Complément à Mai 68 et le Mai rampant italien

janvier 2006, Temps critiques



Ce texte est le fruit conjoint d’une part de nos présentations publiques du livre sur 68 et d’autre part des discussions que nous avons eu au cours des débats autour du livre. Nous avons essayé d’en ressortir les points marquants.

En guise d’introduction

1968 a souvent été présentée comme l’année d’une révolte internationale, une année de révolte de la jeunesse traversant des pays aussi disparates que les États-Unis, le Japon, la Pologne, le Mexique, La rfa, l’Argentine, la Tchécoslovaquie, l’Italie et la France. Peu importe qu’il y ait eu parfois un décalage de quelques mois ou d’une ou deux années (Berkeley 65-67, Cordoba 69), un même mouvement semblait se propager. Nous ne nions pas cet enchaînement, mais nous tenions à faire remarquer que dire cela conduit souvent à noyer les événements dans une sorte d’ère du temps de 68, premier, même involontaire, vers une dévalorisation du mouvement.

En resserrant l’événement sur la France et l’Italie, nous avons voulu éviter ce piège. Mais pourquoi la France et l’Italie et pas l’Allemagne par exemple, nous demande-t-on parfois dans des débats de présentation ? Certes, l’Allemagne a euune forte influence à travers l’exemple de l’université critique de Berlin, la lutte des étudiants de Francfort et les manifs contre le Shah d’Iran ou contre la guerre du Vietnam. C’est aussi par l’Allemagne que les thèses de Marcuse se sont diffusées (avant même que celui-ci soit traduit en français et en italien, ce qui n’interviendra qu’au printemps 68), mais ce n’est qu’en France et en Italie que le mouvement a revêtu la forme d’une convergence entre l’ancien, c’est-à-dire la référence à la filiation prolétarienne de la révolution et le nouveau qui est de l’ordre de la révolte et qui préfigure une exigence de révolution à titre humain. Cette convergence, qui confine parfois à l’interpénétration, comme en Italie, va produire un phénomène d’irruption inconnu ailleurs, une impression que tout est possible même s’il y a des difficultés à se mettre d’accord sur le contenu du « tout » et que nous voulons tout (le Vogliamo tutto des ouvriers de la fiat).

En vrac nous pouvons citer quelques points communs aux situations française et italienne : des partis communistes forts et une classe ouvrière derrière un grand syndicat se réclamant de la lutte de classe, une restructuration en cours d’une vieille université de classe inadéquate au programme de rénovation de deux capitalismes jugés « retardataires ».

Nous pouvons aussi citer quelques différences : le mai français est politique et révolutionnaire malgré sa critique explicite de la politique, alors que le mouvement italien est social, mais surdéterminé par le poids du stalinisme et de l’anti-fascisme.

Ce qui apparaît

1) Il n’y a pas deux Mai (cf. notre présentation) mais unité dans le la critique et le refus des conditions existantes et l’aspiration à un devenir autre. Cette unité, on la retrouve aussi bien chez les prolétaires d’usines, les os sur les chaînes et parmi les ouvriers-paysans que dans la jeunesse lycéenne et étudiante : l’usine est considéré comme un bagne, l’école comme une caserne et les règlements intérieurs de cité universitaires sont désuets et humiliants. Peu importe alors que l’unité sur le terrain connaisse des difficultés (surtout en France) puisque la tendance du mouvement est celle-là.

2) Cette unité objective ne produit pas un unité subjective puisque le mouvement semble reparcourir toute l’histoire du mouvement prolétarien et ses divisions depuis la dissolution de la Première Internationale : affirmation du travail et du pouvoir ouvrier dans des occupations respectueuses de l’outil de travail ; affirmation de l’autonomie ouvrière, surtout en Italie, mais aussi des grèves sauvages et des séquestrations qui visent à remettre en question l’ordre usinier ; des formes nouvelles d’organisation comme les comités unitaires de base (cub Pirelli et Siemens et l’association étudiants ouvriers de la Fiat, les conseils ouvriers de Rhône Poulenc Vitry) ; l’action directe dans les séquestrations, le refus de la reprise et la violence des cortèges internes de la fiat ou des manifestations de rue. Tout cela représente des façons d’affirmer une intervention politique sans référence au champ politique légitimé, celui des « représentants ». Or cette intervention a été niée par les pouvoirs constitués, y compris par un syndicat comme la cgt. On ne lui a pas reconnu de légitimité politique en essayant de la cantonner dans le champ de la contestation, c’est-à-dire de ce qui est passager, générationnel.

3) Il y a néanmoins une double nature de Mai. D’un côté le fil historique qui relie encore mouvement prolétarien et révolution et qui va peser lourdement sur la conscience du mouvement étudiant et de l’autre, une des aspirations vers la communauté humaine, vers la révolution à titre humain.. On retrouve la même chose en Italie mais étirée sur dix ans avec pendant la première phase, celle du « mai rampant », une majorité sociale qui affirme encore la centralité du travail et de l’usine quitte à étendre la lutte aux quartiers dans les premières luttes pour les auto-réductions, alors que c’est une minorité qui attaque la centralité du travail et qui peut faire sienne l’idée du socialisme révolutionnaire du xixème siècle, celui qui affirmait : « Nous ne sommes pas une classe » alors que la bourgeoisie les appelaient les « classes dangereuses ». Mais cette tendance ne pourra faire tache d’huile avant la grande secousse de 1977.

Il est remarquable de voir, jusqu’à cette date, comment le fil historique maintient encore la coalescence entre un devenir de modernisation ou de démocratisation des organisations traditionnelles de la classe ouvrière (syndicat unique de la métallurgie, conseils de délégués) et une résurgence de ce qui fut à la base des révolutions de 1830, 1848 et la Commune de Paris (la révolte, l’égalité, la démocratie directe, l’action directe).

Cette double nature va produire une scansion particulière de la lutte qui va être centrée sur la période de mai et non pas de juin, période de mai dans laquelle on atteindra le maximum de tension vers la révolution et la communauté. C’est cette lutte qui porte toute la révolte, anti-autoritaire, anti-hiérarchique, anti-bureaucratique qui ne se réduit pas à reproduire le programme prolétarien.

Même si les luttes ouvrières vont perdurer en juin et que les morts de Flins et de Sochaux, les refus de reprise du travail, vont sonner comme des signes de radicalisation des luttes, celles-ci se situent déjà dans le reflux.

4) Ce n’est pas une crise économique qui a provoqué l’événement même si tous les marxistes et les libertaires devenus subitement ouvriéristes quand il n’y a plus de classe ouvrière antagoniste, nous serinent que le chômage était quand même autour de 400000 personnes en 68. Comme le dit Jean-Franklin Narot (p. 49 du n° spécial de Courant Alternatif d’avril-juin 68), le thème semble venir de l’Union des étudiants communistes (uec) dans un tract écrit pour la venue de Juquin à Nanterre. : « L’université est en crise, les débouchés manquent, les cadres comme les travailleurs chôment ». Cette analyse est aussi reprise par des groupes de la gauche communiste comme Révolution Internationale (aujourd’hui, le cci) ou pi (Perspectives Internationalistes). Mais ce n’est pas tant pour occulter la critique du travail en germe comme le dit Narot, que pour essayer de canaliser et comprendre une lutte qui ne revêt pas les oripeaux des cahiers de revendications et ne peut donc être classée dans l’horizon rassurant de luttes défensives produites par l’intérêt et la conscience de classe. Sur cette base, il ne peut donc y avoir de révolte autre qu’individuelle ; il ne peut y avoir de solidarité autre que de classe. La révolte étudiante est donc le produit de l’individualisme petit-bourgeois, la solidarité ouvrière par rapport aux étudiants n’est qu’une dérive psychologique et affective de la solidarité de la classe.

Cela renvoie alors à une interprétation de mai en terme de « les deux Mai ».

Il s’agit bien plutôt d’une crise systémique politique (épuisement du rôle « progressiste » du gaullisme, perte de légitimité de la Démocratie Chrétienne corrompue), institutionnelle (crise des médiations représentées par la famille, l’école1, les religions2), de l’organisation du travail et des conditions de vie (remise en cause du compromis fordiste) qui fonctionne comme dévoilement de contradictions dont certaines ont été enfouies ou recouvertes par la contradiction dite principale du travail et de l’exploitation. Sur cette base vont se développer, dès 68, surtout en Italie, mais aussi en France, des luttes d’os qui manifestent un refus du travail et de la discipline d’usine. Comme nous l’avons maintes fois énoncé dans Temps critiques, les luttes les plus porteuses d’un devenir autre ne sont pas celles qui procèdent d’une pureté de classe empreinte de tout le programme prolétarien, mais justement de mixtes qui multiplient les références (luttes paysannes de l’Ouest de la France, luttes des salariés agricoles du Mezzogiorno italien). Alors que l’identité prolétarienne et ses avatars procèdent d’un long mûrissement qui conduit à accepter la dépendance réciproque entre pôle travail et pôle capital du rapport social, ces nouveaux prolétaires qui deviennent ouvriers sans l’être vraiment passent facilement de la soumission à la révolte. Le contexte historico-politique et social s’avère alors déterminant pour faire pencher la balance du rapport de force d’un côté ou de l’autre. Mais, et cela vaut surtout pour la France, toute la structure de la société capitaliste est touchée par cette crise systémique et ce sont toutes les couches sociales qui semblent en proie à l’ébullition : des techniciens et ingénieurs de Saclay et Rhône Poulenc Vitry jusqu’aux journalistes de l’ortf.

5) Mai 68, c’est aussi une intervention politique nouvelle qui n’est pas soumission à une cause, c’est-à-dire à quelque chose d’extérieur que l’on soutient, (cf. la guerre d’Algérie, la guerre du Vietnam, l’anti-fascisme), mais engagement de sa vie entière dans la communauté de lutte ou les individus interviennent, en situation certes, mais au-delà de leur particularité sociale. La question de l’origine sociale, pas plus que celle des genres ne se posent alors. L’idée que Mai 68 fut machisme procède d’une réécriture féminisme de l’histoire qui cherche à nous faire oublier que, comme disait une célèbre féministe italienne, c’est en ces moments, au contraire que toutes ces questions de déterminations ou pré-déterminations pesèrent le moins lourd. C’est en effet un moment pendant lequel la tension individu-communauté se fait plus intense et où s’expriment des formes pratiques d’un « être ensemble ». Il y a bien eu un « rêve général », optimiste, s’inscrivant encore et inscrivant par là même 68 dans une sorte de progressisme des Lumières universaliste, généreux. En cela, il est incontestablement plus prometteur que le mouvement italien qui va réactiver la notion d’ennemi, celle de camp, marquant ainsi sa dépendance vis-à-vis des anciennes perspectives classistes et anti-fascistes.

6) Mai 68 est un événement qui dérange jusque dans l’extrême gauche car il résiste aux interprétations de ceux qui veulent lui faire jouer un rôle de répétition générale, comme de ceux qui le nient finalement parce que sur le continuum historique, ce ne serait plus qu’un détail du cours habituel de la lutte de classe.

7) Mai 68 n’est pas une révolution et ne conduit pas à une contre révolution comme bien des événements historiques du passé. Il y a bien eu enclenchement d’un processus révolutionnaire, mais il a buté sur plusieurs obstacles :

- le fait que ce ne soit pas toute la classe ni toute la jeunesse qui soit montée à l’assaut du ciel

- le fait que la question de l’État soit restée non traitée en profondeur, amenant les uns, en France, à l’ignorer et donc à la laisser aux forces politiques traditionnelles (gauche) ou rénovée (Charléty), les autres, en Italie, à l’hypertrophier avec « l’attaque au cœur de l’État » des groupes de lutte armée. Il se crée ainsi une coupure définitive entre mouvement social et représentation politique. C’est un fait nouveau qui n’existait pas en 1936, dernière grande grève avant 68, ou on avait assisté à une corrélation entre la grève général et des élections « à gauche toute » ! Depuis 1968, on voit au contraire qu’il y a un décrochage entre conflits sociaux et expression républicaine et électorale. Le champ politique est complètement autonomisé. Ce qui auparavant aurait donné lieu à un retournement contre révolutionnaire est maintenant géré par ce que certains appellent encore la démocratie. L’élection de Sarkozy nous en fournit un dernier exemple. La révolte des banlieues n’est pas 68, mais ça « fouette » quand le pouvoir » institué.

- la question de la véritable nature du capital a été ignorée, ce qui ne nous a guère aidé à comprendre les chemins de sa « révolution. Or notre cycle de luttes s’est retourné en dynamique du capital qui se nourrit de la dialectique des classes de l’époque, même si aujourd’hui le système triomphe en procédant par englobement des contradictions.

Mais c’est quand même une défaite dans la mesure où nous tendons aujourd’hui vers une barbarisation accrue des rapports humains et vers une dégradation de notre rapport à la nature extérieure.

Le paradoxe, c’est que comme nous ne voulions pas le pouvoir, il est difficile de recourir après à une analyse en termes de victoire ou de défaite. En fait, nous avons bien été battu mais nous ne voulions pas non plus « gagner » (à la limite on peut dire que c’était le but des gauchistes). Ce que nous voulions, c’était tout balayer. Il y avait un aspect table rase et homme nouveau que nous assumions, mais que nous devons aujourd’hui remettre en perspective. C’est à cela, aussi, que doit servir une reprise des analyses sur la période car dans l’immédiateté de l’action nous avions tendance à penser que toutes les contradictions y compris les plus souterraines, les plus enfouies, seraient résolues par leur simple exposition transparente (cela correspond à peu près à la vision de « l’homme immédiatement social ».

8) Le mouvement de 1977 en Italie a été le produit direct des luttes du Biennio rosso car il s’est réapproprié son ambition explicite. En cela, les révoltés de 1977 sont les derniers à avoir compris Mai. Mais cela n’empêche pas que cette filiation puisse connaître ses limites. En effet, Mai 68 représente une rupture du fil historique avec la référence prolétarienne beaucoup plus forte que le mai 68 français. Il représente la fin d’une phase qui avait vu justement co-exister l’ancien et le nouveau au profit d’un nouveau dans lequel est théorisé le nouveau concept de « prolétariat juvénile » qui fait sécession du reste de la classe et liquide en fait la problématique traditionnelle de l’autonomie ouvrière sur la composition de classe qui incluait une recomposition, en dernier ressort et non pas une décomposition. La compréhension du sens de la restructuration qui s’enclenche va donc se trouver complètement faussée dans la mesure où l’accroissement de la précarité ouvrière va être lue à travers les lunettes de la nouvelle théorie du prolétariat juvénile qui ferait de sa condition précaire la preuve de son autonomie. Bien sûr, pendant un temps il y aura bien ambivalence, mais comme on l’a vu par la suite avec les nouvelles théories de Negri et des néo-operaïstes, ne pas voir le changement de rapport de force conduit à faire l’apologie de la « révolution du capital » au nom d’une « multitude » qui n’y peut mais…

Ce qui reste

Il faut bien sûr résister à la tentation des commémorations, mais il faut le faire en montrant que ces événements ont profondément marqué les sociétés italienne et française, que ce qui s’est passé alors est encore un enjeu politique aujourd’hui. Pour preuve on retiendra, en Italie, l’esprit de vengeance qui règne toujours contre ceux qui refusent de se repentir et qui doivent subir les foudres de la répression en Italie ou fuir dans un exil infini qui est celui de Battisti et Petrella pour ne parler que d’eux ; et en France les diatribes de Sarkozi qui montrent à quel point le pouvoir de l’époque a eu peur et comment il cherche, aujourd’hui encore, à exorciser cette peur.

Il faut aussi résister à une tendance, très présente chez les jeunes « radicaux », à vouloir réduire 68 à l’utilisation qui peut en être faîte aujourd’hui. C’est une tendance qui finalement se préoccupe peu de ce qui s’est passé et de l’interprétation située qu’on peut en faire, avec le recul. Il ne s’agit alors, dans une optique très activiste, que d’en reprendre quelques recettes et les appliquer. Pour ne prendre que quelques exemples les grandes luttes italiennes sur le logement et plus généralement les auto-réductions trouveraient leur pendant dans les luttes actuelles de squats, les réactions plus ou moins individuelles ou de groupe contre la police puiseraient leur modèle dans les batailles rangées contre la police dans les années 60-70 etc. Chaque fois, ce qui est oublié, c’est le contexte de lutte, le travail préparatoire des assemblées étudiants-ouvriers, l’insubordination ouvrière des jeunes prolétaires 0S, à la fois isolés parce que déracinés mais en même temps soudés par leur proximité de masse dans les grandes forteresses ouvrières. Certes, à un certain moment, particulièrement en Italie, la violence de masse va se déliter en une violence toujours plus minoritaire et surtout enfermée dans la dimension militaire de l’affrontement et ce sont les impasses du mouvement, ses limites qui vont faciliter une criminalisation d’après-coup. Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le même registre puisque c’est la violence individuelle ou de mini groupes qui semblent chercher à provoquer l’ébranlement, sans attendre que cette violence viennent s’ancrer sur des bases plus solides. On est parfois assez proche des raisonnements de la raf allemande sur la nécessité de créer des actes exemplaires en l’absence d’un réel mouvement de lutte radical. Ce serait intéressant de confronter cela à des actes exemplaires pratiqués en Italie et en France en 68, par exemple dans les cortèges ouvriers de la Fiat, dans l’occupation de la fac par les 142 de Nanterre, l’occupation de l’Odéon etc. Dans ces actes exemplaires, il y a une force collective qui se dégage, une sorte de puissance en marche qui fait sauter des verrous. Or l’existence ou non d’un mouvement ne dépend pas de la volonté d’un ou de quelques individus. Tant qu’on en reste là, il n’y a que révolte et résistance, c’est-à-dire situation défensive et d’isolement. C’est parce qu’il n’ y a pas (encore) cette force collective que des actes proches tels que l’occupation de l’ehess pendant les derniers mouvements étudiants-lycéens ne produisent pas les mêmes effets, que l’acte exemplaire n’apparaît que comme un acte artificiel correspondant à la volonté plus ou moins spectaculaire de « faire un coup » ou d’exercer un rituel comme dans les tentatives maintes fois répétées d’occuper la Sorbonne3. Comme le disait Cohn-Bendit, à l’époque, pour que ça réussisse il ne faut pas simplement que la répression se mette en branle mais aussi qu’elle soit acculée à montrer sa grande bêtise ou alors une violence disproportionnée (comme à Gênes par exemple). C’est la grande force des événements de cette époque que d’avoir montré que le niveau de violence peut justement être contrôlé par la puissance du mouvement. A cet égard le mai français été exemplaire et pour l’Italie, on peut simplement relever que c’est à partir du moment où le mouvement s’est trouvé devoir affronter une situation plus défavorable, une impasse puis un isolement social que le niveau de violence n’a plus été maîtrisé et cela aussi bien par les dirigeants de la lutte armée (cf. L’incrédulité puis l’incompréhension des « leaders historiques » en prison face à la nouvelle de l’action des brigadistes en liberté) que par les groupes informels de la violence diffuse.

Un autre exemple nous est donné de la façon dont la lecture de 68 doit nous aider à comprendre ce qui se passe aujourd’hui et donc à ne pas considérer 68 que comme du passé, ce qui ne peut que pousser au désintérêt ou à la commémoration. En 68-69-70, dans les usines italiennes et au sein du groupe Potere Operaio, la revendication d’un « salaire politique » a une valeur subversive sur la base d’un fondement objectif. En effet, la transformation des forces productives du capital produit une situation que Marx avait déjà anticipé dans le Fragment sur les machines, qui est que la productivité du travail ne peut plus être déterminée à partir du travail ouvrier concret et donc le temps de travail ne peut plus constituer une mesure individuelle de la contribution à la production de richesse (ça c’est le fondement objectif). Cette revendication du salaire politique en est la traduction pratique dans la mesure où elle permet de déconnecter le salaire de la productivité du travail en en faisant non pas le résultat d’une activité économique régit par la loi de la valeur travail, mais le résultat d’un rapport de force qui peut inclure, quand il est favorable, la suppression de toutes les revendications hiérarchisées et pourquoi pas, à la limite, la suppression de toute revendication pour passer à autre chose (où on retrouve le vogliamo tutto et l’aspect subversif). Mais aujourd’hui, ce salaire politique, rénové sous la forme du salaire garanti est souvent critique (et Negri avec) parce qu’il n’aurait justement pas de force subversive. C’est vrai et il n’est surtout pas porté par une grande offensive contre le capital. Toutefois, il a la même exemplarité théorique car il dévoile le caractère forcé du salariat à une époque où pourtant, il n’y a plus de centralité du travail, ni dans la société ni dans la valorisation et que c’est l’emploi et sa fonction disciplinaire qui remplace le travail et sa fonction productive (ce qu’on appelait le travail productif) ou reproductive (pour aller vite, les fonctionnaires). Cette exemplarité théorique se fait politique quand justement, l’État, malgré l’avis de nombreux « experts », refuse d’accorder ce salaire garanti.

 

D’une manière générale, ce qui reste c’est la puissance du refus et si ce n’est pas un programme c’est au moins un point de départ. Ces années là réactivent une logique d’émancipation qui dépasse la logique classiste et qui reste donc compréhensible aujourd’hui, qui devient même plus claire même si on ne sait plus trop sur quel fil tirer pour démêler l’écheveau.

Notes

1 - La mise en route d’une massification des études supérieures se fait encore sur les bases de l’Université bourgeoise de classe. Le passage sera encore plus abrupt en Italie où en 68 on en est encore à une université de fils de bourgeois alors qu’en 1977, ce sont les étudiants-travailleurs précaires qui dominent et tiennent le pavé avec les « indiens métropolitains ».

2 - Cf. le rôle important des étudiants issus des associations protestantes, des paysans-travailleurs issus du catholicisme.

3 - Un point culminant semble avoir été atteint avec la dernière de l’ehess par « l’Assemblée de la Sorbonne en exil ». Bien sûr, on peut dire alors qu’il y a décentrement de la lutte, fluidité, occupation de lieux détournés de leur usage, mais cela ne semble pas subvertir l’ordre en place. En plus la répétition de telles actions ne peut que conduire à des formes de comulsions.