supplément #2 au numéro 19

Sur cette révolte en général et sur celle des Gilets jaunes en particulier

décembre 2018, Temps critiques



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    • Nous l’avons déjà men­tionné dans notre supplément1 au no 19 de la revue Temps cri­ti­ques, la Révolu­tion de 1789 est une référence du mou­ve­ment2. Mai-68 apparaît aussi en fili­grane à tra­vers des références au caractère d’événement que cons­ti­tue­rait le mou­ve­ment des Gilets jaunes comme on a pu parler de « l’événement 68 ». En effet, il marque les esprits par sa sou­dai­neté et son imprévisi­bi­lité, par le fait. Il trans­paraît comme une mémoire des scènes de l’époque et de la vio­lence qui y est attachée. De là à penser que « la casse » puisse être pro­duc­tive, il n’ y a qu’un pas : « Il n’y a que la casse qui permet de nous faire enten­dre » dit un lycéen du lycée pro­fes­sion­nel Lurçat à Lyon (mer­credi 5 décembre 2018, Le Progrès), mais c’est une réflexion lar­ge­ment enten­due ailleurs et partagée par un nombre de plus en plus impor­tant de Gilets jaunes qui s’aperçoivent que c’est cela qui a déjà fait bouger un peu les lignes. Après déjà plu­sieurs semai­nes de mou­ve­ment, est fréquem­ment exprimée l’idée générale que ce n’est pas le dia­lo­gue qui est pro­duc­tif, mais le blo­cage. Le 1er décembre a d’ailleurs un cer­tain nombre de points com­muns avec la journée du 24 mai 1968. En effet, alors que les mani­fes­ta­tions de 1968 sem­blaient se conten­ter d’une ter­ri­to­ria­li­sa­tion étudiante de la lutte en tour­nant tout autour du Quartier latin et en ne s’en éloi­gnant que pour y reve­nir, la mani­fes­ta­tion du 24 avait rompu avec cette logi­que pour irra­dier toute la ville et se répandre dans les quar­tiers bour­geois, celui de la Bourse, etc. C’est bien ce qui s’est passé les 1er et 8 décembre ; pour les mani­fes­tants c’était une évidence. Les bar­ri­ca­des mêmes sym­bo­li­ques comme celles de l’avenue Foch vont de soi comme les caillas­sa­ges de ban­ques qui ont accom­pagné cer­tai­nes actions à Paris ou en régions. Les mani­fes­tants, au moins dans les grands cen­tres urbains, n’ont pas de ter­ri­toire à conser­ver, de base arrière où se replier car ils sont littérale­ment étran­gers aux cen­tres-villes et sur­tout aux quar­tiers du pou­voir et aux quar­tiers du luxe exhibé (Étoile, bou­le­vard Haussmann). Et ce sont ces quar­tiers qui sont jus­te­ment pris comme cibles ou objec­tifs loin des sem­pi­ter­nels défilés syn­di­caux Bastille-Nation, répétitifs et tris­tes à pleu­rer.

      La représentation démystifiée

      Et dire que Macron vou­lait commémorer Mai-68 ! En tout cas et contre tous ceux à l’extrême gauche qui pen­saient que tout ce fatras commémora­tif, c’était se rouler dans des his­toi­res d’anciens com­bat­tants, il n’est pas impen­sa­ble que cela ait réveillé cer­tai­nes cons­cien­ces ou sim­ple­ment donné quel­ques idées. C’est d’ailleurs ce que nous pen­sons et deux ex-soixante-hui­tards trans­formés en aco­ly­tes de Macron, Romain Goupil et Cohn-Bendit sont montés en première ligne pour bien signa­ler la différence, séparer le bon grain de la révolte de l’ivraie de la dérive auto­ri­taire. Le pre­mier, dans une émis­sion de Pujadas, « La Grande expli­ca­tion », le 27 novem­bre, accuse un représen­tant des Gilets jaunes de ne pas être élu (de qui est l’élu Goupil ?), de ne représenter per­sonne (que représente Goupil ?), avant de dire qu’une mani­fes­ta­tion qui ne fait pas l’objet d’une décla­ra­tion préalable et d’une désigna­tion de trajet par la préfec­ture, est en soi un acte illégitime qui néces­site la répres­sion de l’État (les mani­fes­ta­tions du 24 mai 1968 en France ont-elles res­pecté cela ? Non). Quant à Cohn-Bendit, il fait fort dans la mys­ti­fi­ca­tion  : «  En 68, on se bat­tait contre un général au pou­voir. Les gilets jaunes aujourd’hui deman­dent un général au pou­voir  » (France Inter, le 4 décembre) et encore « Le type de société qui peut émerger de ces ten­dan­ces, ça me fait peur. On n’est pas dans une période révolu­tion­naire, arrêtez. Mais on est dans une période de ten­ta­tion auto­ri­taire, […] une ten­ta­tion auto­ri­taire tota­li­taire ». Plus tard, au cours de l’entre­tien, il assène : « Je n’accep­te­rais jamais un mou­ve­ment qui me dit “tu passes, si tu mets ton gilet” ».

      Il ne s’agit pas de dire que cette pra­ti­que est la bonne, mais l’ex « Dany le Rouge » dénie-t-il le droit aux Gilets jaunes de faire ce que tous les ouvriers depuis cent cin­quante ans ont fait aux « jaunes » qui vou­laient briser leur grève ou qui, de fait, la bri­saient ? Les argu­ments employés par Goupil et Cohn-Bendit, ces soixante-hui­tards ultra-mino­ri­tai­res deve­nus conseillers du Prince3 repren­nent en fait les cri­ti­ques qu’Adorno et Horkheimer, les phi­lo­so­phes cri­ti­ques de l’École de Francfort, adres­saient au mou­ve­ment étudiant alle­mand en 1967-68 en se posant en garants des ins­ti­tu­tions démocra­ti­ques faute de mieux, face au manque de réflexi­vité (encore bien plus fort il est vrai aujourd’hui) du mou­ve­ment. Le mou­ve­ment contre la démocra­tie libérale serait fon­da­men­ta­le­ment auto­ri­taire, voire fas­ciste. Comme si la démocra­tie libérale n’était pas elle-même auto­ri­taire.

      Le gou­ver­ne­ment s’est cru un temps au-dessus de tout soupçon, car il était censé représenter la « société civile » comme alter­na­tive à la poli­ti­que poli­ti­cienne d’un per­son­nel spécialisé déconsidéré, cor­rompu et cumu­lard, mais le mou­ve­ment actuel a achevé de détruire cette image de l’exis­tence d’une société civile, déjà sup­primée réelle­ment depuis le milieu du siècle der­nier. Si la « société civile » est donnée comme « démocra­ti­que » ou « sociale » c’est par ana­chro­nisme, par détour­ne­ment de l’his­toire. Dans la phi­lo­so­phe poli­ti­que clas­si­que et notam­ment chez Hegel (grand admi­ra­teur de la Révolu­tion française), la société civile c’était la classe des propriétaires, la classe bour­geoise qui était por­teuse de progrès et de puis­sance pour l’État-nation car elle a vaincu la noblesse et le clergé. La société civile ce n’était pas bien sûr la classe du tra­vail, les salariés, etc. Nous ne sommes plus dans la société bour­geoise depuis long­temps, mais cette idéologie est encore diffusée par la caste poli­tico-média­ti­que.

      La société capi­ta­lisée d’aujourd’hui est jus­te­ment la société dans laquelle il n’existe plus de société civile, ni d’ailleurs de « société poli­ti­que » et où le rap­port des « masses » à l’État devient direct. En effet, il s’exprime de plus en plus en dehors des fameux corps intermédiai­res dont le rôle s’efface pro­gres­si­ve­ment, à l’instar de celui des syn­di­cats. En période calme, c’est un rap­port indi­vi­duel à l’État qui, forcément, s’exprime plus par la récri­mi­na­tion que par la reven­di­ca­tion, parce que la première tra­duit mieux une frus­tra­tion. C’est jus­te­ment ce qui change quand un mou­ve­ment de lutte prend forme. Il est d’ailleurs piquant de cons­ta­ter que nombre de socio­lo­gues et poli­to­lo­gues, et bien évidem­ment les médias, crai­gnent que le mou­ve­ment ne bas­cule vers un popu­lisme du type de celui du Mouvement Cinq Étoiles en Italie, alors que ce der­nier mou­ve­ment a été en grande partie la conséquence de l’action menée par les médias contre les partis poli­ti­ques ita­liens, par­ti­culièrement cor­rom­pus. Médias qui ont alors reporté leurs espoirs sur le gou­ver­ne­ment d’experts de Rienzi comme en France ils le font avec Macron. Les ser­gents-four­riers du fameux popu­lisme sont ceux qui main­te­nant crient au loup !

      De la revendication particulière à une révolte plus générale

      À l’ori­gine, le mou­ve­ment a fait apparaître des reven­di­ca­tions qui sem­blaient fis­ca­lis­tes, anti-étati­ques telles qu’elles s’expri­ment par­fois aux États-Unis, mais nous n’avons pas en Europe et par­ti­culièrement en France les mêmes références his­to­ri­ques à l’aide des­quel­les même l’anti-fis­ca­lisme peut revêtir l’aspect d’une révolte popu­laire contre les puis­sants comme avant la Révolu­tion française de 1789. Mais sa dyna­mi­que l’a porté assez loin de son ori­gine et de façon assez nette, le mou­ve­ment s’affirme aujourd’hui autour de reven­di­ca­tions sim­ples qui réintro­dui­sent la « ques­tion sociale », même si c’est en dehors de sa référence prolétarienne : retour de l’ISF, aug­men­ta­tion conséquente du SMIC (de 1180 à 1300 euros nets), échelle mobile des pen­sions et allo­ca­tions, réallo­ca­tion des sub­ven­tions aux gran­des entre­pri­ses pour l’inves­tis­se­ment vers les ser­vi­ces publics de proxi­mité dans la France rur­baine, etc. Conditions de vie et pou­voir d’achat sont au cœur des exi­gen­ces de la révolte d’indi­vi­dus qu’on pour­rait définir comme sans qualités, alors que les syn­di­cats sont inca­pa­bles de se posi­tion­ner sur un ter­rain qui pour­tant est censé être le leur. Même ceux qui regar­dent avec plus de bien­veillance le mou­ve­ment (cer­tai­nes sec­tions syn­di­ca­les de SUD et de la CGT) sont désorientés parce que, jus­te­ment, leur nature première, syn­di­ca­liste, qu’elle soit « dure » ou réfor­miste, est de qua­li­fier les indi­vi­dus, uni­que­ment à partir de leur iden­tité de tra­vailleurs ou retraités-tra­vailleurs, avec leur statut, leur niveau hiérar­chi­que, sans jamais rien mettre en cause de cet ordre-là et à for­tiori le tra­vail lui-même.

      C’est sur ce point que le mou­ve­ment des Gilets jaunes met le doigt, là où cela fait mal. D’une part il pose la ques­tion de la représen­ta­ti­vité à un niveau général, c’est-à-dire à celui de tous les niveaux de pou­voir et pas sim­ple­ment celui du gou­ver­ne­ment et de l’État, même si son hétérogénéité ne lui fait pas cri­ti­quer la petite propriété des moyens de pro­duc­tion et encore moins l’idéologie du tra­vail ; d’autre part, il énonce en creux, parce que c’est contra­dic­toire, que le tra­vail ne déter­mine plus tout et que la ques­tion du revenu et du pou­voir d’achat est de plus en plus déconnectée de celle du salaire. Il s’ensuit que la lutte pour le salaire n’est plus une prio­rité ou du moins n’est plus la voie privilégiée de la lutte. Un autre point qui met hors jeu l’action syn­di­cale.

      Le revenu étant de plus en plus global, aussi bien du côté des coti­sa­tions et dépenses contrain­tes que des pres­ta­tions, la lutte pour le pou­voir d’achat doit elle aussi être élargie (cf. par exem­ple, le poids exor­bi­tant de la TVA par rap­port à l’impôt en France qui accen­tue le caractère inégali­taire des taxes).

      Paradoxalement, le mou­ve­ment ne met pas en tête de ses griefs la Commission européenne, pour­tant il ne fait pas de doute que quel­que chose se joue à ce niveau. Si on replace tout cela par rap­port à notre ana­lyse d’une restruc­tu­ra­tion en trois niveaux du capi­ta­lisme4, on peut dire que dans le niveau I, celui de l’hyper-capi­ta­lisme du sommet, l’action de la Commission européenne visait à main­te­nir une concur­rence entre firmes mul­ti­na­tio­na­les (FMN) garan­tie, pour elle (théorie libérale de la concur­rence par­faite) d’une baisse cons­tante des prix et, en conséquence, source d’amélio­ra­tion du pou­voir d’achat sans inter­ven­tion d’aug­men­ta­tions de salaire, qui vien­draient grever la poli­ti­que de l’offre des entre­pri­ses mise en place depuis les années 1980-19905. Mais cette poli­ti­que ne pou­vait tenir que si les dépenses contrain­tes qui se situent au niveau II de la domi­na­tion, celui du ter­ri­toire natio­nal, n’aug­men­taient pas, or c’est pour­tant ce qui s’est passé avec l’explo­sion des prix de l’immo­bi­lier et les taxes nou­vel­les, rognant les marges de réserve des salariés.

      En répon­dant, avec beau­coup de retard, à ce qui fut la première expres­sion de la révolte des Gilets jaunes, c’est-à-dire le volet fiscal, l’État démontre son inca­pa­cité à anti­ci­per la dyna­mi­que interne du mou­ve­ment et à lui reconnaître sa dimen­sion de mou­ve­ment social. En effet, si on observe la genèse des mou­ve­ments his­to­ri­ques de révolte, le fait est que la plu­part sont partis d’une ou deux deman­des précises, que le pou­voir juge donc anec­do­ti­ques ou peu impor­tan­tes. De ce fait, il tarde à y répondre et quand il prend des mesu­res pour apai­ser la révolte, il s’aperçoit que ce n’était que l’étin­celle qui a mis le feu aux pou­dres. Les termes utilisés sont d’ailleurs éclai­rants puis­que Macron « entend la souf­france des Français » (il a « ses let­tres » donc il a lu Christophe Dejours). C’est certes un pre­mier pas car aujourd’hui, dans la délégiti­ma­tion qui a été pro­duite de toute « la ques­tion sociale », au sens noble du terme du XIXe siècle, être vic­time reste la seule base ou posi­tion indi­vi­duelle qui donne droit à l’atten­tion. Mais en contre­par­tie, cela impli­que de la part des supposées vic­ti­mes, une posi­tion de requérants res­pec­tueux de l’État et de ses dis­po­si­tifs. Or, c’est bien ce que l’État et tous ses suppôts de différentes sortes et obédien­ces repro­chent à ce mou­ve­ment, celui de dépasser le stade du « On n’est pas content » et qu’il risque, si on n’y prend garde, de passer au « On a la haine », même si ce n’est plus la haine de classe de la « rude race païenne » dont par­lait Mario Tronti6. Une haine qui jusqu’à là sem­blait cir­cons­crite, par le pou­voir, aux nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses des ban­lieues. Le mou­ve­ment ne joue donc pas sur cette idée de vic­ti­mi­sa­tion, d’autant plus que les médias et la plu­part des poli­to­lo­gues le ren­voient à une situa­tion de basse classe moyenne, bien moins à plain­dre que la popu­la­tion des ban­lieues ou des migrants. Certes, les Gilets jaunes décri­vent par­fois indi­vi­duel­le­ment leur misère sociale, mais l’action col­lec­tive leur donne les res­sour­ces pour dépasser les plain­tes et poser des exi­gen­ces qui ne sont pas non plus réduc­ti­bles aux 42 reven­di­ca­tions du cahier cen­tral de doléances qui a été présenté publi­que­ment et dont beau­coup de Gilets jaunes ne connais­sent pas le contenu. Ils ne se concen­trent, à la base, dans les lieux de ras­sem­ble­ment, que sur quel­ques unes jugées non négocia­bles.

      Le retour des « lascars » de banlieue

      Cette dimen­sion de mou­ve­ment social n’a pour­tant pas échappé au mou­ve­ment lycéen. Celui-ci est aujourd’hui tiré par les lycéens de ban­lieue inver­sant ainsi la ten­dance qui exis­tait depuis les années 2000 d’une jeu­nesse coupée en deux qui avaient vu sévir la « dépouille » au sein de cer­tains cortèges et la révolte des ban­lieues de 2005 être qua­si­ment ignorée par la lutte étudiante de 2006… et récipro­que­ment. Pendant toutes ces années, ce sont sou­vent les établis­se­ments des cen­tres-villes avec des lycéens rela­ti­ve­ment cons­cien­tisés qui se sont prin­ci­pa­le­ment mobi­lisés, mais sont restés isolés sur leurs objec­tifs pro­pres ou des posi­tion­ne­ments idéolo­gi­ques généraux aux­quels les autres lycéens res­taient insen­si­bles. Ce ne semble plus être le cas aujourd’hui où on retrouve dans le mou­ve­ment lycéen qui se mani­feste depuis fin novem­bre, des aspects de la lutte contre le projet de loi sélectif de Devaquet en 1986, dans lequel les « las­cars » des lycées pro­fes­sion­nels avaient joué un grand rôle et du mou­ve­ment lycéen-étudiant contre le CIP en 1994 où là aussi de nom­breux établis­se­ments de ban­lieue avaient joué un rôle et où les mani­fes­ta­tions et affron­te­ments avec la police avaient été mas­sifs et récur­rents, à Lyon, Nantes et Paris par­ti­culièrement. Et ces élèves des établis­se­ments de ban­lieue ou de la « périphérie », sont aujourd’hui ceux qui se sen­tent les plus pro­ches de la misère sociale que res­sen­tent aussi les Gilets jaunes et aussi du plus grand mépris dans lequel ils sont tenus7.

      Au grand dam de la plu­part des ensei­gnants, leurs élèves, certes encore mino­ri­tai­res, réagis­sent comme les Gilets jaunes, c’est-à-dire en désobéissant, en ne disant rien de leurs inten­tions jusqu’au der­nier moment, en ne cher­chant pas à s’orga­ni­ser ou à se coor­don­ner, même si l’idée d’un ras­sem­ble­ment cen­tral, sou­vent en fin de matinée, com­mence à se des­si­ner avec éven­tuel­le­ment des assemblées générales de lutte que sou­hai­tent d’ailleurs les syn­di­cats ensei­gnants car, dans ce cas, ils les enca­drent du fait de leur présence. Certains lycéens s’étaient bien glissés dans les « cortèges de tête » depuis les mani­fes­ta­tions contre la loi tra­vail, mais là il s’agit d’autre chose. Plus per­sonne ne veut de tête. Jusqu’à quel point cela peut-il cons­ti­tuer une limite ? C’était déjà une caractéris­ti­que du mou­ve­ment des places et de Nuit debout, mais là cela ne cor­res­pond pas à une volonté idéolo­gi­que, initiée en sous-main par les tenants de l’action hori­zon­tale, les Fakir et Lordon de ser­vice, repris par des étudiants et autres tra­vailleurs intel­lec­tuels. Il s’agit d’une exi­gence générale… qui n’est pas sans risque car la nature a hor­reur du vide si on ne lui donne pas un contenu conséquent.

      Un corps collectif en formation

      Que ce soit les Gilets jaunes ou les lycéens, il y a l’expres­sion nou­velle d’un corps col­lec­tif en cons­truc­tion dans la lutte ; un col­lec­tif formé par les sub­jec­ti­vités qu’il dégage malgré ses frag­men­ta­tions objec­ti­ves. Il n’est pas un néo-prolétariat et on ne peut non plus l’appe­ler « peuple » car ces deux référents his­to­ri­ques ne lui cor­res­pon­dent pas. C’est ce corps col­lec­tif qui peut se passer d’une conver­gence abs­traite des luttes quand on voit par exem­ple de nom­breux che­mi­nots venir en sim­ples gilets orange, sans indi­ca­tion de syn­di­cat, même si par­fois on entre­voit quel­ques gilets CGT, sur ces points de ras­sem­ble­ment (ce ne sont pas des piquets de grève, Ô désarroi des « de gauche » !) qui ser­vent de camps de base aux Gilets jaunes. Et ils n’y vien­nent pas pour la défense d’un statut qui leur a valu de rester isolés il y encore quel­ques mois, mais pour tout autre chose, la soli­da­rité, un sen­ti­ment partagé d’exploi­ta­tion et de domi­na­tion au-delà des par­ti­cu­la­rités pro­fes­sion­nel­les ou génération­nel­les8.

      Dans ses différentes formes d’action, ses ini­tia­ti­ves, sa spon­tanéité, il crée une brèche au sein de la société capi­ta­lisée, une brèche qu’il doit entre­te­nir et creu­ser sans que cela soit obéré par la stratégie d’oppo­si­tion fron­tale que lui impose l’État et les vio­len­ces qui lui sont inhérentes, vio­len­ces certes néces­sai­res pour mon­trer le niveau de déter­mi­na­tion et définir un rap­port de forces, mais qui ne peu­vent cons­ti­tuer une fin en soi.

      Dans l’affron­te­ment avec la police envers laquelle aussi bien Gilets jaunes que lycéens sont divisés quant à l’atti­tude à avoir, c’est en fait un corps à corps qui se joue entre mani­fes­tants et l’État. Deux corps qui devien­nent anta­go­ni­ques jusqu’à se faire peur. Ainsi, avant les mani­fes­ta­tions du 8 décembre, les pou­voirs d’État ont diffusé par­tout la menace du vaste déploie­ment de forces policières prévues contre les mani­fes­tants et les médias ne se sont pas fait faute d’annon­cer des morts cer­tai­nes avec des prévisions complètement fan­tai­sis­tes sur ces pro­ba­bi­lités et en agi­tant la présence de blindés de l’armée qui se sont révélés être des blindés d’opérette.

      Cette orches­tra­tion de la peur n’a pas empêché une déter­mi­na­tion tou­jours au moins égale à celle de la semaine précédente. Et le lan­gage du pou­voir poli­ti­que et de l’État, comme celui des médias, à savoir le lan­gage qui oppose gen­tils mani­fes­tants en gilets jaunes et « cas­seurs » cagoulés ou habillés de noir tombe par­ti­culièrement à plat. D’abord parce que n’importe qui peut mettre un gilet jaune et que tout Gilet jaune sait à sa seconde mani­fes­ta­tion ou d’après les images de la télévision qu’il vaut mieux se protéger, se cagou­ler, se cou­vrir le visage avec un fou­lard ou un masque, etc., bref res­sem­bler à un méchant. Ensuite, le recen­se­ment des per­son­nes arrêtées et par­fois déjà condamnées est sans appel : la plu­part des per­son­nes inter­pellées n’avaient jamais été aupa­ra­vant arrêtées (c’est encore le cas pour Paris ce 8 décembre) et les jeunes inter­pellés devant les lycées sont tous lycéens même s’ils ne sont pas forcément inter­pellés devant leur établis­se­ment d’ins­crip­tion.

      Que faire ?

      Quelques constatations

      — Remarquons tout d’abord que cette demande de démocra­tie directe est sûrement plus for­melle qu’athénienne et que les Gilets jaunes n’arri­vent même pas à s’y tenir puisqu’ils inva­li­dent en fait leurs pro­pres représen­tants dès qu’ils les ont nommés ou plus précisément dès qu’ils se sont auto-désignés « représen­tants ». C’est que le mou­ve­ment n’est pas sur le ter­rain de la représen­ta­tion ou du moins que ce n’est pas son objec­tif prio­ri­taire puisqu’il ne veut pas négocier. Donc ce qui s’impose immédia­te­ment c’est plus des décisions sur le quoi faire et pour­quoi le faire sur les bar­ra­ges ou les blo­ca­ges en semaine et le week-end et cela ne passe pas par un vote, mais par une esti­ma­tion du rap­port de force, de sa propre déter­mi­na­tion, etc.

      — le second point s’enchaîne puis­que beau­coup de mili­tants issus de l’ultra-gauche ou du gau­chisme se posent la ques­tion de savoir quelle parole com­mu­niste dévelop­per sur le ter­rain. C’est le même for­ma­lisme que celui de la démocra­tie directe qui a été le problème cons­tant (et sans solu­tion sur ces bases) des différentes varian­tes de conseillisme ; problème bien concentré dans les échan­ges Chaulieu-Pannekoek des années 50.

      Il n’y a rien de par­ti­cu­lier à appor­ter ou à intro­duire de l’extérieur, les Gilets jaunes et autres pro­ta­go­nis­tes lycéens et demain d’autres catégories, sont nom­breux à par­ti­ci­per pour la première fois à une expérience de lutte col­lec­tive. Dans la mesure où cette dimen­sion col­lec­tive se ren­force par la durée et l’exten­sion du mou­ve­ment (rien n’est joué, mais c’est la condi­tion) elle aura ten­dance à balayer les sco­ries indi­vi­dua­lis­tes, cor­po­ra­tis­tes, iden­ti­tai­res, récri­mi­na­toi­res qui par­ti­ci­pent de refoulés res­sen­tis dans l’indi­vi­dua­li­sa­tion des condi­tions de vie qui pous­sent à cher­cher des boucs émis­sai­res. Mais cela ne veut pas dire qu’on doive garder sa langue dans sa poche.

      Prenons, un exem­ple. Figurent sou­vent sur les bar­ra­ges ou sur des ban­de­ro­les l’allu­sion au « peuple français ». Il semble évident que dans ce cas, il faut essayer d’en com­pren­dre le sens. L’appel au peuple français n’est pas forcément un référent iden­ti­taire. On peut très bien le com­pren­dre comme une remise en cause d’un pro­ces­sus de représen­ta­tion imposé par les élites poli­ti­ques et cau­tionné par les médias, qui leur fait dire que toute contes­ta­tion d’un pou­voir issu des urnes se pro­dui­sant dans la rue serait anti-républi­caine (Joffrin dans les édito­riaux du jour­nal Libération et Fottorino dans le jour­nal le Monde). C’est une interprétation par­ti­culièrement res­tric­tive de la Républi­que et en tout cas pas celle que prônaient les révolu­tion­nai­res de l’an III dans la Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen9.

      Mais en appe­ler au peuple français c’est aussi ne pas sup­por­ter le fait qu’au 2e tour Macron fût en fait élu par une mino­rité des élec­teurs (43,6 % du corps élec­to­ral ; abs­ten­tions, nuls et blancs représen­tant 34 % ; Le Pen 22,4 %). La for­mu­la­tion « peuple français » peut se référer à cette réalité élec­to­rale tronquée. Mais sur­tout et au-delà de cela, en quoi le « nous sommes le peuple français » sup­po­se­rait-il impli­ci­te­ment l’exclu­sion des immigrés de différentes générations, alors que la France est une terre his­to­ri­que de migra­tion poli­ti­que et écono­mi­que. Et pour­quoi La Marseillaise, qui nous a fait si sou­vent grin­cer des dents, tant elle a servi les différentes formes de domi­na­tion de la bour­geoi­sie, ne rede­vien­drait-elle pas un chant révolu­tion­naire, puisqu’à l’ori­gine elle a été chantée aussi bien par les petit-bour­geois jaco­bins que par les « bras nus » de 1793, que des ver­sions ont été réécrites et détournées par les anar­chis­tes his­to­ri­ques, comme plus récem­ment par Gainsbourg (en réponse aux anciens para­chu­tis­tes ou légion­nai­res qui vou­laient se l’appro­prier) ? Certes, le mou­ve­ment n’en est pas encore là, mais « le sang impur » des nobles10 de l’époque n’est-il pas rem­placé par celui des riches, dans la sombre colère qui se développe aujourd’hui ?

      — le troisième point porte sur la vio­lence et ça concerne aussi les lycéens qui la subis­sent sur­tout depuis plus d’une semaine. Ce n’est pas une ques­tion qui doit être traitée abs­trai­te­ment. D’abord il faut partir de la réalité qui est que la vio­lence est celle du capi­tal et qu’elle s’exerce tous les jours (exploi­ta­tion, chômage, acci­dents du tra­vail, misère, etc.), que c’est tou­jours le pou­voir qui impose son niveau de vio­lence, le mou­ve­ment n’impo­sant que sa déter­mi­na­tion. Par exem­ple, le fait que le mou­ve­ment ne res­pecte pas la décla­ra­tion offi­cielle de mani­fes­ter et n’annonce pas ou ne res­pecte pas de trajet prévu à l’avance n’est pas en soi une vio­lence contrai­re­ment à ce que dit Goupil. Face à cette déter­mi­na­tion, l’État ne peut que céder ou répondre par la vio­lence. Ce qu’il fait puis­que la répres­sion est féroce avec l’usage de cer­tai­nes armes qui ne sont utilisées que dans ce pays, en Europe du moins. Qu’il y ait ensuite des « dérapa­ges » ne doit pas dicter la conduite du mou­ve­ment sous prétexte que cela le décrédibi­li­se­rait, mais il ne doit pas non plus se fixer sur ces gran­des mani­fes­ta­tions de gran­des villes, l’impasse de la « montée » systémati­que à Paris se fai­sant jour au fur et à mesure des échecs à pren­dre une nou­velle Bastille ou un palais d’Hiver. Maintenir et mul­ti­plier la pres­sion dans tout le pays pour que la police, requise par­tout, ne soit en fait pres­que nulle part est une stratégie déjà plus effi­cace. On a pu le cons­ta­ter lors de la journée du 8 décembre, mais cela ne règle pas tout. Tout ne se joue pas dans le blo­cage des flux et des nœuds de connexion. Dans le procès de capi­ta­li­sa­tion, pro­duc­tion et cir­cu­la­tion ont ten­dance à être « tota­lisées », alors il faut aussi que cela soit effec­tif dans les luttes. Les che­mi­nots battus il y a quel­ques mois dans leur grève, mais présents sur les ronds-points ont peut-être quel­ques idées à nous sou­met­tre…

       

      Temps cri­­ti­­ques, le 10 décembre 2018

       

      Notes

      1 – http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....

      2 – C’est d’ailleurs la seule référence expli­cite à une révolu­tion avec celle sur la Commune ou des doc­tri­nes com­mu­na­lis­tes (cf. L’Appel de Commercy https://manif-est.info/L-appel-des-gilets-jaunes-de-Commercy-853.html) qui appa­rais­sent par­fois sur quel­ques écri­teaux dans les mani­fes­ta­tions. Aucun dra­peau rouge. Très peu d’Internationale, même chez ceux qui l’enton­nent systémati­que­ment d’habi­tude.

      3 – Cohn-Bendit encore, en par­lant de Macron : « Il n’a pas le choix, il faut qu’il reconnaisse que le problème vient aussi de lui […] Il a trahi sa pro­messe, celle d’une démocra­tie bien­veillante et par­ti­ci­pa­tive » (Libération du 5 décembre).

      4 – cf. http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle206

      5 – Si on veut schémati­ser, Trente glo­rieu­ses : aug­men­ta­tion générale des salai­res et baisse des prix ; années 1980-1990 : sta­gna­tion des salai­res moyens et baisse des prix ; depuis les années 2000, les indi­ces de prix ont été complètement faussés, d’abord par le pas­sage à l’euro qui a créé de gros écarts entre pays européens et par l’aug­men­ta­tion des dépenses contrain­tes qui ne sont que très peu comp­ta­bi­lisées dans l’indice des prix. D’où des décala­ges impor­tants entre sta­tis­ti­ques, situa­tions concrètes et res­sen­tis. Un aspect nul­le­ment pris en compte par l’État et les « par­te­nai­res sociaux ». 

      6 – Mario Tronti, Nous opéraïstes, L’éclat, 2013.

      7 – L’image des 200 élèves d’un lycée de Mantes-la-Jolie mis à genoux (sans jeu de mots) et les mains entravées dans le dos ou sur la tête, dans leur établis­se­ment, représen­tent un « mes­sage fort » comme le disent les gens au pou­voir quand ils par­lent des signaux qu’ils envoient à la popu­la­tion. Gageons que pour les jeunes et moins jeunes celui-ci, sera entendu et com­pris. Il y a des mala­dres­ses sur le ter­rain qui tra­his­sent des pra­ti­ques plus générales de domi­na­tion.

      8 – Avec l’entrée en lutte des lycéens et la forte présence des retraités sur les points de blo­cage, le mou­ve­ment concerne toutes les clas­ses d’âge.

      9 – « Quand le gou­ver­ne­ment viole les droits du peuple, l’insur­rec­tion est, pour le peuple et pour chaque por­tion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indis­pen­sa­ble des devoirs » (arti­cle 35). Ce droit n’exis­tait pas dans la première décla­ra­tion de 1789 et il sera sup­primé en 1795 mar­quant le triom­phe de la bour­geoi­sie.

      10 – Contrairement à toutes les interprétations anti-his­to­ri­ques post­mo­der­nes et décolo­nia­les, ce « sang impur » n’a jamais été celui des « non-blancs ».