Commentaires critiques de : M. Postone, « Histoire et impuissance politique* » et de N. Trenkel, « Séisme sur le marché mondial** »

mai 2012, Jacques Wajnsztejn



Tout d’abord une précision : pour indi­quer qu’il ne s’agit pas là d’une cri­ti­que polémique à outrance contre Postone, je rap­pelle que Temps cri­ti­ques a réalisé la première tra­duc­tion en français d’un de ses ouvra­ges (La logi­que de l’antisémitisme) dans son no 2 de 1990. Il n’en demeure pas moins qu’il me paraît néces­saire de préciser nos diver­gen­ces, l’écho de ses thèses ayant été amplifié, de façon indi­recte, par leur uti­li­sa­tion dans des revues comme Krisis et Exit en Allemagne et dans les ouvra­ges d’A. Jappe en français. D’ailleurs, la plu­part des idées exprimées dans le texte de Trenkle auquel je fais référence dans les remar­ques qui sui­vent se retrou­vent dans le der­nier ouvrage de Jappe (Crédit à mort, Lignes, 2011). La cri­ti­que qui suit, sans volonté de faux amal­game de ma part, concerne quand même ce que l’on peut appe­ler aujourd’hui, un cou­rant.

Moishe Postone : « Histoire et impuissance politique »

Postone met bien en avant la dyna­mi­que du capi­tal, mais il l’assi­mile à une nécessité his­to­ri­que. Ainsi, cette dyna­mi­que ne serait pas insufflée par la dia­lec­ti­que des luttes de classe au moins jusqu’aux dernières gran­des luttes des années 60-70, mais par des nécessités abs­trai­tes1. Au niveau his­to­ri­que, Postone ana­lyse tout d’abord le com­pro­mis for­diste comme résolu­tion de la ten­dance à la surac­cu­mu­la­tion et à la sur­pro­duc­tion et non pas aussi lutte de classe abou­tis­sant à un équi­li­bre des rap­ports de force dans le par­tage de la valeur ajoutée ; puis il ana­lyse le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion/libérali­sa­tion comme une ten­ta­tive de dépasser la même ten­dance à la surac­cu­mu­la­tion dont on trou­ve­rait la preuve dans le fait que les sociaux-démocra­tes ne peu­vent que se ranger aux côté des libéraux parce qu’il n’y aurait pas d’autre alter­na­tive. Deux inci­den­ces impor­tan­tes :

— Postone ne men­tionne pas que ce ren­ver­se­ment de ten­dance est lié à la défaite des prolétaires au cours du der­nier assaut des années 60-70. C’est logi­que puis­que fina­le­ment, lui et tout le cou­rant qui s’en ins­pire, ne se rat­ta­che pas aux luttes du mou­ve­ment ouvrier insuf­fi­sam­ment révolu­tion­naire par nature et développe une vision essen­tia­liste du capi­tal (nous y revien­drons dans la cri­ti­que de l’arti­cle de Trenkle).

— Il n’y a pas pour lui de rup­ture entre la phase des Trente Glorieuses et la phase sui­vante et là encore c’est cohérent avec ses présupposés puis­que le capi­tal est réduit à des catégories (la valeur, la mar­chan­dise, le tra­vail abs­trait), le capi­ta­lisme à des contra­dic­tions inter­nes tou­jours iden­ti­ques (celles du Marx ésotérique : domi­na­tion de la forme-valeur sous les traits du tra­vail abs­trait, aug­men­ta­tion de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal et baisse du taux de profit, dévalo­ri­sa­tion) alors que les contra­dic­tions exter­nes (celles du Marx exotérique : l’anta­go­nisme capi­tal/tra­vail, la ques­tion de la propriété privée des moyens de pro­duc­tion) ne seraient pro­dui­tes que par des occur­ren­ces his­to­ri­ques contin­gen­tes.

Le mou­ve­ment des catégories rem­place le mou­ve­ment prolétarien dans la lignée de ce qu’on pour­rait appe­ler l’idéalisme alle­mand en phi­lo­so­phie. De fait, les contra­dic­tions dis­pa­rais­sent. Le tra­vail n’est pas com­pris comme contra­dic­tion du tra­vail, les limi­tes du mou­ve­ment prolétarien comme contra­dic­tion entre affir­ma­tion du pôle tra­vail (le mou­ve­ment ouvrier et ses orga­ni­sa­tions) et ten­dance à l’auto-négation de la classe (les révoltes et révolu­tions prolétarien­nes). L’his­toire des luttes de clas­ses n’est plus alors une his­toire en marche avec ses rares vic­toi­res et ses trop nom­breu­ses défaites, en fonc­tion de la plus ou moins grande cen­tra­lité du tra­vail dans le procès de pro­duc­tion ou de valo­ri­sa­tion, en fonc­tion de rap­ports de forces fluc­tuants et d’événements his­to­ri­ques. La logi­que du rai­son­ne­ment sup­prime même toute pos­si­bi­lité d’exis­tence d’événements au sens fort du terme. Il n’y a plus qu’une simple « marche de rat­tra­page dans le pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion » pour repren­dre la for­mule de ce cou­rant. Et les événements de Mai 1968 n’auraient fait qu’accélérer cette marche2 !

La dyna­mi­que du capi­tal n’est donc pas une dyna­mi­que sociale au sens où elle serait pro­duc­trice de rap­ports sociaux (ce qu’on a pu appe­ler sans la mythi­fier la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses), mais une dyna­mi­que de struc­ture, une dyna­mi­que de système. Cette idée semble en adéqua­tion avec la concep­tion générale de Postone selon laquelle la dyna­mi­que du capi­tal le porte très net­te­ment à deve­nir une sorte de « capi­tal auto­mate », phénomène que Marx voyait s’ébau­cher dès son époque. Mais alors que comme tou­jours chez Marx cette ten­dance était contrariée par l’exis­tence d’une contre-ten­dance, celle de l’exis­tence d’une lutte de classe, rien ne vient plus la contre­ba­lan­cer chez Postone. Cette posi­tion peut aussi s’expli­quer par une volonté polémique de contrer au niveau théorique les tenants post-moder­nes de l’indéter­mi­na­tion et des nou­vel­les sub­jec­ti­vités. C’est de bonne guerre quand on veut sauver la méthode dia­lec­ti­que, mais cela n’impli­que pas forcément d’avoir à s’appuyer sur un néo-struc­tu­ra­lisme qui ne dit pas son nom (cf. aussi, la note 4 de ma réponse à D. Hoss).

La domi­na­tion du capi­tal étant, pour Postone, une domi­na­tion abs­traite et de plus en plus abs­traite, les formes immédia­tis­tes d’anti­ca­pi­ta­lisme représen­tent des ten­ta­ti­ves de donner une figure concrète à la domi­na­tion abs­traite. Américains et juifs sont alors désignés comme les seuls acteurs de la poli­ti­que inter­na­tio­nale, les pre­miers du fait de leur inter­ven­tion en Afghanistan et en Irak3 et les seconds à cause de la guerre contre les pales­ti­niens et la toute puis­sance d’un capi­tal finan­cier qu’ils représen­te­raient en bonne logi­que antisémite. Les puis­san­ces ou grou­pes dominés n’agi­raient que par réaction, en tant que vic­ti­mes, ce qui les auto­ri­se­raient à employer tous les moyens, y com­pris ceux de la vio­lence puri­fi­ca­trice. Postone se réfère très jus­te­ment à Sorel et à ses Réflexions sur la vio­lence, mais aussi à Fanon et à sa vision d’une vio­lence accou­cheuse d’un homme nou­veau. Mao, Castro, le pol­po­tisme, le Hamas et le Hezbollah étant passés par là, il est aujourd’hui effec­ti­ve­ment dif­fi­cile de trou­ver la moin­dre jus­ti­fi­ca­tion à ce néo-anti-impéria­lisme.

La thèse de Postone n’est pas neuve, mais les récents événements de 2011 qui ont suivi le « prin­temps arabe » auraient plutôt ten­dance à l’inva­li­der. D’ailleurs, sa fixa­tion sur un antisémitisme présumé viscéral et quasi congénital dans les pays arabes est exagérée quand appa­rais­sent de nou­vel­les forces qui ne s’appuient ni sur un natio­na­lisme anti-impéria­liste ni sur un isla­misme conquérant4. Il se passe bien quel­que chose de nou­veau dans cette aire là et, para­doxa­le­ment, cela cor­res­pond à « l’anni­ver­saire » du 11 sep­tem­bre 20015 !

Mais alors que tout le texte est fondé sur l’idée d’une domi­na­tion abs­traite du capi­tal, la conclu­sion géopo­li­ti­que de Postone nous présente une situa­tion de confron­ta­tion entre deux ou trois hégémonies, celle présente des États-Unis et celles poten­tiel­les de l’Europe d’un côté, de la Chine et de l’aire asia­ti­que de l’autre. Si sa cri­ti­que de l’anti-impéria­lisme clas­si­que por­tait sur son inca­pa­cité à dépasser l’oppo­si­tion entre les deux blocs à l’époque de la guerre froide, Postone réintro­duit seu­le­ment une pers­pec­tive cri­ti­que de neu­tra­lité poli­ti­que par rap­port aux nou­vel­les ten­ta­ti­ves d’hégé­monie. C’est bien sûr une évidence poli­ti­que à affir­mer, mais cela ne tient pas assez compte de ce qui est en jeu à l’avenir : si la glo­ba­li­sa­tion, la mise en réseau et la trans­na­tio­na­li­sa­tion du capi­tal d’un côté, le déclin de l’État-nation de l’autre sont des réalités, la ques­tion ne se pose même plus de refu­ser une hégémonie et un adver­saire prin­ci­pal au profit d’un autre moins dan­ge­reux. On le voit aujourd’hui dans les liens indes­truc­ti­bles, au moins à court terme, qui unis­sent les États-Unis et la Chine. Ce que nous avons appelé la restruc­tu­ra­tion en trois niveaux6 échappe à toute caractérisa­tion de la domi­na­tion en termes natio­na­liste ce qui n’exclut pas qu’il puisse se pro­duire des ten­sions repo­sant sur une base natio­nale comme par exem­ple au sein de l’Europe. Mais la glo­ba­li­sa­tion n’est pas qu’un phénomène finan­cier ou même écono­mi­que ; elle est aussi la forme poli­ti­que prise par les différents niveaux de sou­ve­rai­neté. L’unité guerre-paix et ses opérations de police ou d’ingérence huma­ni­taire succède à la poli­ti­que des blocs et à l’époque de l’impéria­lisme.

La domi­na­tion n’est donc pas abs­traite. En effet, si sa ten­dance actuelle à la tota­li­sa­tion (unité pro­duc­tion-cir­cu­la­tion, intégra­tion de toutes les formes de capi­tal au sein de la glo­ba­li­sa­tion et dépas­se­ment de la simple forme financière, etc.) semble faire système et donner l’impres­sion d’une machine impla­ca­ble, elle s’appuie néanmoins sur des forces repérables. Ainsi, les études sur le rôle des firmes mul­ti­na­tio­na­les (FMN) mon­trent que la glo­ba­li­sa­tion a entraîné une forte concen­tra­tion écono­mi­que au sein même de ces FMN (cf. Le Monde de l’écono­mie du 13/09/11) et que les propriétaires de ces entre­pri­ses appar­tien­nent pour les trois-quarts d’entre eux au sec­teur de « l’indus­trie financière ». Ce der­nier terme est à mon avis plus juste pour décrire la situa­tion actuelle que celui de « capi­tal finan­cier » dans la mesure où il rend mieux compte d’une action d’interpénétra­tion plutôt que de domi­na­tion ou de jux­ta­po­si­tion de différents sec­teurs d’acti­vité. À un autre niveau, celui des rela­tions inter­na­tio­na­les on trouve la même interpénétra­tion dans la coopération des États afin d’abou­tir à une « gou­ver­nance glo­bale ».

Norbert Trenkle : « Séisme sur le marché mondial »

Travail abstrait, forme-valeur et valeur-travail

Ce texte est un exem­ple de la dif­fi­culté qu’ont cer­tains marxis­tes cri­ti­ques à aller au bout de leur cri­ti­que ce qui les conduit par­fois à des par­cours cir­cu­lai­res. Trenkle, par exem­ple, dis­tin­gue la forme-valeur de la théorie de la valeur-tra­vail et cri­ti­que la seconde au nom de la première qui serait expli­ca­tive parce que propre au capi­ta­lisme. Mais il en vient de fait à se servir de la seconde pour « prou­ver » la crise d’aujourd’hui qui serait due à une baisse du taux de profit et à la dévalo­ri­sa­tion qui en découle. En effet, com­ment « prou­ver » une baisse du taux de profit et la dévalo­ri­sa­tion, si on ne s’appuie que sur le sujet de la forme-valeur à savoir le tra­vail abs­trait ? Donc retour à la case départ du Marx exotérique, celui du tra­vail pro­duc­tif, de la mar­chan­dise force de tra­vail et de la plus-value, c’est-à-dire celui de la théorie de la valeur-tra­vail. On saute alors d’un Marx à l’autre et on retrouve le Marx ésotérique pour lequel le capi­tal a une essence qui est d’être de la valeur qui s’auto­va­lo­rise. Dit autre­ment, c’est la valeur qui représente un « quasi-sujet ». Mais le capi­tal n’a jus­te­ment pas d’essence et c’est pour cela qu’il a une dyna­mi­que et qu’il pro­duit un rap­port social qui est lui même dyna­mi­que de par l’anta­go­nisme capi­tal/tra­vail dont l’inten­sité est his­to­ri­que­ment varia­ble (la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses). Cela, Trenkle ne peut le reconnaître puisqu’à aucun moment une quel­conque référence est faite aux luttes des années 60-70 et à la défaite de ces luttes qui marque une rup­ture dans le fil rouge des luttes prolétarien­nes. À partir de là, la glo­ba­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion sont vues comme des nécessités inéluc­ta­bles qui s’impo­sent à tous à partir de la crise suscitée par l’accrois­se­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies et non pas le pro­duit de rap­ports de force et de cette défaite.

Ce qui est éton­nant, c’est que ce même dis­cours entre en résonance avec celui du capi­tal tel qu’il s’exprime par la bouche d’un de ses portes paro­les, Pascal Lamy, lorsqu’il met en avant les muta­tions tech­no­lo­gi­ques irréver­si­bles que représen­te­raient « le porte-conte­neur » pétro­lier et Internet.

Trenkle est vic­time ici d’un catas­tro­phisme tech­no­lo­gi­que qui imprègne aussi ce cou­rant à tra­vers une influence des thèses de la revue de L’Encyclopédie de nui­san­ces aujourd’hui dis­pa­rue. Mais la glo­ba­li­sa­tion ce n’est pas inter­net qui n’est qu’un moyen, c’est d’abord la libérali­sa­tion des flux de capi­taux et le dévelop­pe­ment d’un nou­veau marché finan­cier afin de finan­cer la restruc­tu­ra­tion et aussi la puis­sance de la recher­che par des inves­tis­se­ments dans les nou­vel­les tech­no­lo­gies.

Il n’y a aucune fata­lité là-dedans même si bien sûr toutes ces réformes doi­vent res­pec­ter une logi­que du capi­tal. Il y a non seu­le­ment des contrain­tes objec­ti­ves à la restruc­tu­ra­tion (la crise des années 1973-74, la crise du modèle for­diste, la nécessité de passer à une seconde phase plus qua­li­ta­tive de la révolu­tion indus­trielle), mais aussi une opération poli­ti­que et idéolo­gi­que de la part d’un cou­rant néo-conser­va­teur qui s’est orga­nisé depuis la fin des années 70 et cher­che à dévelop­per une nou­velle vision du monde post-bour­geoise à la hau­teur de la Weltanschauung de ses prédéces­seurs bour­geois, à la hau­teur aussi de ses ambi­tions actuel­les de puis­sance.

La cons­truc­tion européenne nous four­ni­rait un exem­ple de cette soi-disant fata­lité his­to­ri­que comme s’il fal­lait oublier aujourd’hui tout ce qu’elle révélait de volonté poli­ti­que hier. Que cette volonté poli­ti­que soit aujourd’hui mal assurée face à des événements tout aussi poli­ti­ques et peu déterminés par la nécessité écono­mi­que que la chute du mur de Berlin est une autre affaire. Mais tout cela ne se fait pas d’un coup et à partir d’une page blan­che.

Capital fictif et « crise financière7 »

Si la notion de capi­tal fictif est avancée, contrai­re­ment à la majo­rité des marxis­tes qui ne la retien­nent pas, c’est pour n’en faire qu’un sous-pro­duit du crédit comme on le retrouve dans la dernière livrai­son d’A. Jappe Crédit à mort et non pas un élément essen­tiel du pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion comme nous avons essayé de le démon­trer dans plu­sieurs ouvra­ges et arti­cles (Après la révolu­tion du capi­tal ; Crise financière et capi­tal fictif  ; un arti­cle sur la crise dans le no 15 de Temps cri­ti­ques). Pour donner un exem­ple, la capi­ta­li­sa­tion action­na­riale des FMN dépasse la valeur matérielle des actifs de ces mêmes entre­pri­ses et cela n’a rien à voir avec une bulle fic­tive ou spécula­tive. Ce qui compte comme valeur c’est ici la capa­cité future de réaliser des pro­fits. Là encore je suis d’accord avec Philippe Riviale quand il dit8 que la valeur s’auto­no­mise quand l’entre­prise se pro­duit elle-même comme valeur et que c’est cette valeur qu’il faut faire croître parce que le capi­tal s’est emparé de la valeur (nous, nous disons : « le capi­tal domine la valeur »), de toutes les valeurs et qu’il y a « évanouis­se­ment » de la valeur (nous disons « évanes­cence »).

Or cette dyna­mi­que du capi­tal l’a conduit à domi­ner la valeur qui devient évanes­cente (cf. notre livre L’évanes­cence de la valeur).

Il n’est donc pas éton­nant que ce capi­tal fictif s’avère un concept ins­ta­ble chez Trenkle. Au début de l’arti­cle, il le définit comme vrai­ment fictif, c’est-à-dire fina­le­ment comme spécula­tif, impro­duc­tif et para­si­taire et il l’oppose même à « l’écono­mie réelle » comme s’il y avait de l’écono­mie irréelle à côté de « l’écono­mie réelle » ! Et malgré tous ses efforts pour se démar­quer idéolo­gi­que­ment de ceux qui assi­mi­lent capi­ta­lisme fictif ou spécula­tif à la finance on ne voit pas bien ce qui le différencie de ceux-ci sauf le fait que dans un deuxième temps (p. 4), il reconnaît à ce même capi­tal fictif un rôle pro­duc­tif ! Ce sur quoi nous sommes d’accord, mais enfin il faut choi­sir ! Ou alors il faut procéder à une nou­velle dis­tinc­tion entre d’un côté, un capi­tal fictif pro­duc­tif comme par exem­ple celui que les ban­ques ou le marché prêtent aux entre­pri­ses pour rendre leurs inves­tis­se­ments réali­sa­bles et ren­ta­bles et de l’autre un capi­tal pure­ment spécula­tif, ren­tier et nui­si­ble. Cela me paraît être une démarche arti­fi­cielle et sur­tout dif­fi­cile à mettre en œuvre parce que ce serait jus­te­ment reve­nir sur un des axio­mes de base de la glo­ba­li­sa­tion qui est de favo­ri­ser par tous les moyens la flui­dité des opérations et la mul­ti­fonc­tion­na­lité des opérateurs. J’en veux pour preuve la dif­fi­culté actuelle qu’ont les États à impo­ser aux ban­ques une telle sépara­tion alors que se sont jus­te­ment eux qui y ont mis fin il y a trente ans9.

On retrouve la même inca­pa­cité à se détacher des tabous du marxisme quand Trenkle comme Jappe dans Crédit à mort en sont encore à invo­quer les mannes du tra­vail pro­duc­tif sans se rendre compte que dans la société capi­ta­lisée tout le tra­vail est devenu pro­duc­tif pour le capi­tal, mais en dehors de sa force créatrice de valeur deve­nue complètement périphérique.

Il ne faut donc pas com­pren­dre le terme de pro­duc­tif comme une exten­sion du terme ori­gi­nel de por­teur de valeur (la pro­duc­tion de plus-value), mais comme le signe que la puis­sance ne se joue plus au niveau du sur­pro­duit. Je cite­rais deux exem­ples qui j’espère seront éclai­rants : C’est New-York qui aimante aujourd’hui (et encore plus depuis 2008 !) la richesse du monde et non pas la Chine et l’Inde ; ce sont les États-Unis et le Japon qui créent le plus d’emplois qui sem­blent inu­ti­les à la crois­sance, la France qui en sup­prime le plus et pour­tant nous ne pou­vons que cons­ta­ter la différence de puis­sance !

Modernisation de rattrapage ou révolution du capital ?

C’est toute l’ana­lyse de l’écono­mie par Trenkle qui est cri­ti­qua­ble. Du point de vue théorique la restruc­tu­ra­tion des années 70 n’est pas vue comme une rup­ture mais sim­ple­ment comme un chan­ge­ment de phase. Du point de vue fac­tuel il fait de la crois­sance de la pro­duc­ti­vité due aux nou­vel­les tech­no­lo­gies un fac­teur de crise alors que la crise des années 70 a été une crise de pro­duc­ti­vité et que les nou­vel­les tech­no­lo­gies n’ont pu par­ti­ci­per au réamorçage de la crois­sance qu’une fois assai­nie la situa­tion des entre­pri­ses et les taux de crois­sance repar­tis à la hausse. Ne per­ce­vant pas la crise comme en même temps un mou­ve­ment de restruc­tu­ra­tion, il ne peut com­pren­dre l’aban­don des poli­ti­ques keynésien­nes (ten­dan­ciel­le­ment infla­tion­nis­tes car repo­sant sur la crois­sance de la demande des entre­pri­ses et des ménages) et jus­te­ment la mise en place des poli­ti­ques anti-infla­tion­nis­tes de la fin des années 70 qui visent, entre autres, le redres­se­ment de la courbe des pro­fits dans le par­tage de la valeur ajoutée10. Il y voit au contraire un moment d’expan­sion mons­trueuse du crédit alors que celui-ci a jus­te­ment été res­serré dans pres­que tous les pays domi­nants à des fins de désen­det­te­ment (hausse des taux d’intérêt et crédit ban­caire cher dans les pays domi­nants) et que des plans dra­co­niens d’austérité ont été imposés par le FMI à des pays en voie de dévelop­pe­ment (qu’on appelle pas encore « pays émer­gents ») for­te­ment endettés.

Il me semble que Trenkle confond l’exten­sion du crédit à cette époque avec l’expan­sion des liqui­dités inter­na­tio­na­les à tra­vers la crois­sance expo­nen­tielle des pétro­dol­lars et la nécessité qu’ont des pays à fort excédent extérieur comme le Japon et l’Allemagne hier, la Chine aujourd’hui, de placer leur argent11. Car à l’inverse de ce que dit Trenkle, nous n’avons pas eu des poli­ti­ques monétaires exten­si­ves et nous avons au contraire assisté au triom­phe des théories monétaris­tes res­tric­ti­ves. En Europe, cela se concrétise par une prévalence du point de vue alle­mand avec l’ali­gne­ment des mon­naies européennes sur le DM et une poli­ti­que de « Franc fort » puis­que c’est ainsi qu’on désignait à l’époque, par ce mau­vais jeu de mot, la dépen­dance de toutes les mon­naies du système monétaire européen vis-à-vis du Mark. Cette poli­ti­que s’est accom­pagnée d’une hausse des taux d’intérêt réels (taux nomi­nal moins taux d’infla­tion) qui va pous­ser les entre­pri­ses à cher­cher d’autres moyens de finan­ce­ment moins chers sur le marché finan­cier. C’est le début de la dérégula­tion, de la désin­termédia­tion (obli­ga­tion de passer par les ban­ques comme intermédiai­res finan­ciers) et de la glo­ba­li­sa­tion financières. Comme le dit très bien Philippe Riviale12, le capi­tal finan­cier cons­ti­tue ce lien souple qui démul­ti­plie le pou­voir de la richesse ; mais cette nou­velle donne qui accroît la flui­dité du capi­tal plutôt que son accu­mu­la­tion, si elle devient struc­tu­relle, n’impli­que pas forcément des poli­ti­ques conjonc­tu­rel­les présentées aux dominés comme des fata­lités.

Il est quand même éton­nant de s’aper­ce­voir qu’une pensée qui se veut cri­ti­que en vient à s’aban­don­ner à la fata­lité des déter­mi­na­tions écono­mi­ques comme si nous cour­rions auto­ma­ti­que­ment à la crise et à la catas­tro­phe, comme si les États et la poli­ti­que n’avaient plus de prise sur rien alors que leur action a changé de dimen­sion ou plus exac­te­ment s’est redéployé. Pour ter­mi­ner par un exem­ple, ce qui est présenté comme une crise gra­vis­sime de la zone Euro, les dettes sou­ve­rai­nes n’est pas due à la glo­ba­li­sa­tion, à la chute du taux de profit ou à la sur­pro­duc­tion, mais à une poli­ti­que par­ti­culière qui impose une poli­ti­que budgétaire res­tric­tive sans la contre­par­tie d’une poli­ti­que monétaire expan­sive, ce qu’on a appelé pen­dant des dizai­nes d’années, une policy mix. Elle serait rapi­de­ment opération­nelle aujourd’hui si la Banque cen­trale européenne (BCE) et les États agis­saient sur les taux de change, pos­si­bi­lité qui est même incluse, en tout petit, dans le traité de Maastricht mais qui est rejetée par l’Allemagne jusqu’à main­te­nant.

Tous ceux qui aujourd’hui nous disent que les États n’ont plus de pou­voir, qu’ils doi­vent se plier aux dures lois du marché ou à celles abs­trai­tes du capi­tal ne font que confir­mer (même s’ils disent la cri­ti­quer) une natu­ra­li­sa­tion de l’écono­mie13. D’ailleurs com­ment s’en étonner puis­que les théories de la valeur, y com­pris les théories cri­ti­ques de la valeur n’ont en général rien à dire sur la ques­tion de l’État puis­que sui­vant en cela les écono­mis­tes clas­si­ques, l’État est vu comme fon­da­men­ta­le­ment impro­duc­tif ou rendu hors jeu par la glo­ba­li­sa­tion. La richesse sym­bo­lisée par la valeur est alors vue comme auto­nome de la puis­sance sou­ve­raine, même si cer­tains reconnais­sent que la période de l’État-pro­vi­dence a pu cons­ti­tuer une excep­tion de courte durée. Or c’est « l’État impro­duc­tif » au contraire qui a cons­titué une excep­tion sur la très longue durée. Si le MPC (mode de pro­duc­tion capi­ta­liste) ne s’est pas écroulé c’est qu’il n’est lui-même qu’un étage (ce qu’à Temps cri­ti­ques nous appe­lons le niveau 214) d’un ensem­ble plus large qui lui a pré-existé : rela­tions mar­chan­des, mon­naie, sou­ve­rai­netés.

Dans la mesure où la glo­ba­li­sa­tion accroît le nombre de flux et leur vitesse (cf. le rôle des NTIC en ce domaine), il devient de plus en plus dif­fi­cile de les contrôler et il y aura donc nécessité de struc­tu­res de type étati­que, sans qu’elles soient forcément natio­na­les, pour exer­cer ce contrôle. C’est bien là que le bât blesse. Pour le moment on a la révolu­tion du capi­tal sans l’enca­dre­ment du capi­ta­lisme caractérisant la période des Trente Glorieuses. La crise est avant tout une crise ins­ti­tu­tion­nelle et poli­ti­que. Le mode de régula­tion for­diste n’a pas été rem­placé.

On retrouve la même erreur d’ana­lyse dans l’appréhen­sion de l’infla­tion. Ce n’est pas l’infla­tion qui rogne aujourd’hui le pou­voir d’achat des salariés (si infla­tion il y a elle n’est qu’indi­recte par le biais d’une impo­si­tion de l’euro à des pays dont l’écono­mie ne peut sup­por­ter l’écart entre leur puis­sance écono­mi­que et poli­ti­que et la haute valeur monétaire de l’euro), mais la défla­tion (baisse de tous les indi­ca­teurs écono­mi­ques : PNB, niveau d’emploi, inves­tis­se­ment). L’infla­tion comme le crédit par­ti­ci­pent de la crois­sance du capi­tal fictif et aussi d’une fuite en avant qui conduit aussi bien à une nou­velle dyna­mi­que qu’à une crise plus appro­fon­die parce que rien n’est inéluc­ta­ble, au moins à court-moyen terme. On a trop ten­dance à oublier que la situa­tion est aujourd’hui beau­coup moins grave qu’en 2008 du point de vue finan­cier parce que les forts en sont sortis encore plus forts. Le mode général de fonc­tion­ne­ment du capi­tal glo­ba­lisé repose certes sur une dyna­mi­que par essence risquée, mais les aver­tis­seurs et amor­tis­seurs de crise sont main­te­nant beau­coup mieux en place qu’ils ne l’étaient en 192915. De toute façon, aujourd’hui où les créanciers sont rede­ve­nus les maîtres du jeu, ce qui est le plus redouté c’est le retour de l’infla­tion et c’est jus­te­ment toute l’action de Trichet à la tête de la banque cen­trale européenne de main­te­nir cette posi­tion contre toute relance de la crois­sance par une baisse des taux.

Bien que cela puisse faire rugir tout bon marxiste, la voie de sortie, du point de vue du capi­tal, dépend bien plus du main­tien d’un niveau de confiance retrouvé et garanti envers les catégories et le mode vie capi­ta­lis­tes que d’un niveau de taux de profit de toute façon sans arrêt contre­ba­lancé par sa masse et d’une crise de sur­pro­duc­tion-surac­cu­mu­la­tion qui est deve­nue depuis déjà cin­quante ans une partie intégrante de la dyna­mi­que du capi­tal à tel point qu’il devient abusif d’employer encore le terme de contra­dic­tion à son propos.

 

Jacques Wajnsztejn

septembre 2011

 


Notes

* Moishe Postone, « Histoire et impuis­sance poli­ti­que. Mobilisations de masse et formes contem­po­rai­nes d’anti­ca­pi­ta­lisme », titre ori­gi­nal : “History and Helplessness : Mass Mobilization and Contemporary Forms of Anticapitalism”, Public Culture, vol. 18, no 1, 2006.
http://www.scribd.com/doc/60448691/Moishe-Postone-Histoire-et-impuis­sance-poli­ti­que-2006

** Norbert Trenkle, « Séisme sur le marché mon­dial. Des causes sous-jacen­tes de la crise financière », Krisis, mai 2008.
http://palim-psao.over-blog.fr/arti­cle-seisme-sur-le-marche-mon­dial-des-causes-sous-jacen­tes-de-la-crise-finan­ciere-par-nor­bert-trenkle-82150956.html

1 — On retrouve ici l’une des thèses-phare de Postone sur les catégories (capi­tal auto­mate, valeur, fétichisme) qui agis­sent sur les condi­tions et leur don­nent leur objec­ti­vité).

2 — C’est la vision livrée par R. Kurz dans Lire le Capital, éd. de la Balustrade, 2002, p. 31-32. Kurz y reprend la vul­gate tant enten­due d’un mou­ve­ment réduit à sa révolu­tion cultu­relle et sexuelle, une « révolu­tion » qui sera intégrée à la nou­velle dyna­mi­que de crois­sance des entre­pri­ses via les tech­ni­ques de mar­ke­ting et de mana­ge­ment. C’est là que la for­mule de « marche de rat­tra­page de la moder­ni­sa­tion » trou­ve­rait son sens et Mai 68 n’est vu que « comme un rameau tardif du Marx exotérique ». Pas un mot sur les neufs mil­lions de grévistes, sur les grèves sau­va­ges avec séques­tra­tion ; pas un mot sur la cri­ti­que anti-tra­vail des jeunes prolétaires et étudiants en France et en Italie ; pas un mot sur l’amère défaite du der­nier cycle révolu­tion­naire prolétarien. Tout est analysé du point de vue de l’advenu, comme si per­sonne, au sein de ce cou­rant, n’avait par­ti­cipé à ces événements.
3 — Ce que dit Postone pour la gauche américaine est vala­ble pour une partie de l’extrême gauche européenne et par­ti­culièrement en Angleterre et aux Pays-Bas où on a pu voir les trots­kis­tes et autres gau­chis­tes sou­te­nir Saddam Hussein et mani­fes­ter avec les « barbus » (sur cette ques­tion on peut se référer aux com­pi­la­tions de textes dans la revue Ni patrie ni frontières). Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste n’est pas, lui non plus, exempt de ce type de rai­son­ne­ment qui fait des enne­mis de nos enne­mis nos amis sans se poser de ques­tion sur les fins visées par ces "amis" (cf. les ten­ta­ti­ves d’entrisme de Tarik Ramadan au sein de ce milieu).

4 — À cet égard les décla­ra­tions du chef rebelle libyen, ancien dji­ha­diste en Afghanistan, sur la nécessité de res­pec­ter les trois reli­gions du Livre ne relèvent pas que d’opérations de pro­pa­gande destinées à s’atti­rer la reconnais­sance occi­den­tale. Toutefois cette affir­ma­tion œcuménique de l’ancien imam ne lève pas l’hypothèse d’une révolte guidée par l’esprit reli­gieux d’où qu’il pro­vienne et qui hypothèque­rait gra­ve­ment son côté éman­ci­pa­teur.

5 — Cette fixa­tion sur la renais­sance de l’antisémitisme est d’ailleurs une marque de reconnais­sance de la mou­vance Postone-Krisis-Exit-Jappe et elle conduit a beau­coup ampli­fier les relents d’antisémitisme réels qui se sont faits jour à partir de la crise des sub­pri­mes. Très atten­tif à cette ques­tion (les trois pre­miers numéros de Temps cri­ti­ques l’abor­dent d’autant plus que la com­po­sante alle­mande de la revue y est à l’époque forte), je n’ai relevé qu’une vérita­ble occur­rence sérieuse de cette thèse, sur le blog de Paul Jorion dia­lo­guant avec je ne sais quel site. Au détour de plus de cent pages d’élucu­bra­tions sur ce der­nier, j’ai trouvé une allu­sion de son auteur à « la banque juive » et sa res­pon­sa­bi­lité dans la crise financière. Pour tout dire, l’antisémitisme comme bouc-émis­saire s’est aujourd’hui replié sur une thèse plus lar­ge­ment partagée et toute aussi fausse et dan­ge­reuse : la théorie du com­plot.

6 — Cf. notre Après la révolu­tion du capi­tal et l’édito­rial du no 16 de Temps cri­ti­ques : « Capital, capi­ta­lisme et société capi­ta­lisée ». Disponible en ligne ici :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle206

7 — Cf. J. Wajnsztejn et J. Guigou, Crise financière et capi­tal fictif, L’Harmattan, Paris, 2008.

8 — Ph. Riviale, Les infor­tu­nes de la valeur, éd. L’Harmattan, Paris, 2006.

9 — Par exem­ple en France, une loi de 1982 met fin à la dis­tinc­tion tra­di­tion­nelle entre ban­ques de dépôt et ban­ques d’affai­res, ces dernières étant à l’époque les seules habi­litées à inter­ve­nir sur le marché finan­cier.

10 — Il est vrai que ce par­tage n’a aucune impor­tance pour Krisis puisqu’il se situe­rait au niveau de la dis­tri­bu­tion et non pas au niveau de la pro­duc­tion et qu’il met en jeu les luttes socia­les et un rap­port de forces (l’anta­go­nisme K/T) peu com­pa­ti­ble avec l’idée de « capi­tal auto­mate ».

11 — À l’inverse de ce dit Jappe dans Crédit à mort, les liqui­dités exis­tent bien pour finan­cer ce qu’il appelle l’écono­mie réelle, mais elles ne vien­dront se placer pro­duc­ti­ve­ment que quand elles se seront assurées des condi­tions de sécurité offer­tes par une gou­ver­nance mon­diale ayant rétabli le mini­mum de confiance. Là encore, rien d’inéluc­ta­ble, ni dans un sens ni dans l’autre.

12 — Le prin­cipe de misère, éd. Le Félin. 2007.

13 — Une ten­dance qui est à l’ori­gine de l’écono­mie dite clas­si­que avec la notion de « prix natu­rel » de Smith qui servit de base à la théorie de la valeur coût de pro­duc­tion, évacuant par là la ques­tion du pou­voir et des rap­ports de force qui font que seul existe dans la réalité un prix de marché. Cela fut repris par Ricardo puis Marx avec la théorie de la valeur-tra­vail et ce der­nier buta défini­ti­ve­ment sur l’impos­si­ble solu­tion du problème du pas­sage de la valeur au prix de pro­duc­tion.

14 — Cf. J. Wajnsztejn, Après la révolu­tion du capi­tal, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, et le pre­mier arti­cle édito­rial du no 15 de la revue Temps cri­ti­ques. L’argent est le pro­duit des premières formes de pou­voir poli­ti­que et sert plus à représenter le sou­ve­rain qu’à l’échange contrai­re­ment à la légende tissée par la bour­geoi­sie à tra­vers ses écono­mis­tes clas­si­ques, légende mal­heu­reu­se­ment reprise par des générations de marxis­tes... et par A. Jappe dans sa préface au livre de Sohn-Rethel : La pensée-mar­chan­dise, éd. du Croquant, 2010, p. 15 : « Peu à peu on est passé du troc à l’usage régulier d’une matière choi­sie comme équi­va­lent [...] Ce sont les métaux précieux qui se sont imposés comme équi­va­lent général. Mais il s’agis­sait encore d’une autre mar­chan­dise qui avait aussi une valeur d’usage. Tout cela a changé au moment où l’on a com­mencé à battre de la mon­naie : un équi­va­lent sans utilité matérielle, qui ne ser­vait qu’aux échan­ges, et dont la valeur n’était pas déterminée par ses qualités phy­si­ques réelles, mais par la garan­tie donnée avec la frappe effectuée par une auto­rité ». Pour une cri­ti­que de cette légende on peut se référer à l’ensem­ble des tra­vaux du MAUSS (Mouvement anti-uti­li­ta­riste dans les scien­ces socia­les).
Quoiqu’il en soit, ce qui nous intéresse ici, c’est que Jappe donne une interprétation écono­mi­ciste de la nais­sance de la mon­naie, fidèle en cela à l’idée de l’écono­mie clas­si­que bour­geoise reprise par les marxis­tes selon laquelle la mon­naie ne sert qu’à l’échange. S’il parle d’une « auto­rité » qui bat mon­naie il ne précise pas, ce qui pour­rait nous lais­ser croire qu’il peut s’agir de mon­naies privées réservées à l’échange com­mer­cial. Or il n’en est rien. La plu­part du temps la mon­naie est sou­ve­raine et le signe de la puis­sance de domi­na­tion sur une région et ses habi­tants. L’argent est peut être bien une « abs­trac­tion réelle » comme le dit Sohn-Rethel, mais une abs­trac­tion réelle de la puis­sance et non pas de la valeur des mar­chan­di­ses qui n’en est qu’un dérivé ou un sous-pro­duit.

15 — Ce qui est beau­coup moins contrôlé comme on a pu le voir pour les sub­pri­mes, ce sont les mécanis­mes amor­tis­seurs des prises de risque inconsidérées.