Présentation critique de la brochure Avortement et pénurie

Supplément au numéro 2 de la revue Négation, 1974

juillet 2014, Jacques Wajnsztejn



Lire aussi :

  • Avortement et pénurie

    • Un cadre général d’analyse strictement marxiste 

      Ce qui prédomine est une interprétation de l’his­toire de l’huma­nité en termes de modes de pro­duc­tion alors que nous pen­sons que seul le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste — et encore uni­que­ment dans sa phase de domi­na­tion for­melle — peut être caractérisé comme tel. Il s’ensuit toute une vali­da­tion des thèses d’Engels sur la famille et la femme-prolétaire la plus exploitée sous la double forme de chair à plus-value et de repro­duc­trice. Cela est fina­le­ment étendu à tous les « modes de pro­duc­tion », y com­pris aux sociétés pri­mi­ti­ves (!!) à partir du moment où on peut y déceler une première forme de divi­sion du tra­vail qui serait la divi­sion sexuelle du tra­vail. Sur cette base, la femme a donc tou­jours eu un rôle de dominée et toutes les réflexions sur les régimes matri­linéaires ou matriar­caux (Bachofen entre autres) sont inva­lidées parce qu’elles excluent tout anta­go­nisme ori­gi­nel entre les sexes en lais­sant sup­po­ser l’exis­tence de société ou contre-société féminine, de pou­voir ou contre-pou­voir féminin ; ou bien alors sont traitées comme des élucu­bra­tions.

      Il faut dire que dans les années 1970, les recher­ches de scien­ces humai­nes sont toutes traitées par nous comme de l’idéologie bour­geoise ou le pro­duit du moder­nisme1. Il faudra atten­dre les tra­vaux d’Invariance et en par­ti­cu­lier de Jacques Camatte à partir des années 1980 pour que leur uti­li­sa­tion ne soit pas considérée comme une tra­hi­son d’une pure théorie com­mu­niste capa­ble de pro­duire ses pro­pres concepts… à partir d’elle-même.

      Or, dès ces années 1970 il eut été pos­si­ble de s’appuyer même sur des anthro­po­lo­gues marxis­tes non struc­tu­ra­lis­tes comme les Makarius pour rele­ver le fait que le plus impor­tant ce n’est pas cette divi­sion sexuelle du tra­vail, car dans un pre­mier temps, plus qu’une réelle divi­sion, elle représente une première forme de diver­si­fi­ca­tion pro­gres­sive des acti­vités. Elle n’entraîne donc pas mécani­que­ment ou systémati­que­ment des rap­ports de domi­na­tion entre les sexes. Comme nous le disons dans le livre, les causes de la domi­na­tion sont diver­ses et sont lar­ge­ment d’ordre sym­bo­li­que. C’est bien plutôt le procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion à ses débuts et l’ouver­ture des grou­pes pri­mi­tifs vers l’extérieur qui va entraîner un déclin de ce qui était jusque là une forte interdépen­dance entre les sexes. Les Makarius2 s’élèveront d’ailleurs contre toute interprétation des conflits au sein de ces formes de sociétés en termes de guerre des sexes, comme l’exem­ple du nou­veau rôle des femmes dans le pas­sage à l’agri­culture est censé nous le mon­trer.

      Et plus récem­ment la féministe marxiste Silvia Federici, dans une inter­view au jour­nal Le Monde du 11/07/2014 décla­rait : « je réfute l’idée que la dis­cri­mi­na­tion sexuelle ait tou­jours été présente, de manière imma­nente, dans notre his­toire. Je suis en désac­cord avec beau­coup de féminis­tes sur ce point. Je pense qu’une telle pos­ture est dan­ge­reuse. La divi­sion sexuelle du tra­vail n’est pas forcément une divi­sion de pou­voir, ni ne conso­li­dait le pou­voir […] Les Iroquoises avaient le pou­voir poli­ti­que de décider ou non d’envoyer les hommes à la guerre. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas d’inégalités sexuel­les aupa­ra­vant, mais le colo­nia­lisme et le rap­port patriar­cal dans l’écono­mie capi­ta­liste ont posé les inégalités hommes-femmes sur de nou­veaux fon­de­ments3 ». Pourtant Federici ne fait pas ici œuvre nova­trice puis­que sa remar­que était déjà présente chez Morgan !

      La même incompréhen­sion des sociétés pri­mi­ti­ves conduit les auteurs de la bro­chure à affir­mer que dans ces dernières, la sou­mis­sion à la nature est totale (cf. : « Des com­mu­nes pri­mi­ti­ves au com­mu­nisme supérieur, un fil est tendu… ») ; cela part certes du bon sen­ti­ment de faire pièce aux illu­sions lar­ge­ment répan­dues à l’époque quant à la colo­ra­tion com­mu­niste (le « com­mu­nisme pri­mi­tif ») de ces premières com­mu­nautés, mais cela s’avère faux. Comme nous l’avons affirmé dans le livre, les premières com­mu­nautés n’ont cessé de jouer avec leurs rap­ports à la nature : à la fois dans une volonté de sym­biose et dans la ten­ta­tion de s’en dis­tin­guer, de s’aven­tu­rer. Il n’y a pas encore de sépara­tion d’avec la nature qui amène à recons­truire un nou­veau rap­port avec elle, mais il y a déjà un écart qui ne permet pas encore de nommer ce dont on n’est pas encore séparé.

      Si des cri­ti­ques sont adressées à la théorie du prolétariat comme nous l’avons évoqué plus haut, elles ne concer­nent pas encore les concepts écono­mi­ques de base du marxisme et par­ti­culièrement la théorie de la valeur-tra­vail et tout ce qui va avec de ce point de vue : l’entre­tien de la femme est com­pris dans le prix de repro­duc­tion de la force de tra­vail et plus générale­ment la théorie du salaire de Ricardo, Lassale et Marx est acceptée alors que nous la refu­sons aujourd’hui. C’est que pour la théorie prolétarienne, la cri­ti­que des rap­ports fami­liaux se limite à une simple cri­ti­que de la repro­duc­tion de la force de tra­vail. La famille n’est vue alors que comme le lieu objec­tif de l’échange force de tra­vail/capi­tal et comme le moment de la cir­cu­la­tion de cette force de tra­vail. Elle n’est vue que comme un lieu de repro­duc­tion, des rap­ports à la nature intérieure comme des rap­ports à la nature extérieure, ce qui est insuf­fi­sant (cf. annexe III).

      Plus éton­nant encore le présupposé de la bro­chure qui lui fait dire que c’est la femme qui fait les enfants comme si les hommes ne pre­naient pas eux aussi leur part de charge dans la repro­duc­tion immédiate. Il y a confu­sion entre une caractéris­ti­que natu­relle/sociale de l’espèce qui est sa capa­cité, com­mune aux deux sexes, à procréer en s’accou­plant et le fait phy­sio­lo­gi­que que seule la femme assure la ges­ta­tion. Cette confu­sion atteint son comble quand elle s’exprime en termes d’anta­go­nisme et que la repro­duc­tion devient un enjeu poli­ti­que fon­da­men­tal. Alors, pen­dant que cer­tai­nes bran­dis­sent leur utérus comme une arme redou­ta­ble, cer­tains en pro­fi­tent pour réduire les femmes à leur matrice pen­dant que d’autres encore esti­ment que seule la petite graine a un rôle actif au contraire du simple récep­ta­cle qui l’accueille. Chacun avance ses pions et les « extrémistes » de toute époque de clai­ron­ner qu’ils peu­vent se passer de l’autre sexe, la théorie mas­cu­line d’Apollon dans l’Antiquité (« On peut deve­nir père sans qu’il soit besoin de mère » lui fait dire Eschyle dans L’Orestie4), le féminisme radi­cal de Valerie Solanas (« les hommes ne sont que des ban­ques du sperme ») et Beatriz Preciado dans la néo-moder­nité.

      C’est une confu­sion qu’on retrouve chez les gen­ris­tes d’aujourd’hui qui oppo­sent à cette femme natu­ra­lisée par eux parce qu’assignée à une fonc­tion qui n’en est pas une, un genre social et uni­que­ment social. La schi­zo­phrénie guette.

       

      Dans le même cadre théorique fina­le­ment très ortho­doxe du point de vue de la doxa marxiste, la bro­chure main­tient la thèse d’une ten­dance à la réduc­tion de tout tra­vail com­plexe en tra­vail simple puis­que c’est une des condi­tions pour que se réalise non seu­le­ment la prophétie qu’est la « loi de la valeur » et que le salaire puisse cor­res­pon­dre à un prix « vrai » mais aussi la ten­dance au tra­vail indifférencié, la fin des métiers et la réduc­tion de tout tra­vail au job sur le modèle du tra­vailleur américain. Le tra­vail de la femme qui arrive sur le marché du tra­vail sera donc direc­te­ment ce tra­vail indifférencié, ce « tra­vail simple » qui fait rimer théorie marxiste du salaire, théorie de l’exploi­ta­tion et théorie de l’éman­ci­pa­tion.

      Cette toute-puis­sance de la théorie de la valeur réduit l’État à un simple statut de fonc­tion­naire du capi­tal (influence de Bordiga) et en oublie son rôle prin­ci­pal dans ce que Négation pense alors comme déploie­ment de la contre-révolu­tion et ce que nous voyons aujourd’hui comme dyna­mi­que et révolu­tion du capi­tal.

      Cet oubli du rôle de l’État s’expli­que non seu­le­ment par des présupposés théori­ques qui nous appa­rais­sent faux aujourd’hui, mais aussi par le contexte de l’époque où le der­nier assaut prolétarien et les quel­ques aven­tu­res auto­ges­tion­nai­res qui l’ont suivi sem­blent aller dans le sens d’une dis­so­lu­tion de l’État en tant qu’ins­ti­tu­tion de synthèse du rap­port social capi­ta­liste. Cette dis­so­lu­tion peut certes se lire dans la France de Mai 68, l’Italie des années de plomb, à la limite au Portugal au moment de la révolu­tion des œillets, en Espagne avec la fin du fran­quisme, mais nulle part il n’y aura de suite et cet ébran­le­ment, une fois les luttes retombées, débou­chera sur une restruc­tu­ra­tion de l’État-nation en État-réseau.

      À l’époque de la bro­chure, non seu­le­ment la fin du cycle révolu­tion­naire n’est pas encore perçue alors que l’inten­sité des luttes retombe, mais l’ana­lyse reste dans les termes tra­di­tion­nels « révolu­tion et contre-révolu­tion » au sein d’un cycle du capi­tal qui est analysé en termes de crise et de dévalo­ri­sa­tion.

      La théorie communiste s’affirme catastrophiste !

      La dyna­mi­que du capi­tal affleure contra­dic­toi­re­ment dans la dénon­cia­tion viru­lente de tous les moder­nis­mes avec une fixa­tion sur ceux qui seraient pro­duits par les frac­tions gau­chis­tes du capi­tal.

      C’est là que vient se gref­fer la cri­ti­que de l’avor­te­ment en rap­port avec la crise de valo­ri­sa­tion (la « pénurie ») et le lien se fait par référence au texte bor­di­guiste « Auschwitz ou le grand alibi5 ». La démarche m’apparaît dou­ble­ment mal­heu­reuse ; d’abord parce que cette référence est utilisée de façon a-cri­ti­que, ce texte étant supposé faire partie du patri­moine des gau­ches com­mu­nis­tes et ensuite et sur­tout parce que la bro­chure lui donne une exten­sion complètement abu­sive. De la même façon que dans Auschwitz…, les juifs ont été assi­milés à des clas­ses moyen­nes ruinées par la crise des années 1930 deve­nues inu­ti­les pour le capi­tal et donc la cible d’une exter­mi­na­tion de net­toyage, les clas­ses moyen­nes d’aujourd’hui, dans Avortement et pénurie sont deve­nues sura­bon­dan­tes pour le capi­tal moderne et elles doi­vent subir une nou­velle prolétari­sa­tion. Mais comme cette prolétari­sa­tion est en même temps sur­po­pu­la­tion, elle doit elle aussi s’accom­pa­gner d’une exter­mi­na­tion. Les temps démocra­ti­ques et de paix dans les pays domi­nants ne se prêtant pas à une telle opération, ces mêmes clas­ses moyen­nes étant par ailleurs suf­fi­sam­ment moder­nes pour uti­li­ser les moyens de contra­cep­tion, et reven­di­quer la liberté du corps des femmes, la solu­tion pour le capi­tal est toute trouvée. Il suffit de lais­ser faire et même d’encou­ra­ger contra­cep­tion et avor­te­ment, une auto-exter­mi­na­tion donc, à moin­dres frais, mais qui ne serait qu’une forme extrême du capi­ta­lisme à la ten­dance à l’auto-régula­tion démogra­phi­que.

      On peut être sur­pris de trou­ver dans Avortement et pénurie, l’abs­ti­nence et la contra­cep­tion présentées comme des moyens de cette auto-régula­tion pro­pre­ment capi­ta­liste, alors que ceux-ci étaient jus­te­ment avancés par Malthus, représen­tant de l’aris­to­cra­tie foncière anglaise et l’un des prin­ci­paux enne­mis de l’écono­mie clas­si­que indus­trieuse et de Marx sur ces ques­tions de popu­la­tion6. D’ailleurs, les révolu­tions indus­triel­les anglaise et sur­tout française ne se signa­le­ront pas par l’abs­ti­nence, mais par l’aug­men­ta­tion des rap­ports sexuels hors-mariage et du nombre des nais­san­ces « natu­rel­les7 ». Le dévelop­pe­ment « sau­vage » du capi­tal à cette époque ne représente qu’une courte période pen­dant laquelle les nou­vel­les clas­ses propriétaires fonc­tion­nent encore sur les bases de l’ancien régime de ser­vage ou de quasi-escla­vage, mais la force de tra­vail « libre » ne peut être long­temps traitée comme du « bétail » et les femmes comme des « pon­deu­ses ».

      Contrairement à ce que sou­tient le texte, il n’y a là aucune « nécessité objec­tive » du capi­ta­lisme à partir du moment où celui-ci cher­che à s’orga­ni­ser en « système » viable donc repro­duc­ti­ble. Et la famille res­treinte dans sa forme prolétarienne va aider à sa struc­tu­ra­tion. Il n’est pas judi­cieux d’envi­sa­ger l’enca­dre­ment juri­di­que et poli­ti­que qui suivra — sous l’action conjuguée d’un patro­nat chrétien et des forces syn­di­ca­les — comme une « nécessité ». En effet, les « nécessités » du capi­ta­lisme ne sont pas de vraies nécessités et d’ailleurs la bro­chure fait référence à des « nécessités conjonc­tu­rel­les » afin de tout faire entrer dans le moule théorique déter­mi­niste d’un sens de l’his­toire sans pour autant employer le terme de « nécessité objec­tive » qui a la mau­vaise haleine du léninisme.

      Les forces en présence et les luttes de clas­ses sont, de fait, évacuées en même temps que cette « nécessité » rend inopérant tout le dis­cours sur les contra­dic­tions du capi­ta­lisme. Or, il y a bien contra­dic­tion quand le capi­tal en tant que flux de valeur des­truc­teur des ancien­nes média­tions se retrouve comme nu et qu’en tant que rap­port social il doit alors en pro­duire de nou­vel­les sous forme d’ins­ti­tu­tions8 et de lois, y com­pris de lois socia­les qui vont à l’encontre de l’idée de « bagne sala­rial » (tou­jours la même dif­fi­culté, pour la bro­chure, de conce­voir le tra­vailleur libre du MPC comme qua­li­ta­ti­ve­ment différent du serf ou de l’esclave).

      Il ne faudra d’ailleurs atten­dre que quel­ques dizai­nes d’années pour que les pays riches s’inquiètent de leur deve­nir néo-mal­thu­sien parce que pres­que tous connais­sent le contrôle des nais­san­ces et une baisse « natu­relle » due à l’aug­men­ta­tion des niveaux de vie. Si sur­po­pu­la­tion il y a elle ne touche que les pays pau­vres et ce sont jus­te­ment des pays qui, à l’excep­tion nota­ble de la Chine et de l’Inde, condam­nent la contra­cep­tion et inter­di­sent l’avor­te­ment !

       

      Pour les auteurs d’Avortement et pénurie, le mou­ve­ment des femmes n’a donc aucune exis­tence auto­nome, ne s’ins­crit pas dans le mou­ve­ment plus large des luttes des années 1960 ; il est réduit à ses rackets gau­chis­tes et réfor­mis­tes. L’entrée mas­sive des femmes sur le marché du tra­vail pen­dant les Trente glo­rieu­ses devient alors une sorte de machi­na­tion du capi­tal pour faire bais­ser la valeur du salaire réel. Peu importe que les sta­tis­ti­ques nous prou­vent le contraire sur l’évolu­tion de cette valeur en hausse cons­tante sur longue période malgré l’infla­tion. Il faut que l’ana­lyse entre dans le cadre des « nécessités » et on l’y force. Le mou­ve­ment des femmes s’en trouve réduit à une idéologie mys­ti­fi­ca­trice. Le féminisme est certes cri­tiqué à bon droit, mais le mou­ve­ment des femmes se voit privé de toute qualité de mou­ve­ment ou alors il est réduit à un mou­ve­ment de clas­ses moyen­nes sans tenir compte de son rat­ta­che­ment objec­tif à l’assaut plus général qui est livré à l’époque contre le monde capi­ta­liste.

      Là encore, la libération des mœurs est perçue comme une « nécessité » du capi­tal au même titre que la liberté de cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses. Or, si elle s’ins­crit bien dans la même dyna­mi­que, c’est seu­le­ment à partir du moment où son sens d’aliénation l’emporte sur son sens de libération, un sens certes contra­dic­toire, mais bien réel9.

      Par ailleurs il y a une confu­sion entre les ancien­nes clas­ses moyen­nes (ren­tiers, petits arti­sans et commerçants) des années 1930 et les nou­vel­les clas­ses moyen­nes des Trente glo­rieu­ses formées de cadres, de tech­ni­ciens et pro­fes­sions intermédiai­res liées à la crois­sance et à l’aug­men­ta­tion expo­nen­tielle des « besoins ». Ces dernières, elles-mêmes en pleine expan­sion ne sont aucu­ne­ment inu­ti­les pour le capi­tal si on ne le définit pas à partir seu­le­ment et prin­ci­pa­le­ment du tra­vail pro­duc­tif10 tel qu’il a été caractérisé par l’écono­mie poli­ti­que clas­si­que et Marx à sa suite. Le capi­tal n’a donc aucune raison d’« exter­mi­ner » ces clas­ses moyen­nes. Elles sont au contraire les plus dyna­mi­ques, les moins attachées à la tra­di­tion donc les plus à même d’impul­ser ou d’adhérer à la révolu­tion du capi­tal quand le rap­port de force change. Dans cette pers­pec­tive il est aber­rant, comme le prétend pour­tant la bro­chure, de dire que les femmes sont encore assignées à des fonc­tions (frac­tion « la plus prolétaire du capi­tal varia­ble », « pon­deu­ses ») comme dans cer­tai­nes thèses gen­ris­tes d’aujourd’hui et aussi dans les dernières livrai­sons de la revue Théorie Communiste (nos 22 et 23 et le récent supplément Le soulèvement arabe, genre/clas­ses).

      En effet, la révolu­tion du capi­tal est dépas­se­ment des fonc­tions, flui­dité des iden­tités, mul­ti­pli­cité des valeurs, noma­disme, réseaux, etc. Aujourd’hui, la ques­tion pour les indi­vi­dus-démocra­ti­ques ne se pose pas en termes de ou/ou (des enfants ou du tra­vail) mais en termes de et/et (des enfants et du tra­vail).

      C’est quel­que chose que nous ne pou­vions pas per­ce­voir clai­re­ment à l’époque puis­que le mou­ve­ment de bas­cule entre les deux « révolu­tions » la révolu­tion prolétarienne, mais déjà poten­tiel­le­ment à titre humain d’un côté, la révolu­tion du capi­tal de l’autre, ne s’était pas encore pro­duit.

      La crise du tra­vail de l’époque n’est d’ailleurs pas encore une crise de l’emploi due à l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, mais une crise du tra­vail en tant que valeur, les luttes prolétarien­nes des années précédentes ayant eu un fort contenu anti-tra­vail d’ailleurs reconnu et célébré par des revues comme Négation jus­te­ment.

      Qu’est-ce qui reste alors de cette brochure qui puisse encore résonner à nos oreilles aujourd’hui ?

      Plusieurs affir­ma­tions intéres­san­tes parce qu’elles s’éloi­gnent de l’aspect glo­ba­le­ment pro­vo­ca­teur et polémiste du texte.

      Par exem­ple, celle qui énonce que « dans le capi­ta­lisme la nature est maîtrisée comme immédiateté », ce qui veut dire qu’en fait celui-ci ne la maîtrise pas vrai­ment, il ne fait que la domi­ner.

      Celle aussi qui s’ins­crit en faux contre le fait que l’avor­te­ment (comme d’ailleurs aujourd’hui tous les dis­cours gen­ris­tes) serait le signe de l’absence d’ins­tinct mater­nel, du fait que l’être humain serait culture et éloigné d’une « nature », etc. Or, pour Négation, « l’avor­te­ment ne dépasse pas l’ani­ma­lité mais mani­feste la réduc­tion à l’état de choses, car seules les choses n’ont pas le besoin de se perpétuer ». C’est un peu ce que nous avons essayé de dire dans le livre en replaçant les ques­tions actuel­les autour des rap­ports à la nature, mais avec un angle d’atta­que différent puisqu’aujourd’hui la ques­tion n’est pas tant de savoir pour­quoi les gens ne veu­lent pas procréer, mais plutôt de savoir pour­quoi ils veu­lent procréer à tout prix, y com­pris « hors nature ». Et aujourd’hui les oppo­sants à la réifi­ca­tion ne sont pas seu­le­ment quel­ques éléments com­mu­nis­tes radi­caux, mais de larges masses conser­va­tri­ces ainsi qu’une extrême droite qui a su renou­ve­ler son dis­cours à partir des recher­ches théori­ques entre­pri­ses par une « Nouvelle Droite » deve­nue gram­scienne dans la mesure où elle a adopté le concept d’hégémonie (cultu­relle).

      La cri­ti­que de l’idéologie du choix, cette « infecte fic­tion démocra­ti­que » contient tou­jours une portée poli­ti­que. Dans les condi­tions contem­po­rai­nes de la sépara­tion, de l’auto­no­mi­sa­tion tou­jours plus poussée des rap­ports sociaux, cette idéologie du choix est plus que jamais active. Le slogan « c’est mon choix » — dont les rava­ges étaient illustrés dans l’émis­sion télévisuelle homo­nyme des années 1999-2004 — s’est imposé comme la jus­ti­fi­ca­tion générale et ultime de telle ou telle conduite par­ti­culière.

      L’asso­cia­tion féministe Choisir, créé par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir en 1971 fut emblémati­que de cette montée en puis­sance de l’idéologie du choix. Conformément à son nom, elle a exprimé les aspi­ra­tions moder­nis­tes des nou­vel­les clas­ses moyen­nes à « l’éman­ci­pa­tion », laquelle à l’époque était avant tout désignée comme une « libération ». Encore aujourd’hui, cette ten­dance se trouve à l’œuvre dans la revue « Pro-choix », animée entre autres par la féministe républi­caine Caroline Fourest11.

      Montrer, comme le fait le texte qu’il n’y a pas vérita­ble­ment de choix, car les jeux sont déjà faits avant que telle ou telle jeune femme décide d’avor­ter, était lié à la prégnance encore vivace des ori­gi­nes socia­les et des pra­ti­ques de clas­ses. C’est aussi ce qui pou­vait encore faire l’objet d’une résis­tance ou d’une contes­ta­tion par­tielle dans un contexte de mou­ve­ment de sub­ver­sion du capi­tal tou­chant aussi bien les rap­ports à la nature extérieure (mode de pro­duc­tion capi­ta­liste) que les rap­ports à la nature intérieure (vie quo­ti­dienne, rôles sociaux et valeurs dans le capi­ta­lisme). Cela mani­fes­tait le fait que les « besoins humains » appa­rais­saient en contra­dic­tion avec les « nécessités » du capi­tal, mais cela fit long feu avec la défaite du der­nier assaut révolu­tion­naire des années 1968-197712.

      Tous ces ques­tion­ne­ments, toutes ces incer­ti­tu­des trouvèrent des débouchés dans les diver­ses formes prises par l’idéologie des désirs sous le coup d’un double mou­ve­ment. D’un côté, celui cons­titué par un pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion13 sans com­mune mesure avec les périodes his­to­ri­ques précédentes, or la bro­chure ne perçoit cela qu’à tra­vers le pro­ces­sus d’auto­no­mi­sa­tion de la sexua­lité ; et de l’autre une révolu­tion du capi­tal qui a englobé les contra­dic­tions (tout par­ti­culièrement celle entre le capi­tal et le tra­vail) tout en fai­sant resur­gir les contra­dic­tions ances­tra­les (genre humain/nature, femme/homme, conflit de générations, etc.).

      Si les jeux sem­blent faits, ce n’est pas à cause d’un capi­tal auto­mate, extérieur aux indi­vi­dus ; un capi­tal qui serait « auto­nome par rap­port aux besoins humains ». Avec la révolu­tion du capi­tal les indi­vi­dus sont inter­nisés dans la dyna­mi­que de capi­ta­li­sa­tion à tra­vers ses réseaux et ses flux. L’idéologie du choix per­son­nel, de l’auto­no­mie, de la mobi­lité, de la « résilience », etc., cons­ti­tue un vérita­ble credo pour l’indi­vidu-démocra­ti­que et « citoyen ».

      Annexe I — Sur les pratiques critiques14

      C’est une dizaine d’années plus tard que des indi­vi­dus, anciens mem­bres de Négation ou en ayant été pro­ches, dévelop­pe­ront la notion de « pra­ti­ques cri­ti­ques » rom­pant ainsi avec le mépris qui présidait à toute apprécia­tion sur les mou­ve­ments non stric­te­ment prolétariens. Sur ce point, cf. JW : p. 1-45 du vol. I de l’antho­lo­gie des textes de Temps cri­ti­ques : L’indi­vidu et la com­mu­nauté humaine (L’Harmattan, 1998).

      Je résume : ces pra­ti­ques ne s’expri­ment plus à partir d’une cri­ti­que glo­bale de la domi­na­tion ou de l’exploi­ta­tion, mais à partir de la cri­ti­que d’une domi­na­tion spécifi­que ce qui leur confèrerait auto­no­mie et radi­ca­lité et per­met­trait d’échap­per au mode d’être du capi­tal. Mais ces pra­ti­ques entraînent une perte d’uni­ver­sa­lité qui est d’ailleurs reven­diquée à tra­vers la cri­ti­que du concept de tota­lité plus ou moins assi­milé au tota­li­ta­risme. Elles cons­ti­tuent par ailleurs une nou­velle façon de poser les rap­ports entre cons­cience immédiate et cons­cience théorique. En effet, en posant un nouvel immédiat dont les formes socia­les sont cri­tiquées en tant que formes de domi­na­tion (de l’humain sur la nature, de l’homme sur la femme, des vieux sur les jeunes, etc.), elles posent le retour à la sur­face de ce que nous pou­vons appe­ler des contra­dic­tions ances­tra­les qui ne sont pas sim­ple­ment le fait du dévelop­pe­ment capi­ta­liste même si elles ont par­fois trait ou rap­port au phénomène de la valeur. Ces contra­dic­tions ances­tra­les sont celles définies par notre condi­tion d’être générique15 ; elles concer­nent à la fois les rap­ports à la nature intérieure de l’homme (rap­ports hommes/femmes, rap­ports à la vie et à la mort et plus générale­ment à la fini­tude humaine à partir de pra­ti­ques magi­ques et reli­gieu­ses) et les rap­ports à la nature extérieure (cos­mo­go­nies des premières formes de société puis domi­na­tion et maîtrise de la nature, hégémonie des scien­ces et des tech­ni­ques). Ces contra­dic­tions ne sont donc pas pro­pres au capi­ta­lisme et on peut même dire que le dévelop­pe­ment stric­te­ment capi­ta­liste, comme mode de pro­duc­tion, a tendu à les faire dis­paraître ou à les repous­ser dans l’oubli ou l’incons­cient des sociétés moder­nes. Le capi­ta­lisme pen­sait fina­le­ment avoir réponse à tout : la science, le progrès, le bien-être, le bon­heur. Le pro­gramme prolétarien pen­sait lui aussi avoir réponse à tout, mais sur de meilleu­res bases col­lec­ti­ves et égali­tai­res. Dans les faits, ces contra­dic­tions ances­tra­les ont été englobées pro­gres­si­ve­ment dans ce qui est apparu, à partir du XIXe siècle comme la contra­dic­tion prin­ci­pale, celle entre capi­tal et tra­vail et en conséquence, les luttes contre les domi­na­tions liées à ces contra­dic­tions ances­tra­les ont été englobées dans les mou­ve­ments de clas­ses ; englo­be­ment dont l’effec­ti­vité est deve­nue aujourd’hui tout bon­ne­ment impos­si­ble depuis que le fil rouge des luttes de clas­ses est rompu et qu’il est devenu impos­si­ble d’affir­mer toute iden­tité ouvrière et a for­tiori prolétarienne.

      Le problème que posent ces contra­dic­tions ances­tra­les n’est pas résolu. Pour la majeure partie des féminis­tes et pour les cou­rants qu’on peut dire pri­mi­ti­vis­tes, la remise en cause ne concerne plus essen­tiel­le­ment le capi­ta­lisme, mais la plus grande partie de l’his­toire de l’huma­nité. La plu­part du temps, la spécifi­cité de la domi­na­tion capi­ta­liste est noyée dans des considérations plus générales. Pour ces cou­rants, l’impor­tance de la contra­dic­tion englo­bante capi­tal/tra­vail se retrouve minorée à la fois par sa courte durée si on parle en terme de grand arc his­to­ri­que et aussi par la non-reconnais­sance de sa portée poli­ti­que parce que fina­le­ment cette contra­dic­tion se voit dénier tout caractère d’anta­go­nisme vérita­ble.

      Quant aux féminis­tes marxis­tes comme S. Federici16 où encore à des grou­pes qui sem­blent s’en ins­pi­rer, comme aujourd’hui Théorie Communiste, ils ne reconnais­sent pas l’englo­be­ment des contra­dic­tions ances­tra­les par la contra­dic­tion jugée prin­ci­pale et il leur faut alors réintro­duire les éléments de ces contra­dic­tions au centre même de la contra­dic­tion prin­ci­pale en intégrant les éléments cri­ti­ques du féminisme qui per­met­tent la jonc­tion avec le matéria­lisme et l’écono­misme marxiste. Ils peu­vent alors donner libre cours à des métapho­res telles « le ventre-capi­tal », « la force poli­ti­que et écono­mi­que de l’utérus17 », que nous avons cri­tiquées dans notre livre, mais sur les­quel­les nous revien­drons sans doute plus tard.

      Revenons aux pra­ti­ques cri­ti­ques.

      De ce nouvel immédiat qu’elles posent, se dégage un nou­veau type de rap­port entre les formes de cons­cience. S’il y a bien tou­jours un hiatus entre mou­ve­ment et but, ce hiatus ne peut plus être comblé arti­fi­ciel­le­ment par la référence au pro­gramme prolétarien. Il y a une contra­dic­tion entre leur aspect affir­ma­tif et la cons­cience de leur négati­vité, de leur vide (c’est sur­tout vrai des pra­ti­ques anti-tra­vail et des pra­ti­ques cri­ti­ques de la vie quo­ti­dienne) ce qui fait une grosse différence avec les pra­ti­ques ouvrières qui s’appuyaient sur le “plein” représenté par le Programme ou l’exis­tence du “socia­lisme réel”.

      Les pra­ti­ques cri­ti­ques doi­vent donc s’appro­prier le sens ultime de leur mou­ve­ment si elles ne veu­lent pas buter sur deux écueils. Un pre­mier qui réside dans le fait de posi­ti­ver ces pra­ti­ques avec une fixa­tion ins­ti­tu­tion­na­liste à l’intérieur même du système cri­tiqué (par exem­ple le féminisme offi­ciel des droits, l’écolo­gie indus­trielle, etc.) ; le second consiste à dévelop­per des pra­ti­ques spécifi­ques quasi exclu­si­ves et on peut rajou­ter aujourd’hui, des pra­ti­ques de plus en plus par­tiel­les dans les­quel­les les types de domi­na­tion sont mul­ti­pliés en même temps qu’elles sont par­cel­lisées. Elles ne peu­vent plus alors s’agréger que de façon arti­fi­cielle pour faire lob­bies ou dans de rares gran­des messes inter­sec­tion­nis­tes18.

      Il paraît évident aujourd’hui que la révolu­tion du capi­tal a trans­formé les écueils des pra­ti­ques cri­ti­ques en fer­ments de sa propre dyna­mi­que.

      Annexe II — À propos de la scission en âges antagoniques : les pratiques critiques des jeunes.

      Cet anta­go­nisme semble s’accen­tuer au fur et à mesure de l’his­toire de l’huma­nité. Il s’accen­tue, par exem­ple, dans le pas­sage de la domi­na­tion for­melle à la domi­na­tion réelle du capi­tal puis­que la classe du tra­vail s’y décom­pose en trois moments de son exis­tence, en trois âges dis­tincts : l’appren­tis­sage de la force de tra­vail, l’exer­cice de la force de tra­vail et sa mise à la retraite. Dès la fin des années 1960, l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail vivant dans le procès de valo­ri­sa­tion va tendre à rendre fic­tive la période d’appren­tis­sage de cette force de tra­vail ce qui va se repor­ter non seu­le­ment sur l’ancien pro­ces­sus pro­gres­sif de qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle des tra­vailleurs manuels, mais aussi sur la for­ma­tion et les débouchés des étudiants et plus encore sur la for­ma­tion conti­nue des salariés.

      Cette dif­fi­culté crois­sante pour le capi­tal d’assu­rer un lien ration­nel entre les deux premières phases (appren­tis­sage/exer­cice) va entraîner une césure entre les deux moments qui pren­dra la forme soit d’une méfiance par rap­port au monde des adul­tes en général (« la fureur de vivre ») soit d’une cri­ti­que et même d’un refus de ren­trer dans ce monde et par­ti­culièrement dans le monde du tra­vail. Refus de « servir la classe bour­geoise » chez les étudiants, retrait par rap­port à l’idéologie du métier et du tra­vail bien fait chez les jeunes prolétaires, refus de la société indus­trielle et de la consom­ma­tion doublé de noma­disme chez les « hip­pies ». Dans tous les cas, une sorte de conflit génération­nel apparaîtra qui, au-delà des interprétations socio­lo­gi­ques, signale un mou­ve­ment « jeune » qui pose l’anta­go­nisme des âges (cf. mon livre) et des valeurs. C’est dans cette dimen­sion que les pra­ti­ques cri­ti­ques des jeunes s’affir­maient a-clas­sis­tes comme cela fut par­ti­culièrement net, premièrement aux États-Unis dans l’oppo­si­tion à la guerre du Vietnam, deuxièmement en France en mai 1968 avec une fer­me­ture du monde ouvrier aux étudiants et plus générale­ment aux jeunes qu’il serait réduc­teur de considérer sim­ple­ment comme une mani­pu­la­tion poli­ti­que de la cgt et du PCF, enfin troisièmement dans le mou­ve­ment de 1977 en Italie.

      Une jeu­nesse considérée comme irres­pon­sa­ble parce que ne se définis­sant que négati­ve­ment, n’assu­rant pas de res­pon­sa­bi­lité, fuyant ses obli­ga­tions et n’ayant donc pas le sens des réalités ; jeu­nesse qui regrou­pe­rait contes­ta­tai­res, drogués, voyous et fainéants réunis dans le mépris des valeurs de tra­vail, d’ordre et d’honnêteté.

      Cet anta­go­nisme a été en partie englobé par le mou­ve­ment du capi­tal qui a pro­duit un jeu­nisme des valeurs à tra­vers l’apo­lo­gie des pra­ti­ques du corps, du sport, de la « forme », de la mode, des réseaux sociaux, etc. Ces pra­ti­ques cri­ti­ques n’ont pas pro­duit de radi­ca­li­sa­tion comme ont pu le faire le féminisme avec le féminisme « radi­cal » ou l’écolo­gie avec la deep eco­logy ou les luttes de sabo­tage contre les OGM et d’autres inno­va­tions mortifères. C’est plutôt ce qu’on appe­lait la « jeu­nesse » dans les années 1960-1970 qui a cessé de fonc­tion­ner comme catégorie du capi­tal, avec une inter­ni­sa­tion des nou­vel­les valeurs de celui-ci par une large majo­rité d’entre elles et à l’opposé un décro­chage d’une frange de cette jeu­nesse, celle des « quar­tiers » (cf. la révolte des ban­lieues en France en 2005), les « nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses » comme on les a par­fois appelées. Cette dernière frac­tion de la jeu­nesse s’expri­mant pério­di­que­ment sous forme émeutière ou sous forme d’extrémismes reli­gieux, mais res­tant for­te­ment dépen­dante des modes de vie domi­nants (cf. l’impor­tance par­ti­culière du phénomène des « mar­ques » parmi les jeunes des « quar­tiers » qui prend chez eux des tour­nu­res lan­gagières spécifi­ques : « c’est de la marque »).

      Annexe III — Famille et mode de production capitaliste

      Jusqu’aux débuts du capi­ta­lisme19, la « pro­duc­tion » de la femme dans le cadre de son acti­vité domes­ti­que apparaît direc­te­ment comme pro­duc­tion sociale et ce sont les rap­ports fami­liaux qui struc­tu­rent cette pro­duc­tion en même temps qu’ils assu­rent les fonc­tions de repro­duc­tion. La famille est donc à la fois struc­ture pro­duc­tive et struc­ture repro­duc­tive repo­sant sur les liens du sang. C’est aussi pour cela que la famille pré-capi­ta­liste est une famille « large ». Les scis­sions vie privée/vie publi­que, tra­vail/loi­sirs n’exis­tent pas. Ainsi, dans le com­pa­gnon­nage, il y a intégra­tion des ouvriers et appren­tis à la famille du maître.

      Avec le dévelop­pe­ment du capi­ta­lisme, le procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion se ren­force et les indi­vi­dus sont séparés de la com­mu­nauté qui les repro­dui­sait. L’unité pro­duc­tion/repro­duc­tion est mise à mal avec d’un côté le dévelop­pe­ment du rap­port capi­tal/tra­vail dans lequel le capi­tal devient condi­tion du tra­vail ; et de l’autre une famille qui est le lieu de la repro­duc­tion en général et qui pro­gres­si­ve­ment va se réduire à sa forme nucléaire. 

      À l’ori­gine, la famille bour­geoise n’est pas « nucléaire » elle garde des dimen­sions patriar­ca­les et patri­mo­nia­les de la « famille élargie ». Même si, avec l’épui­se­ment du capi­tal fami­lial (et des 200 famil­les des sta­li­niens !) la famille bour­geoise tend à se réduire en nombre, il reste que dans la demeure bour­geoise des cen­tres-villes vivent un plus grand nombre d’indi­vi­dus que dans les HLM de l’après-guerre. C’est cette famille res­treinte que les socio­lo­gues nom­me­ront, après la Seconde Guerre mon­diale, la « famille nucléaire » à savoir : papa + maman + les deux enfants dans le F4 d’une HLM.

      Cette forme qui, en s’écar­tant des liens du sang, pose cen­tra­le­ment les rap­ports entre indi­vi­dus avec le mariage d’amour, mais aussi exprime la précarité de l’ins­ti­tu­tion à partir du moment où ce sont les sen­ti­ments et les ten­sions entre mem­bres du couple qui revêtent plus d’impor­tance que l’ins­ti­tu­tion elle-même. Cette cen­tra­lité des rap­ports entre indi­vi­dus se retrouve non seu­le­ment dans les rap­ports hommes/femmes, mais aussi dans ceux entre parents et enfants. S’ils ne pren­nent pas forcément et cons­tam­ment une forme anta­go­ni­que, ils n’en demeu­rent pas moins sou­vent sous haute ten­sion. Cette précarité dans le rap­port à la nature intérieure est redoublée par une précarité dans le rap­port à la nature extérieure dans la mesure où ce rap­port fami­lial n’est plus hérité d’une situa­tion antérieure comme dans l’escla­vage, le ser­vage ou la petite propriété sur les moyens de pro­duc­tion comme cela était le cas pour les clas­ses du tra­vail précédant le capi­ta­lisme. Ce rap­port doit main­te­nant être pro­duit et repro­duit chaque fois dans le pas­sage obligé au sala­riat qui bientôt va concer­ner hommes et femmes alors que ces dernières qui certes, tra­vaillaient, le fai­saient essen­tiel­le­ment dans le cadre d’un tra­vail fami­lial plus repro­duc­tif que pro­duc­tif.

      C’est ensuite cette famille nucléaire qui écla­tera sous les coups de la cri­ti­que du fami­lia­lisme et du machisme portée par les contes­ta­tai­res de Mai 68. Mais cette cri­ti­que ne se fai­sait pas seu­le­ment au nom de la « com­mu­nauté » mais aussi au nom de « l’auto­no­mie » de l’indi­vidu… et de la force de tra­vail (dans la famille prolétarienne). Ce modèle va d’ailleurs s’impo­ser très dif­fi­ci­le­ment comme je le signale dans le livre.

      À cette orga­ni­sa­tion allait cor­res­pon­dre tout un ensem­ble de valeurs fami­lia­les impli­quant la domi­na­tion du père/pro­duc­teur sur la mère/repro­duc­trice, une scis­sion accrue des rôles avec d’un côté l’apo­lo­gie du tra­vail pro­duc­tif (même salarié et exploité) et de l’autre un grand res­pect pour le tra­vail domes­ti­que de repro­duc­tion. La complémen­ta­rité des sexes trouve ici sa confir­ma­tion dans une complémen­ta­rité des fonc­tions qui ne dit rien sur les rap­ports de force et de domi­na­tion qui s’y jouent.

      Cette famille et ses valeurs vont subir deux chocs : le pre­mier est cons­titué par l’acces­sion à la domi­na­tion réelle du capi­tal qui, dans ce qui nous préoccupe ici, permet le dévelop­pe­ment accéléré d’un sec­teur II (celui des biens de consom­ma­tion) qui était jusque-là subor­donné au dévelop­pe­ment du sec­teur I des biens de pro­duc­tion, base tra­di­tion­nelle de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste. Ce pro­ces­sus va per­met­tre de pren­dre en charge la tota­lité de la fonc­tion de repro­duc­tion sociale et par­ti­culièrement de la repro­duc­tion de la force de tra­vail. Ses effets en sont la dimi­nu­tion du temps consacré à l’acti­vité domes­ti­que ce qui va libérer une force de tra­vail poten­tielle, celle cons­tituée par les femmes avec les conséquen­ces qui en décou­lent du point de vue de leur cons­cience immédiate du rap­port social (les reven­di­ca­tions du mou­ve­ment féministe) et au niveau des pra­ti­ques socia­les (mener de pair vie fami­liale et tra­vail). Dans cette nou­velle pers­pec­tive, il n’est plus pos­si­ble (cf. supra) de parler en terme de « bagne du sala­riat » ni en terme de « pon­deu­ses ».

       

      JW, juillet 2014 ; remer­cie­ments à JG pour ses relec­tu­res et conseils et à Laurent pour nos dis­cus­sions entre anciens du « milieu ».

       

      Notes

      1 – Les revues Théorie Communiste et Crise Communiste nous four­nis­sent les deux « meilleurs » exem­ples de cette auto­no­mi­sa­tion de la théorie ; une auto­no­mi­sa­tion d’ailleurs assumée dans le contexte d’absence de tout mou­ve­ment pra­ti­que com­mu­niste.

      2 – cf. Laura Levi Makarius, Le sacré et la vio­la­tion des inter­dits, Payot, 1974. Disponible sur le site Les clas­si­ques des scien­ces socia­les : http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.m...

      3 – Nous revien­drons plus tard et de façon cri­ti­que sur Silvia Federici et sur son der­nier ouvrage tra­duit en français : Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accu­mu­la­tion pri­mi­tive, Entre­monde/Senone­vero, 2014.

      4 – Cf. aussi la note 160 sur Euripide, p. 131 dans Rapports à la nature…

      5 – cf. http://www.marxists.org/fran­cais/bor­diga/works/1960/00/bor­diga_ausch­witz.htm

      6 – Tout juste trouve-t-on chez Ricardo l’idée d’une post-régula­tion par le niveau de salaire. Sur cette ques­tion démogra­phi­que mal connue, on peut se repor­ter au livre d’A. Sauvy, Malthus et les deux Marx, Denoël, 1963.

      7 – Cf. l’exem­ple de la ville de Mulhouse et les dévelop­pe­ments de Ph. Ariès à ce sujet (cf. Histoire des popu­la­tions françaises, Seuil, 1979).

      8 – Une ins­ti­tu­tion c’est une force deve­nue forme.

      9 – Cf. Annexe I.

      10 – Toute l’ana­lyse “écono­mi­que” de Négation est ortho­doxe : on nous parle de « faux frais » du capi­tal pour tout ce qui ne res­sort pas stric­te­ment du capi­tal et du tra­vail pro­duc­tif. L’unité du procès du capi­tal en cours dès les années 1970, mais qui n’attein­dra son plein dévelop­pe­ment qu’à partir des restruc­tu­ra­tions des années 1980, n’est pas perçu et la crois­sance du sec­teur de la cir­cu­la­tion est considéré encore comme un élément essen­tiel de la dévalo­ri­sa­tion du capi­tal et non comme un élément de sa nou­velle dyna­mi­que. Si on vou­lait résumer leur appro­che à l’époque par rap­port à la nôtre aujourd’hui, on pour­rait dire que le mou­ve­ment d’évanes­cence de la valeur ne leur apparaît encore que comme le mou­ve­ment de sa pleine domi­na­tion.

      11 – Même si le terme trouve son ori­gine aux États-Unis avec le mou­ve­ment Pro-choice qui s’oppose au mou­ve­ment Pro-life, son champ d’action est plus large et s’étend à la défense de toutes les libertés indi­vi­duel­les (droit des femmes, droit des mino­rités dis­cri­minées, etc.).

      12 – C’est d’ailleurs le sou­ve­nir de cette pos­si­bi­lité qui pousse Venant Brisset à entre­pren­dre son enquête sur le non-désir d’enfant (cf. La dis­cus­sion à paraître sur le blog de Temps cri­ti­ques).

      13 – Ce pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion n’est pas encore reconnu à son vrai niveau à l’époque de la bro­chure qui reste très clas­siste dans son argu­men­taire.

      14 – Ces trois annexes sont réécrites à partir de notes infor­mel­les rédigées en 1980-1981.

      15 – Cf. là-dessus la première partie de Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme.

      16 – Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accu­mu­la­tion pri­mi­tive. Traduit de l’anglais par le col­lec­tif Senonevero et Julien Guazzini, Entre­monde/Senone­vero, 2014.

      17 – Cf. la présen­ta­tion du livre de Federici par Beatriz Preciado et Virginie Despentes dans Le Monde des livres du 17/07/2014, p. 1.

      18 – Sur l’inter­sec­tion­nisme, cf. Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme.

      19 – Pour la différence entre capi­tal et capi­ta­lisme et entre valeur et capi­tal je ren­voie à l’édito­rial du no 15 de Temps cri­ti­ques : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle206