Notes de lecture sur le livre Le capital comme pouvoir

décembre 2012, Jacques Wajnsztejn



Certaines des thèses du livre de Nitzan et Bichler se rap­­pro­­chent de celles de Temps cri­­ti­­ques et il me semble qu’on s’en aperçoit en lisant mon der­­nier arti­­cle « La com­­mu­­ni­­sa­­tion n’est pas un long fleuve tran­­quille » dans lequel ils sont d’ailleurs cités.

Tout d’abord une critique de la loi de la valeur…

C’est assez logi­­que puis­­que comme moi, ils s’appuient sur le Castoriadis de la période « Cardan » pour cri­­ti­­quer l’écono­­misme de Marx et sa théorie de la valeur. Donc je ne revien­­drai pas ici sur cette cri­­ti­­que puis­­que les références en ques­­tion sont connues, qu’elles pro­­vien­­nent de Castoriadis, de Nitzan-Bichler ou encore de Temps cri­­ti­­ques. Toutefois, un point me pose problème à la lec­­ture du Capital comme pou­­voir et qui est en lien avec la ques­­tion de la valeur, c’est l’appro­­che de la ques­­tion du tra­­vail.

… qui n’éclaire pourtant pas la question du travail et la nécessité de sa critique…

Nos deux auteurs dévelop­­pent une posi­­tion qui serait celle de Castoriadis, à savoir l’auto­­no­­mie pos­­si­­ble des formes de tra­­vail concret par rap­­port au tra­­vail abs­­trait. Le pre­­mier per­­met­­trait une marge de manœuvre néces­­saire à la fois à la bonne marche de l’entre­­prise et à la bonne santé psy­­cho­­lo­­gi­­que et intel­­lec­­tuelle du tra­­vailleur2, alors que le second ne serait que pure acti­­vité sociale indifférenciée dans le capi­­ta­­lisme moderne. Mais qu’en est-il réelle­­ment ? La vision domi­­nante en socio­­lo­­gie du tra­­vail, en France du moins, reconnaît une ten­­dance à réduire pro­­gres­­si­­ve­­ment ou mas­­si­­ve­­ment tout tra­­vail com­­plexe à du tra­­vail non qua­­lifié ou déqua­­lifié. C’est aussi ce que mon­­trent, par exem­­ple, les études de Braverman aux États-Unis sur la ques­­tion ; études lar­­ge­­ment repri­­ses en France par des cher­­cheurs « de gauche » comme Freyssenet et Coriat.

Face à cette posi­­tion, que disent Nitzan et Bichler :

 – premièrement, le « système » ne peut fonc­­tion­­ner avec des indi­­vi­­dus auto­­ma­­tes purs (contra­­dic­­tion entre pas­­si­­vité et acti­­vité, cf. à nou­­veau Chatel, p. 26-30) ;

 – deuxièmement, le tra­­vail qua­­lifié, donc différencié, résiste avec l’arti­­sa­­nat et se développe dans le sec­­teur des NTIC ;

 – troisièmement, la plu­­part des pro­­duits fabriqués contien­­nent du tra­­vail qua­­lifié3. Cela jus­­ti­­fie­­rait, au niveau théorique leur cri­­ti­­que de la loi de la valeur parce que toutes les formes de tra­­vail concret ne sont pas assi­­mi­­la­­bles à du tra­­vail abs­­trait, tout le tra­­vail n’est pas non plus déqua­­lifié, ce qui fait qu’on ne peut quan­­ti­­fier des valeurs qui n’ont pas d’unité de mesure. Mais cela jus­­ti­­fie­­rait aussi, au niveau poli­­ti­­que, le main­­tien d’une pers­­pec­­tive cas­­to­­ri­­dienne de « ges­­tion ouvrière », à condi­­tion que ce terme soit étendu à l’ensem­­ble du sala­­riat, sur­­tout si cela est combiné avec la vision gor­­zienne d’un résidu incom­­pres­­si­­ble de tra­­vail hétéronome à se par­­ta­­ger entre tous.

Cette pers­­pec­­tive ne me convient pas car elle ne tient pas compte de plu­­sieurs choses :

 – tout d’abord, que la révolu­­tion du capi­­tal induit de par sa dyna­­mi­­que propre, une révolu­­tion anthro­­po­­lo­­gi­­que. Ce bou­­le­­ver­­se­­ment de l’homme comme être générique avait déjà été signalé par Pasolini en 19754, mais aussi antérieu­­re­­ment, par Castoriadis lui-même, certes sous d’autres mots, quand il dit que la dyna­­mi­­que du capi­­tal a liquidé les ancien­­nes figu­­res archétypa­­les (Weber) qui ont conduit à la matu­­rité capi­­ta­­liste. Elles sont donc périmées ces figu­­res du fonc­­tion­­naire webe­­rien, de l’entre­­pre­­neur schum­­pe­­te­­rien… et du « bon tra­­vailleur » sur lequel on peut comp­­ter… pour après la révolu­­tion5. Ce tra­­vailleur conçu sur le modèle de l’ouvrier-arti­­san est désor­­mais devenu introu­­va­­ble autre­­ment que sous la figure dégradée mais popu­­laire du « plom­­bier polo­­nais » ;

 – ensuite, qu’il ne s’agit pas de res­­tau­­rer une pri­­mauté du tra­­vail concret qui ne serait pas capi­­ta­­liste parce que com­­pre­­nant une part irréduc­­ti­­ble à la domi­­na­­tion. Une telle ten­­ta­­tive serait vouée à l’échec — même s’il y a aujourd’hui, par la force des choses, plus de vols que de per­­ru­­que et que les sta­­tis­­ti­­ques mon­­trent que la part de « tra­­vail pres­­crit » sur l’ensem­­ble du temps de tra­­vail aug­­mente, sauf pour la mino­­rité des emplois très qua­­lifiés — car ces pra­­ti­­ques sin­­gulières de tra­­vail ne chan­­gent rien à la nature du tra­­vail, c’est-à-dire une forme aliénée de l’acti­­vité générique des femmes et des hommes. En privilégiant l’aliénation du tra­­vailleur dans la divi­­sion diri­­geants/exécutants par rap­­port à l’exploi­­ta­­tion et la loi de la valeur, Castoriadis a voulu remet­­tre de la poli­­ti­­que dans une théorie par trop déter­­mi­­niste et objec­­ti­­viste, mais cette « avancée » cri­­ti­­que est bloquée par une vision anthro­­po­­lo­­gi­­que du tra­­vail Castoriadis cri­­ti­­que la loi de la valeur, la « valeur-tra­­vail », mais pas le tra­­vail comme valeur6. Comme ce tra­­vail s’effec­­tue dans l’entre­­prise, celle-ci devient une sorte de sanc­­tuaire qui s’auto­­no­­mise du capi­­tal à partir du moment où on se centre sur le tra­­vail et l’expérience de la col­­lec­­ti­­vité. Cela l’amène à isoler le procès de tra­­vail du procès de pro­­duc­­tion et à séparer le pôle tra­­vail du pôle capi­­tal comme si ce der­­nier était un extérieur, quel­­que chose de sura­­jouté dont on pour­­rait se passer. Le lieu de tra­­vail est le lieu de « l’expérience ouvrière » liée à la fois à la pro­­fes­­sion­­na­­lité au tra­­vail (c’est donc une vision extrêmement datée puis­­que le procès de pro­­duc­­tion n’a arrêté depuis de sup­­pri­­mer les métiers et les qua­­li­­fi­­ca­­tions pour tout recou­­vrir par la notion vague de compétence7) et aux luttes com­­mu­­nes dans l’usine. À cette aune il devient dif­­fi­­cile de com­­pren­­dre la dyna­­mi­­que de la capi­­ta­­li­­sa­­tion qui pousse à sub­s­ti­­tuer tou­­jours plus de capi­­tal fixe (machi­­nes) au tra­­vail ou alors il faut reconnaître que le procès de tra­­vail est inclus dans quel­­que chose qui le dépasse, c’est-à-dire un procès de pro­­duc­­tion avec ce qui en découle du point de vue des pers­­pec­­ti­­ves : la ges­­tion ouvrière (enten­­due au sens large car la com­­po­­si­­tion ouvrière s’est trans­­formée et la pers­­pec­­tive d’ensem­­ble est celle d’une révolu­­tion à titre humain et non plus celle de la révolu­­tion prolétarienne) ne ferait que se sub­s­ti­­tuer à une ges­­tion capi­­ta­­liste, mais n’appor­­te­­rait pas de chan­­ge­­ment de nature du « système8 ». Le tra­­vail res­­te­­rait pres­­crit par sa posi­­tion dominée face à la posi­­tion domi­­nante du capi­­tal fixe et à une pro­­duc­­tion imposée et inchangée qu’il ne s’agit vrai­­ment pas de « gérer », L’usine est perçue comme un ter­­ri­­toire neutre à conquérir9. Cette pers­­pec­­tive me paraît faible par rap­­port à celle que tra­­cent les opéraïstes ita­­liens des Quaderni rossi à la même époque avec les thèses de Panzieri sur la nature capi­­ta­­liste de la révolu­­tion tech­­no­­lo­­gi­­que en cours. Pourtant les deux grou­­pes entre­­te­­naient des rap­­ports via D. Montaldi qui anime Unità Proletaria à Cremone.

… car « l’expérience ouvrière » est devenue négative.

C’est que la pers­­pec­­tive de SoB est encore celle de l’affir­­ma­­tion du tra­­vail même si ce n’est plus celle de l’affir­­ma­­tion d’une classe, le prolétariat. L’expérience ouvrière est lar­­ge­­ment posi­­tivée comme base et contenu du socia­­lisme à venir.

C’est ce que je récuse. Le lieu de tra­­vail peut bien rester un lieu de lutte, cela n’en fait pas une com­­mu­­nauté de lutte. C’est à la limite une com­­mu­­nauté du tra­­vail qui lie d’ailleurs diri­­geants et dirigés, mais quand une com­­mu­­nauté de lutte s’exprime à un haut niveau d’anta­­go­­nisme elle ne peut être confon­­due avec la com­­mu­­nauté du tra­­vail ou alors quand cette unité se réalise, c’est qu’elle est aussi la limite de la lutte.

C’est ce qui est arrivé je pense pen­­dant la grande grève chez Lip. Cette grève est remar­­qua­­ble parce qu’elle cor­­res­­pond jus­­te­­ment à la fin d’une époque où pou­­vait encore être pensée et réalisée cette unité. La for­­mule « les Lip », mélange d’auto-appel­­la­­tion et d’impo­­si­­tion média­­ti­­que résume à la fois l’inten­­sité de la lutte d’usine centrée sur le tra­­vail et un ter­­rain (l’entre­­prise) qui se dérobe à elle. Ce mou­­ve­­ment n’a fait que s’ampli­­fier depuis avec la res­truc­­tu­­ra­­tion des lieux de pro­­duc­­tion, le démantèlement des « for­­te­­res­­ses ouvrières », la mise en réseau des entre­­pri­­ses, les déloca­­li­­sa­­tions et la mon­­dia­­li­­sa­­tion.

L’expérience ouvrière est deve­­nue négative dès la fin des années 1960 et pen­­dant les années 1970, comme on a pu le voir, par exem­­ple dans les luttes de la jeu­­nesse ouvrière en France et en Italie par­­ti­­culièrement. On y trou­­vait déjà une vérita­­ble aver­­sion pour cette expérience d’usine et pour le tra­­vail en général, celle qui habite encore plus aujourd’hui les jeunes générations issues des cou­­ches popu­­lai­­res parce qu’ils ne peu­­vent même plus servir à une armée indus­­trielle de réserve et ils ont donc tôt fait d’endos­­ser les habits des ancien­­nes « clas­­ses dan­­ge­­reu­­ses10 ».

Cette expérience négative est plutôt confirmée par les com­­mu­­nautés de lutte qui conti­­nuent à se former de façon spo­­ra­­di­­que ici et là. Les grèves des­­pe­­ra­­dos du tour­­nant des années 2000 (Cellatex, Kronenbourg, Bertrand-Faure) ou plus récem­­ment chez Continental pren­­nent des formes vio­­len­­tes ou de rup­­ture avec la tra­­di­­tion ouvrière parce qu’elles ren­­dent compte non pas du refus de mau­­vai­­ses condi­­tions de tra­­vail, de l’exploi­­ta­­tion au tra­­vail par les caden­­ces infer­­na­­les, de mau­­vai­­ses condi­­tions de salai­­res, mais d’une expul­­sion de force de tra­­vail du procès de pro­­duc­­tion.

Ces condi­­tions de tra­­vail peu­­vent bien sûr encore représenter des condi­­tions réelles, mais ce n’est plus cela qui est en ques­­tion. Les salariés vivent direc­­te­­ment le pro­­ces­­sus d’ines­­sen­­tia­­li­­sa­­tion de la force de tra­­vail dans la valo­­ri­­sa­­tion, la perte de cen­­tra­­lité du tra­­vail dans la capi­­ta­­li­­sa­­tion, la perte de cen­­tra­­lité du lieu stric­­te­­ment pro­­duc­­tif au sens tra­­di­­tion­­nel du terme quand ils s’éton­­nent qu’une entre­­prise qui fait des bénéfices puisse fermer.

 

[J’ouvre ici une parenthèse sur la ques­­tion de « l’expérience ouvrière ». La notion a quand même une drôle d’his­­toire et s’il est logi­­que d’en parler comme une des thèses de SoB, elle n’en a pas moins été une source de conflit à l’intérieur de la revue. En effet, son ori­­gine vient de Claude Lefort pour qui la classe ne peut pas être définie de façon objec­­tive (la « classe en soi » de Marx, une catégorie sociale pour les socio­­lo­­gues) et encore moins de façon essen­­tia­­liste (la mis­­sion révolu­­tion­­naire de la classe : « le prolétariat est révolu­­tion­­naire ou il n’est rien »). Pour Lefort, elle ne peut l’être que par sa pra­­ti­­que au tra­­vail et plus lar­­ge­­ment son rap­­port au monde. La classe est donc un vérita­­ble sujet qui n’a besoin ni de pro­­gramme à définir à l’avance ni d’orga­­ni­­sa­­tion d’avant-garde. Tout par­­tira donc de « l’expérience ouvrière ».

Castoriadis (Chaulieu) oppose à la thèse de Lefort, les thèses de 1949 sur la nécessité du parti révolu­­tion­­naire11. Position qu’il conti­­nuera à défendre en 1954 dans sa polémique avec Pannekoek autour de la ques­­tion des conseils ouvriers. Mais à l’époque, la posi­­tion de Lefort sur l’expérience ouvrière est encore forte parce que son sub­­jec­­ti­­visme trouve son objec­­ti­­vité dans le dévelop­­pe­­ment de la classe ouvrière en tant que catégorie du capi­­tal — si ce n’est en tant que force révolu­­tion­­naire — et que le procès de pro­­duc­­tion reste encore clas­­si­­que, caractérisé essen­­tiel­­le­­ment par l’exten­­sion pro­­gres­­sive de l’OST et du for­­disme des années 1920-1930 ; par contre la posi­­tion de Chaulieu est toute théorique et reste au niveau de la pétition de prin­­cipe. Il n’y a pas de parti révolu­­tion­­naire et d’ailleurs son heure n’a pas encore sonné. L’arrivée de D. Mothé ouvrier chez Renault et qui par­­ti­­cipe au jour­­nal d’usine Tribune ouvrière avec d’autres oppo­­si­­tion­­nels à la ligne syn­­di­­cale cégétiste et sta­­li­­nienne (Bois lié au groupe Barta de Voix ouvrière qui devien­­dra plus tard Lutte ouvrière), donne de la vigueur à l’idée d’expérience ouvrière, mais elle ne satis­­fait pas complètement le groupe qui juge bon de créer le men­­suel Pouvoir ouvrier (1958), sorte de synthèse entre un jour­­nal d’usine et une revue poli­­ti­­que.

Si l’idée d’expérience ouvrière per­­siste au moins jusqu’à la scis­­sion de 1958 et au départ de la ten­­dance Lefort-Simon, elle semble dis­­paraître ensuite… jusqu’à ce que Castoriadis (Cardan) la reprenne à son compte à partir du no 31 de 1961 et son arti­­cle « Le mou­­ve­­ment révolu­­tion­­naire sous le capi­­ta­­lisme moderne » (p. 52-53). Il y énonce que la contra­­dic­­tion n’est pas entre capi­­tal et tra­­vail, mais entre pro­­duc­­tion et tra­­vail, comme si la pro­­duc­­tion ce n’était pas le capi­­tal. En fait sa posi­­tion nou­­velle pro­­vient de son aban­­don de la théorie de la valeur en tant qu’ana­­lyse quan­­ti­­ta­­ti­­viste de répar­­ti­­tion de la richesse. La contra­­dic­­tion capi­­tal/tra­­vail peut donc être sur­­montée par l’avènement d’une société de consom­­ma­­tion qui permet de sur­­mon­­ter les crises capi­­ta­­lis­­tes sans qu’il y ait de crise finale. Par contre la contra­­dic­­tion entre domi­­na­­tion capi­­ta­­liste et nécessité pour cette dernière d’action­­ner le tra­­vail pour son propre compte, ne peut être levée autre­­ment que par une révolu­­tion menant à la ges­­tion ouvrière, ce der­­nier terme devant être élargi aux tech­­ni­­ciens et employés comme le mon­­trent les arti­­cles de S. Chatel dans les der­­niers numéros de la revue.

Le problème, c’est que la redécou­­verte par Castoriadis d’une idée ancienne peut sem­­bler assu­­rer une conti­­nuité théorique, mais dans des condi­­tions qui ont changé. Le procès de pro­­duc­­tion s’est en partie trans­­formé, les catégories ouvrières et le sala­­riat aussi. L’intégra­­tion de la techno-science au procès de pro­­duc­­tion pose la ques­­tion de la pos­­si­­bi­­lité de sa « récupérabi­­lité ». Le dis­­cours de Castoriadis reste encore indus­­tria­­liste et pro­­gres­­siste]

Il n’existe plus de travail et d’utilité que pour le capital

Revenons main­­te­­nant à nos deux auteurs et au livre Le capi­­tal comme pou­­voir, ce qui m’oblige à faire un peu de « théorie ». Il me semble que leur posi­­tion est liée à leur défini­­tion unilatérale du tra­­vail abs­­trait comme tra­­vail phy­­sio­­lo­­gi­­que ou tra­­vail en général qui pro­­dui­­rait de la valeur d’échange (charge négative) par oppo­­si­­tion à un tra­­vail concret (qu’il soit qua­­lifié ou non qua­­lifié) qui pro­­dui­­rait de la valeur d’usage (charge posi­­tive), oubliant alors le second aspect de la défini­­tion du tra­­vail abs­­trait chez Marx, à savoir son caractère socia­­lisé spécifi­­que dans le tra­­vailleur col­­lec­­tif du capi­­ta­­lisme.

Ce qui m’apparaît ici mal dégagé c’est ce que Marx vou­­lait dire par tra­­vail phy­­sio­­lo­­gi­­que, à savoir un moment humain — malgré tout — dans l’aliénation… qui peut per­­met­­tre de dépasser et même d’abolir le tra­­vail comme sépara­­tion de l’acti­­vité humaine et de la domi­­na­­tion. En res­­tant bloqué sur les valeurs d’usage on va dans l’impasse car la domi­­na­­tion réelle du capi­­tal12 a rendu cadu­­que la dis­­tinc­­tion valeur d’usage/valeur d’échange et vaine les dis­­cus­­sions autour de l’utilité de tel ou tel tra­­vail13.

Si l’erreur des marxis­­tes — même des « meilleurs » — est de réduire le tra­­vail concret au tra­­vail abs­­trait, il ne s’agit pas de faire l’inverse. Le tra­­vail socia­­lisé par le capi­­tal est du tra­­vail abs­­trait/concret et c’est cette double nature pro­­pre­­ment capi­­ta­­liste du tra­­vail qui permet de com­­pren­­dre le procès d’abstraïsation du tra­­vail, c’est-à-dire une forme de socia­­li­­sa­­tion supérieure — par exem­­ple dans le gene­­ral intel­­lect — mais qui échappe encore plus aux tra­­vailleurs parce que cette intel­­li­­gence col­­lec­­tive se réfugie dans le capi­­tal fixe14.

Contrairement à ce que pen­­sent les néo-opéraïstes autour de Negri, il ne suf­­fira pas de s’empa­­rer du com­­man­­de­­ment du gene­­ral intel­­lect. Cette intel­­li­­gence col­­lec­­tive n’est pas uti­­li­­sa­­ble telle quelle. Elle n’est pas que le pro­­duit d’une sépara­­tion entre diri­­geants et exécutants, elle est aussi le pro­­duit de la domi­­na­­tion d’un rap­­port social et poli­­ti­­que.

Un procès de totalisation du capital…

Nitzan et Bichler affir­­ment aussi un procès de tota­­li­­sa­­tion du capi­­tal ren­­dant inadéquate la divi­­sion ancienne entre des frac­­tions du capi­­tal qui s’oppo­­se­­raient. Une banque ou un marché finan­­cier peu­­vent reti­­rer leur confiance à une entre­­prise, mais com­­ment une hol­­ding peut-elle reti­­rer sa confiance aux unités de pro­­duc­­tion qu’elle cha­­peaute ? Totalisation qui rend cadu­­que aussi les dis­­tinc­­tions entre capi­­tal nomi­­nal et capi­­tal fictif, entre capi­­tal pro­­duc­­tif/tra­­vail pro­­duc­­tif d’un côté et capi­­tal impro­­duc­­tif/tra­­vail impro­­duc­­tif de l’autre.

Nitzan-Bichler cri­­ti­­quent aussi Braudel et Castoriadis pour leur dis­­tinc­­tion stricte entre écono­­mie de marché et capi­­ta­­lisme comme si les deux étaient antithétiques. Leur cri­­ti­­que de Braudel (p. 564) recoupe exac­­te­­ment la notre (cf. Temps cri­­ti­­ques, no 15, p. 15). Si l’erreur de Braudel paraît compréhen­­si­­ble puis­­que ses efforts pour synthétiser les moments de la dyna­­mi­­que ori­­gi­­nelle du capi­­ta­­lisme selon trois niveaux l’amènent à cloi­­son­­ner ces niveaux parce que la période his­­to­­ri­­que étudiée est caractérisée par un dévelop­­pe­­ment très inégal des différentes zones, il est sur­­pre­­nant de lire sous la plume de Castoriadis : « Là où il y a le capi­­ta­­lisme, il n’y a pas de marché ; et là où il y a marché, il ne peut pas y avoir capi­­ta­­lisme » (Quelle démocra­­tie ?, Seuil, 1998, vol. VI des Carrefours du laby­­rin­­the) alors que Castoriadis parle du « capi­­ta­­lisme moderne » (le titre de son arti­­cle du no 31 l’indi­­que très clai­­re­­ment).

Je n’ai pas le texte sous les yeux, mais je ne serais pas étonné que l’interprétation qu’en don­­nent Nitzan-Bichler soit fausse car dans la cita­­tion en ques­­tion, Castoriadis peut très bien avoir voulu dire que dans le capi­­ta­­lisme il n’y a pas d’écono­­mie de marché… contrai­­re­­ment à ce qu’on nous dit, mais seu­­le­­ment un marché qui ne fonc­­tionne pas essen­­tiel­­le­­ment sur les prin­­ci­­pes de la concur­­rence par­­faite. Il aurait voulu signi­­fier par là qu’il s’oppose à une concep­­tion libérale du marché qui exclut les rap­­ports de force et de pou­­voir pour privilégier l’har­­mo­­nie des intérêts à tra­­vers la « main invi­­si­­ble du com­­mis­­saire pri­­seur15 ».

… qui a pour but la capitalisation et la puissance

Un concept impor­­tant est égale­­ment développé dans ce livre, celui de « capi­­ta­­li­­sa­­tion » ; concept qui se soucie moins d’une ori­­gine du capi­­tal nichée dans le tra­­vail, la valeur ou le profit, mais bien plus d’un résultat et d’un but : les flux finan­­ciers. La capi­­ta­­li­­sa­­tion, c’est la capa­­cité d’un « système » à tout trans­­for­­mer en flux finan­­ciers ou monétaires16. « Cette capi­­ta­­li­­sa­­tion n’est pas connectée à la réalité, elle est la réalité » (p. 313), écri­­vent les deux auteurs. Cela recoupe notre notion de « société capi­­ta­­lisée ». Toutefois, j’aperçois une différence d’appro­­che dans le fait qu’ils font partir la capi­­ta­­li­­sa­­tion, définie comme capa­­cité du capi­­tal à tout trans­­for­­mer en flux finan­­ciers, d’une tech­­ni­­que comp­­ta­­ble qui est celle de « l’actua­­li­­sa­­tion » et répond au prin­­cipe selon lequel la capi­­ta­­li­­sa­­tion doit être fondée sur la recher­­che de reve­­nus poten­­tiels nou­­veaux plutôt que sur un calcul de coûts « réels17 ». Cela permet ensuite de réaliser le pro­­ces­­sus de cap­­ta­­tion de riches­­ses. En effet, dans ma ten­­ta­­tive pour saisir la dyna­­mi­­que actuelle du capi­­tal, je pars plutôt du pro­­ces­­sus de domi­­na­­tion qui permet le cap­­tage et trouve tout au long de l’his­­toire du capi­­tal ses tech­­ni­­ques appro­­priées : hier la lettre de crédit et l’emprunt royal, le capi­­tal fictif des premières sociétés par actions, aujourd’hui, les effets de levier du crédit, les hedge funds, les sociétés de capi­­tal-risque et les pro­­duits dérivés.

… à travers le nouveau rôle de l’État

La posi­­tion de Nitzan-Bichler sur les rap­­ports entre capi­­tal et État est égale­­ment proche de la mienne puisqu’ils avan­­cent l’idée d’un « État de capi­­tal » qui s’oppose aussi bien à la vision libérale d’une oppo­­si­­tion entre capi­­tal et État qu’à la vision marxiste d’une complémen­­ta­­rité et in fine, de sou­­mis­­sion de l’État par rap­­port au capi­­tal (l’État du capi­­tal). Mais je préfère parler d’une « inhérence » entre capi­­tal et État moderne ou encore d’une sym­­biose. Une nuance tou­­te­­fois, quand nos deux cri­­ti­­ques par­­lent de l’État on a un peu l’impres­­sion qu’il s’agit d’un État intem­­po­­rel. Ces formes et son rôle ne sont pas spécifiées et dis­­tinguées. Certes on peut penser qu’ils par­­lent de l’État dans sa forme moderne à partir du XVIe-XVIIe siècle, donc celui qu’ana­­lyse aussi Braudel, mais il y a de fortes différences entre les cités-États de l’époque ouver­­tes vers l’extérieur et la cap­­ta­­tion puis les grands États-nations qui vont dévelop­­per une pro­­duc­­tion en direc­­tion de marchés intérieurs et une idéologie natio­­nale qui n’empêche tou­­te­­fois pas l’impéria­­lisme et enfin les États actuels struc­­turés au sein de réseaux glo­­ba­­lisés. Si toutes ces formes ont accom­­pagné le dévelop­­pe­­ment du capi­­tal, elles ne sont pas toutes dans le même rap­­port avec lui.

 

Mais il y a aussi, entre eux et nous, des interprétations différentes et des oppo­­si­­tions.

Ils ont ten­­dance à ne voir le capi­­tal que sous deux angles : une représen­­ta­­tion sym­­bo­­li­­que du pou­­voir d’un côté, une mégama­­chine sociale de l’autre alors qu’il opère aussi comme une accu­­mu­­la­­tion de mar­­chan­­di­­ses, qu’il cons­­ti­­tue une forme de rap­­port social entre capi­­tal et tra­­vail comme il est cou­­tume de l’admet­­tre, mais aussi qu’il se déploie en tant que « civi­­li­­sa­­tion matérielle » (Braudel) des indi­­vi­­dus de la société capi­­ta­­lisée.

S’il y a représen­­ta­­tion sym­­bo­­li­­que, elle semble pour eux être davan­­tage centrée sur la notion de « valeur » que sur celle de « capi­­tal », grâce à la polysémie du pre­­mier terme. L’oubli du rap­­port social me paraît d’autant plus gênant qu’on dis­­tin­­gue mal, alors, com­­ment s’exerce cette dyna­­mi­­que du capi­­tal et com­­ment opèrent les rap­­ports de force qui agis­­sent en son sein. Le capi­­tal apparaît comme pur pou­­voir de domi­­na­­tion et non comme rap­­port de dépen­­dance récipro­­que entre les clas­­ses, grou­­pes, indi­­vi­­dus. Les indi­­vi­­dus ne sont pas actifs/pas­­sifs qu’au tra­­vail, ils le sont dans tous leurs actes au sein de la société capi­­ta­­lisée. C’est ce qui permet de com­­pren­­dre la domi­­na­­tion autre­­ment que comme sou­­mis­­sion dis­­ci­­pli­­naire ou bien sou­­mis­­sion volon­­taire.

… sans que l’on perçoive leur positionnement politique.

Les auteurs par­­lent de « logi­­que poli­­ti­­que » du capi­­tal en se référant à Marx, mais on ne voit pas de quel point de vue poli­­ti­­que ils par­­lent, eux. Ce problème surgit fréquem­­ment quand on insiste sur la notion de classe diri­­geante… et qu’on ne dit rien sur les rap­­ports entre diri­­geants et dirigés… ni sur les luttes. Il y a peut être du Castoriadis là-des­­sous, mais un Castoradis démili­­tan­­tisé18.

Cette notion de « classe diri­­geante » n’est pas non plus clai­­re­­ment dis­­tinguée d’une autre notion utilisée par eux, celle de « capi­­tal domi­­nant ». Celui-ci est perçu comme cons­­titué par les gran­­des firmes, les gou­­ver­­ne­­ments, cer­­tai­­nes ins­­ti­­tu­­tions inter­­na­­tio­­na­­les, ce que cer­­tains auteurs appel­­lent l’hyper-capi­­ta­­lisme (Dockès, Attali) ou le capi­­ta­­lisme du sommet (Braudel) et que nous avons caractérisé comme le niveau 1 de la société capi­­ta­­lisée. Mais jus­­te­­ment, ce niveau ne cor­­res­­pond pas à une classe ni à une vision unifiée et stratégique, même s’il s’y expri­­ment des concepts com­­muns comme ceux de « gou­­ver­­nance » et autres. Il est quand même très dif­­fi­­cile de faire entrer un oli­­gar­­que russe, un haut membre du PC chi­­nois, un diri­­geant de la FED ou du FMI, le baron Seillères, Bill Gates, la Bundesbank, F. Chérèque et N. Notat et les gran­­des ONG pour ne citer que ces exem­­ples, dans la même « classe19 ». 

Leur cri­­ti­­que (sou­­vent à juste titre) de cer­­tai­­nes bases de la cri­­ti­­que marxiste de l’écono­­mie poli­­ti­­que sous prétexte qu’elles ne sont pas « réfuta­­bles » (au sens de Popper) me semble très dis­­cu­­ta­­ble20 et amène nos auteurs à privilégier ce qui est quan­­ti­­fia­­ble (le prix) alors qu’ils font pour­­tant la cri­­ti­­que des concep­­tions quan­­ti­­ta­­ti­­ves et sub­s­tan­­tiel­­les de la valeur. Il me semble qu’il y a là une influence non assumée de l’école néo-clas­­si­­que et sur­­tout de tout le fonc­­tion­­ne­­ment actuel de la science écono­­mi­­que anglo-saxonne domi­­nante21.

Si nous privilégions aujourd’hui une ana­­lyse par les prix, ce n’est pas prin­­ci­­pa­­le­­ment parce qu’ils sont cal­­cu­­la­­bles et « vrais », mais parce qu’ils sont un moyen d’enle­­ver le voile de la valeur et donc d’être une arme pour les luttes.

 

Cette absence de posi­­tion­­ne­­ment poli­­ti­­que clair me semble induite par une confu­­sion.

Alors qu’ils par­­lent pour­­tant d’uni­­fi­­ca­­tion du capi­­tal et de l’impos­­si­­bi­­lité à main­­te­­nir des champs étan­­ches de pou­­voir entre frac­­tions du capi­­tal, leur insis­­tance sur la notion de « propriété absente », reprise de T. Veblen, les amène à conce­­voir une oppo­­si­­tion entre ces propriétaires absents (fonds de pen­­sion, action­­nai­­res, inves­­tis­­seurs ins­­ti­­tu­­tion­­nels, bénéficiai­­res de stocks options) et les mana­­gers, les pre­­miers orga­­ni­­sant fina­­le­­ment un sabo­­tage indus­­triel — là encore l’idée est reprise de Veblen… et donc relève d’une toute autre époque, ce que semble par­­fois oublier nos auteurs — pour accroître non pas une accu­­mu­­la­­tion et une crois­­sance générale, mais une capi­­ta­­li­­sa­­tion différen­­tielle (cf. p. 394). On est alors pas très loin de retrou­­ver une oppo­­si­­tion entre pro­­duc­­teurs de riches­­ses d’un côté et un pou­­voir réduit à la puis­­sance de cap­­ta­­tion de la finance de l’autre, ce qui ne semble pas pour­­tant cor­­res­­pon­­dre à la posi­­tion glo­­bale des auteurs. En tout cas c’est beau­­coup moins net que chez quelqu’un comme Paul Jorion qui développe à peu près le même argu­­ment dans son der­­nier livre L’agonie du capi­­tal (Odile Jacob, 2011), mais en sou­­te­­nant une posi­­tion poli­­ti­­que clai­­re­­ment anti-libérale et non pas une posi­­tion anti-capi­­ta­­liste qu’on peut sup­­po­­ser être celle de Nitzan et Bichler. Toutefois et pour ter­­mi­­ner encore par Castoriadis, n’y a-il pas dans cette dernière idée de nos deux cri­­ti­­ques, une réminis­­cence des posi­­tions de Castoriadis sur la com­­mu­­nauté du tra­­vail, la pro­­duc­­tion, le « contenu du socia­­lisme », pour nous aujourd’hui cadu­­ques ?

 

Jacques Wajnsztejn

Octobre 2012

 

Notes


1 – Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, Le capi­­tal comme pou­­voir. Une étude de l’ordre et du créordre, Max Milo, 2012.

2 – Ce point est d’impor­­tance dans la nou­­velle orien­­ta­­tion de la revue à partir de la scis­­sion avec Pouvoir Ouvrier. On peut ainsi se repor­­ter à l’arti­­cle de S. Chatel : « Hiérar­­chie et ges­­tion col­­lec­­tive », no 38, p. 26-43 (1964).

3 – J’ai déjà eu cette passe d’armes avec Claude O. et Daniel S-J au sein du réseau Soubis. La dif­­fi­­culté réside dans la méthode : est-ce qu’on tient compte des pro­­por­­tions ou non, est-ce qu’on parle en termes de ten­­dance, etc. ?

4 – Cf. Écrits Corsaires et Lettres luthérien­­nes, Champs-Flammarion.

5 – Il n’est pas ques­­tion de nier le plai­­sir que peu­­vent pro­­vo­­quer la pas­­sion de l’acti­­vité pour les tra­­vaux très qua­­lifiés ou le plai­­sir du tra­­vail bien fait en général. Mais la recher­­che d’un « bon tra­­vailleur » pour les temps futurs d’après la révolu­­tion résonne comme une idéologie, ouvriériste certes, mais idéologie quand même. Et de toute façon, elle réserve bien des déboires à ses par­­ti­­sans. Un exem­­ple frap­­pant nous en est donné par Michael Seidman dans sa bro­­chure Pour une his­­toire de la résis­­tance ouvrière au tra­­vail, Paris et Barcelone pen­­dant le Front popu­­laire français et la révolu­­tion espa­­gnole (1936-1938), Échan­­ges et Mouvement, 2001.

6 – Cette posi­­tion est bien synthétisée dans l’arti­­cle cité de Chatel, p. 37.

7 – Je ne nie pas qu’il existe encore des métiers et qua­­li­­fi­­ca­­tions « poin­­tus » ; je cher­­che juste à dégager le sens général (cf. ma remar­­que à la fin de la note 3).

8 – Daniel Mothé pous­­sera à bout cette logi­­que : d’abord en tant qu’ouvrier chez Renault, puis en tant que res­­pon­­sa­­ble de la CFDT, enfin en tant que conseil d’entre­­prise.

9 – Est-ce une influence loin­­taine de Trotsky qui croyait que l’armée blan­­che pou­­vait deve­­nir rouge ?

10 – Sur cette expérience ouvrière négative, cf. Après la révolu­­tion du capi­­tal, p. 224-225 et la note 125. Cf. aussi « Jeunes en rébel­­lion » dans le no 13 de Temps cri­­ti­­ques. Cette jeu­­nesse en rébel­­lion dont jus­­te­­ment SoB et l’IS avait bien su per­­ce­­voir dès le début des années 1960, le contenu sub­­ver­­sif poten­­tiel.

11 – Le débat a lieu dans le no 10 de Socialisme ou Barbarie en 1952 sous le titre : « Le prolétariat et le problème de la direc­­tion révolu­­tion­­naire ». Il faut remar­­quer que ce débat est biaisé par le fait qu’il ne porte pas sur ce point précis de l’expérience ouvrière, mais sur la ques­­tion de l’orga­­ni­­sa­­tion et acces­­soi­­re­­ment sur celle de la cons­­cience.

12 – Pour une défini­­tion de domi­­na­­tion for­­melle et domi­­na­­tion réelle du capi­­tal, cf. Marx, Le VIe cha­­pi­­tre inédit du capi­­tal et pour notre interprétation sim­­plifiée et résumée, cf. Temps cri­­ti­­ques no 15, note 71, p. 49. Disponible sur le site de la revue : http://temps­­cri­­ti­­ques.free.fr/spip.php?arti­­cle206

13 – Cette dis­­cus­­sion autour de l’utilité est non seu­­le­­ment une tarte à la crème des liber­­tai­­res et de cer­­tains cou­­rants alter­­na­­tifs, mais elle est deve­­nue un sujet de dis­­cus­­sion du style « café du com­­merce » dans lequel s’expri­­ment toutes sortes de juge­­ments sur la réalité du tra­­vail des autres et son « utilité ». C’est un vieux reste de l’idéologie du tra­­vail et plus par­­ti­­culièrement du tra­­vail pro­­duc­­tif, mais aujourd’hui il n’y a d’utilité que celle du capi­­tal, qu’elle s’exprime du point de vue de l’offre (puis­­sance de capi­­ta­­li­­sa­­tion) ou de la demande (puis­­sance de consom­­ma­­tion et de dis­­tinc­­tion).

14 – C’est moins simple pour les NTIC car il y est dif­­fi­­cile de dis­­tin­­guer entre tra­­vail mort et tra­­vail vivant, entre pro­­duc­­teur et consom­­ma­­teur. Qu’est-ce qu’un logi­­ciel par exem­­ple ? C’est une com­­bi­­na­­toire entre les deux : du hard et du soft.

15 – Sur les rap­­ports entre « écono­­mie de marché » et capi­­ta­­lisme on peut se repor­­ter à mon arti­­cle « L’écono­­mie de marché ne représente pas une nou­­velle for­­ma­­tion sociale » (Noir et Rouge, no 30, 1993) et pour une ver­­sion plus complète à L’indi­­vidu et la com­­mu­­nauté humaine, vol I des antho­­lo­­gies de Temps cri­­ti­­ques, L’Harmattan, 1998, p. 320-331. Ce texte n’est pas sur le site et à vrai dire il fau­­drait que je le reprenne en l’intégrant à mes der­­niers dévelop­­pe­­ments publiés dans Après la révolu­­tion du capi­­tal (L’Harmattan, 2007) et dans les numéros 15 et 16 de la revue.

16 – Marx disait déjà : « Constituer du capi­­tal fictif s’appelle capi­­ta­­li­­ser. On capi­­ta­­lise toute recette juri­­di­­que, en la cal­­cu­­lant selon le taux d’intérêt moyen, comme un revenu que rap­­por­­te­­rait un capi­­tal prêté à ce taux » (Œuvres, Gallimard, vol. II, p. 1755). Nitzan et Bichler mon­­trent bien com­­ment à partir de là, Marx se pose la ques­­tion d’une pos­­si­­bi­­lité d’un capi­­tal qui fruc­­ti­­fie tout seul (ibid., p. 1965 et 1973/74) et fina­­le­­ment com­­ment il se pose une ques­­tion fon­­da­­men­­tale aujourd’hui pour com­­pren­­dre la crise actuelle : est-ce que cette pléthore de capi­­tal (capi­­tal por­­teur d’intérêt et capi­­tal-argent) est une manière par­­ti­­culière de poser la crise de sur­­pro­­duc­­tion indus­­trielle (il me semble que c’est actuel­­le­­ment la posi­­tion défendue par l’écono­­miste marxiste F. Chesnais avec qui j’entre­­tiens quel­­ques rap­­ports croisés indi­­rects) où bien s’agit-il à côté de celle-ci, d’un phénomène par­­ti­­cu­­lier ? (ibid., p. 1761).
Marx ne donne pas de réponse. Nitzan, Bichler et moi-même pen­­chons pour la deuxième pos­­si­­bi­­lité, mais sans la mettre en alter­­na­­tive avec la première puis­­que la notion même de sur­­pro­­duc­­tion au sens clas­­si­­que ne nous paraît plus vala­­ble aussi bien dans le cadre de ce que nos auteurs appel­­lent la « capi­­ta­­li­­sa­­tion différen­­tielle » qui amène les gran­­des firmes à s’auto-contrôler en n’exploi­­tant pas toutes leurs capa­­cités ; que dans le cadre de ce que j’appelle pour ma part, une situa­­tion de « repro­­duc­­tion rétrécie ».
Deux exem­­ples de cette « repro­­duc­­tion rétrécie » : en pre­­mier lieu, le mode de crois­­sance par fusions/acqui­­si­­tions qui est devenu domi­­nant par rap­­port à celui de la crois­­sance par inves­­tis­­se­­ments et capi­­taux nou­­veaux ; en second lieu, le côté — certes fon­­da­­men­­tal à court terme, mais périphérique à long terme — des nou­­vel­­les inno­­va­­tions, par­­ti­­culièrement dans les NTIC. Les gains de pro­­duc­­ti­­vité qui en résul­­tent sont négli­­gea­­bles par rap­­port à ceux de la seconde révolu­­tion indus­­trielle. Le pre­­mier point est lar­­ge­­ment développé par Nitzan-Bichler, le second par l’arti­­cle « Quelque chose : quel­­ques thèses sur la société capi­­ta­­liste néo-moderne » de Riccardo d’Este dans le no 8 de Temps cri­­ti­­ques (1995) et repris dans le vol 1 de l’antho­­lo­­gie de la revue : L’indi­­vidu et la com­­mu­­nauté humaine, arti­­cle consul­­ta­­ble sur notre site.
Un autre obs­­ta­­cle à la ten­­dance à la sur­­pro­­duc­­tion est le dévelop­­pe­­ment plus impor­­tant du sec­­teur des moyens de consom­­ma­­tion par rap­­port au sec­­teur des biens de pro­­duc­­tion. C’est là un point développé par Loren Goldner ; cf. dans notre no 15 le dia­­lo­­gue avec lui sur la crise et le capi­­tal fictif, p. 65-74).
Un der­­nier phénomène qui lui aussi contra­­rie la repro­­duc­­tion élargie c’est le flux puis­­sant de liqui­­dités en pro­­ve­­nance des pays émer­­gents (cf. mon arti­­cle du no 15 : « Le cours chao­­ti­­que du capi­­tal » p. 94-95 du numéro 15) qui cor­­res­­pond bien à la pléthore (ou surac­­cu­­mu­­la­­tion) de capi­­tal por­­teur d’intérêt et de capi­­tal-argent dont par­­lait Marx. La repro­­duc­­tion élargie néces­­si­­te­­rait que ces sommes se trans­­for­­ment en inves­­tis­­se­­ments tra­­di­­tion­­nels alors qu’ils ser­­vent à éponger des dettes (américai­­nes par exem­­ple) ou à finan­­cer des pro­­jets somp­­tuai­­res. Reproduction rétrécie disons-nous encore.

17 – Un exem­­ple de tech­­ni­­que d’actua­­li­­sa­­tion se mani­­feste dans le bilan comp­­ta­­ble des ban­­ques. Quand la banque prête de l’argent à une entre­­prise, elle ins­­crit le mon­­tant du prêt en actif alors qu’en toute logi­­que écono­­mi­­que la somme devrait figu­­rer à son passif. Ce dont tient compte la banque ici, c’est uni­­que­­ment de son revenu futur. Tout cela a été théorisé par Irving Fisher au début du XXe siècle, mais une telle hérésie bous­­cu­­lait trop les dogmes écono­­mi­­ques en vigueur à l’époque pour qu’elle soit reconnue immédia­­te­­ment comme une des bases de la nou­­velle dyna­­mi­­que de la domi­­na­­tion réelle du capi­­tal.

18 – En tout cas rap­­ports de force, conflits et luttes sont absents de ce livre d’une fac­­ture qui reste très uni­­ver­­si­­taire.

19 – Ce que nous appe­­lons le niveau 1 regroupe un ensem­­ble de cen­­tres de pou­­voir aux intérêts par­­fois for­­te­­ment diver­­gents même si nombre de leurs diri­­geants sont formés à partir d’un même moule. Paul Jorion, dans sa dernière rubri­­que du jour­­nal Le Monde du 9/10/12, signale trois exem­­ples récents de ces intérêts diver­­gents : un tri­­bu­­nal de Washington a inva­­lidé une mesure prise par la com­­mis­­sion américaine de sur­­veillance du marché des pro­­duits dérivés afin d’éviter une trop grande expo­­si­­tion aux ris­­ques ; l’orga­­nisme mon­­dial fédérant les régula­­teurs natio­­naux du prix des matières premières a dû recu­­ler devant l’alliance de l’OPEP et des gran­­des com­­pa­­gnies pétrolières ; enfin, le régula­­teur des marchés bour­­siers américain n’a pu pren­­dre des mesu­­res visant à empêcher un effon­­dre­­ment du marché des capi­­taux à court terme, un membre de son comité direc­­teur lié à la finance s’y étant opposé. À l’inverse, des allian­­ces entre ces cen­­tres de pou­­voir se tis­­sent aussi sans cesse, comme ceux qui lient les États occi­­den­­taux à leurs « ban­­ques systémiques », les­­quel­­les sont assurées de leur sol­­va­­bi­­lité en cas de coup dur car il s’agit alors « d’intérêt général » !

20 – Je ren­­voie là-dessus à la polémique entre Adorno et Popper sur la « méthode » dans T. Adorno, K. Popper, La que­­relle alle­­mande des scien­­ces socia­­les, Complexe, Bruxelles, 1979.

21 – Cela perce par­­fois dans quel­­ques remar­­ques. Ainsi, à la note 1, p. 153-154, Nitzan-Buchler évoquent la cri­­ti­­que faite à Marx par K. Polanyi à propos de la caractérisa­­tion de la force de tra­­vail comme mar­­chan­­dise. Pour rappel, la force de tra­­vail n’est pas une mar­­chan­­dise pour Polanyi car elle n’est pas pro­­duite spécifi­­que­­ment pour être vendue sur un marché. Ce n’est qu’une mar­­chan­­dise vir­­tuelle ou une « quasi-mar­­chan­­dise ». J’ai d’ailleurs repris cela pour com­­pren­­dre la dyna­­mi­­que du capi­­tal, le dévelop­­pe­­ment de l’État-pro­­vi­­dence, des reve­­nus sociaux, bref, de la « société de consom­­ma­­tion » ; et parallèlement pour dénoncer le caractère absurde des « croyan­­ces » marxis­­tes en une ten­­dance à la paupérisa­­tion abso­­lue ou à la loi d’airain des salai­­res. Or que lit-on dans cette note ? Que l’argu­­ment de Polanyi ne tien­­drait pas parce qu’aujourd’hui beau­­coup de parents cal­­cu­­le­­raient la ren­­ta­­bi­­lité future de leur enfant sur le marché du tra­­vail. Certes, on ne peut pas empêcher des parents d’y penser, mais cet argu­­ment pro­­vient en droite ligne des modélisa­­tions socio-écono­­mi­­ques anglo-saxon­­nes rédui­­sant tous les com­­por­­te­­ments socio­­lo­­gi­­ques à des cal­­culs d’intérêt écono­­mi­­que.
Ceci n’est qu’un petit détail, mais il a son impor­­tance, je crois, pour com­­pren­­dre le contexte d’écri­­ture des auteurs, leur cadre théorique. Mais ce n’est pas le plus impor­­tant. Le plus impor­­tant, pour moi en tout cas, c’est qu’ils sont capa­­bles en une phrase de s’élever bien au-dessus de cela, par exem­­ple en énonçant que le pro­­ces­­sus de capi­­ta­­li­­sa­­tion est bien plus large et donc qu’il englobe le pro­­ces­­sus de mar­­chan­­di­­sa­­tion. Je suis entièrement d’accord avec cette affir­­ma­­tion… qui, du coup, résout la ques­­tion de la vérita­­ble caractérisa­­tion de la force de tra­­vail. L’essen­­tiel devient qu’elle est aujourd’hui capi­­ta­­lisée ; elle n’a donc pas besoin d’être rabaissée au niveau des autres mar­­chan­­di­­ses, quand glo­­ba­­le­­ment, ce qui est capi­­ta­­lisée ce n’est plus exac­­te­­ment de la force de tra­­vail, mais de la « res­­source humaine ».