Les derniers feux du programmatisme prolétarien1

juillet 2006, Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn



La “théorie de l'écart2 n'est pas satisfaisante. Elle ne nous semble pas moins aporétique que celle qui énonçait, dans les années 70, le fameux “hiatus” entre mouvement (le cours des luttes) et but (le communisme). Le pas de côté de la première (l'ouvrier ne peut plus ni s'affirmer ni se nier) ne fait que remplacer le saut de la seconde (”communisme négatif” et auto-négation de la classe). Mais ce qui était encore excusable dans la période précédente où l'inessentialisation de la force de travail était bien moins avancée ne l'est plus aujourd'hui.

Comment tc peut-elle maintenir que le point central reste l'implication réciproque alors qu'elle accorde par ailleurs toute son importance aux luttes des chômeurs et aux révoltes des banlieues qui signalent, chacune dans leur registre, une crise de cette implication réciproque et le fait que justement la crise actuelle se situe essentiellement au niveau de la reproduction et non simplement au niveau de la production et du travail ?

Lorsque tc dit que la classe n'existe plus que comme action de communisation, il y a simplement un tour de passe passe qui cherche à faire exister la classe en dehors de son existence objective et historique (la classe “en soi” et “pour soi”), en dehors de son repérage sociologique. Quand B.Lyon dit que “le prolétariat ne peut plus poser sur sa propre base le dépassement du capital”, fort bien mais alors qu'est-ce qu'une classe qui n'est plus sa propre base et qui en même temps n'est pas autre chose (cf. le refus de tc d'une “révolution à titre humain”). La théorie de l'écart ne s'écarte pas non plus de la conception d'une la double nature de la classe à laquelle renvoie la référence toujours présente à l'implication réciproque. Et cette double nature, qui renvoie invariablement à une nature déterminée par la place dans les rapports de production (la classe du travail) d'un côté et de l'autre à une essence révolutionnaire du prolétariat (ce qui est pourtant impossible dans l'optique tc/Meeting), subsiste jusqu'à ce que le développement du capital dépose en quelque sorte les conditions objectives de la communisation. tc pense certes avoir dépassé la fausse opposition entre conditions objectives et subjectives, mais il est bien le seul à le penser.

Ce que certains ont appelé “courant communisateur” ne vit pas de cet écart, sinon, c'est réduire ce courant au seul apport de tc. Il vit de la critique de la phase de transition et d'un communisme vu principalement comme un nouveau mode de production. Sur ce point nous renvoyons à la partie V, p. 153-156 du no 14 de Temps critiques (juillet 2006) et à une critique du terme de communisation selon laquelle il ne s'agit pas de communiser… l'existant ! Dire que la distinction luttes défensives-revendicatives d'un côté et luttes offensives de l'autre ne tient plus (RS) nous paraît très juste mais, premièrement, cela doit être rapporté plus directement à l'idée de communisation ou d'immédiateté du communisme et aussi à la perspective d'un dépassement du dilemme conditions objectives/conditions subjectives ; deuxièmement, cela doit aussi être clarifié puisque B.Lyon parle encore de luttes défensives contre les attaques de ce que j'appellerais, à la suite de Negri, l'État-crise. Il voit même la révolte des banlieues comme revendicative en prenant appui sur ce qu'en dit le leader de la cgt3 ! Puisqu'on ne peut toucher aux prémisses : les revendications existent toujours, on cherche alors à modifier le caractère de la revendication. “Elle n'est plus ce qu'elle était” ; “Elle est attaque contre ses propres conditions”. On ne voit pas là ce qu'il y a de revendicatif (ce que note d'ailleurs Denis dans sa critique de B.Lyon), ou alors, comme les sociologues, il faudra y lire une demande d'État”. Si RS dit bien “qu'ils se sont attaqués à tout ce qui les définit”, il ne dit pas clairement que ce qui les définit c'est souvent le non travail et des antagonismes avec les institutions – en crise – de la reproduction sociale. Il ne va pas au bout de son idée en affirmant encore que s'il n'y a plus de revendication ce n'est que parce qu'il n'y a plus d'articulation forte avec ce que ces jeunes sont dans le capital (sous-entendu, ils ne sont plus qu'une force de travail potentielle à caractère précaire). Son attachement à la théorie de la valeur-travail4 maintient RS dans l'idée d'une pérennité de la notion d'armée industrielle de réserve alors qu'elle contredit sa référence à l'irreproductibilité du travail. Pourtant nous avons bien à faire à une multiplication sans précédant de surnuméraires dont la force de travail est tendanciellement inemployable.

A ce niveau deux remarques :

– Peu importe de savoir si les emplois crées sont en augmentation ou en diminution par rapport aux périodes précédentes car la nature des emplois n'est plus la même et nombreux sont ceux crées qui n'entrent pas dans le champ de ce qu'était la valorisation au titre de ce qui était désigné comme travail productif de valeur. Certes, tc a bien tenté un moment (fin années 80 ?) de contourner cette difficulté en proclamant qu'aujourd'hui, tout travail est productif pour le capital, mais cela reste dans le même schéma théorique de la loi de la valeur. Ces emplois “de service”, “temporaires”, “ciblés” etc. participent de fait de la dynamique du capital, ce que l'on peut nommer un procès de capitalisation de toutes les activités. Si nous parlons souvent de “société capitalisée”, c'est pour marquer une tendance à cet englobement de toutes les activités, mais la réalisation de cette tendance correspond, pour nous, a une utopie du capital, si bien que nous ne nous reconnaissons pas dans les théories qui prononcent son achèvement, comme par exemple celle de la revue Invariance et son concept de “communauté matérielle du capital” qui clôt le cycle des révolutions.

– Toujours davantage d'individus ne sont plus reproduits en tant que force de travail mais en tant que pauvres ; une tendance planétaire, mais qui est beaucoup plus avancée dans les pays anglo-saxons qu'en France, dans les périphéries des grandes capitales des pays dominés qu'en leur centre. C'est sur cette caractéristique que prospèrent les nouvelles idéologies dont parle Amer Simpson5.

La remise en cause du capital qui peut s'exprimer dans les luttes des “pauvres” ne conduit pas à la communisation, ni même à “l'emparement” mais au maximum à l'appropriation sauvage comme dans le cas des émeutes de ghetto (à l'américaine) ou à une sorte de message politique nihiliste dans les révoltes (à la française). Si dans un certain contexte historique (celui des années 70) nous avons pu y voir une sorte de “communisme négatif”, la situation actuelle, dans le cadre d'une autonomisation accrue par rapport à une appartenance de classe et d'une tension individu/communauté malheureusement plus tendue vers l'ethnicisation des rapports sociaux que vers la communauté humaine est grosse d'une tendance à la guerre civile barbare6.

2) L'auto-organisation n'entérine pas l'existence du prolétariat comme classe de la production capitaliste ; elle est une des formes de la lutte qui tend à établir un autre mode de vie collectif en l'absence de débouchés de la lutte. La communauté de lutte devient alors fixation qui borne le mouvement. La faible liaison entre les luttes et la “classe” de la production a pu s'observer aussi bien en Argentine que dans le mouvement anti-cpe. Il n'y a pas à faire de l'auto-organisation un ennemi, mais il faut en marquer les limites. Le centrage de tc sur cette question montre bien qu'il ne peut s'en détacher tout en ayant obligation de s'en démarquer. Ne peut-on pas considérer cela comme une concession majeure faîte au “démocratisme radical” ?

Il nous faut revenir à la notion d'autonomie. D'entrée de jeu, on apprend que celle-ci, comme perspective révolutionnaire se réalisant au travers de l'auto-organisation, est inséparable d'une classe ouvrière stable correspondant à la période fordiste. Or, cela a été infirmé par le développement des luttes italiennes de 1962 à 1975. Son expression a été essentiellement le fait des franges récemment prolétarisées de la jeunesse, d'individus issus du milieu rural7 du sud et ce ne sont pas des luttes revendicatives qui s'imposaient mais une révolte clamant : Vogliamo tutti, ce qui passait concrètement par des revendications touchant tous les aspects du travail. Une révolte située en deçà du strict caractère prolétarien mais conduite à se porter au-delà par les transformations ultra rapides du capital. Ainsi, ce qui est revendiqué dans l'Italie du “mai rampant” n'est pas de l'ordre du corporatisme (ce que les syndicats reprochaient aux “révoltés”), mais vise une critique du travail et de l'identité ouvrière qui cherche à se faire monnayer. Quel que soit le type de revendication avancé, il dépasse l'opposition entre lutte quantitative et lutte qualitative telle qu'elle s'est par exemple posée en France à la même époque et constitue une des premières manifestations de la caducité de la distinction “luttes défensives/luttes offensives”.

Les comités de base et autres groupe d'action prolétariens accordent peu d'importance aux valeurs traditionnelles de la classe ouvrière et à ses revendications sur la professionalità ou la santé (La salute non si paga), points sur lesquels insistait alors le syndicat unifié de la métallurgie représentant surtout les ouvriers qualifiés et les techniciens. L'accent est mis sur l'insubordination immédiate à la domination plutôt que sur la perspective d'une lutte à long terme contre l'exploitation. Sur la valeur de la force de travail plus que sur la valeur du travail8. Une révolte qui se développe en faisant éclater le mode fordiste de régulation et le maillage serré constitué par le trio État, patronat syndicats. Même si la question de l'autonomie de la lutte s'est posée pour la frange de “l'autonomie organisée”, autonomie par rapport au capital et par rapport aux syndicats et à la gauche, elle ne s'est pas posée en terme d'auto-organisation et l'analyse de RS sur 1969 m'apparaît peu probante. En effet, les revendications les plus radicales prenaient la forme de revendications quantitatives et spécifiques aux os, mais en faisant sauter tout l'appareil conceptuel de l'idéologie ouvrière du travail : par les revendications égalitaires sur le salaire, c'est tout le cadre hiérarchique qui était remis en cause, par les cortèges ouvriers, c'est le rapport entre avant-garde active et masse passive qui était bousculé ; par le Vogliamo tutti et le “nous avons tous les mêmes besoins”9 c'est le “A chacun selon son travail” qui est remis en cause, c'est un combat frontal et sans médiation syndicale qui est mis en oeuvre.

RS semble faire de l'échec ou de la réussite du mouvement une question d'organisation : “Les secteurs ouvriers en lutte avaient été incapables de créer une'assemblée'reliant entre elles les diverses formes d'auto-organisation et le mouvement avait été'récupéré'par la cgil et ses comités d'atelier10”, alors que le mouvement en était à se poser la question de sa composition de classe dans des termes nouveaux11, mais à l'intérieur d'une perspective classiste ancienne, celle du combat classe contre classe (ce qu'exprime la dureté des confrontations entre les os d'un côté, les employés et petits encadrement de l'autre). Cette tendance se heurtait à la réalité dominante de l'implication réciproque. Les cortèges défilant dans les ateliers et les sabotages n'étaient pas communisation mais le signe d'une faiblesse du mouvement face à l'ensemble de la classe, loin d'être prête à la révolution car la frange professionnellement qualifiée de la classe s'était créée une “réserve” et une certaine “autonomie” sur la base du compromis fordiste. C'est cette frange qui s'avéra particulièrement rétive aux nouvelles formes de lutte “ne faisant pas partie de la tradition ouvrière12”. C'est d'ailleurs sur cette frange que le pci s'est appuyé, après 1974, pour isoler puis liquider les prolétaires les plus radicaux13.

Alors que l'identité ouvrière habite encore la classe ouvrière du nord et se renforce au travers de l'idéologie “résistancialiste” de son extrême gauche14, cette identité est refusée par cette frange composée de déracinés et de lumpenisés en provenance du sud. Pour ceux-ci, il n'y avait donc rien à libérer15 si ce n'est une gigantesque créativité hors travail qui apparaîtra bien dans le mouvement de 77, mais qu'on trouve déjà à l'œuvre dans le mouvement de 68 en France. C'est ce qu'infirme aussi toute la réflexion théorique entamée par les Quaderni Rossi dès le début des années 60 et qui prendra le nom d'operaïsme, réflexion ignorée ou mésestimée par tc, jusqu'à ce que Ch.Charrier en “découvre” l'importance aujourd'hui16. Cette caractéristique de la “composition de classe” explique la coupure qui se produira plus tard (à partir de 74-75) avec la frange organisée de la classe, celle qui lutte pour l'unité syndicale (les “comités syndicaux unitaires d'usine” comme réponse au “nous sommes tous des délégués” des cub) et l'hégémonie ouvrière ; et celle ensuite des “autoconvocations” dont parle RS, mais qui sont étroitement contrôlées par des appareils bureaucratiques modernisés. Aucune “autonomie” là-dedans ! Il est d'ailleurs étonnant de voir aujourd'hui certains néo-operaïstes comme Vercellone analyser la période 1968-73 en Italie comme celle d'une révolte du savoir vivant contre le capital fixe alors que les operaïstes de l'époque la qualifiait de lutte contre le travail menée par l'ouvrier-masse (c'est-à-dire, grosso modo, les os).

RS est obligé de réécrire l'histoire pour dire que l'autonomie était possible et qu'elle a existé avant (mais comme partie du programme) qu'elle ne l'est plus aujourd'hui (fin du programmatisme et de la double nature ouvrière et prolétarienne de la classe). Nous ne serions pas en désaccord avec cela si ce n'était pas sous tendu par l'idée que l'autonomie n'était que le programme et que ça condamne toutes les luttes de l'époque au nom de la nécessaire restructuration du capital. De la même façon que pour Échanges il faut que la classe soit la plus pure possible pour marquer sa différence avec les autres groupes, pour tc, il faut que le capital soit devenu pur pour que la vraie “révolution” (mais ce vocable est-il encore utilisable dans la perspective communisatrice de tc ?) apparaisse. Il n'est d'ailleurs pas tiré toutes les leçons de cette perte d'autonomie dont la racine se trouve dans une domination du travail mort d'une nouvelle nature qui ôte toute humanité interne au travail productif. C'est ce qui oblige à en appeler à une révolution à titre humain (une humanité externe et inacceptable pour Théorie communiste, mais une humanité intrinsèque pour nous et ceux qui s'en réclament). C'est une chose qui avait été plus ou moins clairement saisi par l'is puis par une revue comme Négation et qu'on ne retrouvera plus par la suite dans les prolongements théoriques de cci et tc qui en découlent pourtant. tc, en refusant à la fois la révolution à titre humain et une possible autonomie prolétarienne, se condamne effectivement à fonder une théorie de l'écart entre d'un côté un rapport social qui ne produit plus l'unité du prolétariat par et dans l'implication, mais le précaire, le pauvre, l'ouvrier désespéré, l'émeutier ; de l'autre une pratique communisatrice à laquelle il s'agit de donner une figure : celle d'un nouveau prolétaire qui n'est plus défini que par sa capacité communisatrice. Mais s'il n'est plus défini par son appartenance à une “classe en soi” et déterminée par la conscience “d'être une classe pour soi”, qu'est-ce qui distingue alors la révolution communisatrice de la révolution à titre humain ? tc a longtemps dit que c'était le fait que les partisans de la seconde allaient trop vite en besogne en liquidant le prolétaire pour installer “l'homme” à sa place, mais qu'en est-il aujourd'hui quand tc soutient qu'il n'y a plus de caractérisation sociologique possible de la classe ni non plus d'affirmation possible de son identité ?

3) Toute la réflexion sur la théorie occulte le fait qu'il n'y a pas de remplacement de la théorie du prolétariat, que le néo-programmatisme a été un échec. Tout le montage théorique de tc se situe dans la même croyance que celui des années 70, seul le sujet diffère : à l'époque la théorie se substituait en quelque sorte à des pratiques qui ne délivraient pas leur sens et la conceptualisation se faisait à partir d'elle-même (surtout pour cci et l'autonomisation de la théorie) mais aussi pour tc (cf. par ex. “la bicyclette”). Mais dans ces deux cas, la théorie se fait meta théorie et elle ne fait que justifier, par son abstraction les errements des prises de position plus concrètes. Ainsi, les luttes argentines exprimeraient pratiquement la théorie de l'écart, mais de l'autre elles ne seraient pas insérées dans une perspective globale de dépassement du capital (jusque là nous sommes d'accord), …qui n'est pas d'actualité (Meeting, p. 5, no 2). Cela revient alors à en appeler aux conditions objectives …de 2020 et implique que pour se comporter en communiste dans les luttes, il faut comprendre la théorie des cycles longs de Kondratiev (B.Lyon toujours). Or se réfèrer principalement à Kondratiev, c'est envisager le capital non comme un rapport social (ce à quoi prétend pourtant tc), mais à une conception du capital comme suite de cycles d'accumulation dans lequel le capital est rapport à lui-même (Meeting, p. 5, no 2). Ce n'est pas autre chose que de reconnaître l'avènement de la communauté matérielle du capital et avec elle l'achèvement du cycle des révolutions…mais sans la cohérence argumentative d'Invariance qui, dès 1967, abandonna la vision bordiguiste17 tardive de la révolution pour 1975, soit un respect total de la datation des cycles par Kondratiev, datation que B.Lyon ne respecte guère en parlant d'une nouvelle phase ascendante du cycle, dès la fin des années 80 alors qu'en toute logique elle ne devrait apparaître qu'à la veille du xxie siècle. Cette datation bernardlyonnesque est là pour signifier que la restructuration18, base de tous les développements de tc, est bien achevée et qu'avec elle démarre un nouveau cycle. Pourtant B.Lyon reconnaît à demi mot que cette restructuration n'est pas achevée ou du moins stabilisée quand il dit que “ce cycle a supprimé toute fixation du rapport d'exploitation” et a donc placé la contradiction des classes au niveau de leur reproduction. Mais on peut alors se demander pourquoi il faudrait attendre 2020 ? En fait, la raison n'en est pas théorique, mais stratégique : il faut lutter contre tout immédiatisme et bien se démarquer des pratiques alternatives, du démocratisme radical et même du mouvement d'action directe pourtant reconnu comme l'expression concrète de la théorie de l'écart19 !

Cette conception de la toute puissance des cycles et des crises économiques va de pair avec un rejet d'une perspective qui envisage la critique du travail comme centrale dans la perspective, que ce soit sous la forme d'un refus du travail ou dans la forme d'une “crise du travail” (l'inessentialisation). Cela s'explique par le fait que la première dimension inclut un dépassement de la simple perspective classiste et la seconde une critique de la valeur et du caractère prédominant de l'exploitation par rapport à la domination dans les antagonismes sociaux. Cela me semble impliquer aussi des dégâts collatéraux quand tc semble parfois charger la barque du néo-libéralisme, mais quand même pas à la manière d'Attac, puisqu'il y voit dans le triomphe de celui-ci, une sorte de parachèvement du capitalisme. En effet, tc cherche à retrouver dans l'attaque contre le salaire social de l'époque de l'État-Providence, le signe que la valorisation n'est plus représentable que dans la forme de la plus value et le mécanisme de l'exploitation qui la produit. Il refuse l'idée d'une valorisation omniprésente et indécelable produite par le processus de totalisation du capital, encore en cours (cf. aussi note 16, premier alinea).

Enfin, si pour toutes les raisons que nous avons envisagées, la prévision devient difficile, cela présente au moins l'avantage de redonner importance et sens à “l'événement”.

Remarque annexe

Il n'est pas stérile de se demander si le peu de références faites à Mai 68 dans tc (ou dans Meeting) ne relève pas, d'une résistance à percevoir ce qu'il y a de dérangeant dans tout événement, surtout s'il revêt une grande ampleur. La façon qu'Astarian a eu d'en parler dans son livre pour Échanges ne nous fait pas vraiment changer d'avis. Quel sens peut avoir aujourd'hui la mise en avant des grèves ouvrières de mai 68 tel qu'on peut le lire dans cet ouvrage ? Argumenter en disant qu'il s'agit de combattre l'imagerie d'un mai 68 toujours donné comme un “mouvement étudiant” n'est pas probant. Le projet sous-jacent d'Astarian vise, de fait, à rabattre l'imprévu et l'inédit de 68 sur le modèle programmatique, celui de la révolution prolétarienne. Pour conforter cet objectif implicite — en cela régressif par rapport à ce qu'écrivaient ces auteurs dans les années 70 — Astarian procède, près de 40 ans plus tard, à une rationalisation de l'advenu. Plutôt que de tenter d'expliciter ce que “dévoilait” 68, c'est-à-dire chercher à comprendre en quoi cette révolution ouvrait un nouveau cycle historique, Astarian s'efforce de montrer qu'il s'agissait en réalité d'une continuité avec révolutions prolétariennes précédentes ; celles de l'affirmation de la classe du travail, celle des conseils et celles des fronts populaires. D'où son insistance à montrer les limites et les échecs des comités de liaisons travailleurs-étudiants ou bien encore son application méticuleuse à décrire, dans les grandes entreprises, le contrôle des grèves par les appareils syndicaux. Comme si, même dans ses fonctions de contre-feu et de garant de la légitimité du travail, l'action du syndicat exprimait encore et toujours l'action de la classe révolutionnaire ; expression, certes aliénée et mystifiée, mais expression malgré tout de la révolution prolétarienne. On retrouve ici tout le discours neutre de tc vis-à vis des syndicats qui assurent toujours leurs fonctions comme si cela allait de soi et ne méritait pas la critique. C'est dans l'ordre des choses puisqu'ils expriment la réalité de l'implication réciproque des classes dans le rapport social capitaliste.

De l'insurrection de la jeunesse et de la contestation radicale et généralisée de toutes les institutions de l'ancienne société de classe il n'y aurait donc rien à en dire puisque cela n'était pas inscrit dans le “programme”…

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Notes

1 – Bien qu'ayant un caractère général, ce texte est plus particulièrement adressé à la revue Meeting, au Réseau de discussion, à Échanges, à La Matérielle et aux cercles autour de ces publications.

2 – Théorie développée par Roland Simon dans Théorie communiste no 20, sept.2005 : “Personne ne songe désormais à arracher quelque chose aux patrons pour le faire fonctionner différemment, comme dans les vieux idéaux d'émancipation ; inconsciemment chemine le sentiment qu'on ne peut que saboter un monde littéralement invivable et y ouvrir aussi de nouvelles possibilités” Cette semaine no 87, fév-mars 2004. Après cette citation, tc conclut : Voici l'écart que l'action en tant que classe creuse à l'intérieur d'elle-même par des pratiques qui extériorisent leur propre existence de pratiques de classe comme une contrainte objectivée dans la reproduction du capital. On ne peut plus rien faire en tant qu'ouvrier en le demeurant, mais tout part de là (page 9).

3 – Il est vrai que la cgt voyait en Mai 68 un mouvement revendicatif !

4 – L'attaque de B.Lyon contre les neo-operaïstes et Temps critiques (p.20 Meeting no 1) réintroduit l'apologie de la valeur-travail et l'exploitation contre ceux qui avanceraient l'auto-dépassement d'un capital ayant aboli la valeur ou l'ayant vidée de son contenu (le travail contenu de la valeur !) et pour qui la valorisation se réaliserait dans la spéculation. Il serait bien en peine de citer une seule ligne où nous disons cela. Tout juste trouverait-il quelques éléments de cet ordre dans Krisis et encore, ce n'est pas leur thèse centrale.

5 – Cf. Meeting no 2. Si Simpson fait remarquer que l'idéologie ouvrière est remplacée par toutes sortes d'autres idéologies, il ne remet pas en cause la base qui produit cela. Il ne voit pas la décomposition de la classe comme fin de la centralité du travail, mais comme de nouvelles médiations du capital pour renforcer l'exploitation et transformer la division du travail. Il cherche à faire rentrer la plasticité extraordinaire du capital dans le cadre restreint de la flexibilité du travail et de la précarité. On suppose qu'il a une explication économique toute faite pour nous expliquer la nécessité du mariage homosexuel du point de vue de la valorisation ! A ce sujet, on se rappellera utilement notre délire sur l'avortement dans le numéro de Négation : “Avortement et pénurie” et encore plus avant la ferveur avec laquelle tout un milieu exalta la réédition de “Auschwitz ou le grand alibi”, un des documents fondateurs du délire ultra-gauche sur la valeur ! Le développement de ces nouvelles identités ne se fait pas en dehors du capital, mais en dehors du procès de valorisation par le travail. Que ceci soit un facteur supplémentaire de dynamisme du système global n'invalide pas cette constatation. La capacité du capital a tout valoriser (au sens général) tout ce qui auparavant était rejeté permet de comprendre le processus de valorisation dans son sens général et symbolique et non plus seulement à travers le cadre restreint de l'économie. C'est ce qui nous fait dire que dans la tendance à la capitalisation de toute les activités et de la société elle-même, il y a paradoxalement un réenglobement de l'économie. On retrouve ce paradoxe au sein des théories économiques néo-libérales qui d'un côté, à travers une description des processus micro-économiques teintée d'analyses micro-sociologiques, désignent tout comportement humain comme étant dicté par l'existence rationnelle d'un homo economicus et de l'autre le fait qu'il soit dicté par des désirs non maîtrisables dans ce champ là.

6 – Cf. Négation, no 1 et Interventions no 4, avril 2004, “L'affrontement des références et la barbarisation des rapports sociaux”.

7 – Comme toujours pourrions-nous rajouter en référence à notre caractérisation des classes et leur rapport à la révolution (cf. Temps critiques no 6-7).

8 – Les thèses de Tronti sur le rôle central de la valeur de la force de travail et la revendication de “Potere operaio” sur le salaire politique semblent trouver ici leur pleine résonance. “Les ouvriers modernes, et depuis longtemps, veulent surtout deux choses : travailler peu et gagner beaucoup” (Tronti).

9 – Cf. le mot d'ordre de l'atelier 52 de la Fiat dans “La Fiat aux mains des ouvriers” de Giachetti et Scavino. Ed. Les nuits rouges. 2005.

10 – Cf. le texte de tc : “L'auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s'effectue contre elle”, p. 2.

11 – Cf. Les développement sur “l'ouvrier-masse”, “l'ouvrier social”, le “prolétaire métropolitain” etc.

12 – Sabotages, pratique des congés maladies les jours de grève syndicale (le jour de la grève des métallos du 25/09/69, il y eut 20% des salariés en arrêt maladie), démocratie ouvrière directe etc.

13 – Cf. “l'affaire des 61” licenciés de la Fiat dont de nombreux délégués et militants proches de “l'autonomie ouvrière”.

14 – Par exemple au sein des ouvriers influencés par l'un des courants, celui de Franceschini et de la fgci, qui formera les br.

15 – Malgré ce que dit RS, p2 de “L'auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s'effectue contre elle” quand il sous-entend que le mouvement de 69 est un mouvement d'affirmation de la classe et de libération du travail. On remarquera aussi que RS glisse facilement de l'autonomie à l'auto-organisation comme si ces deux notions, dans leur rapport à la révolution, correspondaient à deux phases bien distinctes.

16 – Il est assez paradoxal que l'exhumation nouvelle des théories operaïstes au sein du courant Meeting intervienne quand ce courant prononce l'impossibilité de toute affirmation d'une identité prolétarienne.

17 – Si Bordiga fut fasciné par cette possibilité de prévision que semblait fournir une théorie des cycles longs, il faut quand même dire que cette théorie ne permit même pas de prévoir la crise de 1929, puisque Kondratiev ne l'annonça pas. Bien plus, les économistes soviétiques qui dissertèrent ensuite sur la crise des années 30 ne n'utilisèrent pas particulièrement puisque presque tous parlaient en terme de crise finale et non pas de cycle. Cette difficulté à faire des prévisions est aujourd'hui amplifiée par plusieurs éléments : L'absence d'une classe porteuse de sa théorie. S'il n'y a plus d'affirmation possible d'une identité prolétarienne, il n'y a pas non plus affirmation et développement d'une théorie classiste. Si on récuse tout rattachement à une vision de la théorie comme science, il n'y a plus alors que possibilité d'affirmer une critique. L'absence de références statistiques fiables. Les grands indicateurs économiques ne sont pas pertinents car ils ont perdu eux aussi toute autonomie. Ils ne “roulent” plus que pour le capital et de plus en plus de chercheurs se reposent les questions d'A.Smith sur qu'est-ce que la richesse ou qu'elle est son origine ? A un niveau élémentaire, la polémique pour savoir si c'est le pib par habitant ou les ppa (parités de pouvoir d'achat) qui rendent le mieux compte de la situation, est exemplaire de la confusion générale. Et ne parlons pas de tout ce qui touche aux questions de productivité qui relève du grand guignol !

18 – Restructuration qui réduit tous les événements à elle-même et à leur dimension économique. Ainsi en est-il de l'analyse de la chute de l'urss perçue comme un exemple de la restructuration mondiale. Il fallait y penser ! De même, on suppose que les recyclages et blanchiment des diverses mafias italiennes comme celles des pays de l'Est font partie de la restructuration du capital… et de sa stabilisation ! Pour nous, si l'urss s'est effondrée, c'est justement parce qu'elle n'était pas capitaliste, même si on y trouvait du capital. D'ailleurs quel pays capitaliste s'est effondré au cours de l'histoire ?

19 – Que la restructuration ne soit pas achevée et qu'un nouveau cycle ascendant de Kondratiev ne soit pas une évidence, se retrouve dans la théorie économique aussi bien chez les régulationnistes qui s'appuyaient pourtant eux aussi sur Kondratiev pour expliquer le mode de production fordiste et le compromis bâti dessus, que dans la théorie standard qui a élaboré la théorie des cycles courts pour rendre compte de l'irrégularité de ce qui aurait dû être le cycle général actuel. De ces ajustements, tc n'en a cure qui nous donne 2020 comme perspective c'est-à-dire le niveau le plus bas de la phase descendante du cycle Kondratiev si on admet qu'il y en a eu un nouveau à partir de 1995 (datation logique qui ne correspond pas à celle de BL). Voici quelques raisons qui, selon nous, induisent qu'on ne peut plus raisonner selon l'optique de Kondratiev, même d'un Kondratiev relooké par Schumpeter : son analyse est menée en période de domination formelle et ignore le développement du capital fictif. C'est pour cela qu'à chaque phase de croissance inflationniste devait succéder une phase de crise déflationniste avec surproduction (schéma assez proche finalement de l'économisme marxiste de base). Or en 75, les économistes ont été obligés d'inventer le concept de “stagflation”pour rendre compte de la situation nouvelle en domination réelle. Mais plus important, c'est le processus de totalisation du capital, via la globalisation, qui intègre l'ensemble de ces marchés, y compris financier (le marché ne régule rien par lui-même), dans dynamique de capitalisation, qui noie l'activité proprement entrepreneuriale dans les dédales des stratégies mondiales. Les décisions deviennent opaques, les anticipations irrationnelles. La prévision ne peut exister qu'à partir du moment où des éléments de continuité permettent de faire le lien entre avant pendant et après. Ce n'est plus le cas. Dès l'instant où l'imprévu et la catastrophe deviennent des accélérateurs de capitalisation la continuité des stratégies économiques n'est plus aussi déterminante pour les opérateurs mondiaux. La réactivité à l'événement constitue aujourd'hui un élément décisif pour cette gestion de l'immédiateté. Elle se situe donc aussi en dehors d'une intervention économique de l'État et des grandes institutions dont le rôle contra-cyclique atténue la vigueur des crises. L'épuisement des forces productives du capital industriel nécessite la reprise en main de l'ensemble par un capitalisme du sommet, un capitalisme de la puissance dont l'objectif est la maîtrise de la reproduction d'ensemble, un capitalisme qui sent confusément que s'il y a crise elle se fera à ce niveau. Il ne faut pas chercher plus loin le fait que l'essentiel des prévisions à moyen terme soit dirigé vers les problèmes “environnementaux”. On a le pendant de cela, chez les “radicaux” avec le développement des théories catastrophistes et primitivistes. Pour une critique de ces dernières on pourra se reporter aux articles d'A.Dréan dans le no 14 de Temps critiques. Le rôle des ntci depuis une vingtaine d'années ne permet pas vraiment de dire que de nouvelles “grappes d'innovation” ont relancé un nouveau cycle (ce que disent certains comme Raoul par exemple où les neo-operaïstes, mais pas tc à ma connaissance quoique BL reprenne l'idée d'un développement des “pays émergents” mais sans nous dire si cela représente un changement qualitatif important par rapport à la vieille notion de “développement par enclaves” ou alors si ce n'est que le cadre qui a changé avec la globalisation qui succède à une dit plus traditionnelle). En effet cette position sur une 3ème révolution plus technologique qu'industrielle est plutôt celle des tenants d'une production de plus en plus immatérielle et de l'avènement d'un “capitalisme cognitif” qui ne connaît plus la crise. A ce que j'en saisis la position de BL semble être celle d'une nouvelle phase ascendante à croissance ralentie et irrégulière. On n'est donc pas bien avancé car ce n'est pas une fiche de route bien précise pour qui s'en remet à l'économie…