Quelques remarques sur « La passion du communisme1 »
(in, Lundi matin no 250)

, par Temps critiques

Cette présentation par la revue Endnotes (Cooper) fait comme si Camatte et Cesarano venaient d’un moule commun combinant situationnisme et gauche communiste (ultra gauche). Il y a certes un lien entre l’IS et la gauche germano-hollandaise conseilliste et donc avec une organisation comme Ludd–Conseils prolétaires si on admet que le terme de prolétaire ici ne désigne pas seulement les ouvriers mais toutes sortes d’emerginati et de futurs « porteurs de peste » comme Berlinguer, le leader du PCI, les désignera pendant la révolte de Bologne en 77. Mais ce lien est très peu évident pour ne pas dire inexistant avec la gauche italienne et avec la revue Invariance au moins dans ses trois premières séries dans lesquelles la revue est le produit d’un travail collectif qui est délaissé à partir de la série IV moment où la revue devient celle du seul Jacques Camatte (auquel se joint François Bochet dans les années 1990).

Dans notre texte « Quarante ans plus tard. Retour sur la revue Invariance2 », nous avons analysé l’évolution de cette revue et la portée des notions essentielles que J. Camatte et d’autres y ont développées. Nous y rappelons notamment les apports substantiels de deux membres français d’Invariance (ignorés de Cooper) : Henri Bastelica et Jean-Louis Darlet dès le début de la série II (no 2, 19723). Les travaux décisifs de ce dernier sur le crédit, le capital fictif, la surfusion de la valeur ont conduit J. Camatte à s’éloigner de la stricte loi marxiste de la valeur et ont, semble-t-il, contribué à l’élaboration des notions camattiennes « d’échappement du capital » puis de « mort potentielle du capital » pour aboutir progressivement à l’idée fondamentale pour Camatte qui est celle du capital qui domine la valeur4. Dans cette mesure il nous semble que l’article d’Endnotes commet une confusion majeure sur cette même question de la valeur. Il y est dit que « la loi de la valeur domine la vie » alors que pour Invariance et J. Camatte (et pour nous), c’est le capital qui domine la valeur et donc la vie, à partir du moment où il s’est fait communauté matérielle (pour nous Temps critiques à partir de la révolution du capital et de la société capitalisée).

Dans ses premiers paragraphes, Cooper insiste sur le fait que Camatte a été un proche de Bordiga (en fait une sorte de « père » politique d’après ses propres dires dans son entretien au Cercle Marx5), mais peu finalement sur le fait que Camatte a été un « cadre » bordiguiste avant la scission de 1966 et un homme de parti même si lui comme Bordiga distinguaient parti formel et parti historique ce qui les a souvent amenés à se tenir en lisière du parti formel. Ce n’est absolument pas le cas de Cesarano dont « l’origine » ou le cursus est beaucoup plus proche de celui de l’IS en lien avec la critique artistique bien plus qu’avec le « programme prolétarien ». Cela ne l’empêchera pas d’être un des animateurs du comité unitaire de base de la Pirelli.

Toutes les expressions de Cooper qui dans le cours du texte, donnent Camatte et Cesarano comme quasiment un seul auteur relèvent de la fiction. Ils n’ont d’ailleurs jamais signé de leur nom le moindre texte en commun.

Il est par ailleurs étonnant, que pour relier étroitement Camatte et Cesarano, Cooper en vienne à sous-estimer (pour des raisons de traduction ou pour des raisons politiques ?) l’ouvrage qui pour Camatte représente l’ouvrage phare de Cesarano, à savoir La critique de l’utopie-capital qui est vraiment le livre passerelle entre Cesarano et Invariance. On y retrouve ainsi deux thèmes emblématiques de la revue Invariance dans les trois premiers numéros de la série II. Le premier est celui de la classe universelle qui permet d’intégrer à la classe salariée les nouveaux salariés du tertiaire d’une part et ce que l’on appelait, au sein du marxisme, le lumpen, d’autre part. La classe n’est donc plus une catégorie en soi devant passer à la conscience pour soi. La seconde est que cette classe, en tant qu’elle est universelle, peut être rapportée, via une révolution biologique/anthropologique qui intègre une dimension écologique, à la catégorie d’espèce humaine que Bordiga mettait en avant. C’est une critique de l’analyse en termes de composition de classe qui perdure à l’époque chez les opéraïstes italiens et que Negri essaie de sauvegarder avec sa notion « d’ouvrier social ».

Mais chez Cesarano cette notion de classe universelle est empreinte d’insurrectionnisme, de giovanilisme et d’illusion sur la technique/automatisation qui conduisent à confondre immédiateté du communisme (pas de transition) et immédiatisme politique dans l’apologie des émeutes (Battipaglia), pillages, etc. Un immédiatisme toujours fermement condamné par Invariance et Camatte. Autant de conceptions qui rapprochent davantage Cesarano de Marcuse (et de l’IS italienne) que de Camatte. Comme Cooper et Endnotes ne cernent pas cette distinction, ils ne peuvent pas saisir la position d’Invariance  ; une position que Cesarano reprendra d’ailleurs à son compte, plus tard, dans sa critique de Comontismo, le groupe issu de Ludd et formé autour de Riccardo d’Este6.

Endnotes nous semble faire une extension abusive de la notion de « communisation » dans laquelle l’autonégation de la classe niée est le seul sujet possible de la communisation. Peut être la rencontre-t-on chez Cesarano, mais à notre connaissance, la notion d’autonégation, que ce soit du prolétariat ou d’une classe non-classe, n’appartient pas au corpus théorique d’Invariance (et de Camatte) pas plus que celle de communisation qui n’a aucun rapport avec celle de Gemeinwesen. Invariance développe au contraire à cette époque l’idée que le capital a englobé ses contradictions sur la base de la généralisation du capital fictif. Cela rend la notion de travail productif obsolète… et la classe qui s’y rattache aussi. Il ne risque donc pas d’y avoir autonégation puisque c’est le nihilisme du capital qui s’impose ; les forces négatrices ne peuvent donc plus venir que de l’extérieur dans une dimension à la fois biologique et cosmique. Une nouvelle perspective qui va permettre la jonction théorique avec Cesarano.

Cette notion d’autonégation du prolétariat appartient plutôt à des publications comme Négation puis Crise communiste qui deviendront d’ailleurs très critiques par rapport à Invariance à partir du no 5 de la série II (1974)7. Le fait qu’Endnotes ne partage sans doute pas la critique de la théorie du prolétariat faite par Camatte et Cesarano embrouille alors complètement la question de la Gemeinwesen et de ce que nous avons appelé la tension vers la communauté humaine au profit d’une notion de « communisation » qui fait aujourd’hui tendance dans un petit milieu, mais représente un anachronisme par rapport à la critique théorique de l’époque.

Avec cette représentation d’une communauté de pensée politique entre J. Camatte et Cesarano se trouve également occulté un grand écart sur les questions du désir et de la sexualité. Cesarano adhère aux philosophies et aux politiques du désir qui se développaient en France aussi à la même époque (Deleuze et Guattari, le journal mao-spontex Tout, Actuel, le MLF, etc.). Le désir et ses accomplissements dans des formes dites « transgressives » était alors donné comme un « sujet révolutionnaire » puisqu’il exprimait positivement et visiblement des dimensions refoulées et niées par la « société bourgeoise » et sa répression sexuelle. Dans Manuel de survie, Cesarano consacre de nombreuses pages à la critique des subjectivités aliénées ; une critique qu’il mène au non d’une « insurrection érotique » qui devra conduire à la communauté humaine.

Les écrits publiés par J. Camatte sur ces questions sensiblement à la même époque, notamment « Amour ou combinatoire sexuelle8 »), contiennent une critique virulente et substantielle de ces théories qu’il nomme des « combinatoires sexuelles ». Il y affirme que l’important pour le devenir non capitalisé de l’espèce humaine ce n’est pas la sexualité mais l’amour. À partir d’une analyse approfondie du livre de Mario Mieli, Elementi di critica omosessuale (Einaudi, 1977), J. Camatte interprète l’homosexualité comme participant aux « libérations » que réalise le capital dans son procès de domination/totalisation de toutes les dimensions de la vie humaine. Nous sommes bien loin de « l’insurrection érotique » de Cesarano… Déjà présent dans les années 1970, cet écart deviendra un gouffre dans les années 2000 et 2010 puisque J. Camatte ne cessera de critiquer les diverses formes de particularismes, de genrismes, et des « revendications » autour de la PMA autant de courants porteurs « du devenir hors nature de l’espèce ».

Enfin, autre écart important entre Cesarano et Camatte : la caractérisation de l’opérateur central de la dynamique du capital. Pour Cesarano et le courant Ludd–Consigli proletari — en cela continuateur des situationnistes — c’est la marchandise qui constitue cet opérateur central ; pour eux, c’est la référence au chapitre I du Capital et à sa description du fétichisme de la marchandise9 qui importe. Pour Camatte, cette notion de fétichisme en général et de fétichisme de la marchandise en particulier n’est pas importante ; c’est le capital qui pour lui conduit le bal.

 

Pour Temps critiques, JG et JW, le 19 juillet 2020

 

Notes

1 – https://lundi.am/La-passion-du-communisme

2 – http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article306

3 – C’est autant une question politique que de méthode. Mettre directement en rapport Camatte et Cesarano, c’est mettre en exergue des individus alors que pour Camatte, même s’il trouvait que Bordiga avait poussé trop loin le souci de l’anonymat, le travail collectif et les échanges de lettres étaient constants et partie intégrante de la revue et de son cursus « invariant » si on l’entend au sens d’une perspective de long terme.

4 – Une idée qui provoquera la décomposition du groupe qui s’est formé autour de la revue.

5 – https://www.youtube.com/watch?v=EKCoo7KoIew

6 – Riccardo d’Este qui sera plus tard un membre du Comité de rédaction de Temps critiques.

7 – L’article : « Ce monde qu’il nous faut quitter » ; puis dans le no 6 : « C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter » (1975).

8 – https://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/amourcombinatoire.html

9 – On trouve dans le courant néomarxiste allemand dit de la « Critique de la valeur » et notamment dans la revue Krisis, des prolongements contemporains de la théorie du fétichisme de la marchandise. En 2004, dans notre livre L’évanescence de la valeur, nous avons montré les antinomies et les apories de cette approche.

 

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