Annexe au livre « Mai 1968 et le Mai rampant italien »

Méthode rétrologique et théories du complot

juin 2018, Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn



Rétro­lo­gie : (de l’ita­lien : die­tro­lo­gia, de dietro, de derrière). Discipline qui prétend prédire le passé en cher­chant la chose derrière les choses. Elle se nour­rit des théories du com­plot.

 

Ce qui est éton­nant, c’est que les théories du com­plot s’ori­gi­nent tra­di­tion­nel­le­ment à l’extrême droite ou dans les cer­cles du Pouvoir (le juge Calogero), or ici, pour l’Italie, si Calogero a allumé la mèche, c’est plutôt à gauche (juges pro­ches du PCI), à l’extrême gauche (situa­tion­nis­tes) et parmi dis­sociés et repen­tis (Franceschini) qu’elles vont se dévelop­per.

La filiation mouvement autonome/lutte armée et le théorème de Calogero

Pour Oreste Scalzone, ancien leader de PotOp puis des Comités com­mu­nis­tes en 1977 jusqu’à son arres­ta­tion avec d’autres lea­ders de l’Autonomie ouvrière, une concep­tion policière de l’his­toire était à l’œuvre dans les cer­cles du pou­voir. Et cela était pimenté par la propre paranoïa du juge Calogero, convaincu qu’il exis­tait un centre unique qui aurait dirigé l’ensem­ble des cou­rants et des formes de la sub­ver­sion sociale, à savoir tout d’abord, l’Autonomie ouvrière agis­sant essen­tiel­le­ment à décou­vert, ensuite les grou­pes infor­mels du ter­ro­risme diffus et pour finir, les for­ma­tions armées orga­nisées comme les BR et PL. Mais Calogero s’appuyait quand même sur une hypothèse solide — niée pour­tant par Negri — qui était l’imbri­ca­tion réelle des mili­tants de la lutte armée dans l’expérience de masse. D’ailleurs et malgré la répres­sion, le renou­vel­le­ment des mili­tants des grou­pes de lutte armée se fit jusqu’au tout début des années quatre-vingt renforçant par là l’idée de Calogero d’une unité d’ensem­ble malgré la diver­sité des formes. Unité pro­duite par le contexte social de vio­lence dif­fuse en l’Italie qui dépas­sait lar­ge­ment le conflit de clas­ses (cf. l’action des différentes mafias et le mélange des genres entre lutte contre la mafia et lutte contre les grou­pes armés avec l’uti­li­sa­tion de la loi sur les repen­tis et du même Général Dalla Chiesa), mais qui trou­vait là un point d’appli­ca­tion par­ti­cu­lier et une généalogie idéolo­gi­que qui fai­saient que le mou­ve­ment avait balisé un ima­gi­naire de vio­lence.

Calogero s’appuyait aussi sur une stratégie du général Dalla Chiesa, selon laquelle on ne pou­vait pas atta­quer tout le mou­ve­ment, car alors il aurait fallu remon­ter jusqu’au Mouvement ouvrier lui-même, mais qu’il fal­lait viser la charnière entre mou­ve­ment et grou­pes armés, celle formée par l’Autonomie ouvrière. Dit autre­ment, « Il fal­lait vider l’aqua­rium pour attra­per le pois­son1 » et pour le faire, il fal­lait piétiner tous les prin­ci­pes de l’État de droit et frap­per à la charnière entre la légalité et l’illégalité, tous les acti­vis­tes. Il s’agis­sait, à partir de la répres­sion des for­ma­tions armées, de délégiti­mer toute émer­gence auto­nome anta­go­ni­que et de réaliser ainsi une nor­ma­li­sa­tion préven­tive.

Cette manœuvre a été appuyée par le PCI pour qui la nécessité de sauver l’État démocra­ti­que fait force de loi et par une presse una­ni­miste. Scalzone tente de l’expli­quer : « J’ai écrit récem­ment une lettre ouverte à Scalfari, le direc­teur de La Repubblica, dans laquelle je disais : j’accuse les hommes de la gauche et de l’extrême gauche extra-par­le­men­taire d’avoir favo­risé la montée de l’idéologie de la lutte armée, parce qu’ils n’ont jamais accepté de voir et de décrire le phénomène pour ce qu’il était. Ils auraient pu le trai­ter en dévia­tion, le cri­ti­quer dure­ment, mais ils refu­saient d’admet­tre ce qui était évident aux yeux de tout le monde, que la lutte armée nais­sait d’un mou­ve­ment social, dans une situa­tion de double pou­voir, qu’elle était aussi l’abou­tis­se­ment d’une généalogie idéolo­gi­que qui avait son ori­gine dans la tra­di­tion du mou­ve­ment, anar­chiste, bol­che­vi­que, etc. Alors, dans la ter­reur d’être impliqués dans cette généalogie, la gauche et les gau­chis­tes clas­si­ques ont eu une atti­tude que les psy­cha­na­lys­tes appel­lent le refou­le­ment du deuil. Pendant toutes les années soixante-dix, et dès le début, alors qu’il n’y avait pas encore de morts, quand il y avait seu­le­ment des voi­tu­res brûlées, des séques­tra­tions d’un quart d’heure, un syn­di­ca­liste facho enchaîné aux grilles de la Fiat, etc., ils n’ont jamais parlé du phénomène pour ce qu’il était. C’est sur­tout frap­pant de la part des com­mu­nis­tes, qui savaient à quoi s’en tenir. Les gau­chis­tes clas­si­ques, on peut dire qu’ils étaient bêtes, qu’ils croyaient vrai­ment aux pistes noires, etc. En tout cas, tous ces gens-là ont tou­jours dit que les actes de vio­lence étaient des pro­vo­ca­tions qui venaient d’ailleurs. Cela a empêché la reconnais­sance du phénomène et alors il n’y avait plus la pos­si­bi­lité d’enga­ger une bataille cultu­relle et théorique contre cette dévia­tion.

À part à Potere Operaio, il n’y a pas eu une ligne de cri­ti­que marxiste de l’idéologie de la lutte armée et du ter­ro­risme. […] Ils ont voulu oublier que Lénine avait été en 1906 un ter­ro­riste, qu’il y avait eu un ter­ro­risme anar­chiste. […] Ils ont scan­da­lisé des jeunes mili­tants qui venaient de l’extrême gauche, de Lotta Continua, de la Jeunesse com­mu­niste, des Comités de base des écoles, et qui voyaient qu’ils étaient décrits comme des pro­vo­ca­teurs. Donc que pou­vaient-ils penser de la légiti­mité, de l’intel­li­gence des ana­ly­ses de cette gauche ? Elle a eu l’énorme res­pon­sa­bi­lité d’avoir, à la limite, poussé des gens vers la lutte armée. À quoi il faut ajou­ter l’énorme res­pon­sa­bi­lité intel­lec­tuelle de Berlinguer, avec son ana­lyse sur le coup d’État au Chili qui a été l’occa­sion de lancer la for­mule du com­pro­mis his­to­ri­que. Son ana­lyse était : dans le monde, Yalta domine, il y a un régime de sou­ve­rai­neté limitée à l’Est et à l’Ouest et il jugeait donc l’alter­nance démocra­ti­que impos­si­ble. Il disait : “si on gagne avec 51 % de voix, on ne peut pas faire l’alter­na­tive, on ne peut pas gou­ver­ner, il faut former une grande coa­li­tion avec la Démocra­tie chrétienne, comme garan­tie, face au système occi­den­tal et aux Américains, de la légiti­mité de notre par­ti­ci­pa­tion au pou­voir”.

C’était le com­pro­mis his­to­ri­que. Quand tu dis à une génération entière très mili­tante, complètement émue par le coup d’État de Pinochet au Chili, qu’ici aussi il y a une sou­ve­rai­neté limitée et que le réfor­misme n’est pas crédible, c’est très normal que dans cette génération, on s’iden­ti­fie au MIR, on dise : Jamais plus sans fusil, il faut s’armer2 ».

Les théories du complot 

Parce que la société ita­lienne, plus que d’autres à l’époque, s’est révélée être celle du men­songe d’État, des atten­tats-mas­sa­cres, de la « stratégie de la ten­sion », du réseau Gladio3 et de l’État d’excep­tion per­ma­nent, des idéolo­gies sim­pli­fi­ca­tri­ces se sont développées, qui toutes ont pour point commun le fait de nier la réalité de la vio­lence interne des rap­ports et conflits sociaux dans la Pénin­sule, pour en faire le résultat externe d’une situa­tion géopo­li­ti­que par­ti­culière trans­for­mant le pays en jouet de la guerre froide plutôt qu’en « labo­ra­toire social ». Et ce pro­ces­sus fut initié par les forces de gauche, à la fois pour répondre aux atta­ques dont elles étaient l’objet, par exem­ple les anar­chis­tes Pinelli et Valpreda furent accusés d’être les auteurs des bombes de Piazza Fontana à Milan en 1969, mais aussi afin d’accréditer une vision angélique de leurs pro­pres acti­vités de peur d’être impliquées rétros­pec­ti­ve­ment dans une généalogie du ter­ro­risme.

Cette peur est le pro­duit d’une incrédulité vis-à-vis de ce qui s’est passé dans ces années là, d’une inca­pa­cité à com­pren­dre, puis à accep­ter, la pro­fon­deur et la radi­ca­lité du mou­ve­ment de révolte de l’époque. À partir d’un cer­tain moment, chaque nou­velle arres­ta­tion ou décès les armes à la main d’un par­ti­san de la lutte armée entraîna une décep­tion pour la gauche quand elle décou­vrit que cette lutte armée était une his­toire d’ouvriers, de chômeurs, de précaires, d’arti­sans, de tech­ni­ciens, de mem­bres des Comités uni­tai­res de base, de syn­di­ca­lis­tes et de délégués syn­di­caux4. Il leur fallut alors trou­ver une expli­ca­tion ration­nelle à cette irra­tio­na­lité de l’entre­prise sub­ver­sive.

Comme le rele­vait Joseph Gabel dans La fausse cons­cience, Minuit, 1962, p. 95, la concep­tion policière de l’his­toire cons­ti­tue un exem­ple de pensée non dia­lec­ti­que et une forme extrême de l’aliénation poli­ti­que. C’est le fruit d’une « déchéance de tem­po­ra­li­sa­tion » qui rend l’événement incompréhen­si­ble parce qu’il semble sur­pren­dre l’his­toire avec un grand H en ne répon­dant pas ou en se révélant en oppo­si­tion avec la logi­que des enchaînements de causes à effets. Un événement alors, qui ne peut plus être qu’un pro­duit de l’extérieur, de l’étran­ger, en pro­ve­nance des juifs ou des francs-maçons ou alors des ser­vi­ces secrets. L’auto­no­mie de l’événement sera d’autant plus niée qu’il apparaît comme un événement contraire au dévelop­pe­ment his­to­ri­que attendu, ce que la gauche ita­lienne ins­ti­tu­tion­nelle et syn­di­cale par exem­ple, dans sa grande majo­rité, res­sen­tira au plus pro­fond d’elle-même, avec l’enlèvement puis l’assas­si­nat d’Aldo Moro, au moment où elle sem­blait tou­cher au but avec le projet de com­pro­mis his­to­ri­que entre DC et PCI.

Cette incrédulité tou­chera aussi les magis­trats. Ainsi, Barbara Balzerani (nom de guerre Sara), mili­tante des BR des années soixante-dix puis membre de la direc­tion stratégique dans les années quatre-vingt et orga­ni­sa­trice de l’enlèvement du Général Dozier, raconte un de ses inter­ro­ga­toi­res : « En effet, il était convaincu que tout n’avait pas été vrai­ment éclairci car, par exem­ple, il considérait impos­si­ble que le 16 mars (jour de l’enlèvement de Moro), les BR aient pu me confier une tâche mili­taire trop impor­tante pour être laissée dans les mains, peu sûres, d’une femme. Donc, il devait sûrement y avoir quelqu’un d’autre, bien évidem­ment un homme, qui rece­lait dans son iden­tité cachée la réponse au mystère qu’il y avait derrière. Son incrédulité était telle qu’il n’éprou­vait aucun embar­ras à me le raconter jus­te­ment à moi. Amusant ! Comment lui expli­quer que, s’il s’enga­geait dans cette voie, il ris­quait de ne pas com­pren­dre quoi que ce soit ? Comment l’aver­tir que, s’il avait croisé un jour une femme armée, il aurait mieux valu pour lui ne pas croire qu’il en aurait réchappé ».

Plusieurs étapes jalon­nent ce pro­ces­sus com­plo­tiste.

Première étape : la mort de Feltrinelli à Segrate en mars 1972 suivie de celle du commissaire Calabresi en mai de la même année.

L’idée qu’une grande figure de l’intel­li­gent­sia de gauche comme Feltrinelli, puisse avoir été tentée par le pas­sage à la lutte armée anti­fas­ciste est pro­pre­ment incroya­ble et son milieu opta pour un mau­vais coup de la CIA. Ce fut le début d’un décro­chage entre le res­senti pro­fond du mou­ve­ment et la réaction des démocra­tes avec la nais­sance d’une paranoïa vis-à-vis de « l’ennemi intérieur ». Dans un pre­mier temps, les démocra­tes interprétèrent la mort de Feltrinelli comme le résultat de la stratégie de la ten­sion, comme un homi­cide d’État, une pro­vo­ca­tion. Ce fut PotOp qui le pre­mier révéla l’exis­tence des GAP et du com­man­dante Osvaldo. Le groupe parla alors d’un « acci­dent du tra­vail5 ».

PotOp et LC furent accusés par les autres grou­pes extra-par­le­men­tai­res de faire une ana­lyse folle de la situa­tion ita­lienne qui les ame­nait à trai­ter de com­pa­gnons des grou­pes comme les GAP ou les BR. C’est aussi à partir de là que des légendes vont être brodées autour de la figure du célèbre éditeur en fai­sant res­sor­tir ses liens inter­na­tio­naux. Deux ver­sions vont s’oppo­ser peu à peu ; d’un côté, celle qui parle de ses rap­ports avec les Tupamaros et autres révolu­tion­nai­res sud-américains dans l’opti­que d’une guérilla urbaine à mener en Europe en liai­son avec les anciens par­ti­sans com­mu­nis­tes n’ayant jamais désarmé, au moins en idée comme Pietro Secchia6 et de l’autre, celle qui insiste sur ses liens avec les pays du bloc soviétique et par­ti­culièrement avec la Tchécoslo­va­quie alors que rien ne sera vrai­ment prouvé sur ces fameux voya­ges à Prague7. Tout ce halo de mystère a entre­tenu un temps l’idée que Feltrinelli avait été assas­siné à la suite d’obs­curs com­plots. Ce fut par exem­ple la première posi­tion de Curcio et des BR sur la mort de Feltrinelli8. Ils l’aban­donnèrent après avoir mené leur propre enquête appro­fon­die. Pourtant aujourd’hui Franceschini, dans son livre (op. cit.) revient à la première ver­sion.

Ce fut aussi, il faut le reconnaître, la posi­tion de Feltrinelli lui-même de prêter l’oreille aux théories com­plo­tis­tes. Ainsi, son ana­lyse immédiate de l’atten­tat de la Piazza Fontana, était qu’il s’agis­sait d’un nouvel incen­die du Reichstag. Le plan de ce com­plot, l’objec­tif intermédiaire, aurait été d’offrir une série de prétextes pour que les forces de répres­sion de l’appa­reil d’État ita­lien déclen­chent une vio­lente atta­que en Italie, afin de créer un climat poli­ti­que qui jus­ti­fie une invo­lu­tion réaction­naire et un vio­lent étouf­fe­ment des reven­di­ca­tions et des luttes ouvrières et pay­san­nes9.

Quant à l’assas­si­nat de Calabresi, l’exem­pla­rité de l’acte, pour les grou­pes gau­chis­tes, ne dura que le temps du Mouvement des années soixante-dix. Les mêmes qui appelèrent alors à venger Pinelli (le jour­nal Lotta Continua par­ti­culièrement) nient aujourd’hui par la bouche de leurs anciens diri­geants, toute par­ti­ci­pa­tion à cette action et toute idée qui aurait pu les faire penser à la com­met­tre. Dans les deux cas, on assiste au refou­le­ment des pra­ti­ques illégales et vio­len­tes de peur d’être impliqués dans une « généalogie du ter­ro­risme » y com­pris, donc, quand il ne s’agit pas sim­ple­ment, par là, de sauver sa peau. Nous y revien­drons.

Un exem­ple sai­sis­sant de mémoire rétroac­tive et non pas rétros­pec­tive comme dirait Scalzone. Persichetti et Scalzone, in La révolu­tion et l’État, op. cit., p. 116 men­tion­nent, dans la même veine, le délire autour de l’assas­si­nat de Pasolini dans lequel on fit passer un jeune pros­titué homo­sexuel pour une bande de fas­cis­tes. Où on peut se rendre compte que « l’angélisme » de la gauche peut pren­dre une exten­sion infi­nie à partir du moment où la cri­ti­que sociale et poli­ti­que s’aban­donne au dis­cours moral de la vic­ti­mi­sa­tion.

Seconde étape : l’analyse de Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti sur le terrorisme10

La posi­tion de cer­tains mem­bres de l’Internationale Situationniste n’a pas tou­jours été péremp­toire sur ce point. Ainsi, dans le numéro 12 de la revue, on peut lire une cri­ti­que assez mesurée : « À exa­mi­ner la chose du point de vue de la stratégie des luttes socia­les, on doit dire d’abord qu’il ne faut jamais jouer avec le ter­ro­risme. De plus, même un ter­ro­risme sérieux n’a jamais eu his­to­ri­que­ment d’effi­ca­cité que là où toute autre forme d’acti­vité révolu­tion­naire était rendue impos­si­ble par une répres­sion complète ; et donc quand une nota­ble frac­tion de la popu­la­tion était amenée à pren­dre parti pour les ter­ro­ris­tes ».

Elle va se faire beau­coup plus ferme et dure avec le mani­feste Le Reichstag brûle qui com­mence par une ana­lyse des “mas­sa­cres d’État” : « Devant la montée du mou­ve­ment révolu­tion­naire, malgré l’action métho­di­que de récupération des syn­di­cats et des bureau­cra­tes de la vieille et de la nou­velle gauche, le pou­voir se voit contraint… de jouer cette fois-ci la fausse carte du ter­ro­risme… La bour­geoi­sie ita­lienne de 1969… n’a plus besoin des erreurs des vieux anar­chis­tes pour trou­ver un prétexte à la réali­sa­tion poli­ti­que de sa réalité tota­li­taire, mais elle cher­che à se fabri­quer toute seule un tel prétexte, en coinçant les nou­veaux anar­chis­tes dans une machi­na­tion policière… La bombe de Milan a explosé contre le prolétariat. Destinée à frap­per les catégories les moins radi­ca­lisées pour les allier au pou­voir, et à battre le rappel de la bour­geoi­sie… : ce n’est pas un hasard s’il y a eu un mas­sa­cre chez les agri­culteurs (Banque Nationale de l’Agriculture) et seu­le­ment de la peur chez les bour­geois (la bombe non explosée de la Banque Commerciale). Les résul­tats, directs et indi­rects, des atten­tats, sont leur fina­lité… Mais la bour­geoi­sie ita­lienne est la plus misérable d’Europe. Incapable aujourd’hui de réaliser sa propre ter­reur active sur le prolétariat, il ne lui reste plus qu’à tenter de com­mu­ni­quer à la majo­rité de la popu­la­tion sa propre ter­reur pas­sive, la peur du prolétariat. Impuissante et mala­droite dans la ten­ta­tive d’arrêter de cette manière le mou­ve­ment révolu­tion­naire et de se créer en temps une force qu’elle ne possède pas, elle risque de perdre d’un seul coup ces deux pos­si­bi­lités. C’est ainsi que les fac­tions les plus avancées du pou­voir (inter­nes ou parallèles) ont dû se trom­per. L’excès de fai­blesse reporte la bour­geoi­sie ita­lienne sur le ter­rain de l’excès poli­cier : elle com­prend que sa seule pos­si­bi­lité de sortir d’une agonie sans fin passe par le risque de la fin immédiate de son agonie. C’est ainsi que le pou­voir doit dès le début brûler la dernière carte poli­ti­que avant la guerre civile où un coup d’État dont il est inca­pa­ble, la double carte du faux “péril anar­chiste” (pour la droite) et du faux “péril fas­ciste” (pour la gauche) dans le but de mas­quer et de rendre pos­si­ble son offen­sive contre le vérita­ble danger : le prolétariat. De plus l’acte par lequel la bour­geoi­sie tente aujourd’hui de conju­guer la guerre civile est en réalité son pre­mier acte de guerre civile… Il ne s’agit donc plus pour le prolétariat de l’éviter ou de la com­men­cer, mais de la vain­cre… Celui-ci a désor­mais com­mencé à com­pren­dre que ce n’est pas par la vio­lence par­tielle qu’il peut la gagner, mais par l’auto­ges­tion totale de la vio­lence révolu­tion­naire et l’arme­ment général des tra­vailleurs orga­nisés en conseils ouvriers. (Le prolétariat) sait donc désor­mais qu’il doit repous­ser défini­ti­ve­ment, avec la révolu­tion, l’idéologie de la vio­lence en même temps que la vio­lence de l’idéologie… Camarades : ne vous lais­sez pas arrêter ici… Vive le pou­voir absolu des conseils ouvriers11 » !

À lire ce texte, on peut être étonné de l’emploi cons­tant du terme de « guerre civile » plutôt que celui de « guerre sociale » alors que par ailleurs il présente l’affron­te­ment comme celui de l’État de la bour­geoi­sie ita­lienne contre le prolétariat. Malgré l’aspect péremp­toire du ton, faut-il y voir une hésita­tion sur la place des grou­pes d’extrême droite dans les mas­sa­cres ? Cette insis­tance à vou­loir a priori écarter toute pos­si­bi­lité d’inter­ven­tion fas­ciste et de coup d’État fas­ciste, alors qu’il y a eu, au moins, une ten­ta­tive réelle, avortée il est vrai, est une prémisse néces­saire à la théorie du com­plot qui sera développée plus tard. Pour en préparer la mise en place, Sanguinetti nous fait un rapide his­to­ri­que des infil­tra­tions policières au sein du mou­ve­ment révolu­tion­naire russe, comme si ces infil­tra­tions avaient empêché les révolu­tions de 1905 et 1917 ! Cet argu­ment devient encore plus impro­ba­ble puis­que, du fait de la lutte armée dif­fuse qui va se dévelop­per à partir de 1975, ce seraient des dizai­nes et des dizai­nes de grou­pes qu’il aurait alors fallu infil­trer12. La mise en place de la loi sur les repen­tis détruit d’ailleurs l’idée que les infil­tra­tions sont essen­tiel­les pour le pou­voir d’État. Le repenti n’est pas un élément infiltré, mais un élément retourné parce que les infil­tra­tions n’ont eu aucun effet nota­ble, pas plus qu’ils n’en avaient eu d’ailleurs au sein de la Mafia. Quand Sanguinetti argue d’avoir ren­contré de nom­breux ouvriers (p. 123) beau­coup plus malins que les diri­geants du mou­ve­ment extra-par­le­men­taire, qui lui ont dit que « Aldo Moro, c’est eux qui l’ont enlevé », « eux » signi­fiant l’État, il est à croire que c’est lui qui s’est fait berner par ces ouvriers qui n’ont fait ici que repro­duire ce que le PCI fai­sait subrep­ti­ce­ment passer comme ver­sion offi­cielle, dans toutes ses cel­lu­les de base pour éviter une conta­gion en direc­tion des grou­pes de lutte armée. Mais ce mes­sage ne pas­sait pas, à tel point, que syn­di­cat et parti en arrivèrent à dis­sou­dre des sec­tions syn­di­ca­les entières, comme à Magneti-Marelli plutôt que de ris­quer de se trom­per sur les vérita­bles fau­teurs de trou­bles en cons­ta­tant l’arres­ta­tion de délégués syn­di­caux pris par la police les armes à la main comme cela arriva à Baglioni.

Le juge­ment final de Sanguinetti sur la ques­tion est sans appel : le ter­ro­risme ne doit pas être jugé d’une manière abs­traite comme le fait Lotta Continua qui argu­mente et polémique autour de la ques­tion métaphy­si­que de la vio­lence, ni d’admi­rer, comme le font les auto­no­mes, la capa­cité orga­ni­sa­tive des BR, mais uni­que­ment sur la base du résultat : À qui pro­fite le crime per­met­trait de remon­ter à son auteur ! Ce cynisme stratégique de l’ana­lyse n’est à la limite envi­sa­gea­ble que pour le cas Moro. Si l’accrois­se­ment des pra­ti­ques armées immédia­te­ment après la mort de Moro a semblé donner raison à Sanguinetti sur le moment, la répres­sion qui s’abat sur l’ensem­ble du mou­ve­ment dès 1979, puis la désintégra­tion des deux prin­ci­paux grou­pes de lutte armée infir­ment plutôt sa vision. En fait, pour Sanguinetti, le ter­ro­risme ne pou­vait que se dévelop­per dans un pays à État faible parce que cet État ne pou­vait pas vrai­ment répondre par un autre moyen, plus poli­ti­que que poli­cier, au retour du prolétariat sur la scène de l’his­toire et de la révolu­tion. L’État ita­lien n’est pas l’État français. Mais cette interprétation sup­po­sait que cette offen­sive prolétarienne allait pren­dre de plus en plus d’ampleur (Mai-68 français, Mai ram­pant ita­lien, Révolu­tion por­tu­gaise 1974-75, Gdansk polo­nais, 1977 ita­lien) alors qu’inter­na­tio­na­le­ment elle était défaite par­tout et que 1977 se trou­vait du coup rele­ver de l’excep­tion. Cela néces­si­tait aussi de faire l’impasse sur le fait que la lutte armée était partie des usines où les luttes avaient été les plus nom­breu­ses et inten­ses, d’abord par délégation des actes de l’intérieur vers l’extérieur, pour des rai­sons de sécurité, puis direc­te­ment de la part d’ouvriers radi­caux qui se retrou­vaient sur des listes noires de la direc­tion ou de la police et étaient obligés de passer à la clan­des­ti­nité pour ne pas être condamnés13.

En fait, pour Sanguinetti et Debord, le mou­ve­ment ita­lien était cou­pa­ble de ne pas s’être hissé au niveau de la théorie de l’IS, au niveau de l’auto­ges­tion généralisée, et de la cri­ti­que de toutes les formes de léninisme (cf. Du ter­ro­risme et de l’État, p. 91)14. Comme le dit Scalzone avec ironie, quand le prolétariat ne suit pas les direc­ti­ves de l’avant-garde, il fau­drait pou­voir le dis­sou­dre. Mais, fina­le­ment c’est bien l’IS qui sera dis­soute, quant au prolétariat…

Dans la Préface à la quatrième édition ita­lienne de La société du spec­ta­cle, Debord avance : « C’est ainsi qu’en Italie, le S.I.M., Service des Informations Militaires, du régime fas­ciste, si fameux pour ses sabo­ta­ges et ses assas­si­nats à l’étran­ger, était devenu le S.I.D., Service des Informations de la Défense, sous le régime démocrate-chrétien. D’ailleurs, quand on a pro­grammé sur un ordi­na­teur une espèce de doc­trine-robot de la “bri­gade rouge”, lugu­bre cari­ca­ture de ce que l’on serait réputé penser et faire si l’on préconise la dis­pa­ri­tion de cet État, un lapsus de l’ordi­na­teur — tant il est vrai que ces machi­nes-là dépen­dent de l’incons­cient de ceux qui les infor­ment — a fait attri­buer au seul pseudo-concept que répète auto­ma­ti­que­ment la “bri­gade rouge”, ce sigle de S.I.M., vou­lant dire pour cette fois “Société Internationale des Multinationales”. Ce S.I.D., “baigné de sang ita­lien” a dû être récem­ment dis­sous parce que, comme l’État l’avoue post festum, c’est lui qui, depuis 1969, exécutait direc­te­ment, le plus sou­vent mais non tou­jours à la bombe, cette longue série de mas­sa­cres que l’on attri­buait, selon les sai­sons, aux anar­chis­tes, aux néo-fas­cis­tes ou aux situa­tion­nis­tes. Maintenant que la “bri­gade rouge” fait exac­te­ment le tra­vail, et pour une fois au moins avec une valeur opération­nelle très supérieure, il ne peut évidem­ment pas la com­bat­tre : puisqu’il est dis­sout. Dans un ser­vice secret digne de ce nom, la dis­so­lu­tion est secrète. On ne peut donc pas dis­tin­guer quelle pro­por­tion des effec­tifs a été admise à une hono­ra­ble retraite ; quelle autre a été affectée à la “bri­gade rouge”15 ».

Ce pas­sage cons­ti­tue, pour Paolo Persichetti et Oreste Scalzone (op. cit., p. 117), une série d’erreurs, fac­tuel­les ou de fond, assez éton­nante. Tout d’abord, Debord se trompe dans les sigles confon­dant pour le SIM, le S de Stato (L’État) et le S de Société puis le I d’impéria­liste avec le I d’International ne se ren­dant pas compte du pléonasme ainsi pro­duit entre inter­na­tio­nal et mul­ti­na­tio­nal. Ensuite que signi­fie cette expres­sion « bri­gade rouge » au sin­gu­lier plutôt que « Brigades Rouges » au plu­riel ? Doit-on la com­pren­dre comme l’expres­sion la plus concise du fait qu’il s’agis­sait d’une émana­tion de l’État ou n’est-ce qu’une figure de style ?

Nous pou­vons citer pres­que intégra­le­ment, pour la faire notre, la cri­ti­que que lui adresse Scalzone sur le fait que Debord fut fort mécontent que la théorie situa­tion­niste mette autant de temps à s’implan­ter en Italie et à influer sur un mou­ve­ment qui préférait dévelop­per ses ten­dan­ces guévaris­tes et cryp­toléninis­tes ; qu’en conséquence de quoi, Debord a « dis­sout le mou­ve­ment ita­lien pour en élire un autre »16.

Pourtant, cette vision cons­pi­ra­tion­niste de Debord et Sanguinetti va sem­bler, se confir­mer dans un pre­mier temps, avec l’enlèvement puis l’assas­si­nat d’Aldo Moro. En effet, Debord, dès le 21 avril 1978, soit un mois seu­le­ment après l’enlèvement de Moro, écrit à Sanguinetti : « La “Brigade Rouge” a fait des progrès cons­tants depuis la bombe de Milan, dans l’infla­tion des enjeux — Moro est plus que Calabresi — mais non dans ses méthodes : ils ont tou­jours su tuer effi­ca­ce­ment, et l’exploi­ta­tion des coups souf­fre encore de la mise en scène pauvre, illo­gi­que, pleine d’hésita­tions et de contra­dic­tions17 ». Et ayant écrit cela, il cher­che l’appro­ba­tion de celui qui avait été son alter ego depuis 1972, Sanguinetti. Mais celui-ci s’avère plus rétif que prévu ; dans un pre­mier temps, il prétend que l’ana­lyse de Debord cor­res­pond par­fai­te­ment à un pam­phlet ina­chevé dans lequel il donne entre autres preu­ves que « si c’était vrai­ment des gau­chis­tes à faire ce coup, alors cela signi­fie­rait que pour la première fois l’État ita­lien ne nous men­tait pas, en matière de ter­ro­risme ; mais cela étant inouï, doit être exclu et qu’en ce qui concerne les BR, fort capa­bles de tirer dans les jambes des diri­geants, voire d’en tuer un de temps à autre, elles ne peu­vent pas être capa­bles, je ne dis pas de réussir un coup pareil, mais de l’ima­gi­ner18 ». Puis il rajoute un peu plus tard : « C’est un fait hors de dis­cus­sion qu’il y a beau­coup de gau­chis­tes en Italie qui sont deve­nus ter­ro­ris­tes dans ces dernières années, et parmi eux bien de jeunes ouvriers (seu­le­ment les grou­pes connus sont une cen­taine) ; il reste à voir si un coup pareil est hors de leur portée, ou non. […]. Nos ter­ro­ris­tes ne sont pas des aigles, mais nos ser­vi­ces secrets sont inexis­tants. […]. Quant à l’effi­ca­cité de notre police et de nos cara­bi­niers, pour me servir de ton mot, “poser la ques­tion, c’est déjà y répondre”. […]. Le fait que le ter­ro­risme porte l’eau au moulin du spec­ta­cle ne prouve pas que ce soient les tenants du spec­ta­cle à le diri­ger tou­jours, ni prouve que les Brigades Rouges soient noires comme disent les sta­li­niens ; cela prouve tout d’abord que les tenants du spec­ta­cle sont encore en état d’exploi­ter ce que leur police n’arrive pas à réprimer, et prouve encore l’incons­cience et l’impuis­sance du choix ter­ro­riste, et prouve encore que le système est incom­pa­ra­ble­ment plus capa­ble d’encais­ser ces coups que de les empêcher. Je dirais que, depuis quel­que temps, en Italie comme en Allemagne, les ter­ro­ris­tes réussis­sent tech­ni­que­ment tous les coups qu’ils font. Ce qui démontre l’extrême fra­gi­lité de ces systèmes vis-à-vis de ce phénomène »19. On ne saura pas si c’est de gaîté de cœur, mais ce qu’il y a de sûr c’est que Sanguinetti n’a pu igno­rer plus long­temps la réalité pour y oppo­ser l’abs­trac­tion d’une théorie qui s’avérait inopérante pour com­pren­dre et ana­ly­ser les événements. Il ne s’agis­sait pas uni­que­ment de se foca­li­ser sur les BR puis­que la vio­lence dif­fuse allait amener la prolifération des grou­pes de lutte armée20 comme Gianfranco Faina et le groupe Azione Rivoluzionaria. Les débats entre pro et anti pas­sage à la lutte armée font rage21.

Pour clore ce dos­sier, nous cite­rons Mario Lippolis, un com­mu­niste de gauche de Gênes qui fut par­ti­culièrement influencé par les thèses de l’IS22. Voilà ce qu’il dit dans une cor­res­pon­dance avec la très intéres­sante revue post-situa­tion­niste Nouvelles de nulle part (2002) : « Vous écrivez que la thèse sur le ter­ro­risme ita­lien formulée par Debord en 1979 est aujourd’hui “générale­ment admise23”. Cela ne me paraît pas si évident, et d’ailleurs, quand bien même elle serait générale­ment admise, le texte de Bellocchio est là pour rap­pe­ler en quelle estime il faut tenir les opi­nions communément reçues durant ces vingt-cinq dernières années sur le “68” ita­lien, ses pro­lon­ge­ments et ses conséquen­ces. Il me que semble que cette thèse qu’aucun de mes amis qui ont par­ti­cipé au “68” ita­lien n’a jamais acceptée, n’est plus guère sou­te­nue aujourd’hui que par le sénateur Flamigni, ex-membre du PCI. Et pour­tant, contrai­re­ment à ce que vous affir­mez, Debord se trou­vait dès 1979 en fâcheuse com­pa­gnie sur cette ques­tion, puis­que, dès la nais­sance des BR, le PCI nia durant des années leur exis­tence, sou­te­nant précisément qu’il s’agis­sait de pro­vo­ca­teurs des ser­vi­ces secrets (ou fas­cis­tes) jetés dans l’arène par le pou­voir contre le mou­ve­ment ouvrier. Pendant long­temps, les grou­pus­cu­les de “bolchéviques res­sus­cités” qui ser­vaient de mouche du coche au parti sta­li­nien, noir­ci­rent les murs d’ins­crip­tions telles que “BR=Police”, etc. Et lorsqu’en 1978 il y eut l’enlèvement d’Aldo Moro, l’appa­reil du PCI et de la CGIL répandit dans les sec­tions la rumeur, que les mili­tants pro­pa­geaient dans les rues, les usines et les bars, selon laquelle “Moro se sont eux qui l’ont”, “Ils savent où il est”, “Moro est à l’abri dans un ministère”, “les BR n’exis­tent pas, ce sont tou­jours eux”, etc. Naturellement, la direc­tion du parti qui, aussitôt après l’enlèvement, était entrée dans l’alliance gou­ver­ne­men­tale avec Andreotti et la loge P2, se gar­dait de sou­te­nir ouver­te­ment de tels propos.

Après que les “arres­ta­tions”, les “repen­tis” ou les “dis­so­cia­tions” eurent révélé l’iden­tité de pres­que tous les mem­bres des grou­pes armés ter­ro­ris­tes et de la plu­part de leurs par­ti­sans, sans que l’on voie apparaître aucun agent de l’État (en dehors de quel­ques per­son­na­ges pit­to­res­ques de deuxième ou troisième rang24), les sta­li­niens mêmes durent admet­tre ce que les gens qui s’étaient trouvés dès l’ori­gine au cœur du mou­ve­ment avec les yeux bien ouverts savaient déjà : que le phénomène ter­ro­riste, pour l’essen­tiel, n’était pas sorti tout armé, comme Minerve, du corps de l’État, mais était le pro­duit composé de fait de jeunes (et moins jeunes) mili­tants issus du PCI, du marxisme-léninisme et de la gauche chrétienne, nos­tal­gi­ques du sta­li­nisme de combat de leurs pères25. Le cou­rant vaste et pro­fond de “68”, les avait fait émerger des sédiments de la “dupli­cité” his­to­ri­que du parti de Togliatti, ravi­vant leurs espoirs de se hisser sur les épaules d’autrui pour “pren­dre le pou­voir” ».

Et Debord modi­fia ensuite sa thèse, l’air de rien, en la nuançant considérable­ment. En 1979, il avait affirmé que la force de frappe des inter­ven­tions cen­tra­les de « la bri­gade rouge » ne pou­vait « être composée que de pro­fes­sion­nels » et que l’éven­tuelle exis­tence d’une zone périphérique de petit ter­ro­risme sincère n’était rien de plus qu’une conséquence mar­gi­nale de leur action. Dans ses com­men­tai­res de 1988, cette ver­sion était posée, à dis­tance, comme l’un des termes d’une alter­na­tive abs­traite — « cer­tains ne ver­raient dans le ter­ro­risme rien de plus que quel­ques éviden­tes mani­pu­la­tions des ser­vi­ces secrets ; d’autres esti­me­raient qu’au contraire il ne faut repro­cher aux ter­ro­ris­tes que leur manque total de sens his­to­ri­que » — pour pou­voir conclure qu’il « suffit d’infil­trer peu de gens en cer­tains points du réseau pour en faire mar­cher, et tomber, beau­coup ».

Outre l’évidente obser­va­tion que, pour infil­trer (dans la nou­velle ver­sion) « peu de gens aux points-clés, il faut qu’il y ait déjà un réseau et une entre­prise ter­ro­riste sincère » et non mar­gi­nale à infil­trer, ce réseau reste à ce jour, à ma connais­sance, une simple pétition de prin­cipe qui n’est cor­ro­borée par aucune donnée fac­tuelle (noms, bio­gra­phies, cir­cons­tan­ces), mais seu­le­ment par des rai­son­ne­ments de type déductif fondés sur des présupposés dis­cu­ta­bles.

Lorsque j’ai cri­tiqué ouver­te­ment et publi­que­ment, en son temps, cette prise de posi­tion de Debord (la seule que je ne par­ta­geais pas), je n’ai jamais parlé de « paranoïa » mais « d’intel­lec­tua­lisme », au sens phi­lo­so­phi­que du terme : atti­tude consis­tant, dans ce cas précis, à délais­ser les obser­va­tions et les induc­tions tirées de l’expérience directe pour entre­pren­dre une déduc­tion intel­lec­tuelle de la réalité à partir de rai­son­ne­ments — fondés essen­tiel­le­ment, en l’occur­rence sur le cui pro­dest (« à qui pro­fite le crime »). Le tort de Debord est par­fai­te­ment décrit par cet apho­risme de Leopardi : « C’est une grande erreur de ceux qui ont à conjec­tu­rer ou à devi­ner les résolu­tions ou les actes des autres, dans les affai­res privées comme dans les affai­res publi­ques, qu’elles soient poli­ti­ques ou mili­tai­res et que l’on dis­pose ou non d’infor­ma­tions, que de considérer avec toute sorte d’ingéniosité et de pru­dence ce qu’il est le plus utile aux gens en ques­tion de décider ou de faire, le plus appro­prié, le plus conforme à leur état et à celui des choses, le plus juste, le plus sage, et, l’ayant trouvé, que d’établir qu’ils feront ou décide­ront, ou qu’ils font et décident, précisément telle ou telle chose. Jetons un regard autour de nous sur la vie, les actions et les décisions des hommes, et nous ver­rons que pour dix qui sont bien faites, appro­priées et utiles à ceux qui les font, il y en a mille très mal faites, abso­lu­ment inap­pro­priées, complètement inu­ti­les. […]. Comment la recher­che de ce qui leur est le plus utile et le plus appro­prié pourra-t-elle donc servir de règle pour devi­ner leurs œuvres et leurs décisions ? […] ; La vérita­ble règle pour se trom­per le moins pos­si­ble et la vraie poli­ti­que, dans de tels cas, est de connaître autant qu’on le peut le caractère, les habi­tu­des et les qualités de ladite per­sonne, les appli­quer au cas dont il s’agit et, renonçant à toute sa propre pru­dence, se mettre à la place de l’autre plutôt en poète qu’en rai­son­neur, afin de conjec­tu­rer ce qu’il est sur le point de faire ou de décider… » (Zibaldone, 4058-4060, 5 avril 1824).

En France, cette polémique va per­du­rer avec l’appa­ri­tion d’un mystérieux « Comité pour l’exécution de Dimitrov » derrière lequel semble avan­cer masqué Mustapha Khayati, le prin­ci­pal auteur de la bro­chure De la misère en milieu étudiant. Dans Le châtiment des tar­tuf­fes ou grande misère du petit ter­ro­risme anti-ter­ro­risme, on peut trou­ver, du propre aveu de son signa­taire, le « délire ter­ro­riste des bom­bi­net­tes et de la reprise vio­lente » qui occu­pait son esprit et celui de ses cama­ra­des, pen­dant qu’il accu­mu­lait le matériel néces­saire à la réali­sa­tion d’un projet demeuré sans suite. « L’idée qui nous arrêta fut d’orga­ni­ser une série d’atten­tats qui, d’énig­ma­ti­ques et sur­pre­nants au départ, révéleraient peu à peu, de par leur che­mi­ne­ment géogra­phi­que et les com­mu­niqués qui les accom­pa­gne­raient, une mise en scène outrée d’une inva­sion éclaire par une armée enne­mie. Face à la déroute qui sévis­sait entre nous, nous vou­lions oppo­ser les gran­des manœuvres de la conquête. Et repren­dre Paris après une série de villes à partir de l’Alsace. Notre stratégie était de trai­ter les lieux de la vie cou­rante comme les for­tins de l’ennemi, sou­te­nant que la mitrailleuse qui est à crain­dre n’est pas tant celle des flics, mais plutôt à la fois celle des super­marchés qui dif­fu­sent trente-six mille pro­duits à la seconde, et celle qui mitraille l’autre de cou­pa­ges de paro­les et préten­tions sub­jec­ti­ves » (source : la revue Décharge publi­que no 1 et unique en pro­ve­nance de Strasbourg et rédigée par Brühloft, Kyrrchard, Slomé et Ulrich).

Jean-François Martos, un des tra­duc­teurs et éditeurs de Sanguinetti rem­pi­lera dans le délire en allant jusqu’à com­pa­rer Jean-Marc Rouillan et les trois autres mem­bres d’Action directe (AD) qui venaient d’être arrêtés, avec le groupe Honneur de la police qui venait de liqui­der Pierre Goldman ! « Si toutes les arres­ta­tions des dernières années prou­vent que la police est au cou­rant de tout, c’est sim­ple­ment qu’elle connaît forcément ce qu’elle fait elle ». (source : J.-F. Martos, Dernières révélations sur l’explo­sion de la rue Copernic, in Le canard enchaîné no 3131, 29 octo­bre 1980.) Pour cer­tains, cette fois, il en fut trop et ils réagi­rent par l’édition d’un numéro de la revue L’En-dehors : « Rouillan, affir­ment-ils, s’est peut être trompé d’amis, il ne s’est pas trompé d’ennemi. Rouillan s’est peut être trompé de tac­ti­que, il ne s’est pas trompé d’armes et s’il s’est trompé de moment, c’est sans doute qu’il ne sup­por­tait plus comme de tou­jours plus nom­breux indi­vi­dus les condi­tions faites à la vie. Mais il ne doit pas main­te­nant être le bouc-émis­saire de la révolte, le pantin spec­ta­cu­laire de l’État faus­se­ment et préten­tieu­se­ment vic­to­rieux. La guerre sociale est plus que jamais au désordre du jour » (source : ano­nyme : « Encore une vic­time de la vieille maque­relle révolu­tion­naire et son cortège d’idéolo­gies » (L’En-dehors, no 92, 1980). Dans la même veine cri­ti­que, un « incontrôlé de la colonne de fer » signe une Protestation devant les liber­tai­res du présent et du futur sur les capi­tu­la­tions de 1980 dans lequel il pointe le grand écart des posi­tions de Debord qui sou­tient tout auto­nome et lutte armée en Espagne pour dif­fa­mer toutes celles qui se pas­sent en Italie ou en France et en Allemagne. Vaneigem n’est pas épargné, lui qui avait jadis fait l’apo­lo­gie de Ravachol, Cœurde­roy et Durruti et qui, en 1972, allait jusqu’à affir­mer que « L’orga­ni­sa­tion spec­ta­cu­laire incite plus impérati­ve­ment à la vio­lence que les ter­ro­ris­tes du passé » (in « Terrorisme ou révolu­tion », préface à Cœurde­roy, Pour la révolu­tion, Champ Libre, 1972). Idée qu’il appli­que avec cohérence à son apprécia­tion de la Fraction armée rouge alle­mande, « Si le poids d’une telle inver­sion sociale, objec­ti­ve­ment encou­ragée par la logi­que de la mar­chan­dise, bloque le ren­ver­se­ment de pers­pec­tive, inter­dit le dépas­se­ment global, désespère jusqu’à la cons­cience révolu­tion­naire, isole et détruit les ten­ta­ti­ves d’insur­rec­tion, ne nous res­tera que le jeu de la des­truc­tion en tous sens, le plai­sir sui­ci­daire du ter­ro­risme, le tir au jugé dans un wes­tern social ou per­sonne n’a démérité de la balle qui le frappe. Tout mais pas la survie. La révolu­tion ou le ter­ro­risme » (ibidem). Bel élan pour actua­li­ser la geste surréaliste, mais qui ne va pas résister au temps et sept ans plus tard, il par­lera des « paumés du petit matin ter­ro­riste » (in Le livre des plai­sirs, Encre, 1979). Il est vrai que son orien­ta­tion de plus en plus désirante et jouis­sive s’accom­mode mal de la défaite et de la traînée mortifère que le ter­ro­risme laisse derrière lui.

 

En Italie, la dis­cus­sion va se pour­sui­vre avec deux textes de Piergiorgio Bellocchio26 sur le ter­ro­risme. Ils vont être tra­duits pour le no 4 de la revue Nouvelles de nulle part (2003). Précisons tout d’abord que dans ces deux textes, l’auteur ne montre aucune sym­pa­thie pour les mem­bres de la lutte armée et sur­tout pas pour leurs chefs. Pour lui, les BR sont des sta­li­niens gros­siers fau­tifs d’avoir lancé dans la lutte armée les précieu­ses forces de la rébel­lion. Néanmoins, alors que les médias et la magis­tra­ture s’emploient de plus en plus à recher­cher le com­ment du ter­ro­risme, ils en oublient de plus en plus de cher­cher le pour­quoi. Or se pen­cher sur le pour­quoi, c’est pour nous reve­nir à la ques­tion de la théorie du com­plot et à sa cri­ti­que à partir du moment où on ne cher­che pas à bâtir des feuille­tons, mais à partir du mou­ve­ment social de l’époque et c’est ce que fait Bellocchio quand il énonce que le ter­ro­risme est aussi refus et ten­ta­tive de dépasser la pas­si­vité.

Le pre­mier texte : « Réflexions à voix haute sur le ter­ro­risme et le pou­voir »27 (1980), fait état d’un divorce impor­tant entre l’opi­nion publi­que et le pou­voir quant au rap­port à la lutte armée du fait du pro­fond mépris qu’éprouve le peuple ita­lien par rap­port à sa classe diri­geante. Le fait est que chez nombre d’ouvriers on retrou­vait des posi­tions pro­ches de celles des présumés ter­ro­ris­tes.

En effet, quand des théori­ciens du PCI, comme Tronti, ex-opéraïste, met­tent en avant une « auto­no­mie du poli­ti­que », beau­coup d’ouvriers répon­dent par une auto­no­mie à l’égard de la poli­ti­que. Ce mépris pour la classe diri­geante est jus­tifié par l’incu­rie de ceux qui gou­ver­nent, leur cor­rup­tion et cette situa­tion gagne les indi­vi­dus dominés qui choi­sis­sent les poli­ti­ques les plus clientélistes pour défendre leurs petits intérêts ou privilèges. Dans cette mesure, en temps calme, le mépris peut coexis­ter avec la sou­mis­sion sans que cela fasse trop de vague ; De chaque côté, domi­nants comme dominés, c’est le règne de la débrouille.

Seulement, dans une période plus conflic­tuelle dans laquelle per­cent les anta­go­nis­mes, il n’en est plus de même. Il y a des indi­vi­dus, des jeunes, des prolétaires qui refu­sent tout cela et c’est ça qui importe et non de savoir qui tire les ficel­les. Ceux qui choi­sis­sent la lutte armée ne sont donc pas des « loups enragés » (Scalfari dans La Repubblica) ou des « Mongols de Gengis Khân » (Alberoni dans le Corriere della Sera), mais des indi­vi­dus qui se sont faits un juge­ment auquel ils attri­buent une valeur poli­ti­que et éthique. Dans une note de la page 76, l’auteur fait remar­quer que cette dimen­sion poli­ti­que et éthique était plus forte à l’ori­gine, où il s’agis­sait de se dis­tin­guer abso­lu­ment des moyens employés par les fas­cis­tes, où les expro­pria­tions n’étaient pas encore moyen d’auto-finan­ce­ment mais atta­que contre le système bour­geois, par oppo­si­tion à une seconde période où brouiller les pistes avec les fas­cis­tes est devenu un jeu poli­ti­que, où l’action de l’acti­viste de base ne prend son sens qu’au niveau supérieur de l’orga­ni­sa­tion, comme dans la mafia. Cette remar­que est assez juste, mais reste très extérieure à l’objet de sa cri­ti­que et plus qu’extérieure, on pour­rait dire étrangère. En effet, elle ne tient pas compte de deux choses : tout d’abord que les actions d’auto­fi­nan­ce­ment exis­tent dès l’ori­gine dans des struc­tu­res semi-clan­des­ti­nes de grou­pes comme PO et LC qui ne sont pour­tant pas des grou­pes de lutte armée ; ensuite, si on en croit beau­coup d’oppo­sants à la ligne mili­ta­riste qui l’emporte à partir de 1976, les mili­tants qui pas­sent à la lutte armée sont sou­vent les plus généreux (dixit Sofri quand il parle de ceux qui ont quitté LC pour créer Prima Linea) à quel­ques excep­tions près comme Savasta.

Cette dif­fi­culté apparaît dans une remar­que de Bellocchio sur le slogan « Ni avec les BR, ni avec l’État ». Il le croît juste en soi, mais insincère, hypo­crite et idéolo­gi­que, car fina­le­ment la plu­part de ceux qui jugèrent poli­ti­que­ment ou mora­le­ment les BR étaient plus insérés dans le système qu’ils ne vou­laient le faire croire. Comme le disent à peu près Persichetti et Scalzone, si les grou­pes de lutte armée cons­ti­tuaient une partie du mou­ve­ment la cri­ti­que qui pou­vait leur être faite ne pou­vait qu’être interne au mou­ve­ment et donc ne pas mettre État et BR sur le même plan, ce à quoi abou­tit fina­le­ment le slogan. C’est appa­rem­ment un argu­ment, proche de ceux de Lippolis et de nous, que quelqu’un d’aussi éloigné dans le temps des mou­ve­ments de l’époque, que Mandosio (à l’ini­tia­tive de la pour­tant intéres­sante revue Nouvelles de nulle part), ne peut pas enten­dre. Ce n’est pour­tant pas faute d’essayer puisqu’il reprend la dis­cus­sion, dans les années vingt cette fois, d’une part avec Lippolis, d’autre part avec le groupe ita­lien 415 et enfin avec le prin­ci­pal ani­ma­teur de ce groupe Gabriele Pagella28. Nous allons y reve­nir.

Bellocchio finit son arti­cle en dénonçant la cri­mi­na­li­sa­tion du Mouvement et en appelle, comme Scalzone, à l’amnis­tie.

Le second texte : « Le ter­ro­riste au goût du jour » (1981) est plus bref (p. 69-71) et ana­lyse l’inter­view d’un mili­tant BR en prison. Au-delà de l’aspect anec­do­ti­que de la « confes­sion », Bellocchio fait apparaître sa différence de démarche par rap­port à celle qui recher­che uni­que­ment le « A qui pro­fite le crime ? ». Pour lui ce qui compte, en plus de com­pren­dre le pour­quoi, ce sont les effets de la lutte armée. Mais par là, il ne se pose pas en extériorité par rap­port au mou­ve­ment et à la lutte armée et il inter­pelle les mem­bres des grou­pes de lutte armée pour qu’ils assu­ment cette part de la défaite qui ne nous lais­se­rait plus d’autre espoir que de « limi­ter le déshon­neur ». C’est-à-dire que contrai­re­ment à ceux qui se pla­cent du côté du cui pro­dest pour théoriser le com­plot, il n’y a pas de juge­ment antérieur et de prin­cipe sur les formes du mou­ve­ment quand on le juge sur ses résul­tats.

Pour le groupe 41529, le ter­ro­risme ne fait pas partie du mou­ve­ment, car « la furie bri­ga­diste » serait appa­rue après l’échec de la période 1968-1977 comme réaction à la dis­so­lu­tion du mou­ve­ment. Un mou­ve­ment qui n’aurait été battu que « par sa propre inca­pa­cité et par son imma­tu­rité ». Le ter­ro­risme n’a donc pas radi­ca­lisé la situa­tion, car c’est au contraire l’absence de radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment, d’appro­fon­dis­se­ment de ses prémisses qui a créé l’ersatz que fut la lutte armée. Sur le fond nous sommes d’accord avec cette dernière phrase sauf qu’il fau­drait rajou­ter que ce pas­sage à la lutte armée a été massif avec tout une partie de « l’auto­no­mie dif­fuse » qui va plier armes et baga­ges pour rejoin­dre les grou­pes de lutte armée et en par­ti­cu­lier les plus mou­ve­men­tis­tes d’entre eux. Mais par contre nous ne pou­vons accep­ter le décou­page tem­po­rel de 415 qui ignore le long pro­ces­sus de matu­ra­tion d’une vio­lence qui s’ancre dans des grou­pes comme PotOp et LC par l’intermédiaire de leur ser­vice d’ordre pour LC, d’une bran­che chargée des opérations spéciales pour PotOp, avant que les BR ne mènent leurs pro­pres actions.

Ce qui dis­tin­gue ces deux pre­miers grou­pes des BR ou des GAP de Feltrinelli, c’est tout d’abord qu’ils agis­sent en tant que grou­pes poli­ti­ques et non en tant que grou­pes poli­tico-mili­tai­res ; ensuite, c’est qu’ils pen­sent une vio­lence révolu­tion­naire en termes insur­rec­tion­nis­tes de masse (au congrès de PotOp de 1971) alors que les GAP, par exem­ple ou Franceschini à l’ori­gine, avec son groupe de la fédération de la jeu­nesse com­mu­niste de Reggio (FGCI) sont plutôt dans la logi­que guévariste du foco.

Pagella va compléter son argu­men­taire par une lettre per­son­nelle qui fait suite au texte de 415. Il affirme que contrai­re­ment à l’époque où Debord s’est pro­noncé sur la ques­tion, à chaud donc, nous aurions aujourd’hui, tous les éléments du puzzle qui nous per­met­traient de faire tomber les phan­tas­mes de com­plot. Ce qui parais­sait être, d’évidence, le fruit d’infil­tra­tions policières ou des ser­vi­ces secrets (par incrédulité par rap­port à ce qui s’était passé) aurait été levé par les révélations, aussi bien celles des repen­tis que celles des anciens irréduc­ti­bles. Pour Pagella ce sont donc de « vrais gau­chis­tes » qui ont obtenu de si écla­tants résul­tats… pour le système en place ! Pagella reconnaît donc l’erreur de départ des thèses de Debord et Sanguinetti, repri­ses par lui d’ailleurs, mais s’il aban­donne le cui pro­dest c’est pour mieux se ral­lier à une théorie qui juge les actions uni­que­ment du point de vue du résultat, ici la défaite du mou­ve­ment. Il fait ainsi comme si la défaite était le fait des grou­pes de lutte armée, alors qu’il préten­dait aupa­ra­vant que le dévelop­pe­ment de cette lutte armée était uni­que­ment dû aux limi­tes intrinsèques au mou­ve­ment. Il y a là une incohérence de pre­mier ordre et mal­heu­reu­se­ment une vieille antienne des grou­pes qui se préten­dent radi­caux qui est de ne jamais reconnaître fran­che­ment une erreur poli­ti­que.

Il ter­mine en fai­sant remar­quer que Debord, lui-même, est revenu sur sa thèse du com­plot30 en reconnais­sant (qu’) « un État dans la ges­tion duquel s’ins­talle dura­ble­ment un grand déficit de connais­sance his­to­ri­que ne peut plus être conduit stratégique­ment ».

Dans sa réponse, dans le même numéro, Mandosio va lui aussi nuan­cer son allégeance aux thèses d’ori­gine en reconnais­sant qu’il y a bien eu un gau­chisme armé réel, mais qu’il ne fût pas une pure création des ser­vi­ces secrets ne signi­fie pas qu’il n’ait pas été mani­pulé par ceux-ci. C’est fina­le­ment la thèse de Franceschini que nous abor­de­rons plus tard. Pour appuyer sa remar­que, Mandosio fait référence à un arti­cle du jour­nal Le Monde, signé Salvatore Aloïse, son cor­res­pon­dant à Rome, mais dont-il ne nous dit rien, pour sim­ple­ment nous mon­trer que les grou­pes d’extrême droite étaient bien mani­pulés alors pour­quoi pas ceux d’extrême gauche31. On voit la fai­blesse de l’argu­men­ta­tion dans un amal­game qui montre bien l’extériorité de Mandosio par rap­port à toute cette période, une extériorité non seu­le­ment génération­nelle, mais poli­ti­que qui le fait se tenir à dis­tance, dans la posi­tion du scien­ti­fi­que ou du juste, sans com­pren­dre donc que l’une des différences entre extrême droite et extrême gauche résidait dans le fait que pour la première il n’y avait pas d’incom­pa­ti­bi­lité poli­ti­que abso­lue à tra­vailler avec l’État. Au niveau fac­tuel, il méconnaît le fait que PotOp dénonça immédia­te­ment les atten­tats de 69 comme des atten­tats commis par l’État (ce groupe n’avait d’ailleurs pas de fibre anti-fas­ciste par­ti­culière). C’est plutôt chez les marxis­tes-léninis­tes qu’on défendit long­temps un coup des fas­cis­tes et ça se res­sent mal­heu­reu­se­ment dans l’interprétation qui est donnée des faits dans le livre L’État mas­sa­cre qui fut le pre­mier livre diffusé en France sur ces événements tra­gi­ques32.

Suit une accu­mu­la­tion d’asser­tions approxi­ma­ti­ves sur la différence entre les premières BR, très “ama­teu­res” quant au ter­ro­risme par rap­port au “pro­fes­sion­na­lisme” des secondes, sans qu’il tienne compte d’une matu­ra­tion inévita­ble à tra­vers l’accu­mu­la­tion d’expérience et sur­tout sans tenir compte du chan­ge­ment que pro­cure le pas­sage d’une situa­tion ou per­sonne n’est clan­des­tin, à part Franceschini, à une autre ou être clan­des­tin devient la condi­tion d’appar­te­nance à l’orga­ni­sa­tion ; des erreurs sur les chan­ge­ments à la tête des BR avec Senzani annoncé comme le suc­ces­seur de Moretti à la tête de l’orga­ni­sa­tion alors qu’il en diri­geait le front des pri­sons avant de fonder le Parti Communiste Combattant (PCC) au moment de l’écla­te­ment des BR et sur la ten­dance à la dis­so­cia­tion qu’auraient éprouvé les bri­ga­dis­tes, alors qu’elle concerne très peu les mem­bres des BR mais plutôt ceux de PL ; confu­sion­nisme quand Mandosio accuse les « intel­lec­tuels va-t-en-guerre », Negri, Sofri, Scalzone d’avoir sou­tenu la lutte armée. Il amal­game une posi­tion pour un insur­rec­tion­nisme de masse et une posi­tion de foquisme armé33.

Là où Mandosio a raison, c’est d’insis­ter sur la différence entre les actions anti-OGM qui tout en pou­vant être vio­len­tes ne cons­ti­tuent pas une ten­ta­tive d’orga­ni­ser mili­tai­re­ment une avant-garde et une struc­ture par­ti­tiste et hiérar­chisée néces­saire à une action armée. Mais il se trompe en pen­sant que la struc­ture ori­gi­nelle des BR ait été cen­tra­lisée. Et lui qui fait par­fois référence à Franceschini devrait le faire pour ça aussi quand ce der­nier montre l’oppo­si­tion que lui-même, Cagol et Curzio entre­te­naient avec la ligne dite du « super­clan », hiérar­chisé et clan­des­tin. Ce n’est pas la volonté de mili­ta­ri­sa­tion, mais la nécessité d’une hiérar­chi­sa­tion tech­ni­que propre à une clan­des­ti­nité, qui sépare les noyaux actifs en autant de cel­lu­les hori­zon­ta­les sans contact qui vont entraîner le pas­sage à une seconde phase plus orga­nisée, mais dans laquelle la com­par­ti­men­ta­tion hori­zon­tale est plus impor­tante que la divi­sion hiérar­chi­que ver­ti­cale. D’ailleurs, tous les témoins exter­nes ou inter­nes à l’orga­ni­sa­tion font remar­quer à quel point elle man­quait de leader ayant du cha­risme. Ceux-ci se trou­vaient plutôt à l’extérieur d’une orga­ni­sa­tion dont il faut cri­ti­quer la men­ta­lité de petits fonc­tion­nai­res de la sub­ver­sion. Les juges et la police n’étaient d’ailleurs pas dupes qui essaie­ront de coller la res­pon­sa­bi­lité stratégique de la lutte armée aux « mau­vais maîtres » Negri, Piperno, Scalzone et Sofri, pour­tant restés extérieurs aux grou­pes de lutte armée.

Ce pro­ces­sus de mili­ta­ri­sa­tion s’expli­que aussi par une ten­dance à la spécia­li­sa­tion des fonc­tions. Par exem­ple, les ouvriers se spécia­li­saient assez logi­que­ment dans la lutte anti-tra­vail (grèves, absentéisme et turn-over), mais la dis­ci­pline d’usine n’étant pas un vain mot il leur était dif­fi­cile d’atta­quer la maîtrise, les cadres ou le patron de face. Les grou­pes extérieurs comme les BR ne furent au départ que des auxi­liai­res de la ven­geance des ouvriers qui vou­laient frap­per plus fort, mais sans endu­rer les ris­ques de l’action illégale vio­lente. Cela tom­bait bien puis­que les BR étaient prêts à endos­ser le cos­tume. La contre-vio­lence de l’État fit le reste qui va conduire les BR, puis PL vers un jus­ti­cia­lisme tour­nant à une cari­ca­ture de jus­tice popu­laire.

Le type d’orga­ni­sa­tion néces­saire à ces actions ne pou­vait que se modi­fier pour attein­dre à l’effi­ca­cité tech­ni­que tout en main­te­nant un objec­tif poli­ti­que. Ainsi, les BR étaient sur­tout hiérar­chisées ponc­tuel­le­ment par rap­port aux impératifs de l’action, mais il y avait de nom­breu­ses dis­cus­sions y com­pris au moment de l’enlèvement de Moro. Le problème, c’est que peu à peu, cette hiérar­chi­sa­tion s’est ren­forcée. Et contrai­re­ment à ce que dit Mandosio dans le no 6-7 des Nouvelles de nulle part, la cri­ti­que de l’embri­ga­de­ment par les orga­ni­sa­tions com­bat­tan­tes n’est pas le point le plus impor­tant ou le point moteur. En effet, cet embri­ga­de­ment n’aurait pu se pro­duire s’il n’y avait pas eu, en 1973, puis en 1976, une désagrégation des formes de conflic­tua­lité poli­ti­que à tra­vers la dis­so­lu­tion de PotOp et le recen­trage de LC, la marche vers la voie par­le­men­taire de AO et du Manifesto.

C’est l’ensem­ble du mou­ve­ment qui était concerné et pas un ou des grou­pes armés qui auraient été res­pon­sa­bles de la faillite rela­tive de la voie ouverte par le Biennio rosso et qui se refer­mait peu à peu.

L’hal­lali inter­vint avec la « dis­so­cia­tion34 ».

Une dis­so­cia­tion qui s’est elle-même pro­gres­si­ve­ment trans­formée. À l’ori­gine, elle était une tac­ti­que de défense s’ins­cri­vant dans un contexte de différen­cia­tion par rap­port à la vio­lence poli­ti­que en général et au ter­ro­risme en par­ti­cu­lier. Elle se dis­tin­guait clai­re­ment des atti­tu­des extrêmes, celle du « repenti » (pen­tito) d’un côté, de « l’irréduc­ti­ble » de l’autre, sans pour cela rejoin­dre la posi­tion des tenants de l’amnis­tie sans condi­tion (Scalzone). Mais au fur et à mesure de la mise en place d’une légis­la­tion spéciale propre à l’État d’urgence décrété en Italie, la posi­tion de la dis­so­cia­tion a été amenée à se couler dans une problémati­que qui lui était étrangère, à savoir, la mise en avant non pas de la gravité objec­tive des faits reprochés, mais celle de l’atti­tude sub­jec­tive de l’accusé. Cela amena une seconde étape de la dis­so­cia­tion qui par bien des côtés se rap­pro­chait de l’atti­tude du repen­tir35.

Il n’y a pas que le dis­cours du Pouvoir qui se trans­forme, celui du dis­socié aussi. Chez Negri, par exem­ple, l’uti­li­sa­tion du terme de ter­ro­risme, à la place de celui de lutte armée, devient récur­rent36 et chez les anciens diri­geants de Prima Linea c’est encore plus net où la première ligne de défense se trans­forme en reven­di­ca­tion d’une nou­velle ligne poli­ti­que, sorte de calque inversée de la ligne ori­gi­naire (cf. Sergio Segio).

Et puis tout d’un coup, c’est l’ex-fon­da­teur des BR, Alberto Franceschini, long­temps irréduc­ti­ble parmi les plus irréduc­ti­bles et les plus féroces vis-à-vis des repen­tis et même des dis­sociés qui reprend la parole37. Il tra­vaille main­te­nant pour une asso­cia­tion de loi­sirs et de culture proche de l’ancien PCI et, comme par hasard, il reprend les posi­tions du PCI à l’époque de l’affaire Moro. Ses vin­dic­tes contre le « mili­ta­riste » Moretti, sem­blent au-delà d’une ini­mitié per­son­nelle contre ce der­nier, lui ser­vi­rent de dédoua­ne­ment par rap­port à ses pro­pres res­pon­sa­bi­lités dans le climat de haine qui va régner dans les pri­sons ita­lien­nes et qui va entraîner les exécutions som­mai­res de deux pri­son­niers poli­ti­ques (G. Soldati et E. Di Rocco), considérés à tort comme des traîtres, la condam­na­tion à mort de Negri dans le docu­ment : « Il ceto poli­tico è nudo e pazzo », l’adhésion un temps au groupe BR-Parti guérilla, toutes choses qui ne figu­rent pas dans un livre qui a des aspects de règle­ment de compte faci­lité, il est vrai, par des ques­tions sou­vent très orientées de la part du jour­na­liste qui dirige l’entre­tien et qui est un spécia­liste des his­toi­res secrètes (il a à son actif des titres comme Segreto di stato, Il mis­te­rioso inter­me­dia­rio, Berlinguer dove morire dont la clarté de pers­pec­tive ne néces­site pas de tra­duc­tion). Quant à la post­face du livre elle est rédigée par le juge qui ins­trui­sit l’affaire Moro. Franceschini était en de bonnes mains, celles qui concluent par « une com­pli­cité existe entre les “révolu­tion­nai­res” et les pou­voirs, empêchant les uns et les autres de dire ce qui s’est vrai­ment passé » (p. 361).

C’est un exem­ple de dis­so­cia­tion poli­ti­que tar­dive (début des années quatre-vingt) qui s’ins­crit dans le cadre des thèses judi­ciai­res de l’accu­sa­tion. Dans ce cas précis, de la théorie du com­plot. Franceschini fait partir son « enquête » de la mort de Feltrinelli qui aurait, déjà, été entouré de per­son­na­ges peu recom­man­da­bles comme d’anciens « par­ti­sans blancs » (les ex-par­ti­sans de ten­dance anti-com­mu­niste) et d’infiltrés. Il aurait aussi géré les rela­tions inter­na­tio­na­les des BR de par ses contacts entre­te­nus avec l’Amérique du Sud et les pays de l’Est, par­ti­culièrement la Tchécoslo­va­quie. En fait, il aurait été au centre de tout. Par exem­ple, il entre­te­nait des rap­ports fréquents avec Pietro Secchia diri­geant du PCI quel­que peu dis­si­dent et ancien com­man­dant de par­ti­sans38. Il entre­te­nait aussi des rap­ports avec Curcio et il a ten­dance à faire de ses der­niers rap­ports une dépen­dance que les BR auraient entre­te­nue39 avec l’éditeur au moins au niveau des rela­tions inter­na­tio­na­les. Cela sous-entend, à demi-mot que les BR ne pou­vaient donc contrôler ces rela­tions inter­na­tio­na­les. Mais Feltrinelli ne représente qu’une première marque sur le chemin d’une théorie du com­plot. La seconde marque, la prin­ci­pale, conduit à Mario Moretti, le leader des BR après les arres­ta­tions des chefs his­to­ri­ques. Celui-ci aurait été mani­pulé, dès le début, par une ten­dance du Collectif Prolétaire Métro­po­li­tain, celle de Simioni, Mulinaris et Duccio qui vont se séparer du groupe prin­ci­pal de Curcio sur la base de la nécessité d’une super orga­ni­sa­tion clan­des­tine agis­sant dans l’ombre (d’où leur sobri­quet de « Superclan »). Simioni et ce groupe se réfugie­ront à Paris pour fonder l’école de lan­gues Hypérion qui, d’après Franceschini, aurait cons­titué un centre direc­tion­nel jouant comme une troisième force entre l’Est et l’Ouest, dans une stratégie où la France aurait joué un rôle. Cette hypothèse n’a nul­le­ment été vérifiée comme celle concer­nant les allégations de rap­ports entre les ser­vi­ces secrets israéliens et les BR.

Curcio dénonce ces asser­tions dans ses pro­pres entre­tiens op. cit., p. 77 et p. 154 et sq, « Cela leur aurait servi à quoi ? ».

Ces accu­sa­tions ser­vent plutôt la gauche et l’État qui agi­taient les ombres de la guerre froide pour occulter leurs pro­pres res­pon­sa­bi­lités. Ce sera très net quand Bettino Craxi va cher­cher à faire surgir un démiurge (« le grand Vieux ») pour expli­quer toute la com­plexité du jeu poli­ti­que ita­lien et inter­na­tio­nal. Ce « grand Vieux » présente l’avan­tage de pou­voir chan­ger de figure sui­vant les oppor­tu­nités. Parfois, il s’agit de Corrado Simioni (c’est la ver­sion Franceschini), d’autres fois c’est Castro ou le Pape (là aussi Franceschini s’en donne à cœur joie en tirant des ensei­gne­ments défini­tifs de négocia­tions entre les BR et un émis­saire du Pape à propos de l’échange de pri­son­niers, via Cuba, au moment de l’affaire Moro).

Pour en rester à l’affaire Moro, il faut remar­quer que c’est à partir de là qu’il va y avoir une vérita­ble média­ti­sa­tion des théories du com­plot. Tout d’abord dans l’ana­lyse de l’enlèvement où, après l’arres­ta­tion des mem­bres du com­mando, cer­tains vont parler du rôle d’un mystérieux quatrième homme dans l’appar­te­ment de la via Montalcini où fut enfermé Moro alors qu’on a appris plus tard, de son aveu, que celui-ci était Gennaro Maccari, mili­tant BR du quar­tier popu­laire Centocelle de Rome.

Troisième étape : la théorie du complot va prendre une autre dimension quand Aldo Moro va parler du rôle du réseau Gladio.

Cette média­ti­sa­tion sera tou­te­fois tar­dive car dans un pre­mier temps, les révélations de Moro sur les rap­ports du gou­ver­ne­ment ita­lien avec l’OTAN vont rester secrètes puis­que les BR ne les livre­ront pas, n’y voyant rien de par­ti­culièrement exploi­ta­ble et que toute la classe poli­ti­que dénon­cera un faux subi sous la tor­ture par Moro (on voit tou­jours ses adver­sai­res à son image). Ni Franceschini d’un côté ni le PCI de l’autre ne pipèrent mot à l’époque et ce n’est qu’en 1990 après une décla­ra­tion offi­cielle d’Andreotti que Franceschini va en déduire que soit les auteurs de l’enlèvement, dirigés par Moretti, étaient nuls poli­ti­que­ment pour ne pas s’être aperçus de l’intérêt des docu­ments, soit ils étaient infiltrés ou mani­pulés. Le PCI en tira la seconde conclu­sion. Mais l’épisode des papiers de Moro n’est de toute façon pas cen­tral pour les BR qui n’ont pas enlevé Moro pour cela. Par contre il est cen­tral dans les luttes poli­ti­ques au sein du système poli­ti­que ita­lien et s’exprime en lan­gage codé que Moretti reconnaît avoir été inca­pa­ble de vrai­ment saisir, n’ayant pas été élevé dans la culture poli­ti­que byzan­tine du per­son­nel poli­ti­que ita­lien.

Ceux qui ne le sai­si­rent que trop bien, ce lan­gage codé, ce sont les partis du « front de la fermeté » dont la culpa­bi­lité est telle qu’ils n’osent s’en sortir en fai­sant un mea culpa sur leurs res­pon­sa­bi­lités. Pour eux alors, comme pour tous les Franceschini, il n’y a plus que deux choix pos­si­bles : faire porter le cha­peau à un groupe d’étudiants, de mau­vais maîtres et d’ouvriers (c’est le choix du PCI et de la DC sur­tout) ou invo­quer le spec­tre de Gladio, de la CIA, du KGB ou des ser­vi­ces secrets est-alle­mands40.

On trouve dans le livre d’Enrico Fenzi (op. cit., p. 289 et sq), un exem­ple de ce côté hal­lu­ci­nant quand il se trouve un beau jour tiré du fond de sa prison et accusé d’avoir fourni de faux papiers et un pis­to­let à Ali Agça avant son atten­tat contre le Pape. Une accu­sa­tion qui sera aban­donnée très rapi­de­ment, mais qui avait atteint le stade d’une vérité pos­si­ble parmi d’autres pour la police ou des magis­trats.

En fait, les argu­ties de Franceschini sont typi­ques de quelqu’un qui a tourné le dos au mou­ve­ment auquel il a par­ti­cipé. Il ne s’agit pas du tout de l’accu­ser d’être un repenti, mais de dire qu’il ne com­prend plus sa propre pra­ti­que de l’époque qui lui est deve­nue comme étrangère, quel­que chose qui non seu­le­ment peut être mise à dis­tance, mais peut être remo­delée par une mémoire rétroac­tive qui vient sup­plan­ter la mémoire rétros­pec­tive.

Ne com­pre­nant pas l’échec comme intrinsèque aux limi­tes du mou­ve­ment, il cher­che à nour­rir l’hypothèse d’un com­plot de l’État comme si celui-ci n’avait pas à dis­po­si­tion tout un arse­nal poli­ti­que, juri­di­que et judi­ciaire à sa dis­po­si­tion.

Il est dom­mage que face à ce « conso­cia­tisme » qui unit toute la classe poli­ti­que ita­lienne, les repen­tis et des dis­sociés comme Franceschini, nous soyons obligés de citer Cossiga qui mena la chasse aux sub­ver­sifs : « J’ai com­battu dure­ment le ter­ro­risme, mais j’ai tou­jours estimé que, s’il s’agit bien entendu d’un phénomène poli­ti­que gra­vis­sime et blâmable, il n’en plonge pas moins ses raci­nes dans la situa­tion sociale par­ti­culière du pays et non dans un “humus propre à la délin­quance”. Le ter­ro­risme de gauche — qui était aussi le fruit de ceux qui, au sein des partis et de la CGIL, n’avaient pas le cou­rage d’aller jusqu’au bout de leurs opi­nions. Ils pro­fes­saient la “vio­lence” au Parlement et dans “la rue”, sans pour autant assu­mer par la suite, c’est le moins qu’on puisse dire, la res­pon­sa­bi­lité des conséquen­ces pra­ti­ques de leurs ensei­gne­ments — naît à mon avis d’une lec­ture “non his­to­ri­que” du marxisme-léninisme et d’une “mythi­fi­ca­tion” de la Résis­tance et de la Libération qui, dans le contenu social et poli­ti­que de la gauche, a échoué parce qu’elle a conduit à la recons­ti­tu­tion d’un “régime des libertés bour­geoi­ses”.

J’estime que l’extrémisme de gauche, qui n’était pas un ter­ro­risme au sens propre (en effet, les mili­tants ne croyaient pas qu’on puisse chan­ger la situa­tion poli­ti­que uni­que­ment par des actes ter­ro­ris­tes), mais plutôt une “sub­ver­sion de gauche” comme l’avait été à ses débuts le bolchévisme russe, c’est-à-dire un mou­ve­ment poli­ti­que qui, se trou­vant dans la situa­tion de com­bat­tre un appa­reil d’État, usait de méthodes ter­ro­ris­tes comme l’ont tou­jours fait tous les mou­ve­ments de libération, y com­pris la Résis­tance (l’assas­si­nat d’un grand phi­lo­so­phe comme Giovanni Gentile — bien qu’il fût fas­ciste — alors qu’il mar­chait tran­quille­ment dans la rue par des résis­tants des GAP flo­ren­tins peut être jugé favo­ra­ble­ment ou négati­ve­ment, mais, d’un point de vue théorique, il n’en reste pas moins un acte de ter­ro­risme), en croyant amor­cer — et c’est là qu’était l’erreur, sur le plan formel — un mou­ve­ment vérita­ble­ment révolu­tion­naire.

Vous avez été battus par l’unité poli­ti­que entre la DC et le PCI et parce que vous n’avez pas su entraîner derrière vous les masses dans une vérita­ble révolu­tion. Mais tout ceci appar­tient à une période his­to­ri­que de l’Italie dont la page est tournée. À présent, la soi-disant jus­tice qui s’est exercée et qui s’exerce encore à votre encontre, si elle est légale­ment jus­ti­fia­ble, tient poli­ti­que­ment de la ven­geance ou de la peur. Ce sont précisément ces mêmes sen­ti­ments qui ani­ment nombre de com­mu­nis­tes de cette période, convain­cus d’avoir obtenu fina­le­ment une légiti­mité républi­caine, conquise non pas à cause du suf­frage popu­laire ni des luttes de masses, mais par le biais de leur col­la­bo­ra­tion avec les forces de police et de sécurité de l’État41 ».

 

En ce qui nous concerne, nous pen­sons que le plus impor­tant est de mettre le doigt sur l’échec poli­ti­que de « l’offen­sive au cœur de l’État » menée par les BR. Les BR ont cru que le cœur de l’État c’était la DC et Moro et tout à coup ce qui leur est apparu c’est que l’État n’était pas un mons­tre mono­li­thi­que et qu’avant de lui faire la guerre à elles BR, ses différentes bran­ches se fai­saient la guerre entre elles. Les BR avaient, par exem­ple, complètement sous-estimé le niveau d’intégra­tion du PCI au sein du système capi­ta­liste ita­lien42. Si le PCI était exclu du pou­voir poli­ti­que ins­ti­tu­tion­nel dans les années cin­quante-60, c’est une situa­tion qui avait changé dès le milieu des années soixante-dix où il obtient des présiden­ces et vice-présiden­ces de com­mis­sions par­le­men­tai­res et où Pietro Ingrao obtient la présidence de la Chambre des députés en 197643. Mais sur­tout, le pou­voir, il le par­ta­geait déjà par­tout ailleurs mon­trant par là, les trans­for­ma­tions des rap­ports entre État et capi­tal :

– au niveau des pou­voirs locaux (les tra­di­tion­nel­les régions rouges de l’Émilie-Romagne et de l’Italie cen­trale, Bologne) ;

– au niveau de l’espace judi­ciaire qui se démocra­tise par l’entrée de nou­vel­les générations de juges dont cer­tains sont pro­ches du PCI ;

– au niveau de la ges­tion du com­pro­mis for­diste dans l’État-Providence, incluant for­te­ment les syn­di­cats, mais cela n’est pas propre à l’Italie ;

– au niveau d’un impor­tant système de mono­po­les d’entre­pri­ses publi­ques et de coopérati­ves contrôlés par la CGIL et le PCI ;

– et enfin au niveau cultu­rel et média­ti­que dans le cadre de la théorie toglia­tienne du « parti nou­veau », d’ins­pi­ra­tion gram­scienne, visant à intégrer les différentes cou­ches socia­les d’intel­lec­tuels extérieurs à la classe ouvrière au risque que ces der­niers pren­nent la place des intel­lec­tuels orga­ni­ques inter­nes issus de la résis­tance et habités du tra­di­tion­nel sen­ti­ment de classe.

Conscient, mais tar­di­ve­ment, de cette fai­blesse, Mario Moretti va enta­mer une auto-cri­ti­que : « Je me repro­che seu­le­ment de ne pas avoir vu avant ce que nous avons cons­taté trois jours après la séques­tra­tion de Moro : le degré d’intégra­tion du PCI dans l’État. Nous aurions agi d’une manière différente. Nous n’igno­rions pas que le PCI avait pris ce chemin, mais ce fut fou­droyant pour nous de décou­vrir à quel point ce pro­ces­sus avait avancé. En 1978, un front de fer se soude. Nous étions en train de faire un procès à la DC avec des argu­ments qui avaient été ceux de toute la gauche, qui fai­saient partie d’un sen­ti­ment commun dans les années cin­quante, soixante et soixante-dix. C’étaient les chefs d’inculpa­tion, ils allaient de soi. Son ennemi his­to­ri­que était la DC, non les Brigades Rouges. Pas nous44 ».

C’est cette erreur qui allait les livrer non seu­le­ment à la répres­sion, car cela ce fut aussi le cas pour l’aire de l’auto­no­mie, mais à une répres­sion en dehors de tout cadre juri­di­que normal. Ainsi, l’arres­ta­tion de Peci, l’un des pre­miers grands repen­tis allait conduire non seu­le­ment à l’arres­ta­tion de plus de 200 mem­bres des BR dans les années quatre-vingt, mais aussi à l’exécution dans leur som­meil des quatre de la via Fracchia à Gênes, le 28 mars45.

Quatrième étape : la « machination » contre Adriano Sofri[46] à propos de l’assassinat de Calabresi

Pour contrer la pra­ti­que rétro­lo­gi­que de l’État ita­lien, Sofri, puis de ses deux co-inculpés de LC (Bompressi et Pietrostefani) font une relec­ture de l’his­toire qui veut faire de LC une for­ma­tion objec­ti­ve­ment inca­pa­ble du moin­dre rap­port de vio­lence poli­ti­que, une for­ma­tion qui serait liée au Biennio rosso et non au ter­ro­risme rouge des années sui­van­tes. Une posi­tion qui cor­res­pond à un inno­cen­tisme assez trou­blant de la part de res­pon­sa­bles poli­ti­ques d’un groupe et d’un jour­nal, en l’occur­rence Lotta Continua, qui appelèrent ouver­te­ment et publi­que­ment à la ven­geance contre Calabresi.

Cette ligne de l’inno­cen­tisme sera reprise par J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini dans un arti­cle des Temps Modernes47. Pour eux, à l’époque de l’assas­si­nat, aucun groupe d’extrême gauche ne proférait un lan­gage de lutte armée, même pas les BR. Le cou­pa­ble ne peut alors être que l’extrême droite ou l’État ou les ser­vi­ces secrets ou un peu de tout cela puis­que ces diver­ses frac­tions du pou­voir sont liés. Par exten­sion, c’est seu­le­ment la « stratégie de la ten­sion » qui aurait pro­duit la lutte armée comme réaction et jus­ti­fi­ca­tion et on peut en déduire que pour nos auteurs il faut exclure, à gauche toute pers­pec­tive insur­rec­tion­niste qui aurait pu ins­pi­rer les actions. La vio­lence ne peut être que défen­sive et non offen­sive. Ou com­ment se refaire une vir­gi­nité à bon compte48.

Une vir­gi­nité que refuse ver­te­ment Erri De Luca49 en défense d’Ovidio Bompressi, à qui il s’adresse : « La ligne du “Nous ? Jamais !”, la ligne des stupéfaits était bonne pour les com­man­di­tai­res, qui, ainsi, ne se décla­raient pas diri­geants d’une orga­ni­sa­tion sus­cep­ti­ble de com­met­tre un homi­cide, mais elle n’était pas bonne pour toi, car elle t’iso­lait de nous tous […]. Cette défense-là (celle de Sofri, ndlr) te cru­ci­fiait. Elle te cou­pait du groupe en échange de la res­pec­ta­bi­lité de tous les non-inculpés. C’est celle qui fut choi­sie et tu y consen­tis : par res­pect envers les chefs d’alors, à cause de ta fichue modes­tie, de ton besoin de sentir que tu fai­sais encore partie de cette com­mu­nauté, douze ans après sa dis­so­lu­tion […] Mon idée était qu’il fal­lait admet­tre l’évidence, que cette accu­sa­tion était com­pa­ti­ble avec chacun de nous, avec la fièvre d’insurgés que nous avions. Mais, à dire tout cela, beau­coup de ceux qui entre temps avaient domes­tiqué leur passé comme simple ivresse d’une saison, seraient deve­nus rouges de honte. Ils se seraient trouvés en dif­fi­culté dans le fau­teuil de luxe qu’ils venaient d’occu­per. Compatible avec un homi­cide ? Quel dom­mage pour leur carrière […] ; Laisse-les te condam­ner, Ovidio, que ta vie reste clouée sur leur porte, sur leur ven­geance d’exécuteur de représailles […]. Tu es étran­ger à l’accu­sa­teur et à l’accusé, mais tu n’es pas inno­cent. Lorsque nous avons jeté la première pierre, nous avons cessé d’être inno­cents […]. Il n’y a plus de temps ni d’envie pour une autre défense inu­tile, mais pour toi il est encore temps de ne pas te sentir seul car tu ne l’es pas. Pour tous ceux qui appar­te­naient à cette com­mu­nauté et qui ensuite furent comme des exilés dans l’Italie des années quatre-vingt, tu es la fierté et le rideau sur les meilleu­res années de leur vie50 ».

Piperno affir­mait déjà en 1980 dans L’Espresso : « La vérité, c’est que le meur­tre de Calabresi marqua le début du ter­ro­risme de gauche en Italie » et il rajoute : « S’inter­ro­ger radi­ca­le­ment, reconnaître ses erreurs, remet­tre tout en ques­tion est une opération dou­lou­reuse mais sage. Rien n’est plus dan­ge­reux que la ten­ta­tion de faire comme s’il ne s’était rien passé. La vérité, disait Trotski, doit être honoré non par mora­lisme, mais par intel­li­gence parce qu’elle laisse dans les faits des traces mul­ti­ples et indélébiles et que l’occulter est une entre­prise qui finit par tout englou­tir, on se retrouve alors dans la nécessité de s’occulter à soi-même sa propre his­toire […] Au-delà de l’iden­tité per­son­nelle des ter­ro­ris­tes qui avaient fait usage de leur arme, la res­pon­sa­bi­lité poli­ti­que de cette mort était entièrement impu­ta­ble au mou­ve­ment extra-par­le­men­taire, il n’y avait aucun doute là-dessus ».

Le simple rappel de ce qui était men­tionné en première page de Lotta Continua du 18 mai 1972 devrait pour­tant suf­fire : « Un acte dans lequel les exploités reconnais­sent leur propre volonté de jus­tice ». En fait, ce qui est grave, c’est que cette posi­tion abou­tit à une sanc­ti­fi­ca­tion de la démocra­tie, ce qui est un comble dans le cas de l’Italie. Plus précisément, cela abou­tit à ne pas tenir compte du « système d’urgence qui y sévit. Un pays de l’urgence sans fin où l’excep­tion est la règle ». C’est parce qu’ils refu­sent de rete­nir cette thèse que les défen­seurs intel­lec­tuels de Sofri en appel­lent à la machi­na­tion (Jacqueline Risset), à l’erreur judi­ciaire (Carlo Guinzburg) ou enfin à la thèse du com­plot des ser­vi­ces secrets (Dario Fo), mais un com­plot ou une erreur judi­ciaire pour se venger de quoi alors que l’affaire inter­vient seize ans après les faits ? Se venger des cadres de LC dont beau­coup (dont Sofri) sont deve­nus des mem­bres de l’esta­blish­ment, via leurs accoin­tan­ces avec Bettino Craxi et le PSI ! Silvio Berlusconi a même par­ti­cipé au recy­clage de ces sortes de « nou­veaux phi­lo­so­phes » à l’ita­lienne en finançant le jour­nal Reporter et en fai­sant de Giuliano Ferrara, ancien de LC et ami de Sofri, le direc­teur du quo­ti­dien Il Foglio. Même ceux dont on pour­rait penser qu’ils défen­dent Sofri sans arrière-pensée (comme A. Tabucchi) essaient de faire du procès Sofri, un cas excep­tion­nel sans le rat­ta­cher à la réalité d’une juri­dic­tion et d’un État d’excep­tion qui seul peut per­met­tre de com­pren­dre le climat poli­tico-judi­ciaire de l’Italie, un climat qui s’est encore alourdi aujourd’hui que le droit devient essen­tiel­le­ment le droit de la vic­time. Tabucchi s’est depuis enlisé dans l’ego­cra­tisme le plus crasse qui lui a fait deman­der aux éditions Feltrinelli de choi­sir entre lui comme auteur maison en quel­que sorte et Barbara Balzerani des BR alors encore empri­sonnée, pour une éven­tuelle réédition de Camarade Lune qu’il trou­vait scan­da­leuse.

Comme le disent Persichetti et Scalzone : « Il est frap­pant de remar­quer com­ment dans la culture poli­ti­que de souche marxiste (dans toutes ses ver­sions, modérées ou extrêmes, ins­ti­tu­tion­nel­les ou extra-par­le­men­tai­res), la vieille leçon de Marx sur la nécessité d’aller à la racine des choses, donc de cher­cher dans le pro­fond, en des­sous, se soit trans­formée, déjà à partir des années trente, en derrière les choses, fai­sant de cette théorie cri­ti­que un mobile pour toute astro­lo­gie de l’occulte. Dans ce saut périlleux, il y a toute la différence qui existe entre “faire de la cri­ti­que” et “défaire toute cri­ti­que” sous l’effet de syn­dro­mes paranoïaques »51.

 

Nous ter­mi­ne­rons par une référence à un texte de Paolo Persichetti : « Rhétori­que du com­plot et représen­ta­tion judi­ciaire dans les récits his­to­ri­ques de l’Italie contem­po­raine »52. Il y pointe une spécifi­cité de la poli­to­lo­gie ita­lienne depuis la fin des années soixante-dix qui est de mettre l’accent sur l’action des « pou­voirs invi­si­bles » (Norberto Bobbio), telles les mafias, loges maçonni­ques indépen­dan­tes, frac­tions incontrôlées des ser­vi­ces secrets ou pou­voirs occultes dont la synthèse a trouvé son concept dans la notion de « double État » (Franco De Felice) développée dans la revue de l’Institut Gramsci sous le titre « Double loyauté et double État »53. Un État dans l’État donc, un État qui reste loyal par rap­port à un État cor­rompu. Une théorie qui permet aux forces de gauche de jus­ti­fier leur poli­ti­que légiti­miste pen­dant la période 1968–1977. Le cou­pa­ble ne pou­vait donc être qu’un « État parallèle54] » (Paolo Cucchiarelli et Aldo Giannulli) et la gauche pou­vait se forger là-dessus une figure vic­ti­maire.

Le para­digme de la conju­ra­tion vien­drait confor­ter le théorème d’un « grand com­plot contre la démocra­tie ». Les intel­lec­tuels ne sont pas les der­niers à défendre cette thèse comme le montre l’arti­cle de Tabucchi paru dans Le Monde du 19 avril 2001 et cette dérive des intel­lec­tuels conduit à la confu­sion entre « faire de la cri­ti­que » et « défaire toute cri­ti­que ». Mais après tout, leur éloi­gne­ment du ter­rain des luttes socia­les et leur posi­tion sociale bien sou­vent comme sus­pen­due dans les airs, peut expli­quer le recours à la métaphy­si­que du com­plot. Il n’en est pas de même pour des his­to­riens et des juges qui vont se livrer à des exer­ci­ces frénétiques de rétro­lo­gie (recher­cher ce qu’il y a derrière). La magis­tra­ture a ainsi écrit des mil­liers de pages sur l’his­toire contem­po­raine de l’Italie qui ser­vent à sta­tuer sur le vrai et le faux, le bien et le mal pour rendre une his­toire du pays à nou­veau présen­ta­ble, une his­toire com­mu­ni­ca­tion­nelle qui est tout sauf un tra­vail de recher­che. La magis­tra­ture a été aidée en cela par de nom­breu­ses com­mis­sions par­le­men­tai­res purs pro­duits du « conso­cia­tisme ita­lien ».

Le « cou­pa­ble » n’est pas qu’au sommet de l’État parallèle, il est aussi dans ses marges, dans la réappa­ri­tion de « clas­ses dan­ge­reu­ses », de ter­ro­ris­tes.

Derrière ce théorème du com­plot apparaît le mythe fon­da­teur de la « stratégie de la ten­sion ».

Nous avons déjà signalé dans notre livre, le canu­lar de Mario Capanna par rap­port aux mots de Moro : « la stratégie de l’atten­tion » ; après l’avoir rappelé, Persichetti enchaîne sur une remar­que intéres­sante à propos de l’État. En effet, le terme de stratégie impli­que plu­sieurs choses : une capa­cité de com­bi­nai­son de plu­sieurs actions pour attein­dre un but bien défini et un centre direc­tion­nel unifié. « Chercher un pareil modèle dans les épiso­des ita­liens qui ont suivi 1968 — écrit Franco Ferraresi dans un essai sur l’atten­tat de la Piazza Fontana55 — serait absurde — et dan­ge­reu­se­ment proche d’une théorie du com­plot. Le nombre d’acteurs et de struc­tu­res impliqués fut trop grand, leur auto­no­mie et différence trop marquées, le dérou­le­ment des événements trop désor­donné pour que l’on puisse penser à un seul et unique plan global ».

Cela nous semble définir par­fai­te­ment la situa­tion d’un État faible comme l’État ita­lien.

 

Notes

1 – Oreste Scalzone inter­viewé par Serge Quadruppani, in L’anti-ter­ro­risme en France, La Décou­verte, 1989. p. 148 et 149.

2 – Ibidem, p. 190-191.

3 – Pour plus de ren­sei­gne­ments sur le réseau Gladio, on peut se repor­ter à un arti­cle d’Enrico Porsia, ancien mili­tant des BR : « Le réseau Gladio et la démocra­tie confisquée ». Si l’arti­cle insiste sur des points impor­tants pour la compréhen­sion de la situa­tion ita­lienne, comme ceux de « sou­ve­rai­neté limitée » ou de « gou­ver­ne­ment invi­si­ble », il men­tionne sim­ple­ment les ten­dan­ces put­schis­tes à l’œuvre sans jamais les mêler aux ten­dan­ces sub­ver­si­ves de gauche qui lais­se­raient croire à une équi­va­lence ou à une interpénétra­tion des différentes ten­ta­ti­ves d’abat­tre l’État. Il n’ali­mente donc pas les théories du com­plot et son intérêt est d’ordre infor­ma­tif.

4 – B. Balzerani, Compagna Luna, Feltrinelli, 1998, p. 61 et p. 51 de la tra­duc­tion française aux éditions Cambourakis, 2017. C’est la même incrédulité qui frap­pera Alberto Franceschini, alors dis­socié, quand il se posera la ques­tion de savoir (Brigades rouges, his­toire secrète des BR racontée par leur fon­da­teur, Panama, 2005) com­ment la direc­tion des BR (Moretti) avait pu attein­dre la capa­cité logis­ti­que d’un enlèvement tel que celui d’Aldo Moro.

5 – Piperno et Scalzone : « Un révolu­tion­naire est tombé » (Potere Operaio, 26 mars 1972).

6 – Auteur de Colpo di stato e legge di pub­blica sicu­rezza, Feltrinelli, 1967. Secchia, encore au PCI sera même accusé par les ser­vi­ces secrets israéliens de tra­vailler pour les ser­vi­ces secrets soviétiques. Il est mar­gi­na­lisé au sein du Parti et ne com­prend rien aux « élucu­bra­tions » des jeunes de la revue Compagni animée par Balestrini mais par contre le dis­cours de Feltrinelli lui semble une douce musi­que qui lui rap­pelle des sou­ve­nirs et il y adhère.

7 – Un cama­rade de Feltrinelli, du groupe de Gênes xxii Octobre, fera savoir que lui-même fai­sait envoyer des let­tres de Prague afin de brouiller les pistes, alors qu’il se cachait à Milan.

8 – Cf. Curcio, A visage décou­vert, Lieu Commun, 1993, p. 72.

9 – Interview de 1969 dans la revue Compagni.

10 – Ainsi, si on en croît A. Kyrou (1989), H. Lefebvre aurait reçu en 1961 la visite de quel­ques étudiants « stras­bour­geois », dont Mustapha Khayati, dont le projet était de faire un maquis dans les Vosges en sou­tien à la lutte des Algériens. Il était prévu de faire dérailler des trains et d’atta­quer des ban­ques et la révolu­tion se serait étendue de proche en proche. « Je leur ai dit qu’ils étaient cinglés, qu’une escouade de gen­dar­mes ou de gardes mobi­les en fini­rait bien vite avec leur révolu­tion et que l’époque n’était plus à la révolu­tion armée. Ils m’ont alors traité de salaud, en m’accu­sant de déranger leurs plans, et je me suis donc brouillé avec eux. Ils anti­ci­paient en fait sur Action Directe ». Il est d’ailleurs à noter une cer­taine suite dans les idées si on met ce projet en rap­port avec l’expérience ultérieure de Khayati au sein du mou­ve­ment gau­chiste de résis­tance pales­ti­nienne (FDPLP) qui l’amena à démis­sion­ner de l’IS.

11 – Tract diffusé le 19 sep­tem­bre 1969 à Milan.

12 – Il y a eu en fait peu d’infiltrés connus. À part Silvano Girotto (Frate Mitra) qui fit tomber Curcio, il n’y eut que quel­ques indi­vi­dus de seconde zone comme Pisetta au sein des GAP et Marra au sein des BR.

13 – Cette théorie/idéologie du com­plot a depuis, connu un succès considérable, à la mesure de son exten­sion inter­na­tio­nale avec l’atten­tat du 11 sep­tem­bre 2001. Là aussi, les com­men­ta­teurs, anti-américains le plus sou­vent, et qui peu­vent cou­vrir un large arc poli­ti­que de l’extrême droite à l’extrême gauche, interprètent en fonc­tion du « A qui pro­fite le crime ? », sans tenir compte des conflits réels par exem­ple entre isla­misme radi­cal et capi­ta­lisme. Là aussi, leur interprétation sup­pose que le système aurait besoin de surlégiti­mer sa domi­na­tion comme si cela était encore néces­saire pour domes­ti­quer son oppo­si­tion interne, alors que, jus­te­ment, cette dernière est exsan­gue.

14 – Du ter­ro­risme et de l’État, 1980.

15 – G. Debord, « Préface à la quatrième édition ita­lienne de La Société du spec­ta­cle » in Commentaires sur la société du spec­ta­cle, op. cit., p. 135-136.

16 – Persichetti et Scalzone, op. cit., p. 118. Debord est d’ailleurs cou­tu­mier du fait. Comme le fait remar­quer Gérard Guégan dans le volume i de l’his­toire de Champ Libre (« Cité Champagne, Esc. i, appt. 289, 95-Argenteuil : Éditions Champ Libre, Tome 1 (1968-1971) », Grasset, 2006, p. 278), dans une lettre à Sanguinetti, datée du 1er juin 1970, il se livre au même délire du com­plot poli­cier à propos de Geismar et de la GP : « Maintenant Geismar fait sem­blant d’être en fuite, je crois, et le gou­ver­ne­ment fait sem­blant de le recher­cher comme l’ennemi public no 1. Dans les semai­nes précédentes, le délire pro­vo­cant des décla­ra­tions publi­ques de Geismar avait dépassé tous les records de sot­tise irres­pon­sa­ble jamais atteints par les pires bureau­cra­tes aven­tu­ris­tes-oppor­tu­nis­tes et aussi par les plus irréfléchis des anar­chis­tes de l’his­toire. Avec un côté incohérent et odieux que ni les uns ni les autres, à ma connais­sance, n’avaient jamais mani­festé. Dans ce cas, il faut dire qu’il y a une col­lu­sion objec­tive entre le pou­voir et ce grou­pe­ment (sur ce point les sta­li­niens ortho­doxes n’ont pas tort). On peut même se deman­der si la col­lu­sion sub­jec­tive n’est pas poussée très loin, par la présence de poli­ciers dans la direc­tion de la GP. […] Il est dif­fi­cile de ne pas soupçonner Geismar. Il paraît lui-même être un sus­pect ».
Debord procède pour la France de la même façon que pour l’Italie. Il n’y a pas une cri­ti­que des pra­ti­ques ou de la théorie de la GP, mais l’idée obses­sion­nelle que tout ce qui apparaît comme anta­go­ni­que, mais n’a pas reçu l’aval du direc­toire révolu­tion­naire que représen­te­rait l’IS, ne peut être que mani­pulé. Il ne s’agit plus alors que de dénoncer des actions, des grou­pes, des mou­ve­ments deve­nus jouets d’une his­toire réduite à l’his­toire des com­plots. Triste vision policière et fin de l’Histoire pour celui qui pen­sait avoir pro­duit « la théorie de son temps ». Le cas de Debord n’est pas unique. On peut être un bon théori­cien et avoir un piètre sens poli­ti­que.

17 – G. Debord à G. Sanguinetti, in Correspondance, Vol 2, Champ Libre.

18 – Ibidem, Lettre de Sanguinetti à Debord du 1er juin 1978.

19 – Ibidem.

20 – 8 en 1975, 24 en 1976, 77 en 1977, 179 en 1978, 217 en 1979, 73 en 1980 ! (pour les sta­tis­ti­ques détaillées et le nombre d’atten­tats, on peut se repor­ter à I. Sommier, op. cit. p. 227).

21 – Cf. la revue Puzz, « Terrorismo o Rivoluzione » (numéro unique, juillet 1974) et « Superamento o Terrorismo » (no 20, juin-juillet 1975).

22 – Il est l’auteur, sous le pseu­do­nyme de Wolf Woland, de Teoria radi­cale, lotta di classe (e ter­ro­rismo), Nautilus, Italie, 1982. Par ailleurs, la revue Maelström à laquelle il a par­ti­cipé a abordé ces ques­tions dans un arti­cle du numéro de mars 84 sur le livre de Sanguinetti et dans une réponse cri­ti­que au précédent arti­cle dans le numéro de novem­bre 85.

23 – « Ces “années de plomb” furent marquées. […]. Par la mul­ti­pli­ca­tion des grou­pes ter­ro­ris­tes, infiltrés et mani­pulés par l’État et ses ser­vi­ces parallèles […]. Cette thèse, qui parut d’une extra­va­gance paranoïaque lorsqu’elle fut publi­que­ment exprimée pour la première fois, en 1979, par Guy Debord dans sa préface à la quatrième édition ita­lienne de La société du spec­ta­cle est aujourd’hui générale­ment admise » (p. 3). Elle est encore reprise sans dis­cus­sion ni argu­men­ta­tion par Anselm Jappe dans une lettre parue dans le no 5 de la revue Nouvelles de nulle part, p. 105 et par Michel Bounan dans son livre Logique du ter­ro­risme qui assi­mile toutes les formes de ter­ro­risme, de droite ou de gauche et la lutte armée au ter­ro­risme.

24 – Auxquels G. Sanguinetti semble pour­tant donner foi dans son livre Du ter­ro­risme et de l’État.

25 – Ce que Rossana Rossanda du Manifesto appelle « L’album de famille ».

26 – Frère du cinéaste Marco Bellocchio et fon­da­teur de la revue Quaderni Piacentini (Bellocchio est ori­gi­naire de Piacenza) en 1962, revue cultu­relle et poli­ti­que assez différente des Quaderni Rossi, moins direc­te­ment poli­ti­que et mili­tante, plus cultu­relle, au bon sens du terme.

27 – Op. cit., p. 71-77.

28 – Nous avons col­la­boré avec ce groupe alors que Riccardo d’Este en était encore membre et avant qu’il ne par­ti­cipe au comité de Temps cri­ti­ques. Cette col­la­bo­ra­tion déboucha sur un livre regrou­pant des textes des deux grou­pes inti­tulé : Squadernare la Scuola (1995). Cette col­la­bo­ra­tion cessa après la mort de Riccardo et une préface de Pagella à la tra­duc­tion ita­lienne de Beau comme une prison qui brûle qui nous parut très dis­cu­ta­ble par son hyper-cri­ti­cisme et pour tout dire un extrémisme pro­vo­ca­teur, mais vain, annon­cia­teur de dérives futu­res. Et ce qui pou­vait (devait ?) arri­ver arriva avec un tract diffusé le 7 octo­bre 1991 à Turin pour le début des bom­bar­de­ments en Afghanistan après le 11 sep­tem­bre 2001. Le tract n’invo­que pas expli­ci­te­ment le com­plot, mais dans sa détes­ta­tion de la puis­sance américaine il développe ce qui accom­pa­gne sou­vent les théories du com­plot, à savoir la cri­ti­que de la finance, des ban­ques, des usu­riers. Ainsi, le président ita­lien Ciampi est-il traité d’usu­rier d’État et on y apprend qu’à l’inverse l’Islam condamne l’usure !

29 – Courrier à Nouvelles de nulle part, paru dans le no 4 (2003), pages 88-92.

30 – Cf. Commentaires sur la société du spec­ta­cle, Champ libre, 1988, al. vii.

31 – De la même façon, il s’appuie, un peu plus loin sur un autre jour­na­liste (Bole-Richard) dont la seule référence est le sénateur Flamigni et enfin une jour­na­liste ita­lienne (Miriam Mafai) pour qui infil­tra­tion et mani­pu­la­tion for­ment « la thèse générale­ment admise ». Admise par qui ? On ne le saura pas. mais on peut sup­po­ser que Mandosio se réfère impli­ci­te­ment à la Common decency d’Orwell.

32 – Champ Libre, 1970.

33 – Cela se pour­suit dans le no 5-6 quand il trouve que l’État a fait preuve de mansuétude dans ses condam­na­tions contre les bri­ga­dis­tes, la preuve en étant fourni par le fait que « l’infiltré M. Moretti » (là encore Mandosio reprend sans le dire l’argu­men­taire de Franceschini) serait déjà sorti de prison. Pour répondre à cela, il suffit de savoir qu’il a fait 16 ans de prison spéciale et qu’au bout de 23 ans, il n’était encore qu’en régime de semi-liberté ! Mandosio oublie aussi qu’une fois fait son « tra­vail », un infiltré se dévoile comme l’a fait Girotto ; il ne joue pas les mar­tyrs.

34 – Ce com­por­te­ment se dis­tin­gue évidem­ment de la posi­tion de « repenti ».

35 – Un ancien de l’auto­no­mia mila­naise rap­pelle bien le par­cours de la dis­so­cia­tion : « Les mots d’ordre de l’Autonomia mila­naise ont été au nombre de quatre, de sa nais­sance à l’après-Moro : au début, les mili­tants BR étaient définis comme des cama­ra­des qui se trom­pent — ce sont des cama­ra­des comme nous, contre l’État ; durant l’enlèvement de Moro, le slogan était : “Contre l’État, mais d’une manière différente” ; immédia­te­ment après, avec le 7 avril : “Ni avec l’État ni avec les BR” ; dans la dernière phase, le slogan est devenu, avec la dis­so­cia­tion, “Avec l’État, contre les BR”. Tout cela a été dit » (in Isabelle Sommier, La vio­lence poli­ti­que et son deuil, Rennes, PUR, 1998, p. 228).

36 – Negri, Italie rouge et noire, Hachette, 1985, p. 111 et sq.

37 – Op. cit, p. 151 et sq.

38 – Il aurait été empoi­sonné pour un livre dans lequel il expri­mait un juge­ment posi­tif sur les actions des BR.

39 – En fait, si l’on croit ce qu’en dit Carlo Feltrinelli dans la bio­gra­phie sur son père (Senior Service, Bourgois, 2001), Feltrinelli entre­te­nait des rap­ports avec de nom­breux mem­bres de grou­pes, y com­pris des grou­pes opérant le plus sou­vent au grand jour comme Potere Operaio (Fioroni, Piperno, Scalzone) et le but de l’éditeur semble avoir été celui d’essayer de les unir dans une action anti-fas­ciste immédiate plutôt que de les mani­pu­ler ou les contrôler. Dans tous les cas et malgré cer­tains liens per­son­nels ami­caux, ces ten­ta­ti­ves se tra­dui­ront par un échec.

40 – Ce qui est éton­nant, c’est que chaque fois qu’une nou­velle ver­sion est avancée : c’est la CIA en sous-main qui aurait opéré (les frères Cipriani in Sovranità limi­tata. Storia dell’ever­sione atlan­tica in Italia, Edizioni Associate, 1987) ; c’est le KGB à la solde de Brejnev vou­lant faire obs­ta­cle à l’euro-com­mu­nisme de Berlinguer (Alexandre Adler dans Courrier International) ; c’est le Mossad israélien (Franceschini) ; c’est le PCI qui a cherché à casser le mou­ve­ment de l’Autonomie en déclen­chant par BR inter­posées dans l’enlèvement Moro, la répres­sion du 7 avril (Cf. Moulier-Boutang à tra­vers son rôle d’expert dans le film de Jorge Amat : Ciao Bella Ciao) et bien cela ne conduit pas à inva­li­der la précédente, pour­tant contra­dic­toire. C’est comme si toutes venaient se rajou­ter comme autant de témoi­gna­ges ou de preu­ves afin d’enri­chir la théorie du com­plot. Comme le dit le dicton popu­laire : « Il n’y a pas de fumée sans feu ».

41 – Extrait d’une lettre de sep­tem­bre 2002, adressée à Paolo Persichetti, alors en prison après son enlèvement à Paris. 

42 – Adriana Faranda, ex-mili­tante de PotOp puis membre de la direc­tion stratégique des BR et dans l’équipe qui enleva Moro, mais en s’oppo­sant à sa mise à mort expli­que : « Nous pen­sons aujourd’hui qu’il faut agir de l’intérieur pour trans­for­mer cet État que nous considérions comme une machine ter­ri­ble, alors qu’il est en fait élas­ti­que, dyna­mi­que, sus­cep­ti­ble de modi­fi­ca­tions et d’inter­ven­tions, à condi­tion de pro­duire une alter­na­tive » (inter­view dans la prison de Palliano par Cohn-Bendit, août 1985, repro­duit dans Nous l’avons tant aimée, la révolu­tion, Barrault, 1986, p. 163).

43 – La ligne de Togliatti a tou­jours été de « gou­ver­ner en étant dans l’oppo­si­tion ». Cette ligne va se radi­ca­li­ser avec Berlinguer qui déclare en 1976 : « L’Italie n’appar­te­nant pas au Pacte de Varsovie, je pense que de ce point de vue, nous avons la cer­ti­tude abso­lue de pou­voir avan­cer sur la voie ita­lienne vers le socia­lisme sans aucune contrainte […] C’est pour cela que je veux que l’Italie ne sorte pas du Pacte atlan­ti­que, et pas seu­le­ment parce que notre sortie bou­le­ver­se­rait l’équi­li­bre inter­na­tio­nal. Je me sens plus en sécurité, étant de ce côté, car il existe de sérieu­ses ten­ta­ti­ves pour limi­ter notre auto­no­mie » (Corriere della Sera, 15 juin 1976). On peut donc en déduire qu’en 1976, le PCI de Berlinguer a donné suf­fi­sam­ment de gages à l’État ita­lien pour que la ques­tion de la « sou­ve­rai­neté limitée » ne se pose plus. Cela est cohérent avec la stratégie du com­pro­mis his­to­ri­que et les leçons que le PCI a tiré du coup d’État au Chili contre Allende et l’union popu­laire.

44 – Mario Moretti, « Brigate Rosse, una storia ita­liana », entre­tiens avec Rossana Rossanda et Carla Mosca, , Milan, Anabasi, 1994, p. 158-159.

45 – Ce n’est pas faire du socio­lo­gisme que de reconnaître qu’ils étaient bien représen­ta­tifs de la base socio­lo­gi­que des BR : Anna-Maria Ludman (ensei­gnante), Riccardo Dura (prolétaire sans qualité), Pierro Panciarelli (ouvrier chez Lancia-Chivasso), Lorenzo Betassa (syn­di­ca­liste et membre du conseil d’usine de Fiat-Mirafiori).

46 – Sofri n’y croit pas quand il dit : « Il faut pren­dre garde à la théorie du com­plot parce qu’elle obs­cur­cit l’intel­li­gence et débouche sou­vent sur une expli­ca­tion com­mode » (Memoria, Sellerio, 1990, p. 139).

47 – Fournel et Zancarini : « Des his­to­riens peu pru­dents, l’enjeu his­to­rio­gra­phi­que de l’affaire Bompressi, Pietrostefani, Sofri », in Les Temps Modernes, no 586, nov.-déc. 1997, p. 174-192.

48 – Dans Libération du 7 février 1997, la poétesse Joyce Lussu rap­pe­lait que beau­coup de ceux qui « sabrèrent le cham­pa­gne le soir de la mort de Calabresi » cher­chent aujourd’hui une abso­lu­tion post festum.

49 – Ancien diri­geant du ser­vice d’ordre de LC, écri­vain et com­bat­tant infa­ti­ga­ble de la légiti­mité de la révolte de sa génération.

50 – Corriere della Sera du 14 mai 1996.

51 – Op. cit., p. 237.

52 – Paru dans la revue Drôle d’époque, no 10 (2002).

53 – Franco De Felice, "Doppia lealtà e doppio Stato" in Studi Storici, Anno 30, n3, 1989, pp. 493-563.

54 – Paolo Cucchiarelli, Aldo Giannulli, « Lo stato paral­lelo. L’Italia “oscura” nei docu­menti e nelle rela­zioni della Commissione Stragi », Roma, Gamberetti Editrice, Coll. “Orienti”, 1997.

55 – « La strage di piazza Fontana » dans Storia d’Italia, Annali 12, Einaudi, 1997, p. 629.