de ratio­na­li­sa­tion alors que la réalité sociale sym­bo­li­que est irréduc­ti­ble à la réalité matérielle20.

Retour ou recours au religieux ?

Toutes les théories révolu­tion­nai­res moder­nes, à l’inverse des mou­ve­ments millénaris­tes, ont rabattu le reli­gieux sur le social, la poli­ti­que ou l’écono­mie et sont par­ties de l’hypothèse d’une dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la reli­gion et d’une sécula­ri­sa­tion des sociétés. La poli­ti­sa­tion du monde sem­blait devoir y succéder que ce soit à tra­vers le natio­na­lisme révolu­tion­naire, comme dans cer­tains pays arabes, ou en Turquie, ou encore à tra­vers l’inter­na­tio­na­lisme prolétarien censé remet­tre la reli­gion sur ses pieds en fai­sant des­cen­dre le ciel sur la terre, fût-ce au prix du recours à l’idéologie. La notion de « retour du reli­gieux » se com­prend en ce sens ; il y a retour parce qu’un sens de l’his­toire et du progrès allant vers tou­jours plus de ratio­na­lité apparaît main­te­nant pour ce qu’il a été. Une ten­dance de long terme certes, mais, dont la vigueur durant envi­ron deux siècles a masqué ses limi­tes et pro­duit nombre d’illu­sions quant aux pers­pec­ti­ves révolu­tion­nai­res qu’elle por­tait. Nous nous sommes déjà expliqués là-dessus en cri­ti­quant d’une part l’aspect som­maire de cette vision qui repo­sait sur une dia­lec­ti­que pri­maire du dépas­se­ment21 et en insis­tant, d’autre part, sur une pers­pec­tive de com­mu­nauté humaine et de révolu­tion à titre humain qui ne se limite ni à la simple défense d’intérêts, ni à l’abo­li­tion de la propriété des moyens de pro­duc­tion, pas plus qu’à la redis­tri­bu­tion des riches­ses.

Il nous faut ici appor­ter quel­ques précisions. Nous sommes d’accord avec la thèse de Georges Corm selon laquelle le reli­gieux n’a jamais dis­paru dans l’immense majo­rité des pays de la planète. Mais, d’après lui, l’aspect nou­veau ne tien­drait qu’à un recours au reli­gieux comme outil poli­ti­que. Il ser­vi­rait premièrement de solu­tion alter­na­tive à la faillite des popu­lis­mes pro­gres­sis­tes pra­tiqués par les États auto­ri­tai­res de l’aire musul­mane, deuxièmement de réponse par défaut aux déstruc­tu­ra­tions apportées par le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion dans ces mêmes régions et troisièmement de résis­tance à l’écla­te­ment de l’aire musul­mane sous les coups de bou­toir non seu­le­ment des gran­des puis­san­ces, mais aussi des puis­san­ces régio­na­les22. Il résulte de tout cela que la crise générale de la forme État-nation y prend un caractère encore plus tra­gi­que. Malheureusement ce n’est pas la fin de l’État et de la domi­na­tion qui l’emporte, mais le retour des tri­ba­lis­mes et des guer­res de reli­gion.

Parallèlement, en Europe et aux États-Unis, des phénomènes comme « la Manif pour tous » ou les Tea par­ties font fonc­tion de défense des « valeurs », ou de « nos valeurs », même si les per­son­nes qui y par­ti­ci­pent ne font pas appel direc­te­ment à la reli­gion, celle-ci étant incluse dans les valeurs tra­di­tion­nel­les occi­den­ta­les.

On peut douter qu’il y ait retour de la reli­gion en raison de sa nature propre, c’est-à-dire de la foi et du prosélytisme. Il s’agit plutôt du resur­gis­se­ment de posi­tion­ne­ments poli­ti­ques, pra­ti­ques de lob­bying et deman­des d’ordre juri­di­que visant à réduire la sépara­tion État/reli­gion. Cela vaut pour l’aire musul­mane après la chute des États laïques, l’appa­ri­tion de nou­veaux États peu conso­lidés issus de l’ancienne Yougoslavie (Macédoine et Kosovo par exem­ple dans les­quels les départs en Syrie sont nom­breux) et de l’ancienne URSS (Tchétchénie), régions dans les­quel­les l’acti­vité fon­da­men­ta­liste est forte ; mais aussi pour Israël où le poids des Juifs ultra-ortho­doxes pèse de plus en plus lourd au sein de l’État Cela vaut aussi, même si c’est dans une moin­dre mesure pour les pays qui for­ment le cœur du capi­ta­lisme, si l’on en croit, par exem­ple, les dernières mesu­res répres­si­ves prises dans le monde anglo-saxon sous la pres­sion d’ins­ti­tu­tions reli­gieu­ses qui élèvent la voix quand la parole poli­ti­que est grevée par les soucis d’ordre élec­to­ra­liste.

Il est très dif­fi­cile d’échap­per à ce cadre de réflexion. La réaction la plus cou­rante peut être de l’ordre du juge­ment régres­sif (on croyait en avoir fini, eh bien non, c’est le retour de l’obs­cu­ran­tisme), où alors va conduire à un aban­don total de toute posi­tion poli­ti­que (ben quoi, le voile intégral c’est pas pire que la mini-jupe !) au profit d’une équi­va­lence entre des pra­ti­ques diver­ses, inspirée, certes, par l’idéologie post­mo­derne, mais qui pousse en fait sur le ter­reau tou­jours fer­tile de la culpa­bi­lité judéo-chrétienne arrosé de quel­ques gout­tes d’idéologie vic­ti­maire.

On n’entend donc guère de com­men­tai­res sur les rai­sons de l’échec d’une cri­ti­que révolu­tion­naire de la reli­gion. Le même cons­tat peut être établi sur la ques­tion de la nation. En conséquence, la gauche n’existe plus sur ces ques­tions et l’extrême gauche fait n’importe quoi pour espérer exis­ter. Par contre, les ten­dan­ces post­mo­der­nes expli­quent la per­sis­tance de la reli­gion ou au moins du reli­gieux par sa trans­for­ma­tion en reli­gion civile comme aux États-Unis ou en une mani­fes­ta­tion comme une autre du « croire » mini­ma­liste d’aujourd’hui. Ce ne serait plus les reli­gions des grands récits dont le chris­tia­nisme fut un exem­ple, mais le reli­gieux sans rap­port obligé à une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion. La reli­gion fonc­tion­na­lisée comme le tra­vail, en quel­que sorte. Ces idées sont en cohérence avec les thèses décons­truc­tion­nis­tes qui ser­vent, volon­tai­re­ment ou non, de sou­bas­se­ment idéolo­gi­que à l’indi­vi­dua­lisme démocra­ti­que.

Pourtant le dévelop­pe­ment de divers fon­da­men­ta­lis­mes reli­gieux montre que ce reli­gieux mini­ma­liste, mais supposé par­tout présent, sous forme cultu­relle sur le modèle fou­cal­dien ne représente qu’une dimen­sion des nou­vel­les formes de reli­gio­sité. Il y a bien aussi et à nou­veau, trans­for­ma­tion de forces reli­gieu­ses en forces poli­ti­ques, y com­pris dans des pays où il existe des cer­cles ratio­na­lis­tes impor­tants. C’est le cas depuis long­temps avec les Frères musul­mans dont le ter­rain d’opération res­tait celui des pays de reli­gion musul­mane domi­nante, mais cela a changé avec des stratégies de pénétra­tion au sein des immi­gra­tions européennes, telle celle des grou­pes pro­ches de Tariq Ramadan, dans les milieux intel­lec­tuels sur­tout, ou celle autour d’Hassan Iquioussen plutôt dans les milieux popu­lai­res. C’est aussi le cas plus récent de grou­pes sala­fis­tes qui peu­vent servir, même si la majo­rité d’entre eux res­tent quiétistes, de pas­se­rel­les vers une radi­ca­li­sa­tion poli­ti­que, voire dji­ha­diste ; c’est enfin le cas de l’EI dont le côté reli­gieux, voire mes­sia­ni­que (la vision d’une grande bataille finale contre les Croisés dans le désert de Syrie) ne semble destiné qu’à mieux asseoir une soif de puis­sance et de domi­na­tion des­po­ti­que23.

Mais c’est main­te­nant dans les pays anglo-saxons qu’on peut assis­ter à des phénomènes de même nature. Ainsi, les Églises pro­tes­tan­tes américai­nes sont des forces si puis­san­tes que, il y a quel­ques années, Time Magazine se deman­dait en Une de cou­ver­ture, s’il ne fal­lait pas remet­tre l’orga­ni­sa­tion de la Sécurité sociale entre les mains des Églises. En effet, les Églises et les convic­tions reli­gieu­ses struc­tu­rent la vie quo­ti­dienne d’une frac­tion impor­tante des Américains. Ce ne sont pas sim­ple­ment des bri­co­la­ges indi­vi­duels ou indi­vi­dua­lis­tes comme dans le phénomène new age. Les Églises dont les fidèles sont afro-américains jouent un rôle actif de pom­piers sociaux chaque fois qu’il y a des émeutes, etc.

Toutefois, si le prosélytisme reli­gieux se porte bien dans ses ver­sions les plus ortho­doxes ou rigo­ris­tes qui vien­nent com­pen­ser une ten­dance générale à l’aggior­na­mento pour ses ten­dan­ces les plus pro­ches de l’esta­blish­ment, il faut bien reconnaître que c’est uni­que­ment dans sa forme isla­miste radi­cale qu’est prônée la Guerre sainte.

 

On peut élargir cela à la ques­tion des iden­tités. Dans les bidon­vil­les du monde entier on meurt zoulou, indien ou afro-américain et non pas prolétaire. Si l’on éprouve à cet égard de l’indi­gna­tion ou de la révolte, cela ne doit pas se faire seu­le­ment au nom de valeurs huma­nis­tes uni­ver­sa­lis­tes, ce qui serait défensif, mais en se plaçant dans la pers­pec­tive de la com­mu­nauté humaine24. Et parallèlement au retour de la ques­tion reli­gieuse, on assiste aussi au retour du popu­lisme, autre forme dévoyée de la ten­sion indi­vidu/ com­mu­nauté. Il s’atta­que à l’État, mais conserve la nation comme concrétion d’une société glo­bale à portée de main en l’absence de toute pers­pec­tive uto­pi­que, cette dernière ayant un temps figuré l’unité du moi et du monde. Cette pers­pec­tive uto­piste a été entre­te­nue pen­dant long­temps par les mou­ve­ments millénaris­tes chrétiens ou juifs ; elle s’est par­fois trans­formée en une forme pro­fane (le « socia­lisme uto­pi­que », la « mis­sion » du prolétariat), mais c’est aujourd’hui dif­fi­cile de la main­te­nir, aussi bien dans sa pers­pec­tive poli­ti­que que reli­gieuse. Ainsi, un islam actuel dominé par ses pro­pres guer­res de reli­gion inter­nes ne peut res­sus­ci­ter aucune « com­mu­nauté des croyants » qui retrou­ve­rait ses caractères uni­ver­sa­lis­tes et ouverts (a-natio­naux et non racis­tes). En prônant une nou­velle Guerre sainte les grou­pes dji­ha­dis­tes essaient pour­tant de donner chair et force à une nou­velle com­mu­nauté des croyants. Cette com­mu­nauté serait non seu­le­ment débar­rassée de ses États cor­rom­pus (Ben Laden, d’ori­gine saou­dienne, accu­sait son pays d’ori­gine d’occu­per illégale­ment les lieux saints de La Mecque) et des « États impies » (les « croisés »), mais recons­truite en chas­sant, en chaque indi­vidu, tout ce qui rap­pel­le­rait la vie d’avant. C’est ce que veut réaliser Daech à tra­vers son projet de grand Califat, c’est-à-dire en bref, l’établis­se­ment d’une com­mu­nauté des­po­ti­que.

Pour de nom­breux indi­vi­dus se récla­mant de la « gauche », il n’est pas ques­tion d’abor­der cela de front, car ce serait ris­quer de tomber dans l’isla­mo­pho­bie. Il s’agit donc d’éviter de cri­ti­quer la reli­gion, mais de faire avec… Il leur faut alors cons­truire des expli­ca­tions socio­po­li­ti­ques per­met­tant de mettre en place des stratégies d’inter­ven­tion (cf. par exem­ple, la majeure partie des grou­pes trots­kis­tes anglo-saxons dans les mani­fes­ta­tions pro-pales­ti­nien­nes et anti­sio­nis­tes ; cf. aussi en France l’évolu­tion des posi­tions de la LCR puis du NPA sur ce point). 

Pourtant, ce qui est urgent, c’est de reconnaître la réémer­gence du fait reli­gieux sous ses différentes formes.

Non, la religion n’a pas été dépassée

Beaucoup de cultes et pra­ti­ques reli­gieu­ses ne séparent pas forcément ce qui est de l’ordre du privé et ce qui est de l’ordre du public (fon­da­men­ta­lis­tes de diver­ses obédien­ces : chiite, sala­fiste, juive ortho­doxe) ; ce qui est d’ordre reli­gieux ou ce qui est d’ordre poli­ti­que.

La moder­nité capi­ta­liste détruit par­tout les ancien­nes com­mu­nautés et leurs média­tions, mais là où la des­truc­tion des anciens rap­ports sociaux est plus forte que la recons­truc­tion de nou­veaux modes de vie et de représen­ta­tions (autour du sala­riat, de l’indi­vidu, du bon­heur, de l’argent et de la consom­ma­tion), ou a for­tiori quand les pos­si­bi­lités mêmes de cette recons­truc­tion sont absen­tes (cf. actuel­le­ment en Libye, dans cer­tai­nes zones du Mali, de la Somalie, main­te­nant du Yémen) resur­git une ten­sion indi­vidu/ com­mu­nauté d’une inten­sité qui n’a rien de commun avec celle des sociétés capi­ta­lisées. Même si elle se trouve « polluée » à la fois par ses formes eth­ni­cis­tes, tri­ba­les, com­mu­nau­ta­ris­tes ou par un mélange de tout cela, c’est la com­mu­nauté des croyants qui apparaît comme à la fois la plus immédiate, la plus concrète et en même temps comme la plus indes­truc­ti­ble, car la plus abs­traite et qui par là même peut échap­per à toutes les des­truc­tions et guer­res.

Dans un monde sans cœur dans lequel règne la sépara­tion et l’ato­mi­sa­tion la reli­gion peut deve­nir, dans cer­tai­nes condi­tions, une des média­tions du vivre ensem­ble quand les soli­da­rités orga­ni­ques (au sens de Durkheim) censées lier les indi­vi­dus dans les démocra­ties moder­nes, entrent en crise ; quand les ins­ti­tu­tions sont résorbées25. La reli­gion retrouve alors son sens latin ori­gi­nel (reli­gare) qui est de relier les indi­vi­dus en dehors même d’un culte, mais dans le cadre com­mu­nau­ta­riste. Modernisée c’est alors sous la forme de la com­mu­nauté des croyants que se forme dans un cadre res­treint et par­ti­cu­la­riste cette liai­son qui permet de satis­faire et de détendre en quel­que sorte la ten­sion indi­vidu/ com­mu­nauté qui s’exprime plus ou moins intensément sui­vant les périodes his­to­ri­ques. Dans ses formes par­ti­cu­la­ris­tes et res­trein­tes, la ten­sion est tou­te­fois neu­tra­lisée par la sup­pres­sion d’un des deux termes. L’indi­vidu s’y retrouve de fait réduit au rang de simple atome sans indi­vi­dua­lité. Dans la com­mu­nauté des croyants cette ten­sion vers un deve­nir-autre (ce qu’on a pu appe­ler la com­mune, l’asso­cia­tion, le com­mu­nisme, la com­mu­nauté humaine) ne peut pas se mani­fes­ter puis­que la pers­pec­tive est bornée par l’adhésion à la croyance en une par­ti­cu­la­rité qui fait que le Nous des croyants s’oppose au Eux des impies, des mécréants et des infidèles.

L’appel à « nos valeurs » est aussi vain que l’appel au prolétariat…

même s’il peut ren­contrer des points d’accro­che plus concrets sur le ter­rain. Mais vou­loir oppo­ser sim­ple­ment à cette puis­sance de cap­ta­tion de la reli­gion l’idée d’auto­no­mie des indi­vi­dus, la raison, etc. est de peu de secours quand cette auto­no­mie ne peut être que celle d’un sujet conçu sur le modèle du sujet bour­geois à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, sujet dont la crise est annoncée depuis main­te­nant un siècle, que ce soit dans la littérature avec L’homme sans qualité de Musil ou par la psy­cha­na­lyse avec Freud ; ou d’un sujet de la révolu­tion doué lui-même d’une essence ou d’un mes­sia­nisme qui n’est pas sans rap­pe­ler la reli­gion qu’il cri­ti­que pour­tant au tra­vers de son athéisme mili­tant et pro­gres­siste, un sujet révolu­tion­naire devenu aussi introu­va­ble que la classe censée le représenter.

La plu­part des indi­vi­dus formés à l’huma­nisme des Lumières ont ten­dance à croire que les indi­vi­dus assu­ment leur huma­nité selon une concep­tion abs­traite de l’homme, alors qu’ils la vivent dans le cadre de ce que l’on appelle les cultu­res tra­di­tion­nel­les. Et ce n’est pas, comme le font les marxis­tes, en appréhen­dant les indi­vi­dus en fonc­tion de leur place dans les rap­ports sociaux de pro­duc­tion que l’on cor­rige cette erreur ; on ne fait alors que passer d’une forme de réduc­tion­nisme à une autre, qu’aban­don­ner le regis­tre anthro­po­lo­gi­que/natu­ra­liste pour celui de l’écono­mi­cisme. Reconnaître cette tri­via­lité, à savoir que tout homme est un être social his­to­ri­que et cultu­rel, devrait logi­que­ment conduire à repen­ser la ques­tion des luttes contre le rap­port social capi­ta­liste et à y intégrer différents niveaux de résis­tance à condi­tion qu’ils ne relèvent pas prin­ci­pa­le­ment du conser­va­tisme révolu­tion­naire comme ce fut par­fois le cas dans les années 1920-1930.

Il faut en pren­dre acte pour pou­voir repo­ser la ques­tion de la révolu­tion à titre humain et donc celle de la com­mu­nauté humaine. Mais dire cela est abs­trait et ne permet pas de préciser une « posi­tion » par rap­port au « retour » de la reli­gion ou de cer­tai­nes formes de reli­gio­sité et de saisir ce qu’elles disent du refus de ce qui serait un parachèvement de la société du capi­tal. Au mini­mum, il faut éviter d’hypo­sta­sier la reli­gion, au niveau théorique comme pra­ti­que, sous peine de se retrou­ver confronté au fon­da­men­ta­lisme reli­gieux d’un côté, au sec­ta­risme laïque de l’autre. Il faut se sou­ve­nir qu’une culture (et la reli­gion à l’époque moderne en est une) n’existe pas en soi et de façon désin­carnée, mais pour autant qu’elle est intériorisée par des indi­vi­dus ou grou­pes sous forme de tra­di­tions. La ques­tion reli­gieuse n’a jamais été absente du fond cultu­rel des sociétés, pas même des sociétés dites laïques et moder­nes qui se sont cons­trui­tes à partir des théolo­gies ration­nel­les. Le marxisme lui-même est escha­to­lo­gi­que et s’est développé sur la base du salut dans les pays catho­li­ques plus qu’ailleurs, ce qui n’est pas un hasard.

Nous ne pou­vons plus aujourd’hui nous ranger derrière ceux qui pen­sent que toute tra­di­tion doit être balayée par la moder­nité et a for­tiori par la néo-moder­nité qui s’affirme actuel­le­ment par un vide his­to­ri­que (la fin de la grande his­toire), poli­ti­que (la fin des gran­des idéolo­gies) et cultu­rel (puis­que tout serait cultu­rel). Mais il est très dif­fi­cile de réacti­ver des bases arrière his­to­ri­ques, poli­ti­ques et cultu­rel­les qui nous per­met­tent jus­te­ment de rendre moins abs­trai­tes les pers­pec­ti­ves de com­mu­nauté humaine, alors que leurs fon­de­ments matériels, qui déjà à l’époque ne représen­taient pas des garan­ties de réussite, n’exis­tent pra­ti­que­ment plus aujourd’hui et en tout cas pas dans les pays domi­nants. Il en était ainsi de formes d’agri­culture et de vie pay­sanne qui, sans remon­ter à la com­mune vil­la­geoise russe (mir) de la fin du XIXe, pou­vaient encore lais­ser penser qu’elles cons­ti­tue­raient peut-être les prémisses d’autre chose ; il en a été ainsi aussi des « for­te­res­ses ouvrières » des années 1960-1970 à partir des­quel­les cer­tai­nes frac­tions ouvrières ont poussé au plus loin l’insu­bor­di­na­tion.

Ces bases ont donc été lar­ge­ment sures­timées par un pro­gramme prolétarien repo­sant soit sur un essen­tia­lisme de la classe (sa mis­sion révolu­tion­naire), soit à l’inverse sur la seule cons­cience de ses intérêts ; et ses prin­ci­pes malmenés par l’his­toire comme nous pen­sons l’avoir montré dans notre texte précédent : « Vernissage d’une anti­quité : le défai­tisme révolu­tion­naire » en ce qui concerne la ques­tion du rap­port à la nation.

La théorie révolu­tion­naire et la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses nous ont fait croire au dépas­se­ment de toutes les entra­ves. Mais le capi­tal, même quand il se révolu­tionne, ne dépasse rien. Il intègre (d’abord la bour­geoi­sie puis la classe ouvrière) et englobe (la reli­gion). C’est pour cela que, par rap­port à ce der­nier point, nous nous sommes penchés depuis long­temps sur la ques­tion du rap­port entre com­mu­nautés de références, indi­vi­dus et références com­mu­nau­tai­res26 afin de dégager des pas­se­rel­les vers la com­mu­nauté humaine.

 

Temps critiques, décembre 2015.

 

Notes

 

1 – Le Bataclan avait été menacé dans un com­mu­niqué d’Al-Qaida de 2012 et le groupe cali­for­nien qui pas­sait ce ven­dredi venait de se pro­duire à Tel-Aviv, mais ce n’est pas, pour le moment du moins, une piste suivie par l’enquête alors pour­tant que la tournée du groupe avait été l’occa­sion d’atta­ques de la part des mem­bres du BDS (Boycott-Désin­ves­tis­se­ment-Sanctions) et de Roger Waters, musi­cien du Pink Floyd, le tout se ter­mi­nant en inju­res relayées par les médias.
En tout cas, ce que l’on peut dire sans trop s’avan­cer c’est que c’est la foule qui a été visée, pas les musi­ciens.

2 – Si on en croit le com­mu­niqué de l’EI du 14/11/2015 : « Dans une atta­que bénie dont Allah a faci­lité les causes, un groupe de croyants des sol­dats du Califat […] a pris pour cible la capi­tale des abo­mi­na­tions et de la per­ver­sion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe, à Paris. » On remar­quera quand même le ton assez détaché lais­sant sup­po­ser une auto­no­mie des grou­pes, pour ne pas dire plus, car dans cette action on ne voit pas de rap­port avec les frap­pes récentes en Syrie puis­que les atten­tats ont été préparés avant l’inter­ven­tion. D’ailleurs aucun objec­tif mili­taire n’a été visé. On notera aussi une pau­vreté idéolo­gi­que de contenu qui trans­forme Paris en capi­tale de la croix alors que la France est dénoncée le plus sou­vent comme le pays de la laïcité et de l’athéisme !

3 – De la même façon que les com­mu­nis­tes non sta­li­niens disaient qu’il n’y avait pas de rap­port entre Marx et sa des­cen­dance marxiste-léniniste puis sta­li­nienne, beau­coup de musul­mans disent qu’il n’y a pas de rap­port entre l’islam et l’isla­misme radi­cal.

4 – Cf. un tract dis­po­ni­ble sur http://matie­re­vo­lu­tion.org/IMG/pdf/-58.pdf et notre cri­ti­que dans « Vernissage d’une anti­quité : le défai­tisme révolu­tion­naire », dis­po­ni­ble sur notre site ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle335

5 – Cf. dans le no 3 de Temps cri­ti­ques (1991), l’arti­cle de J. Wajnsztejn « Guerre du Golfe et nouvel ordre mon­dial » [temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle19] et celui de Riccardo d’Este « La guerre du Golfe comme opération de police inter­na­tio­nale » [temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle22].

6 – D’où, au niveau théorique, le retour en grâce des théories de Carl Schmitt sur l’état d’excep­tion per­ma­nent et leur mise en pra­ti­que dans le Patriot Act de 2001 et peut-être dans les pro­jets de réforme cons­ti­tu­tion­nelle du gou­ver­ne­ment français en cette fin d’année 2015.

7 – Bien sûr, un objec­tif inat­tei­gna­ble, néanmoins un nombre de morts bien inférieur à celui occa­sionné par la guerre du Vietnam, nombre de morts qui fut à la base d’abord d’un puis­sant mou­ve­ment anti-guerre et de déser­tion, puis d’une démora­li­sa­tion plus grande encore de la part des trou­pes et des famil­les. Nous disons pos­si­bi­lité indi­recte car il est beau­coup plus dif­fi­cile d’agir sur un corps qui fait pro­fes­sion des armes que sur une masse de cons­crits.

8 – Cf. Notre texte précédent : « Vernissage d’une anti­quité : le défai­tisme révolu­tion­naire ».

9 – Cf. Libération du 15/11/2015 « Il faut lancer l’alerte au niveau zéro de la société » http://www.libe­ra­tion.fr/france/2015/11/15/erri-de-luca-il-faut-lancer-l-alerte-au-niveau-zero-de-la-societe_1413478. Puis dans Le Monde du 12/12/15, il parle d’une néces­saire « mobi­li­sa­tion désarmée ».

10 – Sur cette ques­tion, on peut se rap­por­ter au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolu­tion et l’État, Dagorno, Paris, 2000.

11 – Ceci est peut être amené à chan­ger en fonc­tion du deve­nir de Daech.

12 – En tout cas au Royaume-Uni la dis­cus­sion est bien différente. En témoigne l’arti­cle de Matt Carr sur le site de la Stop the War Coalition, coa­li­tion sou­te­nue par une grande partie de la gauche et de l’extrême gauche bri­tan­ni­ques. « Le mou­ve­ment dji­ha­diste qui a fini par engen­drer Daech est beau­coup plus proche de l’esprit de l’inter­na­tio­na­lisme et de la soli­da­rité qui ani­mait les Brigades inter­na­tio­na­les que la cam­pa­gne de bom­bar­de­ments de Cameron — sauf que le djihad inter­na­tio­nal prend la forme d’une soli­da­rité avec les musul­mans opprimés, plutôt qu’avec la classe ouvrière ou la révolu­tion socia­liste ». (cf. :
http://stop­war.org.uk/index.php/news/ground-hogday-as-uk-par­lia­ment-joins-syria-war-decla­ring-a-bogus-moral-pur­pose). Nous n’inven­tons rien, vous avez bien lu ! ; et d’autres voix, a priori d’un autre bord poli­ti­que vien­nent en fait conver­ger vers un sou­tien généralisé à la reli­gion en général et à l’islam en par­ti­cu­lier. « Ainsi, le car­di­nal catho­li­que Cormac Murphy-O’Connor se pro­nonce désor­mais sur les ques­tions poli­ti­ques, sans le moin­dre com­plexe. L’État bri­tan­ni­que dis­pose main­te­nant d’une loi qui élimine une grande partie des dis­tinc­tions entre les appels à la haine raciste et eth­ni­que à l’encontre des per­son­nes, d’un côté, et, de l’autre, l’expres­sion de l’hos­ti­lité à l’égard de leurs idées reli­gieu­ses. Cette loi a été adoptée sous l’influence d’un Premier minis­tre crypto-catho­li­que pour apai­ser l’islam bri­tan­ni­que ; sou­cieux d’apai­ser le fana­tisme isla­mi­que, cette loi fait partie d’une vaste offen­sive contre les libertés démocra­ti­ques bour­geoi­ses tra­di­tion­nel­les, prin­ci­pa­le­ment motivée par la guerre contre le ter­ro­risme isla­miste » (Sam Matgamma de l’AWL in « L’islam poli­ti­que, le fon­da­men­ta­lisme chrétien, le marxisme et la gauche aujourd’hui » sur : http://mon­dia­lisme.org/spip.php?arti­cle2397). L’AWL est un petit groupe trots­kiste auto­nome.

13 – Un arti­cle du jour­nal Le Monde sur les habi­tants d’ori­gine soma­lienne ins­tallés dura­ble­ment à Minneapolis montre un chan­ge­ment entre les jeunes sou­vent désocia­lisés partis rejoin­dre le djihad des che­babs il y a dix ans et les départs pour la Syrie d’aujourd’hui qui sont le fait d’indi­vi­dus beau­coup mieux intégrés socia­le­ment.

14 – Cf. son inter­ven­tion publi­que du 23 novem­bre à son séminaire sur les der­niers « événements » de Paris, dis­po­ni­ble : https ://sound­cloud.com/sofie­pe­tri­dis191/23-novem­bre
C’est tou­jours le même vice de rai­son­ne­ment sur l’État chez les marxis­tes, « alter » et autres mou­van­ces « d’extrême gauche ». Badiou nous expli­que que : 1) L’État est faible écono­mi­que­ment et poli­ti­que­ment. Il déplore le « dépéris­se­ment » de l’État à cause des « puis­san­ces trans­na­tio­na­les » qui n’aiment pas l’État. Et d’ailleurs, l’État ne peut rien contre elles. 2) L’État est fort écono­mi­que­ment et faible poli­ti­que­ment. Les États sont « les ges­tion­nai­res locaux » de ce vaste réseau mon­dial, les « fondés de pou­voir du capi­tal » et ils sau­vent des ban­ques d’une taille considérable « too big to fail » au lieu de les lais­ser som­brer. 3) L’État est fort écono­mi­que­ment et poli­ti­que­ment. L’État est une puis­sance redou­ta­ble : les États riches détrui­sent les États pau­vres pour s’empa­rer de leurs riches­ses. L’État a pour fonc­tion de « dis­ci­pli­ner la classe moyenne », classe qui est le vec­teur de l’arro­gance occi­den­tale sur laquelle s’appuient nos États pour légiti­mer leurs guer­res et mas­sa­crer mas­si­ve­ment à coups de drones des civils inno­cents. On retrouve là encore le para­lo­gisme cité par Freud : un homme emprunte un chau­dron, et il le rend fêlé. Devant le tri­bu­nal sa défense se résume en trois points : 1) je n’ai jamais emprunté le chau­dron ; 2) il était fêlé au moment de l’emprunt ; 3) je l’ai rendu intact. Si la clé de voûte du texte de Badiou (de son « éluci­da­tion intégrale »), c’est la frus­tra­tion que crée le « désir d’Occident », la moti­va­tion pro­fonde de son auteur est peut-être aussi de l’ordre du désir : celui d’un État qui réponde à l’Idée pure (pla­to­nico-badiou­sienne) qu’il s’en fait.

15 – Tout au plus cer­tains par­tent-ils d’un ancrage par­ti­cu­la­riste régional comme les tali­bans ou le Hamas et le Hezbollah.

16 – Si on en croit Farad Khosrokhavar dans Les nou­veaux mar­tyrs d’Allah, Flammarion, coll. « Champs », 2002, « Une mino­rité des mar­tyrs de type Al-Qaida s’y reconnaît [il veut dire socia­le­ment, ndlr]. Mais une grande partie des mem­bres de ce réseau ne peut être rangée dans cette catégorie. Leur sub­jec­ti­vité n’est pas celle d’indi­vi­dus mar­gi­na­lisés, ou misérables, exclus ou rejetés par la société. Ils sont sou­vent issus des cou­ches moyen­nes et n’ont aucun problème majeur d’intégra­tion. Ils sont dans la plu­part des cas bien au-delà et non en deçà de la moyenne de nos conci­toyens. » p. 10. Khosrokhavar sou­li­gne l’impor­tance de la tra­di­tion du mar­tyre en islam. Cette tra­di­tion n’est pas née au XIXe siècle, elle existe dans le sun­nisme comme dans le chiisme. Et elle ne se limite pas au mar­tyre défensif. L’islam a tou­jours valo­risé le mar­tyre offen­sif contre d’autres musul­mans (chii­tes contre sun­ni­tes) et contre les infidèles.
Pour lui depuis les années 70, avec la révolu­tion ira­nienne notam­ment, une « nou­velle dia­lec­ti­que s’ins­taure entre la per­sonne et la com­mu­nauté » (cf. p. 50-51). « Shariati (mili­tant chiite d’extrême gauche qui va influen­cer d’abord le Hamas et le Hezbollah) mêle cons­tam­ment deux regis­tres qu’il lie étroi­te­ment. D’une part prévaut chez lui l’appel direct à l’indi­vidu, à la per­sonne res­pon­sa­ble. Les notions de « cons­truc­tion de soi révolu­tion­naire » ou de « cons­cien­ti­sa­tion » sont pri­mor­dia­les dans sa vision mili­tante de la reli­gion où le rôle de l’indi­vidu est essen­tiel. En second lieu il lie cet indi­vidu à qui il confie la tâche de mener à bien la révolu­tion à un islam qu’il appelle maktab et qui se caractérise par l’exi­gence du sacri­fice de soi pour un idéal placé au-dessus de la vie. ». Il s’agi­rait d’acquérir une « dignité dans la mort » quand elle est déniée aux musul­mans dans la vie.

17 – Cf. Slavoj Žižek, Quelques réflexions blasphématoi­res. Islam et moder­nité, Paris, Jacqueline Chambon, 2015.

18 – « Camarades, votre loi du talion ne sera jamais la mienne ! », NPNF no 48/49, avril 2015 : http://mon­dia­lisme.org/spip.php?arti­cle2228.

19 – C’est ainsi que le socio­lo­gue Ahe Sander écrit : « Les Suédois doi­vent se rendre compte que la Suède va accueillir un nombre crois­sant d’indi­vi­dus et de grou­pes que l’on ne pourra pas fondre dans le creu­set suédois, et dont les musul­mans et les grou­pes isla­mi­ques offrent d’excel­lents exem­ples ; toute ten­ta­tive de les assi­mi­ler par la force, de les couler dans le moule tra­di­tion­nel suédois sera contre-pro­duc­tif car cela ne fera que les pous­ser à s’agréger plus for­te­ment autour de leur reli­gion et de leur eth­ni­cité, ce qui — du point de vue des arti­sans de la forge natio­nale suédoise — aggra­vera encore le problème » (cita­tion extraite de son arti­cle « The status of Muslim com­mu­ni­ties in Sweden », dans l’ouvrage col­lec­tif Muslim com­mu­ni­ties in the new Europe, Gerd Nonneman, Tim Niblock et Bogdan Szajkowksi (dir.), Ithaca Press, 1997).
Face à un flou cer­tain, plutôt bien­venu d’un point de vue athée, ce n’est pas aux socio­lo­gues dits « non musul­mans » de rajou­ter encore une couche d’obs­cu­ran­tisme au nom de la « tolérance ». Or, dans son arti­cle, Ahe Sander prend la peine de nous décrire en détail les opi­nions les plus réaction­nai­res, anti-laïques, des musul­mans qu’il a ren­contrés en Suède comme si ces opi­nions pou­vaient représenter celles de tous les « musul­mans » vivant dans son pays ! Selon lui, on devrait lais­ser les « diri­geants » les plus conser­va­teurs des com­mu­nautés musul­ma­nes entre­te­nir leurs pro­pres « tra­di­tions col­lec­ti­ves », comme si ces « tra­di­tions » ne menaçaient pas les libertés indi­vi­duel­les des citoyens musul­mans qui vivent en Suède !

20 – Le sym­bole n’est pas la réalité mais un rap­port étroit avec elle qu’il exprime d’une autre façon (cf. Shmuel Trigano, Qu’est-ce que la reli­gion  ?, Flammarion, 2001, p. 50).

21 – Cf. sur notre blog la dis­cus­sion en cours sur ce sujet ainsi que le der­nier texte de Jacques Guigou sur Hegel et la dia­lec­ti­que. [http://blog.temps­cri­ti­ques.net/]

22 – Pour un « digest » de ses posi­tions, cf. : « Des conflits géopo­li­ti­ques sous cou­vert de reli­gion », in Le Monde des reli­gions.fr :
http://www.lemon­de­des­re­li­gions.fr/a... ; et sur le blog de Mediapart :
https://blogs.media­part.fr/seges­ta3... (20/10/2015). Et sur le lien entre gran­des puis­san­ces et puis­san­ces régio­na­les dans la ten­ta­tive d’abou­tir à un nouvel ordre mon­dial, cf. note 5 et les deux arti­cles cités du no 3 de Temps cri­ti­ques.

23 – Cf. le texte de Jacques Guigou : État isla­mi­que ou com­mu­nauté des­po­ti­que ?, dis­po­ni­ble ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle334.

24 – Dans l’his­toire des mou­ve­ments révolu­tion­nai­res les termes les plus sou­vent utilisés pour désigner l’ensem­ble des êtres humains — autre­ment dit l’espèce humaine — étaient ceux d’huma­nité et de genre humain (cf. « … L’Internationale sera le genre humain », par exem­ple). Pour l’inter­na­tio­na­lisme prolétarien seule l’éman­ci­pa­tion du genre humain pou­vait per­met­tre de com­bat­tre et de dépasser les valeurs bour­geoi­ses du peuple et de la nation. Le fon­de­ment théorique de cette pers­pec­tive com­mu­niste se trou­vant dans les écrits de Marx de 1848 où l’on lit ceci : « L’être humain est la vérita­ble com­mu­nauté des hommes ». Mais les échecs du pre­mier grand assaut prolétarien et l’adhésion des clas­ses ouvrières aux natio­na­lis­mes, notam­ment français et ger­ma­ni­que, puis les fas­cis­mes et le sta­li­nisme s’accom­pagnèrent d’un effri­te­ment et sou­vent de la quasi-dis­pa­ri­tion de la référence au genre humain comme deve­nir-autre de la société dominée par le capi­tal.
Pourtant, les luttes des Gauches com­mu­nis­tes (en Italie et en Allemagne) dans les bou­le­ver­se­ments poli­ti­ques engendrés par les deux conflits mon­diaux se réfèrent au com­mu­nisme comme « la vérita­ble com­mu­nauté des hommes ». C’est le cas de Jacques Camatte après son départ du PCInternationaliste (bor­di­guiste) en 1966. Il donne à la notion de com­mu­nauté humaine une exten­sion et un appro­fon­dis­se­ment tels qu’ils l’ont conduit à faire de l’Homo Gemeinwesen (com­mu­nauté humaine en alle­mand) le suc­ces­seur d’un Homo sapiens complètement capi­ta­lisé selon lui. On lira sur le site de la revue Invariance les défini­tions que Jacques Camatte donne de la notion d’indi­vi­dua­lité/Gemeinwesen. Dans sa théorie il n’y a pas de sépara­tion entre l’indi­vi­dua­lité et la Gemeinwesen. C’est d’ailleurs dans cette lignée qu’à Temps cri­ti­ques, nous avons développé la notion de ten­sion indi­vidu/ com­mu­nauté. Camatte se dis­tin­gue par là même de la phi­lo­so­phie poli­ti­que, des reli­gions et du sens commun pour qui les indi­vi­dus exis­tent d’abord en dehors du social puis seu­le­ment dans les rap­ports sociaux. Pour le chris­tia­nisme et les reli­gions monothéistes, par exem­ple, la « créature de Dieu » existe d’abord en dehors du social dans la création divine, puis dans la société. C’est le sens du mot d’ordre évangéliste « ren­dons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». C’est aussi le cas du diktat : « l’indi­vidu n’est rien en dehors du Parti, il est tout dedans », utilisé dans ses varian­tes suc­ces­si­ves léniniste, trots­kiste, sta­li­nienne et maoïste. Dans un texte récent Temps cri­ti­ques revient, sur le par­cours théorique de la revue Invariance et le confronte aux thèses défen­dues par Temps cri­ti­ques :
[http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle306]

25 – Cf. l’arti­cle de Jacques Guigou : « L’ins­ti­tu­tion résorbée », Temps cri­ti­ques no 12, dis­po­ni­ble ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle103

26 – Cf. Temps cri­ti­ques no 10 (automne 1996) : Phil Agri et Léon Milhoud, « Sur les rap­ports indi­vi­dus/com­mu­nauté, le temps des confu­sions » :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle216.