Le capital comme pouvoir

Vers une nouvelle cosmologie du capitalisme

juillet 2014, Jonathan Nitzan, Shimson Bichler

Traduit par : Corentin Debailleul & Vincent Guillin

Publié dans : le 12 juin 2014 dans la Revue du MAUSS permanente



Lire aussi :

  • Notes de lecture sur le livre « Le capital comme pouvoir »

    • Présentation de l’article

      Notre présen­ta­tion cri­ti­que du livre de Bichler et Nitzan Le capi­tal comme pou­voir a tenu une place impor­tante dans le no 17 de Temps cri­ti­ques (prin­temps 2014) non seu­le­ment à cause de l’intérêt intrinsèque du livre mais aussi parce qu’il s’insérait par­fai­te­ment et de façon complémen­taire à notre propre souci de mettre en avant cette “poli­ti­que du capi­tal” dont nous par­lons abon­dam­ment depuis notre no 15 et le livre Après la révolu­tion du capi­tal mais sans que nous l’ayons encore vrai­ment concep­tua­lisée.

      Depuis, nous avons appris par un de nos lec­teurs qu’il avait par­ti­cipé à la tra­duc­tion de l’anglais au français d’un arti­cle de ces mêmes auteurs, tra­duc­tion qu’il tenait à notre dis­po­si­tion pour une publi­ca­tion sur le net et en l’occur­rence sur notre site. C’est cette tra­duc­tion que nous vous pro­po­sons ici. Elle représente un résumé suc­cinct de ce qu’il faut bien considérer comme une somme théorique considérable. En outre, cela per­met­tra de donner une base plus concrète et précise à notre propre présen­ta­tion.

      Temps cri­ti­ques

       

      Deux remar­ques supplémen­tai­res à cette présen­ta­tion :

      – la première concerne la présen­ta­tion par les auteurs de ce qui leur apparaît être une illus­tra­tion du capi­tal comme pou­voir, à savoir les guer­res au Moyen-Orient, en rap­port avec la ques­tion du pétrole. Pour forcer leur thèse ils en arri­vent à repren­dre une vision impéria­liste clas­si­que des conflits sans tenir compte premièrement de la ques­tion de l’exis­tence de l’État d’Israël dans les conflits des années 1960-70 et ensuite, dans les guer­res du Golfe, de la ten­ta­tive de “créordon­ner” (pour repren­dre le lan­gage de Bichler-Nitzan) une nou­velle gou­ver­nance mon­diale en essayant de struc­tu­rer ce que nous avons appelé le niveau I du capi­tal ou capi­ta­lisme du sommet (cf. le no 3 de Temps cri­ti­ques sur la première guerre du Golfe ainsi que les arti­cles réunis dans le volume III de l’antho­lo­gie Violence et glo­ba­li­sa­tion pour la période autour du “11 sep­tem­bre”). Réduire ces der­niers conflits à une simple ques­tion “d’accu­mu­la­tion différen­tielle” me semble par­ti­ci­per de la même erreur que dénon­cent pour­tant nos auteurs, celle de la réduc­tion à l’écono­mi­que, réduc­tion qui serait jus­tifiée par le fait que derrière ce qui est en appa­rence écono­mi­que se tapi­rait ce qui est de l’ordre du pou­voir. Il s’ensuit que la ques­tion des rap­ports entre cette struc­tu­ra­tion du niveau I et la flui­dité des marchés et plus précisément ici de la flui­dité des matières premières et de l’accès libre aux sour­ces de pétrole est ramené à un simple appétit de FMN qui joue­raient entre elles les jeux de la puis­sance en dehors de toute marge d’inter­ven­tion auto­nome des États réduits en la cir­cons­tance en de sim­ples supplétifs. Quid hier de l’Irak de Saddam et de l’Iran de Khomeyni, quid aujourd’hui de la Syrie d’Assad et de la Russie de Poutine !

      – la seconde concerne la note 9, page 12 sur le “pos­tisme” qui ne figure pas dans le livre puisqu’elle cor­res­pond à une réponse des auteurs à une précision demandée par les tra­duc­teurs.

      À tout lec­teur atten­tif de nos textes il apparaîtra par­ti­culièrement clair que sur ce point nous sommes en par­fait accord avec Bichler et Nitzan et cela le sera encore davan­tage pour ceux qui auront lu mon der­nier livre : Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme. De plus, c’est quand même ras­su­rant de savoir que cette cri­ti­que du pos­tisme pro­vient du monde anglo-saxon !

      JW

       


       

       

      « Ainsi, nais­sance de la phi­lo­so­phie et nais­sance de la démocra­tie ne coïnci­dent pas, elles co-signi­fient. Les deux sont des expres­sions, et des incar­na­tions cen­tra­les, du projet d’auto­no­mie. […]

      La nuit n’est tombée que pour ceux qui se sont laissés tombés dans la nuit. Pour ceux qui sont vivants,

      helios neos eph’hémeréi estin

      le soleil est neuf à chaque jour. (Héraclite, Diels 22, B6) »

       

      Cornelius Castoriadis, La « fin de la phi­lo­so­phie » ? (1990 : 227-46)

       

      Introduction

      Les théories conven­tion­nel­les du capi­ta­lisme sont embourbées dans une crise pro­fonde : après des siècles de débat, elles sont tou­jours inca­pa­bles de nous dire ce qu’est le capi­tal. Les libéraux et les marxis­tes conçoivent le capi­tal comme une entité écono­mi­que qu’ils mesu­rent à l’aide de deux gran­deurs uni­ver­sel­les : l’utilité ou le tra­vail abs­trait, res­pec­ti­ve­ment. Mais ces unités sont tota­le­ment fic­ti­ves : elles ne peu­vent être ni observées ni mesurées. Elles n’exis­tent pas. Et puis­que le libéralisme et le marxisme ont besoin de ces unités qui pour­tant n’exis­tent pas, leurs théories flot­tent dans le vide. Elles ne peu­vent pas expli­quer le pro­ces­sus qui importe le plus — l’accu­mu­la­tion du capi­tal.

      Cet échec n’est pas acci­den­tel. Chaque mode de pou­voir évolue de concert avec ses théories et ses idéolo­gies domi­nan­tes. Dans le capi­ta­lisme, ces théories et idéolo­gies appar­te­naient ini­tia­le­ment à l’étude de l’écono­mie poli­ti­que — la première science mécani­que de la société. Mais le mode de pou­voir capi­ta­liste n’a cessé de chan­ger, et à mesure que le pou­voir au fon­de­ment du capi­tal est devenu de plus en plus visi­ble, la science de l’écono­mie poli­ti­que s’est désintégrée. À la fin du XIXe siècle, le capi­tal domi­nant s’étant imposé, l’écono­mie poli­ti­que s’est scindée en deux sphères dis­tinc­tes : l’écono­mie et la poli­ti­que. Et au XXe siècle, alors que la logi­que de pou­voir du capi­tal avait déjà pénétré tous les recoins de la société, les différentes scien­ces socia­les se sont arraché ce qui res­tait de l’écono­mie poli­ti­que. Aujourd’hui, le capi­tal règne en maître — mais les théori­ciens man­quent d’un cadre cohérent pour en rendre compte.

      La théorie du capi­tal comme pou­voir offre une alter­na­tive unifiée à cette dis­per­sion. Elle sou­tient que le capi­tal n’est pas une simple entité écono­mi­que, mais une quan­ti­fi­ca­tion sym­bo­li­que du pou­voir. Le capi­tal a peu à voir avec l’utilité ou le tra­vail abs­trait, et il s’étend bien au-delà des machi­nes et des lignes de pro­duc­tion. De façon plus générale, il représente le pou­voir orga­nisé des grou­pes de capi­tal domi­nant pour remo­de­ler — ou créordon­ner — leur société.

      Cette concep­tion conduit à une autre cos­mo­lo­gie du capi­ta­lisme. Elle offre un nou­veau cadre théorique pour le capi­tal, fondé sur les notions jumel­les de capi­tal domi­nant et d’accu­mu­la­tion différen­tielle, une nou­velle concep­tion de l’État du capi­tal et une nou­velle his­toire du mode de pou­voir capi­ta­liste. Elle intro­duit égale­ment de nou­vel­les méthodes de recher­che empi­ri­ques — y com­pris de nou­vel­les catégories ; de nou­vel­les façons de conce­voir, de lier et de présenter les données ; de nou­vel­les esti­ma­tions et de nou­vel­les mesu­res ; et, enfin, les prémisses d’une nou­velle comp­ta­bi­lité désagrégée (disag­gra­gate accoun­ting) qui révèle la dyna­mi­que conflic­tuelle de la société.

      La cosmologie capitaliste

      Comme Marx et Engels l’écri­vent au début de L’Idéologie alle­mande (1845), le régime capi­ta­liste est inex­tri­ca­ble­ment lié à ses théories et idéolo­gies. D’abord formulées par l’écono­mie poli­ti­que clas­si­que, ces théories et idéolo­gies sont beau­coup plus qu’une ten­ta­tive pas­sive pour expli­quer, jus­ti­fier et cri­ti­quer le soi-disant système écono­mi­que. Au lieu de cela, elles cons­ti­tuent toute une cos­mo­lo­gie — un système de pensée qui est à la fois actif et tota­li­sant.

      En grec ancien, le terme Kosmeo a une conno­ta­tion active : il signi­fie « ordon­ner » et « orga­ni­ser », et c’est précisément ce que fait l’écono­mie poli­ti­que. Elle expli­que, jus­ti­fie et cri­ti­que le monde — mais en pre­mier lieu, elle façonne aussi acti­ve­ment ce monde. En outre, l’écono­mie poli­ti­que ne se rap­porte pas au concept étroit d’écono­mie en tant que telle, mais aussi bien à l’ensem­ble de l’ordre social qu’à l’uni­vers natu­rel dans lequel cet ordre social s’intègre.

      Le but de cet arti­cle est de présenter une cos­mo­lo­gie alter­na­tive, qui offri­rait l’esquisse d’un cadre tota­le­ment différent pour com­pren­dre le capi­ta­lisme.

      Bien sûr, pour pro­po­ser une alter­na­tive, nous devons d’abord connaître ce que nous contes­tons et ce que nous cher­chons à rem­pla­cer. Pour com­men­cer, nous précisons ce que nous pen­sons être les traits caractéris­ti­ques de la cos­mo­lo­gie capi­ta­liste actuelle. Après cette première étape, nous énumérons les rai­sons pour les­quel­les, au cours du der­nier siècle, cette cos­mo­lo­gie s’est pro­gres­si­ve­ment désintégrée — au point d’être inca­pa­ble de donner un sens à son monde et de le recréer. Finalement, en guise de conclu­sion, nous for­mu­lons quel­ques-uns des thèmes clés de notre propre théorie — la théorie du capi­tal comme pou­voir.

       

      DES DIRIGEANTS D’ENTREPRISES SE RASSEMBLENT DANS UN CHAMP PRÈS DE DARIEN, DANS LE CONNECTICUT, OÙ L’UN D’EUX AFFIRME AVOIR APERÇU LA MAIN INVISIBLE DU MARCHÉ.

       

      Premier principe : la séparation de l’économie et de la politique

      L’écono­mie poli­ti­que, tant libérale que marxiste, repose sur trois prin­ci­pes fon­da­men­taux : (I) une sépara­tion entre écono­mie et poli­ti­que, (II) une compréhen­sion galiléenne/cartésienne/new­to­nienne mécani­que de l’écono­mie, et (III) une théorie de la valeur qui scinde l’écono­mie en deux sphères — réelle et nomi­nale — et qui uti­lise les gran­deurs de la sphère réelle pour expli­quer les appa­ren­ces de la sphère nomi­nale. Cette sec­tion, de même que les deux sui­van­tes, exa­mi­nent ces prin­ci­pes, à com­men­cer par la sépara­tion entre poli­ti­que et écono­mie.

      Au cours des XIIIe et XIVe siècles, une alter­na­tive à l’État féodal rural est appa­rue dans les Cités-États de l’Italie et des Pays-Bas, à savoir l’ordre urbain du bourg capi­ta­liste. Les diri­geants du bourg étaient les capi­ta­lis­tes. Ils possédaient l’argent, les mai­sons de com­merce et les navi­res, ils diri­geaient l’indus­trie ; ils étaient avides de tech­no­lo­gies socia­les nou­vel­les, et étaient à la recher­che de méthodes pro­duc­ti­ves inno­van­tes.

      Ces pre­miers capi­ta­lis­tes offraient une toute nou­velle manière d’orga­ni­ser la société. En lieu et place de l’ordre féodal ver­ti­cal dans lequel privilège et revenu étaient obte­nus par la force et sanc­tifiés par la reli­gion, ils ont créé un ordre civil hori­zon­tal où privilège et revenu pro­ve­naient d’une pro­duc­ti­vité ration­nelle. Au lieu du cir­cuit fermé de la redis­tri­bu­tion agri­cole par confis­ca­tion, ils pro­met­taient une crois­sance indus­trielle indéfinie. Au lieu de l’igno­rance, ils appor­taient le progrès et la connais­sance. Au lieu de la ser­vi­lité, ils offraient une pers­pec­tive d’avenir1.

      L’ordre qu’ils ins­tau­raient était le futur régime du capi­tal, un ordre expli­ci­te­ment « écono­mi­que », basé sur un cycle infini de pro­duc­tion et de consom­ma­tion et sur une accu­mu­la­tion d’argent sans cesse crois­sante.

      Initialement, le bourg était subor­donné à l’ordre féodal dans lequel il est apparu, mais ce statut a changé pro­gres­si­ve­ment. La bour­geoi­sie a com­mencé à réclamer et à obte­nir des liber­ta­tes ou libertés — c’est-à-dire des faveurs, des exemp­tions différen­tiel­les qui la dis­pen­saient des sanc­tions, taxes et autres impôts féodaux. La bour­geoi­sie reconnais­sait la légiti­mité de l’ordre poli­ti­que féodal, par­ti­culièrement en matière de reli­gion et de guerre. Mais elle deman­dait que cette poli­ti­que n’empiète pas sur son écono­mie urbaine. Cette lutte des clas­ses précoce, le conflit de pou­voir entre la noblesse en déclin et la bour­geoi­sie mon­tante, est à l’ori­gine de ce que nous considérons aujourd’hui comme la sépara­tion entre écono­mie et poli­ti­que.

      Les caractéris­ti­ques de cette sépara­tion valent la peine d’être résumées, en commençant par le point de vue libéral. Au cours des cinq der­niers siècles, les libéraux se sont habitués à considérer la pro­duc­tion, la tech­no­lo­gie, le com­merce, le revenu et le profit comme différents aspects de l’écono­mie. Par contraste, des entités comme l’État, la loi, l’armée et la vio­lence sont considérés comme rele­vant de l’ordre poli­ti­que.

      L’écono­mie est réputée être la source pro­duc­tive. Elle est le royaume de la liberté indi­vi­duelle, de la ratio­na­lité, de la fru­ga­lité et du dyna­misme. Elle crée la pro­duc­tion, aug­mente la consom­ma­tion et fait aller la société de l’avant. Par contraste, l’ordre poli­ti­que est perçu comme coer­ci­tif et col­lec­tif. Il est cor­rompu, inef­fi­cace et conser­va­teur. C’est une sphère para­si­ti­que qui s’accro­che à l’écono­mie, la pres­sure et s’immisce dans ses acti­vités.

      Idéale­ment, l’écono­mie devrait être laissée à elle-même. La poli­ti­que du lais­sez-faire2 pro­dui­rait le résultat écono­mi­que opti­mal. Mais en pra­ti­que, nous dit-on, cela n’est jamais le cas : l’inter­ven­tion poli­ti­que fausse cons­tam­ment l’écono­mie, nuit à l’effi­ca­cité de son fonc­tion­ne­ment et entrave la pro­duc­tion du bien-être indi­vi­duel. L’équa­tion libérale est alors simple : la meilleure société est celle dans laquelle prédomine l’écono­mi­que et dans laquelle la part du poli­ti­que est la plus res­treinte.

      La vision marxiste de cette sépara­tion n’est que par­tiel­le­ment différente. Pour Marx, le projet libéral de sépara­tion de la société civile et de l’État est un idéal trom­peur, s’il ne relève pas tout sim­ple­ment de l’aveu­gle­ment volon­taire. L’acte juri­di­que de placer l’écono­mie privée à part de la poli­ti­que publi­que aliène la propriété ; et cette même aliénation, dit-il, sert à défendre les intérêts privés des capi­ta­lis­tes contre la recher­che col­lec­tive d’une société juste. De ce point de vue, une struc­ture poli­tico-juri­di­que appa­rem­ment indépen­dante n’est pas l’antithèse, mais la condi­tion même de l’écono­mie matérielle : elle permet aux orga­nes et à la bureau­cra­tie étati­ques de légiti­mer le capi­tal, de donner à l’accu­mu­la­tion une forme uni­ver­selle et d’aider au main­tien du système capi­ta­lise dans son ensem­ble.

      En d’autres termes, Marx accepte volon­tiers la dualité libérale — mais à un détail cru­cial près. Là où les libéraux voient une incohérence entre le bien-être écono­mi­que et le pou­voir poli­ti­que, Marx voit deux formes complémen­tai­res de pou­voir : une base matérielle-écono­mi­que de l’exploi­ta­tion et une struc­ture juri­dico-étati­que d’oppres­sion qui la conforte.

      Historiquement, les ins­ti­tu­tions et orga­nes coer­ci­tifs de l’État se dévelop­pent comme des compléments néces­sai­res au mécanisme écono­mi­que de prélèvement de la plus-value : ensem­ble, ils cons­ti­tuent la tota­lité que les marxis­tes appel­lent « mode de pro­duc­tion ». Mais la rela­tion entre ces deux aspects n’est pas symétrique : à toute époque écono­mi­que, la nature et l’étendue de l’inter­ven­tion de l’État sont fondées sur les exi­gen­ces concrètes du prélèvement de plus-value. À titre d’illus­tra­tion, au XIXe siècle, ces exi­gen­ces dic­taient la méthode « Bas-les-pattes ! » du lais­sez-faire* ; vers le milieu du XXe siècle, elles exi­geaient la macro-ges­tion keynésienne ; et en ce début de XXIe siècle, elles impo­sent les régle­men­ta­tions mul­ti­for­mes du néolibéralisme finan­cia­risé.

      En d’autres mots, à la différence de la cos­mo­lo­gie libérale, dans laquelle la société consiste en des indi­vi­dus en quête d’utilité pour les­quels l’État est dans le meilleur des cas un four­nis­seur de ser­vi­ces et, dans le pire, une source de dis­tor­sion, dans la cos­mo­lo­gie marxiste, l’État est néces­saire à l’exis­tence même du capi­ta­lisme. Mais cette nécessité a pour condi­tion que l’État soit dis­tinct de — et en fin de compte subor­donné à — l’écono­mie.

      Suivant les traces de ses prédéces­seurs clas­si­ques, en par­ti­cu­lier Smith et Ricardo, Marx donne lui aussi la prio­rité à l’écono­mi­que sur le poli­ti­que. Passionné par les méthodes et les triom­phes de la science bour­geoise, il s’est penché sur les rai­sons laten­tes, sur les ulti­mes forces mécani­ques fon­da­men­ta­les qui se cachent derrière les appa­ren­ces socia­les et les ani­ment. Et, à l’instar de ses homo­lo­gues bour­geois, lui aussi a loca­lisé ces forces dans « l’écono­mie ».

      Il sou­te­nait que la sphère pro­duc­tive, et spécia­le­ment le tra­vail, était le moteur du dévelop­pe­ment social. C’est là que la valeur d’usage est créée, que la plus-value est générée, que le capi­tal est accu­mulé. La pro­duc­tion est à l’ori­gine de l’abon­dance. C’est la source ultime dont les autres sphères de la société tirent leur énergie — énergie qu’elles uti­li­sent ensuite pour aider à façonner et à entre­te­nir la sphère pro­duc­tive dont elles dépen­dent tant. Ainsi donc, même si pour Marx écono­mie et poli­ti­que capi­ta­lis­tes sont pro­fondément imbriquées, on a là affaire à l’inte­rac­tion de deux entités concep­tuel­le­ment dis­tinc­tes et asymétri­ques3.

       

       

      Deuxième principe : le modèle économique galiléen/ cartésien/newtonien

      Le nouvel ordre capi­ta­liste a émergé de concert avec une révolu­tion poli­tico-scien­ti­fi­que — une révolu­tion marquée par la vision mécaniste du monde de Machiavel, Kepler, Galilée, Descartes, Hobbes, Locke, Hume, Leibnitz et sur­tout, Newton4.

      Il est cou­rant de dire que les écono­mis­tes poli­ti­ques ont emprunté leurs métapho­res et méthodes aux scien­ces natu­rel­les. Mais nous devrions noter que l’inverse est tout aussi vrai, sinon davan­tage : en d’autres termes, la vision des scien­ti­fi­ques reflète leur société.

      Prenons les exem­ples sui­vants :

      – Galilée et Newton ont été pro­fondément inspirés par Le Prince de Machiavel. Le Prince pour­suit sans relâche le pou­voir séculier, pour le pou­voir séculier lui-même. Il ne se soucie pas de l’intérêt général, mais de l’ordre et de la sta­bi­lité. Ce n’est pas la grâce divine qui lui permet de par­ve­nir à ses fins, mais l’appli­ca­tion systémati­que d’une ratio­na­lité cal­cu­la­trice.

      – L’« homme mécani­que » de Hobbes a été conçu sur le modèle du pen­dule de Galilée, balançant entre la recher­che du pou­voir d’un côté et la peur de la mort de l’autre — mais, l’uni­vers mécani­que de Galilée était lui-même le reflet d’une société de plus en plus enva­hie par les machi­nes.

      – Si Newton a pu com­po­ser un uni­vers de corps indépen­dants, c’est parce qu’il vivait dans une société qui commençait à cri­ti­quer le pou­voir hiérar­chi­que et à glo­ri­fier l’indi­vi­dua­lisme. Il envi­sa­geait un monde libéral dans lequel chaque corps était une âme soli­taire dans l’uni­vers, inte­ra­gis­sant avec d’autres corps, mais ne leur impo­sant jamais sa volonté. Il n’y a aucune cause ultime chez Newton, seu­le­ment des interdépen­dan­ces.

      – Descartes a pu sou­li­gner l’immédiateté entre cause et conséquence — les feuilles ne bou­gent que si le vent les touche — parce qu’il vivait dans un monde qui contes­tait de plus en plus les mira­cles reli­gieux opérants à dis­tance invoqués par l’Église.

      – Lavoisier a inventé sa loi de conser­va­tion de la matière alors qu’il cons­trui­sait un mur autour de Paris, trans­for­mant la ville en un récipient clos, de manière à s’appro­prier la masse de son revenu impo­sa­ble.

      – La « survie du plus apte » de Darwin était fondée sur la théorie de la popu­la­tion de Malthus, et ainsi de suite…

      Ces exem­ples rela­ti­ve­ment récents ne devraient pas nous sur­pren­dre. Les êtres humains ten­dent à impo­ser à l’uni­vers la struc­ture de pou­voir qui gou­verne leur propre société. Autrement dit, ils ont ten­dance à poli­ti­ser la nature.

      Dans les sociétés archaïques, les dieux sont générale­ment nom­breux, rela­ti­ve­ment égaux et loin d’être omni­po­tents. Les sociétés hiérar­chi­ques, étati­ques ont ten­dance à impo­ser un panthéon de dieux. Et un régime abso­lu­tiste a ten­dance à privilégier un dieu unique et une reli­gion monothéiste. Dans tous les cas, les forces dont la nature est cons­tituée reflètent, comme elles-mêmes se reflètent, dans les forces qui façonnent la société5.

      Le capi­ta­lisme ne fait pas excep­tion à cette règle his­to­ri­que. Prenons la vision mécaniste du monde. Le Dieu libéral n’est autre que ratio­na­lité abso­lue, ou loi natu­relle. Le lan­gage de Dieu est mathémati­que, et par suite la struc­ture de l’uni­vers est numérique. L’uni­vers créé par Dieu est plat, cou­vert de nom­breux corps qui ne sont pas subor­donnés et dépen­dants les uns des autres, mais libres et interdépen­dants. Ces corps ne sont pas mis en mou­ve­ment par des obli­ga­tions différen­tiel­les, mais par la force uni­ver­selle de la gra­vi­ta­tion. Ils ne s’atti­rent ni ne se repous­sent les uns les autres par la volonté du Tout-Puissant, mais par le jeu de l’action et de la réaction. Et, pour finir, ils ne sont pas ordonnés par décret, mais par le pou­voir d’équi­li­brage invi­si­ble de l’iner­tie.

      Cet uni­vers plat reflète les idéaux plats de la société libérale. Une société libérale est composée d’acteurs tous aussi minus­cu­les les uns que les autres, ou de par­ti­cu­les, dont aucune n’est assez grande pour affec­ter signi­fi­ca­ti­ve­ment les autres par­ti­cu­les-acteurs. Ces par­ti­cu­les-acteurs ne tirent pas leur énergie de res­pon­sa­bi­lités patriar­ca­les, mais de la rareté — la force gra­vi­ta­tion­nelle de l’uni­vers social. Elles ne s’atti­rent et ne se repous­sent pas à cause d’obli­ga­tions féodales, mais en raison des fonc­tions uni­ver­sel­les-uti­li­ta­ris­tes de l’offre et de la demande. Et elles n’obéissent pas à une règle hiérar­chi­que, mais à la force qui crée l’équi­li­bre : la main invi­si­ble de la concur­rence par­faite.

       

      Les écono­mis­tes pan­glos­siens uti­li­saient des modèles mathémati­ques élaborés pour prou­ver que nous vivons dans le meilleur des mondes pos­si­bles.

       

      Troisième principe : la théorie de la valeur et la dualité réel/nominal

      Le capi­ta­lisme est un système de mar­chan­di­ses ; il s’exprime donc en unités uni­ver­sel­les de prix. Pour com­pren­dre la nature et la dyna­mi­que de cette archi­tec­ture, nous devons com­pren­dre les prix, et c’est ce qui expli­que pour­quoi les écono­mies poli­ti­ques libérale et marxienne se fon­dent sur des théories de la valeur — res­pec­ti­ve­ment, la théorie de la valeur-utilité et la théorie de la valeur-tra­vail.

      Les théories de la valeur com­men­cent par scin­der l’écono­mie elle-même en deux sphères quan­ti­ta­ti­ves parallèles : réelle et nomi­nale. La sphère réelle est la clef de ces théories. C’est là où pro­duc­tion et consom­ma­tion ont lieu, où offre et demande se répon­dent, où utilité et pro­duc­ti­vité sont déterminées, où pou­voir et équi­li­bre entrent en compétition, où bien-être et exploi­ta­tion pren­nent place, où plus-value et profit sont générés.

      Néanmoins, il semble appa­rem­ment dif­fi­cile, sinon impos­si­ble, de quan­ti­fier la sphère réelle : les entités com­po­sant cette sphère sont qua­li­ta­ti­ve­ment différentes, et cette différence qua­li­ta­tive rend ces entités quan­ti­ta­ti­ve­ment incom­men­su­ra­bles les unes aux autres.

      Pourtant, pour les écono­mis­tes, ce problème est plus appa­rent que réel. Physiciens et chi­mis­tes expri­ment toutes leurs mesu­res selon cinq gran­deurs fon­da­men­ta­les : dis­tance, temps, masse, charge élec­tri­que et cha­leur. De cette façon, la vitesse peut être définie comme la dis­tance divisée par le temps ; l’accélération comme la dérivée tem­po­relle de la vitesse ; la force est la masse mul­ti­pliée par l’accélération, etc. Et les écono­mis­tes, si on se fie à ce qu’ils préten­dent, sont en mesure de faire de même.

      Les scien­ces écono­mi­ques, disent-ils, ont leurs gran­deurs fon­da­men­ta­les : la gran­deur fon­da­men­tale du monde libéral est l’utilité, celle de l’uni­vers marxiste est le tra­vail abs­trait socia­le­ment néces­saire6. Avec ces gran­deurs fon­da­men­ta­les, toute entité réelle — du tra­vail concret, aux mar­chan­di­ses, aux capi­tal-actions — peu­vent être réduites à, et exprimées dans, la même unité.

      Parallèlement à la sphère réelle, il y a le monde nomi­nal de l’argent et des prix. Cette sphère cons­ti­tue l’appa­rence immédiate du système des mar­chan­di­ses. Mais ce n’est qu’une appa­rence dérivée. En fait, la sphère nomi­nale n’est rien d’autre qu’un immense miroir sym­bo­li­que. Il s’agit d’un domaine parallèle où les gran­deurs mesurées en « dollar uni­ver­sel » ne font que refléter — par­fois précisément, par­fois non — les vraies gran­deurs sous-jacen­tes de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion : l’util et le tra­vail abs­trait.

      Ainsi nous avons une cor­res­pon­dance quan­ti­ta­tive. La sphère nomi­nale des prix reflète la sphère réelle de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. Et le but de la théorie de la valeur est d’expli­quer ce reflet, cette cor­res­pon­dance.

      Comment la théorie de la valeur expli­que-t-elle cette cor­res­pon­dance ? Dans la ver­sion libérale, cette écono­mie à double-face est supposée être conte­nue dans un espace new­to­nien — un récep­ta­cle avec ses lois invi­si­bles pro­pres, ou fonc­tions, dont le rôle est d’équi­li­brer quan­tités et prix. La ver­sion marxiste est bien différente, dans la mesure où elle n’insiste pas sur l’équi­li­bre et l’har­mo­nie, mais sur le moteur conflic­tuel/dia­lec­ti­que de l’écono­mie. Néanmoins, ici aussi, il existe une sépara­tion claire entre réel et nomi­nal, de même qu’il existe un ensem­ble de règles supposées — les lois his­to­ri­ques du mou­ve­ment — qui gou­ver­nent l’inte­rac­tion à long terme entre les deux sphères.

      Étant donné que ces prin­ci­pes, ou lois, sont immua­bles, le rôle de l’écono­miste poli­ti­que, tout comme celui du scien­ti­fi­que, est sim­ple­ment de les « décou­vrir »7. La méthode à suivre pour cette décou­verte se fonde d’une part sur le para­digme heu­ris­ti­que de Galilée, Descartes et Newton, et, d’autre part, sur l’uti­li­sa­tion des pro­ba­bi­lités ana­ly­ti­ques et des sta­tis­ti­ques empi­ri­ques. Avec cette méthode, la décou­verte s’opère au tra­vers de la fusion de l’expérimen­ta­tion et de la générali­sa­tion — une méthode que les libéraux met­tent en œuvre au moyen de tests et de prédic­tions (quoi­que prin­ci­pa­le­ment d’événements passés), et que les marxis­tes met­tent en œuvre au moyen de la dia­lec­ti­que théorie/pra­ti­que.

      Enfin, contrai­re­ment à l’écono­mie, la poli­ti­que n’a pas de règles intrinsèques. Cette différence a deux conséquen­ces impor­tan­tes. Dans le cas libéral, la notion d’une écono­mie s’opti­mi­sant d’elle-même signi­fie qu’à l’excep­tion des « exter­na­lités », toute inter­ven­tion poli­ti­que ne peut que mener à des résul­tats sous-opti­maux. Dans le cas marxiste, la poli­ti­que et l’État sont inex­tri­ca­ble­ment liés à la pro­duc­tion et à l’écono­mie. Cependant, étant donné que la poli­ti­que et l’État n’ont pas de règles pro­pres, ils doi­vent tirer leur logi­que de l’écono­mie — soit stric­te­ment, comme le sti­pu­lent les struc­tu­ra­lis­tes, soit approxi­ma­ti­ve­ment, comme le sou­tien­nent les ins­tru­men­ta­lis­tes.

      Pour résumer, la cos­mo­lo­gie du capi­ta­lisme repose sur trois fon­de­ments essen­tiels. Le pre­mier est la sépara­tion entre écono­mie et poli­ti­que. L’écono­mie est gou­vernée par ses lois pro­pres, alors que la poli­ti­que soit dérive de ces lois écono­mi­ques, soit les fausse. Le deuxième prin­cipe est une concep­tion mécaniste de l’écono­mie elle-même — une concep­tion fondée sur l’action et la réaction, des fonc­tions catégori­ques et les forces autorégula­tri­ces du mou­ve­ment et de l’équi­li­bre, et dans laquelle le rôle de l’écono­miste poli­ti­que se résume à mettre à jour ces lois mécani­ques. Le troisième prin­cipe est une sépara­tion de l’écono­mie elle-même en deux sphères quan­ti­ta­ti­ves — réelle et nomi­nale. La sphère réelle est comp­ta­bi­lisée en unités matériel­les de consom­ma­tion et de pro­duc­tion (utils ou tra­vail abs­trait socia­le­ment néces­saire), alors que la sphère nomi­nale est décomptée en prix monétaires. Mais les deux sphères sont parallèles : les prix nomi­naux reflètent sim­ple­ment des quan­tités réelles, et la mis­sion de la théorie de la valeur est d’expli­ci­ter cette cor­res­pon­dance.

       

      Sur le tableau : "ALORS, UN MIRACLE SE PRODUIT"
      « JE CROIS QUE VOUS DEVRIEZ ÊTRE PLUS EXPLICITE, ICI, À L’ÉTAPE DEUX ».

       

      L’essor du pouvoir et l’effondrement de l’économie politique

      Ces fon­de­ments de la cos­mo­lo­gie capi­ta­liste ont com­mencé à s’effon­drer dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec pour cause prin­ci­pale la vic­toire même du capi­ta­lisme. Notons que l’écono­mie poli­ti­que différait de toutes les cos­mo­lo­gies antérieu­res dans la mesure où elle était la première à sub­sti­tuer une force séculière à une force reli­gieuse. Mais, à l’instar des dieux, on tenait tou­jours cette force séculière pour hétéronome, c’est-à-dire pour une entité objec­tive, externe à la société.

      La vic­toire du capi­ta­lisme a changé cette per­cep­tion. Avec l’ordre féodal libérant fina­le­ment la voie pour un régime capi­ta­liste à part entière, il est devenu de plus en plus évident que la force n’est pas imposée de l’extérieur, mais de l’intérieur. En lieu et place d’un pou­voir hétéronome, un pou­voir auto­nome a émergé, et cette trans­for­ma­tion a tout changé8. Avec le pou­voir auto­nome, les dualités pro­dui­tes par la dis­tinc­tion entre écono­mie et poli­ti­que, la sépara­tion réel/nomi­nal et la vision mécaniste du monde de l’écono­mie poli­ti­que ont toutes été sérieu­se­ment ébranlées. Avec la remise en cause de ces catégories, l’auto­ma­ti­cité présumée de l’écono­mie poli­ti­que ne tenait plus debout. Et avec cette auto­ma­ti­cité dis­pa­rue, l’écono­mie poli­ti­que ces­sait d’être une science objec­tive.

      La prise en compte de ce nou­veau pou­voir a été affectée par quatre évolu­tions impor­tan­tes. La première a été l’émer­gence d’unités tota­le­ment nou­vel­les. Vers la fin du XIXe et le début XXe siècles, la notion d’acteurs/atomes interdépen­dants a été rem­placée par de gran­des orga­ni­sa­tions hiérar­chi­ques — des gran­des entre­pri­ses et syn­di­cats aux grands gou­ver­ne­ments et ONG — orga­ni­sa­tions suf­fi­sam­ment gran­des que pour altérer leur propre situa­tion, autant que pour s’affec­ter les unes les autres.

      La seconde évolu­tion a été l’émer­gence d’un nou­veau phénomène, inconnu des écono­mis­tes poli­ti­ques clas­si­ques. Au début du XXe siècle, la guerre totale et une guerre écono­mi­que appa­rem­ment per­ma­nente s’étaient établies comme caractéris­ti­ques prin­ci­pa­les du capi­ta­lisme moderne, caractéris­ti­ques qui s’avéraient tout aussi impor­tan­tes que la pro­duc­tion et la consom­ma­tion. Les gou­ver­ne­ments ont com­mencé à s’enga­ger acti­ve­ment dans des poli­ti­ques indus­triel­les mas­si­ves et de macro-sta­bi­li­sa­tion, poli­ti­ques qui bou­le­versèrent complètement l’auto­ma­ti­cité présumée de la prétendue sphère écono­mi­que. Les capi­ta­lis­tes cons­tituèrent (incor­po­ra­ted) leurs entre­pri­ses en sociétés, et par la même occa­sion, le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion privée fut bureau­cra­tisé et socia­lisé. Le tra­vail ne devint pas plus simple et plus homogène, mais tou­jours plus com­plexe, et les tra­vailleurs s’élevèrent au-dessus du seuil de sub­sis­tance. S’est développée une aris­to­cra­tie du tra­vail, le niveau de vie des tra­vailleurs ont grimpé en flèche dans les prin­ci­paux pays capi­ta­lis­tes et, avec la hausse des reve­nus dis­po­ni­bles, les ques­tions de culture ont gagné en impor­tance rela­ti­ve­ment au tra­vail. Finalement, les pro­ces­sus nomi­naux de l’infla­tion et de la finance se sont auto­no­misés, en sui­vant une tra­jec­toire qui ne sem­blait plus refléter le soi-disant sec­teur réel.

      La troisième évolu­tion à considérer a été l’émer­gence de concepts tota­le­ment nou­veaux. Avec la montée du fas­cisme et du nazisme, la pri­mauté des clas­ses et de la pro­duc­tion a été remise en ques­tion par une atten­tion nou­velle accordée aux masses, au pou­voir, à l’État, à la bureau­cra­tie, aux élites et au système.

      Quatrième et der­nier point, la cos­mo­lo­gie objec­tive-mécaniste de la première révolu­tion poli­tico-scien­ti­fi­que a été remise en ques­tion par l’incer­ti­tude, la rela­ti­vité et l’intri­ca­tion des notions d’objet et de sujet. La science était de plus en plus contestée par un « pos­tisme9 » et un vita­lisme anti-scien­ti­fi­ques.

      Le résultat combiné de ces évolu­tions a été une diver­gence crois­sante entre uni­ver­sa­lité et dis­per­sion. D’un côté, le régime du capi­tal est devenu le système le plus uni­ver­sel ayant jamais orga­nisé une société : il règne en maître aux quatre coins du monde et intègre de plus en plus d’aspects de la vie humaine. De l’autre, l’écono­mie poli­ti­que — la cos­mo­lo­gie de cet ordre — s’est irrémédia­ble­ment frag­mentée : en lieu et place de ce qui fut par le passé une science cohérente de la société, s’est développée une série de dis­ci­pli­nes socia­les par­tiel­les et adver­ses.

      L’ana­lyse libérale domi­nante de la société s’est scindée en de nom­breu­ses scien­ces socia­les. Ces scien­ces socia­les — écono­mie, science poli­ti­que, socio­lo­gie, anthro­po­lo­gie, psy­cho­lo­gie, et main­te­nant aussi études cultu­rel­les, études sur la com­mu­ni­ca­tion, études de genre et autres rami­fi­ca­tions du même type — sont toutes traitées comme des « dis­ci­pli­nes », des systèmes fermés, protégés par un jargon propre, des prin­ci­pes par­ti­cu­liers et une hiérar­chie académico-bureau­cra­ti­que.

      Mais cette frag­men­ta­tion pro­gres­sive n’a pas pour autant sauvé les scien­ces écono­mi­ques. Bien que la plu­part des écono­mis­tes refu­sent de s’en rendre compte et que peu d’entre eux l’accep­te­raient jamais, l’essor du pou­voir auto­nome a détruit leurs gran­deurs fon­da­men­ta­les. Avec le pou­voir auto­nome, il est devenu indéniable qu’aussi bien l’utilité que le tra­vail abs­trait étaient logi­que­ment impos­si­bles et empi­ri­que­ment inconnais­sa­bles. Il est clair qu’aucun écono­miste libéral n’est jamais par­venu à mesu­rer la quan­tité d’utilité conte­nue dans une mar­chan­dise, de même qu’aucun marxiste n’a réussi à cal­cu­ler la quan­tité de tra­vail abs­trait qu’elle recèle — parce que ni l’un ni l’autre n’est fai­sa­ble. Cette inca­pa­cité est exis­ten­tielle : sans gran­deur fon­da­men­tale, la théorie de la valeur devient impos­si­ble, et sans théorie de la valeur, les scien­ces écono­mi­ques s’effon­drent.

       

       

      Le Golem néoclassique

      Les néoclas­si­ques ont répondu à cette menace en essayant de protéger l’utilité du contact dévas­ta­teur du pou­voir. Le pro­ces­sus a com­porté deux étapes. Premièrement, ils ont créé un monde fan­tas­ti­que, abon­dam­ment financé, inti­tulé l’Équi­li­bre Général, dans lequel, à condi­tion de res­pec­ter une série de condi­tions très res­tric­ti­ves, tout fonc­tionne (pres­que) comme prévu10. Pour attein­dre cette fin, ils ont néanmoins dû faire de l’écono­mie un ensem­ble vide. Ils en ont exclu pra­ti­que­ment tout phénomène de pou­voir signi­fi­ca­tif — et ils l’ont si bien fait que leur modèle de compétition par­faite est main­te­nant en mesure de n’expli­quer à peu près rien de concret.

      La deuxième étape a consisté à présenter les phénomènes de pou­voir rejetés comme des « dévian­ces », puis de les remet­tre aux pra­ti­ciens de deux sous-dis­ci­pli­nes nou­vel­le­ment créées : les micro « dis­tor­sions » et « imper­fec­tions » furent données aux spécia­lis­tes de la théorie des jeux, pen­dant que les « inter­ven­tions » et « chocs » du gou­ver­ne­ment furent réservés aux macro-écono­mis­tes. Le problème est qu’au cours de ces cin­quante dernières années, la théorie des jeux et la macroécono­mie se sont muées en un Golem théorique. Elles se sont éten­dues considérable­ment, tant bureau­cra­ti­que­ment qu’académique­ment — et cette expan­sion, plutôt que de ren­for­cer la cos­mo­lo­gie libérale, l’a sérieu­se­ment fra­gi­lisée.

      Bien que les macro-écono­mis­tes en fas­sent rare­ment la pro­mo­tion et que nombre d’entre eux n’y prêtent pas atten­tion (c’est plus com­mode), leurs modèles, bons ou mau­vais, sont tous affectés par — et dans bien des cas se sont exclu­si­ve­ment foca­lisés sur — le pou­voir. C’est un fait cru­cial car, une fois que l’on remet le pou­voir dans l’équa­tion, tous les prix, les flux de reve­nus et les actifs se retrou­vent « conta­minés ». Et quand les prix et la dis­tri­bu­tion sont infectés par le pou­voir, la théorie de la valeur basée sur l’utilité perd toute per­ti­nence.

      Jusqu’aux années 1950 et 1960, les néoclas­si­ques ont tou­jours pu prétendre que les « dis­tor­sions » et « chocs » extra-écono­mi­ques étaient locaux, ou du moins tem­po­rai­res, et donc à élimi­ner de la grande quête de l’ana­lyse de la valeur. Mais aujourd’hui, avec la microa­na­lyse de la dis­tri­bu­tion, et avec des gou­ver­ne­ments qui déter­mi­nent direc­te­ment de 20 à 40 % de l’acti­vité écono­mi­que d’un pays ainsi que le niveau des prix, et qui sont indi­rec­te­ment impliqués dans la plu­part du reste, le pou­voir semble omniprésent. Et si le pou­voir est main­te­nant la règle plutôt que l’excep­tion, que reste-t-il de l’utilité/pro­duc­ti­vité qui fonde la théorie libérale de la valeur ?

      La fragmentation néomarxiste

      Contrairement aux néoclas­si­ques, les marxis­tes ont choisi de ne pas éviter le pou­voir ni de le mas­quer, mais de l’atta­quer de front — bien que le résultat final soit à peu près le même. Prendre en compte le pou­voir signi­fiait l’aban­don de la théorie de la valeur-tra­vail. Comme les marxis­tes n’ont jamais proposé d’autre théorie de la valeur, leur vision du monde a perdu sa prin­ci­pale force uni­fi­ca­trice. En lieu et place de la tota­lité marxiste d’ori­gine, s’est développée une frag­men­ta­tion néo-marxiste.

      Le marxisme consiste aujourd’hui en trois sous-dis­ci­pli­nes, cha­cune avec ses catégories, ses logi­ques et ses démar­ca­tions bureau­cra­ti­ques pro­pres. La première sous-dis­ci­pline est l’écono­mie néo-marxiste, fondée sur un mélange de capi­ta­lisme mono­po­liste et d’inter­ven­tion gou­ver­ne­men­tale per­ma­nente. La seconde com­prend les cri­ti­ques néo-marxis­tes de la culture capi­ta­liste. Et la troisième se com­pose des théories néo-marxis­tes de l’État.

      Il faut ici néanmoins sou­li­gner que Marx et les néo-marxis­tes ont dit sur le monde des choses par­ti­culièrement impor­tan­tes. Cela inclut, entres autres, une vision glo­bale de l’his­toire humaine — une appro­che qui récuse et se sub­sti­tue aux différents récits dictés par les élites ; la notion que les idées sont dia­lec­ti­que­ment imbriquées dans leur his­toire matérielle concrète ; le lien entre théorie et pra­ti­que ; la per­cep­tion du capi­ta­lisme comme un régime poli­ti­que et de pou­voir tota­li­sant ; les ten­dan­ces uni­ver­sa­liste et glo­ba­liste de ce régime ; la dia­lec­ti­que de la lutte des clas­ses ; le combat contre l’exploi­ta­tion, l’oppres­sion et la domi­na­tion impéria­liste ; et l’accent mis sur l’auto­no­mie et la liberté comme forces moti­vant le dévelop­pe­ment humain.

      Ces idées sont toutes indis­pen­sa­bles. Plus impor­tant encore, le dévelop­pe­ment de ces idées est pro­fondément enve­loppé, pour uti­li­ser la for­mule de David Bohm, dans l’his­toire même du régime capi­ta­liste, et en ce sens on ne pour­rait jamais les récuser comme faus­ses11.

      Mais tout cela laisse le problème cen­tral sans solu­tion. En l’absence d’une théorie uni­fi­ca­trice de la valeur, il n’y a pas de façon logi­que­ment cohérente et empi­ri­que­ment signi­fi­ca­tive d’expli­quer ce qu’on appelle l’accu­mu­la­tion écono­mi­que du capi­tal — sans même parler d’une ana­lyse de la manière dont la culture et l’État influen­cent pro­ba­ble­ment cette accu­mu­la­tion. En d’autres mots, nous n’avons pas d’expli­ca­tion du pro­ces­sus le plus impor­tant d’entre tous : l’accu­mu­la­tion du capi­tal.

      Le capi­ta­lisme, malgré tout, reste un système uni­ver­sa­liste — et un système uni­ver­sa­liste appelle une théorie uni­ver­selle. Donc, il est peut-être temps de mettre fin à la frag­men­ta­tion. Nous n’avons pas besoin de nuan­ces de plus en plus fines. Nous n’avons pas besoin de sous-dis­ci­pli­nes qui se connec­te­raient par des liens inter- ou trans­dis­ci­pli­nai­res. Et nous n’avons pas besoin d’imper­fec­tions et de dis­tor­sions pour nous dire pour­quoi ces théories ne fonc­tion­nent pas.

      Ce dont nous avons réelle­ment besoin c’est d’un Ctrl+Alt+Delete radi­cal. Comme Descartes le dit, être radi­cal signi­fie aller à la racine, et la racine du capi­ta­lisme, c’est l’accu­mu­la­tion du capi­tal. Tel devrait donc être notre nou­veau point de départ.

      Le mode de pouvoir capitaliste

      Dans la suite de cet arti­cle, nous décri­vons brièvement quel­ques éléments clés de notre propre appro­che du capi­tal. Nous commençons par le pou­voir. Nous sou­te­nons que le capi­tal n’est pas un moyen de pro­duc­tion, qu’il n’est pas la capa­cité à pro­duire du plai­sir hédoni­que, et qu’il n’est pas une quan­tité de tra­vail pro­duc­tif mort. Le capi­tal est pou­voir et rien que pou­voir.

      Plus lar­ge­ment, nous suggérons que le capi­ta­lisme se com­prend mieux non comme un mode de pro­duc­tion ou de consom­ma­tion, mais comme un mode de pou­voir. Machines, pro­duc­tion et consom­ma­tion font bien sûr partie du capi­ta­lisme, et sont cer­tai­ne­ment des paramètres impor­tants de l’accu­mu­la­tion. Mais le rôle de ces entités dans le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion, quoi qu’il puisse être, importe avant tout pour la manière dont elles affec­tent le pou­voir.

      Pour expli­ci­ter notre argu­ment, nous par­tons de deux entités connexes : les prix et la capi­ta­li­sa­tion. Le capi­ta­lisme — comme nous l’avons déjà noté, et comme les libéraux et les marxis­tes le reconnais­sent aussi — est orga­nisé en un système de mar­chan­di­ses libellées en prix. Le capi­ta­lisme est par­ti­culièrement pro­pice à une orga­ni­sa­tion numérique, dans la mesure où il repose sur la propriété privée, et où on peut attri­buer un prix à tout ce qui est possédé de façon privée. Ainsi donc, au fur et à mesure que la propriété privée s’étend spa­tia­le­ment et socia­le­ment, le prix devient l’unité numérique uni­ver­selle au moyen de laquelle le capi­ta­lisme s’orga­nise.

      La vérita­ble struc­ture de cet ordre est créée par capi­ta­li­sa­tion, qui, pour para­phra­ser David Bohm, est l’ordre génératif du capi­ta­lisme. Elle est l’algo­rithme flexi­ble et englo­bant qui créordonne, ou crée conti­nuel­le­ment l’ordre du capi­ta­lisme.

       

       

      La capitalisation du pouvoir

      En quoi consiste exac­te­ment la capi­ta­li­sa­tion ? Il s’agit d’une entité financière sym­bo­li­que, un rituel dont les capi­ta­lis­tes se ser­vent pour actua­li­ser à la valeur présente des reve­nus futurs espérés, ajustés en fonc­tion des ris­ques. Ce rituel a une bien longue his­toire. Il a été inventé dans les bourgs capi­ta­lis­tes d’Europe, pro­ba­ble­ment aux envi­rons du XIVe siècle, peut-être même plus tôt. Il a sur­monté l’oppo­si­tion reli­gieuse du XVIIe siècle contre l’usure pour deve­nir une pra­ti­que cou­rante parmi les ban­quiers. Ses for­mu­les mathémati­ques ont été expli­citées pour la première fois par des fores­tiers alle­mands au milieu du XIXe siècle. Ses prin­ci­pes idéolo­gi­ques et théori­ques ont été jetés au tour­nant du XXe siècle. Il a com­mencé à apparaître dans les manuels au cours des années 1950, don­nant lieu à un pro­ces­sus que les experts contem­po­rains appel­lent « finan­cia­ri­sa­tion ». En ce début de XXIe siècle, il est devenu la plus puis­sante de toutes les fois, comp­tant plus d’adep­tes que toutes les reli­gions du monde réunies.

      Comme Ulf Martin le sou­tient dans son arti­cle inédit de 2009 « Rational Control and the Magma of Reality », la capi­ta­li­sa­tion est un sym­bole opération­nel-com­pu­ta­tion­nel. À la différence des sym­bo­les onto­lo­gi­ques, la capi­ta­li­sa­tion n’est pas une représen­ta­tion pas­sive du monde. Elle est plutôt un calcul actif et synthétique. C’est un sym­bole que les êtres humains créent et impo­sent au monde — et ce fai­sant, ils façonnent le monde à l’image de leur sym­bole.

      Les capi­ta­lis­tes — comme tout le monde d’ailleurs — sont condi­tionnés à penser le capi­tal en termes de capi­ta­li­sa­tion, et seu­le­ment de capi­ta­li­sa­tion. La ques­tion fon­da­men­tale n’est pas ici celle de l’entité par­ti­culière que le capi­ta­liste possède, mais celle de la valeur uni­ver­selle de cette entité définie en tant qu’actif capi­ta­lisé.

      Néoclas­si­ques et marxis­tes reconnais­sent cette créature sym­bo­li­que — mais étant donné leur compréhen­sion du capi­tal comme une entité écono­mi­que (soi-disant) réelle, ils ne savent pas vrai­ment que faire de son aspect sym­bo­li­que. Les néoclas­si­ques contour­nent l’impasse en disant qu’en prin­cipe, la capi­ta­li­sa­tion est seu­le­ment l’image du capi­tal réel — bien qu’en pra­ti­que cette image soit déformée par les imper­fec­tions regret­ta­bles du marché. Les marxis­tes abor­dent le problème sous l’angle opposé. Ils com­men­cent par sup­po­ser que la capi­ta­li­sa­tion est entièrement fic­tive — et donc sans lien avec le capi­tal réelle­ment exis­tant. Mais ensuite, afin de main­te­nir leur théorie de la valeur-tra­vail, ils insis­tent aussi sur le fait qu’occa­sion­nel­le­ment, cette fic­tion doive s’effon­drer pour rétablir l’égalité avec le capi­tal réel.

      À notre avis, ces efforts pour forcer la capi­ta­li­sa­tion à entrer dans le cadre du capi­tal réel sont futi­les. Comme on l’a vu précédem­ment, non seu­le­ment il n’existe pas de gran­deur objec­tive pour mesure le capi­tal réel, mais la dis­so­cia­tion de l’écono­mie et de la poli­ti­que (supposément néces­saire à cette objec­ti­vité) est elle-même deve­nue cadu­que. En effet, la capi­ta­li­sa­tion peut dif­fi­ci­le­ment être limitée à la « sphère écono­mi­que ».

      En prin­cipe, tout flux de revenu espéré peut faire l’objet d’une capi­ta­li­sa­tion. Et comme les flux de revenu sont générés par des entités, des pro­ces­sus, des orga­ni­sa­tions et des ins­ti­tu­tions socia­les, on finit par avoir une capi­ta­li­sa­tion qui n’actua­lise pas ladite sphère écono­mi­que, mais poten­tiel­le­ment tout aspect de la société. La vie humaine, y com­pris ses mœurs ou son code génétique, est cou­ram­ment capi­ta­lisée. Les ins­ti­tu­tions — de l’éduca­tion et du diver­tis­se­ment à la reli­gion et au droit — sont régulièrement capi­ta­lisées. Il en va de même pour les réseaux sociaux bénévoles, la vio­lence urbaine, la guerre civile et les conflits inter­na­tio­naux. Même le futur envi­ron­ne­men­tal de l’huma­nité est capi­ta­lisé. Rien n’échappe aux agents de l’actua­li­sa­tion. Si une chose génère des reve­nus futurs espérés, elle peut être capi­ta­lisée, et tout ce qui peut être capi­ta­lisé finit tôt ou tard par l’être.

      La nature englo­bante de la capi­ta­li­sa­tion appelle une théorie tout aussi englo­bante, et la base uni­fi­ca­trice pour une telle théorie est d’après nous le pou­voir. La pri­mauté du pou­voir est inhérente à la défini­tion même de la propriété privée. Vous remar­que­rez que le mot français « privé » vient du latin pri­va­tus, qui connote une forme de res­tric­tion. En ce sens, la propriété privée est entièrement et uni­que­ment une ins­ti­tu­tion d’exclu­sion, et l’exclu­sion ins­ti­tu­tion­na­lisée est une ques­tion de pou­voir orga­nisé.

      Bien sûr, l’exclu­sion ne doit pas forcément s’exer­cer en pra­ti­que. Ce qui importe, c’est le droit d’exclure et la capa­cité d’exiger un trai­te­ment pécuniaire en échange du non-exer­cice de ce droit. Ce droit et cette capa­cité sont les fon­de­ments de l’accu­mu­la­tion.

      Le capi­tal n’est donc rien d’autre que du pou­voir orga­nisé. Ce pou­voir a deux facet­tes : l’une qua­li­ta­tive, l’autre quan­ti­ta­tive. La facette qua­li­ta­tive com­prend les ins­ti­tu­tions, les pro­ces­sus et les conflits au tra­vers des­quels les capi­ta­lis­tes créordon­nent cons­tam­ment la société, façonnant et res­trei­gnant sa tra­jec­toire dans le but de prélever leur tribut. La facette quan­ti­ta­tive est le pro­ces­sus qui intègre, réduit et dis­tille ces nom­breux pro­ces­sus qua­li­ta­tifs à la gran­deur uni­ver­selle du capi­tal.

      Industrie et commerce

      Quel est l’objet du pou­voir capi­ta­liste ? Comment créordonne-t-il la société ? Pour réponse à ces ques­tions, il faut partir de la dis­tinc­tion concep­tuelle entre le poten­tiel créatif/pro­duc­tif d’une société (la sphère que Thorstein Veblen nomme indus­trie) et le domaine du pou­voir qui, à l’époque capi­ta­liste, prend la forme du com­merce (busi­ness)12.

      En uti­li­sant comme métaphore le concept du phy­si­cien Denis Gabor, nous pou­vons penser le pro­ces­sus social comme un holo­gramme géant, un espace sillonné d’ondes inci­den­tes. Toute action sociale — qu’elle soit un acte d’indus­trie ou de com­merce — est un événement, une occur­rence qui génère des vibra­tions au tra­vers de l’espace social. Mais il existe une différence fon­da­men­tale entre les vibra­tions de l’indus­trie et celles du com­merce. L’indus­trie, com­prise comme le savoir et l’effort col­lec­tifs de l’huma­nité, est intrinsèque­ment coopérative, intégrée et syn­chro­nisée. Le com­merce, par contraste, n’est pas col­lec­tif mais privé. Il atteint ses objec­tifs par la menace et l’usage systémati­que de la res­tric­tion et de l’entrave — c’est-à-dire, par sabo­tage stratégique. La cible clé de ce sabo­tage, ce sont les impul­sions réson­nan­tes de l’indus­trie — des réson­nan­ces que le com­merce contra­rie cons­tam­ment par des dis­so­nan­ces qui lui sont inhérentes.

      Illustrons cette inte­rac­tion entre indus­trie et com­merce par un exem­ple simple. Les écono­mis­tes poli­ti­ques, aussi bien tra­di­tion­nels que marxis­tes, pos­tu­lent une rela­tion posi­tive entre pro­duc­tion et profit. Selon eux, les capi­ta­lis­tes bénéficient de l’acti­vité indus­trielle — et de cette manière, plus leur matériel et leurs tra­vailleurs sont employés, plus leur profit est grand. Mais si on envi­sage le capi­tal comme pou­voir, exercé à l’aide du sabo­tage stratégique de l’indus­trie par le com­merce, la rela­tion devient non-linéaire — posi­tive en cer­tai­nes cir­cons­tan­ces, négative en d’autres13.

      Cette dernière rela­tion est illustrée de façon hypothétique dans la Figure 1. Le gra­phi­que représente l’uti­li­sa­tion de la capa­cité indus­trielle sur l’axe hori­zon­tal contre la part du capi­tal dans le revenu sur l’axe ver­ti­cal. Jusqu’à un cer­tain point, les deux évoluent conjoin­te­ment. Après ce point, la rela­tion devient négative. La raison de cette inver­sion est facile à expli­quer si on s’intéresse aux points extrêmes. Si l’indus­trie s’arrêtait complètement (coin inférieur gauche du gra­phi­que), les reve­nus capi­ta­lis­tes seraient nuls. Mais ces reve­nus seraient aussi inexis­tants si l’indus­trie opérait à pleine capa­cité socio-tech­no­lo­gi­que par­tout et tout le temps (situa­tion représentée par le coin inférieur droit du gra­phi­que). Dans ce der­nier scénario, ce seraient les considérations indus­triel­les qui pri­me­raient sur les considérations com­mer­cia­les, la pro­duc­tion ne requer­rait plus l’appro­ba­tion des propriétaires, et ces der­niers ne seraient plus en mesure de prélever les reve­nus qu’ils récla­ment. Dès lors, pour les déten­teurs de capi­tal, la situa­tion idéale, ce que l’on pour­rait décrire comme la posi­tion de « Boucles d’Or14 », réside quel­que part entre les deux (au sommet de l’arc de cercle sur le gra­phi­que) avec des reve­nus capi­ta­lis­tes élevés, perçus en échange du droit pour l’indus­trie de fonc­tion­ner — mais en deçà de son poten­tiel.

       

      Figure 1 : Commerce et indus­trie

       

      Maintenant que nous avons énoncé la théorie, jetons un œil aux faits. La Figure 2 montre cette rela­tion pour les États-Unis depuis les années 1930. L’axe hori­zon­tal représente le degré de sabo­tage, en uti­li­sant le taux de chômage offi­ciel, mais en l’inver­sant (le chômage com­mence à zéro à droite, indi­quant l’absence de sabo­tage et, au fur et à mesure qu’il aug­mente vers la gauche, il en va de même pour le sabo­tage). L’axe ver­ti­cal, comme précédem­ment, indi­que la part du revenu natio­nal perçu par les capi­ta­lis­tes.

       

      Figure 2 : Commerce et indus­trie aux États-Unis
      Note : Les séries sont présentées sous la forme de moyen­nes mobi­les à 5 ans.
      Source : U. S. Department of Commerce via Global Insight (code des séries : INTNETAMISC pour l’intérêt ; ZBECON pour le bénéfice ; YN pour le revenu natio­nal ; RUC pour le taux de chômage).

       

      Or, ce que nous décou­vrons est très proche des affir­ma­tions théori­ques de la Figure 1.. La meilleure situa­tion pour les capi­ta­lis­tes ne se présente pas quand l’indus­trie est plei­ne­ment employée, mais quand le taux de chômage est aux alen­tours de 7 %. En d’autres termes, le taux de chômage dit natu­rel et le « busi­ness as usual » (quand les affai­res rou­lent) sont les deux faces d’un même pro­ces­sus de pou­voir : un pro­ces­sus par lequel les entre­pri­ses d’affai­res accu­mu­lent en sabo­tant stratégique­ment l’indus­trie.

      Accumulation différentielle et capital dominant

      Nous sou­te­nons que le pou­voir n’est jamais absolu : il est tou­jours rela­tif. Pour cette raison, les aspects tant quan­ti­ta­tifs que qua­li­ta­tifs de l’accu­mu­la­tion du capi­tal doi­vent être examinés de façon différen­tielle, rela­ti­ve­ment aux autres capi­taux. Contrairement aux affir­ma­tions de l’écono­mie conven­tion­nelle, les capi­ta­lis­tes ne sont pas motivés par la maxi­mi­sa­tion du profit, ce qu’ils visent, c’est battre la moyenne et sur­pas­ser le ren­de­ment normal. Toute leur exis­tence est condi­tionnée par le besoin d’être plus per­for­mants que les autres, par l’impératif de réaliser non pas seu­le­ment l’accu­mu­la­tion, mais l’accu­mu­la­tion différen­tielle. Et cette volonté différen­tielle est cru­ciale : battre la moyenne signi­fie accu­mu­ler plus vite que les autres ; et dans la mesure où l’ampleur rela­tive du capi­tal représente le pou­voir, les capi­ta­lis­tes qui accu­mu­lent différen­tiel­le­ment aug­men­tent leur pou­voir (pour insis­ter, ce que nous enten­dons par pou­voir capi­ta­liste ne cor­res­pond pas à la notion étroite de « puis­sance com­mer­ciale » mais à la large capa­cité stratégique d’infli­ger du sabo­tage).

      La cen­tra­lité de l’accu­mu­la­tion différen­tielle, selon nous, signi­fie que l’ana­lyse de l’accu­mu­la­tion ne devrait pas se foca­li­ser seu­le­ment sur le capi­tal en général, mais aussi, et peut-être sur­tout, sur le capi­tal domi­nant en par­ti­cu­lier — c’est-à-dire sur les prin­ci­pa­les allian­ces entre­pri­ses-État que l’accu­mu­la­tion différen­tielle a pro­gres­si­ve­ment placées au centre de l’écono­mie poli­ti­que.

      La Figure 3 décrit l’accu­mu­la­tion différen­tielle du capi­tal domi­nant aux États-Unis depuis 1950. Le capi­tal domi­nant est représenté ici en uti­li­sant deux mesu­res légèrement différentes : la première est le groupe des 100 plus gran­des entre­pri­ses de l’uni­vers Compustat15 ; la seconde est l’ensem­ble des 100 plus gran­des entre­pri­ses américai­nes de ce même Compustat (com­pre­nant les entre­pri­ses qui sont à la fois cotées et cons­tituées en société aux États-Unis). Les com­po­san­tes de chaque groupe sont déterminées annuel­le­ment sur la base de leur capi­ta­li­sa­tion boursière (on uti­lise deux mesu­res différentes parce que les données tota­les pour la capi­ta­li­sa­tion boursière cou­vrent toutes les entre­pri­ses cotées, quel que soit leur pays de cons­ti­tu­tion en société, alors que les données sur le bénéfice total des comp­ta­bi­lités natio­na­les ne se rap­por­tent qu’aux entre­pri­ses cons­tituées en société aux États-Unis). Le graphe montre deux séries différen­tiel­les — l’une pour la capi­ta­li­sa­tion, fondée sur la première défini­tion du capi­tal domi­nant, l’autre pour le bénéfice net, qui se fonde elle sur la seconde défini­tion du capi­tal domi­nant.

       

      Figure 3 : Capitalisation différen­tielle et bénéfice différen­tiel net aux États-Unis
      * Ratio Capitalisation boursière moyenne des sociétés du Top 100 de Compustat (classées annuel­le­ment en fonc­tion de leur capi­ta­li­sa­tion boursière) / Capitalisation boursière moyenne de toutes les sociétés américai­nes cotées.
      ** Ratio Bénéfice net moyen des sociétés du Top 100 de Compustat (classées annuel­le­ment en fonc­tion de leur capi­ta­li­sa­tion boursière) / Bénéfice net moyen de toutes les sociétés américai­nes (cotées et non cotées). On extra­pole le nombre des sociétés américai­nes pour 2004-2006 à partir des taux de crois­sance récents.
      Source : Registre com­pann de Compustat via WRDS (code des séries : data25 pour les actions ordi­nai­res en cir­cu­la­tion ; data199 pour le prix des actions ; data172 pour le revenu net) ; Global Financial Data (nombre des sociétés cotées sur le NYSE, l’AMEX et le NASDAQ jusqu’à 1989) ; World Federation of Exchanges (nombre des sociétés cotées sur le NYSE, l’AMEX et le NASDAQ depuis 1990) ; U.S. Internal Revenue Service (nombre des décla­ra­tions de reve­nus des sociétés acti­ves) ; Flux de fonds de l’U.S. Federal Reserve Board via Global Insight (FL893064105 pour la valeur de marché des actions des sociétés) ; U.S. Bureau of Economic Analysis via Global Insight (ZA pour le bénéfice après impôts).

       

      La capi­ta­li­sa­tion différen­tielle désigne le rap­port entre la valeur boursière moyenne du capi­tal domi­nant (entre­pri­ses cotées aux États-Unis) et la valeur boursière moyenne de toutes les entre­pri­ses cotées aux États-Unis. Les séries mon­trent que durant les années 1950, une entre­prise typi­que du capi­tal domi­nant avait 7,4 fois la capi­ta­li­sa­tion (c’est-à-dire le pou­voir) d’une société moyenne cotée en bourse. Au début des années 2000, ce rap­port avait atteint 35,5 — près de cinq fois plus.

      Cette mesure sous-estime néanmoins de manière signi­fi­ca­tive le pou­voir du capi­tal domi­nant. Il ne faut pas oublier que la vaste majo­rité des entre­pri­ses ne sont pas cotées en bourse. Comme les parts des entre­pri­ses non-cotées ne sont pas échangées publi­que­ment, elles n’ont pas de valeur boursière ; cette absence de valeur boursière fait en sorte qu’elles ne sont pas prises en compte par les sta­tis­ti­ques ; et comme la plu­part des entre­pri­ses exclues sont rela­ti­ve­ment peti­tes, les mesu­res différen­tiel­les fondées uni­que­ment sur les entre­pri­ses cotées finis­sent par mini­mi­ser l’impor­tance rela­tive du capi­tal domi­nant.

      Pour contour­ner cette limite, nous uti­li­sons une autre mesure différen­tielle — qui n’est pas fondée sur la capi­ta­li­sa­tion, mais sur le bénéfice net — et cette mesure inclut l’intégralité des entre­pri­ses cons­tituées en société aux États-Unis, cotées et non-cotées. Les étapes du calcul sont simi­lai­res. Nous cal­cu­lons le bénéfice net moyen d’une société fai­sant partie du capi­tal domi­nant (le bénéfice net total des 100 premières sociétés du Compustat, cotées et cons­tituées en société aux États-Unis, divisé par 100) ; ensuite, nous cal­cu­lons le bénéfice net moyen d’une entre­prise américaine (le bénéfice total des entre­pri­ses, après impôts, divisé par le nombre de décla­ra­tions fis­ca­les d’entre­pri­ses en acti­vité) ; fina­le­ment, nous divi­sons le pre­mier résultat par le second.

      Comme on pou­vait s’y atten­dre, les deux séries présen­tent des ordres de gran­deur fort différents (cf. les deux échel­les loga­rith­mi­ques). Mais elles sont aussi hau­te­ment corrélées (ce qui n’est pas sur­pre­nant, étant donné que le bénéfice est le prin­ci­pal moteur de la capi­ta­li­sa­tion). Cette corrélation signi­fie que nous pou­vons uti­li­ser cet indi­ca­teur de bénéfice différen­tiel bien étayé comme sub­sti­tut (proxy) pour le pou­voir du capi­tal domi­nant, rela­ti­ve­ment à l’ensem­ble des sociétés. Et le résultat est remar­qua­ble. Les données mon­trent que durant les années 1950, une société type du capi­tal domi­nant était 2586 fois plus grande/plus puis­sante qu’une entre­prise américaine moyenne. Dans les années 2000, ce rap­port avait atteint 22 097 — il a qua­si­ment été mul­ti­plié par neuf.

      Le capital comme pouvoir dans les conflits énergétiques du Moyen-Orient

      Notre recher­che pro­pose diver­ses études his­to­ri­ques d’accu­mu­la­tion différen­tielle dans les­quel­les nous exa­mi­nons les quan­tités et qualités du capi­tal comme pou­voir. L’une d’elles est notre étude sur le Moyen-Orient16. La Figure 4 montre la per­for­mance différen­tielle des six plus gran­des com­pa­gnies pétrolières mon­dia­les privées rela­ti­ve­ment au clas­se­ment de référence Fortune 500. Chaque barre du gra­phi­que indi­que dans quelle mesure le taux de ren­de­ment en capi­taux pro­pres, pour chaque com­pa­gnie pétrolière, se situe au-dessus ou en deçà de la moyenne du Fortune 500. Les barres grises mon­trent le différen­tiel d’accu­mu­la­tion posi­tif — c’est-à-dire le pour­cen­tage de dépas­se­ment des com­pa­gnies pétrolières par rap­port au Fortune 500. Les barres noires représen­tent le différen­tiel d’accu­mu­la­tion négatif — c’est-à-dire le pour­cen­tage de retard des com­pa­gnies pétrolières par rap­port à la moyenne. Enfin, les peti­tes explo­sions sur le gra­phi­que sym­bo­li­sent les occur­ren­ces de conflits énergétiques : les guer­res régio­na­les liées à l’énergie.

       

      Figure 4 : L’accu­mu­la­tion différen­tielle du Petro-Core et les « crises énergétiques » du Moyen-Orient
      * Le retour sur fonds pro­pres est le ratio entre le bénéfice net et les fonds pro­pres des propriétaires. Le retour différen­tiel sur fonds pro­pres est la différence entre le retour sur fonds pro­pres du Petro-Core et le Fortune 500, exprimé en pour­cen­tage du retour sur fonds pro­pres du Fortune 500. Pour 1992-3, les données des entre­pri­ses du Fortune 500 sont reportées sans les char­ges spéciales SFAS 106.
      NOTE. Le Petro-Core com­prend British Petroleum (BP-Amoco depuis 1998), Chevron (avec Texaco depuis 2001), Exxon (ExxonMobil depuis 1999), Mobil (jusque 1998), Royal Dutch/Shell et Texaco (jusque 2000). Les chan­ge­ments de sociétés sont dus aux fusions et acqui­si­tions. Les conflits énergétiques incluent : les guer­res arabo-israélien­nes de 1967 et 1973, la révolu­tion ira­nienne de 1979, la première inva­sion israélienne au Liban en 1979, l’inva­sion soviétique en Afghanistan en 1979, la guerre Iran-Irak de 1980, le seconde inva­sion israélienne au Liban en 1982, le première guerre du Golfe en 1990-1991, la seconde Intifada de 2000 en Palestine, l’inva­sion américaine en Afghanistan en 2001-2002 et enfin le lan­ce­ment de la guerre contre le ter­ro­risme et la seconde guerre du Golfe en 2002-2003.

       

      La science écono­mi­que tra­di­tion­nelle ne s’intéresse pas aux reve­nus différen­tiels des com­pa­gnies pétrolières et n’a cer­tai­ne­ment rien à dire au sujet de la rela­tion entre ces reve­nus différen­tiels et les guer­res régio­na­les. Les reve­nus différen­tiels ont peut-être quelqu’intérêt pour les ana­lys­tes finan­ciers ; quant aux guer­res au Moyen-Orient, c’est plutôt le pré carré des experts en rela­tions inter­na­tio­na­les et en sécurité. Mais comme ces phénomènes appar­tien­nent à des domai­nes complètement différents de la société, per­sonne n’a jamais pensé à les relier. Et pour­tant, ces phénomènes ne sont pas sim­ple­ment liés. En fait, ils peu­vent être com­pris comme les deux facet­tes d’un même pro­ces­sus, à savoir, l’accu­mu­la­tion glo­bale de capi­tal comme pou­voir. Le gra­phi­que ci-dessus dépeint trois rela­tions remar­qua­bles.

      – Premièrement, tous les conflits énergétiques sont précédés par un impor­tant retard des com­pa­gnies pétrolières par rap­port à la moyenne. En d’autres termes, pour qu’un conflit éclate, il faut d’abord qu’il y ait « désac­cu­mu­la­tion » différen­tielle des com­pa­gnies pétrolières — un prérequis des plus inha­bi­tuels du point de vue des scien­ces socia­les.

      – Deuxièmement, tous les conflits énergétiques sont suivis par un dépas­se­ment de la moyenne par les com­pa­gnies pétrolières. En d’autres mots, les guer­res et les conflits dans la région, que les spécia­lis­tes en scien­ces socia­les accu­sent générale­ment de faus­ser l’écono­mie glo­bale, ont servi l’intérêt différen­tiel de cer­tai­nes entre­pri­ses clés aux dépens d’autres entre­pri­ses d’impor­tance.

      – Troisièmement, et pour ter­mi­ner, à l’excep­tion des années 1996-1997, les com­pa­gnies pétrolières ne sont jamais par­ve­nues à battre la moyenne sans qu’il y ait d’abord un conflit énergétique dans la région. Autrement dit, la per­for­mance différen­tielle des com­pa­gnies pétrolières ne dépend pas tant de la pro­duc­tion que de la plus extrême des formes de sabo­tage : la guerre.

      Ces rela­tions, et les conclu­sions qu’elles appel­lent, sont tout à fait remar­qua­bles. Tout d’abord, la vrai­sem­blance que ces trois schémas soient le résultat d’un hasard sta­tis­ti­que est négli­gea­ble. Donc, il doit y avoir quel­que chose de sub­stan­tiel derrière la connexion entre les guer­res au Moyen-Orient et les reve­nus différen­tiels glo­baux.

      Ensuite, ces rela­tions fusion­nent sans heurt qualité et quan­tité. Dans notre recher­che sur le sujet, nous mon­trons com­ment les aspects qua­li­ta­tifs du pou­voir dans les rela­tions inter­na­tio­na­les, les confron­ta­tions entre super­puis­san­ces, les conflits régio­naux et les acti­vités des sociétés pétrolières et d’arme­ment, peu­vent à la fois expli­quer et être expliqués par le pro­ces­sus global quan­ti­ta­tif de l’accu­mu­la­tion du capi­tal.

      Enfin, ces trois rela­tions sont restées sta­bles depuis un demi-siècle, nous per­met­tant de prédire, par écrit et avant même les événements, les deux guer­res du Golfe. Cette sta­bi­lité suggère que les struc­tu­res du capi­tal comme pou­voir — bien que sujet­tes au chan­ge­ment his­to­ri­que depuis l’intérieur de la société — sont tout sauf acci­den­tel­les.

       

      DÉGAGEONS L’ÉCONOMIE NÉOCLASSIQUE !!!

       

      Vers une nouvelle cosmologie du capitalisme

      Ce type de recher­che nous a pro­gres­si­ve­ment menés à la conclu­sion que l’écono­mie poli­ti­que a besoin d’un nou­veau départ.

      À la même époque, en 1991, Paul Sweezy, l’un des marxis­tes américains les plus éminents, est revenu sur son livre, Le Capitalisme mono­po­liste (196617), un ouvrage coécrit 25 ans plus tôt avec Paul Baran et qui a connu un succès mérité. Dans son ana­lyse, Sweezy a admis que quel­que chose de par­ti­culièrement impor­tant man­quait aux grilles de lec­ture marxiste et néoclas­si­que : une théorie cohérente de l’accu­mu­la­tion du capi­tal. Ses obser­va­tions valent la peine d’être citées, car elles met­tent en évidence tant le problème lui-même que les rai­sons pour les­quel­les la science écono­mi­que n’est pas en mesure de le résoudre :

       

      Pourquoi Le Capitalisme mono­po­liste n’est-il pas par­venu à anti­ci­per les chan­ge­ments de struc­ture et de fonc­tion­ne­ment de ces 25 dernières années ? Fondamentalement, je crois que la réponse est que sa manière de conce­voir le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion du capi­tal est par­tiale et incomplète. Dans la tra­di­tion bien établie de l’écono­mie tant conven­tion­nelle que marxienne, nous avons traité l’accu­mu­la­tion du capi­tal comme étant essen­tiel­le­ment une façon d’aug­men­ter le stock de biens d’équi­pe­ment réels. Mais en vérité, il ne s’agit là que de l’un des aspects du pro­ces­sus. L’accu­mu­la­tion consiste aussi à aug­men­ter le stock d’actifs finan­ciers. Les deux aspects sont bien sûr liés, mais la nature de ce lien est pour le moins problémati­que. La manière tra­di­tion­nelle de trai­ter le problème a été en fait de le négliger : par exem­ple, ache­ter des actions et des obli­ga­tions (deux des formes les plus sim­ples d’actifs finan­ciers) est considéré comme une façon indi­recte d’ache­ter des biens d’équi­pe­ment réels, ce qui n’est pres­que jamais le cas, et peut donc être fran­che­ment trom­peur. Ce n’est pas ici le lieu d’indi­quer la voie vers une concep­tua­li­sa­tion plus satis­fai­sante du pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion du capi­tal. C’est dans le meilleur des cas un problème extrêmement com­plexe et dif­fi­cile, et je n’ai sincèrement pas la moin­dre piste pour sa résolu­tion. Je peux tout de même dire avec une cer­taine assu­rance qu’attein­dre une meilleure compréhen­sion de la société capi­ta­liste mono­po­liste contem­po­raine ne sera pos­si­ble que sur base d’une meilleure théorie de l’accu­mu­la­tion du capi­tal que celle dont nous dis­po­sons actuel­le­ment, une théorie qui insis­tera spécia­le­ment sur l’inte­rac­tion entre les aspects réels et finan­ciers du capi­tal.

      (Sweezy 1991, ita­li­ques ajoutés).

       

      La pierre d’achop­pe­ment se trouve à la fin du para­gra­phe : « l’inte­rac­tion entre les aspects réels et finan­ciers du capi­tal » Sweezy reconnait que le problème concerne le concept de capi­tal lui-même — mais il ne pou­vait le résoudre avec précision puisqu’il conti­nuait de dis­tin­guer les aspects « réels » du capi­tal de ses aspects « finan­ciers », ce qui ne devrait pas nous étonner. « En ce qui concerne l’indi­vidu, chacun est de toute façon, un fils de son temps ; ainsi la phi­lo­so­phie est elle aussi son temps appréhendé en pensées. Il est tout aussi sot de rêver qu’une quel­conque phi­lo­so­phie sur­passe le monde présent, son monde, que de rêver qu’un indi­vidu saute au-delà de son temps, qu’il saute par-dessus Rhodes. » (Hegel, 1821 : 86). Sweezy et son groupe Monthly Review avaient repoussé la frontière de la recher­che marxiste durant toute la période d’après-guerre, mais arrivées les années 1990, ils étaient tombés à court de muni­tions. Ils avaient reconnu la réalité indéniable de la finance, mais leur monde frag­menté ne pou­vait en rendre compte adéqua­te­ment.

      En tant que cher­cheurs plus jeunes, ayant fréquenté un monde différent, nous ne traînons pas le même bagage théorique. Désinhibés, nous avons appliqué le Ctrl+Alt+Delete cartésien et avons supposé pour com­men­cer qu’il n’y avait pas de sépara­tion et donc pas d’inte­rac­tion réel/finan­cier à expli­quer. Tout capi­tal est finance et rien que finance, et il existe comme finance parce que l’accu­mu­la­tion ne représente pas tant l’amal­game matériel de l’utilité ou du tra­vail que la créordi­na­tion du pou­voir.

      Défier le capi­ta­lisme, c’est altérer et fina­le­ment abolir la façon dont il créordonne le pou­voir. Mais pour y par­ve­nir effi­ca­ce­ment, nous devons saisir exac­te­ment ce que nous contes­tons. D’après nous, le pou­voir n’est pas un fac­teur extérieur qui fausse ou favo­rise le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion matérielle : il est plutôt le moteur interne, les moyens et la fin du dévelop­pe­ment capi­ta­liste dans son ensem­ble. De ce point de vue-là, on appréhende mieux et on s’atta­que plus effi­ca­ce­ment au capi­ta­lisme quand on le considère comme un mode de pou­voir, plutôt que lorsqu’on le conçoit comme un mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. Peut-être cette façon de com­pren­dre en quoi consiste notre société pour­rait-elle nous per­met­tre d’en faire ce qu’elle devrait être.

       

      AS-TU JAMAIS PENSÉ INTÉGRER D’AUTRES FACTEURS COMME… DISONS… LA RÉALITÉ ?
      ET RUINER UNE THÉORIE ÉCONOMIQUE PARFAITEMENT VALABLE ? NE SOIS PAS STUPIDE

       


       

      Les auteurs

      Schimshon Bichler ensei­gne l’écono­mie poli­ti­que dans des uni­ver­sités et hautes écoles en Israël. Jonathan Nitzan ensei­gne l’écono­mie poli­ti­que à l’Université York de Toronto. Leur der­nier livre, Le capi­tal comme pou­voir, une étude de l’ordre et du créordre, a été publié en 2012 par Max Milo. La ver­sion ori­gi­nale du livre, ainsi que nombre d’autres publi­ca­tions, sont dis­po­ni­bles gra­tui­te­ment en téléchar­ge­ment sur le site web des auteurs The Bichler and Nitzan Archives. Texte ini­tia­le­ment publié sur le site inter­net Philosophers for Change. Cet arti­cle est paru précédem­ment sous les titres Capital as power : Toward a new cos­mo­logy of capi­ta­lism et Differential Accumulation.

       


       

      Références

      AGASSI, Joseph. 1990. An Introduction to Philosophy. The Siblinghood of Humanity. Delmar, N.Y. : Caravan Books.

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      NITZAN, Jonathan, et Shimshon BICHLER. 2012. Le capi­tal comme pou­voir. Une étude de l’ordre et du créordre, tra­duit par Guillin, Vincent. Paris : Max Milo.

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      VEBLEN, Thorstein. 1904. [1975]. The Theory of Business Enterprise. Clifton, New Jersey : Augustus M. Kelley, Reprints of Economics Classics.

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      Notes

      1 – La ten­sion his­to­ri­que entre l’espace civil urbain de l’écono­mie et du capi­tal et celui vio­lent et coer­ci­tif de la poli­ti­que et de l’État est explorée dans différentes pers­pec­ti­ves dans Naissance de l’Europe de Robert Lopez (1962), Contrainte et capi­tal dans la for­ma­tion de l’Europe 990-1990 de Charles Tilly (1990), et La Révolu­tion urbaine d’Henri Lefebvre (1970).

      2 – En français dans le texte ori­gi­nal (NDT)

      3 – Cette sépara­tion hante jusqu’aux marxis­tes les plus inno­vants. Henri Lefebvre, par exem­ple, a intro­duit la notion de société urbaine en vue de trans­cen­der la base-super­struc­ture de la société indus­trielle de Marx — pour fina­le­ment se retrou­ver à décrire cette nou­velle société en termes… d’écono­mie et de poli­ti­que.

      4 – L’évolu­tion fas­ci­nante et les héros nova­teurs de la vision mécaniste du monde sont décrits dans l’his­toire sans rivale de la cos­mo­lo­gie retracée par Arthur Koestler dans Les Somnambules (1959). Les fon­de­ments phi­lo­so­phi­ques de la révolu­tion scien­ti­fi­que, par­ti­culièrement en phy­si­que, sont examinés dans le livre de Zev Bechler, Newton’s Physics and the Conceptual Structure of the Scientific Revolution (1991).

      5 – L’his­toire de la notion de force, de la pensée anti­que à la phy­si­que moderne, est racontée par Max Jammer dans Concepts of Force (1957). Les mythes sociétaux des dieux sont rap­portés dans La Toison d’or (1964) de Robert Graves et analysés dans son étude Les Mythes grecs (1967).

      6 – La notion de tra­vail abs­trait a été expli­citée dans un pre­mier temps par Karl Marx dans sa Contribution à la cri­ti­que de l’écono­mie poli­ti­que (1859). Le terme util a été formulé pour la première fois par Irving Fischer dans ses Recherches mathémati­ques sur la théorie de la valeur et des prix (1892).

      7 – L’idée qu’il existe une ratio­na­lité extérieure — et que les êtres humains ne savent faire autre chose que la décou­vrir — fut exprimée, non sans ironie, par le mathémati­cien Paul Erdos. Erdos, un juif hon­grois, ne por­tait pas Dieu dans son cœur, qu’il sur­nom­mait SF (pour Suprême Fasciste). Mais selon lui, Dieu, qu’il soit aima­ble ou pas, prédéter­mine tout. En mathémati­ques, Dieu ne fixe pas seu­le­ment les lois, mais aussi les preu­ves ulti­mes de ces lois. Ces preu­ves sont écrites dans « Le Livre » et le rôle du mathémati­cien est sim­ple­ment d’en déchif­frer les pages (Hoffman 2000). La plu­part des grands phi­lo­so­phes/scien­ti­fi­ques — de Kepler à Descartes en pas­sant par Newton et Einstein — par­ta­geaient ce point de vue. Ils par­taient tous du prin­cipe que les prin­ci­pes qu’ils recher­chaient — qu’ils soient « lois de la nature » ou « lan­gage de Dieu » — étaient pri­mor­diaux et que leur tâche se limi­tait à les « décou­vrir » (Agassi 1990).

      8 – La différence entre hétérono­mie et auto­no­mie est développée dans les écrits phi­lo­so­phi­ques et sociaux de Cornélius Castoriadis — voir, par exem­ple Pouvoir, Politique, Autonomie (1990 : 113-39).

      9 – Nous uti­li­sons le terme “pos­tisme” pour desi­gner l’état d’esprit anti-phi­lo­so­phi­que et anti-scien­ti­fi­que qui s’est lar­ge­ment répandu dans le monde académique, en par­ti­cu­lier dans les scien­ces humai­nes et socia­les. Cette mode poli­ti­que­ment cor­recte prédomine depuis les années 1970, pre­nant aussi les noms de « post­mo­der­nisme », « post­struc­tu­ra­lisme » et « post-marxisme ». Elle prospère par négation de la pos­si­bi­lité d’un savoir objec­tif, et a for­tiori uni­ver­sel ; elle sub­sti­tue la décons­truc­tion à la recher­che scien­ti­fi­que et le dog­ma­tisme à l’inno­va­tion ; elle encou­rage l’ins­tinct grégaire et approuve la mal­honnêteté intel­lec­tuelle ; elle sus­cite le racisme et l’intolérance sous cou­vert de « post-colo­nia­lisme » et de « plu­ra­lisme cultu­rel ». Bien sûr, il ne s’agit pas là d’un nou­veau cou­rant his­to­ri­que. La pos­si­bi­lité d’une réalité uni­ver­selle, com­mune à tous les êtres humains, était déjà rejetée par les nihi­lis­tes et les rela­ti­vis­tes de la Grèce Antique — affir­ma­tion aujourd’hui reprise sous la bannière de Wittgenstein et d’Heidegger par des pen­seurs tels que Foucault, Lacan, Lyotard et Derrida. Les conséquen­ces de ce rejet sont ter­ri­bles, par­ti­culièrement pour la jeune génération. La crise mon­diale actuelle a sur­pris cette génération alors qu’elle n’y était abso­lu­ment pas préparée. Entravés par des années d’igno­rance nour­rie de pos­tisme et condi­tionnés pour penser qu’il n’existe aucune « réalité » à étudier, les mou­ve­ments anti­mon­dia­lis­tes se sont montrés impuis­sants. Malgré toute leur bonne volonté, ils ont été inca­pa­bles de conce­voir de nou­vel­les théories ou de nou­vel­les poli­ti­ques, sans parler d’une alter­na­tive à la cos­mo­lo­gie capi­ta­liste exis­tante. Ils sen­tent que le monde trem­ble sur ses bases, mais can­tonnés à la men­ta­lité « décons­truc­tive », le mieux qu’ils puis­sent faire est de cri­ti­quer le « dis­cours » exis­tant. (Note des auteurs, ajoutée à la demande des tra­duc­teurs)

      10 – Nous disons « pres­que » car le problème n’est pas vrai­ment réglé. Les plus hautes auto­rités académiques sur le sujet débat­tent tou­jours pour déter­mi­ner si, d’une part, sous les condi­tions les plus rigou­reu­ses (c’est-à-dire impos­si­bles socia­le­ment) un équi­li­bre général unique peut être démontré (au mini­mum sur papier) ; et si, d’autre part, dans le cas où un tel équi­li­bre exis­tait, il pour­rait per­sis­ter.

      11 – La notion d’enve­lop­pe­ment, ou l’imbri­ca­tion des différents niveaux de théorie, cons­cience et ordre, est développée dans La Plénitude de l’uni­vers (1980) de David Bohm et La Conscience et l’uni­vers (1987), coécrit avec David Peat.

      12 – Cf. The Theory of Business Enterprise (Veblen 1904) et Absentee Ownership and Business Enterprise in Recent Times (Veblen 1923).

      13 – Ces considérations se limi­tent à l’aspect quan­ti­ta­tif de l’acti­vité indus­trielle : elles ne s’occu­pent pas de la nature qua­li­ta­tive de son pro­duit, ou de ses condi­tions de pro­duc­tion. Clairement, ces der­niers aspects sont égale­ment impor­tants, et ici aussi, le sabo­tage com­mer­cial opère sou­vent pour res­trein­dre le poten­tiel humain en cana­li­sant l’acti­vité sociale dans des voies aussi pro­fi­ta­bles que néfastes.

      14 – Référence au conte « Boucles d’Or et les Trois Ours » dans lequel Boucles d’Or, une jeune fille blonde, s’intro­duit dans la maison d’une famille d’ours en leur absence et pro­fite du repas de l’ourson, ni trop chaud ni trop froid ; de son fau­teuil, ni trop dur ni trop moel­leux et fina­le­ment de son lit, juste à sa taille. (NDT, d’après https://fr.wiki­pe­dia.org/wiki/Boucl...)

      15 – Le Compustat est une base de données de Standards and Poor’s repre­nant des infor­ma­tions boursières, financières et sta­tis­ti­ques sur les plus gran­des mul­ti­na­tio­na­les cotées aux États-Unis. (NDT)

      16 – Voir, par exem­ple, Jonathan Nitzan and Shimson Bichler, The Global Political Economy of Israel (2002 : Ch. 5), Shimshon Bichler and Jonathan Nitzan, Dominant Capital and the New Wars (2004) et Jonathan Nitzan and Shimson Bichler, New Imperialism, or New Capitalism ? (2006).

      17 – 1968 pour la tra­duc­tion française aux éditions François Maspero, téléchar­gea­ble à l’adresse sui­vante : http://digamo.free.fr/barans68.pdf (NDT).