Vernissage d’une antiquité : le « défaitisme révolutionnaire »

novembre 2015, Temps critiques



À propos des atta­ques isla­mis­tes de Paris, nous avons reçu un tract1 qui passe une couche de vernis sur une ancienne posi­tion de la gauche com­mu­niste deve­nue aujourd’hui une anti­quité : le défai­tisme révolu­tion­naire.

Premièrement, le tract est marqué par son inca­pa­cité à reconnaître ce qui est nou­veau

D’après lui, nous serions dans un système capi­ta­liste mon­dia­lisé. On peut donc sup­po­ser, sans pour cela perdre du temps à s’inter­ro­ger sur la vali­dité de la notion (kauts­kienne je crois) de « super-impéria­lisme », que les sou­ve­rai­netés natio­na­les ont aujourd’hui peu de poids face à l’imbri­ca­tion des différentes frac­tions du capi­tal dans ce que nous appe­lons, à Temps cri­ti­ques, le « capi­ta­lisme du sommet » (cf. no 15). Le tract devrait donc en tirer toutes les conclu­sions pos­si­bles. Au lieu de cela, le texte nous dit qu’en fait la situa­tion de guerre est engendrée par des puis­san­ces visant à la défense de leur pré carré ! Cela sup­pose de main­te­nir une vision tra­di­tion­nelle des luttes anti-impéria­lis­tes comme si on en était encore à l’époque colo­niale ou même post­co­lo­niale des années 1960-1980. Or le mou­ve­ment mon­dial de glo­ba­li­sa­tion a déplacé la ques­tion ancienne de la pos­ses­sion colo­niale ou de la domi­na­tion néoco­lo­niale avec maîtrise des ter­ri­toi­res vers celle du contrôle des flux par le biais de poli­ti­ques financières et de mises en réseaux clientélistes. Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, il ne s’agit pas tant de s’appro­prier le gaz ou le pétrole moyen orien­tal que de garder les robi­nets de dis­tri­bu­tion ouverts afin qu’il n’y ait pas de risque de rup­ture d’appro­vi­sion­ne­ment pour l’ensem­ble des pays consom­ma­teurs de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Seuls les quel­ques pays soumis à embargo sont tenus à l’écart de ce consen­sus.

Cet objec­tif inter­na­tio­na­lisé même s’il est cha­peauté par la puis­sance domi­nante, c’est-à-dire les États-Unis, change tout du point de vue stratégique. La sta­bi­lité d’un ordre mon­dial est pri­mor­diale pour garan­tir cette flui­dité du capi­tal et la cir­cu­la­tion des res­sour­ces énergétiques ou des matières premières. Les stratégies ne sont donc plus dictées essen­tiel­le­ment par des efforts de désta­bi­li­sa­tion de « l’autre camp » comme dans les sou­bre­sauts de l’après-guerre froide ; ou pour s’appro­prier des parts de gâteau dans une situa­tion de guerre écono­mi­que sau­vage2. Si on ne tient pas compte de ce nouvel ordre mon­dial, forcément ins­ta­ble dans cer­tai­nes zones, alors pour­quoi parler en termes de mon­dia­li­sa­tion comme le fait le tract ? Il n’y aurait rien de nou­veau alors depuis 1945 !? C’est faire fi de toutes les réunions inter­na­tio­na­les inces­san­tes, qu’elles soient de type com­mer­cia­les, cli­ma­ti­ques ou poli­ti­ques.

Qui peut penser, comme le sou­tient par exem­ple le tract, qu’El Assad veut dévelop­per son « capi­tal natio­nal » ? que Daech dont les anten­nes s’éten­dent, paraît-il, dans trente pays vise­rait à dévelop­per son capi­tal natio­nal ? Et les tali­bans aussi, c’était ça aussi leur objec­tif en trans­for­mant Kaboul en un vil­lage du Moyen Âge ?

Cette incohérence ne permet pas de com­pren­dre une double contra­dic­tion du capi­tal. L’une au niveau stratégique de l’hyper-capi­ta­lisme du sommet entre d’un côté la ten­dance domi­nante à la mon­dia­li­sa­tion et donc à la crise des États sous leur forme d’État-nation et de l’autre la résur­gence de poli­ti­ques de puis­sance aussi diver­ses que celles menées récem­ment par le Japon, la Russie et l’Iran. L’autre au niveau de la ges­tion encore en grande partie natio­nale d’une situa­tion où coexis­tent de façon conflic­tuelle, d’un côté une crois­sance de flux humains (migrants et réfugiés) parallèle à celle des flux finan­ciers ou de mar­chan­di­ses et de l’autre une ten­dance pro­tec­tion­niste et sou­ve­rai­niste-iden­ti­taire.

Deuxièmement, la guerre est conçue dans des termes anciens

Cela découle de ce qui précède. Pour l’auteur du tract, la guerre ne peut être qu’une guerre entre États dans laquelle les gros man­ge­ront les petits puis­que les luttes de libération natio­nale qui avaient semblé inver­ser cette ten­dance ne sont plus vrai­ment d’actua­lité lais­sant place à une désagrégation des différents blocs issus de la Seconde Guerre mon­diale puis de la Guerre froide. Pourtant ce qui caractérise les actions mili­tai­res depuis 2001, pour nous donc des opérations de police (cf. note 1) c’est ce qui a été théorisé par les experts en stratégie mili­taire, comme des guer­res asymétri­ques ou dissymétri­ques, ce qui change la donne et pour tout le monde. Du côté des puis­san­ces et du pou­voir la désigna­tion des enne­mis n’est plus claire ; l’ennemi est-il encore extérieur ou en partie intérieur ? Le poli­ti­que3 retrouve ici sa dimen­sion incontour­na­ble par rap­port à la dimen­sion mili­taire et au rap­port de force brut. C’est aussi pour cela que la posi­tion de faci­lité à court terme pour l’État apparaît comme celle du tout sécuri­taire.

Mais de « notre côté » les choses ne sont pas plus clai­res. S’oppo­ser direc­te­ment à la guerre comme ce fut le cas encore pour le Vietnam alors que la cons­crip­tion exis­tait tou­jours n’était déjà plus qu’une pos­si­bi­lité indi­recte au moment de l’inter­ven­tion en Irak de forces opération­nel­les spéciales. Cette pos­si­bi­lité est main­te­nant deve­nue très problémati­que dans une confi­gu­ra­tion où s’affron­tent pro­fes­sion­nels tech­no­lo­gisés et dronés d’une part, com­bat­tants fana­tisés (et bien armés aussi), d’autre part. Les « lois de la guerre » ne sont d’ailleurs plus res­pectées ni par les uns ni par les autres. En conséquence, pra­ti­quer le « défai­tisme révolu­tion­naire » s’avère sans objet ; et se réfugier dans un refus de l’unité natio­nale comme si c’était l’objet du problème et par ailleurs comme si cela pou­vait avoir un quel­conque effet pra­ti­que, relève du slogan qui devient gran­di­lo­quent et même ridi­cule quand il nous promet, dans le cas contraire, une mort pro­grammée (le catas­tro­phisme encore et tou­jours).

Troisièmement, il est marqué par sa confu­sion entre capi­tal et capi­ta­lisme

Pour l’auteur tout est capi­ta­liste et donc les États et même le « proto-État » Daech4 sont des États capi­ta­lis­tes. Il s’ensuit, entre autres, qu’aucune ana­lyse fine des par­ti­cu­la­rités de Daech ou d’Al-Qaïda n’est pos­si­ble puis­que le tract néglige complètement le fait que ces orga­ni­sa­tions prospèrent sur le tri­ba­lisme et non pas sur le capi­ta­lisme (ça n’empêche certes pas la valeur de cir­cu­ler) et qui plus est sur un tri­ba­lisme reli­gieux, le tri­ba­lisme sun­nite en conflit ouvert avec un chiisme plus cen­tra­lisé et ins­ti­tu­tion­na­lisé sur le modèle ira­nien. Le même phénomène se retrouve en Libye où la mort de Kadhafi a libéré la lutte cla­ni­que. Cet écla­te­ment des guérillas peut même être l’objet d’une vérita­ble stratégie comme celle des « fran­chi­ses » d’Al-Qaïda, réplique mili­taire des fran­chisés com­mer­ciaux occi­den­taux. Cette orga­ni­sa­tion à l’hori­zon­tale se rap­pro­chant aussi de cer­tai­nes orga­ni­sa­tions mafieu­ses comme à Naples, ce qui rend « la traque » plus dif­fi­cile.

Si elle revêt par­fois des formes anti-capi­ta­lis­tes ou anti-impéria­lis­tes, cette guerre de guérilla est avant tout appuyée sur trois axes, le pre­mier reli­gieux qui oppose révélation à raison est très éloigné des formes reli­gieu­ses de l’islam intégré des pays occi­den­taux, le second fami­lial et patriar­cal en concor­dance plus étroite avec les piliers de l’Islam et enfin le troisième de type mafieux repo­sant sur l’acca­pa­re­ment de la rente, le pillage et le com­merce illégal y com­pris l’escla­vage. Il est donc inap­pro­prié de trai­ter de capi­ta­lis­tes des orga­ni­sa­tions comme Daech et Al-Qaïda alors que leur orga­ni­sa­tion et leurs pers­pec­ti­ves sont toutes autres. Il est aussi erroné de les trai­ter de fas­cis­tes comme le font sou­vent les liber­tai­res et les gau­chis­tes parce que le fas­cisme est un sous-pro­duit du socia­lisme et du natio­na­lisme alors que ces orga­ni­sa­tions n’ont jus­te­ment pas de visées natio­na­les ; elles sont même direc­te­ment mon­dia­les et s’adres­sent à une com­mu­nauté des croyants poten­tiel­le­ment sans limi­tes. Ce sont donc bien ces orga­ni­sa­tions et pas celles de la gauche radi­cale qui ont dépassé en pra­ti­que le cadre de référence de la nation même si ce n’est pas dans la pers­pec­tive de la com­mu­nauté humaine, mais dans celle aliénée de la com­mu­nauté reli­gieuse. C’est par­ti­culièrement vrai pour Al-Qaïda et si Daech présente au départ une option plus ter­ri­to­ria­lisée avec le projet de Califat5, il semble que son orien­ta­tion récente rejoi­gne celle de l’orga­ni­sa­tion concur­rente. Au rebours de ce que prétend le tract, on peut même dire que ces orga­ni­sa­tions sont le fruit de la défaite des pou­voirs natio­naux-socia­lis­tes nassériens, baa­sis­tes et kadha­fis­tes dans la région.

Quatrièmement, sa pers­pec­tive est d’ori­gine his­to­ri­que décaden­tiste (mais dra­peau dans la poche en quel­que sorte).

Une phrase en est emblémati­que : « la guerre rode par­tout sur l’ensem­ble de cette planète vivant une vérita­ble agonie ». À la limite, on peut dire que les dji­ha­dis­tes sont plus clair­voyants qui s’atta­quent au capi­ta­lisme et par­ti­culièrement à une société capi­ta­liste pour­voyeuse de plai­sirs et fonc­tion­nant sur un modèle hédoniste adopté par toutes les cou­ches de la popu­la­tion y com­pris les plus défavo­risées. En effet, les lieux choi­sis ne tien­nent pas du hasard. Les lieux de diver­tis­se­ment spor­tifs, musi­caux, bars ou res­tau­rants à la mode ont été taxés de lieux « d’abo­mi­na­tions et de per­ver­sion » par le com­mu­niqué de reven­di­ca­tion des atten­tats par l’EI du 14/11/2015. La crise avec un grand C n’est donc pas encore là quoiqu’en pense ou sou­haite le tract. Les dif­fi­cultés actuel­les à repro­duire les rap­ports sociaux dans leur ensem­ble, n’empêchent pas la pour­suite d’une dyna­mi­que de capi­ta­li­sa­tion dont l’un des axes est cons­titué par le consumérisme, festif de préférence.

C’est mal­heu­reu­se­ment une tra­di­tion, dans l’ultra-gauche, que de réacti­ver cette ten­dance décaden­tiste qui voit du mortifère et de la misère par­tout, mais aujourd’hui cela s’effec­tue sous une forme radi­ca­lisée catas­tro­phiste bien rendue par la phrase : « ces atten­tats dont ceux de Paris ne sont qu’un hors d’œuvre ». Qui écrit cela frôle le cynisme et sur­tout pra­ti­que la poli­ti­que du pire parce qu’il n’a pas de solu­tion de rechange. Noircir le tableau est le signe d’une désespérance du cou­rant com­mu­niste radi­cal.

Cinquièmement, le spec­tre du prolétariat rem­place la lutte des clas­ses

Tout d’abord la classe ouvrière est définie comme la classe « anti­na­tio­nale par défini­tion ». On se demande bien qui a pu établir cette défini­tion. Le Larousse ? Non. Marx ? Oui, mais avec plu­sieurs bémols. Tout d’abord Marx n’est qu’un théori­cien-mili­tant à l’épreuve de la pra­ti­que et on connaît aujourd’hui la pra­ti­que qui a mis à mal ce qui devait être l’inter­na­tio­na­lisme prolétarien resté tou­jours très mino­ri­taire au sein de la classe ouvrière. Ensuite la phrase du Manifeste adorée comme une Bible pour croyant est une phrase tronquée dont le contenu com­plet est moins clair ou uni­vo­que. Je cite : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ôter ce qu’ils n’ont pas… Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pou­voir poli­ti­que, s’ériger en classe diri­geante de la nation, deve­nir lui-même la nation [c’est nous qui sou­li­gnons], il est encore par là natio­nal ; mais ce n’est pas au sens bour­geois du mot6 ». Certes, Marx est encore à l’époque, imprégné de démocra­tisme révolu­tion­naire (deuxième partie de la cita­tion) et sa pers­pec­tive com­mu­niste reste loin­taine même si elle est affirmée en tête de cita­tion. C’est bien pour cela qu’il ne s’avance pas trop sur le caractère « anti­na­tio­nal » du prolétariat. Il se lais­sera même par­fois aller à un cer­tain pan­ger­ma­nisme comme, par exem­ple, dans son oppo­si­tion au sla­visme de Bakounine ou dans ses prises de posi­tion au début de la guerre franco-alle­mande avant de com­pren­dre l’impor­tance de la Commune de Paris. En tout cas, s’il cède par­fois à un essen­tia­lisme du prolétariat parce qu’il le pense déposi­taire final de l’uni­ver­sa­lisme bour­geois (c’est sa posi­tion dans les œuvres de jeu­nesse7), il sait aussi com­bien la classe ouvrière est une classe déterminée par ses condi­tions (c’est sa posi­tion à partir des Grundrisse). Alors pour­quoi repren­dre cela dans un tract répon­dant à un événement actuel ? La situa­tion serait-elle plus favo­ra­ble à l’expres­sion de ce côté uni­ver­sel qu’au côté par­ti­cu­la­riste ? On aime­rait bien mais on en doute. Le tract lui-même en doute quand il espère « le réveil du prolétariat inter­na­tio­nal » sans se poser la ques­tion du pour­quoi de son grand som­meil et sans se deman­der com­ment les tirs de kalach­ni­kovs au Bataclan son­ne­raient ce réveil.

Ce qui est patent, mais bien évidem­ment dur à reconnaître pour les cou­rants com­mu­nis­tes radi­caux, c’est que ce genre d’événements nous met tout sim­ple­ment hors-jeu et on peut dire celui de novem­bre bien plus encore que ceux de jan­vier. Dans cette situa­tion que nous subis­sons au plus haut point, toute posi­tion « pro­gram­ma­ti­que », sous condi­tion même qu’elle puisse être fondée en prin­cipe, s’avère arti­fi­cielle et velléitaire. Pour éviter qu’elle appa­raisse trop décalée il faut alors se replier sur une posi­tion du type de celle prise par Erri de Luca8.

Cette inter­ven­tion d’Erri de Luca est en effet cohérente avec son actuelle posi­tion démocrate et « antifa ». Il pro­pose l’orga­ni­sa­tion d’une défense citoyenne sur le modèle de ce qui se fai­sait dans les quar­tiers de l’Italie des années 1970 pour neu­tra­li­ser les fas­cis­tes, même s’il s’agit cette fois de neu­tra­li­ser les ter­ro­ris­tes et ainsi d’éviter ce qu’il nomme un risque de « mili­ta­ri­sa­tion » exces­sive de l’État et donc sa droi­ti­sa­tion extrême. Les dis­po­si­tifs stratégiques imaginés par l’ancien diri­geant du ser­vice d’ordre de Lotta conti­nua refont sur­face mais conver­tis pour un usage citoyen dans l’État de Droit de façon à nous sauver de l’État d’excep­tion expérimenté un temps par l’État ita­lien au cours des « années de plomb9 ». Sans par­ta­ger ce propos, le réduire à un appel à la délation auprès de la police, comme le font déjà cer­tains, est un réflexe révolu­tio­na­riste qui pense que la dénon­cia­tion est bien supérieure à la délation mais sans rien pro­po­ser d’autre qu’un mot d’ordre abs­trait qui présup­pose une guerre (de classe ?) entre deux enne­mis, d’une part un État-poli­cier et d’autre part des « révolu­tion­nai­res » qui le com­bat­tent. Où trou­ve­rait-on un collégien, même intoxiqué par le NPA, pour croire à cette fic­tion ?

 

Pour conclure et répondre indi­rec­te­ment à une inter­ven­tion d’un cama­rade à propos de Jaurès et du patrio­tisme, nous joi­gnons ci-des­sous des extraits d’une lettre adressée à quel­ques cama­ra­des dans le cadre des dis­cus­sions préparant notre texte10 sur les événements de jan­vier.

La phrase de Renan (« L’oubli, et je dirai même l’erreur his­to­ri­que, sont un fac­teur essen­tiel de la création de la nation ») date d’une conférence de 1882 et ton énoncé n’est d’ailleurs pas com­plet. Il convient pour­tant de lire toute la phrase puis­que Renan ajoute à l’oubli, l’erreur his­to­ri­que (c’est-à-dire fina­le­ment la nécessité d’une réécri­ture qui fasse une « his­toire »). Une cita­tion donc très Troisième Républi­que et une défini­tion fort éloignée de celle de Sieyès (« la nation c’est l’asso­cia­tion ») et autres révolu­tion­nai­res de 1789. Une défini­tion qui s’expli­que par la volonté de fonder en théorie une concep­tion de la nation qui puisse être reconnue par tous, du bour­geois jusqu’à l’ouvrier, du républi­cain jusqu’au roya­liste. Le patrio­tisme ori­gi­nel, par exem­ple de « l’armée révolu­tion­naire », se trans­for­mera alors pro­gres­si­ve­ment en reli­gion de la patrie.

Les propos a-his­to­ri­ques que profèrent les « anti-nation » de prin­cipe et par­ti­culièrement ceux venus de l’ultra-gauche ou de l’anar­chie, méconnais­sent et c’est un peu éton­nant, le fait qu’au moins jusqu’à la Commune de Paris, nation et patrie étaient des notions révolu­tion­nai­res puis inter­na­tio­na­lis­tes jusque dans la Première Internationale et que l’Église, la noblesse, les fran­ges conser­va­tri­ces de la bour­geoi­sie ne s’en reven­di­quaient pas, bien au contraire. On sait que la Révolu­tion française a com­battu « le parti de l’étran­ger », mais qu’elle a accueilli comme français tous les volon­tai­res étran­gers dans ses légions, ancêtres des bri­ga­des inter­na­tio­na­les de 1936, les sta­li­niens en moins.

Plutôt que de résumer ici des posi­tions his­to­ri­ques de marxis­tes sur la nation pour en mon­trer les limi­tes ou les ambiguïtés (Marx et sa cita­tion tronquée du Manifeste, Bauer et la nation comme com­mu­nauté de destin que le socia­lisme ne « dépas­sera » pas plus d’un cla­que­ment de doigts qu’il ne « dépas­sera » la reli­gion, Strasser, Pannekoek et leur déter­mi­nisme mécaniste, etc.) nous ren­voyons aux 100 premières pages du no 33-34-35 de la revue Ni patrie ni frontières d’Yves Coleman sur « Les pièges de l’iden­tité natio­nale ». On doit pou­voir le com­man­der ou le lire direc­te­ment sur le site de NPNF et « mon­dia­lisme.org11 ».

 

Temps cri­ti­ques, le 19 novem­bre 2015

 

Notes

 

1 – http://matie­re­vo­lu­tion.org/IMG/pdf/-58.pdf

2 – Des sta­tis­ti­ques mon­tre­raient que les États-Unis sont inter­ve­nus en Irak et la France en Libye alors que ces deux pays ne sont pas leurs four­nis­seurs essen­tiels. Ce n’est pas pour rien que dans notre no 3 de Temps cri­ti­ques nous avons désigné la première inter­ven­tion en Irak comme étant une opération de police inter­na­tio­nale et non pas une nou­velle offen­sive de l’impéria­lisme américain. Pour plus de dévelop­pe­ments on peut se repor­ter aussi à nos deux textes : « L’unité guerre-paix dans le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal » in Anthologie de Temps cri­ti­ques, vol. III : Violences et glo­ba­li­sa­tion, p. 9-50 et « Soubresauts », ibid., p. 304-332. Ces deux textes sont dis­po­ni­bles sur notre site.

3 – D’où au niveau théorique, le retour en grâce des théories de Carl Schmitt sur l’état d’excep­tion per­ma­nent et leur mise en pra­ti­que par exem­ple dans le Patriot act de 2001 et peut être dans les pro­jets de réforme cons­ti­tu­tion­nelle du gou­ver­ne­ment français en cette fin 2015.

4 – Cf. L’arti­cle de J. Guigou : « Al-Qaïda, un proto-État ? Confusions et méprises », Anthologie des textes de Temps cri­ti­ques, vol. III, p. 332-336. Texte dis­po­ni­ble ici :

5 – Projet de Califat qui n’a pas de limi­tes ter­ri­to­ria­les puisqu’il existe par­tout où un groupe se récla­mant de lui mène ses acti­vités à visée des­po­ti­que (Sinaï, Libye, Nigeria, etc.)

6 – Karl Marx, Manifeste du Parti Communiste, Bourgois, 10/18, p. 43.

7 – C’est dans L’Idéologie alle­mande que Marx reprend, de Hegel, le concept de classe uni­ver­selle en essayant de dépasser l’anti­no­mie entre le fait qu’une classe est forcément une par­ti­cu­la­ri­sa­tion de la tota­lité, mais qu’en même temps cette classe n’a pas d’intérêt par­ti­cu­lier à faire valoir, d’où sa dimen­sion uni­ver­selle et dirions-nous, sa pers­pec­tive de révolu­tion à titre humain.

8 – cf. « Il faut lancer l’alerte au niveau zéro de la société » : www.libe­ra­tion.fr/france/2015/11/15/erri-de-luca-il-faut-lancer-l-alerte-au-niveau-zero-de-la-societe_1413478.

9 – Sur cette expérience de l’État d’urgence ita­lien des années 1970-1980, on peut se repor­ter au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolu­tion et l’État, Dagorno, 2000.

10 – http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle328

11 – http://www.mon­dia­lisme.org/spip.php?rubri­que117