Qualifier la grève pour catalyser les luttes

juillet 2003, Temps critiques



Il faut revenir sur le caractère indirect de la critique du travail que représente la lutte sur les retraites. La critique ne peut être du même ordre que celle de la fin des années 60-début 80, quand il n’y avait pas encore véritablement de problème de chômage1.

Contrairement à tout ce qui s’est dit au niveau médiatique et politicard sur le caractère corporatif du mouvement, on y trouve bien des ferments de dépassement de la notion d’intérêt. Ce serait une erreur de ne concevoir l’entrée dans la grève des travailleurs des transports comme relevant essentiellement de leur intérêt bien compris en tant que salariés qui seraient prochainement visés par des mesures identiques2. Ce mouvement constitue comme la trace d’un fil historique des luttes de classes qui s’est rompu à la fin des années 70-début des années 80 (défaite du mouvement italien, répression des grandes grèves des mineurs et de la sidérurgie en gb et France d’un côté ; restructuration du capital et intensification de l’individualisation de l’autre). Cette trace court depuis les mouvements de 1986 et surtout du « Tous ensemble » de 1995. Dans ces trois cas (1986, 1995, 2003), les cheminots s’y retrouvent impliqués avec de nouvelles catégories de salariés sans tradition de luttes ou avec des traditions fort différentes. Ce sont les cheminots qui alors perpétuent cette mémoire des luttes. Comme ils le disent souvent, ils se sentent investis d’une responsabilité.

Si la lutte apparaît parfois comme une lutte pour la lutte3, c’est parce qu’il n’y a plus d’affirmation possible ni de la classe du travail ni du travail lui-même. Les grèves desesperados de Cellatex et d’ailleurs l’avait déjà manifesté : ce n’est plus que dans la lutte que les salariés, réduits à des catégories sociologiques dévalorisées, peuvent trouver une unité sans, pour le moment en tout cas, tenir le rôle de l’ancien sujet historique de la révolution.

Cette dimension d’une visée révolutionnaire par défaut apparaît aussi dans l’incapacité du mouvement à exprimer une rupture avec toute politique de réforme, alors même que la plupart de ses protagonistes pensent que l’actuelle « réforme Fillon » n’est pas fiable. La marge de man ?uvre n’est alors plus qu’entre les 40 ans d’annuités plus ou moins acceptés par les grands syndicats et le statu quo des 37,5 annuités qui devraient pouvoir être financées par d’autres moyens (en taxant le capital et les profits etc.4). Or du point de vue économique, il n’y a pas de solution. Tous les experts se renvoient réformes et contre-réformes sans avoir trop de mal à démontrer l’inanité des unes par rapport aux autres. Cela s’est ressenti aussi parmi les manifestants, dans l’ambiguïté de la c ?xistence entre deux slogans : l’un sur les 37,5 annuités pour tous, ce qui est une acceptation de l’ancien système et l’autre sur le retrait pur et simple de la réforme qui présente l’avantage de ne pas se prononcer par rapport à une quelconque « nécessité économique ».

C’est que l’heure n’est plus au réformisme c’est-à-dire à un véritable projet d’ensemble, à moyen ou long terme, qui permette un changement social au sein d’un système qui reste capitaliste (c’est le sens de toute restructuration réussie des rapports sociaux, de tout mode de régulation institutionnel5). Ce qu’on nous sert maintenant, ce sont des réformes sans réformisme ni réformateurs. Mais il faut aussi constater que l’heure n’est pas non plus à la révolution.

C’est pour cela qu’une critique des syndicats, si elle est nécessaire, ne s’avère pas suffisante. Nous savons que depuis la fin du syndicalisme révolutionnaire, c’est-à-dire depuis la guerre de 1914 (depuis 1937 en Espagne) avec la mise en place d’une domination capitaliste et non plus seulement bourgeoise, le syndicat n’est plus que le défenseur de la valeur de la force de travail au sein du capital, mais il reste ce représentant malgré tout. Il ne sert donc à rien de clamer depuis des décennies que les syndicats trahissent ou qu’ils remplissent trop bien leur rôle d’intégration de la classe du travail au sein du capital. Nous savons très bien que le nombre de cartes syndicales déchirées par dégoût au cours d’un conflit et le nombre de cartes reprises dans le cours quotidien de l’exploitation s’équilibrent à peu près, même si cela ne recouvre pas les mêmes personnes. De plus, le processus de désyndicalisation que nous connaissons n’est pas dû à une distorsion entre ces deux données mais à une profonde transformation des rapports sociaux et des rapports de force. Les syndicats ont suivi cette évolution et la cfdt est par exemple passée du gauchisme de terrain dans les années 60-70 à la cogestion et au syndicalisme de lobbying à partir des années 80. Que dire aussi de la cgt qui, d’un côté amorce un recentrage mais qui, d’un autre, dans la région parisienne par exemple, se livre à des appels du pied auprès de militants de Lutte Ouvrière qu’elle avait elle-même précédemment exclus ? A la recherche de militants perdus, elle est maintenant prête à accepter et utiliser leur activisme tant que la direction de lo ne se distingue pas ouvertement de celle de la cgt sur le conflit en cours6 ; à accepter aussi la démocratie des ag et enfin à accepter la présence de coordinations aux côtés de l’intersyndicale comme ce fut le cas à Paris et Marseille, du moins tant que celles-ci ne débouchent que sur un appel désespéré de « la base » en direction de la cgt, pour la grève générale. La cgt et les syndicats en général découvrent que « l’autonomie » peut avoir du bon… tant qu’elle reste formelle et se situe dans le cadre des revendications syndicales7.

Du « Tous ensemble » à la grève générale

Avec la décomposition des classes et l’inessentialisation8 de l’ancienne force de travail dans la valorisation, il n’y a plus d’unité des travailleurs en dehors de la lutte (c’est une des causes de la désyndicalisation). Ce qui a donné au mouvement de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimension unitaire, c’est que dans les deux cas il part des travailleurs de la « reproduction » (reproduction du capital au sens productif pour ce qui est des secteurs des transports et des communications ; reproduction des rapports sociaux pour les enseignants, le secteur de la santé, les travailleurs sociaux, etc.) Sous des allures corporatistes que les médias ne manquent pas de mettre en évidence, ce mouvement a cherché à exprimer une unité subjective alors que l’unité objective fait défaut. C’est cette unité subjective que représente bien le « Tous ensemble ». Il n’exprime pas le caractère interclassiste du mouvement, mais le dépassement de la problématique classiste. Toutefois, dans le capitalisme, tout dépassement qui reste partiel est englobé dans la dynamique du capital. C’est ce qu’on a pu voir avec l’apparition puis le développement du « citoyennisme », forme abâtardie et politicarde du « tous ensemble » qui a d’autant plus de facilité à s’exprimer que le mouvement reste majoritairement cantonné aux secteurs public et para-public.

Comment dès lors expliquer le passage du « tous ensemble » de 1995 à « grève générale » de 2003 alors que la décomposition des classes s’est encore accentuée et que le citoyennisme a prospéré et que sont même venus se greffer sur lui d’autres formes de contestation a-classiste à tendance radicale depuis Seattle et Gênes ? Certains vont mettre en avant que les restructurations actuelles nous ramènent aux conditions des débuts de la révolution industrielle et donc aux conditions originelles de la lutte des classes, mais cela serait vrai si c’était justement les secteurs représentatifs de ces conditions qui se trouvaient au devant de la scène. Or, malgré une certaine force du mouvement des chômeurs en 98, il n’en est rien. On peut même s’étonner de l’absence d’intervention de cette composante alors que pourtant, comme nous le disons dans notre premier texte sur le mouvement de mai-juin 20339, le mouvement posait bien en creux la question du travail et sa critique.

En 1995, le « tous ensemble » se situait plutôt face à l’État dans la défense des missions de service public et contre le démantèlement de l’État-providence. Le sens du « tous ensemble » était alors celui de la société contre l’État avec la limite qu’il n’est plus possible justement d’opposer une société civile à l’État comme le faisait par exemple Marx quand il parlait d’une situation de crise qui fait que l’État est amené à ne plus représenter la société civile, mais seulement les intérêts capitalistes. Or l’État n’est plus un simple élément de la superstructure du capitalisme et il n’est plus non plus un extérieur à nous10. Le mouvement de mai-juin 2003 se situe davantage en référence au capital lui-même (retraites, temps de travail, critique du travail) dont l’État ne serait qu’une médiation. La revendication de la grève générale marque cette inflexion. Est-ce pour autant plus clair ? Il y a bien un lien entre les deux mouvements : les retraites étaient déjà présentes dans le mouvement de 95 à travers la lutte des cheminots ; et le projet de décentralisation d’aujourd’hui perpétue, même à travers une fausse conscience, la question des services publics, de l’égalité et finalement celle d’une alternative à la société existante. Ainsi, on a pu voir de nombreuses banderoles ou slogans faisant explicitement le lien entre les deux mouvements : « Tous ensemble, tous ensemble, grève générale ».

Pourquoi la cgt a-t-elle eu beau jeu de montrer que la grève générale ne sortait pas d’une pochette-surprise ? En dehors de la volonté politique de s’y opposer11 (il n’y a pas d’alternative politique disait Thibault), la cgt a eu une appréhension raisonnée d’un rapport de force originel défavorable. Si la grève est partout, en dehors des « temps forts » elle est très minoritaire, sauf dans certains secteurs de l’enseignement. Dans cette configuration, il y a deux choix possibles, soit ne pas se soucier de l’opinion publique et bloquer là où cela fait mal au risque de l’impopularité, soit essayer de devenir majoritaire non pas dans les secteurs de la lutte, mais dans l’opinion. La cgt a bien sûr choisi cette seconde option. Les positions de fo et de la cnt par rapport à la grève générale sont mieux cernables dans la mesure ou pour fo, la grève générale ce n’est que la grève interprofessionnelle et la priorité donnée à l’action par le haut dans laquelle sa représentativité est surévaluée, alors que pour la cnt cet objectif renvoie à l’utopie d’une unité de classe à la base qui n’existe plus. Mais dans tous les cas, les syndicats et cela vaut aussi pour sud et la cnt sont mal placés pour appréhender un mouvement qui contrairement à celui de 95, porte la critique du travail alors qu’ils le défendent12 tous d’une façon ou d’une autre.

On peut penser aussi que la grève générale a fonctionné comme un mythe politique dans une situation où elle est pourtant devenue anachronique : 1) parce qu’elle représentait l’arme des producteurs de la valeur alors que cette grève est essentiellement, comme en 95 d’ailleurs, celle des « reproducteurs » ; 2) parce qu’elle figurait l’unité subjective d’une classe objectivement constituée alors qu’il n’y a plus de classes « en soi » au sens de Marx, mais des catégories sociologiques ou/et des statuts qui s’opposent. La haine anti-fonctionnaire semble aujourd’hui beaucoup plus forte qu’en 95 et explique peut être le fait que la « grève par procuration » du privé constatée dans le précédent conflit ait été moins présente cette fois ci. Dans ces conditions, comment généraliser la grève ?

L’évolution des salariés de l’Éducation nationale est à cet égard frappante

Il ne s’agit pas de savoir s’ils sont productifs ou non, s’ils font partie de la classe moyenne ou du prolétariat, mais de noter les transformations aussi bien de l’institution scolaire que des enseignants eux-mêmes. Il y a une crise récurrente de l’institution qui se manifeste spectaculairement par une succession de réformes jamais vraiment abouties, une dévalorisation du métier et de ses conditions d’exercice alors même que l’origine sociale des enseignants est aujourd’hui moins populaire qu’il y a 30 ou 50 ans. Le choc est donc grand et il est particulièrement ressenti aux deux extrêmes de la pyramide des âges du personnel de l’Éducation nationale, même si c’est plutôt chez les jeunes que l’on retrouve un positionnement qui les fait être des salariés avant d’être des enseignants. Les luttes enseignantes perdent alors leur caractère traditionnel de lutte spécifique sur l’école ou de force d’appoint pour la gauche politique et elles peuvent s’intégrer pleinement au mouvement d’ensemble. C’est aussi sur cette nouvelle base que des enseignants développent des actions moins traditionnelles et que le tabou d’une action sur le bac a pu être un moment levé. La limite reste pourtant que la radicalisation des moyens de lutte ne conduit à aucune radicalisation des contenus. Par exemple, empêcher le bac ne conduit pas à le critiquer, reconnaître publiquement que l’école est en crise et qu’elle ne fonctionne plus que parce que ses salariés jouent les pompiers de service, est une réflexion qui reste de l’ordre de la discussion privée. Ce qui en dernier ressort annule la radicalisation des moyens : si les profs sont pour le maintien du bac et des formes d’évaluations actuelles, ils ne l’empêcheront pas. Et c’est bien ce qui s’est produit.

Dans les débats des assemblées d’enseignants grévistes, l’objectif du boycott du baccalauréat et des autres examens nationaux ne fut pas vraiment débattu. Même lorsqu’on ne suivait pas les injonctions des syndicats (« soyons responsables ») et lorsqu’on se voyait assez fort pour affronter les menaces gouvernementales et l’opprobre de nombreux parents d’élèves, les implications politiques de cette lutte ne furent que rarement analysées. Or, il y avait bien là matière pour faire passer le mouvement à un stade supérieur d’intervention13. La lutte contre la dévalorisation des retraites ne pouvait que s’amplifier en contestant un examen qui n’est conservé que pour sa fonction de « pacte social démo-républicain », alors que les notes et les évaluations qu’il comporte sont toutes orientées vers une sélection des « compétences » individuelles capitalisables par le système.

Mouvement social et position politique

Marx, dans Misère de la philosophie ? sa réponse au pamphlet de Proudhon Philosophie de la misère ? fait remarquer : « Ne dîtes pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps ». Mais de cette phrase il n’infère pas que le mouvement social soit forcément politique en même temps. La question est celle de la nature de ce qu’on appelle « mouvement social », quand les termes de lutte de classes, de mouvement ouvrier ou mouvement prolétarien écorchent la réalité. Pour nous, le mouvement de mai-juin 2003 est politique dans la mesure où il pose des questions qui sont indissociablement sociales et politiques comme celles du travail et de l’État ; mais c’est autre chose que lui reconnaître une perspective politique. Si on veut essayer d’être plus concret, on peut remarquer que sur la question de l’État, le mouvement est au sens strict « réactionnaire » car il le critique de l’intérieur au nom d’un État idéal qui a trop tendance à ressembler à celui de l’âge d’or de sa forme providence et de son mode de régulation fordiste. C’est pour cela que le refus de la décentralisation se fait, chez les enseignants, sur une base politique jacobine14 non avouée, mais très présente dans leur attachement à l’égalité des établissements, au caractère national des diplômes, etc. Mais cette position se trouve en total porte-à-faux à la fois avec la réalité du redéploiement de l’État dans sa forme réseau15, qui ne correspond pas à la caricature qu’en font bien souvent certaines organisations syndicales et politiques et aussi avec la réalité d’un mouvement de moins en moins jacobin dans ses lieux d’expressions16 comme dans ses modes de fonctionnement très éclatés. Les regroupements les plus prisés semblent être ceux au niveau d’un « bassin d’emploi » ou de recrutement pour les écoles. Il y a là assurément une raison de facilité rendue par la proximité, mais il y a aussi une recherche d’autonomie de la part du mouvement. Mais la contradiction entre cette autonomie formelle et la dépendance réelle au positionnement politique jacobin, empêche toute perspective. Pour prendre un exemple encore, il peut paraître étonnant que les étudiants de Perpignan, dont l’Université est un pur produit de la décentralisation précédente, n’aient pas saisi l’occasion du nouveau projet de décentralisation… pour proclamer leur université libre et « autonome », y compris à l’égard de la tutelle rectorale sur les examens ! Nous ne sommes plus dans les années 60 à Berkeley, Berlin, Rome ou Nanterre ! Cette absence de perspective n’est pas un obstacle en soi au déclenchement du mouvement et on peut même parier qu’en terme d’efficacité, la forme prise par la contestation de la réforme à Perpignan et dans quelques autres villes a provoqué au gouvernement une peur irraisonnée d’un nouveau mai 68 étudiant ; d’où la décision de reporter la réforme des universités. Mais, sauf à Toulouse, les étudiants sont alors rentrés dans leur coquille.

Ce mouvement comporte donc une indéniable dimension de critique du travail. Et en cela il contient un potentiel de lutte pour un prochain moment de rupture. Mais on ne peut se réjouir que les salariés des secteurs de la reproduction soient dévalorisés et traités de la même façon que de purs prolétaires (c’est-à-dire des individus dépossédés de tout) comme si la révolution avait à voir avec une question de pureté de classe. Bien au contraire, nous avons toujours affirmé que les moments révolutionnaires ont correspondu à des mixages entre classes17 et c’est encore plus vrai aujourd’hui qu’il n’y a plus guère d’imagerie de classe. Par exemple, les enseignants, en abandonnant toute critique de leur propre activité quotidienne et en s’investissant dans une critique politique ponctuelle et partielle du système risquent de perdre de vue que c’est pourtant leur position particulière dans les rapports sociaux et la reproduction de ces rapports qui peut donner à leur lutte une dimension universalisable. Car dans cette société où les savoirs, les informations, les communications, la culture, les technosciences sont des opérateurs majeurs de la « création de valeur », des salariés de la reproduction renversant la dynamique capitaliste de leurs activités18 se trouveront alors nécessairement en première ligne des bouleversements révolutionnaires à venir.
__ornement.png__

Notes

1. C’est cet aspect de la lutte que Ch. Charrier néglige quand il insiste sur le caractère « lutte pour la lutte » du mouvement. Cf. l’article « Le mouvement de mai-juin 2003 et l’immédiateté des classes ».

2. Comme le dit Charrier dans le texte précité : « Non pas en lutte pour mais parce que… »

3. Par exemple dans le « Tous ensemble » de 1995, l’unité affective semble parfois l’emporter sur l’exigence revendicative du retrait de la réforme Juppé.

4. On aura eu droit à toute l’ignominie de la pensée de gauche, avec, par exemple, un tract de la fsu 04 selon lequel, la baisse des retraites : « c’est freiner la consommation et donc aussi pénaliser les entreprises » (cité dans une « Déclaration concernant la récente attaque contre le malheureux reste de survie concédé par la société capitaliste », texte signé « Quelques parents en rage »).

5. Ce fut le sens des réformes d’après mai 68, celles qui opérèrent l’autonomisation et la particularisation de l’ensemble des institutions de l’ancienne société de classe.

6lo a été la seule organisation d’extrême-gauche à ne pas appeler à la grève générale.

7. C’est le cas des luttes enseignantes qui, même parties très tôt dans l’année (mars-avril) et sous des formes radicales, reprirent, sur la question de la décentralisation, tout l’argumentaire pavlovien des syndicats pro-étatiques.

8. Par inessentialisation de la force de travail dans le processus de valorisation, nous n’entendons pas analyser la fin du travail, mais le fait que le travail vivant joue un rôle de plus en plus périphérique dans cette valorisation. Il ne s’agit pas non plus de dire que c’est dans la bulle financière que se réalise la valorisation, mais qu’il y a à la fois substitution de plus en plus importante de travail mort (machines, capital fixe) au travail vivant et développement de capital fictif (le crédit, les start up et tutti quanti) .

9Cf. « Retraites à vau-l’eau et vies par défaut, contre le capital : Assaut ! », Temps critiques, 3 juin 2003.

10. Sur ces transformations de l’État, cf. Temps critiques no 13.

11. En même temps que son « recentrage », la cgt adopte des méthodes de plus en plus subtiles pour orienter le mouvement en fonction de sa stratégie. Si elle s’oppose encore parfois frontalement au mouvement comme à la Poste (pas de préavis de grève déposé en dehors des quelques temps forts) ou à la ratp (« on n’est pas concernés »), elle utilise plutôt une tactique contra-cyclique : ainsi, à la sncf, elle souffla le froid au moment du plus chaud (le 13 mai) et souffla le chaud au moment de la retombée (à partir du 10/12 juin). A noter aussi qu’elle a su exploiter le mot d’ordre de grève reconductible (qui fait aussi partie de la tradition gréviste cheminote) alors que nombreux pensaient que des actions tournantes de blocage seraient plus efficaces même si elles encouraient alors des sanctions pour atteinte à la continuité du service public. C’est aussi une manière détournée de signaler que la « démocratie ouvrière » a ses limites quand un mouvement est par trop minoritaire. La grève reconductible dont certains ont voulu faire une panacée, a d’ailleurs permis aux syndicats de bloquer l’extension des grèves dans les entreprises publiques car elle est techniquement plus difficile à mettre en place que la grève illimitée qui a prévalu en 95.

12. Cette défense peut être directe quand c’est l’idéologie du travail qui est mise en avant dans la participation cédétiste à la refondation sociale ou dans l’idéologie des mains calleuses de la cgt, mais elle peut être indirecte, plus insidieuse quand on se met à vouloir distinguer les travaux pénibles des autres. C’est pourtant ce que font ouvertement la cfdt et la cgt et de manière plus feutrée la cnt, quand au détour d’une conversation de postiers « actifs » on apprend que ceux des bureaux pourraient bien aller jusqu’à 40 ans de cotisation-retraite puisque leurs conditions de travail ne sont pas si dures que cela comparées à celles d’autres postiers. Où on voit qu’il existe déjà des syndicalistes, y compris anarcho, prêts à établir les nouvelles règles de l’obligation au travail !

13. En 1968, la contestation de l’institution des examens, dont certains comités d’action des facultés exigeaient d’abord le report, est devenue un objectif largement dépassé dès que la montée en puissance du mouvement a contesté l’ensemble de la société et tous ses modes de domestication.

14. Jacobine et non pas citoyenne.

15. Nous renvoyons toujours aux textes des no 12 et 13 de Temps critiques (L’impliqué, 2001 et 2003). Mais pour faire bref, on peut dire que l’État-nation en crise se recentre sur ses fonctions régaliennes (c’est là que se maintient la position jacobine), mais explose et se dilue dans l’ensemble des rapports sociaux, rendant floue et donc non pertinente toute distinction entre État et société civile. C’est particulièrement net pour tout ce qui concerne « le social », mais c’est un mouvement qui remonte déjà à une dizaine d’années. Ce processus se trouve aujourd’hui renforcé par une entreprise telle que « la refondation sociale » dans laquelle la frontière entre loi et contrat s’estompe. Dans le même ordre d’idées, mais sur un autre terrain, ce sont les droits spécifiques des divers particularismes organisés en lobbies qui viennent concurrencer ou supplanter le Droit général.

16. La Commune et Mai 68 ont été des mouvements surtout parisiens alors que depuis 95 et encore plus dans ce dernier mouvement, c’est en province que le mouvement a été le plus fort et surtout il a concerné quasiment toutes les villes, même les petites qui ont tenues à avoir leurs propres ag et manifestations. La grande messe de la manif nationale à Paris, comme en 1995, n’en était que plus déplacée, même si, invariablement, elle continue à compter un grand nombre de partisans.

17Cf. par exemple le rôle des « artisans-ouvriers » dans la Première Internationale et l’influence de l’origine paysanne dans certaines révoltes ouvrières.

18. C’est le sens de notre hypothèse qui nous fait mêler alternative et révolution et non pas les opposer.