État islamique ou communauté despotique ?

novembre 2015, Jacques Guigou



En 2003, à propos d’Al-Qaïda, nous mon­trions1 que la notion de proto-État déjà avancée par cer­tains pour qua­li­fier cette nébuleuse du ter­ro­risme isla­miste n’était pas appro­priée. Trop dépen­dant au modèle de l’État-nation, alors que celui-ci est par­tout non seu­le­ment affai­bli mais sou­vent décomposé par la glo­ba­li­sa­tion écono­mi­que et la puis­sance mon­diale mul­ti­po­laire du capi­tal, il appa­rais­sait déjà net­te­ment que les actions d’Al-Qaïda et de ses alliés régio­naux n’étaient pas celles d’un « proto-État » en ce sens qu’elles ne cher­chaient pas à établir un futur État sou­ve­rain, reconnu inter­na­tio­na­le­ment, iden­tifié à une popu­la­tion et à un ter­ri­toire. Elles visaient davan­tage, disions-nous, la création d’un vaste ensem­ble poli­tico-reli­gieux hors des ancien­nes frontières natio­na­les et qui exerce sa domi­na­tion sur des popu­la­tions diver­ses et sou­vent en conflit entre elles. L’unité de l’ensem­ble étant certes fondée sur l’islam mais sans pour autant en faire non plus un futur État théocra­ti­que au sens his­to­ri­que du terme.

C’est d’ailleurs en quoi le « Califat » auto-pro­clamé par l’EI ne fait qu’ajou­ter une confu­sion supplémen­taire aux déjà nom­breu­ses représen­ta­tions qu’il entend se donner. Quoi qu’il en soit, cette alliance de grou­pes dji­ha­dis­tes — dis­pa­ra­tes et sou­vent anti­no­mi­ques — qui exer­cent leur tyran­nie sur les popu­la­tions vivant dans les régions du Moyen-Orient qu’ils contrôlent ne sau­rait être assi­milée à un quel­conque néo-cali­fat. Ce n’est, tout au plus, qu’une réacti­va­tion ima­gi­naire de ce que fut l’his­toire millénaire des divers cali­fats isla­mi­ques. Ces cali­fats, selon Georges Gurvitch, sont à ranger dans les ancien­nes sociétés glo­ba­les de type « théocra­tie cha­ris­ma­ti­que » comme le furent les États-empi­res mésopo­ta­miens, baby­lo­niens, assy­riens, hit­ti­tes, égyp­tiens, perses, chi­nois, etc. Rien d’ana­lo­gue ni d’équi­va­lent ne peut exis­ter de cet ordre aujourd’hui.

Notons tou­te­fois ici — cela confor­tera notre thèse — une cer­taine rela­ti­vi­sa­tion de l’emprise de la reli­gion dans les sociétés ancien­nes de ce type. Gurvitch relève que la théocra­tie n’y était « qu’un para­vent offi­ciel com­mode […] et que sous le cou­vert de la struc­ture théocra­tico-cha­ris­ma­ti­que qui n’en représente qu’une expres­sion offi­cieuse et très limitée, les phénomènes sociaux totaux ont une vie bien plus riche et bien plus agitée qu’il n’y paraît à première vue2 ». Certes, mais les­quels ?

C’est à propos de cette « agi­ta­tion » de la vie col­lec­tive — si l’on peut uti­li­ser ce der­nier voca­ble tant elle y est aujourd’hui nihi­liste et mortifère — que tou­jours à propos d’Al-Qaïda, nous par­lions d’une com­bi­nai­son de forme com­mu­nau­taire et de forme sociétale. Nous enten­dons par là des formes de vie col­lec­tive qui conju­guent des appar­te­nan­ces fami­lia­les, cla­ni­ques, tri­ba­les, loca­les, avec des rap­ports sociaux plus abs­traits, plus dis­tancés, plus orga­nisés et plus ou moins hiérar­chisés ; ces ensem­bles n’étant pas sur­plombés par une unité supérieure étati­que séparée de la com­mu­nauté-société.

Le pro­ces­sus d’étati­sa­tion de la com­mu­nauté-société existe mais il n’abou­tit pas à la for­ma­tion d’une entité supérieure, d’une puis­sance domi­nante séparée. C’est ce phénomène his­to­ri­que que Jacques Camatte a désigné comme l’État3 sous sa première forme ; sachant qu’il ne s’agit pas pour lui d’un « proto-État » qui contien­drait un État en deve­nir, mais d’une unité supérieure de type étati­que mais non séparée de la com­mu­nauté-société. En référence à cette appro­che nous avons récem­ment développé4 une ana­lyse com­pa­ra­tive et cri­ti­que de l’actuel État-réseau et de l’État sous sa première forme dans les époques sumérien­nes et baby­lo­nien­nes de la Mésopo­ta­mie.

Compte tenu de ces phénomènes à la fois his­to­ri­ques et actuels, déjà à propos d’Al-Qaïda, nous avions proposé la notion de com­mu­nauté des­po­ti­que comme étant la plus appro­priée pour caractériser les formes et les conte­nus à l’œuvre dans ces mou­ve­ments isla­mis­tes ter­ro­ris­tes.

Avec l’appa­ri­tion dans les années 2010, d’une orga­ni­sa­tion mili­taro-reli­gieuse qui se réfère expli­ci­te­ment à la forme-État : « l’État isla­mi­que », notre ana­lyse est-elle encore fondée ? Nous répon­dons Oui. Disons pour­quoi.

 

Le docu­ment publié récem­ment par un jour­nal alle­mand5 sur la stratégie de création et d’implan­ta­tion de l’État isla­mi­que n’inva­lide pas notre cri­ti­que de la notion de proto-État à propos des puis­san­ces isla­mi­ques dans cette région. En quoi peut-il confor­ter notre appro­che en terme de com­mu­nauté des­po­ti­que ?

Il s’agit de l’écrit d’un ex-colo­nel des ser­vi­ces secrets de l’armée de l’air du régime de Saddam Hussein, qui a élaboré un plan général de « cons­truc­tion de l’État isla­mi­que ».

Si l’on considère ici seu­le­ment les moda­lités inter­nes de l’orga­ni­sa­tion projetée et non pas ses déter­mi­na­tions géostratégiques mon­dia­les (notam­ment une volonté de reconquête de l’Irak et une revan­che sur les Américains), ce qui est visé, ce n’est pas l’ancien État arabo-natio­na­liste ira­kien qui serait alors converti en État isla­mi­que. C’est davan­tage une sorte de com­mu­nauté des­po­ti­que (sans unité supérieure) dans laquelle la reli­gion est un moyen de domi­na­tion et non une fin. Cette stratégie ne préfigure pas un État-théocra­ti­que au sens his­to­ri­que et tra­di­tion­nel. 

Si nous avançons le terme de com­mu­nauté (ou de com­mu­nauté-société), c’est que la manière dont est conçu, dans ce plan, le contrôle poli­ti­que et idéolo­gi­que des popu­la­tions passe par les rap­ports fami­liaux (famil­les larges que l’on doit infil­trer par des maria­ges ou autres allian­ces), cla­ni­ques, tri­baux, cultuels. C’est par l’entrisme dans ces grou­pe­ments qu’opère cette stratégie ; une stratégie du ren­sei­gne­ment combinée à l’inter­ven­tion de bri­ga­des-com­man­dos répres­si­ves et ter­ro­ris­tes. L’auto­rité supérieure (le calife : une réacti­va­tion ima­gi­naire) s’exerce de manière dif­fuse et ne se cons­ti­tue pas en unité supérieure séparée de la com­mu­nauté-société. Elle est orga­nisée dans des corps de féodaux-fonc­tion­nai­res-poli­ciers-mili­tai­res. Donc n’appa­rais­sent ici pas des indi­ca­teurs de ce qui serait un proto-État qui préfigu­re­rait un futur État de type Empire-État ou État-royal ou, bien sûr encore moins État-nation. On serait davan­tage proche d’une com­mu­nauté des­po­ti­que fonc­tion­nant en réseaux for­mels, auto­ri­tai­res et mili­ta­risés combinés avec des sociétés plus ou moins secrètes, reli­gieu­ses bien sûr, mais aussi mafieu­ses. 

Déter­mi­nant tout cela, il y a bien sûr, les dimen­sions géo-poli­ti­ques inter­na­tio­na­les et les modes de finan­ce­ments mais ces aspects sont davan­tage développés ailleurs.

 

Jacques Guigou

mai 2015

 

Notes

 

1 – cf. « Al-Qaïda, un proto-État ? Confusions et méprises » dis­po­ni­ble sur le site de Temps cri­ti­ques http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....

2 – in Gurvitch G. « Les sociétés glo­ba­les et les types de leurs struc­tu­res », Traité de socio­lo­gie, Tome I, PUF, 1962 (p. 219).

3 – cf. « Émer­gence d’Homo Gemeinwesen », Invariance série IV. Disponible sur le site de cette revue : http://revuein­va­riance.pages­perso-orange.fr/Homo.4.1.htm

4 – cf. Guigou J. « État-réseau et genèse de l’État », Temps cri­ti­ques no 16, prin­temps 2012 http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle291

5 – cf. Christophe Reuter, in Der Speigel, tra­duit et publié dans Le Monde du 28 avril 2015 sous le titre « Comment l’État isla­mi­que a pro­gressé en Syrie ».