La valeur n’est pas un sujet historique

Éléments de réponse au dernier message de Dietrich Hoss

mai 2012, Jacques Wajnsztejn



Bonjour à tous,

Je suis en gros d’accord avec l’inter­ven­tion de Dietrich Hoss* (DH), mais son pas­sage sur la valeur me fait reve­nir sur une ques­tion de méthode qui a je crois de l’impor­tance quant aux liens entre théorie et pra­ti­que.

Il ne s’agira pas ici de s’appe­san­tir sur les différences entre ce que DH appelle d’un côté le cou­rant cri­ti­que de la valeur1 et de l’autre celui de la cri­ti­que des théories de la valeur2

En effet, je ne pense pas néces­saire que le débat sur la valeur tienne une grande place dans les Journées cri­ti­ques. Il est lié à l’his­toire sin­gulière et col­lec­tive de quel­ques indi­vi­dus ou grou­pes dont l’appro­che cri­ti­que a emprunté ce chemin là, mais ce n’est qu’un chemin parmi d’autres comme on a pu le dire dans notre projet ini­tial incluant la cri­ti­que sous toutes ses formes y com­pris artis­ti­ques.

En revan­che, ce qui est impor­tant c’est de voir ce qui sous-tend ces différences de posi­tions qui autre­ment appa­rais­sent pure­ment sco­las­ti­ques pour les lec­teurs occa­sion­nels et a for­tiori pour ceux qui lut­tent ou résis­tent en dehors de toute ana­lyse de la valeur. Et pour eux comme pour nous, la différence n’est alors plus sco­las­ti­que du tout parce qu’elle impli­que un cer­tain rap­port à la pra­ti­que. Pour ne pas sur­char­ger ce texte, je ren­voie pour l’his­toire des théories de la valeur et leur fina­lité pra­ti­que au petit texte que j’ai envoyé la veille des Journées cri­ti­ques de mai 2011, mais qui est peut être passé inaperçu du fait de l’abon­dance de textes à lire en un cours laps de temps (cf. sur le blog : Ajout de dernière minute « cri­ti­que et valeur »).

De la théorie…

Ainsi, ce que Jacques Guigou et moi-même sou­te­nons, c’est que la valeur n’est qu’une représen­ta­tion conven­tion­nelle de la puis­sance et de la domi­na­tion. Une puis­sance et une domi­na­tion d’abord sou­ve­raine au début du dévelop­pe­ment de la valeur (l’État sous différentes formes en est l’ins­ti­ga­teur prin­ci­pal), puis une puis­sance sociale sous le capi­ta­lisme.

Ce n’est donc pas la valeur (ni la forme-valeur) qui est le sujet.

La subor­di­na­tion du tra­vail vivant au capi­tal repose sur un rap­port social de dépen­dance récipro­que3. Ce rap­port social est sou­mis­sion d’une condi­tion (celle des non propriétaires des moyens de pro­duc­tion) à une autre (celle des propriétaires) pro­duc­trice d’un anta­go­nisme qui prend his­to­ri­que­ment la forme des luttes de classe. Cet anta­go­nisme présente la par­ti­cu­la­rité de ne pas être le pro­duit d’une simple oppo­si­tion, mais d’une contra­dic­tion. Le rap­port social capi­tal/tra­vail cons­ti­tue ce mixte de dépen­dance et d’anta­go­nisme qui pro­duit une dyna­mi­que du capi­tal qui n’a rien d’auto­ma­ti­que.

Pour ne pren­dre qu’un exem­ple, les gran­des luttes des OS des années 1960-70 sur les condi­tions de tra­vail et les salai­res ont accéléré la mise en place d’une auto­ma­tion qui du point de vue tech­no­lo­gi­que était prête à être mise en œuvre depuis une ving­taine d’années. Que cet anta­go­nisme ait été englobé et rendu inof­fen­sif après la défaite du der­nier assaut révolu­tion­naire des années 60-70, par une restruc­tu­ra­tion qui a abouti à une vérita­ble révolu­tion du capi­tal, n’était pas une fata­lité, mais nous y sommes.

Un fil his­to­ri­que s’est rompu et quand nous avons parlé à Lyon ou dans le ques­tion­naire, de « nou­veaux mou­ve­ments », ce n’est pas tant parce qu’ils se dis­tin­gue­raient de l’ancien mou­ve­ment ouvrier par tel ou tel caractère vrai­ment nou­veau, mais parce que jus­te­ment ce fil est rompu et qu’il n’est perpétué que sous forme de lita­nies par les syn­di­cats ou sous forme mys­ti­que par l’extrême gauche. Mais cette révolu­tion du capi­tal ne pro­duit pas un système abs­trait qui serait en face de nous. Les rap­ports de dépen­dance récipro­que conti­nuent à per­du­rer à tra­vers les réseaux, les ten­dan­ces oli­gar­chi­ques qui lient clans, rackets et leurs clients ; les résis­tan­ces aussi conti­nuent à tra­vers l’insu­bor­di­na­tion, les luttes antihiérar­chi­ques, cer­tai­nes formes alter­na­ti­ves, mais en dehors des ancien­nes pers­pec­ti­ves clas­sis­tes.

Pour le cou­rant dit cri­ti­que de la valeur, le sujet de la valeur c’est le tra­vail abs­trait ce qui délimite immédia­te­ment pour la plu­part des auteurs de ce cou­rant (Krisis, Jappe) deux Marx, celui exotérique du tra­vail concret et d’un mou­ve­ment ouvrier (le mau­vais Marx) censé être le sujet de la révolu­tion à tra­vers la dia­lec­ti­que des luttes de classe et celui ésotérique4 (le bon Marx) du mou­ve­ment de catégories qui agis­sent comme des quasi-sujets, les clas­ses socia­les n’étant que des « por­teurs » (Träger)5.

Critiquant fort jus­te­ment le fait que la cri­ti­que du tra­vail réalisé par le mou­ve­ment ouvrier n’est en fait qu’une cri­ti­que du point de vue du tra­vail, Krisis ne com­prend le tra­vail que comme malédic­tion ou tri­pa­lium et non comme contra­dic­tion de l’acti­vité générique des hommes. D’ailleurs toute contra­dic­tion « vivante » dis­paraît : il n’y a pas de contra­dic­tion au sein du rap­port capi­tal/tra­vail et ces deux com­po­san­tes ne sont que deux éléments du même rap­port fétiche. Jappe ne s’en cache pas et il assume : « Il s’agit main­te­nant d’interpréter l’his­toire comme une his­toire de fétichis­mes plutôt que comme une his­toire de luttes de clas­ses »6

La valeur se présente comme sujet (le capi­tal est défini comme la valeur s’auto­va­lo­ri­sant), mais un « sujet auto­mate » composé de rela­tions objec­tivées7. Comme le reconnaît Jappe dans Crédit à mort, le capi­ta­lisme peut très bien s’arrêter tout seul à cause de sa contra­dic­tion interne qui est que le rem­pla­ce­ment du tra­vail humain seul pro­duc­teur de sur­va­leur (et hop retour au Marx exotérique tant décrié !8) par du tra­vail mort pro­duit de la dévalo­ri­sa­tion.

Pour résumer, on peut dire que ce qui rend problémati­que le pas­sage de la cri­ti­que à la pra­ti­que pour Krisis et Jappe est contenu dans leur prémisse théorique : la lutte des clas­ses est vue, quand elle est reconnue et ce n’est pas tou­jours le cas, comme une contra­dic­tion externe au capi­tal. Elle ne peut donc pren­dre les choses à la racine. La seule contra­dic­tion interne et donc mor­telle est celle d’une valeur repo­sant sur le tra­vail abs­trait.

À la pratique.

De ces différences qu’en est-il et sur­tout qu’est-ce qu’elles indui­sent du point de vue des pers­pec­ti­ves, du point de vue pra­ti­que ?

Dietrich Hoss est bien cons­cient du problème puisqu’il dit lui-même dans son cour­rier : « Mais la différence entre les deux posi­tions est mise à l’épreuve dès qu’on veut se préparer aux luttes à venir » ; tou­te­fois il reste dans le vague et je préfère éclai­rer cela par un exem­ple. Dans la logi­que de l’ana­lyse en termes de forme-valeur D. Hoss énonce que la forme-État est dépen­dante de la forme-valeur. En dehors du fait que l’on peut très bien énoncer l’inverse si on en reste à ce niveau de généralité sans pério­di­sa­tion his­to­ri­que, cela conduit Hoss à penser qu’aujourd’hui, avec le triom­phe de la forme-valeur, l’État n’a plus de rôle poli­ti­que propre, qu’il n’est qu’au ser­vice de la valeur. Je m’ins­cris en faux contre cette asser­tion qui ne com­prend l’État que sous ses formes « gen­dar­mes » ou « pro­vi­dence » appuyées toutes deux sur le concept de nation. Je pense à l’inverse que l’État se redéploie aujourd’hui sous une forme réseaux qui le fait par­ti­ci­per acti­ve­ment au pro­ces­sus d’évanes­cence de la valeur. Cette action n’est certes plus stric­te­ment natio­nale puisqu’elle se situe d’emblée au niveau supérieur exigé par la glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion où se pose la fameuse ques­tion de la « gou­ver­nance », mais son action n’en est pas moins fon­da­men­tale même si elle s’intègre à de nou­veaux niveaux de sou­ve­rai­neté (régio­nale, européenne, mon­diale). Que le type de décision­nisme poli­ti­que adéquat dans ce contexte ne soit pas actuel­le­ment au point comme le mon­trent les ter­gi­ver­sa­tions américai­nes sur le plan de relance où les dif­fi­cultés arti­fi­ciel­les de l’Europe sur le poids de la dette ne doit pas nous conduire à méses­ti­mer les nou­vel­les formes d’inter­ven­tion de l’État, ce qui est d’ailleurs logi­que avec notre concep­tion du capi­tal comme puis­sance. Chaque posi­tion contient donc sa propre cohérence : d’un côté domi­na­tion de la forme-valeur et rela­ti­vi­sa­tion de l’impor­tance de l’acti­vité écono­mi­que et poli­ti­que de l’État ; de l’autre domi­na­tion du capi­tal-puis­sance et déter­mi­na­tion des niveaux et degrés de sou­ve­rai­neté.

Les rapports entre critique, crise et luttes

Pour moi, la valeur n’étant pas sujet mais une représen­ta­tion qui donne corps à l’écono­mie poli­ti­que, il ne s’agit donc pas d’axer la cri­ti­que sur la crise de la valeur et ce qui l’accom­pa­gne­rait (la dévalo­ri­sa­tion, l’inca­pa­cité à rendre ren­ta­ble les inves­tis­se­ments pro­duc­tifs et fina­le­ment la crise finale), mais sur la crise des rap­ports sociaux (le capi­tal a de plus en plus de mal à les repro­duire : ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, chaos urbains, émeutes) et du rap­port à la nature (catas­tro­phes pas natu­rel­les du tout, épui­se­ment des res­sour­ces). C’est parce que le capi­tal s’est fait tota­lité (pour Jappe c’est la valeur qui est un « fait social total ») qu’il tente de conver­tir homme et nature en tra­vail mort et nature morte. Des luttes se mènent contre cette crise de repro­duc­tion (arra­chage des plans OGM, lutte contre les bio et nano­tech­no­lo­gies, contre l’énergie nucléaire, lutte des chômeurs et précaires ; etc.).

Il n’y a rien à atten­dre de « la crise » qui aille dans le sens de la com­mu­nauté humaine. Elle n’a pas de sens en soi. Elle peut modi­fier les nécessités de la lutte mais elle n’est en rien por­teuse d’un deve­nir-autre. Il n’y a pas de com­mu­nisme de l’impos­si­bi­lité capi­ta­liste. C’est pour cela qu’il ne faut pas atten­dre des jours meilleurs ou une situa­tion plus mure définie par une théorie qui serait forcément anti­ci­pa­trice. Si elle a pu l’être à un moment donné c’est qu’elle a pu s’appuyer sur un mou­ve­ment de l’his­toire glo­ba­le­ment prévisi­ble, celui de l’indus­tria­li­sa­tion et des tech­ni­ques appuyée sur l’idée plus générale de Progrès. C’est autour de cela que se sont orga­nisées les visions du monde bour­geoise (Weltanshauung) et ouvrière (théorie du prolétariat). Et si la « Théorie cri­ti­que » issu de Francfort peut encore nous éclai­rer, c’est parce qu’elle fut l’une des premières à faire jus­te­ment la cri­ti­que de cette concep­tion aussi bien au niveau concep­tuel qu’au niveau his­to­ri­que et poli­ti­que. En repar­tant au mini­mum de là (cf. là aussi une lettre-contri­bu­tion de J.-L. Rocca pour la journée de mai 2011), nous ne pou­vons plus dire que la cri­ti­que nous trace une voie royale, mais plus modes­te­ment qu’elle nous donne des pistes pour ne pas trop se four­voyer et une cer­taine assu­rance sur le fait que nous ne nous n’y livrons pas sim­ple­ment pour passer le temps ou se valo­ri­ser. La cri­ti­que est tou­jours la cri­ti­que de son temps et en cela elle n’a pas à se poser abs­trai­te­ment la ques­tion de son lien avec la pra­ti­que. Si cette cri­ti­que est vrai­ment cri­ti­que et non pas auto­no­misée, alors elle est déjà un élément d’une praxis plus générale à l’œuvre et il me semble que c’est bien le sens que D. Hoss a essayé de donner à son ini­tia­tive des Journées cri­ti­ques il y a main­te­nant un an et demi.

Il faut lutter ici et main­te­nant contre ce qui opprime le plus grand nombre, c’est à dire le sala­riat en tant que forme de domi­na­tion au tra­vail et en dehors du tra­vail parce qu’il orga­nise encore tout sur le modèle du tra­vail, même s’il semble en exclure de plus en plus de monde. Ce que le salarié vend ce n’est pas tant sa force de tra­vail (de toute façon, pour moi ce n’est pas une mar­chan­dise), mais sa sou­mis­sion au procès de tra­vail et au com­man­de­ment capi­ta­liste à tra­vers une média­tion étati­que9 qui abou­tit à des normes socia­les et ins­ti­tu­tion­nel­les acceptées par le plus grand nombre sur le modèle du contrat. C’est d’ailleurs sur cette base que les domi­nants essaient de sus­ci­ter d’ancien­nes ou de nou­vel­les divi­sions entre salariés et non salariés, entre salariés et fonc­tion­nai­res, entre salariés et chômeurs, entre avec papiers et sans papiers, entre « vieux » et jeunes. Et c’est contre cela que les mou­ve­ments actuels de résis­tance et de désobéissance se dres­sent. Contre l’arti­fi­cia­lité des prix et des salai­res aussi comme à la Guadeloupe, contre les pers­pec­ti­ves d’un tra­vail de merde dont ils ne veu­lent pas comme le disent à leur façon des jeunes de ban­lieue, mais aussi des étudiants précarisés comme en Grèce ou en Espagne.

Ne confon­dons pas logi­que du capi­tal et logi­que mar­chande. Ainsi le capi­tal pro­duit de plus en plus d’emplois (il n’y a jamais eu autant de per­son­nes qui tra­vaillent avec l’arrivée mas­sive des femmes au tra­vail) et de moins en moins de tra­vail au sens pro­duc­tif du terme (cela ne peut pas en effet être au sens « noble » du terme car pour Krisis nous avons vu que le tra­vail n’est que tri­pa­lium). C’est ce der­nier sens de tra­vail pro­duc­tif qui fina­le­ment apparaît comme le seul retenu par Krisis10 qui en vient à parler de « fin du tra­vail » alors que pour nous, il ne s’agit que de son ines­sen­tia­li­sa­tion dans le procès de valo­ri­sa­tion du capi­tal. C’est parce que ce cou­rant ne voit que crise et dévalo­ri­sa­tion dans ce pro­ces­sus qu’il en arrive à nous prédire la catas­tro­phe, ce qui est tou­jours une pers­pec­tive qu’on ne peut pas élimi­ner mais premièrement qui n’est pas encore là et sur­tout, deuxièmement qui s’avère bien peu mobi­li­sa­trice du point de vue des luttes à entre­pren­dre.

Finalement, malgré toutes leurs allégations sur une théorie de la forme-valeur qui dépas­se­rait la théorie de la valeur tra­vail, quand ils sont un peu poussés dans leurs der­niers retran­che­ments, les par­ti­sans de ce cou­rant en revien­nent tous à énoncer le bien fondé de la théorie de la valeur tra­vail comme preuve par défaut de la valo­ri­sa­tion.

Ainsi, cette théorie triom­phe­rait parce que la fin du tra­vail est assi­milée à la fin de la valo­ri­sa­tion. C’est vrai aussi bien pour D. Hoss dans sa dernière inter­ven­tion de sep­tem­bre 2011 que pour Jappe dans son der­nier ouvrage Crédit à mort ou que dans le der­nier texte tra­duit de Trenkle (Krisis).

Le rapport entre lutte présente et histoire des luttes

Le cou­rant cri­ti­que de la valeur méconnaît l’his­toire du mou­ve­ment prolétarien. Par exem­ple dans Crédit à mort Jappe se montre fort mépri­sant par rap­port au mou­ve­ment révolu­tion­naire alle­mand des années 20 en s’appuyant même sur une cri­ti­que à son encontre de la part de Lénine !11 Cette méconnais­sance ou ce mépris peut s’expli­quer pour deux rai­sons : tout d’abord parce qu’il le juge de l’extérieur, du point de vue d’une théorie dont la pureté réside dans son auto­no­mie par rap­port au mou­ve­ment pra­ti­que et ensuite parce qu’il le juge rétros­pec­ti­ve­ment du point de vue de l’advenu, c’est-à-dire du point de vue de sa défaite et de la vic­toire de la révolu­tion du capi­tal. Mais contrai­re­ment a beau­coup qui jet­tent le bébé avec l’eau du bain (puis­que le prolétariat n’est pas tout, il est rien) avec toute la décep­tion qui sied à l’amou­reux déçu, le cou­rant cri­ti­que de la valeur énonce avec la plus par­faite froi­deur bour­geoise (pour para­phra­ser Adorno) : « la classe ouvrière a tou­jours été… » ou alors, « la classe ouvrière n’a jamais été… » en se met­tant ainsi en dehors de l’his­toire des luttes de classe pour ne rete­nir qu’une his­toire du capi­tal réduite à sa moder­ni­sa­tion.

Une concep­tion du pro­ces­sus comme capi­tal auto­mate conduit par nature a mépriser ou à voir toute lutte comme n’étant qu’un élément de la dyna­mi­que du capi­tal et non pas en même temps un moment de sa crise. Ainsi, les mou­ve­ments de la fin des années 60 en Europe sont-ils perçus comme « un rameau tardif du Marx exotérique » (cf. Kurz, Lire Marx, p. 31-32) et les mou­ve­ments de jeunes de l’époque sont réduits à une dyna­mi­que de rat­tra­page et de moder­ni­sa­tion. C’est encore le point de vue de l’advenu qui s’exprime et il ne faut pas s’étonner que ce cou­rant ne se pose pas la ques­tion des liens entre théorie et pra­ti­que. Il s’appa­rente, dans la tra­di­tion alle­mande, à un « socia­lisme de la chaire ».

Anselm Jappe, dans Crédit à mort tou­jours est très clair là-dessus : dans la lignée ador­nienne il énonce que la cri­ti­que doit être auto­nome et son projet « d’éman­ci­pa­tion » ne semble exis­ter que dans la théorie. L’idée d’éman­ci­pa­tion rem­place la révolu­tion en acte dans le cadre de considérations désabusées assumées12.

J’en suis revenu à ce que je vou­lais mettre en évidence. Il ne s’agit pas aujourd’hui de se battre pour abou­tir à la recons­truc­tion d’une théorie de la révolu­tion ou à la recher­che d’une vérité, mais plus modes­te­ment de voir le lien entre ce que nous énonçons et ce que nous pou­vons faire, loin de tout immédia­tisme ou acti­visme qui ne représen­te­raient que le revers de l’auto­no­mie de la théorie sur la même pièce de fausse mon­naie.

 

Jacques Wajnsztejn

Lyon, le 30 septembre 2011

 


Notes

* Voir ici : Journées critiques, quelle suite ?

1 – Représenté par la revue alle­mande Krisis, puis aussi par la revue Exit depuis une scis­sion à l’ini­tia­tive de R. Kurz et R. Scholz ; et aussi défendu de façon plus indépen­dante par A. Jappe. Ce cou­rant part de l’idée qu’il faut rendre plus claire la théorie cri­ti­que de la valeur basée sur le concept de « forme-valeur » dont la sub­stance est le tra­vail abs­trait (présente chez Marx), mais rendue obs­cure par la prévalence d’une théorie marxiste vul­gaire de la valeur appuyée sur la « valeur-tra­vail » dont on ne sait si c’est une sub­stance, celle des tra­vaux concrets égalisés en tra­vail simple ou une mesure, celle du temps de tra­vail (concep­tion égale­ment présente chez Marx). Je reviens dans la seconde partie de l’annexe 2 (en fichier joint), autour de la crise sur l’inconséquence qui consiste aujourd’hui à décrire les trans­for­ma­tions du capi­tal à partir de la première et à expli­quer sa crise à partir de la seconde.

2 – Courant dont feraient parti la revue Temps cri­ti­ques et appa­rem­ment, d’après DH, B. Aspe qui a été un moment je crois assez proche des thèses de Negri sur la ques­tion. On pour­rait y ajou­ter Philippe Riviale qui par­ti­cipe au projet des Journées cri­ti­ques et aborde cette cri­ti­que des théories de la valeur dans au moins trois ouvra­ges (j’y ferai référence de manière plus précise dans ma cri­ti­que de l’arti­cle de N. Trenkle, de Krisis, que je vous envoie en fichier complémen­taire).

3 – Bien sûr on peut dire aussi que les rap­ports entre escla­ves et maîtres étaient des rap­ports de dépen­dance récipro­que (la fameuse dia­lec­ti­que du maître et de l’esclave chez Hegel), mais les escla­ves n’étaient pas « libres » et ils ne croyaient pas aux valeurs de leurs maîtres, ils n’étaient pas « citoyens », etc. 

4 – Kurz définit comme suit ces deux termes : « On appelle doctrine ésotérique une doctrine secrète que certains philosophes de l’Antiquité ne communiquaient qu’à un petit nombre de leurs disciples ; par opposition à exotérique, doctrine que les philosophes anciens professaient en public » (Lire le Capital, éd. de la Balustrade, 2004, p. 21). Marx aurait ainsi eu deux facettes théoriques, une adressée à l’élite du parti Marx comme parfois les personnes issues de la gauche italienne dite bordiguiste nomment le parti communiste au sens historique du terme et l’autre adressée aux larges masses influencées par le parti communiste formel astreint à une propagande simplificatrice. Je m’oppose complètement à cette interprétation et si Marx a produit quelques textes de vulgarisation en direction de la classe ouvrière (Le Manifeste évidemment, mais aussi Prix, salaires, profits), ce qui est critiquable dans ces derniers l’est aussi dans leurs prémisses plus « théoriques » (par exemple les arguments contenus dans Prix, salaires, profits ne sont que le prix à payer du manque de distance de Marx vis-à-vis de Smith et Ricardo, les théoriciens « progressistes » de la bourgeoisie industrialiste anglaise).

5 – Dans cette concep­tion le capi­ta­liste n’est qu’un por­teur de capi­tal et un représen­tant du pôle capi­tal du capi­ta­lisme considéré comme un système, comme le tra­vailleur n’est qu’un por­teur de tra­vail et un représen­tant du pôle tra­vail de ce même « système ».

6 – A. Jappe, préface à La pensée-marchandise d’Alfred Sohn-Rethel, éd. du Croquant, 2010, note 5, p. 10. Je tiens d’ailleurs à saluer le travail salutaire d’A. Jappe pour rendre disponible cet auteur et ce texte en français.

7 – On est ici très proche du schéma qui est celui de la « cou­pure » établie par Althusser entre le « jeune Marx » et le « Marx de la matu­rité », même si la cou­pure ne repose pas sur les mêmes bases. D’ailleurs ne peut-on pas voir dans le recueil de texte de Marx choi­sis et com­menté par Kurz (Lire le Capital, op. cit.) une filia­tion reconnais­sante envers le Lire le Capital d’Althusser ?

8 – Pour réaliser ce tour de force, Jappe va jusqu’à assi­mi­ler la baisse supposée des pro­fits (ils n’ont jamais été aussi hauts parce que jus­te­ment les théories de la valeur sont faus­ses ou deve­nues inopérantes) et la baisse du taux de profit qui serait com­pensée par l’aug­men­ta­tion de sa masse (une com­pen­sa­tion qui sert de béquille théorique à des générations de marxis­tes qui pen­sent qu’un jour les contre-ten­dan­ces ne vien­dront plus infir­mer les ten­dan­ces). On est dans la croyance…

9 – L’ana­lyse de Krisis est générale­ment vierge de toute allu­sion au rôle actif de l’État dans la glo­ba­li­sa­tion actuelle. Elle ne conçoit ce der­nier que sous les traits de l’action répres­sive (l’État « ministère de l’Intérieur » comme disent les liber­tai­res) et au détour du chemin on sent par­fois dans ce cou­rant, une cer­taine nos­tal­gie « de gauche » pour la période de l’État-pro­vi­dence.

10 – Dans Crédit à mort, Jappe nous dit : « Plus généralement, il faut toujours se souvenir que les services et les réparations ne sont pas un travail qui produit du capital, mais qu’ils dépendent des secteurs productifs. » Là encore, retour au Marx exotérique tant décrié.

11 – Sans vou­loir donner dans le ragot, on ne peut méses­ti­mer le fait que Kurz ait été dans les années 60-70 un « marxiste-léniniste », ce qui lui vaut de soli­des ini­mitiés en Allemagne.

12 – Cf. aussi une recen­sion de P. Dumontier à propos de Crédit à mort dans le no 41 de la revue A contre­temps (sep­tem­bre 2011).