La théorie de la communisation n’est pas un long fleuve tranquille

Commentaires critiques du livre de Léon de Mattis Crises

septembre 2012, Jacques Wajnsztejn



Le livre fait jus­tice d’un cer­tain nombre de confu­sions habi­tuel­les dans les cou­rants de l’extrême gauche…

 

1 - Il récuse la sépara­tion faite par les milieux alter­na­tifs et la pensée type Monde Diplomatique entre écono­mie réelle et finance, une dualité com­mune aussi bien aux écono­mis­tes libéraux qui oppo­sent le réel et le nomi­nal qu’aux écono­mis­tes marxis­tes qui oppo­sent valeur et prix. De Mattis rompt cette dualité en affir­mant qu’aucun sec­teur écono­mi­que ne peut exis­ter sans crédit. C’est reconnaître impli­ci­te­ment le rôle dyna­mi­que du crédit comme étant le fac­teur qui intro­duit le temps dans la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste2, mais il ne va pas jusqu’à abor­der la ques­tion du capi­tal fictif3. Il en reste à un crédit conçu comme une opération tech­ni­que qui n’a pas d’influence sur la nature du capi­tal. Cela me semble faux. Avec le dévelop­pe­ment du crédit le capi­tal recons­truit une unité espace-temps que son procès de pro­duc­tion dis­so­cie4.

Pourtant Marx sem­blait assez clair sur le rôle fon­da­men­tal de ce type de capi­tal dans le procès de capi­ta­li­sa­tion : « Constituer du capi­tal fictif s’appelle capi­ta­li­ser. On capi­ta­lise toute recette pério­di­que, en la cal­cu­lant selon le taux d’intérêt moyen, comme un revenu qui rap­por­te­rait un capi­tal prêté à ce taux » (Marx, Le Capital, Gallimard, vol. 2, p. 1755). Marx appro­che ici le fait que ce qui compte pour le capi­tal c’est sa capi­ta­li­sa­tion (en d’autres termes la valeur de marché ou boursière d’une entre­prise qui n’est que rare­ment égale à la valeur de son capi­tal tech­ni­que). Comprendre cela permet d’intégrer la finan­cia­ri­sa­tion de l’écono­mie à cette même capi­ta­li­sa­tion et ruine toute ten­ta­tive de séparer une écono­mie « réelle » et une écono­mie « fic­tive » (sous-enten­due financière).

 

2 - Il récuse aussi, mais de façon plus ambiguë, la sépara­tion entre État et capi­tal qui, dans le meilleur des cas, apparaît encore sous la for­mule « d’État du capi­tal », sans parler de celles qui font référence à l’État au ser­vice du capi­tal, au ser­vice des grands mono­po­les ou des mul­ti­na­tio­na­les, etc. Toutes ces affir­ma­tions relèvent, pour lui, de la « théorie de la dériva­tion ». L’État dérive­rait du capi­tal, ce qui serait la vision domi­nante chez Marx puisqu’elle court de L’idéologie alle­mande au Capital.

Pour de Mattis, au contraire, il y a une sorte « d’impli­ca­tion récipro­que » entre État et capi­tal (p. 19) qui serait du même ordre que celle qu’on retrouve dans le rap­port social entre capi­tal et tra­vail5. En fait, il sem­ble­rait que capi­tal et État ne soient pas vérita­ble­ment en sym­biose, l’État de capi­tal donc plutôt que l’État du capi­tal6 et que ce soit « la nécessité » qui fasse le lien : la sou­ve­rai­neté de l’État ne signa­le­rait pas sa liberté de choix poli­ti­que mais seu­le­ment la « sou­mis­sion de l’État à sa propre nécessité au sens de ce qui lui est néces­saire pour exis­ter et qui en même temps le rend néces­saire » (p. 21).

Mais de Mattis reste vague sur cette « nécessité » qui revient comme un leit­mo­tiv caractéris­ti­que du déter­mi­nisme marxiste, ali­menté aussi par des références à des contrain­tes struc­tu­rel­les qui son­nent leur pesant de struc­tu­ra­lisme à la Althusser7. Nécessité du capi­tal auto­mate, de la valeur-sujet, de la puis­sance sou­ve­raine ? Ce n’est pas précisé, mais quand on lit plus loin que « la nécessité de l’État s’impose tou­jours à sa sou­ve­rai­neté ou pour le dire plus jus­te­ment, la sou­ve­rai­neté étati­que n’est rien d’autre que la forme que prend l’expres­sion de sa nécessité » (p. 21), il est alors évident que la ques­tion du pou­voir et la ques­tion poli­ti­que sont évacuées alors que Marx par­lait pour­tant d’un « régime poli­ti­que du capi­tal ». Cette dernière phrase de de Mattis frise d’ailleurs la tau­to­lo­gie et n’est guère convain­cante comme cri­ti­que de la concep­tion d’une auto­no­mie de l’État, une pos­si­bi­lité pour­tant rete­nue par Marx dans ses écrits poli­ti­ques sur les luttes de clas­ses en France.

Ce qui est gênant dans tout cela c’est qu’on ne sait pas de quel État on parle ici : s’agit-il du concept d’État en général, de l’État dans sa forme État-nation, de l’État dans la « domi­na­tion réelle du capi­tal » ? Ce n’est pas précisé. En tous les cas, dans ce schéma déter­mi­niste, l’État n’est jamais analysé aussi comme une forme aliénée de l’uni­ver­sel ce qui expli­que pour­tant qu’on s’y atta­che et pas sim­ple­ment qu’on s’y sou­mette8. Il est vu unilatérale­ment comme une forme poli­ti­que de la domi­na­tion.

 

3 - Léon de Mattis reconnaît aussi que la valeur est une représen­ta­tion (p. 65). Une représen­ta­tion d’ori­gine magi­que ou reli­gieuse à ses débuts9, mais une fois cette croyance sécula­risée, la représen­ta­tion se fait conven­tion. C’est ce que disent d’ailleurs M. Aglietta et A. Orléan que notre auteur semble avoir lu, ce qui me paraît cons­ti­tuer un effort loua­ble, mais pres­que moder­niste et « révision­niste » par rap­port à tous ceux qui res­tent fixés sur telle ou telle partie du livre i du Capital comme s’ils en atten­daient la Révélation.

À la suite de M. Mauss, il concède que la mon­naie peut avoir précédé l’échange (p. 73), mais c’est pour aban­don­ner aussitôt cette affir­ma­tion embar­ras­sante pour un marxiste, en disant que ce n’est pas ce qui le préoccupe car seule est impor­tante la forme mar­chande de l’argent pour saisir ce qui est propre au dévelop­pe­ment capi­ta­liste, en tout cas à sa forme prise au xixe siècle quand la valeur se refonde sur la base de l’échange. Mais il ne peut tenir cette posi­tion comme spécifi­que au capi­ta­lisme puis­que la forme argent-mar­chan­dise n’a aujourd’hui plus de per­ti­nence. La valeur n’étant his­to­ri­que­ment qu’un rap­port dans l’échange, l’argent cesse pro­gres­si­ve­ment d’être mar­chan­dise pour ne plus être que signe, vala­ble uni­que­ment dans la cir­cu­la­tion10. Keynes qua­li­fiait déjà cette ten­dance comme une préférence pour la liqui­dité. Depuis les années 2000 et a for­tiori depuis 2008, nous sommes au cœur d’un pro­ces­sus qui s’est accéléré.

Or c’est la mon­naie sous forme de capi­tal fictif11 qui s’affirme comme signe et non la « mon­naie cen­trale » qui sert de réserve, qu’elle soit en or ou en devi­ses. Toutefois cette mon­naie signe est encore garan­tie par l’État, mais non plus par l’État dans sa forme État-nation qui lui don­nait son cours légal sur le ter­ri­toire dépen­dant de sa sou­ve­rai­neté, mais l’État res­truc­turé dans sa forme réseau. Un État qui ne se contente pas du mono­pole de la vio­lence légitime et ne se réduit pas à ses ins­ti­tu­tions poli­ti­ques. Un État qui se redéploye au niveau 1, celui du capi­ta­lisme du sommet12. C’est par exem­ple, l’État en tant que prêteur en der­nier res­sort.

De Mattis est d’accord avec cela, par exem­ple quand il dit que « la mon­naie de crédit est certes adossée à l’État, mais comme nous l’avons vu à l’État en tant qu’ins­ti­tu­tion financière, émet­trice de bons du Trésor et sou­tien ultime des ban­ques cen­tra­les, et non à l’État en tant que puis­sance de légiférer » (p. 94).

Deux remar­ques à ce sujet :

– premièrement, il sépare les deux fonc­tions comme s’il ne s’agis­sait pas du même État, or c’est bien le même ;

– deuxièmement, il a l’air de penser que l’indépen­dance des ban­ques cen­tra­les remet en ques­tion cette fonc­tion d’ins­ti­tu­tion financière. La crise actuelle et l’inter­ven­tion de la Fed américaine depuis 2008 comme de la Banque d’Angleterre plus récem­ment montre qu’il n’en est rien. C’est que l’État ne se conduit pas comme une ins­ti­tu­tion financière ; il prend des décisions poli­ti­ques car il a tiré des leçons des crises précédentes et par­ti­culièrement de celle des années 193013. Le problème reste plus spécifi­que à l’Europe conti­nen­tale du fait de l’absence d’une sou­ve­rai­neté européenne. Toutefois l’inver­sion timide de poli­ti­que entamée par la BCE sous la direc­tion de Draghi semble aller dans le même sens à la seule différence qu’elle se sub­sti­tue à des ins­ti­tu­tions européennes encore inexis­tan­tes en la matière. Dans tous les cas, la différence de situa­tion entre le monde anglo-saxon et l’Europe conti­nen­tale du point de vue de la ges­tion de la crise, montre bien que la ques­tion de la sou­ve­rai­neté n’est pas solu­ble dans la struc­ture qui se cache­rait derrière la nécessité.

La poli­ti­que alle­mande n’est pas guidée par la « nécessité » écono­mi­que de l’infla­tion zéro, mais par le sou­ve­nir his­to­ri­que de l’hyper­in­fla­tion des années 1920. Quant à la poli­ti­que américaine de ren­floue­ment des ban­ques, par l’uti­li­sa­tion de la plan­che à billets, elle est guidée par la « nécessité » de relan­cer l’infla­tion comme base de l’accu­mu­la­tion et de la capi­ta­li­sa­tion. Si chaque capi­tal à sa « nécessité », c’est alors qu’il n’y a pas de « nécessité » !

 

4 - Le résultat de la cir­­cu­­la­­tion ce serait l’accrois­­se­­ment de la valeur (cf. p. 100), mais est-à dire que ce ne serait pas dans la pro­duc­tion que se créerait la sur­va­leur ? Que veut dire accrois­se­ment de la valeur ? Est-ce l’accrois­se­ment de la valeur d’ori­gine, trans­mise dans le procès de pro­duc­tion où celle créée en propre dans la cir­cu­la­tion14 ? Peut-on encore séparer pro­duc­tion et cir­cu­la­tion alors qu’il y a procès de tota­li­sa­tion du capi­tal ? De Mattis parle d’ailleurs de ten­dance vers l’unité du capi­tal.

Se range-t-il à notre for­mu­la­tion d’une « évanes­cence de la valeur15 » ?

En fait, il dis­tin­gue d’un côté la cir­cu­la­tion qui crée la valeur parce qu’elle inclut l’usage de la mar­chan­dise force de tra­vail et de l’autre les cir­cuits finan­ciers qui se répar­tis­sent la valeur créée. Pour finir sur une phrase toute en anti­no­mie : « Il est bien vrai que seule "l’écono­mie réelle" est pro­duc­tive et que la finance ne l’est pas. Mais depuis les dernières décen­nies du siècle précédent on ne peut plus dis­tin­guer l’une de l’autre » (p. 100) contrai­re­ment à l’époque du « mou­ve­ment auto­nome de la valeur » décrit par Marx sous formes de titres ban­cai­res ou monétaires (note 9, p. 101).

On ne peut mieux reconnaître l’impasse avec une cita­tion dont la première partie contre­dit la seconde, première partie qui contre­dit aussi ce qui était dit au début du livre et que j’ai noté au point 1. Ne serait-il pas plus simple et honnête de reconnaître que la théorie de la valeur de Marx n’est vala­ble, au mieux, que pour décrire la phase de domi­na­tion for­melle du capi­tal (grosso modo avant 1914), mais qu’elle est inopérante dans la domi­na­tion réelle dès les années 1930 et a for­tiori depuis la « révolu­tion du capi­tal » durant laquelle le capi­tal apparaît comme un mode de pou­voir16 ? En tout cas, c’est ce que refuse de faire la revue com­mu­ni­sa­trice Théorie com­mu­niste en s’en tenant à la for­mule d’une « res­truc­tu­ra­tion du capi­tal dans la deuxième phase de la domi­na­tion réelle » et qui conti­nue à conce­voir le capi­tal comme une entité écono­mi­que, comme un mode de pro­duc­tion, même si elle prend tou­jours soin de signa­ler que c’est aussi un rap­port social.

Le problème avec la théorie de la valeur et plus générale­ment d’ailleurs avec le marxisme, c’est que dès qu’on amorce la décons­truc­tion d’un point de la théorie qui paraît tout-à-coup devoir être mis en cause, c’est tout l’éche­veau théorique qui se déroule. Cela expli­que à la fois les nom­breux retours en arrière et les « tra­hi­sons » défini­ti­ves de nombre de marxis­tes. Prenons un exem­ple à partir de Marx puis nous revien­drons à de Mattis.

Marx s’est aperçu que les mar­chan­di­ses ne s’échan­gent pas à leur valeur d’échange (ve) telle qu’il définit cette dernière. Mais au lieu de reje­ter sa défini­tion il se réfugie dans la forme valeur et relègue la ve à une forme phénoménale d’une valeur qui est son contenu17. Seule la pro­duc­tion est réalité, l’échange un simple phénomène. Marx sauve la valeur car il a besoin de la plus-value pour main­te­nir sa théorie de l’exploi­ta­tion et la pers­pec­tive de la révolu­tion prolétarienne. Parti pour expli­quer les prix, il n’expli­que plus rien18, même pas le profit puisqu’après avoir buté sur la ques­tion de la trans­for­ma­tion des valeurs en prix, il bute sur la ques­tion de l’égali­sa­tion des taux de profit qui est pour­tant une négation de la valeur-tra­vail (le niveau macro-écono­mi­que, celui des dépenses tota­les et du profit se débar­rasse sans frais appa­rent du niveau micro-écono­mi­que, la plus-value).

Maintenant de Mattis. Ayant reconnu la dif­fi­culté actuelle à séparer pro­duc­tion et cir­cu­la­tion, il en vient logi­que­ment (p. 113) à liqui­der la ques­tion de la déter­mi­na­tion exacte du tra­vail pro­duc­tif. En effet, elle devien­drait secondaire puis­que « nous savons que la valeur n’existe que dans la cir­cu­la­tion. Il suffit que quel­que part dans ce cir­cuit existe du tra­vail pro­duc­tif en pro­por­tion suf­fi­sante pour que la cir­cu­la­tion toute entière s’expli­que ». Il ne nous dit pas com­ment se déter­mine cette pro­por­tion et si fina­le­ment il ne suf­fi­rait pas qu’un seul ouvrier chi­nois ou indien soit présent pour amor­cer la pompe puis­que soi-disant le tra­vail mort ne fait que trans­met­tre sa valeur passée19, mais on a quand même bien cette impres­sion.

Après tous ses dévelop­pe­ments sur la mon­naie qui n’est plus une mar­chan­dise, sur la valeur qui n’est plus que cir­cu­la­tion, il en revient au capi­ta­lisme conçu comme un simple mode de pro­duc­tion dans lequel le pro­ces­sus de pro­duc­tion res­te­rait le seul lieu qui résis­te­rait encore à la ten­dance à l’uni­fi­ca­tion du capi­tal. Retour à la case départ qui est celle de la théorie de la valeur-tra­vail qui s’appuie sur la prédomi­nance du rap­port des hommes à la nature extérieure dans le capi­ta­lisme et il fau­drait l’avouer malgré tous les dénis de nom­breux marxis­tes, sur la prédomi­nance de la pro­duc­tion matérielle. Pourtant, cette affir­ma­tion de Marx n’est aujourd’hui plus tena­ble : tra­vail mort et tra­vail vivant s’exer­cent au sein d’une com­bi­na­toire tech­ni­que et sociale qui n’a plus beau­coup de rela­tion avec le rap­port homme-machine dans la domi­na­tion for­melle du capi­tal.

Il y a tra­vail mort et tra­vail mort. La machine cor­res­pond à du tra­vail mort (ou passé), mais elle rede­vient vivante dans la com­bi­na­toire des fac­teurs de pro­duc­tion contem­po­rains. Par exem­ple le logi­ciel contenu dans l’ordi­na­teur ne fait pas que trans­met­tre sa valeur, il vir­tua­lise la valeur. Il en est de même pour les machi­nes numériques. Il ne faut donc pas confon­dre ce tra­vail mort de la machine et le tra­vail mort des matières premières, des pro­duits finis, ce que fait pour­tant de Mattis à la p. 114. Dans la vision marxiste ortho­doxe, le tra­vail mort ne fait que trans­met­tre sa valeur au pro­duit et c’est le tra­vail vivant qui crée la sur­va­leur à partir de la plus-value pro­duite ; aujourd’hui, on pour­rait dire — si l’on accepte encore ce cadre — que c’est le tra­vail passé (les négris­tes diront le gene­ral intel­lect) qui créerait, pour la plus grande part, cette sur­va­leur, le tra­vail vivant ne cons­ti­tuant qu’un fac­teur action­nel à la fois néces­saire et ines­sen­tiel.

Toutefois cela reste insuf­fi­sant. Cette sur­va­leur dépend aujourd’hui de tout le pro­ces­sus aussi bien en amont qu’en aval de la pro­duc­tion et donc de la pro­duc­tion aussi. En ce sens aujourd’hui tout tra­vail est pro­duc­tif pour un capi­tal qui tend vers la tota­lité. Prenons deux exem­ples sim­ples :

– Le pre­mier en par­tant de l’indus­trie : dans l’indus­trie auto­mo­bile américaine, les dépenses de publi­cité et d’habillage des modèles représen­taient déjà 25% du coût total de pro­duc­tion en 196220. Quel mon­tant ont-ils atteint aujourd’hui ? Et sur­tout com­ment dis­tin­guer l’amont et l’aval de la pro­duc­tion pro­pre­ment dite quand on a affaire à une chaîne de valeur et non pas à la valeur. À quel seg­ment peut-on impu­ter la création de valeur nou­velle, etc. ? Et alors com­ment déter­mi­ner qui est pro­duc­tif et ce qui ne l’est pas21 ?

– Le second en par­tant du capi­tal fictif : com­ment mesu­rer l’impact de la finan­cia­ri­sa­tion du sec­teur Recherche-Dévelop­pe­ment dans le sec­teur des ntic sur la « valeur » des micro-pro­ces­seurs ? Comment déter­mi­ner et cal­cu­ler le rôle actif joué par le crédit (par exem­ple ici le rôle des sociétés de capi­tal-risque dans l’allo­ca­tion opti­male des res­sour­ces) dans le procès de valo­ri­sa­tion ?

Mais face à un tel ques­tion­ne­ment, de Mattis a des four­mis dans les jambes ; il va et vient sans cesse… Et s’il ne dit pas que la valeur est évanes­cente, il laisse quand même enten­dre qu’elle se fait mou­ve­ment auto­nome parce qu’elle se détache de la mon­naie-mar­chan­dise.

De Mattis reconnaît le problème quand il dit : « À présent l’argent lui-même est lié à la cir­cu­la­tion financière en tant que telle. La valeur et la valeur spéculée ten­dent à se confon­dre22 » (p. 101). Nous préférons alors parler en termes de capi­tal fictif car il permet, dans sa glo­ba­lité, d’inclure toutes les formes de mon­naie-non mar­chan­dise sans per­met­tre de hiérar­chi­ser l’une ou l’autre de ses formes par­ti­culières. Cela limite les pos­si­bi­lités de dévelop­pe­ment de théories du com­plot ou l’expres­sion d’un antisémitisme tou­jours latent quand on s’atta­que à la finance ou aux ban­ques23.

Dans cette ten­dance à l’uni­fi­ca­tion du capi­tal de Mattis reconnaît bien (p. 103) que la rente est intégrée au capi­tal et non plus une forme qui se retire pure­ment et sim­ple­ment de la cir­cu­la­tion dans la thésau­ri­sa­tion. De plus en plus de pla­ce­ments sont d’ailleurs semi-liqui­des pour pou­voir glaner au maxi­mum l’épargne des ménages — y com­pris des moins sol­va­bles — tout en per­met­tant leur usage pro­duc­tif. On en a encore un exem­ple récent aujourd’hui avec le projet de hausse des pla­fonds des livrets d’épargne en France alors que ban­ques et assu­ran­ces s’y oppo­sent car ils ne peu­vent rémunérer les dépôts et sont obligés de pro­po­ser des pro­duits illi­qui­des comme les assu­ran­ces-vie, donc moins mobi­li­sa­bles à tout moment.

 

5 - La crise est grip­page du procès de cir­cu­la­tion comme on a pu le voir avec l’arrêt du marché inter­ban­caire ces der­niers mois. Mais de Mattis n’y voit qu’une des­crip­tion du mécanisme sans contenu expli­ca­tif. Il faut donc qu’il retourne à des fac­teurs extérieurs, ceux liés à la pro­duc­tion, au taux de profit, néces­sai­res pour com­pren­dre la crise. Mais ce n’est pas chez lui une posi­tion assurée. Il reconnaît que la crise est une forme de fonc­tion­ne­ment ordi­naire du capi­ta­lisme24 et que si le marasme finan­cier de 2008 marque la fra­gi­lité d’un système basé sur la cir­cu­la­tion inin­ter­rom­pue de la valeur, il n’en reste pas moins que ce système fait preuve d’une sacrée soli­dité puis­que l’assèche­ment des canaux de refi­nan­ce­ment ban­caire a été com­pensé par l’ouver­ture des vannes de création monétaire par les ban­ques cen­tra­les (p. 120).

Parfois il semble effrayé de sa propre audace. En effet, si comme il le dit la crise par­ti­cipe au fonc­tion­ne­ment normal du capi­tal dans sa phase actuelle et même à sa dyna­mi­que par les res­truc­tu­ra­tions, que devient alors le lien entre crise et com­mu­ni­sa­tion, sur­tout si cette dernière est fina­le­ment conçue comme une « nécessité » et non comme le fruit de luttes et de révoltes ? De Mattis ne nous donne pas de réponse, mais agile et rusé, il fait un saut de côté en nous par­lant tout à coup de la marche vers la guerre qui serait « la forme la plus achevée de la crise capi­ta­liste » (p. 125). Pourquoi « achevée » alors qu’on atten­drait à la limite « exa­cerbée » ou encore paroxys­ti­que ? Dans tous les cas cela ne résout pas le problème du lien avec la com­mu­ni­sa­tion puis­que de la guerre n’est jamais rien sorti de com­mu­ni­sa­teur… à part « le com­mu­nisme de guerre » (tra­duire « de caserne ») de Trotsky dans la jeune républi­que soviétique et quel­ques expérien­ces de col­lec­ti­vités agri­co­les en Espagne 1937, expérien­ces jus­te­ment « bouffées » par les « nécessités » de la guerre.

La situa­tion poli­ti­que des années 1930 est-elle com­pa­ra­ble à celle d’aujourd’hui ? La Chine et le Japon mena­cent-ils l’Europe et les États-Unis comme l’Allemagne le fai­sait à l’époque ? La signa­ture d’un pacte de sta­bi­lité européen peut-elle être considérée comme un nou­veau Munich ? Est-on passé de la crise financière à une grave crise monétaire25 ? La glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion est-elle réver­si­ble à court terme pour lais­ser place au pro­tec­tion­nisme et à des zones séparées et cloi­sonnées ?

Force est de cons­ta­ter que la course actuelle à la compétiti­vité et à la conquête des marchés ne prend pas la forme impéria­liste de la guerre, mais celle d’une com­bi­nai­son guerre-paix au sein d’un ordre mon­dial nul­le­ment para­chevé. Cet ordre mon­dial tend non pas à une domi­na­tion natio­nale ou natio­na­liste-impéria­liste avec appro­pria­tion des ter­ri­toi­res, mais au simple contrôle des res­sour­ces rares ou essen­tiel­les afin d’assu­rer la flui­dité de la cir­cu­la­tion. C’est comme cela qu’il faut lire les inter­ven­tions occi­den­ta­les en Irak et non en termes d’impéria­lisme américain26. S’il est bien évident que le com­plexe mili­taro-indus­triel et les intérêts des com­pa­gnies pétrolières pèsent tou­jours d’un cer­tain poids dans les prises de décisions écono­mi­ques et poli­ti­ques, la com­plexité des rela­tions au sein du niveau i et leur complémen­ta­rité au moins à moyen terme jouent dans un tout autre sens qu’une marche à la guerre.

Ce qui domine aujourd’hui c’est bien plus une exa­cer­ba­tion de la ten­dance à la « des­truc­tion créatrice » théorisée par J. Schum­peter27 ; ou pour parler comme les japo­nais, « le capi­ta­lisme peut être considéré comme un grand cimetière sous la lune ». De Mattis reste dans l’idée unilatérale de la des­truc­tion sans voir les trans­for­ma­tions créatri­ces. De même, il néglige l’aspect per­fu­sion pro­duit sur l’ensem­ble du capi­tal par la crois­sance des pays émer­gents, une per­fu­sion non seu­le­ment financière dans laquelle les excédents équi­li­brent les déficits, mais une per­fu­sion pro­duc­tive par un équi­li­brage mon­dial de l’offre et de la demande. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’il n’y a pas des dys­fonc­tion­ne­ments ou des crises, mais c’est reconnaître qu’il n’y a pas que les entre­pri­ses qui se sont res­truc­turées, mais tout un ensem­ble de gran­des firmes, d’ins­titu­tions inter­na­tio­na­les et d’États for­mant ce que cer­tains appel­lent l’hyper-capi­ta­lisme et que nous avons regroupé comme cons­ti­tuant le niveau i de la société capi­ta­lisée.

On oublie trop faci­le­ment — du fait de la libérali­sa­tion des échan­ges (la « dérégle­men­ta­tion ») et d’une ten­dance générale à la flexi­bi­lité et à la flui­dité — que la révolu­tion du capi­tal pose sans cesse de nou­vel­les règles, même si, comme dans n’importe quelle révolu­tion, elle a du mal à immédia­te­ment sta­bi­li­ser et conso­li­der le nouvel ensem­ble qui se met en place.

Il me semble aussi très dif­fi­cile de parler des crises sans qua­li­fier ces trans­for­ma­tions du capi­tal et par exem­ple celle qui fait que malgré l’emploi cons­tant du terme de crise, le « système » per­dure, mais sous d’autres formes28. À la repro­duc­tion élargie et à la recher­che du profit maxi­mum et de la crois­sance de la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion a succédé depuis main­te­nant plus de trente ans, une « repro­duc­tion rétrécie29 » repo­sant sur une capi­ta­li­sa­tion différen­tielle entre le niveau i des gran­des firmes en réseau liées aux États et qui fonc­tion­nent sur le modèle oli­go­po­lis­ti­que du pou­voir, des enten­tes et de la fixa­tion des prix et les entre­pri­ses du niveau ii, pme ou autres qui subis­sent les prix de marché et rai­son­nent encore en termes de concur­rence faussée.

Les premières font jouer leur pou­voir pour com­bi­ner inno­va­tions tech­no­lo­gi­ques et contrôle de la fuite en avant par une stratégie de crois­sance externe qui favo­rise la concen­tra­tion par le biais des fusions-acqui­si­tions plutôt que la crois­sance interne par des inves­tis­se­ments nou­veaux30. C’est un frein à la ten­dance à la sur­pro­duc­tion, mais, contrai­re­ment à la for­mule de l’ancien cycle, ce qui est bon pour General Motors n’est plus forcément bon pour l’Amérique et par exten­sion, ce qui est bon pour les entre­pri­ses du cac 40 ne l’est plus forcément pour la crois­sance française.

Le rap­port entre ces deux gran­deurs (fusions-acqui­si­tions d’un côté et inves­tis­se­ments nou­veaux de l’autre) est aujourd’hui de deux-tiers/un-tiers alors pour­tant que tous les experts disent que le résultat de ces fusions est décevant. Décevant du point de vue écono­mi­que (la fameuse syner­gie du 1+1= + de 2 est rare­ment au rendez-vous) et du point de vue de l’emploi (les dou­blons foi­son­nent et condui­sent à des dégrais­sa­ges). L’expli­ca­tion se trouve ailleurs, c’est-à-dire au niveau de la domi­na­tion sociale supérieure qui en résulte et des flux de reve­nus qu’elles génèrent. Cette stratégie auto­rise notam­ment les gran­des firmes mul­ti­na­tio­na­les à fixer des prix élevés qui per­met­tent de limi­ter les ten­dan­ces à la sur­pro­duc­tion tout en assu­rant des bénéfices sans avoir besoin de tour­ner à pleine capa­cité.

Une fois de plus je ne récuse pas le terme de res­truc­tu­ra­tion, mais il me paraît trop faible pour désigner ce qui est à l’œuvre. Faute de per­ce­voir la tota­lité de la dyna­mi­que du capi­tal, on en arrive alors à guet­ter les signes de « La Crise », que l’on habille des vieux ori­peaux : sur­pro­duc­tion et surac­cu­mu­la­tion pour les uns, sur­pro­duc­tion et sous-consom­mation pour ceux qui font preuve de plus de har­diesse parce qu’ils s’aperçoivent qu’il y a quel­que chose qui ne colle pas31.

6 - La monnaie a à voir avec la puissance

L’auteur attri­bue à la mon­naie une fonc­tion poli­ti­que qui n’est pas cou­rante dans le marxisme : « On en oublie un peu trop faci­le­ment la dimen­sion sym­bo­li­que, pour­tant peut être pas la plus négli­gea­ble. Ce qui se joue avec la générali­sa­tion de la mon­naie c’est aussi l’essor de l’image de la puis­sance » (p. 147). Il reprend ici sans le dire les dévelop­pe­ments anciens de M. Aglietta et A. Orléan sur la mon­naie-puis­sance et la mon­naie-vio­lence32.

Ces références n’ont pour­tant pas de caractère hon­teux, même si la pers­pec­tive d’Aglietta et Orléan est démocra­ti­que comme le signale de Mattis à la note 12 de la p. 56. Ce qui est plus problémati­que, c’est que cette note 12 me semble mar­quer une incompréhen­sion de la notion de mon­naie-puis­sance chez ces deux écono­mis­tes. En effet, pour de Mattis l’État ne serait que le garant de la valeur, mais il n’expli­que­rait pas ce qu’est la valeur. En disant cela il oublie ce qu’il a dit p. 147. Chassez le natu­rel, il revient au galop ! Et il en revient à la théorie de la valeur de Marx alors que la théorie de la mon­naie-puis­sance évacue toute problémati­que en termes de valeur comme rele­vant d’une posi­tion métaphy­si­que (la forme-valeur33) ou quan­ti­ta­ti­viste (la valeur-tra­vail).

Il est donc assez logi­que que de Mattis reprenne l’idée que la valeur est d’abord la marque de l’exploi­ta­tion (p. 148)… y com­pris dans l’Antiquité et le monde féodal précise-t-il. Mais alors dans ce cas il n’y a plus de rap­ports sociaux spécifi­ques au capi­ta­lisme34 ! Pour s’en sortir il faut sacri­fier l’exploi­ta­tion comme concept expli­ca­tif car concept cen­tral du rap­port de classe du capi­ta­lisme au profit de la domi­na­tion comme concept des­crip­tif cen­tral des rap­ports de pou­voir au sein des sociétés jusqu’à y com­pris la société du capi­tal.

Si de Mattis res­tait ferme sur la défini­tion des concepts ce serait mis­sion impos­si­ble, mais ce n’est pas le cas. De Mattis n’est pas très à cheval sur la précision des notions qu’il uti­lise et ici, par exem­ple, la notion d’exploi­ta­tion subit un élar­gis­se­ment de sens qui mérite­rait d’être expli­cité puisqu’elle est assi­milée à l’inégalité de la répar­ti­tion de l’argent. L’auteur est aussi peu exi­geant avec la défini­tion des clas­ses. Les « sociétés de clas­ses » remon­te­raient d’après lui, jusqu’au néoli­thi­que et elles se seraient divisées en castes-fonc­tions comme au Moyen Âge et aujourd’hui le prolétariat et les clas­ses moyen­nes seraient des catégories encore opérantes ici et main­te­nant. Pourtant, d’après ses pro­pres termes, leurs mem­bres ne sem­blent plus être que des indi­vi­dus du capi­tal, (p. 155) et le prolétariat a perdu de sa visi­bi­lité (ibid.). Il n’y a plus d’affir­ma­tion pos­si­ble d’une iden­tité ouvrière et fina­le­ment Théorie com­mu­niste a fini par reconnaître que le prolétariat n’existe plus que par et dans la com­mu­ni­sa­tion. Je suis d’ailleurs d’accord avec tout cela… sauf avec la dernière phrase qui fait resur­gir un prolétariat d’on ne sait où (il n’y a plus de lien classe ouvrière-prolétariat comme à l’époque du « pro­gramme prolétarien »). C’est un vérita­ble tour de passe-passe pour se sortir de l’impasse théorique que représen­tait l’idée d’auto-négation du prolétariat35.

7 - État et capital fictif

Nous l’avons déjà men­tionné, dans cet écrit, de Mattis ne donne pas les caractéris­ti­ques des formes actuel­les de l’État. On ne sait tou­jours pas s’il s’agit de l’État dans sa forme d’État-nation ou s’il s’agit d’un État res­truc­turé dans une forme réseau ; une forme connexion­niste qui lui permet d’inter­ve­nir aussi bien, en interne, dans « la ges­tion sociale » des conflits qu’en externe dans le redéploie­ment du capi­ta­lisme mon­dia­lisé du sommet.

La posi­tion de de Mattis ne me semble pas tena­ble : d’un côté, p. 18, il dit que malgré la crise de l’État-pro­vi­dence le rôle de l’État reste cen­tral en tant qu’ins­tru­ment de la domi­na­tion capi­ta­liste (tou­jours la théorie de la dériva­tion), mais d’un autre, p. 19, il énonce que l’État n’est pas qu’un simple régula­teur du capi­ta­lisme. Il est un de ses agents de par sa puis­sance de mobi­li­sa­tion de moyens.

Pourtant, le contrôle sur le crédit par les ban­ques cen­tra­les, par les poli­ti­ques de taux ainsi que la capa­cité d’emprunts ont jus­te­ment tou­jours été une marque de cette puis­sance cen­trale de l’État. L’emprunt d’État a même cons­titué la première forme de capi­ta­li­sa­tion, dès les xvième-xviième siècles. Le dévelop­pe­ment de la mon­naie-crédit a donc une longue his­toire comme le reconnais­sait déjà Marx quand il disait que la dette publi­que actionne l’accu­mu­la­tion et se trouve au fon­de­ment de la finance moderne36. Elle par­ti­cipe de la dyna­mi­que du capi­tal car non seu­le­ment elle intro­duit le temps comme une donnée fon­da­men­tale du procès de valo­ri­sa­tion, mais elle pro­pose une « solu­tion ».

Le dévelop­pe­ment actuel de la mon­naie-crédit n’est donc pas qu’une réponse à la crise et aux nécessités de la res­truc­tu­ra­tion. La ten­dance à la dématéria­li­sa­tion de la mon­naie est un phénomène séculaire. De Mattis ne nie d’ailleurs pas cela, mais il ne l’exprime qu’à tra­vers le biais du dis­cours cri­ti­que de la valeur qui occulte l’exis­tence et le rôle du capi­tal fictif dans la valo­ri­sa­tion glo­bale. Il ne voit pas que cela cor­res­pond à la domi­na­tion pro­gres­sive du capi­tal sur la valeur. C’est tou­te­fois plus satis­fai­sant que ce que disent la plu­part des marxis­tes qui soit igno­rent ce capi­tal fictif soit le voient comme le signe, au contraire, d’une dévalo­ri­sa­tion.

Le capi­tal ne vise pas une accu­mu­la­tion de moyens de pro­duc­tion ou une accu­mu­la­tion de mar­chan­di­ses (Marx), mais la capi­ta­li­sa­tion qui est le reflet nomi­nal, exact ou déformé, de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. Cette capi­ta­li­sa­tion précède chro­no­lo­gi­que­ment l’indus­tria­lisa­tion et la prédomi­nance de la pro­duc­tion matérielle parce qu’elle est un pro­ces­sus beau­coup plus global qui dépasse les différentes frac­tions de capi­tal qui cha­cune à leur tour sem­blent prédomi­ner et s’auto­no­mi­ser à un cer­tain stade du dévelop­pe­ment his­to­ri­que alors que l’État, lui, assure synthèse et conti­nuité.

« L’exubérance de l’argent » n’est pas rat­tachée par l’auteur à la pas­sion du pou­voir et de la puis­sance, mais soit à la spécula­tion impro­duc­tive parce que nous nous trou­ve­rions dans une crise tra­di­tion­nelle de sur­pro­duc­tion ou de surac­cu­mu­la­tion ou encore de réali­sa­tion et que le profit serait plus faci­le­ment acces­si­ble par des pla­ce­ments finan­ciers ; soit à une sorte d’essence de la valeur qui « s’objec­tive dans la cir­cu­la­tion infi­nie des valeurs » (p. 82). Or, comme je viens de le dire, c’est plutôt l’essence du capi­tal qui se mani­feste à cette occa­sion et non une essence de la valeur.

Ici, de Mattis va loin dans l’hétérodoxie, mais il se com­pli­que la tâche en vou­lant trou­ver une synthèse entre les théories sub­jec­ti­vis­tes et les théories objec­ti­vis­tes de la valeur comme si on pou­vait déter­mi­ner une valeur moyenne objec­tive en agrégeant les différentes valeurs qui s’échan­gent et qui contien­nent aussi des déter­mi­na­tions sub­jec­ti­ves.

 Toutes ces théories butent sur le même problème. Elles repo­sent sur des pseudo-quan­tum d’utilité pour les premières ou de tra­vail abs­trait pour les secondes, qui ne sont pas mesu­ra­bles.

8 - Il faut avoir le courage d’abandonner les théories de la valeur pour une théorie des prix

Les écono­mis­tes clas­si­ques et Marx à leur suite avaient peu d’éléments sta­tis­ti­ques à leur dis­po­si­tion et peu de connais­san­ces micro-écono­mi­ques. Leur argu­men­ta­tion res­tait lar­ge­ment spécula­tive…tout en vou­lant à toute force débou­cher sur du concret, sur des schémas comme ceux de l’accu­mu­la­tion, etc. C’est pour cela qu’ils se sont rat­tachés à des concep­tions quan­ti­ta­ti­vis­tes qui leur per­met­taient de se ras­su­rer par des chif­fres même si ce qu’ils comp­ta­bi­li­saient n’étaient pas comp­ta­bi­li­sa­ble. Peu importe alors, par exem­ple pour les marxis­tes, que cela ne puisse se faire qu’en rabat­tant les valeurs spécula­ti­ves (le tra­vail abs­trait) sur les valeurs « réelles » (les prix). Le rôle prépondérant accordé à l’ana­lyse macro-écono­mi­que du capi­tal permet de se débar­ras­ser de tout calcul micro-écono­mi­que au niveau de l’entre­prise. Ainsi, même si les prix et les pro­fits diffèrent des valeurs et de la plus-value, au niveau des agrégats de la comp­ta­bi­lité natio­nale on aurait une cor­res­pon­dance. L’hon­neur est sauf37.

Or, il n’y a qu’une seule objec­ti­va­tion de la valeur, c’est le prix38.

En effet, contrai­re­ment à ce qui est dit p. 61, note 16, Aglietta et Orléan ne disent pas que la valeur des choses dépend de la valeur de la mon­naie, mais qu’il n’y a pas d’autre valeur que celle des prix. Certes ces prix peu­vent dépendre de la poli­ti­que monétaire des États, de leur poli­ti­que sociale et stratégique avec les prix admi­nistrés, mais la plu­part des prix sont fonc­tion de rap­ports de force entre entre­pri­ses, entre patrons et salariés, entre offreurs et deman­deurs. Contrairement à ce que sous-enten­dent toutes les théories de la valeur, la loi de la valeur ne fonc­tionne pas dans le capi­ta­lisme de concur­rence oli­go­po­lis­ti­que dans lequel les gran­des firmes, les États et aussi les tra­vailleurs sont en partie des « fai­seurs de prix » et non pas des « pre­neurs de prix ».

Ainsi, d’un côté, Les gran­des firmes, de par la struc­ture oli­go­po­lis­ti­que de la plu­part des marchés, fixent des prix plus ou moins élevés et sou­vent sur la base d’enten­tes ou de car­tels alors que les théories de la valeur disent que la concur­rence39 fait que les firmes ne peu­vent maîtriser le niveau de prix. De l’autre, les tra­vailleurs salariés, selon la loi de la valeur, ne sont que pre­neurs de prix en fonc­tion de la loi de l’offre et de la demande sur un marché du tra­vail qui, pour les libéraux, fonc­tionne comme n’importe quel marché ; du fait qu’ils sont sans réserves et obligés de vendre leur force de tra­vail pour les marxis­tes. Mais dans les faits, en domi­na­tion réelle du capi­tal et sur­tout dans des pays comme la France, l’Allemagne, les pays scan­di­na­ves, les syn­di­cats et les mécanis­mes de l’État-pro­vi­dence trans­for­ment un tant soit peu cette donnée. Le smic, les conven­tions col­lec­ti­ves, les grilles de qua­li­fi­ca­tion, les luttes socia­les font que les salariés sont en partie fai­seurs de prix. Les libéraux en sont d’ailleurs cons­cients quand il s’agit de défendre leurs intérêts concrets puis­que cela les a amenés à théoriser la notion de « chômage volon­taire » et celle de « préférence pour le chômage ». C’est aussi aujourd’hui tout l’enjeu d’une flexi­bi­lité accrue du marché du tra­vail, d’une trans­for­ma­tion des contrats de tra­vail, même si le capi­tal recrée sans cesse de nou­vel­les rigi­dités ou en conserve d’ancien­nes (cf. les débats autour de la « flexisécurité »). 

Pour ne pren­dre qu’un autre exem­ple, pen­dant que les acquis de sécurité sociale ont ten­dance à être rognés, on crée parallèlement la cmu en France, un système de santé qui n’exis­tait pas aux États-Unis se met pro­gres­si­ve­ment en place et le dis­cours du capi­tal prône son exten­sion en Chine.

Tant qu’on ne prend pas en considération ces impli­ca­tions poli­ti­ques de l’objec­ti­va­tion de la valeur, les ori­gi­nes du profit et de la capi­ta­li­sa­tion devien­nent alors mystérieu­ses, sans parler de l’opacité des modes de calcul.

Sa ten­ta­tive de résoudre la ques­tion inso­lu­ble (jusqu’à main­te­nant, mais peut être en 2050 en sera-t-il autre­ment quand deux nou­vel­les générations de marxis­tes se seront épuisés sur le problème) de la trans­for­ma­tion des valeurs en prix de pro­duc­tion conduit de Mattis à dire que « la valeur représente désor­mais une moyenne com­mune à toutes les tran­sac­tions concer­nant des pro­duits iden­ti­ques, tandis que le prix exprime la par­ti­cu­la­rité des condi­tions de l’échange ». On n’est plus alors dans une pers­pec­tive de cri­ti­que de l’écono­mie poli­ti­que puisqu’on affirme rien d’autre que ce qu’énonçait l’écono­mie clas­si­que de Smith avec son « prix natu­rel » qui cor­res­pond à « la moyenne com­mune » et à ses oscil­la­tions autour du prix natu­rel qui déter­mi­nent le prix de marché (en fonc­tion « des par­ti­cu­la­rités des condi­tions de l’échange »).

Exit le caractère poli­ti­que et inégali­taire des échan­ges. Cela ne sert à rien d’affir­mer que le dis­cours cri­ti­que de la valeur dit « la vérité de ce monde » — ce dont serait inca­pa­ble la science écono­mi­que — si c’est pour repren­dre à cette dernière la théorie néo-clas­si­que de l’équi­li­bre !

En fait de Mattis pense clas­si­que­ment (libéraux et marxis­tes main dans la main) que la concur­rence est négli­gea­ble en période de crois­sance car elle fonc­tionne à la marge et qu’elle est « conte­nue » par la loi de l’égali­sa­tion des taux de profit (de l’offre et de la demande pour les libéraux). Les firmes ne sont dès lors que des atomes de capi­tal. Il n’a pas entendu parler de la concur­rence mono­po­lis­ti­que. La concur­rence n’inter­vien­drait que comme contra­dic­tion dans la crise (p. 139).

Les notes 2 p. 109 et 124 mon­trent que de Mattis ne tient pas compte du fonc­tion­ne­ment concret de la concur­rence. Cela à une cer­taine logi­que si on en reste à la seule lec­ture du Livre i du Capital. Pourtant, dans l’opti­que libérale, tout inves­tis­seur tient compte des oscil­la­tions de prix car dans la mesure où il est un « pre­neur de prix » il ne peut influer ce der­nier sui­vant le prin­cipe de la concur­rence par­faite. Ce prix fonc­tionne alors comme un signal en pro­ve­nance du marché qui rend compte des préférences sub­jec­ti­ves qui entraînent elles-mêmes des décisions d’oppor­tu­nité d’inves­tis­se­ment. Ainsi un prix élevé indi­que une insuf­fi­sance de concur­rence entre capi­taux et donc la présence de sur­pro­fits dans le sec­teur ; un prix bas une trop grande abon­dance de capi­taux dont cer­tains vont se reti­rer du marché.

Cette situa­tion « idéale » ne rend de toute façon pas compte du fonc­tion­ne­ment réel du capi­tal dans son niveau i qui se dis­tin­gue clai­re­ment d’un fonc­tion­ne­ment d’écono­mie de marché. Au sein de ce niveau i, les gran­des firmes ne sont pas des pre­neu­ses de prix mais des fai­seu­ses de prix à tra­vers, entre autres, la struc­ture oli­go­po­lis­ti­que des marchés et l’intégra­tion ver­ti­cale des firmes qui trans­forme les four­nis­seurs en filia­les de sous-trai­tance de l’entre­prise-mère. Une réalité inac­cep­ta­ble pour ceux qui pen­sent que les prix sont des trans­crip­tions plus ou moins déformées des valeurs et non pas le signe de la puis­sance et de rap­ports de force, pour ceux qui pen­sent que nous n’avons affaire qu’à un « capi­tal auto­mate » et à des règles imper­son­nel­les. Cette pour­tant cette struc­tu­ra­tion glo­bale et unifiée que cher­che à rendre l’expres­sion de « gou­ver­nance » au niveau du dis­cours du capi­tal. Malgré son caractère idéolo­gi­que, elle a au moins le mérite d’intro­duire la notion de pou­voir dans la cons­truc­tion idéolo­gi­que de la société capi­ta­lisée.

Les prix de mono­po­les, les prix d’oli­go­po­les ou de car­tels, les prix admi­nistrés représen­tent aujourd’hui la majo­rité des prix. Les prix sont des créations poli­ti­ques et juri­di­ques comme le disaient déjà Aristote et plus récem­ment Castoriadis. Il n’y a pas d’équi­va­lence intrinsèque à l’échange. L’équi­va­lence est extrinsèque et fonc­tion de rap­ports de forces et de règles ins­ti­tu­tion­nel­les. Aujourd’hui, les prix sont d’autant plus ainsi établis que la société capi­ta­lisée tend à attri­buer un prix à tout, même à ce qui n’en avait pas. Dans ce cas, le prix crée la valeur et non l’inverse ! Et je le répète, dans cette mesure aussi, on peut dire que le capi­tal domine la valeur.

En fait, il semble que la note de de Mattis n’est juste là que pour ce qui concerne le marché bour­sier et que ce qu’il appelle la valeur est en fait ce qui dans le lan­gage bour­sier s’appelle la « valeur fon­da­men­tale ». On n’en saura pas plus, de Mattis ne sem­blant pas vou­loir s’aven­tu­rer dans la polémique boursière et financière entre fon­da­men­ta­lis­tes et char­tis­tes40.

À ne pas vou­loir reconnaître que le prix est la seule objec­ti­va­tion de la valeur, de Mattis fait alors resur­gir la valeur-tra­vail (p. 84) qui, comme d’habi­tude, est à la fois source de la valeur (le tra­vail abs­trait) et mesure de la valeur (le temps de tra­vail). Et le rôle de l’écono­mie de marché serait de représenter les déter­mi­na­tions sub­jec­ti­ves de la valo­ri­sa­tion. Place est donc faite au désir du consom­ma­teur. Pour l’auteur, le désir ne semble exis­ter que dans l’écono­mie de marché, mais pas dans le capi­ta­lisme dont on sup­pose qu’il n’est régi que par les besoins de l’accu­mu­la­tion et du profit. C’est cohérent avec sa reprise des thèses de Krisis sur le capi­tal auto­mate : « Ce n’est pas le capi­ta­liste qui crée la valo­ri­sa­tion, mais la valo­ri­sa­tion qui crée le capi­ta­liste » (p. 144).

La ques­tion poli­ti­que de la valeur-prix est ainsi évacuée. Pourtant, ailleurs (p. 161), on lit bien que « la crise écono­mi­que est une crise de la domi­na­tion » ! N’est-ce pas ce qui se passe aujourd’hui avec l’écroule­ment des prix dans cer­tains sec­teurs et le dévelop­pe­ment de ten­dan­ces défla­tion­nis­tes ? La crise de la domi­na­tion apparaît jus­te­ment dans l’absence de confiance envers la vérité des prix, non pas parce qu’ils s’écar­te­raient des sacro-sain­tes valeurs, mais parce qu’ils ne fonc­tion­nent plus comme signaux d’ordre alors que le capi­ta­lisme tenait sa force et son orga­ni­sa­tion de cet ordon­nan­ce­ment par les prix. On en a de mul­ti­ples exem­ples que ce soient sur le marché bour­sier, sur celui de l’immo­bi­lier, ou dans la crois­sance des inégalités de reve­nus et le fameux « ruis­sel­le­ment de la richesse » (Stiglitz) vers les 1% les plus riches. « Ils sont les 1%, nous sommes les 99% » disaient les indignés et les insurgés du mou­ve­ment Occupy Wall Street.

De Mattis va seu­le­ment essayer de sauver sa cri­ti­que de la valeur de ses conno­ta­tions écono­mi­cis­tes (la valeur-sujet) et phi­lo­so­phi­ques (la valeur-essence) en fai­sant inter­ve­nir l’élément « humain » de la révolte (p. 159). Ainsi, la concep­tion de la valeur-sujet auto­mate ne serait pas incom­pa­ti­ble avec la thèse du capi­tal comme rap­port social dans la mesure où celui-ci est « contraint par la struc­ture sociale » (p. 145). Si cela veut dire qu’il n’y a pas de décision­nisme pur, c’est une bana­lité ; si c’est pour dire que la struc­ture décide… en der­nier res­sort on s’en remet alors à une entour­loupe à la Althusser, lequel est à nou­veau mis impli­ci­te­ment à contri­bu­tion… « en dernière ins­tance ».

Le retour à la valeur-tra­vail conduit aussi de Mattis à voir dans toutes les réformes des retrai­tes et de la santé, le signe d’une atta­que contre la valeur de la force de tra­vail, comme si le capi­tal se livrait à une nou­velle guerre de clas­ses. Or comme nous l’avons déjà fait remar­quer pour ce qui est de la guerre en général, mais c’est vala­ble pour les guer­res par­ti­culières et donc pour la guerre de clas­ses, pour faire la guerre il faut être deux. Je pose la ques­tion expli­ci­te­ment : qui est le deuxième puis­que je ne pense pas que de Mattis adhère à la vision de la revue Échan­ges et mou­ve­ment pour qui il y a tou­jours une classe en lutte (voir le titre de leur bul­le­tin « Dans le monde une classe en lutte ») ? Qu’il y ait des luttes, certes, des résis­tan­ces oui, mais une guerre de clas­ses ? On croi­rait enten­dre les insur­rec­tion­na­lis­tes.

Il me paraît plus rai­son­na­ble de considérer ces réformes comme une ten­ta­tive d’endi­guer le coût crois­sant de cette force de tra­vail premièrement par rap­port à son rôle de plus en plus ines­sen­tiel dans la valo­ri­sa­tion en tant que tra­vail vivant et secondai­re­ment parce que ce coût pro­gresse mécani­que­ment par le poids des évolu­tions démogra­phi­ques… et des progrès du capi­ta­lisme qui ont conduit à l’accrois­se­ment de l’espérance de vie. La durée de ver­se­ment des retrai­tes est désor­mais plus longue, il y a une prise en charge d’un nombre de plus en plus élevé de per­son­nes âgées pen­dant un temps de plus en plus indéterminé, alors que la via­bi­lité des systèmes de sécurité sociale repo­sait à l’ori­gine sur l’hypothèse d’une forte pro­por­tion­na­lité entre vie active et vie totale, pro­por­tion­na­lité dont on s’éloigne de plus en plus41. Vouloir faire tra­vailler plus long­temps les « seniors » quand les « juniors » n’ont plus de tra­vail est certes une absur­dité sociale et poli­ti­que, mais elle est aussi une ten­ta­tive pour retrou­ver cette pro­por­tion­na­lité comme si nous étions tou­jours dans une société du tra­vail.

Cela pour­rait être comi­que, comme en Italie où le gou­ver­ne­ment Monti vient de faire passer l’âge de la retraite à 66 ans dans un pays où à peu près l’équi­va­lent de 40% du pib est fourni par l’acti­vité sou­ter­raine, si ce n’était désespérant pour ce pays qui a connu les plus fortes luttes prolétarien­nes des années 1960-1970.

S’il s’agis­sait de mesu­res liées à une guerre de clas­ses généralisée on ne com­pren­drait pas pour­quoi les prélèvements obli­ga­toi­res (plus de 55% du pib) et les pres­ta­tions socia­les (une part très impor­tante du revenu des salariés) res­tent à un niveau si élevé en France et dans les pays scan­di­na­ves. D’autant que les États-Unis cher­chent à rat­tra­per leur retard en ce domaine (projet d’H. Clinton repris par Obama) et que la Chine va bientôt devoir s’y mettre.

De la même façon, pour de Mattis, le délire sécuri­taire des États ne ser­vi­raient qu’à aug­men­ter le temps de sur­tra­vail (p. 141) alors qu’il s’agit plutôt d’une poli­ti­que d’endi­gue­ment des nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses dans une pers­pec­tive qui n’est plus celle de sa mise au tra­vail forcé comme à la fin du xixe siècle, mais celle d’une ten­ta­tive de contrôle de l’inem­ploya­bilté et de l’irre­pro­duc­ti­bi­lité d’une partie de la popu­la­tion supposée active. Or, pour reconnaître cela il fau­drait ranger au maga­sin des acces­soi­res la théorie de Marx sur « l’armée indus­trielle de réserve ». C’est pour­tant quel­que chose qui me parais­sait acquis pour Théorie Communiste depuis le no 22 où il est dit que c’est la fin de l’armée indus­trielle de réserve. Il n’y a plus de force de tra­vail en attente, mais cela pèse quand même sur le niveau de salaire. Je ne peux que sous­crire à cette for­mu­la­tion, à condi­tion de s’y tenir.

9 - L’individu du capital

De Mattis nous parle d’un « indi­vidu du capi­tal », mais il ne lève pas le voile sur ses caractéris­ti­ques. Est-ce l’indi­vidu dans la société du capi­tal dont il s’agit ou bien d’un indi­vidu du capi­tal comme il y aurait un État du capi­tal ? Pas de réponse. Tout juste peut-on lire (p. 152 et note 9) que « Dans les pre­miers temps du capi­ta­lisme indus­triel, l’indi­vidu du capi­tal était essen­tiel­le­ment l’indi­vidu bour­geois : il était alors comme il est tou­jours aujourd’hui [… ». C’est là qu’on s’aperçoit que de Mattis parle en fait du bour­geois concret pos­ses­seur des moyens de pro­duc­tion comme si c’était tou­jours une figure actuelle à notre époque de sociétés par actions où se côtoient sans se connaître des cen­tai­nes de mil­lions de petits action­nai­res qui n’ont que peu de rap­port avec le bour­geois d’ori­gine et aucune cons­cience de classe. On aurait pour­tant pu penser qu’il par­le­rait non pas du bour­geois, mais du modèle de l’indi­vidu bour­geois-sujet, un modèle entré en crise avant même que la domi­na­tion réelle du capi­tal soit effec­tive sous l’effet d’un procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion qui va pro­gres­si­ve­ment tou­cher tous les indi­vi­dus de la société du capi­tal42 (qui n’est plus une société bour­geoise). Un indi­vidu à la fois atomisé par le rap­port social capi­ta­liste et par­ti­cu­la­risé au sein de nou­vel­les sub­jec­ti­vités sans sujet.

C’est pour cela que je préfère uti­li­ser le terme « d’indi­vidu-démocra­tique » car il me semble mieux synthétiser les caractères de l’indi­vi­duali­sation dans la société capi­ta­lisée43, mieux représenter les caractéris­ti­ques d’un rap­port social qui n’est plus centré sur le tra­vail et l’anta­go­nisme entre deux clas­ses, mais sur la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités humai­nes. Cette capi­ta­li­sa­tion n’est néanmoins pas pure domi­na­tion puisqu’elle impli­que par­ti­ci­pa­tion active ou pas­sive de ce même indi­vidu (c’est ce qui fait son caractère démocra­ti­que) à la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. Le rap­port social n’est donc pas basé que sur des rap­ports de force qui oppo­se­raient la grande masse des dominés aux domi­nants ou au « système ». Un large consen­sus prévaut autour de ces valeurs démocra­ti­ques, qu’elles soient ancrées dans des croyan­ces poli­ti­ques tra­di­tion­nel­les ou qu’elles pren­nent des formes libérales/liber­tai­res ali­mentées par les nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion créatri­ces d’inter­sub­jec­ti­vités.

Il n’y a pas d’extériorité au pro­ces­sus, mais une dépen­dance récipro­que qui repro­duit l’ancienne dépen­dance récipro­que dans le rap­port capi­tal/tra­vail. À la différence près qu’on ne voit pas immédia­te­ment ni théori­que­ment quels sont les éléments d’anta­go­nisme ou de pra­ti­ques cri­ti­ques d’un niveau tel qu’ils pour­raient sus­ci­ter autre chose qu’une simple révolte ou une résis­tance défen­sive ou encore une indi­gna­tion passagère. Le prolétariat n’a pas de suc­ces­seur et nous refu­sons de croire à sa résur­rec­tion par la simple prise de mesu­res com­mu­ni­sa­tri­ces. « Le procès d’indi­vi­dua­tion » ne conti­nue donc pas son œuvre « dans une partie du prolétariat contem­po­rain » contrai­re­ment à ce qu’affirme de Mattis (p. 154) qui refuse de choi­sir.

Notre auteur doit bien avoir quel­ques doutes sur la nature de cet indi­vidu du capi­tal puisqu’il a rédigé un Mort à la démocra­tie qui ne s’en tient pas au dis­cours habi­tuel sur la com­mu­ni­sa­tion, mais pose la ques­tion de l’État et des formes poli­ti­ques. Les rap­ports de force et leur mise en forme pren­nent tout-à-coup leur impor­tance et ainsi l’idée que la domi­na­tion ne s’oppose pas à l’exploi­ta­tion, contrai­re­ment à ce que pose depuis long­temps Théorie Communiste. Il s’agi­rait d’un même pro­ces­sus. Mais de Mattis reste dans l’entre-deux, ce qui lui permet de conten­ter à la fois les révoltés et les théori­ciens du prolétariat.

Il serait pour­tant plus simple pour de Mattis de préciser et expli­ci­ter clai­re­ment le rôle his­to­ri­que de l’État dans le procès d’appa­ri­tion et de dévelop­pe­ment de la valeur. Cela lui don­ne­rait plus d’argu­ments pour cri­ti­quer la théorie de la dériva­tion qu’il réfute pour­tant, mais sans jamais en tirer de conséquen­ces (cf. p. 154). Cela per­met­trait aussi plus faci­le­ment d’amor­cer une cri­ti­que de la sépara­tion marxienne entre infra­struc­ture et super­struc­ture, entre écono­mie et poli­ti­que. Mais déjà, telle quelle, la posi­tion de de Mattis lui permet d’affir­mer que la valo­ri­sa­tion du capi­tal cons­ti­tue un pro­ces­sus étendu à l’ensem­ble de la repro­duc­tion sociale (nous ne disons pas autre chose), ce qui lui est for­te­ment reproché par Théorie Communiste44. Reproche logi­que puis­que Théorie com­mu­niste no24, par la plume de Roland Simon, en reste au Marx de L’idéologie alle­mande et à des « condi­tions réelles » qui ne sont pas crées par l’État, mais au contraire le créent pour les préserver (p. 154).

De Mattis me semble par ailleurs com­met­tre une inver­sion quand il dit que le procès d’indi­vi­dua­tion est pro­pre­ment capi­ta­liste (p. 153) alors que c’est une ten­dance millénaire. C’est bien plutôt l’indi­vi­dua­li­sa­tion qui est le propre de la société capi­ta­lisée réali­sant par là une vérita­ble révolu­tion anthro­po­lo­gi­que qui bous­cule aussi bien la notion « d’indi­vidu social » — notion cen­trale pour un marxisme dont l’un des buts est l’avènement de l’indi­vidu immédia­te­ment social — que l’oppo­si­tion tra­di­tion­nelle entre indi­vidu et société.

À Temps cri­ti­ques, nous avons essayé d’échap­per à cette anti­no­mie en intro­dui­sant la notion de ten­sion entre l’indi­vidu et la com­mu­nauté avec la pers­pec­tive de la révolu­tion à titre humain, mais elle ne lève pas toutes les apo­ries. Elle permet sim­ple­ment de tracer une conti­nuité entre les com­mu­nautés pri­mi­ti­ves, les millénaris­mes et uto­pies com­mu­nau­tai­res du passé avec une pers­pec­tive de com­mu­nauté humaine future qui ne tienne pas pour nulle ou non avenue, ou comme une errance de l’huma­nité, le procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion millénaire. Au delà de l’indi­vidu sujet bour­geois et de l’indi­vidu par­ti­cu­la­risé du capi­tal, l’indi­vidu sin­gu­lier dans sa com­mu­nauté.

Nous n’avons pas de kit théorique tout prêt pour l’emploi et d’ailleurs nous pen­sons infondé et vaine la refor­mu­la­tion d’une Théorie révolu­tion­naire avec un grand T.

10 - Pour conclure, un aggiornamento théorique mal assumé

Nous pou­vons dire que nous avons affaire à un petit aggior­na­mento théorique dans la mesure où le dis­cours s’éloigne pas­sa­ble­ment de celui de la revue Théorie Communiste45. Nous en avons pour preuve l’uti­lisa­tion lau­da­tive de notions qui ne font pas partie du corpus d’ori­gine. Il en est ainsi de l’emploi de la notion de domi­na­tion. Mais son emploi reste flou. Tantôt elle semble n’être qu’un sous-élément de l’exploi­ta­tion comme à la page 163 : « Les dis­po­si­tifs par­ti­cu­liers de domi­na­tion ne peu­vent exis­ter sans ce qui fait leur force : l’exploi­ta­tion », tantôt elle semble englo­ber l’exploi­ta­tion même si, à un endroit, il est précisé que les deux termes ne sont pas anta­go­ni­ques.

Les mêmes hésita­tions se retrou­vent quand de Mattis oscille entre la théorie de la valeur-tra­vail et la théorie de la forme-valeur ; entre la valeur essence et la valeur sub­stance. Cette même irrésolu­tion apparaît encore entre la domi­na­tion qui préexiste au capi­ta­lisme — dans la mesure où la valeur existe dès les premières formes d’échange — et l’exploi­ta­tion comme forme spécifi­que du « mode de pro­duc­tion » capi­ta­liste.

De Mattis manie un éclec­tisme fait de références expli­ci­tes (Debord et l’IS, Théorie Communiste) ou bien sans références précises lorsqu’il reprend le dis­cours cri­ti­que de la valeur — à part une note sur Postone — ou encore sans référence du tout quand il semble avoir lu Braudel (note 7, p. 99) sans le citer… ou Temps cri­ti­ques sans le dire. Cet éclec­tisme n’est pas une tare… à partir du moment où il est plei­ne­ment assumé. Il est même indis­pen­sa­ble à partir du moment où il ne s’agit pas de refon­der la théorie com­mu­niste avec un grand T et un grand C. De Mattis parle d’ailleurs de « théorie cri­ti­que » et non pas de théorie com­mu­niste. Dont acte.

Malheureusement dans la nou­velle revue SIC, appelée pom­peu­se­ment « Revue inter­na­tio­nale pour la com­mu­ni­sa­tion », nous retom­bons dès la première phrase de son texte, sur une assu­rance théorique sans faille qui s’exprime par l’affir­ma­tion : « Une chose est à présent cer­taine : dans le monde capi­ta­liste, notre situa­tion ne pourra aller qu’en empi­rant46 » ; une phrase par­ti­culièrement intem­po­relle propre à tout un cou­rant marxiste séculaire qui croît que plus ça va mal plus ça ira mieux. On trouve dans son arti­cle d’autres affir­ma­tions toutes aussi conve­nues : « le capi­ta­lisme devait donc liqui­der… » (p. 17) et guidées par l’éternel déter­mi­nisme his­to­ri­que : « …] et c’est post festum l’his­toire qui saura qui a eu raison ». Ce qui fait que l’idée de com­mu­ni­sa­tion n’est pas amenée comme une pos­si­bi­lité, comme une autre pour sortir des apo­ries de la révolu­tion ou de l’insur­rec­tion ou des alter­na­ti­ves, mais par « C’est qu’il n’y a pas d’autre manière de créer un monde » (p. 29). Un peu court, non ?

 


Notes

1 – Éditions Entremonde, 2012, 170 pages. ISBN : 978-2-940426-21-8.

2 – C’est un aspect qui échappe au cou­rant proche des Groupes Krisis et Exit, ainsi qu’à Anselm Jappe dans son livre Crédit à mort.

3 – Pour une ten­ta­tive plus générale de trai­te­ment de la ques­tion : cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Crise financière et capi­tal fictif, Paris, L’Harmattan, 2008.

4 – Il fau­drait aussi dis­tin­guer le crédit à son ori­gine où il semble exis­ter à l’extérieur du capi­tal avec le seul rôle de com­bler le hiatus entre espace et temps, d’avec le capi­tal fictif sorte de nouvel équi­va­lent général du capi­tal moderne, dans lequel le crédit sert à domi­ner le futur et non plus seu­le­ment à assu­rer une conti­nuité. L’endet­te­ment devient un mécanisme interne au fonc­tion­ne­ment d’ensem­ble.

5 – Toutefois, cette affir­ma­tion est contre­dite par ce qui est affirmé à la page précédente : « L’État demeure l’ins­tru­ment de la domi­na­tion capi­ta­liste ».

6 – J. Nitzan et S. Bichler dans Le capi­tal comme pou­voir, Max Milo, 2012, avan­cent une idée intéres­sante qui est que le capi­tal serait devenu une forme émer­gente de l’État.

7 – C’est d’ailleurs un point commun entre le cou­rant autour de Théorie Communiste et celui autour de Krisis que de faire resur­gir cette figure du marxisme-léninisme que l’on croyait défini­ti­ve­ment délégitimée par Mai 1968, puis par la chute du grand timo­nier. Si cela n’a rien d’éton­nant pour ce qui concerne un indi­vidu nourri au lait du marxisme-léninisme (Kurz), cela est plus éton­nant en pro­ve­nance d’anciens com­mu­nis­tes des conseils (Théorie com­mu­niste).

8 – Je n’insiste pas là-dessus ici car il fau­drait repren­dre beau­coup de choses à partir de Hegel, Rousseau, Marx, etc. Simplement et dans la mesure où de Mattis a aussi écrit Mort à la démocra­tie (L’Altiplano, 2007), je dirai qu’il y aurait intérêt à se pen­cher à nou­veau et sans préjugés « prolétariens » sur la Révolu­tion française car une fois admise les cri­ti­ques de de Mattis sur la démocra­tie, cer­tains de ses dévelop­pe­ments sur la Républi­que me parais­sent cri­ti­qua­bles jus­te­ment en ce qu’ils ne tien­nent pas compte de cette com­po­sante (l’État comme forme aliénée de l’uni­ver­sel) et rédui­sent la forme poli­ti­que étati­que à ses actions fonc­tion­na­lis­tes. La forme poli­ti­que, plus générale­ment, est réduite à une mise en forme de la domi­na­tion par l’État (p. 99). On retrouve là une donnée de base de la nou­velle idéologie com­mu­ni­sa­trice : la com­mu­ni­sa­tion c’est l’admi­nis­tra­tion des choses (Marx repre­nant Saint Simon) sans média­tion (l’indi­vidu immédia­te­ment social des grou­pes théori­ques com­mu­nis­tes radi­caux des années 1970 aux­quels j’ai d’ailleurs par­ti­cipé).

9 – Cf. l’arti­cle de B. Pasobrola dans le no 15 de la revue Temps cri­ti­ques. Disponible en ligne : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle209

10 – Il fait remon­ter le phénomène aux années 1930-1940 : « Ainsi donc, voici enfin révolu le long règne de la mon­naie-mar­chan­dise » (Keynes, exer­gue de la p. 27). Il aurait d’ailleurs pu signa­ler que cela ne s’est pas fait en un jour et que Keynes défen­dait encore para­doxa­le­ment une mon­naie-mar­chan­dise supra-natio­nale comme équi­va­lent général en 1945, en pro­po­sant un bancor. Le projet sera fina­le­ment rejeté par la puis­sance américaine qui impose son dollar dans le cadre du Gold Exchange Standard. Ce n’est qu’en 1971 que les mon­naies s’auto­nomi­sent d’une contre­par­tie matérielle : elles flot­tent et l’or est démonétisé même s’il conti­nue à jouer un rôle de réserve au même titre que les devi­ses.

11 – De Mattis comme Théorie com­mu­niste ignore qua­si­ment le terme sauf par­fois pour l’asso­cier à la mon­naie-dette ce qui est une accep­tion bien trop étroite pour décrire le phénomène.

12 – Sur cette ques­tion des niveaux dans la dyna­mi­que actuelle du capi­tal, cf. l’arti­cle « Capitalisme, capi­tal et société capi­ta­lisée » dans le no 15 de Temps cri­ti­ques : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle206 et pour une vue plus glo­bale : J. Wajnsztejn, Après la révolu­tion du capi­tal, Paris, L’Harmattan, 2007. Théorie Communiste uti­lise aussi par­fois cette hiérar­chi­sa­tion comme dans son no 22 où sont dis­tingués un « sur­monde » avec dis­jonc­tion valo­ri­sa­tion du capi­tal/repro­duc­tion de la force de tra­vail, un « monde d’en bas », celui de la force de tra­vail col­lec­tive à bas coût et « sous-monde » de la misère, de l’écono­mie parallèle et des camps de réfugiés ; mais nos trois niveaux ne recou­pent pas exac­te­ment ceux-là.

13 – Le patron actuel de la Fed, B. Bernancke est d’ailleurs un uni­ver­si­taire keynésien spécia­liste de l’étude des crises et par­ti­culièrement de la crise des années 1930.De la même façon que l’État alle­mand et la Bundesbank sont obsédés par l’hyper­in­fla­tion de 1923, Bernancke est obsédé par l’hyperdéfla­tion des années 1930-1932. Ces inter­ven­tions depuis 2008 visent donc à éviter une situa­tion de ce genre et elles sont évidem­ment faci­litées par la présence au pou­voir poli­ti­que de l’admi­nis­tra­tion Obama.

14 – Marx trouve chez Smith et sa valeur d’échange qu’une valeur dans la pro­duc­tion qui ne trouve pas sa place dans la cir­cu­la­tion, c.-à-d. qui ne s’échange pas, n’a pas de valeur, n’est donc pas encore valeur. Ce n’est pas tena­ble pour une théorie de la valeur-tra­vail. Marx va trou­ver la « solu­tion ». Il va faire pro­gres­si­ve­ment dis­paraître la valeur d’échange dans le concept général de valeur et forcément il en découle qu’il va séparer valeurs et prix, cf. infra, point 8.

15 – Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, L’évanes­cence de la valeur, L’Harmattan, 2004.

16 – Sur ce point, cf. J. Nitzan et S. Bichler Le capi­tal comme pou­voir, Max Milo, 2012. Le livre s’atta­que aux concep­tions quan­ti­ta­ti­vis­tes de la valeur et il réunit en une même cri­ti­que les libéraux qui ana­ly­sent le capi­tal sans le pou­voir (l’État ne doit pas inter­ve­nir) et les marxis­tes qui ana­ly­sent le capi­tal avec le pou­voir (l’État au ser­vice du capi­tal) au profit d’une vision du capi­tal comme pou­voir.

17 – Cf. Marx, Œuvres i, Paris, Gallimard, p. 1531-1544. La ve n’apparaît en fait que dans la Critique de 1859, Prix, salai­res et capi­tal et dans le cha­pi­tre 1du Capital. Sur ce point, on peut se repor­ter à Louis Dumont, Homo aequa­lis  : Genèse et épanouis­se­ment de l’idéologie écono­mi­que, Paris, Gallimard, 1985, p. 123-127 et note 8 p. 245.

18 – Par exem­ple, Marx dit que la force de tra­vail est une mar­chan­dise qui n’a pas de prix de pro­duc­tion (lais­sant enten­dre par là, ce que nous pen­sons, à savoir que ce n’est pas une mar­chan­dise), mais seu­le­ment une valeur et qu’elle s’échange à cette valeur. On n’est pas plus avancé, mais c’est ce que répètent des générations de marxis­tes.

19 – Cette idée semble remon­ter aux phy­sio­cra­tes qui ne considéraient comme cons­ti­tu­tifs du capi­tal que la terre et le tra­vail (des pay­sans), des fac­teurs de pro­duc­tion natu­rels seuls source de richesse et qui par conséquent négli­geaient les pre­miers biens d’équi­pe­ment de l’époque.

20 – D’après le Journal of Political Economy d’octo­bre 1970, cité par Nitzan et Bichler (op. cit., note 2, p. 197).

21 – Là encore l’ori­gine de la dis­tinc­tion semble phy­sio­cra­ti­que et précapi­ta­liste quand les « valeurs d’usages » sem­blaient être objec­ti­ves.

22 – Reconnaître cela c’est déjà pren­dre un risque théorique énorme par rap­port à la doxa com­mu­ni­sa­trice ; un risque que ne prend pas A. Jappe dans son Crédit à mort, Lignes, 2011. Pourtant, en fouillant bien, on pour­rait même trou­ver chez Marx (une vraie auberge espa­gnole que cette œuvre !) quel­ques éléments pour débrous­sailler les dif­fi­cultés : « Le temps de la cir­cu­la­tion est le temps du capi­tal qui peut être considéré comme le temps de son mou­ve­ment spécifi­que en tant que capi­tal, à la différence du temps de pro­duc­tion en lequel il se repro­duit » (Grundrisse, Anthropos, vol. 2, p. 172). C’est dire que le capi­tal trouve sa vérité dans son mou­ve­ment auto­nome. Nous sommes aujourd’hui en plein là-dedans. Cette vérité, c’est la fic­ti­vi­sa­tion, mou­ve­ment par laquelle le capi­tal aujourd’hui domine la valeur. Quelque chose que la revue Invariance avait déjà approché dans ses séries ii et iii du début des années 1970 !

23 – Voir aujourd’hui tout le tapage qui se fait autour du docu­men­taire d’Arte présen­tant la banque Goldman Sachs comme le maître du monde !

24 – Il cite les chif­fres d’Orléan qui dans une tri­bune du Monde du 2 avril 2012 parle de 124 crises ban­cai­res, 208 crises de change et 63 crises de dette sou­ve­raine dans le monde entre 1970 et 2007.

25 – Le yen, le dollar et la livre anglaise se por­tent bien, l’euro baisse, mais il était sures­timé par rap­port au dollar et il va pro­ba­ble­ment bais­ser jusqu’à sa valeur rela­tive réelle. La crise de l’euro est une crise poli­ti­que de la zone euro et une crise des dettes sou­ve­rai­nes pour cer­tains pays, mais cette crise tire jus­te­ment son ori­gi­na­lité de l’absence de crise pro­pre­ment monétaire dans la zone, ce qui n’était pas le cas à l’époque de la flot­tai­son des mon­naies, ni même dans le cadre du système des parités contrôlées du « ser­pent monétaire européen ».

26 – Sur ces points, on peut se repor­ter au vol. iii de l’antho­lo­gie de Temps cri­ti­ques, Violence et glo­ba­li­sa­tion, L’Harmattan, 2003 et par­ti­culièrement à l’intro­duc­tion : « L’unité guerre-paix dans le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal » (p. 9-50).

27 – Schumpeter est appa­rem­ment un auteur méconnu par de Mattis qui le qua­li­fie d’écono­miste mar­gi­na­lisé comme toute « l’école autri­chienne ». Que cette dernière ait été mar­gi­na­lisée au sein du cou­rant néo-clas­si­que parce qu’hétérodoxe par cer­tains côtés, n’est que par­tiel­le­ment vrai car Hayek qui en est un des représen­tants est encore très cité parmi les écono­mis­tes actuels ; mais sur­tout, Schumpeter — qui est effec­ti­ve­ment autri­chien et a fréquenté jeune l’École de Vienne — n’a jamais fait parti de cette école ni d’aucune autre. Il va suivre son propre che­mi­ne­ment et deve­nir le théori­cien de la dyna­mi­que du capi­ta­lisme, des cycles (il adapte la théorie des cycles longs de Kondratiev aux ryth­mes des inno­va­tions et du progrès tech­ni­que). Il est avant tout un syncrétique qui uti­lise Weber et Walras aussi bien que Marx (il est de ten­dance socia­liste modérée et il dénonce le capi­ta­lisme de mono­po­les et l’impéria­lisme).

28 – Le plus sou­vent dans les écrits de grou­pes comme Théorie Communiste ou le cou­rant autour de Krisis (Postone, Jappe), on reste dans l’abs­trac­tion pure de la Crise en général, en négli­geant complètement les trans­for­ma­tions « écono­mi­ques » du capi­tal. On en arrive au para­doxe de textes qui disent que le lieu de pro­duc­tion reste cen­tral dans la déter­mi­na­tion des contra­dic­tions alors que ce niveau de la pro­duc­tion et par­ti­culièrement de l’entre­prise reste une boîte noire de la théorie (voir par exem­ple la ques­tion des prix). Quelques excep­tions tou­te­fois comme dans le no 22 de Théorie Communiste où est abordée la ques­tion des formes de concen­tra­tion, le mécanisme des fusions-acqui­si­tions… mais c’est pour en conclure qu’à cause de l’accrois­se­ment de la concur­rence les entre­pri­ses auraient perdu le contrôle des prix. Or c’est jus­te­ment le choix stratégique de ce mécanisme qui permet le contrôle !

29 – Cf. Après la révolu­tion du capi­tal et Temps cri­ti­ques no 15 (note 30, p. 98 et note 38, p. 105). Pour faire cours disons que cette repro­duc­tion rétrécie privilégie les pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion au pro­ces­sus de l’accu­mu­la­tion contrai­re­ment à ce qui se passe dans « l’accu­mu­la­tion élargie ». Mais cela ne signi­fie pas que nous soyons retournés à la « repro­duc­tion simple » (je reste ici dans les termes de Marx) ou à « l’état sta­tion­naire » de Ricardo.

30 – Alors que la voi­ture élec­tri­que moderne et effi­cace a été inventée par General Motors il y a plus de vingt ans pour répondre à une régle­men­ta­tion anti-pol­lu­tion du gou­ver­ne­ment cali­for­nien, ses propriétaires l’ont ensuite mise au ren­cart sous la pres­sion des autres com­pa­gnies auto­mo­bi­les et bien sûr des com­pa­gnies pétrolières. Aujourd’hui, la voi­ture élec­tri­que réapparaît comme une solu­tion plau­si­ble et d’avenir et plu­sieurs com­pa­gnies s’y intéres­sent. Même problème pour les éner­gies alter­na­ti­ves. Le progrès scien­ti­fi­que n’est pas neutre. Ce qui compte c’est la ges­tion active des prix comme le montre le différent Allemagne-Chine sur les éolien­nes. Ces exem­ples nous mon­trent aussi les conflits de pou­voir au sein du niveau i et les dif­fi­cultés (ou l’impos­si­bi­lité) à abou­tir à une vision stratégique unifiée. Il n’y a pas de parachèvement de l’ordre capi­ta­liste.

31 – Cf. la polémique B. Astarian-R. Simon sur la théorie des crises. Le texte de Simon se trouve sur le site Des nou­vel­les du front http://dndf.org/?p=4970 et celui d’Astarian sur le site Hic salta  : http://www.hic­salta-com­mu­ni­sa­tion.com/dis­cus­sion/­theo­rie-com­mu­niste-et-la-theo­rie-des-crises.

32 – Cette dernière représente une trans­crip­tion des thèses anthro­po­lo­gi­ques de René Girard dans le domaine de la science écono­mi­que.

33 – M. Aglietta reprend la for­mule de Keynes selon laquelle dis­cu­ter des théories de la valeur c’est comme dis­cu­ter du sexe des anges. Quant à A. Orléan, dans son der­nier livre L’empire de la valeur. Seuil, 2011, il fait non seu­le­ment une référence expli­cite à Castoriadis et à sa cri­ti­que de la métaphy­si­que de la valeur, mais il ins­crit la valeur dans le schéma cas­to­ria­dien de « l’ins­ti­tu­tion sociale-his­to­ri­que » (p. 45 et sui­van­tes).

34 – Cette exten­sion du domaine his­to­ri­que de la valeur est refusée par le cou­rant de la Wertkritik (la cri­ti­que radi­cale de la valeur) qui s’est développé autour de la revue Krisis. La valeur serait stric­te­ment contem­po­raine de la nais­sance du tra­vail abs­trait. Une posi­tion égale­ment inte­na­ble mais à l’opposé de celle qui fait de la valeur (et du tra­vail) des inva­riants de l’Histoire. Pour échap­per à ces méprises, il faut au mini­mum dis­tin­guer valeur et capi­tal.

35 – Je ne développe pas ici ce point que je repren­drais peut être plus tard et ailleurs dans des notes cri­ti­ques sur la notion de com­mu­ni­sa­tion. Pour l’ins­tant, il suffit de savoir que la notion d’auto-négation du prolétariat était avancée dans les années 1970 par la revue Négation puis la revue Crise com­mu­niste à laquelle par­ti­cipa B. Astarian entre autres. Cette auto-négation devait pro­ve­nir essen­tiel­le­ment du dévelop­pe­ment des pra­ti­ques anti-tra­vail. Nous connais­sons main­te­nant son échec et je l’ai d’ailleurs expérimenté moi-même aussi bien du point de vue théorique que pra­ti­que. L’auto-négation d’aujourd’hui à la sauce com­mu­ni­sa­trice semble s’appuyer non plus sur la sub­jec­ti­vité des pra­ti­ques de révolte, mais sur les condi­tions objec­ti­ves de ce que j’appelle l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de pro­duc­tion et de valo­ri­sa­tion. Là encore je peux donc être d’accord sur la des­crip­tion, mais pas sur la conclu­sion car com­ment une classe qui ne trouve plus rien à affir­mer parce qu’elle n’a plus d’iden­tité, pour­rait-elle se nier elle-même ? Parler de pra­ti­ques d’écart (alors qu’aupa­ra­vant nous par­lions de « pra­ti­ques cri­ti­ques ») est pos­si­ble et nous repre­nons d’ailleurs le terme dans l’édito­rial du no 16 de Temps cri­ti­ques, mais cet écart est celui des indi­vi­dus atomisés et recom­posés par le capi­tal au sein d’un mou­ve­ment qui n’est plus un mou­ve­ment de classe puis­que les dimen­sions objec­ti­ves (désin­dus­tria­li­sa­tion, démantèlement des gran­des entre­pri­ses et des col­lec­tifs de tra­vail) et sub­jec­ti­ves (plus d’iden­tité ouvrière) de sa défini­tion vien­nent à man­quer.

36 – Marx, Le Capital, Paris, Gallimard, vol. i, p. 761 et aussi p. 764-5.

37 – Certains marxis­tes se défen­dent de cela en disant qu’ils ne veu­lent pas expli­quer les prix en eux-mêmes (il n’y a pas de théorie marxiste des prix puis­que le marxisme se veut une cri­ti­que de l’écono­mie poli­ti­que et non pas une nou­velle appro­che écono­mi­que), mais leur essence sociale. Fort bien, mais alors pour­quoi cela néces­site-t-il l’ana­lyse en termes de temps de tra­vail ? Une ana­lyse de toute façon rendue obsolète par la com­plexi­fi­ca­tion de la divi­sion du tra­vail et l’impos­si­ble impu­ta­tion du pro­duit à un quel­conque seg­ment du procès de tra­vail (cf. aussi la dis­cus­sion vaine autour du tra­vail pro­duc­tif ou non pro­duc­tif).

38 – Au sein du cou­rant marxiste, les auteurs américains Baran et Sweezy avaient eu cons­cience de cela dans leur étude d’un capi­ta­lisme mono­po­lis­ti­que et ils avaient cherché à rem­pla­cer une plus-value de plus en plus indéter­mi­na­ble en un « excédent écono­mi­que » comp­ta­bi­lisé en prix et affecté aussi bien par l’offre que par la demande ce qui levait en partie la ten­dance à la baisse du taux de profit. En 1991, Sweezy va un peu plus loin en reconnais­sant qu’on a trop négligé le fait que l’accu­mu­la­tion du capi­tal com­prend indis­so­cia­ble­ment des aspects « réels » et finan­ciers. Il aurait encore pu aller plus loin, mais il reste pri­son­nier du marxisme basi­que qui sépare deux domai­nes qui, désor­mais, n’en font plus qu’un comme on peut le voir avec l’orga­ni­sa­tion des firmes en hol­dings dans les­quels elles ne « pro­dui­sent » plus, mais contrôlent la pro­duc­tion en tant que maillon de la chaîne de profit et par­fois comme son maillon faible. Cette appro­che nou­velle, quel­les que soient ses limi­tes, réintro­dui­sait la ques­tion du pou­voir et des rap­ports de force dans la dyna­mi­que du capi­tal, mais elle fut assez mal perçue en Europe et en France sur­tout parce que reprise et développée par les écono­mis­tes sta­li­niens (P. Boccara) dans le cadre d’une stratégie poli­ti­que d’alliance entre cou­ches socia­les anti­mo­no­po­lis­tes. Mais face à ces ques­tion­ne­ments les marxis­tes « purs et durs » n’en appelèrent sou­vent qu’à un retour à Marx (cf. par exem­ple P. Mattick) tandis que les autres « révolu­tion­nai­res » — sous l’influence de l’École de Francfort — aban­don­naient la ques­tion écono­mi­que dans la théorie.

39 – Les prin­ci­pes de la concur­rence par­faite énoncés par les néo-clas­si­ques sont clairs : aucune entre­prise, même la plus grande ne peut peser sur les prix car elle ne représente pas un poids suf­fi­sant par rap­port au marché. Que la concur­rence par­faite n’existe nulle part dans la réalité ne leur pose pas problème. Quant aux marxis­tes, pas de problème non plus puis­que comme il est dit dans le no 22 de Théorie Communiste, la concur­rence fait que les entre­pri­ses ont perdu le pou­voir sur les prix. Pour le coup, c’est confon­dre ce qui se passe dans le niveau ii, celui des pme et des entre­pri­ses stric­te­ment natio­na­les ou loca­les qui subis­sent effec­ti­ve­ment les prix avec ce qui se passe au niveau i des fmn.

40 – Les « char­tis­tes » sont les inves­tis­seurs qui inter­vien­nent en se basant sur la dyna­mi­que observée sur les marchés finan­ciers, c’est-à-dire qu’ils jouent sur la vola­ti­lité des valeurs et inter­vien­nent en temps réels sur le mou­ve­ment des cours, sans se sou­cier des valeurs fon­da­men­ta­les déterminées par les indi­ca­teurs macro-écono­mi­ques de plus longue durée. Les « fon­da­men­ta­lis­tes » inter­vien­nent eux en fonc­tion de la régula­rité des valeurs fon­da­men­ta­les, sachant que les écarts à la moyenne ne sont que de courte durée. Le problème, c’est que les deux com­por­te­ments sont ration­nels, mais pas dans le même cadre, micro-écono­mi­que et finan­cier pour les pre­miers, plus macro-écono­mi­que pour les seconds.

41 – Pour une inter­ven­tion cri­ti­que sur ces points, cf. le supplément à Temps cri­ti­ques no 13 : « Retraites à vau-l’eau et vies par défaut, contre le capi­tal assaut » (2003) dont une partie est reprise et actua­lisée dans la première partie de « Sur les luttes d’octo­bre-novem­bre 2010 », dis­po­ni­ble sur notre site à l’arti­cle http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle287

42 – Ce procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion tou­chait donc aussi les prolétaires. Certains d’entre nous s’en étaient rendu compte en par­lant, au début des années 1980, du pas­sage du prolétaire-indi­vidu à l’indi­vidu-prolétaire. Mais de la même façon qu’Invariance avait essayé de dépasser la référence à la classe prolétarienne avec celle de classe uni­ver­selle, cette ten­ta­tive de poser l’indi­vidu en rap­port avec sa classe en en chan­geant la prédomi­nance de pôle, ne pou­vait que cons­ti­tuer une étape vers d’autres évolu­tions qui d’ailleurs, il faut le reconnaître, ne surent pas tou­jours rester res­pec­ta­bles (cf. le deve­nir de cer­tains indi­vi­dus ayant par­ti­cipé à la revue L’Unique et son ombre). 

43 – L’ex-leader opéraïste Mario Tronti a mis l’accent sur le rôle joué par l’idéologie et les ins­ti­tu­tions démocra­ti­ques dans la défaite du prolétariat au cours des luttes des années 1968-1973 (cf. La poli­ti­que au crépus­cule, Éditions de l’Éclat).

44 – Cf. Numéro 23, p. 153.

45 – À moins qu’il ne s’agisse d’une opération poli­ti­que d’enver­gure comme le suggère A. Dréan dans son texte cri­ti­que sur la com­mu­ni­sa­tion. Mais étant trop éloigné de Paris et de Montreuil je ne peux mener une enquête pour laquelle j’ai de toute façon peu de goût. Je préfère croire quand même à un petit quel­que chose de théorique et de cri­ti­que derrière tout ça.

46 – Léon de Mattis : « Qu’est ce que la com­mu­ni­sa­tion », SIC, no 1, 2011, p. 11.