supplément #6 au numéro 19

Gilets jaunes : Sur la ligne de crête

mars 2019, Temps critiques



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    • Une ligne de crête qui accom­pa­gne tous les soulèvements car, par défini­tion, on ne sait pas quand et com­ment va se faire la bas­cule. Ce qui nous fait entre­voir cette phase, c’est que le mou­ve­ment des Gilets jaunes s’échoue aujourd’hui sur plu­sieurs écueils qui ont pour­tant fait sa force hier.

      S’il ne se laisse pas définir, il ne se définit pas lui-même

      Si le mou­ve­ment des Gilets jaunes ne se définit pas par ce qu’il n’est pas (antisémite, anti-migrant, sexiste, homo­phobe), ce qui serait se mettre dans la contre-dépen­dance des atta­ques de ses enne­mis ou des médias, il ne se définit pas non plus par ce qu’il est. Comme dans tout mou­ve­ment qui possède une vérita­ble dyna­mi­que propre, des cli­va­ges présentés comme une réalité incontour­na­ble par l’État, les socio­lo­gues et les médias, n’en sont plus pour lui. Pour « les gens d’en bas » qui se soulèvent contre l’ordre des domi­nants, les frac­tion­ne­ments entre « quar­tiers sen­si­bles » et com­mu­nes périur­bai­nes sont rela­ti­visés lors­que les lycéens de Mantes-la-Jolie mon­trent qu’en ban­lieue aussi la survie n’est plus sup­por­ta­ble ; frac­tion­ne­ment réduit entre assistés et chômeurs ciblés par la phrase assas­sine de Macron « il n’y a qu’à tra­ver­ser la rue pour trou­ver un emploi » puis­que de nom­breux chômeurs, présents sur les ronds-points, dévelop­pent soli­da­rité et convi­via­lité ; frac­tion­ne­ment effacé entre tra­vailleurs pau­vres (l’emploi n’est plus gage de vie décente) et petits salariés, arti­sans ou auto-entre­pre­neurs.

      Par sa dyna­mi­que propre, par l’action directe, le mou­ve­ment des Gilets jaunes a réfuté pra­ti­que­ment les repro­ches idéolo­gi­ques que lui adres­sent abs­trai­te­ment les milieux poli­tico-média­ti­ques domi­nants. 

      Au sein d’une frange de la popu­la­tion, qui n’a pas tou­jours été la plus active dans les mou­ve­ments sociaux précédents, parce qu’elle a à la fois voulu et subi les pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion, se fait jour la bonne vieille idée redécou­verte dans chaque lutte d’impor­tance, celle que le pou­voir divise pour mieux régner. Mais force est de reconnaître qu’après trois mois de lutte, ces avancées poli­ti­ques sont insuf­fi­san­tes. En effet, alors qu’il a aussi connu une cer­taine matu­ra­tion dans le dis­cer­ne­ment de ses objec­tifs (de la lutte anti­fis­cale à la lutte pour la jus­tice sociale, par exem­ple), le mou­ve­ment ne par­vient tou­jours pas à vérita­ble­ment se définir. Cela nuit non seu­le­ment à son exten­sion vers les marges de sym­pa­thi­sants hésitants, mais rend abs­traite l’idée sou­vent mal com­prise à l’extérieur du « Tous Gilets jaunes » puis­que sans défini­tion plus précise de ce qu’il est, toutes ces fran­ges pro­ches devraient l’intégrer et, à l’inverse, au nom de qui ou à partir de quel prin­cipe pour­rait-il dire : « non, vous, vous n’êtes pas Gilets jaunes » ? Ni l‘appel de l’assemblée des assemblées à Commercy ni les com­mu­niqués du groupe Gilets jaunes Lyon-centre n’ont réussi à lever cette équi­vo­que par rap­port, par exem­ple, à la présence de l’extrême droite à l’intérieur du mou­ve­ment.

      C’est que la com­mu­nauté de lutte pose comme première valeur poli­ti­que la soli­da­rité dans le désac­cord, c’est-à-dire l’inverse de l’appréhen­sion tra­di­tion­nelle de la poli­ti­que, y com­pris à l’extrême gauche qui, quant à elle, pose au contraire le désac­cord comme prin­cipe pre­mier et « ligne » de par­tage. Cette dis­po­si­tion première, en faveur de la com­mu­nauté de lutte et de la soli­da­rité qui en découle, amène le mou­ve­ment à ne pas abor­der ou à reléguer au second plan « les sujets qui fâchent ». Ne pas trop en dire pour pou­voir conti­nuer à se dire les choses. Ainsi, alors que les Gilets jaunes par­lent beau­coup de votes et les uti­li­sent pour pren­dre des décisions, alors que nom­breux sont ceux qui, parmi eux, met­tent en avant le vote par RIC, la ques­tion du droit de vote n’est abso­lu­ment pas abordée, car elle frac­tion­ne­rait la soli­da­rité des Gilets jaunes à partir du moment où il fau­drait pren­dre une posi­tion sur le qui est citoyen et sur­tout qui ne l’est pas, au risque du désac­cord.

      Dans les AG, il est ainsi sou­vent néces­saire d’inter­ve­nir déjà pour faire cor­ri­ger l’appel­la­tion « assemblée citoyenne » sou­vent utilisée dans les assemblées issues de ronds-points pour coor­don­ner action et réflexion entre com­mu­nes périur­bai­nes. Car le flou per­siste sou­vent sur les contours de la citoyen­neté d’autant que dans ces actions, les Gilets jaunes n’hésitent pas à faire appel à des salles de mairie et à y accep­ter des élus muni­ci­paux ou même des députés, ce qui fait qu’on a par­fois du mal à dis­tin­guer ces débats du « Grand débat ».

      Ce n’est peut-être qu’un pis-aller, mais en l’état actuel des choses la notion « d’assemblée popu­laire » utilisée dans les assemblées de Commercy et celles (plus urbai­nes) qui les ont rejoin­tes reste dans le vague. Malgré tout, cette dénomi­na­tion d’assemblée popu­laire prête moins à confu­sion tout en étant fort para­doxale. En effet, les « assemblées citoyen­nes » sont d’une com­po­si­tion sociale bien plus popu­laire que les « assemblées popu­lai­res » qui sont, elles plus « citoyen­nes » au sens Révolu­tion française du terme. Pourtant, à l’ori­gine, sur le ter­rain des ronds-points, la ques­tion ne s’était pas posée abs­trai­te­ment, mais de façon pra­ti­que, car il parais­sait dif­fi­cile d’être sur un bar­rage ou un rond-point avec un « étran­ger » qui se bat contre l’injus­tice fis­cale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui… parce qu’il n’a pas la natio­na­lité française et qu’il ne peut pas voter ! La référence à la Révolu­tion française devrait ici encore servir : est « citoyen » celui qui par­ti­cipe à la « révolu­tion », quelle que soit sa natio­na­lité.

      Si, pour beau­coup de Gilets jaunes, la référence à la Révolu­tion française est réelle et pro­fonde, alors il faut que le mou­ve­ment assume sa part de sans-culot­te­rie sans qu’elle soit sans cesse rabat­tue sur celle d’un citoyen juste conçu comme sujet du pou­voir d’État en rem­plis­sant des devoirs qui don­nent lieu à des droits. Par ailleurs, cela met­trait fin pra­ti­que­ment à cette idée sau­gre­nue, partagée par cer­tains Gilets jaunes, d’un vote considéré comme obli­ga­toire et donc comme un devoir plus qu’un droit. Mais ce serait faire preuve d’opti­misme de penser que le mou­ve­ment pour­rait en quatre mois acquérir une cons­cience de la com­mu­nauté (humaine) qui efface toute frontière. La com­mu­nauté de lutte trace, cons­ciem­ment ou non, ses frontières dans la lutte. L’exem­ple frap­pant en est de la dis­tinc­tion qui apparaît dans des dis­cus­sions entre Gilets jaunes « de base » sur la ques­tion des migrants1. Si les immigrés sont bien reconnus et acceptés par les Gilets jaunes — d’autant qu’il s’en trouve un nombre non négli­gea­ble parmi eux — ils le sont sur la base de l’ancienne figure du tra­vailleur immigré. Des des­cen­dants de tra­vailleurs immigrés et qui sont Gilets jaunes par ailleurs, considèrent que leurs parents et eux sont deve­nus ou sont français parce qu’ils ont contribué à la cons­truc­tion et à la prospérité du pays, alors qu’à leurs yeux les migrants d’aujourd’hui ne cher­chent pas à se fixer et s’établir (cf. Calais et tous ceux qui veu­lent abso­lu­ment passer en Angleterre) et relèveraient d’une ges­tion inter­na­tio­nale de crise qui échappe à la com­mu­nauté de lutte2. En conséquence, cela res­treint considérable­ment le champ de sa ten­sion vers la com­mu­nauté humaine. Plus concrètement, c’est aussi une situa­tion à courte vue, car si la force de tra­vail est glo­ba­le­ment surnuméraire aujourd’hui dans le procès de valo­ri­sa­tion du capi­tal, le sur­nom­bre n’est pas tou­jours là où on le croît, comme le mon­trent les efforts actuels d’entre­pri­ses comme MacDo, Starbucks et autres gros­siums de l’hôtel­le­rie-res­tau­ra­tion ou du BTP, qui vont jusqu’à pro­po­ser à des migrants fraîche­ment arrivés3, des cours accélérés de français parce qu’elles recher­chent des « peti­tes mains » à des condi­tions tel­le­ment à la marge du droit du tra­vail que per­sonne ne les accep­tent.

      Un discours plus protestataire que révolutionnaire ou réformiste

      Si l’expres­sion d’une juste colère a fait la force du mou­ve­ment à ses débuts, il cher­che aujourd’hui un second souf­fle qui le trans­for­me­rait en une lutte sociale plus glo­bale contre un ensem­ble struc­turé par l’État et le capi­tal. Ce qu’il a ten­dance à résumer par les termes de lutte contre le « système », sans cher­cher à davan­tage le définir. Faute d’y par­ve­nir, cette colère a ten­dance à se trans­for­mer en haine contre l’oli­gar­chie (le « je vous hais com­pris » écrit par­fois sur des gilets jaunes dénote en pas­sant d’une cer­taine culture poli­ti­que et d’un humour de bon aloi), elle-même réduite à quel­ques gran­des entre­pri­ses ou ban­ques et à quel­ques indi­vi­dus (poli­ti­ques, jour­na­lis­tes influents) « que l’on va aller cher­cher » comme le disent les mani­fes­tants. C’est comme s’il fal­lait leur faire payer indi­vi­duel­le­ment leur for­fai­ture, alors pour­tant que les Gilets jaunes ont pris cons­cience pro­gres­si­ve­ment qu’ils ont affaire à un « Système ». En cela Macron est vic­time de son propre « dégagisme ». Il croyait avoir fait le plus dur en se débar­ras­sant de l’ancien monde poli­ti­que et c’est l’ancien monde popu­laire qui lui tombe sur le dos ; un monde net­te­ment plus dif­fi­cile à faire dis­paraître.

      Cette colère anti-Système des Gilets jaunes est confortée par une vision oli­gar­chi­que du pou­voir, vouant à la vin­dicte popu­laire seu­le­ment les 1 % les plus riches qui oppri­me­raient les 99 % autres, alors que tous les rap­ports sociaux sont tra­versés par des hiérar­chies et des inégalités qui divi­sent et frag­men­tent ; le procès de domi­na­tion par­court l’ensem­ble du rap­port social. Reconnaître cela, ou au moins en tenir compte, serait reconnaître que la notion de peuple n’existe pas en soi, qu’elle se cons­truit dans le conflit et la ten­sion entre ceux qui diri­gent, à quel­que titre que ce soit (écono­mi­que, poli­ti­que, cultu­rel) et ceux qui n’ont aucun titre pour le faire. Mais il n’y a pas non plus de raison de faire porter aux Gilets jaunes le poids d’une supposée inexpérience poli­ti­que alors que c’est une opi­nion bien partagée, aussi bien par les Occupy Wall Street américains que par un parti poli­ti­que comme La France insou­mise ! 

      Il s’ensuit que le mou­ve­ment est sou­vent guetté par la recher­che du bouc émis­saire ou par les thèses com­plo­tis­tes d’autant que les réseaux sociaux culti­vent faci­le­ment l’entre-soi et par­ti­culièrement Facebook qui est leur relai le plus utilisé. Cela a été le cas, plu­sieurs fois, quand, dans cer­tai­nes villes, le mou­ve­ment a projeté de lancer des actions contre la banque Rothschild, une cible privilégiée parce qu’elle serait un sym­bole du capi­ta­lisme mon­dia­lisé et aussi parce que Macron y a été associé-gérant. Que ce type d’action soit repris par un groupe spon­tané comme Article 35–Insurrection est une chose, puis­que sa révolte se situe dans l’immédia­tisme et l’action directe. Mais que l’on en arrive à devoir expli­quer en AG, où des représen­tants des divers grou­pes de Gilets jaunes sont présents, qu’il faut arrêter avec les sym­bo­les et regar­der plutôt la réalité du système ban­caire dans le fonc­tion­ne­ment global du capi­ta­lisme est le signe d’une réelle fai­blesse théorique. Sur ce point comme sur le rôle des action­nai­res dans la for­ma­tion du capi­tal, la cri­ti­que du « système » est biaisée par le fan­tasme d’une finance qui représen­te­rait le mal absolu. 

      Nous l’avons déjà dit, on ne peut repro­cher aux Gilets jaunes dont la matu­rité poli­ti­que est de quatre mois de com­met­tre les mêmes sim­pli­fi­ca­tions que celles pro­dui­tes par des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques d’extrême gauche confirmées ou par des jour­naux comme Le Monde diplo­ma­ti­que. La dif­fi­culté consiste à essayer de cor­ri­ger le tir sans jouer aux experts… et en tenant compte du fait que l’ana­lyse des Gilets jaunes est limitée d’entrée de jeu par le fait qu’elle isole le procès de cir­cu­la­tion du capi­tal du procès de pro­duc­tion alors que le capi­tal jus­te­ment tente, à tra­vers les réformes libérales, de l’uni­fier.

      Pour rester concrets les Gilets jaunes ont par­fois ten­dance à se rat­ta­cher à des chif­fres censés parler par eux-mêmes, mais qui don­nent lieu à une surin­terprétation proche du contre­sens. Par exem­ple dans un tract Gilets jaunes sur la finance, dont une partie est consacrée aux action­nai­res et aux divi­den­des. La présen­ta­tion qui en est faite pour la France tend à accréditer l’idée que c’est en France que les divi­den­des attei­gnent la meilleure rémunération en pour­cen­tage pour les action­nai­res, ce qui serait abso­lu­ment scan­da­leux et ferait de celle-ci un modèle de capi­ta­lisme spo­lia­teur. Or, c’est jus­te­ment parce que jusqu’à main­te­nant la France a mieux résisté au modèle anglo-saxon de capi­ta­lisme et à ses exi­gen­ces, que la France a plus besoin d’atti­rer de capi­taux. Ainsi, elle a refusé le pas­sage aux retrai­tes par capi­ta­li­sa­tion, ce qui la prive de ses pro­pres fonds de pen­sions et l’amène à rétri­buer davan­tage les pla­ce­ments. Le problème n’est pas tant que cette appro­che est fausse, mais qu’elle empêche de com­pren­dre le fonc­tion­ne­ment d’ensem­ble du capi­ta­lisme au niveau théorique et au niveau pra­ti­que, ce qui bloque sou­vent les dis­cus­sions. Le mou­ve­ment ayant ten­dance à porter une atta­que « morale » plus que poli­ti­que cela inclut l’idée d’une mora­li­sa­tion pos­si­ble des choses et des rap­ports sociaux. Cette ten­dance ne peut être contre­carrée que par des actions qui com­men­cent juste, mais se dévelop­pent en sou­tien à des conflits sociaux, dans des sec­teurs qui sont deman­deurs parce que les syn­di­cats y sont peu présents, comme les entre­pri­ses de sous-trai­tance de la grande dis­tri­bu­tion. Elles complètent les actions premières de blo­cage de la cir­cu­la­tion en direc­tion des pla­te­for­mes en ce qu’elles met­tent l’accent sur la dénon­cia­tion de l’exploi­ta­tion et qu’elles peu­vent jouer dans un sens favo­ra­ble sur le rap­port de force.

      Un universalisme contradictoire au risque de l’isolement

      Après avoir élargi ses reven­di­ca­tions de départ et continué à refu­ser de négocier, ce point étant essen­tiel dans le main­tien d’un rap­port de force anta­go­ni­que avec les pou­voirs en place, le mou­ve­ment ren­contre des dif­fi­cultés à s’étendre sur cette base ini­tiale. Difficultés ren­contrées dans la jonc­tion du 5 février et avec l’échec de la liai­son avec le mou­ve­ment lycéen en décembre, qui condui­sent le mou­ve­ment à faire retour sur lui-même, dans des reven­di­ca­tions qui font peut-être son ori­gi­na­lité, mais qui ne sont plus que les sien­nes pro­pres. Le mou­ve­ment des Gilets jaunes a certes raison de vou­loir affir­mer à la fois sa préséance dans la lutte et son auto­no­mie par rap­port aux autres forces. Par là, il s’est placé comme une sorte d’avant-garde de masse (« Tous Gilets jaunes ») dans la mesure où le fait d’enfi­ler le gilet jaune deve­nait tout à coup un acte de résis­tance en lui-même, un signe de reconnais­sance ensuite et enfin le pre­mier pas vers autre chose. De ce fait, il n’avait rien à atten­dre de l’appel tra­di­tion­nel et le plus sou­vent « bidon », à une « conver­gence des luttes », tarte à la crème des années 2000 ayant succédé au « Tous ensem­ble » des années 1990. Le fiasco de la mani­fes­ta­tion com­mune du 16 mars entre Climat et Gilets jaunes montre que le chemin sera long avant que tout le monde devienne « Gilets jaunes » où que les Gilets jaunes se fon­dent dans la révolu­tion ou la Républi­que du genre humain ». Mais il n’est pas dit que cer­tains de ceux-là ne se retrou­vent pas plus faci­le­ment sur des actions de blo­cage de l’écono­mie (énergie) ou dans des actions de sou­tien aux salariés en lutte ; autant d’inter­ven­tions qui peu­vent pro­fi­ter de la désta­bi­li­sa­tion générale des pou­voirs en place. Le problème est alors de savoir quel rôle y jouer. Sans vou­loir tran­cher défini­ti­ve­ment, notre expérience actuelle de la chose nous montre qu’il serait dom­mage qu’on y rejoue le sou­tien aux luttes du peuple tenu par les maos dans les années 1970. Les Gilets jaunes, sous prétexte qu’ils sont mobi­lisés et déterminés ne doi­vent pas être une sorte de bras armé (même sans arme) des salariés ou de n’importe quelle autre lutte.

      C’est quand on agit ensem­ble contre la société capi­ta­lisée qu’on converge et non pas en agis­sant séparément d’abord, pour conver­ger éven­tuel­le­ment ensuite (cf. à ce sujet, le contre-exem­ple des « stylos rouges4 »).

      Si les Gilets jaunes font res­sor­tir aujourd’hui un autre « Tous ensem­ble », il n’est pas de même nature que celui de 1995. Le pre­mier était un appel à toutes les frac­tions de salariés, mais avec l’idée que la classe ouvrière et des catégories par­ti­culières comme les che­mi­nots, en étaient la pointe avancée ; avec le second celui des Gilets jaunes, le « Tous ensem­ble » est posé au-delà du frac­tion­ne­ment. Étant poten­tiel­le­ment tout le monde, on ne voit pas qui pour­rait les rejoin­dre, mais la conséquence en est que ce sont les Gilets jaunes qui fina­le­ment se posent ou sont perçus comme cette pointe avancée, ce qui évidem­ment n’est pas fait pour plaire à tout le monde et expli­que en partie les ater­moie­ments de la CGT et de ses différentes frac­tions par rap­port au mou­ve­ment, chose qui est appa­rue encore plus clai­re­ment le 19 mars que le 5 février.

      Ce « Tous ensem­ble » est donc plus poten­tiel que réel et ajouté à la répétiti­vité usante des mani­fes­ta­tions du samedi avec leur cortège de blessés, de condam­na­tions et d’arres­ta­tions préven­ti­ves, le mou­ve­ment a été amené à se tour­ner davan­tage vers des actions ins­ti­tu­tion­nel­les. Des actions qui visent d’un côté l’affir­ma­tion de la nécessité du RIC, non pas, comme à l’ori­gine, une reven­di­ca­tion parmi d’autres, mais comme remède mira­cle à la crise de la représen­ta­tion poli­ti­que, modèle de démocra­tie directe ; et de l’autre côté, la ten­ta­tive de répondre au « Grand débat » du gou­ver­ne­ment par la supposée alter­na­tive que représen­te­rait un « Vrai débat », animé cette fois par les Gilets jaunes. Pour nous une fausse alter­na­tive car fina­le­ment elle reste dans une sorte de contre-dépen­dance avec le Grand débat, puis­que concrètement et même si les formes en sont plus libres, l’idée d’ori­gine des Cahiers de doléances se retrouve bel et bien retournée, à son profit, par le pou­voir poli­ti­que.

      C’est bien au recul d’une action directe appuyée sur la base la plus large et la plus compréhen­si­ble pour tous du slogan « Macron-démis­sion » auquel nous assis­tons. Un recul par rap­port au défi à l’État que représen­taient les blo­ca­ges des ronds-points et les mani­fes­ta­tions non déclarées. Dans cette mesure, le RIC semble main­te­nant représenter l’espoir d’une loin­taine des­ti­tu­tion venant rem­pla­cer la croyance en une démis­sion immédiate.

      Une référence appuyée au RIC qui pour­tant ne trouve grâce dans aucune autre frac­tion de la popu­la­tion et qui, par ailleurs, n’est pas vérita­ble­ment discutée au sein des différents grou­pes de Gilets jaunes. Par exem­ple, il n’y a pas vérita­ble­ment accord sur le fait de savoir si le RIC est une reven­di­ca­tion et dans ce cas là à quelle place il se trouve dans le vaste cata­lo­gue des reven­di­ca­tions ou des pro­po­si­tions par­cel­lai­res que sont sou­vent cha­cune des 42 pro­po­si­tions d’ori­gine ; ou bien s’il n’est qu’un outil per­met­tant de satis­faire les reven­di­ca­tions ou les pro­po­si­tions cons­ti­tuan­tes. Or, le RIC est censé régler tous les problèmes à partir du moment où il serait com­pris par tous après une popu­la­ri­sa­tion de ses prin­ci­pes (cf. Les « mar­cheurs » du RIC). Ce qui apparaît ici, c’est la contra­dic­tion entre l’action col­lec­tive des Gilets jaunes et un RIC qui repose sur l’acte indi­vi­duel du vote dans l’iso­loir ou même d’un simple clic d’ordi­na­teur à effec­tuer chez soi les pieds dans les pan­tou­fles.

      Et sur­tout, avec le RIC en tête d’affi­che, on aurait une cou­pure entre révolu­tion poli­ti­que et révolu­tion sociale, une cou­pure déjà présente au moment de la Révolu­tion française5.

      Le pou­voir lui-même n’est pas ques­tionné, ni d’ailleurs la nature de l’État. C’est comme si toute la problémati­que ren­dant pos­si­ble le RIC fai­sait oublier aux Gilets jaunes la nature de l’État qu’ils ont pour­tant décou­verte, ou redécou­verte, pen­dant leur mou­ve­ment. Il s’ensuit un danger qui est de trop per­son­na­li­ser la fonc­tion poli­ti­que et de ne pas tenir compte du lien contra­dic­toire qui existe entre per­son­na­lité indi­vi­duelle et fonc­tion publi­que. Pour une majo­rité des Gilets jaunes, per­son­nel poli­ti­que et oli­gar­chie font « Système » et ne sont donc pas dis­so­cia­bles. Il semble alors peu cohérent de ne s’atta­quer qu’au per­son­nel poli­ti­que (Macron, Castaner) et à ses sous-fifres (Benalla, etc.), comme s’il fal­lait les punir en tant qu’indi­vi­dus plutôt que de lutter contre le fait même qu’il existe un per­son­nel poli­ti­que pro­fes­sion­nel dont la fonc­tion est séparée, cette sépara­tion des acti­vités, une parmi tant d’autres, étant une caractéris­ti­que du « Système »… capi­ta­liste. Il en est de même quand le RIC veut réaliser son opération mains pro­pres en deman­dant à ce que les casiers judi­ciai­res des représen­tants du peuple soient vier­ges. Or, cette pro­po­si­tion risque de conduire à la situa­tion ita­lienne d’aujourd’hui sur­ve­nue en partie grâce à l’opération « main propre » (mani pulite), même si le mou­ve­ment est très différent du Cinq étoiles.

      Certes les Gilets jaunes deman­dent l’amnis­tie pour les Gilets jaunes condamnés, mais ils ne pen­sent pas à étendre cela à des faits préala­bles, commis au cours des mani­fes­ta­tions contre la loi-tra­vail, alors qu’ils étaient un peu du même ordre avec arres­ta­tions préven­ti­ves, inter­dic­tions de mani­fes­ter et peines dis­pro­por­tionnées. Même si beau­coup de Gilets jaunes disent regret­ter leur pas­si­vité de l’époque, ils ne sem­blent pas vou­loir rac­cor­der les événements et sont peut-être vic­ti­mes de leur « présen­tisme ».

      Dans leur colère ciblée sur les per­son­nes, même si ce ne sont plus les mêmes, les Gilets jaunes mar­chent tou­jours sur les traces de la Révolu­tion française. En effet, si la prise de la Bastille fut suivie d’une ouver­ture de la prison, elle fut très vite rem­plie à nou­veau et même sur-rem­plie par ceux qui ne furent pas guillo­tinés. D’ailleurs, sur les ronds-points des Gilets jaunes, on pou­vait trou­ver, pen­dant tout un temps, des pan­neaux figu­rants des guillo­ti­nes et des mani­fes­tants ont même été tra­duits en jus­tice pour avoir mimés, par figu­ri­nes inter­posées, l’exécution publi­que de Macron. Toujours la sym­bo­li­que de la Révolu­tion française. Le problème est quand même qu’aujourd’hui, le « Système » est un peu plus détaché de ses « por­teurs » qu’à l’époque. Cela est vrai aussi bien du point de vue d’une struc­ture capi­ta­lis­ti­que tou­jours plus abs­traite que du côté d’un État qui passe de la forme nation à la forme réseau. Mais c’est peut-être ça aussi qui pro­duit la brèche par laquelle s’engouf­frer. En effet, par rap­port au temps de la Révolu­tion française pen­dant laquelle ses ins­ti­tu­tions soli­des n’étaient pas encore en place, les Troisième et Quatrième Républi­que vont reléguer les hommes poli­ti­ques à des posi­tions subor­données à leur fonc­tion et aux ins­ti­tu­tions de l’État-nation. Or, la Cinquième Républi­que et sur­tout l’élec­tion au suf­frage uni­ver­sel ont inversé la ten­dance. La per­son­na­li­sa­tion du pou­voir qui s’en est suivi a été ren­forcée indi­rec­te­ment depuis par la résorp­tion rela­tive des ins­ti­tu­tions au sein de l’État dans sa forme réseau.

      Il y a là tempête dans la tête des Gilets jaunes car com­ment résoudre la contra­dic­tion entre, d’un côté la ten­dance uni­ver­sa­liste à la Républi­que du genre humain6 qui apparaît comme la pers­pec­tive stratégique du mou­ve­ment et de l’autre un sou­ve­rai­nisme popu­laire qui semble redon­ner des cou­leurs et du vernis à la forme nation  ?

      La difficulté à trouver une forme d’organisation

      La générali­sa­tion de l’occu­pa­tion des ronds-points que nous appe­lions de nos vœux dans notre bro­chure « Une tenue jaune qui fait com­mu­nauté7 » est aujourd’hui battue en brèche par la répres­sion de l’État qui y a vu une dis­lo­ca­tion de son espace capi­ta­liste intégré (un danger pour son contrôle des flux de per­son­nes et de mar­chan­di­ses) et les prémisses d’une autre repro­duc­tion des rap­ports sociaux, qui sans attein­dre un point de fixa­tion impor­tant et orga­nisé comme Notre-Dame-des-Landes, n’en cons­ti­tuait pas moins une ten­dance à la prolifération de caba­nes, considérées comme autant de sco­ries dans un pay­sage à lisser. La situa­tion est aujourd’hui au repli sur des ter­rains privés ou à des actions coups de poing sur des péages avec une dif­fi­culté, semble-t-il, bien plus grande en périphérie des gran­des villes, par rap­port à la situa­tion dans les vil­la­ges et autour des peti­tes villes, où toutes les formes intermédiai­res de lutte sem­blent pou­voir coexis­ter et per­du­rer tant bien que mal.

      Les assemblées se sont par contre développées dans de nom­breu­ses villes, mais sur des bases plus tra­di­tion­nel­les et des modes d’orga­ni­sa­tion plus pro­ches de ce qu’ils furent au moment de Nuit debout, c’est-à-dire avec une fixa­tion sur le for­ma­lisme démocra­ti­que bien sou­vent en contra­dic­tion avec l’idée d’une libre prise de parole. Avec aussi des ten­dan­ces à vou­loir « orga­ni­ser l’orga­ni­sa­tion » ou bien à faire voter pour savoir si on va voter et autres joyeu­setés procédurières. Cela abou­tit par­fois à une inver­sion des choses dans laquelle l’AG croit faire le mou­ve­ment, alors que c’est le mou­ve­ment qui fait l’AG. Alors que sur les ronds-points on pou­vait passer de la dis­cus­sion à l’action et inver­se­ment sans le moin­dre problème, l’orga­ni­sa­tion étant éven­tuel­le­ment au niveau d’une coor­di­na­tion de ronds-points, la forme assemblée s’est trouvée for­te­ment démunie devant le décalage entre l’avancée de sa forme orga­ni­sa­tion­nelle et le peu de réalité de sa forme décision­nelle, par exem­ple au niveau de l’orga­ni­sa­tion de mani­fes­ta­tions dont le dérou­le­ment, de fait, a continué à lui échap­per.

      Tout n’est pas joué

      L’action col­lec­tive, qu’elle soit sur les ronds-points ou dans la rue res­soude sans arrêt le corps poli­ti­que et social des Gilets jaunes parce que c’est à ces occa­sions qu’il se confronte au pou­voir de l’État, y com­pris phy­si­que­ment, là où se joue un tout ou rien, bien au-delà des « Vrais débats » et autres RIC. D’ailleurs les thèmes postés sur les réseaux sociaux par les Gilets jaunes et traités dans une enquête du jour­nal Le Monde, en font foi puisqu’ils lais­sent apparaître que c’est celui de la mobi­li­sa­tion qui revient le plus sou­vent suivi par celui de la répres­sion, puis la cri­ti­que des élites, deux fois moins utilisé que le pre­mier et enfin celui des reven­di­ca­tions, quatre fois moins utilisé que le pre­mier8.

      C’est dans cette action col­lec­tive que le mou­ve­ment fait l’expérience pra­ti­que d’un monde que tout à coup il ne semble plus subir, parce qu’il a com­mencé à en trans­for­mer cer­tai­nes condi­tions (socia­lité, fra­ter­nité et soli­da­rité, entraide), tout en per­met­tant à chacun de se décou­vrir et se trans­for­mer dans le même mou­ve­ment, à tra­vers cette action-là.

      L’action directe est cons­ti­tu­tive du mou­ve­ment et les mani­fes­ta­tions, comme celle de samedi 16 mars, en mon­trent la nécessité. En dehors de la satis­fac­tion sub­jec­tive de la casse ciblée, pour la première fois les Gilets jaunes se sont assumés « cas­seurs » ou pro-cas­seurs, posant sans honte au milieu des dégâts. Mais pas sûr que cela fasse avan­cer les choses à partir du moment où la base du mou­ve­ment se rétrécit, que de plus en plus une autre colère monte... mais contre les Gilets jaunes et qu’à la limite, la pro­chaine fois le pou­voir pourra « mar­quer » les mani­fes­tants avec des pro­duits indélébiles et pour­quoi pas faire tirer dans le tas9.

      Aucune solu­tion immédiate ne se présente à nous parce que le mou­ve­ment a épuisé une partie de sa dyna­mi­que première. Force est de cons­ta­ter que c’est dans le moment de sa plus grande vio­lence que le mou­ve­ment s’aperçoit qu’il est mis à nu... et à la merci des décisions du pou­voir. La prise au sérieux du désir de révolu­tion de la part des Gilets jaunes, chose ini­ma­gi­na­ble au début du mou­ve­ment, le pousse, pour l’ins­tant, vers une suc­ces­sion alternée de ten­ta­ti­ves d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion et de poli­ti­que du tout ou rien jusqu’à des pra­ti­ques émeutières (Paris, Bordeaux, Toulouse à un degré moin­dre). « L’ulti­ma­tum » du 16 mars est un acte fort, mais qui est aussi au risque d’un saut dans le vide si le mou­ve­ment ne réagit pas immédia­te­ment et en diver­si­fiant ses modes d’action ; en fuyant momen­tanément une nou­velle épreuve de force par exem­ple ou en la pro­vo­quant ailleurs, mais de façon inopinée10. Il s’agit de créer un lien entre tous ces modes d’action sans les oppo­ser. Des actions menées depuis le début de la semaine mon­trent que le pou­voir a peur. Contrairement à ce qu’il cher­che à faire croire, tout attrou­pe­ment n’est pas inter­dit et sur­tout pas quand il a affaire aux Gilets jaunes, la nou­velle peste sociale. Il ne peut donc inter­ve­nir par­tout à condi­tion qu’on le harcèle par­tout jus­te­ment. La survie du mou­ve­ment est à ce prix. En avant !

       

      Temps cri­ti­ques, 22 mars 2019

      Notes

      1 – Nous ne par­lons donc pas ici des assemblées de Gilets jaunes style Commercy ou Maison du Peuple de Saint-Nazaire qui, de fait, regrou­pent des per­son­nes poli­tisées par un pas­sage à Nuit debout ou des mili­tants plus ou moins en phase avec LFI ou le NPA qui affir­ment la libre cir­cu­la­tion des per­son­nes, l’accueil des migrants et se préoccu­pent peu de l’appro­che des « gens d’en bas » dont ils ne font pas vrai­ment partie ; leur adhésion au mou­ve­ment étant le plus sou­vent motivée par du prosélytisme poli­ti­que.

      2 – C’est sans doute pour cela que des pan­car­tes contre le Pacte de Marrakech ont pu apparaître par­fois et de façon fina­le­ment subrep­tice, dans les cortèges de Gilets jaunes, via des mani­fes­tants d’extrême droite.

      3 – Cf. l’arti­cle : « Les réfugiés sont les bien­ve­nus sur les métiers en ten­sion ». Le Monde, 21 mars 2019, p. 20.

      4 – C’est comme si les Gilets jaunes avaient tiré, intui­ti­ve­ment les leçons du 13 mai 1968 quand les étudiants ont remis le deve­nir du mou­ve­ment dans les mains de la CGT alors que dans le contexte actuel cette même CGT ne serait de toute façon pas capa­ble de faire face à cette demande vu le rap­port de force capi­tal/tra­vail et son influence décrois­sante.

      5 – Cf. notre tract : « Dans les rets du RIC : remar­ques sur les fai­bles­ses poli­ti­ques d’une reven­di­ca­tion », février 2019 :
      http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle397

      6 – http://blog.temps­cri­ti­ques.net/archi­ves/2614

      7 – http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle392

      8 – Bien sûr ce ne sont que des enquêtes et des sta­tis­ti­ques, mais c’est à se deman­der qui a intro­duit le RIC dans le fruit ?

      9 – Cf. le tract du syn­di­cat poli­cier Synergie-Officiers (https://twit­ter.com/PoliceSynergie/status/1107662000291753985/photo/1).

      10 – Cette situa­tion, les plus anciens d’entre nous l’on connue le 25 mai 1968 au petit matin… sans avoir la pos­si­bi­lité d’y trou­ver une issue favo­ra­ble. Mais l’Histoire ne se répète jamais…