Après la révolution du capital

Notes de présentation
(édition revue et augmentée)

janvier 2019, Jacques Wajnsztejn



Le pourquoi d’une formule

Au-delà de son titre un peu pro­vo­ca­teur, cette expres­sion rend compte du moment his­to­ri­que à partir duquel nous dévelop­pons notre ana­lyse. C’est celui de la défaite du der­nier assaut révolu­tion­naire des années soixante et soixante-dix qui s’est mené au niveau inter­na­tio­nal, mais sans la moin­dre coor­di­na­tion expli­cite entre ses différentes com­po­san­tes natio­na­les. Il y a eu dif­fu­sion et imprégna­tion, mais sans unité ni orga­ni­sa­tion for­melle com­mune.

Cet assaut indi­quait encore un caractère clas­siste et prolétarien poussé à son extrême avec « l’automne chaud ita­lien » (1969), mais en même temps, il com­pre­nait déjà l’exi­gence de la révolu­tion à titre humain, la cri­ti­que du tra­vail et le dépas­se­ment d’une problémati­que révolu­tion­naire en termes de clas­ses aussi bien dans le Mai-1968 en France que dans le mou­ve­ment de 1977 en Italie1.

Cette défaite n’a pas entraîné un vérita­ble phénomène de contre-révolu­tion puisqu’il n’y avait pas vrai­ment eu révolu­tion ni même insur­rec­tion, mais plutôt insu­bor­di­na­tion, une insu­bor­di­na­tion qui deman­dait le pas­sage à un autre niveau de lutte qui n’était visi­ble­ment pas celui de la lutte armée, comme les exem­ples des br, de la raf et d’ad l’ont montré par défaut.

Ce qui s’en est suivi, c’est un double mou­ve­ment de restruc­tu­ra­tion des entre­pri­ses et de « libération » des pra­ti­ques socia­les et inte­rin­di­vi­duel­les comme si tout à coup c’était toutes les barrières au dévelop­pe­ment de la société du capi­tal qui se trou­vaient balayées. Ce sont tous les ver­rous de la vieille société bour­geoise qui ont explosé, non pas que la société fut restée bour­geoise. Elle ne l’était déjà plus depuis les deux guer­res mon­dia­les et le pas­sage au mode de régula­tion for­diste, à la « domi­na­tion réelle du capi­tal », mais des valeurs sub­sis­taient comme autant de limi­tes à la révolu­tion ou à une nou­velle dyna­mi­que du capi­tal.

Ce que cer­tains présen­taient alors comme une « récupération » du mou­ve­ment de 1968 représen­tait en fait un der­nier bond en avant du capi­tal à tra­vers une dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses expri­mant encore l’opération­na­lité de la loi de la valeur parce que la cen­tra­lité du tra­vail per­du­rait encore, même au tra­vers des luttes autour du tra­vail (Cf. Lip, et quel­ques autres luttes, autour de l’auto­ges­tion, la révolte des os, les dernières résis­tan­ces de la classe ouvrière orga­nisée (sidérur­gis­tes, ouvriers des chan­tiers navals, dockers et mineurs en Espagne, France et Grande-Bretagne).

C’est ce qui change dès la fin des années 1980 parce que la dyna­mi­que du capi­tal ne repose plus sur cette dia­lec­ti­que des rap­ports de clas­ses. La contra­dic­tion des clas­ses a été englobée et a perdu son caractère anta­go­ni­que. S’il existe encore des clas­ses, elles n’exis­tent plus qu’en tant que catégories socio­lo­gi­ques ou comme frac­tions en dehors de toute pos­si­bi­lité de recom­po­si­tion de classe. L’hypothèse développée par la dernière expres­sion théorique com­mu­niste à s’être emparée des masses (l’opéraïsme) et entre­te­nue pen­dant dix ans par les pra­ti­ques de l’auto­no­mie ouvrière ita­lienne s’avère cadu­que et pour deux rai­sons. La première est que, quel que soit le rap­port de forces conjonc­tu­rel entre capi­tal et tra­vail, ce rap­port reste dia­lec­ti­que de par la dépen­dance récipro­que exis­tant entre les deux pôles du rap­port social capi­ta­liste. Il ne peut donc y avoir « d’auto­no­mie ouvrière » qu’au sens pro­pa­gan­diste du terme tant que les deux pôles ne sont pas abolis dans un même mou­ve­ment.

La seconde raison est que la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses n’agit pas dans un sens unilatéral et que le capi­tal y a par­ti­cipé à sa façon, non seu­le­ment par la répres­sion, mais aussi par ses restruc­tu­ra­tions ouvrant un nou­veau cycle où la dyna­mi­que du capi­tal ne naît plus, à partir de ces années-là, de cette conflic­tua­lité anta­go­ni­que, mais de la place prépondérante prise à la fois par le tra­vail mort (les machi­nes sur­tout) au détri­ment du tra­vail vivant (la force de tra­vail) et par l’intégra­tion de la tech­nos­cience dans le procès de pro­duc­tion. L’ouvrier pro­duc­tif tend à ne plus être le pro­duc­teur de la valeur, mais bien plutôt un obs­ta­cle ou une limite de ce pro­ces­sus dans ce que nous appe­lons « l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail ». La précari­sa­tion accrue de la force de tra­vail ne peut donc se lire comme une recons­ti­tu­tion de l’armée indus­trielle de réserve telle que Marx la théori­sait, c’est-à-dire comme un phénomène de pure prolétari­sa­tion car cette force de tra­vail est poten­tiel­le­ment « en trop » (surnuméraire).

Le fait qu’il y ait trans­fert (déloca­li­sa­tion) de force de tra­vail du centre vers la périphérie, via les pays émer­gents, n’infirme pas cette ana­lyse. D’abord, si on prend l’exem­ple emblémati­que de la Chine, pour quel­ques mil­lions d’emplois ouvriers crées com­bien de dizai­nes de mil­lions de pay­sans chi­nois vont s’entas­ser dans la bor­dure des gran­des villes ? Ensuite et très rapi­de­ment quand on voit l’exem­ple de la Corée et de l’Inde et aujourd’hui de la Chine avec son pro­gramme de robo­ti­sa­tion accélérée, les indus­tries de main-d’œuvre peu pro­duc­tive, mais bénéficiant de fai­bles coûts sala­riaux, lais­sent la place à des ins­tal­la­tions per­for­man­tes où inter­vient le même pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail avec un temps de retard qui se réduit.

C’est cette ten­dance générale qui expli­que, au moins pour les pays riches, que l’idée d’un revenu garanti fait son chemin, mais len­te­ment, car l’idéologie du tra­vail per­dure non pas tant comme valeur2, mais comme dis­ci­pline (inser­tion et intégra­tion socia­les, condi­tion d’ouver­ture de droits). À partir de là, il devient impos­si­ble d’affir­mer la moin­dre iden­tité ouvrière puisqu’elle repo­sait sur l’idée d’une par­ti­ci­pa­tion essen­tielle de cette classe à la trans­for­ma­tion du monde. C’est au sens propre l’effon­dre­ment de tout un monde, celui de la com­mu­nauté ouvrière et de ses valeurs. On en perçoit des traces dans les dernières luttes d’usines (2009), comme à Continental où il ne s’agit plus, pour les tra­vailleurs, d’occu­per l’usine pour la faire mar­cher autre­ment (on n’est plus dans le cycle de luttes des années 1970 et la pers­pec­tive auto­ges­tion­naire), mais de « pren­dre l’oseille et se tirer » comme disait, à peu près, Woody Allen.

Les luttes actuel­les ne pas­sent plus par des reven­di­ca­tions concer­nant la condi­tion ouvrière, même si, natu­rel­le­ment il y a encore des luttes sur les condi­tions de tra­vail dans l’usine. En effet, elles sont portées du niveau de la pro­duc­tion au niveau de la repro­duc­tion d’ensem­ble du rap­port sala­rial. Mais para­doxa­le­ment, la crise générale de ce rap­port sala­rial ne permet pas son atta­que fron­tale par les salariés. Ainsi, dans les luttes récentes, les salariés, qui emploient pour­tant des formes par­fois vio­len­tes de lutte (séques­tra­tions de patrons ou cadres comme encore récem­ment chez Air France, des­truc­tion de matériel et mena­ces de des­truc­tion de l’appa­reil de pro­duc­tion) ne contes­tent pas le système du sala­riat, mais ils cher­chent à mon­nayer leur exclu­sion du procès de pro­duc­tion à tra­vers des actions qui rom­pent avec les stratégies des gran­des cen­tra­les syn­di­ca­les. Au nihi­lisme du capi­tal qui tend à dégrais­ser et donc à se passer d’une force de tra­vail rendue surnuméraire (plans sociaux, licen­cie­ments secs, alors pour­tant que les pro­fits aug­men­tent3) les salariés ne répon­dent, pour l’ins­tant, au mieux, que par la résis­tance et une sorte de droit de retrait.

Ces pra­ti­ques ne sont certes pas radi­ca­les puisqu’elles n’entraînent pas une sub­ver­sion directe et immédiate des rap­ports de domi­na­tion. Cela leur deman­de­rait de lier radi­ca­lité de la forme (recours à l’illégalité, y com­pris à la vio­lence) et radi­ca­lité de contenu (refus du tra­vail et du sala­riat, liens avec d’éven­tuel­les luttes de chômeurs pour un revenu garanti) ; c’est-à-dire fina­le­ment de donner une posi­ti­vité à une révolte qui autre­ment ren­ferme et ne dépasse pas une cer­taine dose de cynisme. Néanmoins, elles expri­ment une résis­tance, un contre-feu défensif des salariés par rap­port à leur ines­sen­tia­li­sa­tion dans la restruc­tu­ra­tion actuelle. Au nihi­lisme du capi­ta­lisme néo-moderne, ce n’est plus la pers­pec­tive d’un socia­lisme qu’ils oppo­sent (quelle posi­ti­vité pou­vaient-ils d’ailleurs trou­ver dans les différentes expérien­ces du « socia­lisme réel » ?), mais celle de la fin de toute affir­ma­tion d’une iden­tité ouvrière et de son pro­gramme (l’éman­ci­pa­tion des tra­vailleurs et le pou­voir ouvrier).

Plus concrètement, nous sommes dans la situa­tion ubues­que de gou­ver­nants qui ne ces­sent de vou­loir pro­lon­ger l’âge de départ à la retraite légale alors que les chefs d’entre­prise ne ces­sent de licen­cier leurs tra­vailleurs âgés ! La contra­dic­tion que représente l’ines­sen­tia­li­sa­tion du tra­vail dans une société où prédomine encore l’ima­gi­naire social du tra­vail est tout bon­ne­ment niée de façon à ne pas reconnaître la crise du sala­riat. Tout est alors reporté au niveau des grands équi­li­bres qu’il faut rétablir ou main­te­nir (rigueur budgétaire, contrainte de la dette, ratio actifs/inac­tifs pour le finan­ce­ment des retrai­tes, etc.).

Mais cet effon­dre­ment touche aussi ce que cer­tains appel­lent « l’écono­mie réelle » au profit non pas d’une « écono­mie de casino » mais d’une tota­li­sa­tion du capi­tal (intégra­tion dans un même ensem­ble de ses caractères finan­ciers, com­mer­ciaux et indus­triels) qui permet des stratégies de puis­sance consis­tant à faire cir­cu­ler par­tout des capi­taux et par­ti­culièrement dans les endroits de meilleur rap­port. On retrouve ici l’idée de Fernand Braudel, pour qui le capi­ta­lisme n’est pas essen­tiel­le­ment un mode de pro­duc­tion (Marx), mais un pro­ces­sus de contrôle des cir­cuits et de la tem­po­ra­lité de l’argent. 

Le capital repousse ses limites (« la limite, c’est le capital lui-même », Marx)

Par :

— La socia­li­sa­tion de la propriété (les gran­des sociétés par actions), de la pro­duc­tion et de la connais­sance (impor­tance prise par le General Intellect).

— La socia­li­sa­tion du revenu (une part impor­tante de revenu indi­rect entre dans le revenu global des salariés) et des prix (de plus en plus arti­fi­ciels, car des prix de mono­po­les ou d’oli­go­po­les ou des prix admi­nistrés sous contrôle des États.

Ces deux pre­miers points sont le fruit d’un pro­ces­sus amorcé dans le pas­sage de la domi­na­tion for­melle à la domi­na­tion réelle du capi­tal, la révolu­tion du capi­tal qui s’amorce dès les années quatre-vingt en cons­ti­tue son appro­fon­dis­se­ment.

— L’englo­be­ment de la contra­dic­tion entre dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves et étroi­tesse des rap­ports de pro­duc­tion n’a pas conduit à une « décadence » du capi­ta­lisme par limi­ta­tion de la crois­sance des forces pro­duc­ti­ves, mais au contraire à une fuite en avant dans l’inno­va­tion tech­no­lo­gi­que. Le capi­ta­lisme ne freine pas les forces pro­duc­ti­ves, contrai­re­ment à ce que croyaient les théori­ciens marxis­tes de la « décadence », obnu­bilés qu’ils étaient par la contra­dic­tion entre crois­sance des forces pro­duc­ti­ves et limi­tes des rap­ports de pro­duc­tion, mais il les exalte. Si à ses débuts il le fai­sait au nom du progrès, c’est aujourd’hui au nom de la puis­sance qu’il se lance dans la dyna­mi­que des inno­va­tions sans fin. Le capi­tal a soif de riches­ses et il lui est bien dif­fi­cile de pren­dre et main­te­nir le cap idéolo­gi­que, mais aussi repro­duc­tif, de son propre « dévelop­pe­ment dura­ble » (cf. à ce sujet, les polémiques autour de l’extrac­tion du gaz de schiste).

— Le dévelop­pe­ment du capi­tal fictif sous toutes ces formes et pas seu­le­ment celle du crédit, rend cadu­que la divi­sion tra­di­tion­nelle entre ses différentes formes (financière, com­mer­ciale, indus­trielle) et cadu­que aussi l’idée qu’il y aurait eu une pro­gres­sion de ces formes vers une forme achevée, la forme indus­trielle qui serait typi­que du capi­ta­lisme... et du com­mu­nisme. Cette fic­ti­vi­sa­tion n’est plus quel­que chose de conjonc­tu­rel comme le croyait Marx et encore moins une dérive « contre-nature » du capi­tal comme l’énon­cent aujourd’hui tous les tenants d’une mora­li­sa­tion du capi­ta­lisme qui dénon­cent pêle-mêle, l’écono­mie de casino, la finance spécula­tive, l’appétit des tra­ders. C’est devenu une com­po­sante struc­tu­relle du capi­tal dans sa marche vers la tota­lité. Dans l’accrois­se­ment du capi­tal fictif, le capi­tal total tend à s’auto-présup­po­ser en dehors d’une valo­ri­sa­tion par le tra­vail4. Il tend aussi à s’éman­ci­per de la crois­sance démesurée du capi­tal fixe (l’accu­mu­la­tion), qui cons­ti­tue un élément de dévalo­ri­sa­tion, par obso­les­cence accélérée des machi­nes, et un fac­teur qui inhibe le mou­ve­ment de flui­dité néces­saire à sa dyna­mi­que d’ensem­ble, aujourd’hui marquée par les stratégies de cap­tage de la richesse pour la puis­sance à tra­vers la cir­cu­la­tion de la valeur.

— Une nou­velle dimen­sion de la valo­ri­sa­tion dans un pro­ces­sus de « glo­ba­li­sa­tion » qui réalise, outre la fusion de toutes les fonc­tions de l’argent, une mise en réseau de l’espace et une ter­ri­to­ria­li­sa­tion en trois niveaux. Un niveau i ou niveau supérieur dans la mesure où il contrôle et oriente l’ensem­ble. Il com­prend les États domi­nants (ceux qui par­ti­ci­pent aux Grands som­mets) et cer­tai­nes puis­san­ces émer­gen­tes comme la Chine, les ban­ques cen­tra­les et les ins­ti­tu­tions financières, les firmes mul­ti­na­tio­na­les et les sphères infor­ma­tion­nel­les au sens large (infor­ma­ti­que, com­mu­ni­ca­tions, médias, culture). C’est le niveau de la puis­sance où la valeur n’est plus appréhendée que comme représen­ta­tion5. C’est aussi le sec­teur de cap­tage de la richesse et du drai­nage des flux finan­ciers. Le capi­tal y domine la valeur, ce qui lui permet de dévelop­per la fic­ti­vi­sa­tion et de se repro­duire sur cette base. Une repro­duc­tion qu’on peut appe­ler « rétrécie » dans la mesure où si les objec­tifs fixés néces­si­tent une dyna­mi­que forte, ils sont contre­dits par une vision sta­ti­que des res­sour­ces écono­mi­ques glo­ba­les du monde. Le niveau ii ou intermédiaire est celui où prédomine encore la pro­duc­tion matérielle et le rap­port capi­tal/tra­vail mais avec une auto­no­mi­sa­tion de plus en plus grande de la valeur par rap­port à ce qui était appelé tra­di­tion­nel­le­ment le tra­vail pro­duc­tif censé créer la valeur. Ce sec­teur pro­duit certes tou­jours des riches­ses, mais il est aussi un frein à la dyna­mi­que d’ensem­ble comme l’agri­culture sem­blait l’avoir été pen­dant la première révolu­tion indus­trielle. Soit parce que le capi­tal immo­bi­lisé est devenu une charge trop lourde par rap­port aux espoirs de profit, et à l’adap­ta­tion aux fluc­tua­tions quan­ti­ta­ti­ves et qua­li­ta­ti­ves de la demande ; soit parce que la mul­ti­tude de pme qui le com­pose perd de sa dyna­mi­que propre, réduite qu’elle est au rôle de sous-trai­tance des gigan­tes­ques réseaux tissés par les firmes trans­na­tio­na­les dont les buts prin­ci­paux sont tout autres. C’est aussi sur ce sec­teur que pèsent les fluc­tua­tions de l’emploi au sein d’une concur­rence rendue sau­vage par la mon­dia­li­sa­tion certes, mais aussi par un nou­veau mode d’orga­ni­sa­tion qui fait tou­jours plus expor­ter les problèmes du centre vers la périphérie selon la figure de la toile d’araignée. L’entre­prise-mère et cer­tai­nes de ses filia­les qui évoluent au sein du niveau i y exter­na­li­sent leurs problèmes et les font pren­dre en charge par les cer­cles sui­vants de la toile qui évoluent dans le niveau ii et à l’extrême, dans le niveau iii (écono­mie sou­ter­raine, usines déloca­lisées). Chaque cercle a ten­dance à durcir les condi­tions du cercle sui­vant de façon à se garan­tir quel­ques marges de manœuvre en pers­pec­tive de situa­tions à venir encore moins favo­ra­bles. Le lien entre les différents niveaux apparaît bien dans la crise « financière » avec d’une part des ban­ques du niveau i ren­flouées par les puis­san­ces domi­nan­tes et d’autre part le chômage qui touche le niveau ii avec de nou­vel­les déloca­li­sa­tions ou fer­me­tu­res défini­ti­ves. Le niveau iii ou inférieur est celui des pro­duc­teurs de la périphérie et des États dominés qui subis­sent les prix mon­diaux pour leurs expor­ta­tions. C’est aussi à ce niveau qu’on retrouve les pays de la rente qui tirent pro­vi­soi­re­ment profit de la raréfac­tion des res­sour­ces natu­rel­les (pétrole des émirats, gaz natu­rel russe). Ce niveau iii est celui qui subit le pillage de ses res­sour­ces natu­rel­les et cela ali­mente les pos­si­bi­lités de fic­ti­vi­sa­tion dans le niveau i non seu­le­ment parce qu’il pro­duit ses riches­ses à bas prix (en des­sous de leur valeur disent les métaphy­si­ciens du marxisme) mais aussi parce qu’il ali­mente les flux de capi­taux sur les marchés finan­ciers (pétro­dol­lars). L’ancienne dis­tinc­tion entre le « bon » profit capi­ta­liste et la « mau­vaise » rente pré-capi­ta­liste ne tient plus car les ancien­nes formes de rente, comme la rente pétrolière, sont source, depuis long­temps déjà, de gigan­tes­ques trans­ferts de capi­taux, relayés aujourd’hui par les mafias des différentes républi­ques de l’ancienne urss. Elles côtoient de nou­vel­les formes de rente qui se situent plei­ne­ment dans le niveau i et par­ti­culièrement au sein de « l’oli­go­pole mon­dial » qui contrôle le capi­tal cog­ni­tif et les inno­va­tions majeu­res (gafa).

 

Ces trois der­niers points ne cons­ti­tuent pas une seconde phase ou un parachèvement de la domi­na­tion réelle du capi­tal, mais une nou­velle étape du pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal rendue pos­si­ble par la rup­ture qu’a représenté ce que nous appe­lons la révolu­tion du capi­tal, elle-même fruit de la défaite du der­nier assaut révolu­tion­naire prolétarien du xxe siècle.

Les contradictions n’ont pas disparu, mais elles sont portées au niveau de la reproduction d’ensemble du rapport social capitaliste

L’hypothèse de Marx d’un dépas­se­ment de la loi de la valeur dans le « Fragment sur les machi­nes » grâce au dévelop­pe­ment du General Intellect s’est réalisée... en dehors de toute pers­pec­tive d’éman­ci­pa­tion des tra­vailleurs. C’est fina­le­ment le pro­gramme socia­liste de la phase de tran­si­tion vers le com­mu­nisme qui a été réalisé par le capi­tal. Le capi­tal domine la valeur qui devient évanes­cente6 quand c’est jus­te­ment ce capi­tal qui déter­mine ce qui est valeur ou ne l’est pas. La valeur devient représen­ta­tion et elle n’est plus mesu­ra­ble par une sub­stance (temps de tra­vail en baisse ou machine poten­tiel­le­ment obsolète) qui se dévalo­rise cons­tam­ment alors que pour­tant la richesse pro­duite aug­mente. On touche ici un point fon­da­men­tal de l’écono­mie poli­ti­que et même de sa cri­ti­que qui est la confu­sion entre richesse et valeur. En toute logi­que de loi de la valeur, la valeur doit décroître quand aug­mente la richesse... mais la « création de valeur » actuelle montre que la valeur peut aug­men­ter en dehors de toute aug­men­ta­tion de richesse. C’est sur cette base que se pro­duit la capi­ta­li­sa­tion de la société qui fait, en ten­dance, de toute acti­vité un objet de valo­ri­sa­tion.

Mais ces trans­for­ma­tions ne sont pas interprétables en termes de plan pré conçu, orga­nisé par une classe capi­ta­liste toute puis­sante, ni d’ailleurs en termes de pro­ces­sus incons­cient sans sujet ni réflexi­vité, pure mani­fes­ta­tion d’un capi­tal devenu auto­mate. Si on a par­fois l’impres­sion que la domi­na­tion s’exerce à tra­vers des pro­ces­sus objec­tivés non reconnus comme tels (c’est patent dans le rap­port au tra­vail), les pro­ces­sus de domi­na­tion conti­nuent à pren­dre des formes direc­tes comme on peut le voir dans le recen­trage de ce qui reste de l’État-nation, sur ses fonc­tions régalien­nes. C’est pour cela qu’il donne l’impres­sion de se raidir, de n’être plus qu’une sorte de ministère de l’intérieur chargé d’assu­rer la sécurité à un point tel que beau­coup en oublie son redéploie­ment en réseau.

La dif­fi­culté pro­vient du fait que la « révolu­tion du capi­tal » ne semble pas porter un grand projet, une vision glo­bale et stratégique, bref une Weltanschauung comme celle qui gui­dait la révolu­tion bour­geoise autour des valeurs de l’huma­nisme et de progrès. La révolu­tion du capi­tal donne l’illu­sion d’un capi­tal se désintéres­sant de la repro­duc­tion d’ensem­ble en ce qu’il semble se concen­trer sur des objec­tifs de ges­tion à court terme plus que sur une stratégie de repro­duc­tion de long terme. La société capi­ta­lisée semble ne plus faire « système ». La réflexion sur le « dévelop­pe­ment dura­ble » (ou plutôt « sou­te­na­ble »), l’anthro­pocène, les éner­gies renou­ve­la­bles, les « théories de l’effon­dre­ment », indi­que des incer­ti­tu­des sur la voie à suivre.

C’est pour­quoi nous par­lons d’une domi­na­tion non systémique et que nous préférons parler de capi­tal et de société capi­ta­lisée plutôt que de système capi­ta­liste.

Le rôle de l’État-réseau dans la révolu­tion du capi­tal est celui d’une infra­struc­ture et non plus d’une super­struc­ture au profit de la classe domi­nante. L’État n’est plus l’État de la classe domi­nante chargé d’occulter et endi­guer « la ques­tion sociale » dans sa forme bour­geoise d’État-gen­darme. Il ne peut plus non plus, comme dans sa forme pro­pre­ment capi­ta­liste d’État-pro­vi­dence, fonc­tion­ner comme média­teur de média­tions en régulant un com­pro­mis entre les clas­ses (dans les pays anglo-saxons) ou comme super-média­teur dans l’idéologie de l’État-nation et des valeurs républi­cai­nes (le « modèle » français).

En synthétisant et représen­tant la dépen­dance récipro­que entre les deux clas­ses du rap­port social capi­ta­liste, l’État-réseau réalise la prédic­tion de Marx sur le dépéris­se­ment poli­ti­que de l’État et le pas­sage à une simple « admi­nis­tra­tion des choses », mais en dehors de tout caractère éman­ci­pa­teur. À l’opposé de l’État-nation d’ori­gine qui pre­nait des décisions poli­ti­ques, l’État-réseau réduit la poli­ti­que à la ges­tion et se contente d’effets d’annonce et de contrôler effi­ca­ce­ment les rap­ports sociaux en les pénétrant dans les moin­dres détails (de la carte de crédit ou « vitale », à l’obli­ga­tion des vac­ci­na­tions ou du port de la cein­ture de sécurité, en pas­sant par le fichage, les relevés adn).

Avec la fin des clas­ses en tant que sujets anta­go­nis­tes, l’État n’a plus à représenter des forces socia­les ; il n’a même plus besoin de représenter l’intérêt général car il le matéria­lise direc­te­ment face à ce qui n’apparaît plus que comme des intérêts par­ti­cu­liers à qui l’on concède des droits par­ti­cu­liers. Cette infla­tion de règles et lois qui contrôlent7, sécuri­sent, gèrent alors que les gran­des ins­ti­tu­tions liées au modèle de l’État-nation sont résorbées (Éduca­tion natio­nale et autres grands ser­vi­ces publics) ou s’auto­no­mi­sent (police, cen­sure d’État, jus­tice à géométrie varia­ble en fonc­tion des actions de bashing) et que l’uni­ver­sa­lité du Droit et de la Loi régresse dans une pro­por­tion inverse. À l’opposé des droits-libertés qui étaient censés fonder l’auto­no­mie de la société civile par rap­port à l’État démocra­ti­que, les droits actuels sont des droits-créance que l’on peut « tirer » sur un État dont les préroga­ti­ves sont tota­les puis­que les lois peu­vent s’insérer dans le moin­dre recoin de ce qui cons­ti­tuait aupa­ra­vant des « vies privées ». Le « mariage pour tous », par exem­ple et les pro­jets nou­veaux autour de l’adop­tion, de la pma et de la gpa illus­trent cette cris­tal­li­sa­tion d’un intermédiaire sexualo-finan­cier entre l’ancienne ins­ti­tu­tion du mariage bour­geois démocra­tisé et la pure com­bi­na­toire sexuelle des peti­tes annon­ces et du cyber­sexe. Les poten­tia­lités de la société capi­ta­lisée s’expri­ment alors comme besoins sociaux des indi­vi­dus. On a affaire à une cari­ca­ture de l’ancienne société civile dans la mesure où s’exprime seu­le­ment le choc d’intérêts par­ti­cu­liers contre d’autres intérêts par­ti­cu­liers. Mais ce qui est nou­veau, c’est que l’on assiste à un dépla­ce­ment des légiti­mités socia­les dans une pers­pec­tive clai­re­ment libérale/liber­taire. Ainsi, toutes les reven­di­ca­tions et actions des salariés et en par­ti­cu­lier ceux des ser­vi­ces publics sont dénoncées par les pou­voirs en place comme un retour des cor­po­ra­tis­mes. Alors que toutes celles qui concer­nent ce qu’on pour­rait appe­ler « les ques­tions de société » sont accueillies favo­ra­ble­ment, à condi­tion de res­pec­ter les credo post-moder­nes. Tout cela est saturé d’un dis­cours sur « le social » mené aussi bien par les médias que par l’État qui parle sou­vent à tra­vers les mem­bres de ce qu’il appelle encore la société civile. Il en appelle ainsi lui-même à des « conférences citoyen­nes » ou à des « concer­ta­tions citoyen­nes » car il veut rendre la parole aux citoyens. Et les « mou­ve­ments citoyens » sont posés et vont se poser comme les nou­vel­les média­tions pour résoudre les « problèmes de société » alors qu’ils ne sont plus que des intermédiai­res. Le citoyen­niste se veut média­teur en puis­sance et les mou­ve­ments citoyens cher­chent à donner « un nou­veau sens au social » (cf. Podemos en Espagne). C’est ce réarme­ment moral à partir de la base qui est censé (en théorie) leur per­met­tre à la fois de dépasser l’écla­te­ment des intérêts par­ti­cu­liers et de pra­ti­quer la poli­ti­que autre­ment (cf. la prise de gran­des mai­ries à Barcelone, Madrid, Rome contre les appa­reils poli­ti­ques tra­di­tion­nels). Il y a ainsi une inte­rac­tion entre l’État et les citoyen­nis­tes dans le but d’assu­rer une repro­duc­tion et une ges­tion des rap­ports sociaux ren­dues dif­fi­ci­les par le mou­ve­ment de glo­ba­li­sa­tion du capi­tal. La société capi­ta­lisée a besoin de pro­duire sa propre contes­ta­tion pour trou­ver les points d’appui moraux qui lui man­quent.

La crise des médiations traditionnelles et l’institution résorbée[8]

Tout d’abord un tra­vail vivant qui devient « en trop » même si ce n’est pas la fin du tra­vail, à l’opposé de ce qu’énonçaient Rifkin et Méda, mais élar­gis­se­ment de l’employa­bi­lité dans des zones grises qui mêlent stages de for­ma­tion, chômage et précarité, petits bou­lots, tra­vail infor­mel et tra­vail clan­des­tin. La contrainte au tra­vail per­dure ne serait-ce que dans sa capa­cité à demeu­rer à l’ori­gine de droits et bien entendu du revenu prin­ci­pal. Mais le tra­vail a perdu de sa valeur intrinsèque au profit d’une valeur extrinsèque (source de la survie et de lien social). Le tra­vail n’est plus ce que fait le tra­vailleur (du tra­vail concret), mais du tra­vail abs­trait, base d’un rap­port social de domi­na­tion plus que d’exploi­ta­tion. La ques­tion du « tra­vail pro­duc­tif » est « dépassée » par le fait que tout tra­vail salarié est devenu pro­duc­tif pour le capi­tal (capi­ta­li­sa­tion des acti­vités humai­nes), sans pour cela que toute la popu­la­tion active soit mise auto­ma­ti­que­ment au tra­vail puisqu’elle est ten­dan­ciel­le­ment surnuméraire.

Ensuite, une crise de l’État-pro­vi­dence et de sa « démocra­tie sociale » qui prend une tour­nure para­doxale. En effet, l’État se recen­tre sur ses fonc­tions régalien­nes sans reve­nir à sa forme antérieure d’État-gen­darme. Ce n’est donc pas « la police qui est par­tout et la jus­tice nulle part » comme le cla­ment les gau­chis­tes moder­nes, mais l’État qui est par­tout sous de mul­ti­ples formes. Il étend ses fonc­tions de socia­li­sa­tion, autre­fois sur le modèle d’une inter­ven­tion cen­tra­lisée, tout le long de réseaux de pro­tec­tion et de contrôle en liai­son avec de mul­ti­ples asso­cia­tions col­la­bo­ra­tri­ces et des « forces de ter­rain » (agents de sécurité des entre­pri­ses de trans­ports muni­ci­paux, média­teurs de quar­tiers, ani­ma­teurs spor­tifs, etc.).

Enfin et cela découle du point précédent, les gran­des ins­ti­tu­tions entrent en crise ; or elles cons­ti­tuaient les piliers de l’ancienne forme étati­que. Ces ins­ti­tu­tions sont alors animées d’un double mou­ve­ment contra­dic­toire. D’une part, elles ten­dent à s’auto­no­mi­ser du pou­voir cen­tral pour conti­nuer à exis­ter quand l’auto­rité de l’État semble affai­blie. Le meilleur exem­ple nous était fourni par l’Italie pen­dant la phase dite des « années de plomb » puis avec l’opération mani pulite, mais l’actua­lité de la crise cata­lane en Espagne nous en four­nit un deuxième exem­ple plus récent. D’autre part, le pou­voir exécutif tend à résorber cette pro­pen­sion à l’auto­no­mie et essaie d’intégrer direc­te­ment l’ins­ti­tu­tion au sein du pou­voir exécutif (cf. en France les rap­ports actuels dif­fi­ci­les entre pou­voir poli­ti­que et Justice avec la réforme des juges et la ten­ta­tive de donner plus de pou­voir au Parquet qui est contrôlé de fait par l’exécutif). L’accom­plis­se­ment des règles inter­na­tio­na­les et par­ti­culièrement européennes, de sub­si­dia­rité des pou­voirs font le reste dans la mesure où ces ins­ti­tu­tions natio­na­les déjà en crise sur leur ter­ri­toire natio­nal (exem­ple en France des « valeurs de la Républi­que ») doi­vent céder le pas aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les et à des accords trans­na­tio­naux (cf. les direc­ti­ves de Bologne pour un nou­veau type d’école et d’ensei­gne­ment ou les accords de Schengen pour les poli­ces).

Une révolution anthropologique

La révolu­tion du capi­tal n’est pas seu­le­ment restruc­tu­ra­tion et glo­ba­li­sa­tion dans le rap­port à « la nature extérieure » (ce que les bonnes âmes appel­lent l’écono­mie), elle est aussi révolu­tion de la « nature intérieure ». C’est ça la société capi­ta­lisée. Elle tend à sup­pri­mer toutes les figu­res anthro­po­lo­gi­ques qui avaient été néces­sai­res à la marche vers la matu­rité du capi­ta­lisme : l’entre­pre­neur prêt à pren­dre un risque, le fonc­tion­naire œuvrant pour une orga­ni­sa­tion ration­nelle et imper­son­nelle, le bon ouvrier malgré tout fier de son tra­vail ou du résultat de son tra­vail, la famille et la figure du couple sta­bi­li­sa­teurs, l’ins­truc­tion pro­fes­sion­nelle, etc. Toutes s’effa­cent devant les pro­ces­sus d’arti­fi­cia­li­sa­tion de la vie (vir­tua­li­sa­tion) qui for­ment le pen­dant de la fic­ti­vi­sa­tion du capi­tal dans le champ de l’écono­mie dont nous avons déjà parlé. La société capi­ta­lisée s’est incor­porée le système tech­ni­que comme le capi­tal s’est incor­poré la tech­nos­cience, ren­dant vaine toute ten­ta­tive de réappro­pria­tion sur ces bases.

La société capi­ta­lisée, c’est la ten­dance du capi­tal à deve­nir un milieu, une culture, une forme spécifi­que de société dans lequel il réalise une sym­biose entre l’État sous sa forme réseau, les réseaux plus généraux de la puis­sance (gran­des entre­pri­ses, sec­teur de l’infor­ma­tion, de la com­mu­ni­ca­tion, de la culture) et les réseaux de la nou­velle socia­lité.

Il y a long­temps que nous ne sommes plus dans le cas de figure de l’indi­vidu bour­geois et des différentes formes de sa sub­jec­ti­vité qu’il tirait de sa qualité d’indi­vidu cons­cient, mais qu’il n’expri­mait que dans la sphère privée.

Freud et la psy­cha­na­lyse, Musil et la littérature, Dada et l’art ont pro­noncé la mort de ce sujet-là qui a perdu son unité et la pos­si­bi­lité d’expres­sion d’une sub­jec­ti­vité pleine et entière. Ce qui reste, c’est un indi­vidu qui cher­che à sub­jec­ti­vi­ser le monde et son rap­port au monde pour exis­ter face à une objec­ti­va­tion tou­jours plus grande de ce monde (à tra­vers la tech­ni­que, par exem­ple). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de sub­jec­ti­vités en acte, mais en atten­dant les pos­si­bi­lités de nou­vel­les sub­jec­ti­vités révolu­tion­nai­res, la sub­jec­ti­vité présente des indi­vi­dus tend à être déterminée direc­te­ment par une société du capi­tal qui ne satis­fait plus des besoins (la pers­pec­tive de l’abon­dance), mais engen­dre des désirs qu’elle cher­che à trans­for­mer, dès la source, en demande sol­va­ble, pro­vo­quant par là manque et insa­tis­fac­tion. C’est ce que le jeune Marx, dans sa vision éman­ci­pa­trice, ne pou­vait anti­ci­per avec son idée de besoins poten­tiel­le­ment illi­mités, aujourd’hui deve­nue idéologie de la « société de consom­ma­tion ». La société capi­ta­lisée est inca­pa­ble de penser ses besoins en dehors d’une acti­vité tech­nos­cien­ti­fi­que qui semble pour­tant n’avoir pour but que sa repro­duc­tion accélérée. Sur cette base, elle ne fait que tenter de résoudre les problèmes qu’elle crée mais sans s’inter­ro­ger sur le sens ou la fina­lité de son dévelop­pe­ment. Le nouvel ima­gi­naire social qui se dégage de cela semble sans consis­tance puisqu’il ne fait appel qu’à une mobi­li­sa­tion totale de la res­source humaine pour des fins tou­jours plus floues. Ce qui appa­rais­sait aupa­ra­vant aux tra­vailleurs comme une dis­ci­pline au tra­vail et pour le tra­vail, même à tra­vers l’exploi­ta­tion, apparaît de plus en plus aujourd’hui aux différentes cou­ches de salariés comme un harcèlement au tra­vail et une pure domi­na­tion.

C’est cet ima­gi­naire sans consis­tance qui a succédé à l’ima­gi­na­tion d’un « bon­heur, cette idée neuve en Europe » ou à celle du « Grand soir » ouvrant vers un deve­nir autre, qu’on l’appelle com­mu­nisme ou d’un autre nom. On lui don­nera comme des­ti­na­tion, sui­vant les nécessités ou oppor­tu­nités de l’hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet, des pro­gram­mes frag­mentés présentés comme rai­son­na­ble­ment à portée de mains (la poli­ti­que comme art du pos­si­ble) tels le « dévelop­pe­ment dura­ble », la préven­tion des ris­ques, la res­pon­sa­bi­lité citoyenne.

Pourtant, ce pro­ces­sus n’est pas achevé et le terme de société capi­ta­lisée que nous uti­li­sons rend plus compte d’une ten­dance avancée que d’un parachèvement. Cela laisse donc la place à de nou­vel­les signi­fi­ca­tions socia­les et pra­ti­ques col­lec­ti­ves. Mais il n’y a pas de société à refaire. C’est la ten­sion indi­vidu/com­mu­nauté, en gagnant en inten­sité tout en conser­vant un équi­li­bre, c’est-à-dire en ne sacri­fiant pas tout à l’indi­vidu (liber­ta­risme américain) ou tout à la com­mu­nauté res­treinte à la race ou à la classe (fas­cis­mes et socia­lis­mes réelle­ment exis­tants) que les cri­ti­ques et pra­ti­ques contre la société capi­ta­liste, dans ses formes démocra­ti­ques, peu­vent espérer résoudre l’aporie d’une multiséculaire oppo­si­tion entre indi­vidu et société et l’impasse théorique et poli­ti­que consis­tant à présenter comme une alter­na­tive à l’uni­ver­sa­lité abs­traite rat­tachée aux Lumières et à la Révolu­tion française, centrée sur la liberté, l’égalité et la fra­ter­nité le dévelop­pe­ment actuel des par­ti­cu­la­ris­mes et du rela­ti­visme présentés comme des uni­ver­sels concrets centrés sur l’auto­no­mie, l’équité, la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions.

 

Jacques Wajnsztejn, mars 2010, (repris en mars 2018).



1 – Sur cette période, on peut se repor­ter à Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, L’Harmattan, 2018, (édition revue et complétée).

2 – Le « Travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy est un retour­ne­ment néo-libéral de la for­mule soixante-hui­tarde, plus ou moins d’ori­gine situa­tion­niste (« perdre sa vie à la gagner »), mais le cons­tat est le même : seule compte la thune !

3 – Signe de l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion.

4 – Cf. La valeur sans le tra­vail, vol. 2 de l’antho­lo­gie de la revue Temps cri­ti­ques, L’Harmattan, 1999.

5 – Cf. la nou­velle for­mule média­ti­que et entre­pre­neu­riale de « création de valeur ».

6 – Cf. notre L’évanes­cence de la valeur, L’Harmattan, 2004.

7 – Le mou­ve­ment des par­ti­cu­la­rités ne fait qu’épouser le mou­ve­ment du capi­tal en le transférant de la sphère écono­mi­que à son propre sec­teur, celui de la ges­tion des sub­jec­ti­vités. Là réside la source d’une ten­dance générale à la contrac­tua­li­sa­tion des rap­ports sociaux. Si on considère la loi sur le harcèlement sexuel, on s’aperçoit qu’on n’a pas essen­tiel­le­ment affaire à une mesure de pro­tec­tion par­ti­culière en faveur des femmes, mais à l’édic­tion d’une règle qui doit mettre fin à des rap­ports humains “natu­rel­le­ment” inégaux, afin de les orga­ni­ser selon la loi écono­mi­que et juri­di­que de la propriété privée, ici appliquée sur nos pro­pres corps.

Pour de plus amples dévelop­pe­ments sur la ques­tion on se repor­tera à Jacques Wajnsztejn, Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût, L’Harmattan, 2002 et plus récem­ment, du même auteur : Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme, Acratie, 2013.

8 – Cf. l’arti­cle de Jacques Guigou : « L’ins­ti­tu­tion résorbée », Temps cri­ti­ques, no 12, dis­po­ni­ble ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.....