Dans les rets du RIC

Remarques sur les faiblesses politiques d’une revendication

mars 2019, Temps critiques



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    • Après avoir élargi ses reven­di­ca­tions de départ et continué à refu­ser de négocier, ce der­nier point étant essen­tiel dans le main­tien d’un rap­port de force avec les pou­voirs en place, la dif­fi­culté qu’a le mou­ve­ment à s’étendre sur cette base (voir le caractère éphémère de la jonc­tion du 5 février, l’échec de la liai­son avec le mou­ve­ment lycéen en décembre, le peu d’empres­se­ment qu’ont les habi­tants des ban­lieues à le rejoin­dre), le conduit à se refer­mer sur lui-même dans une reven­di­ca­tion qui fait peut être son ori­gi­na­lité, mais qui n’est que la sienne. Certes, le mou­ve­ment des Gilets jaunes a raison de vou­loir garder son auto­no­mie en se plaçant comme une sorte d’avant-garde de masse de fait (« Tous Gilets jaunes », sous-entendu, nous les gens de peu). Il n’a rien à atten­dre de l’appel tra­di­tion­nel et volon­ta­riste à une « conver­gence des luttes », car c’est quand on agit ensem­ble contre la société capi­ta­liste qu’on converge et non pas en agis­sant séparément d’abord pour conver­ger éven­tuel­le­ment ensuite (cf. le contre-exem­ple des « stylos rouges », à la nota­ble excep­tion de ceux de l’Ille-et-Vilaine). Mais le problème est là. L’avant-garde de masse ne se jus­ti­fie que si elle fait vérita­ble­ment masse, c’est-à-dire si elle est suivie et pas sim­ple­ment par pro­cu­ra­tion, mais sur le ter­rain.

      Or si les pre­miers gestes de recul de Macron et le fait que le mou­ve­ment ait perduré au-delà de la période des fêtes ont été vécus comme une vic­toire, le mou­ve­ment en est objec­ti­ve­ment et sub­jec­ti­ve­ment aujourd’hui à son étiage avec l’impres­sion d’être face à un mur qui ne cède pas. Le risque est d’y répondre non pas en cher­chant à repren­dre l’action directe, même en variant les formes dans un tout ou rien qui peut-être cla­ri­fie­rait ce que veut vrai­ment le mou­ve­ment, mais en cher­chant à tout prix à per­du­rer quitte à plus ou moins s’ins­ti­tu­tion­na­li­ser. En effet, même si le RIC a été présent dès le départ dans les objec­tifs (il n’y a donc pas « ricupération » comme l’ont dit des prétendus radi­caux), la prégnance de plus en plus forte qu’il a prise, depuis quel­ques semai­nes, comme reven­di­ca­tion unique pou­vant plei­ne­ment le satis­faire est sans égale, loin devant l’autre forme d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion ram­pante que cons­ti­tue l’idée du « Vrai débat » en réponse au « Grand débat » de Macron ; une idée qui place le mou­ve­ment dans une contre-dépen­dance à l’égard du pou­voir.

      C’est à ce chan­ge­ment de fusil d’épaule que nous assis­tons depuis quel­ques semai­nes avec parallèlement, un cer­tain recul de l’action directe et des « Macron-démis­sion » puis­que le RIC peut aussi représenter l’espoir d’une loin­taine des­ti­tu­tion du président (et de la présidence pour cer­tains) qui vien­drait rem­pla­cer la croyance un peu écornée en une démis­sion immédiate. Une référence appuyée au RIC qui, pour­tant, ne trouve grâce dans aucune autre frac­tion de la popu­la­tion démunie et tra­vailleuse et qui, par ailleurs, n’est pas vérita­ble­ment discutée, sur le fond, au sein des différents Gilets jaunes. Elle fonc­tionne le plus sou­vent comme une sorte de « sésame ouvre-toi » censé régler tous les problèmes à partir du moment où le RIC serait com­pris par tous après une divul­ga­tion de ses prin­ci­pes (cf. Les « mar­cheurs » du RIC).

      Pour cer­tains mili­tants du RIC, celui-ci serait même tel­le­ment effi­cace qu’il élimi­ne­rait toutes les sour­ces de conflit. Il suf­fi­rait en effet de voter, évitant ainsi tous les trou­bles que représen­tent les mani­fes­ta­tions et les grèves. C’est un fan­tasme bien connu en poli­ti­que : cer­tains pro­ta­go­nis­tes pen­sent que l’on peut couper l’his­toire en deux, ils veu­lent chan­ger les choses pour ne plus avoir à les chan­ger. Le RIC est ici le fétiche de ce fan­tasme. En fait, nombre de Gilets jaunes ne dou­tent pas de l’intel­li­gence de leurs diri­geants poli­ti­ques (ou patro­naux). Ils ne font pas non plus de cri­ti­que de leur exper­tise supposée ; ce qu’ils cri­ti­quent prin­ci­pa­le­ment, c’est que cette intel­li­gence soit mal orientée et pas en direc­tion du « peuple » ou des pau­vres. De ce point de vue, le RIC ne relève que d’un rai­son­ne­ment tech­ni­que (ce serait un outil) de résolu­tion des problèmes et non pas un prin­cipe poli­ti­que de l’iden­ti­fi­ca­tion des problèmes à résoudre. Ainsi, si le peuple peut décider de tout, il faudra aussi qu’il s’appuie sur la compétence (là encore une notion jamais ques­tionnée) d’experts pour le guider dans ses décisions. L’appa­reil d’État est perçu essen­tiel­le­ment comme poli­ti­cien et bureau­cra­ti­que sans que ses fonc­tions poli­ti­ques, admi­nis­tra­ti­ves ou judi­ciai­res soient clai­re­ment iden­tifiées et dis­tinguées. Ainsi, les États-Unis sont-ils par­fois cités en exem­ple parce que les juges sont élus et non pas nommés comme en France, alors pour­tant que cela les trans­forme en objet de luttes poli­ti­ques clientélistes et les expose au pou­voir des lob­bies indus­triels et finan­ciers. Tout ce qui fait l’objet d’un vote semble privilégié comme si celui-ci réglait tous les problèmes parce qu’il serait cons­ti­tuant, légis­la­tif, abro­ga­toire et révoca­toire. (Avec le RIC) « Manifestations et grèves n’auront plus lieu d’être, un vote décidera » comme nous avons pu le lire sur un flyer de présen­ta­tion cir­cu­lant dans le Doubs et le Jura. Bravo la conver­gence !

      Avec le RIC en tête d’affi­che ce serait une cou­pure entre révolu­tion démocra­ti­que et révolu­tion sociale à laquelle on assis­te­rait. Le RIC ne peut en effet rien contre le patro­nat, les licen­cie­ments, la fixa­tion des reve­nus autres que le salaire mini­mum. C’est cette lutte-là qui serait délaissée au profit de la lutte contre la cor­rup­tion, la prévari­ca­tion, le revenu trop élevé des députés, alors que la bande a Macron a été entièrement débauchée du privé et comme la plu­part étaient déjà des « pre­miers de cordée » dans leurs domai­nes res­pec­tifs, ils gagnent plutôt moins en tant que députés et minis­tres ! Ce qui est para­doxal c’est que la cri­ti­que des Gilets jaunes porte fina­le­ment bien plus sur l’ancien per­son­nel poli­ti­que, celui qui fai­sait carrière par la poli­ti­que, que sur le nou­veau qui a pour pro­gramme impli­cite de détruire la poli­ti­que au profit d’une prétendue exper­tise (cf. : l’uti­li­sa­tion des neu­ros­cien­ces pour résoudre les problèmes dans l’Éduca­tion natio­nale).

      Ce qui apparaît ici, c’est la contra­dic­tion entre l’action col­lec­tive des Gilets jaunes et un RIC qui repose sur l’acte indi­vi­duel même s’il est une pro­po­si­tion reprise col­lec­ti­ve­ment. Il n’y aurait même plus besoin d’un iso­loir pour isoler, le clic infor­ma­ti­que suf­fi­rait. Par quel mystère celui qui vote « mal » aujourd’hui votera « bien » demain ? On ne sait pas ; ce qu’on sait seu­le­ment c’est qu’il pourra des­ti­tuer celui pour qui il va voter s’il ne se conduit pas bien, s’il ne res­pecte pas ses enga­ge­ments ou s’il fait des « bêtises ». Et plus générale­ment, la fai­blesse poli­ti­que du RIC c’est, dans ces échan­ges au moins, le fait que le pou­voir lui-même (la ques­tion de la sou­ve­rai­neté, qu’elle soit natio­nale ou popu­laire) n’est pas posée. C’est comme si toute la problémati­que ren­dant pos­si­ble le RIC (l’idée de démocra­tie directe et de contrôle popu­laire immédiat) fai­sait oublier aux Gilets jaunes la nature de l’État qu’ils ont pour­tant décou­vert pen­dant leur mou­ve­ment.

      Le fait que ce sujet ne soit pas abordé a pour corol­laire de ne pas abor­der non plus la ques­tion de la citoyen­neté et sur­tout le sens de celle-ci. Cela saute par­ti­culièrement aux yeux quand on aborde le RIC. La ques­tion du droit de vote n’est abso­lu­ment pas abordée, car elle frac­tion­ne­rait la soli­da­rité des Gilets jaunes à partir du moment où il fau­drait pren­dre une posi­tion sur le qui est citoyen et sur­tout qui ne l’est pas, au risque du désac­cord. Dans les AG, il est ainsi sou­vent néces­saire d’inter­ve­nir déjà pour faire cor­ri­ger l’appel­la­tion « assemblée citoyenne » qui spon­tanément vient sou­vent court-cir­cui­ter celle « d’assemblée popu­laire », mais il faut aussi rap­pe­ler qu’il paraît dif­fi­cile d’être sur un bar­rage ou un rond-point avec un « étran­ger » qui se bat contre l’injus­tice fis­cale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui ! Pourtant la référence à la Révolu­tion française que par­ta­gent nombre de Gilets jaunes devrait ici servir : est citoyen celui qui par­ti­cipe à la révolu­tion (on peut pren­dre ça au sens large de la lutte contre l’ordre en place) quelle que soit sa natio­na­lité. Nous ne savons pas si ça vaut le « Grand débat » ou le « Vrai débat », mais ce qu’il a de sûr, c’est que cela ferait avan­cer le débat et per­met­trait aussi de régler, non pas la « conver­gence des luttes » avec la ban­lieue ou avec les luttes d’entre­prise, mais l’incompréhen­sion qui a régné jusqu’à main­te­nant à propos du RIC.

      Temps cri­ti­ques, le 28 février 2019