Mai 68 à Lyon : Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroactive

, par Jacques Wajnsztejn

Question de méthode

Tout exercice de mémoire, toute remémoration suppose une vigilance scrupuleuse qui permet de s’approcher au maximum d’une vérité par réflexivité et non pas d’une vérité absolue. Cela implique un effort de distinction entre sa propre perception subjective — avec le risque annexe des illusions de mémoire toujours aux aguets — et la simple restitution des choses et des faits. Il s’agit de séparer jugements de valeur et jugements de fait, en coupant à la racine toute tentation de reconstruction contre-factuelle.

Regard rétrospectif donc et non pas réécriture rétroactive aboutissant à projeter sur le passé une interprétation de celui-ci avec des clés empruntées au présent.

Nulle intention de ma part de nier l’importance des trimards dans le mouvement de Mai-68 à Lyon puisque j’en parle abondamment dans mon propre livre Mai 68 à Lyon, retour sur un mouvement d’insubordination (À plus d’un titre, février 2018), mais le point de vue de Claire Auzias développé dans son dernier livre Trimards, « pègre » et mauvais garçons de Mai 681 (ACL, 2017) est en soi un choix, certes légitime, mais qui porte à confusion. En effet, comme son livre est centré sur les trimards, elle en fait une catégorie particulière sur le modèle des classes sociales au sein desquelles les individus sont comme soumis à celles-ci, à savoir que l’individu, par ailleurs prolétaire, par exemple, y est surtout considéré en tant que prolétaire et seulement par ailleurs en tant qu’individu. Or, c’est ce modèle qui entre en crise dans les années soixante sous les coups de la modernisation sociale de la société qui devient pleinement capitaliste et d’une révolte de la jeunesse contre les valeurs de l’ancienne société de classe (la société bourgeoise). À cette aune, les trimards sont typiquement des individus-prolétaires plus que des sous-prolétaires ou des membres d’un lumpenprolétariat, perspective qui nous ramènerait à une analyse en termes de classes ou de catégories sociologiques.

Je pense que c’est parce que le procès d’individualisation s’accélère dans cette époque des années soixante que nous rencontrons ces individus-prolétaires qui vont progressivement devenir des individus à part entière du mouvement et dans le mouvement.

Le mouvement de Mai-68 avait justement, parmi ses caractéristiques, celle de bousculer toutes les assignations : ouvrière, étudiante, jeune mineur ou adulte majeur, femme ou homme. Comme le disait une féministe italienne de la première heure, elle ne s’était jamais aussi peu sentie définie par sa spécificité de femme que pendant cette période-là2. Il n’y a pas de raison de penser qu’il en a été autrement pour les trimards, sauf à les prendre simplement pour une tribu, fût-elle “d’apaches”.

On rencontre le même problème, à la fois méthodologique et théorique quand Claire Auzias cherche à faire des trimards, zonards ou autres loulous de banlieue une fraction du prolétariat3 en leur donnant une homogénéité qu’ils n’ont justement pas. Il est en effet difficile de dire d’un côté que les trimards se rattachent finalement à des “En-dehors”4, situation typique d’une période où les historiens et sociologues utilisaient le terme vague et péjoratif de “classes dangereuses” pour désigner les pauvres ou prolétaires qui n’ont pas encore été intégrés au salariat ; et de l’autre qu’ils ressortent de l’assistance publique ou sociale, mise en place par l’État-providence, qui pense ainsi avoir donné sa réponse à l’ancienne “Question sociale” qui hantait justement l’État à l’époque des “En-dehors”.

Claire Auzias semble vouloir à toute force faire des trimards un groupe formel comme les “En-dehors” en constituaient parfois un, dans leur époque, mais sur une base politique. Elle a recours à Georges Bataille (op. cit., p. 281) pour montrer que « les déshérités ne sont pas assignés à une posture figée, mais redeviennent comme tout le monde sujets de leur propre histoire et donc de leurs choix. Ce postulat théorique a trouvé toute sa confirmation dans notre analyse des trimards de Mai-68 : l’action commune engendre une homogénéité, une identité collective, éventuellement éphémère, comme l’événement lui-même. » Mais où est-ce que Claire Auzias va chercher une action commune des trimards  ? S’il y a eu action commune, c’est avec les protagonistes du mouvement et c’est justement ce qui fait qu’ils étaient autre chose qu’un groupe affilié aux étudiants comme ont pu l’être les katangais de Paris organisés sous la forme de leur propre service d’ordre (le SO bis), avec leurs propres chefs, leurs propres locaux, leurs propres armes.

C’est au cours de nos discussions préalables sous le pont La Feuillée puis dans l’occupation de la faculté et les manifestations qu’ils trouvèrent leur place, en rapport donc avec d’autres fractions du mouvement et non pas dans un entre-soi identitaire ou communautariste bien à la mode aujourd’hui, mais inexistant à l’époque. C’est comme si le présupposé de Claire Auzias d’une remémoration subjective devait se faire objective par un coup de force méthodologique en direction d’une sociologie des acteurs centrée sur le groupe (Touraine). C’est d’autant plus étonnant que ce présupposé méthodologique semble immédiatement contredit par le choix des trimards interrogés par Claire puisqu’il est induit, mais je dirais aussi contraint, par le fait qu’il ne s’effectue pas dans le cours de l’événement, mais bien après. Elle ne peut donc qu’être amenée à choisir les “figures” les plus significatives, marquées tout d’abord par la répression spécifique subie (arrestation et longue prison préventive) et la médiatisation de ce qui est devenu “l’affaire” du camion du pont Lafayette avec la mort du commissaire Lacroix le 24 mai 1968. Marquées ensuite par le fait que certaines d’entre elles se trouvaient être les personnes les plus visibles ou spectaculaires dans le quotidien de l’occupation de la faculté. Or ce choix est à la fois partiel et partial. Il n’en est pas moins légitime, mais faut-il encore le reconnaître pour ne pas risquer des généralisations hâtives.

En effet, pour ceux qui, comme moi, ont surtout connu, au cours de l’événement lui-même, des trims de base, cela ne colle pas. Ils ne faisaient pas bande et ils étaient très individualisés pour ne pas dire atomisés bien que se déplaçant souvent en petits groupes. Il est vrai que j’avais surtout des rapports avec de très jeunes d’entre eux, ceux justement des foyers, ceux qui n’avaient jamais encore travaillé ou ne s’étaient même pas posé la question et pour qui ce qu’ils vivaient était une ouverture, une façon de participer à quelque chose d’indéfinissable, mais hors du commun, hors de leur quotidien et non pas restreint à la fréquentation de leurs semblables. Une pratique collective qui les dépassait comme nous étions nous aussi dépassés, mais dans laquelle ils s’inséraient, même si leur “insécurité sociale" et quelques liens affinitaires les poussaient naturellement à ne jamais être isolés au milieu de nous, mais toujours par groupes de deux, trois ou quatre. Il n’y a que sur la fin peut-être, c’est-à-dire à partir du 10 juin, et par exemple à propos de la manifestation du 11, qu’il y eut clairement pour la première fois des “Nous” et des “Eux”, mais parce que certains leaders étudiants et même certains d’entre nous avions commencé à les stigmatiser, alors que jusque-là on peut dire qu’ils n’étaient qu’étiquetés (si on veut absolument faire de la sociologie avec Howard Becker), au même titre que “révolutionnaire”, “anarchiste”, “étudiant”, “bureaucrate”, “ouvrier”, “jeune”, etc. Et toutes ces étiquettes pouvaient fluctuer au cours de l’action parce que la force de l’événement et des actions les déconstruisait, les remettait en question (pensons aux jeunes militants pro-chinois de l’UJCml soudain déboussolés par ce qui se passe sur le campus de La Doua ou au “bon” étudiant de classe préparatoire découvrant la lune avec d’autres perspectives que le concours).

Qu’il y ait eu fluidité des rencontres au cours d’une même journée, et les journées étaient longues puisqu’elles intégraient bien souvent les nuits, est une évidence car nous n’étions pas dirigés par “l’Organisation”. Nous avions liberté de mouvement surtout quand nous n’étions pas pris par une tâche/action précise et urgente. Chacun réagissait donc avec une certaine singularité. Ainsi, pour ma part, je ne cherchais pas à faire groupe 24 heures sur 24 avec les autres camarades du Mouvement du 22 mars. Je continuais à manger au restaurant universitaire, non pas forcément au restaurant de l’AGEL qui était un peu notre repère avant Mai-68, quand nous descendions du campus vers le centre-ville, mais à la maison des étudiants catholiques (MEC) qui était toute proche de l’Université du quai Claude Bernard. Cela permettait de ne pas trop perdre de temps et aussi de côtoyer d’autres étudiants et pas que des “révolutionnaires” affichés. Je n’avais que 19 ans, je n’étais pas d’un bord politique fortement marqué même si j’étais marqué ancien “jicreu” (de la JCR). Je n’avais donc pas de position de clocher ou de chapelle à défendre mordicus et d’ailleurs, la situation avait changé du tout au tout. Plus besoin de “tanière” où faire nombre et se réchauffer entre nous, les politiques, les auto-proclamés révolutionnaires, qu’ils fussent communistes ou anarchistes ; face à un contexte extérieur peu encourageant. Nous étions soudain comme des poissons dans l’eau et je retrouvais, par exemple, des copains de l’école primaire dont je n’avais plus de nouvelles, les circonstances nous ayant séparés, mais qui suivaient maintenant le mouvement ou même y participaient de temps à autre : les deux frères Vermorel, enfants de pompier, Bruno Benoît dont le père, Félix était spécialiste de l’histoire de Lyon (Lyon secret  ; Lyon insolite et superbe) et créateur du Grand collège de pataphysique.

C’était ça la force de Mai. Faire voler en éclats les anciennes assignations, sans forcément en créer de nouvelles. C’est une expérience qui m’a ensuite marqué à vie parce qu’à partir de là, j’ai toujours cherché à établir et maintenir des rapports avec les personnes les plus diverses, fuyant le plus possible l’enfermement avec les semblables qui triomphe par exemple aujourd’hui avec les particularismes identitaires5 et la mode des nouvelles tribus. C’est sans doute pour cela que je ne mangeais jamais au restaurant alternatif Ravachol mis sur pied à la faculté des Lettres. J’étais partisan du maximum de circulation et de rencontres aléatoires, impromptues. Il m’apparaissait donc tout naturel d’emmener à la MEC, pour s’y restaurer, les cinq ou six jeunes trimards que je côtoyais et qui m’avaient, par exemple, accompagné à la faculté de Droit quand j’avais voulu récupérer un peu de matériel militant du local de l’UNEF. Sans compter le fait que si on y mangeait assez mal les repas avaient un certain équilibre ce qui n’était pas rien pour des gars qui ne devaient pas manger tous les jours à leur faim. Ce n’était d’ailleurs pas une sinécure d’imposer leur passage gratuit ou même, dans les cas les plus difficiles où le personnel du restau-U, boosté par les chefs, essayait de faire le coup de poing contre nous, de les faire entrer avec nos tickets, alors qu’ils n’avaient pas le droit de les utiliser.

Les dangers d’une lecture rétroactive

Deux occurrences me semblent significatives de cette démarche rétroactive chez Claire Auzias :

– La première est d’accorder aux trimards une importance démesurée dans le mouvement de Mai-68. À la lecture du livre, on a en effet l’impression que leur participation au mouvement est évaluée post festum, à l’aune des accusations qui seront portées contre eux par la police et les syndicats dès le lendemain du 24 mai, et plus tard par la justice qui accusera trois d’entre eux d’être les responsables de la mort du commissaire Lacroix. Ces derniers éléments, grossis par les médias, vont tout à coup projeter les trimards sur le devant de la scène alors qu’ils ne l’avaient jamais occupée, ni d’ailleurs cherché à le faire. Or, volontairement ou non, Claire Auzias procède de la même façon pour en faire un groupe-sujet, à l’égal du Mouvement du 22 mars, négligeant bizarrement la dimension individuelle, mais massive de la révolte de la jeunesse, par-delà ses pré-déterminations de classe ou autres. Comme il est dit dans la préface à son livre, ce lumpenprolétariat était l’autre face de la Révolution ; « la nôtre » ajoute Claire Auzias (op. cit., p. 8). Mais qui est ce « nous » ? On ne le saura pas même si dans la sorte d’introduction que constitue “l’histoire d’un manuscrit proscrit…” on a l’impression qu’elle fait référence au Mouvement du 22 mars, lui-même assimilé à un mouvement anarchiste, ce qui est pour le moins surprenant quand on connaît la genèse et la diversité de ses composantes6. Quand on sait aussi qu’il résultait justement d’une décomposition de petits groupes anarchistes et marxistes qui avaient montré leurs limites, limites devenues encore plus criantes à l’amorce du mouvement et au cours de son développement le plus immédiat. Certains d’entre nous parmi les plus âgés comme Françoise Routhier pensaient dépassée (ou à dépasser) la césure anarchisme/marxisme vieille de plus d’un siècle et parmi les plus jeunes comme moi qui les avaient rejoints dès 1967 et d’autres qui les rejoignirent au printemps 1968, les références théoriques étaient diverses et fluctuantes. Nous avions le sentiment d’être non seulement des individus inorganisés au bon sens du terme et dans la foulée, de ne pas être des individus endoctrinés. Nous n’avions donc pas, pour la plupart d’entre nous, fait de choix précis et a fortiori définitif par rapport aux scissions historiques du mouvement révolutionnaire. Pour beaucoup de néophytes de la subversion, les références théoriques englobaient Makhno, Voline, mais aussi Archinov ; les insoumis de Cronstadt, mais aussi un certain Trotski, Rosa Luxemburg et aussi Alexandra Kollontaï ; un peu de Lénine mais aussi Pannekoek et Korsch ; Barcelone 1937 et Durruti, mais aussi le POUM et ses militants assassinés par les staliniens comme Andrès Nin ; Gramsci, mais aussi un peu de Bordiga, et même le “Che” et jusqu’à Fidel Castro. On se demandait d’ailleurs pourquoi on aurait dû en faire un, de choix, puisque bien des accrochages sectaires intempestifs auxquels nous avions assisté avant Mai-68 et même pendant la première semaine du mouvement, nous apparaissaient maintenant comme une survivance du passé. Le groupe Noir et Rouge de Paris qui fournira beaucoup de membres actifs au Mouvement du 22 mars parisien était bien conscient de cette nécessité de dépasser la vieille séparation et il avait d’ailleurs orienté ses derniers numéros vers ce thème en dialoguant avec Daniel Guérin7, Yvon Bourdet ou Henri Simon et il était en contact avec la revue Socialisme ou Barbarie8.

Certaines divergences nous apparaissaient d’autant plus surannées que nous étions littéralement “pris”, “possédés” à la fois par l’ambiance générale, par le chantier des tâches qui nous incombaient et l’urgence des actions à définir, des décisions à prendre. Au niveau national, Cohn-Bendit, certes pas un théoricien, mais un fin esprit politique c’est sûr, avait très tôt résumé la situation pour les activistes de Nanterre et le Mouvement du 22 mars : « L’action, c’est la seule possibilité de surmonter la division des étudiants en une multitude de groupuscules. Il ne sert à rien de présenter aux groupuscules une analyse théorique, si juste soit-elle. En mettant les choses au mieux, ils la liront, mais ils ne s’y rallieront jamais, car il est dans l’essence du groupuscule de rejeter tout ce qui ne vient pas de son sein. Mais si on arrive à déclencher une action et à la faire suivre, alors, on entraîne beaucoup de gens qui, bien que politisés, restaient précédemment à l’écart, parce que ça les ennuyait d’entendre des débats groupusculaires où s’opposaient interminablement des analyses plus ou moins cohérentes, et qui toutes se réclamaient du marxisme. L’action, dans la mesure où elle permet de dépasser les oppositions de chacun, est elle-même un moyen de mobilisation, et engendre l’action9 ».

Ce qui fut fait justement le soir du 22 mars à Nanterre avec l’occupation des bureaux de l’administration puis de la faculté tout entière.

Si on peut se servir de la référence de Claire Auzias à Georges Bataille, c’est bien ici. C’est effectivement l’action commune qui nous construisait, qui nous constituait, nous individus singuliers, en tant que groupe-non groupe, mais dans le mouvement, pas dans notre bulle isolée.

Certes, cette position pourrait être taxée d’immédiatiste parce qu’elle manquait de réflexivité, mais elle caractérisait bien le mouvement de Mai-68, dans sa composante étudiante ou assimilée, c’est-à-dire avec toutes ses qualités et aussi toutes ses limites. C’est ce qui faisait aussi la force et la faiblesse du Mouvement du 22 mars. Il ne prit ce nom officiellement que très tardivement et c’est peut-être pour cela, grâce à cela plutôt, que la convergence des petits groupes politiques plus ou moins décomposés put se faire et aussi que des individus inorganisés jusque-là ont pu s’y sentir à l’aise. Encore aujourd’hui, il m’est difficile de définir ses contours. Bien sûr il y avait un noyau, mais après c’était plus flou. 

– La seconde est, je pense, nettement plus importante parce qu’elle se situe au niveau de l’interprétation générale de Mai-68. Ainsi, le fait que Claire Auzias parte d’un particulier (le trimard) au sein duquel elle veut retrouver une sorte d’universel (le marginal, l’En-dehors), l’amène à concevoir le phénomène des trimards en parfaite continuité avec le passé, que ce soit par sa référence au trimard anarchiste individualiste ou littéraire (Zo d’Axa et Georges Navel) ou alors celle au lumpenprolétariat de Marx, alors que pour moi, le mouvement de Mai-68 dévoile une discontinuité entre l’ancien (le fil rouge des luttes de classes) et le nouveau (l’exigence d’une révolution à titre humain), ce que j’ai appelé ailleurs10 la double nature de Mai-68.

 

Mais là nous abordons une question théorique sur la nature du mouvement que Claire Auzias refuse justement d’aborder : « Ce tableau invite sérieusement à réviser les lectures abstraites et théoriques sur la révolution. Une autre histoire est toujours possible » nous dit-elle. Comme s’il y avait incompatibilité entre les deux, comme si justement ces rares périodes “d’orgasmes de l’Histoire” ne produisaient pas un début de dépassement de toutes les séparations et pas uniquement celle que nous venons de voir entre anarchisme et marxisme, mais aussi celle entre théorie et pratique et qu’il faille obligatoirement les recréer cinquante ans plus tard en guise de méthodologie mémorielle !

Sa volonté de prouver une continuité l’amène à amalgamer des choses très différentes. Quel rapport, en effet, entre les apaches, les hobos, les beatniks11 dont les dénominations relèvent toutes d’une historicité spécifique et les loubards et les zonards nantais ou bordelais, les trimards lyonnais de la fin des années soixante ? Or, tous ces termes sont utilisés quasi indifféremment par Claire Auzias. Sauf à chercher le plus petit commun dénominateur de la marge, on ne voit pas bien ce qui fait l’unité entre ce qui pour certains relève de l’ordre du refus individuel de la norme et de la révolte, pour d’autres plutôt d’une référence collective, voire culturelle, avec des médiations quasi structurelles, pour d’autres encore de la fatalité sociale. Pourtant, Claire Auzias veut englober toutes ces appellations sous le même vocable de lumpenprolétariat. Un quasi-concept lui-même très situé historiquement comme le dit Jean-Christophe Angaut dans son article pour le livre de Claire : « Bakounine : Lumpenprolétariat, canaille et révolution ». Il y montre le lien et même l’enracinement de la “canaille” au sein du milieu populaire russe et plus généralement slave. De même, les hobos, comme le reconnaît d’ailleurs Claire Auzias, développaient une forme de culture populaire ou au moins une sous-culture (op. cit., p. 324) qui fit l’objet d’études de la part de la sociologie américaine en général et de l’école de Chicago en particulier qui parlera de la “Hobohème” et de “l’Université hobo”. C’est ce caractère indissociablement populaire et collectif qu’on trouve encore chez le blouson noir ou le hooligan à travers la bande et le quartier pour le premier l’association de supporters pour le second, qui manque justement aussi bien au beatnik qu’au trimard, au moins tel que ce dernier réapparaît sous sa figure soixante-huitarde. En effet, ils sont tous deux des produits d’une atomisation déjà très avancée, liée au procès d’individualisation engendré par la société capitaliste contemporaine. Ils se trouvent en rupture de ban avec leur base arrière, rupture avec la petite bourgeoisie et l’intelligentsia pour le premier, rupture avec le milieu populaire pour le second. Mais c’est à peu près tout ce qui les rassemble car si le trimard de 1968 avait fait “la route” comme celui du début du xxe siècle et comme le beatnik des années 1950-60, il n’aurait jamais pu être “lyonnais”.

Claire Auzias résout à sa façon la difficulté en disant dans le chapitre “Qui sont les trimards ?” que dans « toutes les facultés occupées de France, on connut des trimards, ils portaient des appellations locales diverses… » (p. 165), mais alors pourquoi les regrouper sous la catégorie unique de trimard  ? Il est quand même assez incroyable de gommer une spécificité qui pour de bonnes ou mauvaises raisons est connue et pose question non seulement à l’échelon français, mais aussi à l’étranger, y compris aux États-Unis comme j’ai pu le voir avec les questions d’un militant américain qui vient d’écrire un livre d’entretiens sur mai-juin 68 en France12.

 

Cette discontinuité, rares sont ceux qui la reconnaissent. C’est pourtant le cas de deux auteurs italiens : Pier Paolo Pasolini qui a beaucoup côtoyé les damnés de la terre et Cesare Battisti qui a été un exemple de leur transformation sous le double coup de la modernisation capitaliste et de l’essor du mouvement de lutte des années 70 en Italie. Voilà ce que nous dit le second paraphrasant parfois le premier :

« Au début des années 60, les plus pauvres parmi les plus pauvres des Italiens avaient encore un comportement archétypique de la société des misérables. La pureté de leur indigence leur valait l’appellation de sous-prolétaires. Ils étaient porteurs de valeurs anciennes, de vieilles cultures régionales et d’un modèle de rapports sociaux sans aucun lien avec les normes urbaines. Ils vivaient dans ces grandes réserves où perduraient encore des usages13 féodaux, oubliés de Dieu et visités par des candidats politiques en temps d’élection.

« Ils étaient démunis mais absolument libres. L’unique clé qui les conditionnait était leur pauvreté elle-même. Un élément qui leur appartenait en propre et qui était partie intégrante de leur monde. (Pier Paolo Pasolini, 1976). À la différence des ouvriers, ces sous-prolétaires s’étaient maintenus aux frontières de l’histoire bourgeoise. Ils demeuraient étrangers. Les plus pauvres des plus pauvres, les errants, les enfants de filles-mères, les hommes et femmes abandonnés, tous ceux qui se trouvaient marqués dès leur naissance se rassemblaient à la marge de la marge de la société. Pour ces raisons, et jusqu’à la fin des années 60, celui qui savait s’adapter trouvait rapidement une place dans cette structure prévue par un ordre social quasi immémorial, précis et fatal. Dans cet univers, chacun s’appliquait à s’adapter à des activités inéluctables bien établies et identifiées à l’avance, en quelque sorte. Il devenait un bandit, un délinquant ou simplement un misérable. Mais voilà que dans le boom économique des années 60, l’émigration massive de l’Italie profonde, ce réservoir électoral et de main d’œuvre, vint balayer les enceintes qui contenaient le peuple des pauvres dans les anciennes réserves. Par les brèches ouvertes, les flots de jeunes misérables se déversèrent dans d’autres territoires, peuplant le monde prolétaire ou bourgeois. Ce flux général engendra un nouveau spécimen de désadaptés, dépourvu d’un propre modèle de vie, privés de tout repère.

« Simultanément, l’esprit de la classe dominante, jusqu’alors contenu dans les frontières des citadelles urbaines, finit par pénétrer l’agglomération tout entière et même ses cercles les plus éloignés. En très peu de temps, un modèle de vie différent, jusqu’alors connu des seuls privilégiés, s’étendit à travers tout le pays, réduisant à néant les anciennes cultures locales, les rendant brusquement inutiles et grotesques, anéantissant les traditions, fossilisant les dialectes, ridiculisant les particularismes. Les très pauvres se retrouvèrent ainsi brutalement privés de leur culture, dépossédés de leur liberté et des modes de vie qui attestaient de leur existence au monde. Ainsi émergèrent une seconde sorte de désadaptés, qui vinrent s’ajouter à ceux qui avaient délaissé les réserves et aux autres qui y restaient.

« C’est ici que se pose la question cruciale : que vont faire ces jeunes gens pour qui, désormais, l’appellation de “désadaptés” est devenue insupportable ?

« Eh bien, ils vont faire ce que font les fils des riches, les étudiants, modèles de réalisation sociale. Se pose cependant le problème des moyens. Il leur faut un logement, des habits, de la musique, une Vespa pour sortir le dimanche. Mais le vol, autrefois reconnu dans les réserves sous-prolétaires, n’est plus la solution. Ils n’en veulent plus, ils se sont intégrés dans une autre ambiance, ont accès à l’éducation : le vol est désormais mal vu. Sans compter qu’avec la nouvelle loi Reale (du nom du ministre de la Justice qui, en 1975, autorisa les policiers à ouvrir le feu sans qu’il y ait légitime défense) l’option criminelle est devenue une profession qualifiée, un privilège à frissons réservés au grand banditisme.

« Cependant quelque chose d’autre vibre dans l’air, un nouveau territoire à explorer vers lequel ils tournent les yeux. Ces marginaux ont des amis étudiants qui parlent contestation, réappropriation. Leur langage est sans doute compliqué, mais la rage et le but sont les mêmes. Les étudiants viennent dans les quartiers accompagnés par des professeurs aux cheveux longs. Mirage fabuleux, il semble qu’on ne fasse plus de différence entre pauvres et étudiants. Et l’on se dit : nous voulons tous la même chose.

« Ce type de rapprochement devint de plus en plus fréquent. Dans la rue, sur le lieu de travail, à l’école, ces nouveaux désadaptés, assoiffés de vie, côtoient quotidiennement les jeunes bourgeois lancés dans une violente polémique contre leur propre classe14… » 

 

Cette volonté de ne marquer que des continuités sans reconnaître les discontinuités conduit en revanche Claire à faire référence à des zazous dans les années 1960 sous le seul prétexte que “l’opinion” en parle (p. 151) à propos d’un livre Zazous paru en 201615, mais ce livre parle strictement de la période de l’occupation allemande en France. En effet, cette tendance zazoue est strictement circonscrite à la fin des années trente et au début des années quarante. Sa seule similitude avec les autres références de Claire Auzias est d’être un mouvement de la jeunesse tel que celle-ci se manifeste pour la première fois, en marge de la société des adultes certes, mais pas franchement en révolte contre elle16. De Cortanze le reconnaît d’ailleurs quand il dit que les zazous ne veulent pas changer la vie mais refusent de sacrifier leur jeunesse.

Ce refus de prendre en compte la dimension historique des phénomènes la conduit à des généralisations abusives et à un déterminisme paradoxal et inattendu quand elle affirme que « les rangs (des trimards) ne font qu’augmenter avec le temps (et ils) resteront minorisés, exclus, déniés » (p. 138). On ne voit pas sur quoi se base cette affirmation, sauf à considérer une fraction des habitants des banlieues ou les mendiants en nombre croissant dans nos rues et de provenance diverse comme des trimards et à les regrouper dans cette catégorie.

Dans le même ordre d’idées, dire que toute société produit ses marges ne doit pas conduire à dire que toutes ces marges sont identiques. La remarque vaut pour tous ceux qui parlent aujourd’hui de « nouvelles classes dangereuses » en ciblant les jeunes des banlieues ou quartiers ou par exemple en parlant des “sans-emploi” ou “sans-travail” de manière aussi vague (la notion de sans-emploi n’a ni sens statistique ni sens statutaire) et a-historique (la définition de la population active et celle du chômeur ont fortement évolué au cours du temps) comme le fait Claire dans ses remarques sur Mécislas Golberg (p. 299 et sq.). Les citations sont fort intéressantes, mais les conclusions de Claire sont discutables puisqu’elle assimile là encore les “En-dehors” et les chômeurs miséreux et non secourus de l’époque aux travailleurs précaires17 d’aujourd’hui… qui, pour ce qu’on en sait actuellement, sont secourus et bénéficient d’une Sécurité Sociale que d’ailleurs tant de pays nous envient ou alors de mesures nouvelles d’assistance médicale comme la CMU. En tout cas, cela nous paraît contradictoire avec sa référence à Golberg qui définissait les trimards comme vagabonds du travail et non pas comme forçats du travail privés de travail ! Si on peut faire une analogie alors ce serait plutôt entre les trimards et les jeunes prolétaires des années 1960-70 qui pratiquaient la flexibilité ouvrière à leur profit par l’absentéisme et le turn-over.

Il est encore plus délicat, du point de vue de la situation sur le “marché du travail” de faire de cette précarité un processus dominant aujourd’hui. Pourtant, Claire Auzias semble percevoir la précarité non comme une exigence de flexibilité des patrons envers certaines catégories de la force de travail, entraînant une tendance à sa segmentation, mais comme le sort futur réservé à tous alors que, surtout en France, il concerne officiellement 12 à 15 % des salariés18. Mais même si on adopte son point de vue qui est de tout considérer à partir de la marge qui lui fait dire qu’il y aurait une équivalence entre précarité et marge, alors qu’est-ce qu’une marge qui deviendrait dominante ? Non, ce qui se déroule sous nos yeux, c’est un processus général d’inessentialisation de la force de travail dont une partie devient de ce fait surnuméraire. La conséquence en est que dans certains quartiers ou banlieues, on assiste au développement d’une économie souterraine et illégale, qui est peut-être “en dehors” parce qu’elle est régie pas ses propres règles, mais elle ne fabrique pas des “En-dehors” parce que la plupart des individus qui y participent sont peu ou prou intégrés au business, à sa propre division du travail, à ses valeurs, à la thune et à la consommation de marques. La territorialisation qui est nécessaire à leur insertion de second niveau au sein du quartier19 est antinomique à un quelconque vagabondage ou nomadisme, à une liberté à laquelle le trimard aspirait et le portait à être plus ou moins sans attache.

Or, c’est cette déterritorialisation assumée par les trimards qui va permettre que s’établissent des passerelles vers des ailleurs et avec des autres. Alors que les “bons” étudiants avaient tendance à rester centrés sur l’Université, que les ouvriers syndiqués et grévistes étaient encasernés à l’intérieur des usines occupées, jeunes ouvriers, jeunes prolétaires, trimards et nous-mêmes pouvions trouver et prouver dans les manifestations, une liberté située, collective et d’action.

Par-delà ce que je considère comme un accident de l’histoire (de la petite histoire s’entend), à savoir que la rencontre avec les trimards a été facilitée (c’est en tout cas mon avis) par la localisation de plusieurs d’entre eux sous le pont La Feuillée, celui-ci proche de la place des Terreaux et sis sur une voie de passage que nous empruntions automatiquement pour nous rendre à la Rhodiacéta, c’est l’événement Mai-68 qui va transformer une potentialité de rencontre en un “alliage”20 entre nous et des trimards21.

Sociologie et politique de la marge

Puisque nous sommes amenés, par le livre de Claire Auzias, à parler des marges de la société, il nous faut dire un mot sur l’emploi qui a justement été fait du mot, de la marginalité en général et des “marginaux” en particulier. En effet, ceux qu’on a appelé les marginaux dans les années post-68 n’étaient plus en dehors d’une société bourgeoise qui achevait de se décomposer et qui se recomposait en englobant tous les individus dans une socialisation de et par l’État22, constituant ainsi, progressivement, la société du capital23. Par définition, en quelque sorte, être à la marge ne signifiait donc pas être en dehors, mais bien dedans et à la marge. D’ailleurs, à l’époque (fin de ce qu’on a appelé les Trente glorieuses), personne ne parlait encore en termes d’exclusion. Nous n’étions plus dans les conditions des hivers 1952 et 53 même s’il y avait encore des bidonvilles à Villeurbanne, entre Bonnevay et la Soie et aux limites du quartier des Buers, vers le pont de Croix-Luizet, le long du boulevard de ceinture. La notion d’exclusion ne fera son apparition qu’en 1974, sous la plume de René Lenoir, secrétaire à l’Action sociale, quand la Démocratie nouvelle de Giscard (sur le modèle de la Grande société de Kennedy-Humphrey) actera ses difficultés à englober ses marges, aussi bien celle liée à la persistance de la pauvreté relative, que celle liée à la persistance d’une queue de comète soixante-huitarde (les squats politiques des autonomes rejoignant ici les squats de survie). L’existence de “marginaux” en plus grand nombre ne manifestait donc pas un processus d’exclusion, mais l’échec relatif de l’État à prendre en compte et encadrer une catégorie d’âge en nombre croissant et une immigration d’origine nord-africaine et africaine à qui l’État accordait soudain le bénéfice du rapprochement familial (décret du 27 avril 1976) sans se donner les moyens d’y répondre de façon satisfaisante de son point de vue.

Tout au long de ces années, le concept de jeunesse fait sens à l’intérieur d’un profond bouleversement des rapports sociaux capitalistes, de leur modernisation et de leur démocratisation. L’allongement du temps de la scolarité obligatoire produit une situation de latence entre l’enfance et la condition d’adulte qui n’a existé dans aucune autre société auparavant. Elle produit à son tour les conditions d’une homogénéisation relative et d’une autonomie de la jeunesse qui contradictoirement est captée par la dynamique du capital (la mode-jeune) et lui échappe car elle se révolte contre des codes qui sont, pour la plupart, restés ceux de la vieille bourgeoisie, mais dans un contexte d’accélération des transformations sociales et culturelles. C’est ce processus que les revues Socialisme ou Barbarie et Internationale situationniste ont mis en avant dès le début des années soixante24. Il se manifestait concrètement par l’expression d’une certaine violence, celles des blousons noirs dans les rues, mais aussi celle des rockers au cours de concerts ou autres manifestations publiques (Stockholm, Amsterdam, Paris, Lyon25), avant de prendre une tournure plus politique avec l’opposition à la guerre d’Algérie puis à celle du Vietnam. Une révolte de la jeunesse donc qui prendra différentes formes parce qu’elle est encore surdéterminée par des caractères de classe, beatniks du côté intellectuel et “petit-bourgeois” comme on disait à l’époque, blousons noirs/hooligans côté prolétaire. Si les trimards ne rentrent strictement, à mon avis, dans aucune de ces catégories, ils se rapprochent quand même des seconds et si on veut absolument leur trouver une correspondance ou plutôt une appellation plus générique, je pense que la plus appropriée est celle de zonards définis comme ceux qui zonent dans des no man’s land urbains (ici pour ce qui nous concerne, sous le pont La Feuillée). 

Ce qui me semble le plus important, c’est que ces catégories sont toutes englobées dans un processus général de juvénilisation dont les étudiants sont la pointe avancée, non pas parce qu’ils seraient automatiquement destinés à être leur avant-garde, mais parce que ce sont eux qui subissent cette condition le plus longtemps. Ici, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir des situationnistes et les critiques qui peuvent être faites à la brochure de Strasbourg De la misère en milieu étudiant, il faut leur reconnaître d’avoir touché un point juste en insistant sur cette “misère” qui peut apparaître paradoxale. Une “misère” qui est commune à toute cette jeunesse parce qu’elle n’est pas principalement matérielle. Quoi de plus logique alors que blousons noirs, zonards, loulous de banlieue aient rejoint les étudiants en Mai-68 dans une même révolte et en lui donnant un sens qui ne se limitait pas à casser des chaises et du flic au cours d’un concert de Vince Taylor ou de Long John26 ! Quoi de plus logique que le pouvoir n’ait pu leur faire jouer le rôle attribué par les marxistes au lumpen  ! Ils n’allaient quand même pas s’engager dans les CRS ou dans le service d’ordre de la CGT ; « ça ne leur parlait pas ça » comme on dit dans la novlangue. Par contre les manifestations qui laissaient espérer qu’elles ne se limitent pas au “traîne-savates” habituel, ça leur disait bien.

Mais ils n’étaient pas du tout “en marge” au sens des anarchistes individualistes du début de xxe siècle puisqu’ils touchaient parfois des salaires comme Marcel Munch le mentionne, ou comme il est dit de Mougin quand son père parle du travail d’ajustage, puis de divers petits boulots exercés par son fils. D’autres ou leurs parents touchaient des indemnités étatiques diverses ou de l’aide en provenance de l’assistance sociale (subsides alloués par les Caisses d’allocations familiales à travers l’allocation pour orphelin, l’allocation de soutien familial) ou de la Sécurité sociale. Donc que Claire Auzias exalte “la marge” en lui donnant un contenu invariant et déshistoricisé relève, à mon avis, d’un amalgame historique et sociologique abusif et d’une méprise politique.

Finalement, il y avait une réalité sociale qu’elle a tendance à idéaliser. À la fin des années soixante, les trimards comme d’autres individus classés dans des sous-catégories qui en étaient les plus proches ne se voulaient pas “en marge” au sens où ils n’accomplissaient pas cette démarche dans un but existentiel ou politique, mais ils étaient plongés dans un mode de vie atypique avec des imageries du réprouvé, de l’artiste maudit et déchu, du révolté individuel, du nihiliste, du voyou autoproclamé, du quasi-délinquant, du cas social, etc. Que certains des trimards se soient (ou aient été) impliqués dans “l’orgasme lyonnais” n’en fait pas des soldats (perdus) du prolétariat, mais bien plutôt comme nous l’avons dit plus haut, des composantes d’un soulèvement de la jeunesse qu’on a retrouvé côté étudiant évidemment, mais aussi côté ouvrier. Cela ne veut pas dire non plus que Mai-68 n’a été qu’un mouvement d’insubordination de la jeunesse sinon on ne comprendrait ni la solidarité contre la répression de la part des ouvriers et d’une partie de la population, ni la grève ouvrière généralisée27.

Simplement, la classe du travail n’était pas leur communauté de référence ! D’ailleurs ils n’avaient pas de communauté de référence. Et en auraient-ils trouvé une si nous n’avions pas été battus ? Rien n’est moins sûr !

C’est aussi pour cela que le mouvement des communautés, qu’elles soient urbaines avec les maisons collectives puis les squats ou paysannes (cf. les communautés rurales des Cévennes, de l’Ardèche et d’ailleurs) durent créer de toutes pièces leur “marge” comme alternative possible et en tout cas immédiate à la, défaite de Mai, puis à l’échec des mouvements anti-travail et contre-institutionnels des années 1960-70 face au capital28.

Le Mouvement du 22 mars et les trimards

Affirmons-le nettement, les trimards n’ont eu de l’importance en tant que telle, c’est-à-dire en dehors de leur participation pleine et entière au mouvement en tant qu’individus, qu’à partir du moment où ils ont commencé à être pris pour cible en tant que groupe désigné et stigmatisé comme indésirable, c’est-à-dire pas avant la manifestation du 24 mai, mais dès le lendemain. En tant que cible politique de la part des bureaucrates de l’UNEF29, mais pas seulement puisque Françoise Routhier et Jean-Pierre Berne se retrouvent parfois sur ces mêmes positions anti-lumpen et donc en opposition avec ce qui est présenté dans le livre de Claire comme étant de façon homogène et unanime, notre position à l’autre face de la révolution que représenterait le lumpenprolétariat. Or unanime, la position ne l’était certes pas puisque Jean-Paul Laurens et Everest Pardell, mais aussi d’autres comme le maoïste Michel Crétin, bataillèrent durement contre Berne, Routhier et l’UNEF à ce sujet.

Cette réécriture n’est pas simplement l’effet d’illusions de mémoire qui guettent tout un chacun ; elle correspond, comme je l’ai déjà indiqué, à une lecture rétroactive de ce qui s’est passé qui fait que son auteur parachute une position postérieure à l’événement dans l’événement lui-même.

Je m’explique ici. Françoise Routhier ayant été à la pointe du soutien politique à Raton, Munch et Mougin, le lecteur extérieur aux arcanes complexes du mouvement ne peut qu’en déduire que Françoise Routhier ne pouvait qu’avoir été parmi ceux qui ne leur faisaient pas de critiques pendant le mouvement. C’est finalement l’implicite de Claire Auzias. Or que fait Claire ici ? Au lieu de reconnaître qu’il y avait bien problème entre nous et même un problème important puisque deux personnalités parmi les plus fortes du Mouvement du 22 mars (Françoise et Jean-Pierre) nous surprenaient par leur position, elle note : « On apprend ainsi que certains membres du Mouvement du 22 mars se seraient désolidarisés des trimards. Cela rappelle que dans ce mouvement, des adhérents d’organismes majoritaires se sont infiltrés, dans l’intention notamment de surveiller et si possible contrôler les décisions » (p. 146). Fait-elle ici référence à Alain Rocher, membre des ESU qui dirigeait le service d’ordre de l’UNEF et sans être véritablement au Mouvement du 22 mars, participait effectivement à des réunions et actions avec le Mouvement du 22 mars comme l’occupation du journal Le Progrès par exemple, mais qui était sur les mêmes positions que Routhier et Berne sur ce coup-là ?

On ne le saura pas, mais en tout cas cela nourrit l’hypothèse que cette méfiance par rapport aux trimards était le produit d’éléments extérieurs au Mouvement du 22 mars, alors que nous savions depuis un bon moment que le ver était dans le fruit, que le maintien de leur présence faisait maintenant débat au sein du M22 et pas seulement au sein du mouvement au sens large.

C’est la même démarche rétroactive qui fait que Claire peut dire (p. 340) : « Françoise Routhier me dit un jour : Lorsque j’ai vu des fous dans le mouvement, j’ai compris que c’était une révolution ». On ne saura pas quand Françoise lui a dit ça, si c’est pendant mai, après mai, combien de temps après, comme si ça n’avait pas d’importance.

C’est un point de vue, mais en tout cas, ce n’est pas le mien. Connaissant Françoise comme je la connaissais à l’époque, je la vois mal dire cela en mai-juin surtout sachant les positions “responsables” et modératrices par rapport à d’autres, qu’elle a été amenée à défendre dès le 23 mai. En effet, dans une réunion restreinte en fin d’après-midi et qui regroupait à peu près les mêmes personnes qui préparaient le débordement de la manifestation du 24 (une trentaine, quarante tout au plus), eut lieu une vive discussion autour de la proposition d’une manifestation la nuit du 23 contre l’interdiction de séjour de Cohn-Bendit. Françoise va y développer une position à contre-courant qui en choquera beaucoup. Elle lui fait le reproche d’être intempestive et de sacrifier à la mode du cohnbendisme30. Puis après le 24 quand elle aussi critique la ligne « le pouvoir est dans la rue » jusque-là majoritaire dans le Mouvement du 22 mars, puis enfin, sa position sur les trimards et le lumpen en général, dans la première quinzaine de juin.

Pour mieux rendre le contexte de l’époque et éclairer ma position je citerai un passage de l’échange que j’ai eu en 2008 avec Alain Rocher, le chef du SO de l’AGEL-UNEF et qui fait partie de l’annexe II à mon livre (op. cit.) à paraître en février 2018. 

« Jacques,

Je ne suis pas tout à fait d’accord sur ta description du 24 mai, j’étais le responsable commun du service d’ordre AGEL/22 mars. J’ai donné l’ordre de dispersion pour couvrir juridiquement l’AGEL et notre front commun avec la CFDT de l’époque, j’ai ramassé les brassards et donné le mégaphone à Guy Fossat (non-PSU). Et j’ai rejoint, sur l’autre rive, la “Dauphine” d’E. G, dans laquelle avec 6 autres ESU nous avions entreposé du matériel, nous avons guerroyé toute la soirée cours Lafayette.

J’étais plus proche de Françoise Routhier que tu ne l’imagines, j’étais parfaitement au courant de votre “réunion secrète” nous avions tous les deux la même analyse des “trimards” on ne fait pas la révolution avec le lumpen et les pillards, nous savions qu’il aurait été extrêmement dangereux d’occuper la Préfecture et avons battu le rappel après l’affaire du camion. » (Alain)

Ce à quoi je lui répondis :

« Alain,

Tout d’abord, il n’y a jamais eu de service d’ordre commun AGEL/22 Mars le 24 mai puisque justement notre réunion “secrète” pour organiser le débordement de la manifestation en direction de la préfecture mettait fin à nos accords passés. Que certains membres du 22 mars ou des proches aient pris aussi le brassard pour semer le trouble ou parce qu’eux-mêmes étaient dans le trouble que causait le fait de refuser tout service d’ordre ne me semble pas infirmer mon interprétation de la préparation de la manifestation. » (Jacques)

Dans une seconde lettre Alain me précisa :

« Jacques,

Le SO commun ne résulte pas d’un “accord politique” explicite mais de mon choix de distribuer une cinquantaine de brassards à des mecs (PSU, JCR et divers) que j’estimais capables d’empêcher des bris de vitrine et pillages jusqu’à la fin de la manif (policiers infiltrés en particulier, j’en avais démasqué un la veille venu présenter ses services à l’AGEL). » (Alain)

Ce à quoi je lui répondis :

« Alain,

La position de Françoise31 par rapport aux trimards est aussi à lire dans cette optique. Elle ne voyait pas notre rapport aux trimards comme une partie intégrante de la révolte d’une fraction de la jeunesse urbaine. Elle se plaçait avant tout du point de vue politique du rapport de classes bourgeoisie/prolétariat comme si le mouvement de mai-juin était strictement classiste… et comme si, nous-mêmes, nous pouvions nous assimiler au prolétariat et adopter une sorte de frontière de classe qui rejetaient les trimards, forme moderne du lumpenprolétariat de Marx, de l’autre côté ou du moins leur refusait une place dans le processus révolutionnaire ! Il y avait là, à mon avis, une erreur politique qui provenait de la réduction de la théorie communiste à une théorie du prolétariat. Mais une autre dimension, certes secondaire, mais complémentaire a pu jouer, une différence générationnelle que j’ai déjà dégagée dans le cours du livre [Mai 1968 et le mai rampant italien, ndlr]. De fait, elle séparait parfois les manières de voir et de faire des militants les plus âgés et expérimentés aux conceptions pas toujours bien dégagées du marxisme orthodoxe ou même du léninisme, de celles des protagonistes plus jeunes, plus ouverts à une compréhension élargie du “sujet révolutionnaire”. C’est aussi pour cela qu’on ne peut parler de “génération 68” de la même façon qu’il a été abusif de parler de “génération 48” pour le xixe siècle32. Le procès de mobilisation ne s’est pas réduit à n’être que le produit d’une révolte de génération. »

 

Pour revenir à Françoise, elle adoptait alors une position nouvelle par rapport à celle de la première quinzaine de Mai. Une position qui reflétait sans doute la nécessité qu’elle ressentait que le mouvement prenne une orientation plus politique et plus organisée que celle qui dominait à ce moment-là au sein du Mouvement du 22 mars et qu’on pourrait appeler mouvementiste si on veut la positiver ou activiste si on veut la critiquer. Avec le recul, je m’aperçois que la plus grande partie de la critique qu’Adorno adressait au même moment au mouvement extra-parlementaire allemand (« Notes sur la théorie et la pratique » in Modèles critiques, Payot, 1984, p. 276-296), pouvait s’adresser à nous et en tout cas nous concerner. Cela dit, si Adorno voyait bien le danger de cet activisme, il ne comprenait rien à ce qui faisait la nouveauté des mouvements de l’époque. La théorie critique ne peut pas tout.

Les trimards ne sont pas devenus une cible politique que pour le pouvoir, la police et les bureaucrates de l’UNEF, puisque à partir du 10 juin ils sont aussi considérés comme personae non grata par l’institution qui veut rétablir l’ordre dans l’université (« l’université aux étudiants ») et comme un obstacle aux velléités de réformes que les assistants, par exemple de la faculté des Lettres, cherchent à promouvoir.

Ce n’était donc pas le coup du camion comme le dit Claire page 25 (op. cit.) qui était à l’origine du coup de sang des enseignants contre les trimards. En fait, ils défendaient surtout “leur” faculté et leurs intérêts et dans une certaine mesure, une ligne de classe contre tous les éléments étrangers à l’université. Mais je pense qu’il faut rester cohérent. On peut jeter la pierre à Burgelin, mais lui au moins il était là dès le début de l’occupation et pas pour faire barrage à quoi que ce soit. Ce n’est pas le cas de Jacqueline Brunet, enseignante d’italien “de gauche” que Claire cite de manière a-critique33 et qui non seulement découvre l’existence des trimards le 24 mai, mais fait une analyse psychologique de Michel Raton à la Lombroso.34

Il faut revenir aux faits car si Claire Auzias, citant l’historien Patrick Boucheron (p. 221), pense qu’une autre histoire est toujours possible35, celle qui se penche sur les humbles et les petites gens, cela n’est pas incompatible avec le fait de rendre compte au plus près de l’histoire générale, à partir du moment où celle-ci n’est pas définissable ou assimilable à une histoire des vainqueurs. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit ici. C’est l’ensemble des composantes du Mouvement de Mai-68 qui ont été battues, même si la dynamique produite par le mouvement a eu des conséquences, par la suite pour des mouvements particuliers d’émancipation (lutte des femmes, luttes des homosexuels, luttes contre le nucléaire). Mon propos, parce qu’il se veut général et osons le gros mot, politique, ne s’inscrit donc pas dans une histoire des vainqueurs, mais pas non plus dans une histoire des oubliés de l’Histoire, elle l’englobe.

Aux faits donc. À ma connaissance, à part quelques anecdotes plus ou moins désagréables à raconter à propos de faits isolés, il n’y a rien qui puisse faire dire que les trimards ont posé un problème grave en mai-juin à Lyon malgré les scènes d’horreur décrites par Burgelin (coup de revolver tiré par un étudiant, Raton encore lui qui attaque une porte à la hache, bagarres au rasoir et au couteau (op. cit., p. 71). J’ai ainsi assisté ou eu connaissance d’actes “gratuits” de destruction de matériel ou d’humiliation directe ou indirecte envers des enseignants qui n’étaient pas de leur fait36, ce qui ne veut pas dire non plus qu’ils n’en commettaient pas car je n’étais pas partout. En tout cas, ils ne m’ont pas été rapportés. Je ne suis au courant que de deux accrochages entre trimards et étudiants ou ouvriers dans la faculté. Le premier directement vécu quand Thierry des ESU-22 Mars et moi-même sommes rentrés à 3-4 heures du matin à la faculté la nuit du 24 au 25 mai et que nous sommes tombés à l’entrée sur le frère de Raton et deux ou trois de ses compagnons. Un peu éméchés sans doute ils se sont moqués de nous, ces étudiants qui fuyaient devant la police. Après donc avoir essuyé leur lazzis (en vérité on ne savait pas trop si c’était du lard ou du cochon comme on dit à Lyon parce qu’on n’avait quand même pas l’impression d’avoir fui), ils ont fini par nous botter légèrement les fesses pour nous apprendre à être des hommes, des vrais, des tatoués, des guerriers. L’autre a été transmis par le postier cégétiste Barroil, une figure gauchiste des années 60-70 avec son compère Valero et qui a dû un soir défendre âprement sa nouvelle chemise convoitée par un ou deux trimards. Sa femme raconte l’échange : « Oh ! ta ch’mise elle me plaît bien. — Moi aussi, c’est pour cela que j’l’ai achetée. — Tu m’la donnes ? — Mais si je t’la donne, j’en ai plus37 ». Pas de quoi fouetter un chat quand on sait qu’à la rentrée de l’automne 68 il ne faisait pas bon laisser traîner un blouson en cuir sur les pelouses de la faculté des Lettres alors qu’il n’y avait pourtant plus de trimards.

Finalement ils n’ont posé problème qu’à ceux (enseignants et étudiants) qui avaient un autre projet en tête38. Donc effectivement, les trimards les gênaient et ils avaient aussi peur de se retrouver avec ce problème sur les bras quand nous aurions déserté une faculté où il n’y avait, pour nous, à partir d’un certain moment, plus rien à faire.

Là encore, il ne faut pas faire d’amalgame hâtif, comme l’ont fait la presse et la police, entre trimards lyonnais et katangais à Paris. Si ces derniers ont effectivement posé problème sur la fin des occupations (Sorbonne39 puis Odéon), c’est parce qu’ils étaient très différents des trimards. Déjà, ils étaient moins nombreux (de l’ordre de la trentaine) et clairement identifiés. Leurs chefs et leur garde rapprochée étaient de fait des mercenaires rétribués à la journée. Leur passé était aussi tout différent, parce qu’ils étaient plus âgés, parce qu’ils étaient constitués en corps séparé avec leur propre local, leur propre organisation en SO bis (appellation officielle). Le mouvement parisien n’a donc pas eu avec eux les mêmes rapports que ceux que nous avons tenté d’avoir avec les trimards. On ne peut pas dire qu’il les ait intégrés au mouvement. Jean-Pierre Duteuil est d’ailleurs très clair à ce sujet, le Mouvement du 22 mars parisien n’a eu que très peu de rapport avec les katangais, d’abord parce qu’il ne frayait pas avec les services d’ordre et parce qu’il était très peu présent à la Sorbonne qui est très rapidement devenue un lieu de balade pour intellectuels alors qu’il y avait beaucoup de choses à faire ailleurs, ne serait-ce qu’à Nanterre où il fallait maintenir l’occupation et l’animation, mais aussi aux Beaux-arts et en faculté de Médecine où se tenaient les assemblées générales40.

Quand le conflit est devenu inévitable, parce que les katangais cherchèrent à imposer leur propre ordre contre des occupants tout à coup préoccupés de désinfecter la faculté pour la rendre présentable aux yeux des autorités afin qu’elles leur laissent la possibilité d’organiser une université d’été, l’affrontement devint inévitable. Mais il concernait deux services d’ordre devenus soudain étrangers et se faisant face et non deux composantes du mouvement en désaccord profond comme cela a été le cas à Lyon.

Témoignages à toutes les sauces

Pour revenir à la méthode, je constate que l’exaltation des points de vue subjectifs nuit gravement à une historiographie précise des faits et laisse la place à des témoignages qui ne sont ni contrôlés ni vérifiés. D’accord, par rapport aux témoignages que les sociologues et historiens convoquent41, ceux de Claire Auzias ne sont pas ceux de touristes qui regardaient du pont Wilson ce qui se passait sur le pont Lafayette, mais bien des protagonistes de Mai. Il n’empêche que leurs trop nombreux « je crois que », « il me semble » illustrent leurs approximations et une reconstitution du passé dans le sens de la désinvolture, de la cool memory comme disait Baudrillard.

Le double fait de ne pas avoir cherché à les réunir ou à les faire dialoguer d’abord alors que tous les “survivants” se connaissent, se côtoient encore et ensuite de ne procéder à aucun tri dans les témoignages conduit à un mélange d’auto-valorisation abusive et de contre-vérités flagrantes, comme celle de Cristo (que par ailleurs j’aime beaucoup en tant qu’amie) sur son discours à la Rhodia qu’elle date du 1er mai alors qu’il est du 13 mai ou à des visions surnaturelles sur son cheval que « le Canut » dit avoir vu sur les barricades sans vraiment l’avoir vu42 ! Mais comme on sait Cristo, « témoin » privilégié qui dit ne pas avoir su qu’il y avait une manifestation le 24 (sic, op. cit., p. 80-81), mais dont on sait qu’elle a attaché son cheval à un arbre de la cour de la faculté, on est rassuré, on n’est plus dans le témoignage, mais dans « la geste » (ibidem, p. 93 à propos de Manolo).

Cela n’a pas d’importance me direz-vous si l’histoire en devient plus « épatante43 » (ibidem, p. 81), plus subjective. Eh bien si, je pense que cela a de l’importance si nous voulons laisser des traces factuelles de ce qui s’est passé. Cela a de l’importance si on veut au-delà des faits saisir le sens des actions. Ainsi, de janvier à mars la Rhodia nous avait relativement occupés (sans jeu de mots) dans une période où les luttes ouvrières comme celle-là étaient plus fortes que les luttes étudiantes. Mais à partir de mars, des événements de Berlin et de la brochure de Nanterre, la situation change complètement et nous pensons à autre chose. Nous pensons à rendre autonomes nos propres actions et par exemple le 1er mai il n’est question ni de la Rhodia ni du Vietnam, mais bien d’une sorte de préparation à quelque chose que nous n’avons pas encore bien défini, mais que nous sentons sourdre au fil des jours. Il y a comme un moment de prémisse au mouvement futur qui se dégage. Il est donc important de marquer cette autonomie d’un processus qui va s’emballer une semaine plus tard, d’où l’importance d’une datation précise. Mais ce n’est pas qu’une question de date non plus. Début mai le mouvement n’en est plus à chercher son usine et ses ouvriers, ce qui ne signifie pas qu’il ne les recherchera pas à nouveau à peine quinze jours plus tard dans une tentative de rattachement qui est le signe qu’il est rattrapé par la double nature de Mai-68.

Suivant la même démarche, ces témoignages sont enregistrés et empilés comme s’ils étaient d’importance identique, comme s’ils étaient forcément des témoignages importants. Or, c’est loin d’être le cas. En fait, à part celui de Françoise Routhier et à un degré moindre celui du « Grand » aucun témoignage ne marque de réflexion par rapport à ce qui a été vécu ; comme pour le climat, c’est le ressenti qui est privilégié comme si c’était lui qui donnait la température… cinquante ans après ! Une impression renforcée par le fait que les dépêches de police ou les paroles de RG interviennent au milieu, dans un brassage qui participe d’un “grand bazar” pour reprendre le titre d’un livre de Cohn-Bendit (Belfond, 1975). Ces dépêches ou comptes rendus de police apparaissent alors et malheureusement, comme aussi fiables que les dires des protagonistes interrogés, alors qu’il faut reconnaître qu’ils le sont aussi peu44.

Pourquoi ces témoignages plutôt que d’autres ? On ne le saura pas si on est extérieur à ce qui s’est passé à Lyon dans ces moments-là.

Des personnes importantes comme Bériou et Lardy sont comme rayées de l’album de famille alors que le premier a laissé des traces écrites de sa vision de l’époque qui est certes fort différente de celle d’Auzias puisqu’il s’en est expliqué dans le numéro 79 d’IRL de l’hiver 1988, en réponse à l’intervention de Claire dans le no 77-78 de l’été 1988 et que le second était tout à fait disponible pour répondre à des questions ou même participer à la première partie du livre, c’est du moins ce qu’il m’a confirmé au cours d’une manifestation de septembre 2017, à Lyon. Le rôle de Flauraud, certes décédé, n’est même pas mentionné, ni celui du « Gros Georges », un personnage non étudiant pourtant haut en couleur, actif dans le comité d’action de St Jean, ni celui de Daniel Colson qui venait pourtant d’écrire un petit article sur « son » Mai-68 pour la revue A Contre temps. Certes, ces deux derniers n’étaient pas au mouvement du 22 mars, mais quand même… Exit aussi “l’archi” Chomel, le rôle de Battegay et Bernin dans la formation des cal, celui de Michel Bres, fondamental dans les débuts du mouvement…

Finalement, c’est comme si la sélection des témoignages ne s’était fondée que sur un choix affinitaire (des proches pour la plupart) et politique (privilégier les anarchistes dans le Mouvement du 22 mars par rapport aux inclassables), de la part de l’auteur du livre. On arrive d’ailleurs très mal, et cela même quand on sait repérer les protagonistes derrière leur pseudo, à savoir pourquoi Claire les appelle « les révolutionnaires ». Une terminologie d’ailleurs très peu anarchiste et plutôt de facture gauchiste en provenance de groupes et d’individus qui se pensent comme révolutionnaires comme si cela ne dépendait que de leur volonté individuelle ou de l’appartenance à un groupe ou à un milieu qui se dit lui-même révolutionnaire45.

Or en 1968, justement, ce qui est nouveau, c’est que d’un coup cette catégorisation qui était encore utilisée comme ligne de partage dans l’avant-68 a sauté parce que comme je le disais précédemment, Mai-68 était un mouvement anti-politique de nature politique. Finis donc les révolutionnaires professionnels et c’est bien sur cette nouvelle base que le mouvement est devenu, à certains égards, un mouvement de masse et non pas un grand groupuscule comme l’ont cru, dans un premier temps, l’État gaulliste et les politiciens. C’est aussi pour cela que “l’alliage” avec de jeunes ouvriers et des trimards a pu se faire. Nous étions des individus au sein de groupes informels en situation d’insubordination, de rébellion et pour certains de quête révolutionnaire, mais nous n’étions pas des révolutionnaires. D’ailleurs, pour moi en tout cas, le révolutionnaire c’est celui qui a fait une révolution, même si elle est défaite, comme en Russie en 1917, en Allemagne en 1919/23 ou en Espagne 1936/37. Vouloir la faire comme en France ou en Italie dans les années 60/70 ne suffit pas plus que ne suffit le fait de se démarquer des réformistes ou des « pingouins46 ». La passion 68 et la force de l’événement ne doivent pas nous faire oublier sa modestie à l’échelle historique et notre propre modestie de protagonistes.

Le concept de prolétariat était déjà en crise en 1968, en appeler au lumpenprolétariat pouvait être une tentation, non une solution

Quand Claire Auzias distingue noblesse du prolétariat et indignité du prolétariat en haillons chez Engels et Marx, elle ne mentionne pas ce qui est à la source de la distinction : la position vis-à-vis du travail et au travail. Ce n’est donc pas au prolétariat comme classe des “sans réserves47” (« qui n’ont que leurs chaînes à perdre ») auquel Marx fait allusion quand il parle de noblesse ou de dignité, mais à la classe du travail, à la classe ouvrière. La noblesse en question, si noblesse il y a, est donc celle de l’ouvrier productif. De cet ouvrier aux mains calleuses que “l’En-dehors” Rimbaud dénoncera dans Une saison en enfer48, mais que les syndicalistes révolutionnaires et autres anarcho-syndicalistes chanteront à longueur de temps pour l’opposer à l’homme aux écus de la finance et du commerce ou aux fonctionnaires inutiles et fainéants. Le fait que Marx n’ait pas véritablement théorisé sa conception des classes, pris qu’il était par son analyse du capital, ne facilite certes pas la tâche, mais il ne fait pas de doute que pour lui le prolétariat est la classe abstraite de la révolution et la classe ouvrière est la classe concrète de la lutte des classes. Le prolétaire est à l’origine en tant que “sans réserves” et à la sortie en tant que membre d’une classe qui doit se nier, mais l’ouvrier qui est au cœur de la production/transformation du monde est ce qui lui donne sa substance, à travers le travail. Prolétaires et ouvriers, ouvriers et prolétaires ont situation et destin liés. Ce n’est pas le cas du lumpen qui, dans cette analyse, est lui aussi à l’origine (quand il n’appartient pas encore à la classe productive) et à la sortie (quand le travail productif ne sera plus qu’une activité comme une autre), mais en attendant, il serait comme sans consistance car même quand il est ouvrier il l’est de façon occasionnelle et rarement dans la grande usine. Pour Marx, il est extérieur à la puissance ouvrière et comme le paysan, dans les rares moments où il fait masse, ce ne peut être qu’une mauvaise masse, une foule facilement manipulable.

Il ne me semble pas nécessaire d’adhérer intégralement à la vision de Marx, une vision bien évidemment datée, pour en déduire quand même que toute démarche statistique ou sociologique pour savoir si les trimards font partie du prolétariat ou des ouvriers est vaine car ils ne peuvent prétendre atteindre à une position de classe. Pas avant car ils n’en font pas encore partie ou ne veulent pas en faire partie (cf. Libertad et son Culte de la charogne, les chansons de Couté et Bruant sur les prostituées et les marlous), pas après car c’est la référence même à la classe comme concept qui rentre en crise en Mai-68 et dans les années 70. Les trims ne cherchent pas un rattachement à une classe, ou à qui que ce soit. Leur lien aux étudiants est d’une autre nature. C’est justement sur la base de cette impossible rattachement qu’ils ont pu trouver/construire des rapports inter-individuels avec nous ou avec de jeunes ouvriers/prolétaires. C’est parce que dans un mouvement qui atteint une grande intensité, une forte tension vers la communauté humaine se manifeste. Le “sujet” ou le protagoniste y est alors toujours autre que lui-même, dans l’excès, donc pourquoi le limiter en le renvoyant à une identité49 ?

Le même souci classificateur et quantitatif semble habiter Claire Auzias quand elle s’exerce aux statistiques hautement improbables sur la « composition de classe » des manifestations de mai-juin 68 — et sur les bases des chiffres de la police qui plus est — alors qu’on ne peut pas faire confiance à ces chiffres puisqu’ils sont politiques. En effet, le Pouvoir avait tout intérêt à gonfler les chiffres de non-étudiants parmi les personnes arrêtées puisqu’il voulait justement démontrer qu’il était dévoyé par une faune opportuniste de voyous et de pillards plus quelques enragés. Des chiffres de toute façon biaisés sociologiquement par le fait qu’ils correspondaient aux personnes arrêtées et donc à celles qui étaient restées le plus longtemps au contact des forces de l’ordre ou qui avaient pris le plus de risques. À l’évidence cela ne pouvait que gonfler les chiffres des non-étudiants, plus rompus aux combats de rue qu’aux joutes oratoires. Je n’ai pas besoin non plus de statistiques officielles pour savoir qu’il y avait parmi les manifestants étudiants au contact direct, dans l’affrontement, pas mal de sportifs avec une surreprésentation relative des étudiants de l’ireps de Lyon dont certains deviendront plus tard, dans le sillage de la Gauche prolétarienne, les mongols sobriquet les distinguant des chinois, mais plutôt en référence historique aux Huns, signifiant que quand ils passaient à l’action l’herbe ne repoussait pas sous leurs pieds, plus de garçons arrêtés que de filles, etc., mais qu’est-ce que nous pouvons en déduire d’intéressant politiquement ?

Là où je serais d’accord avec Claire, mais dans de tous autres termes, c’est pour dire que dans les moments insurrectionnels, “l’avant-garde de fait” du mouvement est le plus souvent composée par des individus qui manifestent une impureté de classe, au contraire de ce que pensent les marxistes, pourtant les plus respectables, comme ceux des gauches communistes pour qui le processus révolutionnaire du capital va de pair avec un apurement des classes. Dans un premier temps, son accumulation intensive et non plus primitive ne laisserait plus face à face que bourgeoisie et classe ouvrière qui, chacune, auraient absorbé la première ses formes petites bourgeoises et paysannes, la seconde, ses “En-dehors” dans un salariat généralisé ; et dans un second temps, machinerie et intégration de la techno-science aux forces productives entraîneraient une transformation de la composition de la classe ouvrière. C’est le travailleur déqualifié et par conséquent indifférent à son travail, le modèle de l’ouvrier américain pour Marx, qui serait vraiment sujet de la révolution communiste. Dès le no 6-7 de Temps critiques, Charles Sfar et moi-même avons tenté de montrer l’erreur contenue dans cette conception. Depuis, mes travaux autour du mouvement italien des années 1960-70 m’ont convaincu du bien-fondé de ma démarche quand on pense au rôle qu’ont joué les ouvriers du Sud dans les grèves et le sabotage de la production, dans l’attaque contre les divisions hiérarchiques dans les usines de Turin, Milan ou Porto Marghera en Vénétie. Des immigrés encore imprégnés de luttes des travailleurs agricoles du Sud, lesquelles firent encore deux morts à Avola en Sicile le 2 mai 1968.

À une autre échelle, on remarque des caractères similaires dans les luttes de 1967 en France qui constituèrent des prodromes de celles de Mai-68. Les usines où l’insubordination fut la plus forte sont celles de l’ouest de la France nouvellement industrialisé avec la présence de nombreux ouvriers spécialisés (OS) d’extraction paysanne récente parmi les jeunes qui séquestrèrent les patrons et les chefs. C’est ce mélange spécifique, non pas interclassiste, mais transclassiste qui fait aussi la force de ce qui a été appelé la Commune de Nantes.

Dans une certaine mesure, trimards, zonards ou loubards manifestaient, mais à la marge, cette même impureté de classe…

 

Jacques Wajnsztejn, novembre-décembre 2017

 

Notes

1 – Il faut reconnaître à ce livre le mérite d’être remonté aux origines historiques du terme quand Zo d’Axa parle de « Grand trimard » (Auzias, op. cit., p. 306) et que Mécislas Golberg publie à la fin du xixe siècle le journal Sur le trimard (puis Le trimard) où il le définit comme un vagabond du travail (ibid., p. 297 et sq.). Mais ce n’est pas parce que Zo d’Axa, l’anarchiste individualiste a écrit sur Le grand trimard (p. 308) que cela fait de “nos” trimards à nous, des anarchistes individualistes ! (cf. infra).

2 – Je cite de mémoire, mais d’autres encore rapportent avec précision : « Il n’y avait plus de différence possible entre les sexes et les luttes. C’était un état exceptionnel très difficile à analyser […] Le combat n’avait pas de sexe, comme un mouvement suspendu, privilégié de l’histoire. » (Interview d’Anna Orsini et Sylvia Schiassi in « Les Untorelli », Recherches, 1977, p. 141). En Mai-68, une cheville ouvrière du mai lyonnais, Françoise Routhier ne se pensait pas non plus féministe et son autorité naturelle, l’aura qu’elle dégageait ne posaient pas nos rapports en termes de rapports sociaux de sexe et encore moins de… “genre”.

3 – Faisons une nouvelle incursion en Italie en nous projetant sur ce qui s’est passé à la gigantesque fête de l’Autonomie organisée pour le festival du prolétariat juvénile, Parco Lambro à Milan (juin 1976). Je laisse la parole au chanteur Gianfranco Manfredi qui après y avoir chanté a écrit un petit texte de bilan d’une grande acuité politique : « Depuis que la gauche de classe a choisi comme pivot de sa pratique (pour ne pas dire de sa “stratégie”) la réalité sociologique du “jeune prolétariat”, voilà que le terme a acquis valeur de classe et ses actions une correspondance avec la lutte de classes […] Dans les différentes phases du développement de la classe, une de ses fractions est ainsi élevée de temps en temps au rang de “représentante générale” : hier l’ouvrier-masse, puis les jeunes ouvriers, et enfin le jeune prolétariat […]. De là à l’identification de la strate avec la classe, il n’y a qu’un pas […] Mais il y a plus : au terme sectoriel ainsi isolé on attribue les valeurs qui sont propres à la classe dans son ensemble, à savoir : une homogénéité interne qui peut exprimer une homogénéité de comportements donc une direction unitaire et au moins nationale, une représentation organisée […]. Essayons en revanche […] de tracer un chemin contraire, inverse : non celui de l’agrégation révolutionnaire de la classe autour de sa strate la plus avancée et de sa représentation (toujours attendue), mais celui de la désagrégation (de l’évaporation) de la classe par ses strates marginales au-delà de toute représentation ». (cité dans Marcello Tari, Autonomie  ! Italie, les années 1970, La Fabrique, 2011, p. 175 et sq.).

4 – Sur ce point, on peut se reporter au livre d’Anne Steiner, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la «  Belle Époque  », L’échappée, 2008. La Première Guerre mondiale accélérera le processus de normalisation et par conséquent participera, avec la révolution russe, mais dans un tout autre sens, à la désagrégation de ce milieu plus politisé des En-dehors. La différence fondamentale avec des groupes plus récents comme les blousons noirs ou les trimards est celle de la conscience politique. Les En-dehors n’étaient pas que pure révolte ou de tendance nihiliste ; ils étaient proches de l’anarchisme individualiste, menaient des expériences alternatives communautaires et alimentaires (végétarienne ou végétalienne).

5 – Cf. le texte : « Les présupposés des particularismes et ce qu’ils impliquent », in J. Wajnsztejn, Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût, l’Harmattan, 2002, p. 69-124. Disponible en février 2018 sur le site de la revue Temps critiques.

6 – Une diversité d’ailleurs mal cernée puisque Claire Auzias cite de façon a-critique un document ronéoté, sans plus d’indication d’origine, mais semblant concerner le Mouvement du 22 mars à Paris et qui est d’une rare confusion puisqu’il inclut le groupe des enragés de Nanterre et les situationnistes de l’IS dans le Mouvement du 22 mars. Or, si les enragés formaient un groupe c’est bien parce qu’ils se distinguaient du Mouvement du 22 mars. Même s’il y eut des actions communes à Nanterre, surtout avant Mai et que les sanctions disciplinaires visaient des membres des deux groupes, ils restèrent toujours distincts même après la fermeture de Nanterre et le départ pour Paris. Les enragés intégrèrent le Comité pour le maintien des occupations (CMDO) dirigé par les situationnistes tandis que le Mouvement du 22 mars devint parisien… et lyonnais.
La confusion provient du fait que les médias et le pouvoir reprirent rapidement le terme d’enragés, très porteur, pour l’étendre à toutes les fractions radicales de Nanterre, puis à tout ce qui outrepassait le gauchisme traditionnel (trotskistes et pro-chinois). Raison de plus pour rectifier le tir !

7 – Daniel Guérin tout d’abord membre de la SFIO, tendance de gauche Marceau Pivert pendant le Front populaire sera ensuite une des passerelles entre marxisme et anarchisme ; Yvon Bourdet fut un des fondateurs de la revue Autogestion ; Henri Simon, membre du groupe Socialisme ou Barbarie, le quitte avec Claude Lefort sur la question de l’organisation et le rôle des conseils ouvriers pour fonder le groupe ILO puis la revue ICO (Informations et correspondances ouvrières) qui défend des positions conseillistes proches de celles de Pannekoek.

8 – Il faudrait voir de près pourquoi ce qui apparaissait en 1968 comme une avancée a été contredit presque immédiatement dans l’après-68 avec le retour de positions assez sectaires entre d’un côté des anarchistes cherchant à fonder une nouvelle organisation, une “vraie” (l’ORA), pas comme la FA et de l’autre des communistes radicaux dans la filiation des gauches germano-hollandaise et italienne qui eux, cherchaient plutôt à continuer la critique des groupes politiques formels et la militance… La situation n’était pas meilleure à Lyon puisque si la tendance sectaire anarchiste ne se manifestait pas, se développait en revanche une sorte de sous-culture politique, parmi nombre de protagonistes du Mouvement du 22 mars. Elle mêlait un vieux fonds “anar” à un attachement autant sentimental (le souvenir des trims  ?) que politique vis-à-vis de toutes les formes de marge dont la traduction politique pouvait se trouver dans le vieux concept de lumpenprolétariat. Quoiqu’on ait pu en penser à l’époque, du point de vue de ce que l’on pourrait appeler nos subjectivités révolutionnaires, il ne faisait pas de doute qu’un processus de décomposition du mouvement de Mai était à l’œuvre. Une décomposition particulièrement avancée à Lyon du fait que quelques-uns de ses protagonistes importants allaient prendre, peu après, le chemin de la délinquance. Sans objectif politique explicitement formulé, certes, mais dont le but n’était peut-être pas si éloigné de celui des Comontisti de Riccardo d’Este à Turin et Milan qui avaient lancé le slogan : « Contre le capital, lutte criminelle ». Ce tournant créait d’ailleurs un trouble politique dans le “milieu” des protagonistes de Mai. Je me rappelle que Jean-Marc Blanc m’avait demandé si je pouvais organiser une collecte pour Jean-Pierre Berne à la faculté de Droit et Sciences économiques (puisqu’il y était inscrit) suite à une première arrestation, mais malgré mon influence au sein du comité d’action, la proposition avait été accueillie dans l’incompréhension totale. Daniel Colson de son côté me déclara s’opposer à toute confusion entre intervention politique et délinquance prétendument politique.

9 – Cité in Lucien Rioux et René Backmann, L’explosion de mai, Fayard, 1968, p. 39.

10 – J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, l’Harmattan, 2008 ; réédition augmentée, printemps 2018 chez le même éditeur et en pdf sur le site de la revue Temps critiques à partir du printemps 2018.

11 – Ce n’est pas parce que la police parle parfois de beatniks pour les trimards, par exemple dans un rapport sur les non-étudiants occupant la faculté (Auzias, op. cit., p. 345) et que certains trimards auraient fait référence à eux (je ne l’ai jamais entendu pour ma part et en tout cas pas en mai-juin 68) que cela en faisait des beatniks.
Par ailleurs, en Mai-68, la référence au beatnik ne pouvait ressortir que de la formule du style « espèce de beatnik » car la première référence visible en France, dans un cercle un peu élargi, au-delà d’un milieu intellectuel, c’est le film Easy Rider de 1969. C’est le signe d’une argumentation rétroactive de la part de Claire Auzias, due peut être à son itinérance aux États-Unis dans sa jeunesse, car cette qualification de beatnik ne pouvait être, à l’époque, que le fruit de l’intégration d’une représentation disqualifiante réinvestie en tant que marge positivée, sans rapport avec la culture beat que des journaux comme Actuel vont faire connaître en France dans les années 70. Le début de guérilla culturelle qui se mène en France à cette époque est plutôt centré sur le happening avec Jean-Jacques Lebel. Ce n’est que le 20 février 1968 que Jean-Louis Barault organise au théâtre de France un récital consacré aux poètes américains de la Beat Generation. Ce ne sont pas des trimards qui y assistent mais trois cents étudiants et jeunes artistes contestataires scandant « La culture massacre la conscience » et « Le théâtre bourgeois est mort » (source : Jean-Louis Brau, Cours camarade, le vieux monde est derrière toi  ! Albin Michel, 1968, p. 102). On peut considérer la prise et l’occupation de l’Odéon comme une suite directement politique de ces techniques de happening dont les situationnistes avaient critiqué le côté spectaculaire. Bien que ce qui s’y passa ensuite soit plutôt à considérer comme un échec, ce type d’intervention essaima jusqu’à New York, en Californie, en Italie et à Lodz en Pologne. 

12 – Mitch Abidor, May made me, Pluto (GB) et AK Press (États-Unis), printemps 2018.

13 – La version française exacte est « habits féodaux » ce qui induit un faux sens, la version italienne est usanze feudali soit usages féodaux ou encore usages pré-capitalistes qui est plus courant en français. Le texte italien est consultable sur :
https://www.carmillaonline.com/2006... ou http://www.controlacrisi.org/notizi...

14 – Cesare Battisti, extraits de 68 ou années de plomb  ? L’anomalie italienne, texte intégral consultable en ligne sur : http://infos.samizdat.net/article38...

15 – Gérard de Cortanze, Zazous, Albin Michel, 2016.

16 – Le nom provient de la chanson de Johnny Hess dans laquelle on entend Je suis zazou, zazoué, elle-même inspirée d’un refrain de Cab Calloway en provenance des États-Unis zah-zuh-zaz-zuh-zay. Ils étaient très influencés par le jazz qu’ils faisaient entrer en France clandestinement parce que les autorités d’Occupation l’avait interdit ; par la musique gitane (Django Reinhardt) et par les films policiers américains alors que vichystes et nazis traquaient tout ce qui était anglo-saxon. Mais ils n’avaient pas de position politique précise (Charles Trenet était un chanteur zazou, c’est tout dire !) à part l’affirmation d’une joie de vivre qui défiait seulement avec “toupet” (comme leur cheveux longs ramenés sur l’avant) les normes vestimentaires et culturelles de l’époque, mais aussi la guerre et l’ennemi (cf. le disque Mademoiselle Swing et Monsieur Zazou (Chansons-Actualités) qui recensent 24 morceaux dont les dates courent de 1937 à 1943). La période zazou se limite à ces dates puisque le mouvement, traité de dégénéré par les pétainistes puis Vichy sera ensuite pourchassé par les milices fascistes de Darlan. Les plus jeunes seront envoyés aux “Chantiers de jeunesse”, les majeurs incorporés de force au Service du travail obligatoire (STO), alors que d’autres (dont mon père) se réfugièrent dans la clandestinité ou passèrent à la résistance active.

17 – Sa référence aux précaires m’apparaît discutable. À la page 316, elle fait référence à Georges Navel pour définir le trimard comme celui qui aurait « le goût de l’emploi précaire ». Je ne sais pas en quel sens Navel, à l’époque, entendait le terme de précaire. En revanche, ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aujourd’hui, l’emploi du terme « précaire » indique une situation subie face à un marché du travail qui rejette une partie de la population active comme surnuméraire. Situation subie qui n’est pas, dans l’argumentation de Claire, celle de trimards dont ça serait le choix (le « goût »). Aujourd’hui, il n’y a pas de choix de la précarité, il n’y a que le choix (marginal) de la flexibilité prolétaire dans les pores du capital. Nous ne sommes plus dans les années soixante et soixante et dix de l’absentéisme, du turn-over et du sabotage.

18 – Chiffre il est vrai beaucoup plus élevé aux deux extrémités des classes d’âge.

19 – Une territorialisation très différente de celle qui existait dans les anciens quartiers populaires comme base arrière de la communauté ouvrière alors qu’aujourd’hui cet espace est déstructuré par la disparition des usines. Il apparaît comme un espace dévalorisé dans lequel se maintiennent à grand-peine services publics et commerces.

20 – Je reprends ici le terme utilisé par Jacques Baynac, ex-membre de Pouvoir ouvrier, puis de la librairie La Vieille taupe et en mai-juin du Comité d’action travailleurs étudiants (CATE) de Censier, dans Mai retrouvé, Belfond, 1978, pour désigner le rapport complexe tissé entre étudiants et ouvriers et qui peut être étendu, à mon avis, aux rapports que nous avons eu avec les trimards à Lyon. Un alliage difficile certes, incomplet, mais qui avait d’autres ambitions que la simple alliance passée entre le comité d’occupation de la Sorbonne et les katangais.

21 – Une rencontre qui ne se reproduira que dans quelques moments rares par la suite, au moment de la “Marche de l’égalité” dans les années 1980, avec les lascars des CET en 1986 contre le projet Devaquet, la lutte contre le CIP en 1994, avec la manifestation des lycéens-étudiants lyonnais contre l’arrestation de deux jeunes lycéens d’origine immigrée au cours des affrontements violents des jours précédents autour de la place Bellecour, mais plus du tout à partir de 2005 (révolte dans les banlieues) et 2006 (lutte des lycéens et étudiants, y compris de banlieue contre le CPE et “dépouille” violente sur des manifestants étudiants). C’est pourtant à un mythique en-commun émeutier que certains comme Alèssi dell’Umbria veulent s’associer. Dans son livre C’est la racaille  ? Eh bien j’en suis  ! À propos de la révolte de 2005, L’échappée, 2006, il projette un imaginaire communiste dix-neuvièmiste, absent dans les émeutes de 2005, alors qu’on en percevait encore des traces dans les révoltes des Minguettes à Vénissieux et à Vaulx-en-Velin au début des années 1980, à l’époque où Alèssi et son groupe Os Cangaceiros publiaient, dans le numéro de janvier 1985, l’article « Minguettes blues ».
Le titre même de son livre montre qu’Alèssi entremêle les époques. En effet, il pastiche le chant anarchiste « C’est la canaille ! et bien j’en suis ! » qui date des actions directes anarchistes de la fin du xixe siècle et leur répression par une bourgeoisie traitant les révoltés et les “En-dehors” de “canailles”. Mais ce n’est pas parce que le mot racaille rime avec celui de canaille qu’il désigne les mêmes individus et des époques analogues. Il n’y a pas eu d’en commun émeutier en 2005, tout juste un “nous” des bandes et des actions éclatées, plus nihilistes qu’aveugles d’ailleurs puisqu’elles se sont souvent attaquées aux institutions ou associations qui empêchent que ces zones ne se transforment en ghettos à l’américaine. Déclarer s’y affilier constitue la méprise politique de tous ceux qui glorifient en soi Le temps des émeutes (Alain Bertho, Bayard, 2009) en le confondant par aveuglement historique avec les manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la Belle époque où des groupes anarchistes violents du tournant du xixe au xxe siècle formaient des communautés de vie et de lutte même si c’était sur les bases de l’anarchisme individualiste. (cf. Anne Steiner, Le temps des révoltes, L’échappée, 2012). Mais dire « eh bien j’en suis », ce qui était encore possible au début des années 80 n’a plus de sens politique autre que provocateur aujourd’hui.

22 – Cf. l’État-social et l’État c’est nous de la première période de Temps critiques.

23 – Ce que des auteurs post-modernes comme Deleuze ou Foucault ont essayé de théoriser en parlant du passage des sociétés de discipline aux sociétés de contrôle reposant sur la normalisation. La marge y était magnifiée comme chez Guattari avec la création de Marge qui faisait suite à Défense active, l’un des prolongements du M22 parisien où on parlait effectivement des marginaux, droits communs et autres. Mais peu à peu, de la même façon que les maos fabriquèrent leurs immigrés, des libertaires radicaux fabriquèrent leur marge.
Or, un type de société qui peut se permettre de lâcher ses fous dans la nature est une société qui ne craint justement pas que cela en fasse des révolutionnaires. On n’est plus au temps de Sade !

24 – Cf. l’article de Serge Mareuil : « Les jeunes et le yé-yé » dans le no 36 de Socialisme ou Barbarie (1964) où il montre que nouvelles musiques et danses correspondent chez les jeunes à la désagrégation de la culture bourgeoise d’un côté et à la disparition de la culture prolétarienne de type 1936.

25 – Le journal l’Humanité du 21 août 1963 note à propos d’un concert de Sylvie Vartan dans le Sud de la France : « Brusquement les tomates, les bouteilles, les chaises se mettent à twister. Le piano s’évanouit de stupeur pendant que les guitares électriques et la batterie abandonnées par les musiciens se transforment en artillerie contre les CRS » (cité par Mareuil, op. cit., p. 39).

26 – Quand elle en parle, Claire Auzias ne la voit qu’en provenance des “marges” (beatniks et trimards) ou alors dans la révolte des lycéens (cf. son entretien pour le no 77-78 de la revue IRL, printemps 1988). 

27 – On oublie trop souvent que sans les grèves ouvrières de 67-68, le mouvement étudiant et de la jeunesse en France serait resté aussi limité que le mouvement allemand pourtant très fort à ses débuts, plus que les mouvements en France et en Italie, mais qui est malheureusement resté isolé.

28 – Cf. Des romans comme Les irréguliers de Gérard Guégan (Lattès, 1975) et Les Esperados de Yannick Blanc (Robert Laffont, 1984) rendent compte de ces moments.

29 – Cf. Pierre Masson et son interview dans le magazine Lyon Mag de mai 2008.

30 – Un reproche qui sera d’ailleurs adressé aux camarades de Noir et Rouge, à tel point qu’ils y répondront par l’article « Cohnbendistes ? » in no 42-43 de novembre 1968.

31 – J’ai ajouté en août 2017 ce dernier paragraphe en conclusion de la lettre que j’avais adressée à Alain en septembre 2010 et qui figure sur le site de Temps critiques. En effet, il me semble nécessaire de donner un éclairage théorique à ce qui fut un point important de divergence à l’époque, pour ne pas donner l’impression que ce fut simplement le produit de prises de position tactiques ou instrumentalistes ou même épidermiques dépendantes de réactions à chaud. Mais comme nous l’avons dit précédemment, cette divergence qui traversa le M22 n’empêcha pas Françoise Routhier d’être par la suite à l’initiative du comité de soutien à Raton et Munch.

32 – Cf. Ingrid Gilcher-Holtey : « Éléments pour une histoire comparée de Mai-68 en France et en Allemagne », université de Bielefeld, disponible sur le site Le prolétariat universel.

33 – « Jacqueline Brunet enseignait à la faculté d’italien et fut inlassablement présente dans l’occupation de l’université de Lettres de Lyon avec son mari, professeur de philosophie dans l’enseignement technique secondaire. Tous deux étaient investis pleinement pendant mai et juin en tant que SNESup. » (op. cit., p. 196) Lisons simplement le premier paragraphe de son journal de bord que nous livre Claire Auzias : « Les trimards sont sans doute arrivés à la faculté le soir du 24 mai, à l’issue de la manifestation au cours de laquelle un camion a été lancé sur la police et où est mort le commissaire Lacroix » (op. cit., p. 197). Soit à peu près la version de la police et des syndicats.

34 – Dans son intervention aux journées d’études et de conférences de la BM de Lyon en mai 2008 dont les actes ont été publiés par la BM sous le titre L’intelligence d’une ville, mai-juin 68 à Lyon elle déclare : « Raton est une force de la nature » (p. 75). Mais Burgelin fait quand même plus fort : « le trimard Raton, sorte de Depardieu prognathe » (p. 71, op. cit.). Quelle culture, il n’y a pas que les italianisants et les juristes qui connaissent Lombroso le criminologue italien et sa thèse du type criminel biologiquement déterminé !

35 – « Des petits personnages, vous dis-je qui s’agitent dans les marges. Ils nous rappellent cette évidence : l’histoire est un art de l’émancipation. Elle montre qu’à tout moment, de quelque façon qu’on puisse l’inventer et pour tout le monde, une autre histoire est toujours possible. » (Comment se révolter  ? Bayard, 2016, p. 60).

36 – Un professeur d’histoire et géographie est ainsi venu se plaindre auprès de moi, dès le lendemain du premier jour de l’occupation, d’un acte d’humiliation que je juge moi-même assez grave aujourd’hui et que j’avais considéré moins grave sur le coup, commis dans son bureau. Je connaissais la personne qui l’avait commis, je ne lui ai évidemment pas donné son nom, mais ce dont je suis sûr c’est que ce n’était pas l’œuvre d’un trimard.

37 – Entretien du 7/09/2002, Christian Chevandier : La fabrique d’une génération  ? Georges Valero, postier, militant et écrivain, Les belles lettres, 2009, p. 142.

38 – Voici quelques extraits significatifs d’un tract de l’UD-CFDT du Rhône, réalisé par trois militants du supérieur dont un professeur d’histoire et géographie, Baumont : « Les événements, (en particulier les manifestations), ont par ailleurs entraîné l’invasion de la faculté par des éléments divers que les Lyonnais connaissent maintenant sous le nom de trimards (jeunes chômeurs, blousons noirs et autres inadaptés de notre société). Il faut à cela ajouter un certain nombre d’étudiants ou de gens de l’extérieur déprédateurs : les uns pour voler, d’autres par idéal anarchiste, ont en définitive commis beaucoup plus de dégâts que les trimards toujours accusés. Remarquons d’ailleurs que les destructions les plus graves sont le fait des éléments fascistes venus attaquer la faculté, le mardi 4 juin 1968. […] Par ailleurs, une conception déplacée de la solidarité globale de tous les occupants a rendu impossible toute mesure énergique pour éliminer les éléments indésirables. » (source : Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, Seuil, 1968, doc 203, p. 463 et sq.).

39 – Cf. le communiqué du Comité d’occupation de la Sorbonne, in le journal Action en date du 17 juin 1968, op. cit., doc 208, p. 471-472.

40 – Lettre de Jean-Pierre Duteuil à J. W. du 13/01/2018.

41 – Telle Zancarini-Fournel, coordinatrice de nombreux ouvrages « autour » de 1968 ou sur « les années 68 », cette appellation d’origine incontrôlée qui est la tarte à la crème de l’édition grand public sur ce thème.

42 – Auto-valorisations et approximations ne sont pas incompatibles, mais bien plutôt complémentaires. C’est à partir de la revendication assumée de l’à peu près que peut s’exalter un parcours rétroactif individuel que personne ne viendra contredire puisqu’il est fonction d’un ressenti réchauffé pour l’occasion.

43 – Au sens de “faire de l’épate” je suppose !

44 – Pour donner une idée de la fiabilité des sources en provenance des RG je citerai mon exemple personnel. Arrêté début 1970 sous la fausse accusation d’avoir déposé un explosif au Sofitel qui fit deux blessés parmi les employés, qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir que ma fiche de police comportait la mention « révolutionnaire professionnel tchécoslovaque en exil » (sûrement depuis la défaite du Printemps de Prague !). Il est vrai que pour excuser la police, ma compagne, elle aussi arrêtée par la suite, était effectivement d’origine tchèque. Mais comment demander aux rg de s’y reconnaître avec tous ces « étrangers » dignes de « l’Affiche rouge » ? Pour eux, révolutionnaire tchèque ou fils de juif-apatride d’origine polonaise, c’était bonnet blanc et blanc bonnet !

45 – Daniel Anselme, la cheville ouvrière des Cahiers de Mai et ancien membre du Comité central du pcf jusqu’à sa rupture en 1956, raconte quand, au début des années 1970, il eut une entrevue avec les chefs de la Gauche prolétarienne Le Bris et Le Dantec et qu’au cours de la discussion, au bord du vomissement que leur procuraient les infâmes cigares toscani qu’ils n’avaient pas l’habitude de fumer alors qu’Anselme ne fumait que cela, ils entonnèrent tout à coup un « Nous les révolutionnaires… » qui se voulait consensuel et complice. Anselme les doucha immédiatement en répondant : « Mais camarades, qui vous a faits révolutionnaires ? » Les toscani passèrent de plus en plus mal et la réunion entre « révolutionnaires » resta sans suite politique.

46 – Nom donné par le Mouvement du 22 mars lyonnais (Chomel, Flauraud) à ceux qui faisaient une sorte de tourisme politique en se baladant à la faculté pour flairer l’air du temps.

47 – Marx forme son concept de prolétariat sur la racine latine proles qui désignait, dans la Rome antique, la catégorie de ceux qui n’avaient que leurs enfants pour toute richesse et qui étaient donc dispensés d’impôts. En ce sens, ils étaient “sans réserve”.

48 – « J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains ! – Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin ». Mais notre “En-dehors” fit par la suite du commerce pour éviter de se salir les mains.

49 – Nouvelle incursion dans l’Italie de cette période quand des groupes communistes radicaux partis de l’opéraïsme de Classe operaia ont abandonné toute référence classiste pour une pratique de « lutte criminelle » (Comontismo). En 1977, Radio Alice de Bologne avait dit : « Le marginal au centre ». C’est un peu ce qui arriva à partir de 1976 avec la constitution de cercles de jeunes prolétaires à Milan, Rome et Bologne surtout, puis à l’automne avec le mouvement des auto-réductions pendant lequel des dizaines de milliers d’étudiants, de jeunes ouvriers et de chômeurs venant des banlieues se rassemblèrent dans les centres-villes pour s’approprier des marchandises, imposer des loisirs gratuits. Ce faisant il tendaient à faire sauter de façon pratique la vieille opposition marxiste entre prolétariat et lumpenprolétariat. À Bari, par exemple, dans les Pouilles, les autonomes organisent « la recomposition du prolétariat social ». Les trois Maisons de l’étudiant, tenues en pratique par des étudiants-prolétaires, malgré la présence de la cheffaillerie étudiante, sont devenues des centres de discussion et de réappropriation. Le syndicat et le pci firent fermer le restaurant des Maisons de l’étudiant et une manifestation de plus de 10 000 étudiants se retrouva pour s’inviter à manger dans les réserves du restaurant. La perquisition effectuée par la police peu après révéla que de nombreux jeunes non étudiants, et même deux prostituées et toute une famille au chômage, occupaient les lieux. Cette situation donna lieu à une grève syndicale du personnel du restaurant. (source : lettre de camarades de Bari du 3/06/1977 à la revue française Les Fossoyeurs du Vieux Monde et La Repubblica du 31/05/1977). Ce dernier point souligne que le mouvement de 1977 a représenté le niveau le plus intense de décomposition sociale de la classe alors que les autonomes y voyaient le niveau le plus intense de sa recomposition.

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