Une énième diatribe contre la chrématistique

novembre 2011, Jacques Wajnsztejn



Dans un article récent1 paru dans Le Monde, sous le titre « L’argent est-il devenu obsolète ? Un fétiche en voie de dévalorisation », Anselm Jappe profère une énième diatribe contre l’argent, ce grand pervertisseur.

On peut supposer que le double titre indique une intervention de la rédaction du journal pour imposer un titre plus lisible. Dans le doute nous n’interviendrons pas sur ce point même si comme il nous apparaît à la lecture de l’article, intervenir dans un journal comme Le Monde n’est pas sans effet, ne serait-ce que par les contraintes de vulgarisation que cela impose à la critique2.

Ainsi, en voulant faire œuvre de vulgarisation (les notions de valeur et de capital n’apparaissent pas alors qu’elles sont pourtant à la base des thèses de Postone, Jappe et de la revue Krisis) A. Jappe se concentre sur une critique de l’argent qui peut paraître plus en phase avec l’air du temps même si elle se formule dans le cadre philosophique d’une critique du fétichisme en général ici appliquée à l’argent. Mais ce faisant, il ne perçoit pas le rapport entre argent et valeur (la seconde s’exprimant dans la première), entre valeur et monnaie (cette dernière est l’institution qui exprime la valeur à travers les échanges). En bon théoricien de la valeur il exclut premièrement, de son champ rationnel, la spécificité des échanges, du marché et de la monnaie qui ne seraient que des sortes d’excroissance d’un fonctionnement économique naturaliste entre producteurs directs. Le modèle implicite est celui du troc, modèle commun à tous les économistes classiques, néo-classiques ou marxistes3. En conséquence, l’échange marchand ne serait qu’une extension du troc due elle-même à l’extension des marchés. Cette conception utilitariste de l’apparition de la monnaie a été particulièrement bien analysée par la revue du mauss (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). Le présupposé de cette position commun aux différentes théories de la valeur, y compris les plus opposées comme celle de la valeur-utilité d’un côté et celle de la valeur-travail de l’autre, c’est le point de vue substantialiste qui conçoit la valeur comme étant déjà dans la marchandise (le désir, l’utilité et la rareté pour les néo-classiques ; le travail pour les classiques et les marxistes). Il n’y a alors plus à se poser de question sur ce qui fait la spécificité de l’acte d’échange dans une société marchande. Il n’y a plus qu’une valeur échangée contre une autre valeur dans le cadre d’un échange égal s’exprimant dans un équivalent qui n’aurait pas d’autre rôle que celui d’un intermédiaire. Disparaissent alors les rapports de force et de puissance qui s’expriment aussi bien dans la plus ou moins grande possession d’argent, que dans la concurrence et les variations de l’offre et de la demande.

L’analyse de la forme-valeur par des auteurs comme Ruy Fausto (cf. note 19) ou Tran Hai Hac4 ou bien le courant autour de la revue Krisis ne change pas de cadre. La référence au travail abstrait ne supprime pas le substantialisme de l’analyse sous prétexte qu’on lui adjoint parfois le qualificatif de social (substance sociale) de manière à distinguer ce travail abstrait du travail concret de la valeur-travail ou du travail physiologique ou encore de la simple énergie. Sous-entendre par ce caractère social de la substance qu’elle n’est pas à concevoir comme quelque chose de matériel ne permet pas de trouver une porte de sortie.

En bon théoricien de la valeur A. Jappe doit aussi, secondairement, faire apparaître monnaie, argent et échanges comme des formes phénoménales d’autre chose qui se cache derrière ce « voile5 » de la monnaie posée au dessus des rapports sociaux de production. La théorie du fétichisme sert à cela. La valeur est comme une puissance naturelle qui s’impose alors qu’elle est une puissance sociale dit Marx parfois, mais toujours dans les limites d’une analyse substantialiste qui oublie la dimension d’institution sociale-historique6 de la monnaie comme expression de la valeur. Pour lui comme pour bien d’autres, monnaie ou argent ne doivent pas quitter leur rôle technique dans le cadre paradigmatique de la raison instrumentale. La critique de l’économie se retourne en son contraire : si c’est par l’objectivité des valeurs que les individus font l’expérience du social, la primauté des grandeurs sur les relations s’impose alors à chacun sous la forme du « combien ? »... et du fétiche. On reste dans l’antinomie que constitue la coexistence, à l’intérieur de l’analyse marxienne, d’une analyse de la valeur-substance et d’une analyse du fétichisme7.

Que ces conceptions tombent sous notre critique qui, depuis quelque temps déjà, développe une conception de la valeur comme représentation de la puissance n’a rien d’étonnant, mais ce qui est plus étonnant c’est que cette récente intervention d’A. Jappe tombe aussi sous la critique de Moishe Postone, l’inspirateur premier de tout ce courant, qui fait de cette focalisation sur l’argent, une des bases de la pensée anti-capitaliste et... de l’antisémitisme8 : « Les formes de la pensée anticapitaliste qui restent prisonnières de l’immédiateté de cette antinomie [celle entre abstrait et concret. Ndlr] tendent à ne saisir le capitalisme que sous la forme des manifestations de sa dimension abstraite, ainsi l’argent comme ’racine du mal’, et à lui opposer positivement le côté concret existant comme ce qui serait ’naturel’ ou ontologiquement humain et qui se situerait prétendument en dehors de la spécificité de la société capitaliste9 ».

En vertu de quoi, A. Jappe oppose l’argent, la Bourse et la finance à... la production de biens et de services qui malheureusement n’est pas un but de la société capitaliste, mais seulement un moyen. Tout à coup on a l’impression que ces biens et services ne sont plus des marchandises. C’est une autre version de l’idée de « déconnexion » entre économie « réelle » et finance que nous avons déjà critiqué10. À son corps défendant Jappe en vient à occulter qu’à ce compte là, l’existence d’une sphère économique est-elle même le produit d’une déconnexion précédente théorisée par Karl Polanyi dans La grande transformation (Gallimard, 1972). Mais A. Jappe se retrouve aussi et à nouveau sous la critique de M. Postone : « Le capital lui-même - ou plutôt ce qui est perçu comme l’aspect négatif du capitalisme - est identifié à la forme phénoménale de sa dimension abstraite, au capital financier et au capital porteur d’intérêt. Dans cette perspective, l’idéologie biologiste qui au capitalisme (tel qu’il apparaît) oppose la dimension concrète (laquelle n’est que l’autre face de ce même capitalisme), la qualifiant de ’naturelle’ et ’saine’, ne se trouve pas en contradiction avec l’exaltation du capital industriel et de sa technologie : toutes les deux se tiennent en effet du côté ’matériel’ de l’antinomie11 ». Le capital comme producteur d’un rapport social est négligé au profit de l’argent qui constituerait la prothèse des relations entre les individus (leur « chaise roulante »). La position d’A. Jappe n’est d’ailleurs pas claire puisque d’un côté elle affirme que l’argent est un lien et de l’autre qu’il est un fétiche de la richesse qui se constitue en objet de culte12.

C’est par contre en toute logique qu’A. Jappe oppose une crise financière mondiale (l’abstrait, l’économie de casino comme il dit dans son dernier livre Crédit à mort) à la situation saine que connaîtrait une production (le concret) reposant sur les capacités infinies des technologies modernes : « Il n’existe aucune crise dans la production elle-même. La productivité en tous les secteurs augmente continuellement. Les surfaces cultivables pourraient nourrir toute la population du globe, et les ateliers et usines produisent même beaucoup plus que ce qui est nécessaire, souhaitable et soutenable » (extrait de l’article du journal Le Monde).

Le chômage avec le processus de substitution capital/travail qui seule assure aujourd’hui cette augmentation de la productivité et plus globalement l’inessentialisation de la force de travail dans le procès de valorisation ne constitueraient donc pas des facteurs de crise. Jappe a beau s’en défendre il en revient à opposer « l’économie réelle » - qu’il oublie ici de critiquer, contrairement à d’autres écrits - à une économie irréelle parce que financière ou reposant sur le capital fictif : « Mais l’argent n’est réel [c’est nous qui soulignons] que lorsqu’il est le représentant d’un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail crée » (extrait de l’article du journal Le Monde). Dans cette phrase nous voyons resurgir une apologie de ce qu’est le vrai travail (dans la société capitaliste), c’est-à-dire le travail productif et son corollaire, la valeur-travail. Retour à la case départ : le travail vivant est le seul créateur de valeur, ce qui soit dit en passant revient aussi à confondre valeur et richesse.

A. Jappe ne voit pas l’argent comme un moment particulier d’un processus qui aide au métabolisme entre production et circulation ; il ne le voit pas non plus comme une forme de la puissance13. Il ne le voit que comme fétiche en appliquant son analyse de la marchandise à l’argent. Cela le conduit à ne le considérer que d’un point de vue moral, comme quelque chose de sale hormis peut être quand il se fait monnaie, c’est-à-dire pour lui, simple instrument de circulation. En cela il reste purement marxiste, mais tendance ésotérique, tendance Smith-Ricardo pour qui la monnaie est neutre.

Le résultat de cette interprétation grandiloquente ou catastrophiste de la crise c’est qu’on ne peut plus rien expliquer. Il ne reste plus qu’à adopter une position de condamnation morale, à sermonner la finance car les États ne seraient pas coupables ; ils ne feraient que subir une contrainte, non pas même des marchés, mais de l’argent en lui-même, de l’argent comme essence14.

Où voulons-nous en venir ? Simplement au fait que les signes de créance ne sont pas moins réels que n’importe quel autre fait économique et que la société capitalisée est une société de crédit (le capital fictif ne s’y développe plus de manière conjoncturelle, mais bien structurelle). Ce n’est pas la monnaie qui doit être rabattue sur la valeur - conception marxiste qui sépare les prix (illusion) des valeurs (le « réel ») - mais les marchandises qui doivent être rabattues sur le plan monétaire15. C’est bien cela que diverses critiques dénoncent aujourd’hui comme une marchandisation du monde. Tout peut donc être monétisé, même ce qui ne l’a jamais été. La « révolution du capital », c’est le capital à la limite, le capital qui repousse ses limites16.

Dans cette dynamique du capital qui inclut la crise permanente ou au moins l’absence de stabilisation, nous pensons la révolte encore possible, malgré nos réserves sur les « indignations » actuelles car pour nous, les individus ne sont pas « ensorcelés » par un malheur qui les séparerait de leurs produits ; ils ne sont pas non plus complètement « broyés » et dans l’attente d’une crise financière qui rendrait l’argent obsolète17. Bien sûr, on peut rêver d’un monde sans argent, mais ce qui ressort de notre interprétation de cet article, c’est que la raison principale qui préside à cette analyse de Jappe n’est pas tant politique ou idéologique que guidée par les prémisses fausses des théories de la valeur ; le modèle est et reste celui d’une économie sans monnaie.

 


 

Addendum : Argent-valeur-monnaie et communauté

A. Jappe fait comme si l’argent était spécifique de la société capitaliste et qu’auparavant il n’aurait existé qu’aux marges des sociétés pré-industrielles. On retrouve là une conception qui certes peut s’appuyer sur La question juive de Marx, dans la mesure où dans cet ouvrage le capitalisme n’apparaît que sous la forme du commerce et de l’argent, c’est-à-dire en tant que circulation marchande, mais souffre d’une sorte de romantisme qui déplore soit la dissolution des vieux rapports sociaux féodaux soit ici la dissolution de la communauté. Que cela ne soit pas nouveau et propre au capitalisme industriel comme le croit A. Jappe, est bien montré par les remarques d’Aristote et sa critique de la chrématistique. C’est que comme le dit un proverbe du ive siècle av. J.-C. : « la fortune fait l’homme ». Aristote dit que dès cette époque l’argent devient la mesure de toute chose et les Grecs de l’Antiquité entretiennent déjà un rapport non pas fétichiste mais passionnel à l’argent. L’argent n’est jamais un simple moyen qui ensuite s’autonomise et grandit par lui-même et pour lui-même. Il est l’expression de la valeur quand celle-ci tend à devenir abstraite, c’est-à-dire dès que l’argent peut « servir » à autre chose qu’à la circulation. Or Marx qui se refuse à une généalogie de la valeur considère d’un côté que la valeur est encore ici déterminée par la valeur d’usage, la valeur abstraite n’apparaissant qu’au xviiie siècle avec la généralisation du travail salarié. Une valeur abstraite provenant du travail abstrait et s’incarnant dans l’argent. L’argent et la forme valeur deviennent des caractéristiques propres au capitalisme industriel et au salariat. A. Jappe ne dit pas autre chose. Mais ce raisonnement ne tient que si on prétend que l’argent reste en marge des sociétés de l’Antiquité (Jappe) ou si la valeur abstraite existe déjà là, parce que dès que l’échange passe par l’argent il faut bien qu’il y ait une sorte de commensurabilité au delà du simple aspect conventionnel (Aristote18) et Marx va la trouver dans une substance commune, le travail abstrait qui n’apparaît pas encore historiquement mais est déjà là essentiellement sans ses conditions d’existence (Ruy Fausto)19.

Mais cette autonomisation n’est pas la seule. Elle est contemporaine de la naissance de la philosophie et de la pensée rationnelle, c’est-à-dire d’une pensée et d’une société qui se projettent dans une autre nature ou plutôt dans un rapport autre à la nature. On a affaire ici à deux mouvements d’abstraction.

La monnaie, comme le calendrier et l’alphabet vont jouer un rôle d’encadrement de ce processus de développement des activités marchandes, mais il ne semble pas qu’on puisse parler de rupture dans la mesure où la monnaie, à ses débuts, par exemple dans la Grèce archaïque est encore liée à un caractère sacré et à un sens global de valeur20. Beaucoup de spécialistes relèvent ce caractère sacré d’origine et aussi un caractère éthico-politique tendant à l’égalité facilitée par la pratique de la frappe dont la valeur est connue de tous. Ce dernier caractère « démocratique » est d’ailleurs renforcé par l’accès à la richesse (du moins à ses signes extérieurs consacrés) d’un plus grand nombre de citoyens même si, en dernier ressort, cette tendance a un effet dissolvant sur la communauté antique. À la limite on peut dire qu’il y a déjà tout en germe en Grèce (valeur, argent, cité-État, démocratie, individu), mais le processus d’objectivation marchand qui précède donc chronologiquement, et de loin, le mode de production capitaliste va s’enrayer en l’absence de capital, c’est-à-dire de développement de l’accumulation, d’un secteur productif et du salariat.

Quand cette nouvelle dimension se met en place, elle se fait du point de vue des théories de la valeur sur la base d’une conception utilitariste dominante qui désacralise l’argent pour en faire un simple instrument. Les hommes ont des besoins qui s’expriment matériellement dans des objets-marchandises. La monnaie n’apparaît donc que dans un deuxième temps pour faciliter le contrat entre producteur et consommateur (l’idéologie du contrat est commune aux libéraux et marxistes dans le cadre de leur conception de l’échange égal). Le désir que peut susciter la monnaie pour elle-même est banni de l’économie politique moderne, Keynes faisant ici figure d’exception notable. Le désir de monnaie, d’argent est aberrant du point de vue de l’individu rationnel. À partir de là, la monétisation du monde pousse à développer une critique immédiatiste qui conduit à vouloir rationaliser le capital. Mais ce point de vue de l’individu rationnel n’est qu’un des cadres de la pensée libérale et il s’avère largement illusoire quand il s’agit d’expliquer la fameuse « préférence pour la liquidité » dégagée par Keynes. Cette préférence pour la liquidité indique une crise de confiance envers les conventions en cours et elle peut conduire à la crise économique. Keynes inverse la relation habituelle de cause à effet et nous pouvons dire que son analyse se vérifie d’autant plus aujourd’hui que le développement important du capital fictif comporte le risque potentiel d’accroître cette préférence21.

Cette critique peut tout à fait converger avec une critique puritaine du capital.

Comme nous avons essayé de le montrer avec le concept de « révolution du capital » et dans notre synthèse éditoriale du no 15 de Temps critiques, l’économie actuelle est moins que jamais une économie qui mesure des grandeurs (utilité, travail, rareté), mais elle expose des rapports de force qui traversent et bouleversent des sphères conjoncturellement séparées. Ce processus de totalisation du capital relègue de plus en plus la question métaphysique de la valeur au profit de celle de prix. Elle fait resurgir aussi la question de la puissance des États à travers la question de la monnaie souveraine, des fonds et de la dette. Tout cela s’inscrit dans une restructuration des trois niveaux que nous avons abordée d’un point de vue général depuis Après la révolution du capital et dans le no 15 de Temps critiques, mais cela mérite d’être précisé à la lumière de la dernière crise qui est avant tout politique et non économique ou financière. Sa forme plus monétaire, à travers la crise de l’euro ou la question de l’indépendance des banques centrales, que financière (par exemple en 2008) en est un signe. En effet, elle indique que dans la structuration en cours de ce qu’on peu appeler la capitalisme du sommet (ou niveau I), les États, du moins ceux qui gardent un caractère de souveraineté nationale ou régionale, ont un rôle à jouer pour se positionner au sein des réseaux de puissance, mais cela passe par des pressions sur les grandes banques centrales censées être indépendantes du pouvoir politique et étatique dans la mesure ou cette indépendance fonctionne comme une neutralisation monétaire par les marchés22. La marge politique est certes moins grande pour la zone euro puisqu’elle ne possède pas vraiment de « gouvernance » unifiée, mais l’Allemagne et la France viennent quand même de réussir à faire acheter de la dette souveraine des pays européens les plus en difficulté par la bce, en contradiction avec les statuts de cette dernière.

Cette crise politique loin de s’y opposer, fait partie intégrante de la crise plus globale de la reproduction du rapport social capitaliste23 tant sous l’aspect de la crise des rapports sociaux et des risques d’explosion sociale que cela comporte, que sous celui du rapport à la nature extérieure avec les risques de catastrophe afférents.

JW, novembre 2011

 

Notes

1 – Le Monde daté du 31/10/2011. Disponible en ligne http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/31/l-argent-est-il-devenu-obsolete_1596430_3232.html

2 – Ces effets peuvent même s’avérer indésirables quand la rédaction transforme son intervenant extérieur en « théoricien de la valeur » alors que ce dernier se présente publiquement comme un théoricien de la critique de la valeur ! Cette dernière simplification n’est toutefois pas une contre-vérité, puisque pour nous, Jappe et le courant autour de Krisis sont bien des théoriciens de la valeur. En effet, s’ils critiquent la forme-valeur, ils ne s’en rattachent pas moins in fine à la théorie de la valeur-travail.

3 – Il est piquant de remarquer que Marx fait partir toute son analyse de l’échange de l’exemple du fer et du froment ! Contrairement à sa méthode traditionnelle d’analyse qui explique le passé à partir du présent, il tente d’expliquer l’échange marchand à partir du troc. Pas étonnant que la question de la concurrence entre capitalistes et que celle des prix n’interviennent pas. Comme dans les autres formes plus sophistiquées de modélisation mathématique de l’économie qui vont suivre, l’essentiel est de se débarrasser de ce qui gêne.
Pour une critique de cette version utilitariste des économistes et des marxistes et aussi sur les « monnaies sauvages », on peut se reporter à l’article de B. Pasobrola : « Remarques sur le procès d’objectivation marchand » (Temps critiques, no 15, p. 128-136). Selon cette hypothèse, l’argent, comme catégorie économique, serait né de la fusion entre deux processus : d’une part le processus magique (mana) qui animait les monnaies primitives et, de l’autre, celui des documents comptables liés aux échanges commerciaux des premières cités-États. En attribuant la primauté à sa fonction symbolique en relation à son aspect pratique, B. Pasobrola réfute la vision de l’argent comme simple intermédiaire facilitant les échanges et celle de la notion d’usage comme correspondance « naturelle » au « besoin » (ce dernier point servant de référent à la notion de valeur d’usage pour Marx et les marxistes). D’une manière plus générale, quand l’économie politique, et même ses critiques, relèvent la présence d’échanges « commerciaux », ils présument qu’il y a marché et quand il y a monnaie, ils présument commerce et marché. Or le commerce et la monnaie existent dans des sociétés sans marché.

4 – Tran Hai Hac, Relire le capital, volume I, Lausanne, éd. Page deux, 2003 (surtout les chapitres concernant travail concret/travail abstrait et le fétichisme de la forme valeur).

5 – « Cette forme acquise et fixe du monde des marchandises, leur forme argent, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports sociaux des producteurs, ne fait que les voiler. » (Marx, Le Capital, Livre I, éd. Flammarion, 1985, p. 72.

6 – Notion reprise ici à Castoriadis et utilisée par A. Orléan dans son dernier livre : L’empire de la valeur, (éd. Seuil, 2011). L’analyse d’A. Orléan et de M. Aglietta quant au rôle spécifique de la monnaie est intéressante comme d’ailleurs celle de C. Benetti et J. Cartelier (Marchands, salariat et capitalistes, éd. Maspero, 1980), mais elle conduit à opposer à l’unilatéralité de la thèse de la substance sociale l’unilatéralité de la forme sociale monétaire. Si pour A. Jappe la valeur est un « fait social total » (cf. Les aventures de la marchandise et la référence explicite à Mauss, pour eux, c’est la monnaie qui est un fait social total, le fait économique n’étant qu’un fait social parmi d’autres. (là, la référence est plutôt à Durkheim). Toutefois, on peut s’accorder sur la définition qu’Orléan donne de la valeur : « La valeur économique est une puissance de nature spécifiquement sociale » (op. cit., p. 186).

7 – Une antinomie qu’Isaac Roubine a essayé de lever dès 1928 avec ses Essais sur la théorie de la valeur de Marx, éd. Syllepse, 2009 (ou Maspero pour la première édition). Roubine y réhabilite le rôle de l’échange quand il s’agit de parler du travail abstrait, mais il n’arrive pas à dépasser la nouvelle aporie que représente le fait de savoir si l’échange crée la valeur (ou de la valeur) ou ne fait que révéler la valeur pré-existante étant entendu que les deux versions se retrouvent chez Marx. À la fin, comme chez Jappe, le fait de rester dans le même cadre explicatif de la valeur, renvoie nos deux auteurs à la valeur-travail.
Pour une évaluation critique de cet apport théorique de Roubine, on peut se reporter à J. Guigou et J. Wajnsztejn, L’évanescence de la valeur, éd. L’Harmattan, 2004 et pour une autre approche critique de la théorie du fétichisme on peut se reporter à B. Pasobrola (op. cit., p. 137-142) ainsi qu’à sa note 30 dans laquelle il relève une contradiction de taille dans la théorie de la valeur et du fétichisme de Jappe : « Anselm Jappe affirme que si, pour Marx, « les sujets ne sont pas les hommes », ce ne sont pas non plus « vraiment » les objets (Les aventures de la marchandise, éd. Denoël, 2003). En réalité, écrit-il, ce ne sont pas « les choses qui règnent, comme le veut l’apparence fétichiste. Mais elles règnent dans la mesure où les rapports sociaux s’y sont objectivés ». Et il conclut que la loi de la valeur est à l’origine du fétichisme parce que « la société tout entière prête aux objets une qualité imaginaire ». Mais en affirmant cela, Jappe ruine toute la théorie du « sujet automate ». Le collectif humain prête donc aux objets une fausse identité soi-disant dominatrice, des propriétés complètement imaginaires. Car, ne nous y trompons pas : le vrai sujet, c’est l’homme. Exit la théorie de l’homme-objet. C’est pourquoi, poursuivant son raisonnement, Jappe est contraint de délaisser l’économie et d’aboutir à une conclusion purement axiologique en comparant la valeur à un totem ou à une force magique. « L’objectivité de la valeur est aussi à considérer comme une ’projection’ au sens anthropologique. [...] Le totem de la société moderne est la valeur. [...] Les sociétés ’primitives’ croient souvent à un phénomène qu’on appelle mana [...] une force immatérielle, surnaturelle et impersonnelle [...] Ce qui frappe, ce ne sont pas seulement les ressemblances - mises en relief par Marx lui-même - entre la valeur et la religion, où l’homme est toujours dominé par ses propres produits, mais aussi le parallélisme entre la valeur et le mana, le capital et le totem. » (A. Jappe, op. cit., p. 229). »
Anselm Jappe est donc d’accord avec nous ! la valeur est avant tout une représentation.

8 – Pour M. Postone (et pour nous-mêmes), la pensée anti-capitaliste recouvre des espaces politiques qui vont de l’extrême droite (la droite révolutionnaire allemande des années 20) à l’extrême gauche (l’antisémitisme de certaines franges du mouvement ouvrier et de l’anarchisme au tournant du siècle précédent en France) et a pour contenu une critique de l’argent et de la finance plus que du capital. Le terme est donc ici employé de façon péjorative et non au sens apologétique du npa.

9 – Moishe Postone, « La logique de l’antisémitisme », première traduction en français dans la revue Temps critiques (no 2, 1990), p. 24-25.

10 – Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Crise financière et capital fictif, éd. L’Harmattan, 2008, p. 42-52.

11 – M. Postone, art. cit., p. 27-28).

12 – On croirait entendre une diatribe contre les adorateurs de Mammon, dieu syrien de la richesse qui est devenu dans l’Évangile le symbole des richesses injustement acquises. Il ne faut pas confondre sacré et religieux. L’origine souvent sacrée de la monnaie n’empêche pas sa condamnation plus tardive au nom des religions consacrées.

13 – Alors que la création monétaire est assignation sur la richesse future. Ainsi, quand les banques privées créent de la monnaie, il y a passage de A à A’ sans le biais de la forme marchandise (la seule instance qui crée de la monnaie et la détruit c’est la banque et non les agents économiques, entreprises ou ménages. Mais ce n’est pas pour cela que c’est un mouvement « irréel ».

14 – Les pays émergents qui n’évoluent pas au niveau des « essences » ne s’y sont pas trompés. S’ils ne demeurent pas complètement fermés à l’hypothèse d’une aide envers des pays endettés, ils renvoient les responsables politiques et technocratiques des pays les plus puissants à leurs responsabilités.

15 – Dans une situation marchande ordinaire la détermination de la valeur d’un objet-marchandise passe par le langage commun de la monnaie qui détermine un prix. Et derrière ce prix il n’y a pas des rapports de valeur mais des rapports de force entre producteurs (la concurrence), entre capital et travail (prix du travail, partage de la valeur ajoutée), entre producteurs et consommateurs (la loi de l’offre de la demande). Dire ça c’est aussi renvoyer toutes les théories de la valeur à une variété de métaphysique.
C’est aussi à partir de là qu’on peut avoir une lecture de la crise actuelle de la zone euro. Certes la Grèce a fait plus de « bêtises » que l’Allemagne, mais ce qui fait l’insupportabilité, relative quand même, de sa dette, c’est que s’y dévoile le fait qu’en l’état actuel des choses, c’est-à-dire en l’absence de « gouvernance » politique européenne et de budget européen commun, tout à coup, l’euro n’apparaît plus comme un langage commun, ni à l’intérieur de l’Europe ni à l’extérieur. Un euro grec n’est alors plus égal à un euro allemand. Les marchandises grecques s’en trouvent dévalorisées, les emprunts grecs surtaxés.

16 – Cf. J. Wajnsztejn, « Le cours chaotique de la révolution du capital », Temps critiques no 15, hiver 2010.

17 – Considérer la crise sous cet angle économiciste, financier, sur le modèle catastrophiste et non sous l’angle d’une crise de reproduction des rapports sociaux conduit à l’illusion d’une automaticité d’un devenir autre. Pourtant comme le dit B. Pasobrola : « Le procès d’objectivation marchand ayant précédé le mode de production capitaliste, il pourrait d’ailleurs très bien lui survivre et favoriser l’apparition d’une nouvelle phase de l’éco­nomie mercantile. L’échange marchand ne susciterait plus alors l’accumu­lation durable du capital, mais alimenterait une sorte d’économie de survie ou de rapine, horizon qui n’est en fait pas très éloigné de la phase actuelle de fictivisation du capital et de règne de la puissance financiaro-mafieuse » (op. cit, p. 149). Le fait qu’on n’ait rien à attendre de bon de la seule aggravation de cette crise est aussi abordé dans ma conclusion de l’article : « Le cours chaotique de la révolution du capital » dans le no 15 de Temps critiques.

18 – Aristote rejette l’idée d’une valeur substance car pour lui il est impossible d’aboutir à une commensurabilité de choses si dissemblables. Il pense donc l’égalité des biens par la loi et l’institution de la monnaie pour les besoins pratiques. Tout autre usage de la monnaie est condamné.

19 – Dans Logique et politique, éd. Publisud, 1986, Ruy Fausto nous dit que certains textes de Marx peuvent faire penser que le travail abstrait n’existe encore qu’au niveau de l’échange (p. 102 et plus généralement tout le chapitre II sur « Abstraction réelle et contradiction »). R. Fausto résume : « Il y aurait chez Marx une oscillation entre diverses réponses : la valeur existait avant le capitalisme, la valeur n’existait pas, la valeur existait mais n’apparaissait pas (op. cit., p. 142). Castoriadis s’est aussi penché sur le problème dans Les carrefours du labyrinthe mais il refuse de poser la possibilité d’une réponse contradictoire (il y voit une antinomie) quand la réalité est contradictoire et exprime qu’une chose est et n’est pas. Pour Fausto on peut sortir de cela en disant qu’avant le capitalisme, la valeur n’est pas parce qu’il n’y a pas de temps de travail socialement nécessaire, ce qui signifie que le temps de travail constitutif de la valeur n’est pas posé dans la production elle-même et que le quantum de valeur (s’il y a valeur) par lequel les marchandises sont échangées se constitue au niveau des échanges.

20 – Cf. Louis Gernet : « L’origine mythique de la Grèce ancienne » in Anthropologie de la Grèce antique (Maspero, 1968 ; réédition en 1995 : Flammarion, coll. « Champs », no 105). Pour lui, la notion de valeur qui avait cours dans les temps les plus reculés (cf. également à ce sujet la note 3) s’est prolongée dans l’inconscient collectif de la période suivante, où elle va ensuite se dissocier en une valeur d’ordre moral et une valeur de marché en même temps qu’elle poursuit son mouvement d’abstraïsation. « Il appartenait à Platon et Aristote, d’ailleurs mal disposés à l’égard de l’économie mercantile, de faire la théorie de la monnaie-signe et de la monnaie-convention ; mais seuls les fonctions d’échange et de circulation sont retenues qui oublient ou méconnaissent le fait que la monnaie métallique avait trouvé un de ses plus anciens emplois dans un commerce religieux, où elle sert à acquitter les obligations d’actions de grâce et offrandes... ». Et nous rajoutons que, plus important encore, c’est à partir de ces présupposés qu’ils condamnent le désir d’argent en soi et l’idée que l’argent puisse faire des petits par lui-même (la chrématistique). Dans L’Éthique à Nicomaque, Aristote pense que l’échange fait la cohésion des citoyens et qu’il faut donc l’égaliser au mieux en recourant à la loi, c’est-à-dire à une institutionnalisation de la monnaie. Mais le problème c’est que la monnaie est devenue un substitut des besoins et son extension se retourne contre l’idéal égalitaire de la communauté (conçue de manière très restrictive). Que des hommes accumulent des richesses n’était pas nouveau, mais Aristote s’inquiétait du caractère infini, illimité des possibilités qu’offrait aux citoyens le prêt à intérêt. Mais ce qui est intéressant ici chez Aristote, particulièrement dans La Politique (I. 9), c’est que l’argent n’est pas posé comme une malédiction (il n’y a pas de fétichisme chez lui), mais comme un moyen de satisfaire un appétit de vivre illimité. Les hommes ne veulent pas « vivre bien », c’est-à-dire selon la vertu, ils veulent vivre tout court. C’est une phrase qui assassine à l’avance tous les révolutionnarismes à venir. Et Aristote de rajouter que si l’argent n’y suffit pas, les hommes trouveront autre chose.
Sur cette question je m’appuie sur le no 5 de décembre 1989 d’une revue semi-publique Logues à laquelle participèrent deux personnes qui eurent ensuite un rôle dans Temps critiques, l’une comme co-fondateur (Bodo Schulze), une autre comme contributrice occasionnelle (Hipparchia).

21 – La crise des subprimes de 2008 est le signe a contrario de cette préférence pour la liquidité. Le niveau de la prime correspond au niveau de risque et d’incertitude qui lui-même cherche à se rassurer au moyen d’une chaîne sans fin de nouveaux produits financiers. Par ailleurs, la crise de la dette en Europe constitue aussi une attaque sur ce qu’on pourrait appeler les euros-drachmes et les euros-lires dévoilant ainsi qu’il est difficile de séparer strictement monnaie et crédit.

22 – Ceux-ci et les penseurs libéraux ont une sainte horreur de tout ce qui ressemble à de la puissance monétaire parce qu’elle relève de « la main visible » de l’État. Pour eux, l’idéal est une monnaie sans autorité (un peu comme l’euro aujourd’hui) et les plus radicaux comme F. Hayek penchent même pour la suppression de toute banque centrale.

23 – Sur la notion de crise de reproduction, on peut se reporter à J. Wajnsztejn, « Le cours chaotique de la révolution du capital », Temps critiques, no 15 (p. 97-102).