Critique du travail et révolution du capital

décembre 2012, Jacques Wajnsztejn

Publié dans : Variations no 17 (http://variations.revues.org)



Comme tou­jours, quand un cycle révolu­tion­naire atteint ses limi­tes, c’est sur ces limi­tes que prospère le cycle sui­vant, qu’il s’agisse d’un cycle contre-révolu­tion­naire comme celui des années 1920-1930 succédant aux révolu­tions russes et alle­man­des ou qu’il s’agisse d’un cycle de restruc­tu­ra­tion comme celui qui succède aux années 1960-1970. Dans les deux cas il procède par retour­ne­ment de ces limi­tes à son profit.

La cri­ti­que et le mou­ve­ment de refus du tra­vail ont ainsi été retournés au profit du capi­tal. L’absentéisme et le turn over sont deve­nus flexi­bi­lité et précarité. Les OS ont été en partie rem­placés par des robots et les gran­des for­te­res­ses ouvrières ont été démantelées. La restruc­tu­ra­tion s’est faite à partir d’une orga­ni­sa­tion en réseau qui mêle quel­ques cen­tres pro­duc­tifs « dégraissés » (reen­ge­ring). On est passé d’un tissu indus­triel usi­nier à l’entre­prise-réseau.

La société du tra­vail est arrivée à sa fin… et il n’y a pas à le regret­ter, mais le rap­port social capi­ta­liste n’a pas dit son der­nier mot. Il essaie de com­pen­ser toute la masse de tra­vail vivant devenu inu­tile en trans­for­mant toute acti­vité, y com­pris celles qui res­taient à sa marge, en emplois utiles (dévelop­pe­ment du tra­vail « domes­ti­que » rétribué, de la garde d’enfants, du sec­teur social, etc.). Il ne faut donc pas confon­dre ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail et fin du tra­vail.

La société capi­ta­lisée com­bine ten­dance à la valo­ri­sa­tion sans le tra­vail et main­tien du tra­vail comme dis­ci­pline, élément de domi­na­tion plus que d’exploi­ta­tion.

Qu’est-ce que le travail ?

Le tra­vail est une acti­vité séparée des autres acti­vités humai­nes. Elle n’est plus l’acti­vité vitale qui exprime un cer­tain rap­port au monde en s’y incluant, mais un rap­port à une nature deve­nue extérieure. Cette acti­vité tra­vail mêle donc le double caractère d’être ten­dance à la domi­na­tion sur cette nature et en même temps d’être l’expres­sion d’une domi­na­tion des hommes sur d’autres hommes. Ce cadre est bien antérieur à l’exploi­ta­tion capi­ta­liste. La domi­na­tion, c’est ce qui est commun à toutes les for­ma­tions socia­les y com­pris celle du capi­tal. Mais cette domi­na­tion prend la forme par­ti­culière de l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail libre dans le système capi­ta­liste et tout par­ti­culièrement dans la phase de domi­na­tion for­melle du capi­tal (de la première révolu­tion indus­trielle à 1914) et dans la première phase de la domi­na­tion réelle1 (années 1920/30). Ce n’est que dans ce cadre que le tra­vail est placé au cœur des rap­ports sociaux et que l’on a affaire à un « mode de pro­duc­tion », alors que dans les systèmes pré-capi­ta­lis­tes, même si la majo­rité de la popu­la­tion tra­vaille, que le capi­tal s’accu­mule de façon pri­mi­tive et que la valeur se déploie, le tra­vail se trouve encore inclus dans un ensem­ble plus large de rap­ports définis par des liens de dépen­dance per­son­nels. Comme le disait Marx : les rap­ports entre les hommes sont médiés par les choses, alors que le capi­ta­lisme se définit par des rap­ports entre les choses médiés par des hommes. Il s’ensuit que la dis­pa­ri­tion de la figure du bour­geois ou même du capi­ta­liste moderne ne conduit pas auto­ma­ti­que­ment à la dis­pa­ri­tion du tra­vail comme l’ont montré a contra­rio les exem­ples de la révolu­tion russe et de la guerre civile espa­gnole d’un côté et l’avènement de la « société capi­ta­lisée » de l’autre.

Il ne s’agit donc pas de « libérer » le tra­vail de son carcan capi­ta­liste, ce qui revien­drait à ne cri­ti­quer le tra­vail que sous sa forme de tra­vail salarié et donc à faire du concept de tra­vail (le « tra­vail en général »), l’expres­sion unique de son métabo­lisme avec la nature2.

L’acti­vité ne se cache pas non plus sous le tra­vail dans la mesure où l’acti­vité est aujourd’hui présente par­tout en tant qu’acti­vité en crise et acti­vité de crise. Dans cette crise, les rap­ports entre tra­vail et acti­vité se ren­ver­sent sans cesse : toute acti­vité semble être trans­formée en tra­vail car rien ne doit échap­per à la société capi­ta­lisée, mais le tra­vail reste une oppor­tu­nité pour l’acti­vité (per­ru­que, savoir-faire, inno­va­tions, inven­tions, rela­tions socia­les) malgré le caractère d’aliénation propre au rap­port social capi­ta­liste.

Si la crise de repro­duc­tion des rap­ports sociaux est deve­nue à ce point pro­fonde, c’est que c’est le capi­tal lui-même qui est aujourd’hui à la pointe de la remise en cause de la cen­tra­lité du tra­vail. Sa pra­ti­que ne passe pas par une abo­li­tion cons­ciente et totale du tra­vail, mais par des trans­for­ma­tions concrètes du procès de pro­duc­tion qui pro­dui­sent une ten­dance à l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, une ten­dance à la valeur sans le tra­vail par sub­sti­tu­tion du tra­vail mort (capi­tal fixe) au tra­vail vivant (capi­tal varia­ble). Le tra­vail n’étant plus au centre du procès de valo­ri­sa­tion, il ne peut plus être cen­tral au sein de la société capi­ta­lisée et ses reven­di­ca­tions s’en trou­vent délégitimées. Mais il la struc­ture encore à tra­vers les catégories du sala­riat et ses valeurs telle la « valeur-tra­vail » comme disent les diri­geants poli­ti­ques qui confon­dent le tra­vail comme valeur idéolo­gi­que avec le tra­vail comme pro­duc­teur de valeur matérielle. Comme dans toutes les périodes tran­si­toi­res, gros­ses de bou­le­ver­se­ments, l’ancien côtoie le nou­veau.

Pour nous, le tra­vail est pro­duit his­to­ri­que­ment par la prédomi­nance de la pro­duc­tion matérielle qu’impose, pour repren­dre une for­mule d’Adorno, un rap­port de domi­na­tion à la nature extérieure et non pas un simple échange de sub­stance avec la nature. Cette acti­vité prin­ci­pale centrée sur une prédomi­nance de la pro­duc­tion matérielle induit la sépara­tion d’avec les autres acti­vités et la pos­si­bi­lité de l’accu­mu­la­tion d’un sur­pro­duit au-delà des besoins col­lec­tifs de la com­mu­nauté d’ori­gine. C’est sur cette base que pro­gres­si­ve­ment l’acti­vité tra­vail va deve­nir écono­mie de la société et que les théories sur la valeur-tra­vail et le tra­vail pro­duc­tif s’élabo­re­ront au sein de ce que Marx a appelé la « domi­na­tion for­melle du capi­tal ». Dans cette phase, on peut dire que le tra­vail vivant est vérita­ble­ment au centre des rap­ports sociaux, même si évidem­ment, il ne trouve son emploi que dans l’exis­tence et la média­tion de l’autre pôle du rap­port social, à savoir la part du capi­tal cons­titué par le tra­vail mort. Mais avec le pas­sage à la « domi­na­tion réelle du capi­tal » (dès 1933 aux États-Unis et à partir de 1945 en Europe, puis plei­ne­ment à partir de la fin des années 1960-70), le procès de valo­ri­sa­tion tend à s’auto­no­mi­ser du procès de tra­vail. C’est sur cette base que la cri­ti­que du tra­vail va pren­dre une telle impor­tance avec par exem­ple les thèses situa­tion­nis­tes et celles de la revue Socialisme ou Barbarie au niveau théorique, le mai 1968 français et le mou­ve­ment ita­lien de refus du tra­vail dans les gran­des usines du nord de 1969 à 1973. Mais la théorie cri­ti­que n’étant jamais sus­pen­due en l’air, ce thème de la cri­ti­que du tra­vail en général — et non pas sim­ple­ment du tra­vail salarié — présup­pose que le tra­vail concret, le tra­vail vivant, n’est plus la source essen­tielle de valo­ri­sa­tion.

Toutefois, cette angle d’atta­que qu’a cons­titué la cri­ti­que du tra­vail ne doit pas faire oublier que ce qui est fon­da­men­tal, en der­nier res­sort, c’est la cri­ti­que du capi­tal en tant que tota­lité, d’autant que la restruc­tu­ra­tion qui s’opère dans les entre­pri­ses à ce moment là comme le phénomène parallèle de glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion, mar­quent une avancée dans un pro­ces­sus de tota­li­sa­tion que nous per­ce­vions mal à l’époque.

Travail et pratiques anti-travail

Aujourd’hui, la pra­ti­que anti-tra­vail est l’expres­sion d’une sub­jec­ti­vité par­ti­culière qui, en tant que telle, n’a pas plus d’effet sur les rap­ports sociaux qu’une pra­ti­que condui­sant, malgré tout, à essayer de bien faire son tra­vail, au moins dans les périodes qui n’offrent pas de pos­si­bi­lité de passer à autre chose. Cette contra­dic­tion est présente dès le début du mou­ve­ment révolu­tion­naire comme on peut le voir dans l’oppo­si­tion entre anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes et anar­cho-syn­di­ca­lis­tes. Mais la posi­tion anti-tra­vail d’indi­vi­dus comme Darien ou Libertad reste mino­ri­taire car elle s’affirme à contre cou­rant his­to­ri­que du pro­ces­sus qui trans­forme les prolétaires des « clas­ses dan­ge­reu­ses » en ouvriers. Cette cri­ti­que est donc énoncée de l’extérieur du rap­port social capi­ta­liste tel qu’il est en train de s’affir­mer à l’époque sur la base du rap­port de dépen­dance entre capi­tal et tra­vail. C’est ce qui en fera la radi­ca­lité tout en en limi­tant la portée pra­ti­que. C’est cette même extériorité qui caractérise la cri­ti­que anti-tra­vail que mène l’Internationale Situationniste dans les années 1960. Critique externe parce qu’elle ne surgit direc­te­ment ni de la théorie com­mu­niste, ni des pra­ti­ques de lutte de clas­ses de l’époque. Elle les anti­cipe par une ana­lyse plus large des contra­dic­tions du capi­tal et de rap­ports sociaux en train d’être révolu­tionnés par l’uti­li­sa­tion des techno-scien­ces, de la com­mu­ni­ca­tion etc.

Si cette cri­ti­que rede­vient pos­si­ble et audi­ble après plus d’un demi-siècle d’idéologie marxiste forcenée du tra­vail, ce n’est pas prin­ci­pa­le­ment du fait qu’elle trouve un écho dans une petite frange de la jeu­nesse ouvrière ou étudiante de l’époque, mais parce que le rap­port social capi­ta­liste a com­mencé sa propre cri­ti­que du tra­vail. La cri­ti­que sub­jec­tive trouve ici ses condi­tions objec­ti­ves. On voit donc resur­gir, parallèlement, même si c’est un peu plus tar­di­ve­ment, Lafargue et son Droit à la paresse et l’utopie d’une auto­ma­tion totale, rendue pos­si­ble par un haut degré d’accu­mu­la­tion, prémisse d’une fin du tra­vail en tant qu’acti­vité aliénée. La posi­tion de l’IS à cet égard n’est pas différente de celle des autres cou­rants marxis­tes de l’époque : le progrès tech­ni­que est glo­rifié parce que nous sommes tou­jours dans la croyance en la libération ou la désaliénation par le Progrès. L’idéologie de l’auto­ma­tion de l’IS est fondée là-dessus3.

Dans les grou­pes infor­mels aux­quels je par­ti­cipe à l’époque4, la cri­ti­que anti-tra­vail est rat­tachée aux pra­ti­ques prolétarien­nes (absentéisme et sabo­ta­ges, grèves dures sans reven­di­ca­tions par­ti­culières qui sont cou­ran­tes dans la première moitié des années 1970). De plus, cette cri­ti­que est reliée, au niveau théorique, à l’idée d’auto-négation du prolétariat. C’est la ten­ta­tive la plus avancée, à l’époque, pour essayer de résoudre, au moins au niveau théorique, la fameuse contra­dic­tion dans laquelle Debord et l’IS sont tombés, à savoir d’un côté porter la cri­ti­que du tra­vail à son plus haut niveau (« Ne tra­vaillez jamais ») et de l’autre faire l’apo­lo­gie des conseils ouvriers.

Comprendre la pro­duc­tion du capi­tal comme rap­port social contra­dic­toire impli­que de refu­ser une démarche du type ou/ou (tra­vail ou paresse par exem­ple) car le tra­vail étant une com­po­sante du rap­port social capi­ta­liste, affir­ma­tion et négation coexis­tent dans le même indi­vidu prolétaire.

Le refus du tra­vail ne peut donc être une ligne de démar­ca­tion car ce n’est ni une posi­tion (c’est l’expres­sion d’une sub­jec­ti­vité), ni une reven­di­ca­tion, ni une action précise (comme l’abo­li­tion du tra­vail dans la révolu­tion). C’est un mou­ve­ment de révolte his­to­ri­que­ment situé, une forme concrète de lutte de clas­ses, mais conjonc­tu­relle. C’est la radi­ca­li­sa­tion de ce mou­ve­ment qui seule aurait pu créer les condi­tions révolu­tion­nai­res et l’auto-négation du prolétariat vers la com­mu­nauté humaine (une « révolu­tion à titre humain5 »). En son absence, le mou­ve­ment va refluer rapi­de­ment parce que ce n’est pas une posi­tion col­lec­tive tena­ble.

Le refus du tra­vail n’est pas un élément de la cons­cience de classe, car celle-ci com­prend l’affir­ma­tion du tra­vail comme puis­sance poten­tielle de la classe pro­duc­tive, capa­cité à trans­for­mer le monde. Le refus du tra­vail en tant que négation est rup­ture avec ce pro­ces­sus d’affir­ma­tion et ne se développe que dans les moments de crise de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. C’est pour cela que la contro­verse de l’époque entre J. Zerzan (le refus du tra­vail comme désir radi­cal) et Ch. Reeves (le refus du tra­vail comme expres­sion d’un rap­port de force favo­ra­ble) reste vaine si on ne saisit l’oppo­si­tion qu’au niveau théorique, alors qu’elle expri­mait un point de bas­cu­le­ment de l’Histoire : vers l’abo­li­tion du capi­tal et du tra­vail par les prolétaires ou vers la fin de la cen­tra­lité du tra­vail pour le capi­tal6.

Nous savons aujourd’hui qui a gagné, au moins pro­vi­soi­re­ment, mais comme à toute chose mal­heur est bon, il y a au moins un avan­tage à la situa­tion actuelle, c’est que le tra­vail ne peut plus s’y affir­mer, ni en tant que porté par une classe ni en tant qu’essence ou mesure de la valeur. L’ancienne contra­dic­tion, interne au prolétariat, entre affir­ma­tion et négation devient cadu­que. L’affir­ma­tion du tra­vail qui cons­ti­tuait en partie la classe ouvrière s’est dis­soute dans la désin­dus­tria­li­sa­tion, les luttes pour la retraite, la résigna­tion au tra­vail-revenu cons­ti­tu­tive de l’indi­vidu-salarié indifférencié. Il n’y a plus de place pour une vision mes­sia­niste du prolétariat comme classe à qui il aurait été attribué la double tache d’une indus­tria­li­sa­tion pro­gres­siste en col­la­bo­ra­tion avec la bour­geoi­sie et d’une révolu­tion prolétarienne anta­go­ni­que au capi­tal.

Il n’y a donc plus d’iden­ti­fi­ca­tion abso­lue à un tra­vail qui aurait une posi­ti­vité en soi, mais prise de dis­tance et c’est ce qui est poten­tiel­le­ment sub­ver­sif. Cette mise à dis­tance qui dépasse la ques­tion du tra­vail (salarié ou non) et qui fait que l’indi­vidu ne se confond jamais avec l’objet de son acti­vité est jus­te­ment ce qui définit l’humain et fait sa spécifi­cité, mais elle n’apparaît pas en continu. Cette propriété de l’humain est aussi ce qui permet de com­pren­dre le mystère de la par­ti­ci­pa­tion au tra­vail. Le tra­vail n’est pas que domi­na­tion et exploi­ta­tion ; s’il est bien défini par le fait d’être une acti­vité aux ordres, il est aussi expérimen­ta­tion, savoir-faire et par­fois même pas­sion de l’acti­vité. Bien sûr, plus on s’éloigne du tra­vail de type arti­sa­nal et pour tout dire des formes concrètes du tra­vail, plus cet aspect devient secondaire ou dis­paraît, même s’il per­dure dans la cons­cience ouvrière d’une œuvre col­lec­tive.

Du point de vue de la clarté du lan­gage il vau­drait mieux faire la dis­tinc­tion entre la valeur-tra­vail (ou exac­te­ment la théorie de la valeur-tra­vail) et l’idéologie du tra­vail comme valeur, sinon on occulte l’aspect écono­mi­que et objec­tif de la chose et on ne peut com­pren­dre que l’une ne va pas sans l’autre, qu’il ne s’agit pas d’un masque. Obnubilé par la représen­ta­tion (le fétichisme) et le résultat sur le marché (la mar­chan­dise), cer­tains centrés sur la forme-valeur et le tra­vail abs­trait qui en serait le contenu, oublient que le point de départ, c’est l’acti­vité de trans­for­ma­tion de la nature extérieure à tra­vers la pro­duc­tion matérielle, mais pas seu­le­ment des condi­tions moder­nes d’exis­tence, au sein de rap­ports sociaux déterminés qui ne font l’objet que d’une contes­ta­tion idéolo­gi­que. Sinon on ne com­pren­drait pas pour­quoi le tra­vailleur libre du capi­ta­lisme conti­nue­rait à tra­vailler si le tra­vail n’est que tri­pa­lium. Le salaire ne représente en effet qu’une dimen­sion de l’affaire et quand les tra­vailleurs de Continental, Arcilor-Mittal et d’ailleurs, avan­cent que pour­tant ils sont encore pro­duc­tifs et utiles, ce n’est pas essen­tiel­le­ment parce qu’ils espèrent convain­cre leurs patrons ou l’État, mais parce qu’ils croient encore en la théorie de la valeur-tra­vail (ce sont eux qui pro­dui­raient tou­jours et dans les mêmes pro­por­tions, la richesse sociale) et au tra­vail comme valeur par rap­port à la spécula­tion, à l’abo­mi­na­ble finance etc. Ils n’ont pas saisi la racine du procès d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail. Néanmoins, ils ne peu­vent plus affir­mer le tra­vail et c’est pour cela qu’ils hésitent moins à employer des méthodes de lutte en rap­port avec leur déses­poir. Un déses­poir de tra­vailleurs qui se définis­sent encore prin­ci­pa­le­ment par leur tra­vail alors qu’ils sont amenés à ne plus tra­vailler ou pour cer­tains, à occu­per un emploi qui ne leur apparaît plus comme un tra­vail, mais comme une simple acti­vité de survie ou un job7.

Poser un au-delà du tra­vail qui s’appuie seu­le­ment sur la force de la négation c’est repar­tir sur les mêmes bases que dans la période précédente. C’est encore buter sur la ques­tion de l’acti­vité, des rap­ports sociaux, toutes choses qui ne se posent pas uni­que­ment en terme de négation comme le montre le dévelop­pe­ment actuel de pra­ti­ques alter­na­ti­ves les­quel­les ne se rédui­sent pas à du pur réfor­misme.

On ne peut sauver la place cen­trale des pro­duc­teurs dans le pro­gramme prolétarien en appe­lant à une unité entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs. Cela cor­res­pond peut être à un pro­gramme révolu­tion­naire qui a ins­crit à son fron­ton théorique : « abo­li­tion de toutes les sépara­tions », mais qu’est-ce que cela peut bien vou­loir dire si on est d’accord pour reconnaître jus­te­ment que le capi­tal a, en ten­dance, sup­primé les pro­duc­teurs et uni­fier son pro­ces­sus ? Là encore on ne peut pas pla­quer les recet­tes du pro­gramme prolétarien sur une situa­tion qui n’est plus celle de la lutte des clas­ses entre tra­vail et capi­tal. C’est la thèse de l’auto-négation du prolétariat qui est cadu­que. Cette thèse, fon­da­men­ta­le­ment a-clas­siste et donc impos­si­ble à tenir à partir d’un dis­cours clas­siste, le devient encore plus à partir du moment où le capi­tal a englobé l’anta­go­nisme entre les clas­ses, à partir du moment où c’est lui qui cher­che à nier la dépen­dance récipro­que entre les deux pôles du rap­port social, bref, à s’auto-présup­po­ser comme le montre aujourd’hui le rôle du capi­tal fictif8 comme auto-présup­po­si­tion du profit (A-A’ tend à se réaliser sans passer par A-M-A’).

Il y a problème dès qu’on pro­jette un pro­gramme sans tenir compte des chan­ge­ments et donc des condi­tions dont il faut partir. On retrouve ce problème quand cer­tains posent la ques­tion de l’appro­pria­tion de la richesse pro­duite. La société capi­ta­lisée ne se caractérise plus par ce que Marx appe­lait une gigan­tes­que accu­mu­la­tion de mar­chan­di­ses. Aujourd’hui ce qui s’accu­mule, ce sont de plus en plus des choses non appro­pria­bles qui posent la ques­tion de leur usage. C’est parce que nous ne sommes plus dans le cadre de la prédomi­nance de la pro­duc­tion matérielle et le schéma de la dia­lec­ti­que des clas­ses, que « l’expro­pria­tion des expro­pria­teurs » et le « Rien n’est à eux tout est à nous » ne sont que des slo­gans pour révolu­tion­nai­res pro­fes­sion­nels et non pas des outils d’inter­ven­tion poli­ti­que. Ainsi, la réacti­va­tion du mot d’ordre de « prise sur le tas », n’a littérale­ment aucun sens en dehors de celui d’une ponc­tuelle action de pillage dans une révolte spon­tanée. Ce n’est qu’action et non pas praxis.

Sur cette base on ne peut que retom­ber sur une des ques­tions parmi les plus obs­cu­res de la théorie de Marx : celle des besoins et in fine celle de l’utilité sociale. Je ne dévelop­pe­rai pas ici ce que pour­rait être une dia­lec­ti­que besoins/désirs, mais le débat est ouvert avec les immen­ses ques­tions qu’il porte aussi bien quant aux rap­ports avec la nature extérieure qu’avec la nature intérieure. D’ailleurs, beau­coup de choses qui n’étaient utiles que par rap­port à la logi­que du capi­tal dis­paraîtront contrai­re­ment à ce sem­blent penser le cou­rant « com­mu­ni­sa­teur ». La ques­tion se pose pour l’acti­vité humaine sous toutes ses formes. 

La crise du travail

La crise du tra­vail est double :

– elle est crise de la loi de la valeur, c’est-à-dire cadu­cité de la mesure de la valeur par le temps de tra­vail, quand le tra­vail vivant devient ines­sen­tiel dans le pro­ces­sus d’ensem­ble de la création de valeur. C’est un mou­ve­ment que Marx avait déjà lar­ge­ment anti­cipé dans les Grundrisse et par­ti­culièrement dans son « Fragment sur les machi­nes  ». Toutefois, cette anti­ci­pa­tion entrant en contra­dic­tion avec tout son dévelop­pe­ment sur le « néces­saire » accrois­se­ment de ce même tra­vail pro­duc­tif au sein du capi­tal et sur son poten­tiel objec­ti­ve­ment révolu­tion­naire, Marx enterra cette vision et en revînt à la théorie ricar­dienne de la valeur-tra­vail.

– elle est crise du tra­vail comme valeur. Elle s’expri­mait dans les années 1967-1973 par des luttes et pra­ti­ques de refus du tra­vail, dans un cycle de luttes révolu­tion­nai­res concer­nant l’ensem­ble des pays occi­den­taux. Mais depuis le retour­ne­ment de ce cycle dans la crise qui s’amorce au milieu des années 1970, ce sont les restruc­tu­ra­tions indus­triel­les et leurs conséquen­ces sur les rap­ports sociaux qui pro­dui­sent une vérita­ble cri­ti­que pra­ti­que du tra­vail. Elle s’accom­pa­gne d’un mou­ve­ment contra­dic­toire : en ten­dance le tra­vail n’est plus au centre de la société capi­ta­lisée, mais sous la forme de l’emploi, il reste ce qui définit les sta­tuts et les droits des indi­vi­dus. Cette contra­dic­tion est bien rendue par plu­sieurs phénomènes tels que : l’ambiguïté du slogan d’Agir contre le chômage (AC) : « Le tra­vail est un droit, le revenu est un dû ». La décla­ra­tion de Jospin contre l’assis­ta­nat pen­dant la lutte des chômeurs de 1998 en France, la vogue de l’idéologie blai­riste au sein de la social-démocra­tie européenne, les décla­ra­tions de Sarkozy et Royal pen­dant les présiden­tiel­les de 2007 visant à remet­tre le tra­vail comme valeur au centre de la société expri­ment une ten­dance forte à main­te­nir le tra­vail comme idéologie et valeur en l’absence de toute résolu­tion pra­ti­que de la ques­tion. Simulation de situa­tions de tra­vail, trai­te­ment social du chômage, retour au tra­vail forcé par la sup­pres­sion ou la dégres­si­vité de diver­ses allo­ca­tions sont les moyens employés pour réaliser ce tour de force du main­tien d’une société du tra­vail sans tra­vailleurs comme H. Arendt le signa­lait déjà.

Dans ce contexte qui est à la fois déréali­sa­tion du tra­vail vivant concret dans des emplois où triom­phent acti­vités vir­tuel­les et idéologie du tra­vail afin de jus­ti­fier une repro­duc­tion en l’état des rap­ports sociaux, il devient dif­fi­cile de conti­nuer à parler en termes de rap­ports de force pour signi­fier que per­dure la lutte des clas­ses. En effet il y a des rap­ports de force qui révèlent un anta­go­nisme his­to­ri­que­ment irréduc­ti­ble entre les clas­ses et des rap­ports de force autour des­quels se tis­sent des modes de régula­tion, se pas­sent des com­pro­mis his­to­ri­ques. Déjà à l’époque des Trente glo­rieu­ses, la crois­sance et le progrès social qui lui était associé, repo­sait bien sur l’exploi­ta­tion forcenée des ouvriers spécialisés peu qua­lifiés (OS d’ori­gine pay­sanne ou immigrée), mais aussi sur un accès généralisé à la consom­ma­tion. Le mode de régula­tion for­diste consis­tait en un échange de haus­ses de pro­duc­ti­vité contre des haus­ses du pou­voir d’achat dans le cadre du par­tage de la valeur ajoutée, échange ponctué de négocia­tions et même de conflits contrôlés par les syn­di­cats pour des ajus­te­ments néces­sai­res au moment des renou­vel­le­ments de conven­tions col­lec­ti­ves ou pour l’échelle mobile des salai­res. Ce com­pro­mis d’ordre global n’a pas empêché que se dévelop­pent de gran­des luttes d’OS dans tous les pays indus­tria­lisés occi­den­taux.

Ces rap­ports de force por­teurs d’anta­go­nis­mes fon­da­men­taux ou le plus sou­vent de com­pro­mis méritaient encore le voca­ble « rap­ports de force » car ces forces étaient concentrées et peu ou prou agis­san­tes, mais les précaires d’aujourd’hui ne sont pas les OS d’hier et les luttes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui. Le contexte général est plus favo­ra­ble aux entre­pri­ses, mais c’est sur­tout le caractère anta­go­ni­que qui a du mal à s’expri­mer à partir du moment où jus­te­ment la crise du tra­vail et l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail met­tent à mal l’ancien anta­go­nisme des clas­ses et la lutte des clas­ses elle-même. « L’épreuve de force » n’est plus envi­sagée que de manière loca­liste, désespérée, par exem­ple au niveau d’une usine menacée de fer­me­ture. C’est une résis­tance qui peut être forte comme chez Continental et d’autant plus forte qu’elle ne s’illu­sionne pas sur les pos­si­bi­lités de sauver l’emploi. En effet, la lutte se concen­tre sur le fait de mon­nayer la valeur d’une force de tra­vail deve­nue inem­ploya­ble. Mais c’est une résis­tance isolée.

Cette crise du tra­vail est reportée en pre­mier lieu sur une partie de la force de tra­vail, celle qui est rendue surnuméraire de façon abso­lue soit par la déqua­li­fi­ca­tion et la dévalo­ri­sa­tion par le progrès tech­ni­que des ancien­nes qua­li­fi­ca­tions définies par le col­lec­tif de tra­vail (la com­mu­nauté des clas­ses dans le tra­vail qui liait tra­vail vivant et capi­tal tech­ni­que) au profit de nou­vel­les compétences déterminées par le seul patro­nat ou l’État et attribuées à titre indi­vi­duel, alors qu’une autre partie, jugée essen­tielle — mais pour com­bien de temps ? — parce que mieux formée et plus poly­va­lente est peu ou prou assi­milée à du capi­tal en tant que « res­source humaine ». En second lieu, elle est reportée aussi sur le capi­tal global dont le représen­tant au niveau natio­nal est l’État, chargé de redis­tri­buer les riches­ses. C’est 1a façon qu’à l’État, de répondre à la reven­di­ca­tion de « par­tage de riches­ses » et d’arbi­trer entre différentes solu­tions qui toutes doi­vent tenir compte du fait que le revenu se détache de plus en plus du tra­vail réel effectué. Dans cette mesure, le « salaire mini­mum » n’est plus depuis long­temps, le prix de la repro­duc­tion de la force de tra­vail. Seillères, l’ex patron du MEDEF, le déclare sans fio­ri­ture : « Les employeurs paient les salai­res que le marché impose ; si 1a société estime que ce n’est pas assez pour vivre, qu’elle complète ! ». La « prime pour l’emploi » va dans ce sens car elle s’oppose à la fois au crédit d’impôt de la droite liber­ta­rienne appliqué aux États-Unis et à la reven­di­ca­tion d’un revenu mini­mum uni­ver­sel reven­diqué par les gau­ches alter­na­ti­ves. Elle n’est donc pas une ten­ta­tive de mobi­li­sa­tion pro­duc­tive (de sur­va­leur) des chômeurs ten­dant à dis­sou­dre le précariat dans le work­fare. L’échec du RSA va dans le même sens : s’il joue son rôle d’assis­tance avec l’aug­men­ta­tion du nombre d’allo­ca­tai­res, il ne joue pas son rôle d’inci­ta­tion au tra­vail parce que 60% des per­son­nes qui pour­raient le faire jouer en complément d’un tra­vail précaire n’effec­tuent pas les for­ma­lités pour en bénéficier.

Crise du travail et précariat

La notion fourre-tout de « précaire » prend une dimen­sion de plus en plus idéolo­gi­que, comme on peut le voir avec l’idée d’une cen­tra­lité du précariat9. Cela se mani­feste de deux façons :

– premièrement, les chif­fres sta­tis­ti­ques des flux de main d’œuvre (entrants et sor­tants) sont privilégiés par rap­port à ceux des stocks (fixes-garan­tis)), pour­tant ces der­niers sont net­te­ment plus nom­breux en valeur abso­lue. Sous prétexte que les flux seraient aujourd’hui majo­ri­tai­re­ment précarisés, il en décou­le­rait que ce mou­ve­ment est irréduc­ti­ble et donc qu’à terme, c’est toute la force de tra­vail qui se retrou­ve­rait dans cette situa­tion, indi­quant par là une nou­velle régula­tion des rap­ports de tra­vail et une nou­velle uni­fi­ca­tion des sta­tuts par le bas. Cela conduit aussi à assi­mi­ler les jeunes, les femmes et les immigrés à une figure majeure de la popu­la­tion dont la caractéris­ti­que serait d’être précaire. C’est igno­rer que les jeunes diplômés même s’ils met­tent aujourd’hui plus de temps à trou­ver un tra­vail stable et cor­res­pon­dant à leur niveau d’études qu’hier, ne peu­vent être confon­dus avec les 20% de jeunes qui sor­tent sans aucun diplôme ou qua­li­fi­ca­tion du système sco­laire ; c’est oublier aussi que le niveau de diplôme et de qua­li­fi­ca­tion des femmes aug­mente de façon conti­nue ; c’est oublier enfin que pour les immigrés de seconde ou troisième génération la mobi­lité sociale ascen­dante n’est pas un vain mot. Il ne faut pas confon­dre générali­sa­tion du précariat et main­tien de formes de dis­cri­mi­na­tion à l’embau­che.

– deuxièmement cela conduit à asso­cier abso­lu­ment flexi­bi­lité et précarité comme s’il s’agis­sait d’une évolu­tion unilatérale des sta­tuts alors que les pra­ti­ques d’absentéisme et de turn over dans les années 1960-1970 comme le recours des jeunes au tra­vail intérimaire et plus générale­ment à l’inter­mit­tence du tra­vail aujourd’hui prou­vent que ces formes représen­tent aussi une résis­tance au tra­vail salarié. Certains aspects du mou­ve­ment des inter­mit­tents du spec­ta­cle vont dans ce sens, même s’il ne faut pas le mythi­fier et en faire le modèle de conquête d’une nou­velle auto­no­mie, celle du salarié du cogni­ta­riat comme nou­velle figure du tra­vail des années 2000. Du côté patro­nal les choses ne sont pas fixées non plus. La majo­rité actuelle du patro­nat français sou­haite une « refon­da­tion » sociale remet­tant en cause les types actuels de contrats de tra­vail en vue d’une meilleure flexi­bi­lité, mais ce projet pro­vient de per­son­na­lités qui ne sont pas issus du monde de l’indus­trie, mais plutôt de la finance ou des assu­ran­ces. À l’inverse, les syn­di­cats patro­naux de la métal­lur­gie et de l’indus­trie lourde cher­chent plutôt à inves­tir dans la res­source humaine, alors que de leur côté, les PME/PMI qui sont pour­tant les plus gros­ses consom­ma­tri­ces de main d’œuvre précaire, sou­hai­te­raient atti­rer dura­ble­ment des salariés, sans avoir les moyens (condi­tions de tra­vail, sta­tuts et salai­res) de les fidéliser.

– enfin, troisièmement, à mas­quer la divi­sion objec­tive qui sépare les salariés, mêmes précaires, des chômeurs et par­ti­culièrement des chômeurs de longue durée et des laissés pour compte du sala­riat. Cette ten­dance trouve son actua­li­sa­tion dans des slo­gans tels celui des Occupy de New-York : « Nous sommes les 99 % », comme si une classe d’exploités et de dominés s’était recom­posée suite à la déstruc­tu­ra­tion et à l’ato­mi­sa­tion de l’ancienne classe ouvrière.

Ces sim­pli­fi­ca­tions s’accom­pa­gnent d’une vision tra­di­tion­nelle et datée de l’État comme simple super­struc­ture dépen­dant d’une infra­struc­ture écono­mi­que qui lui échap­pe­rait de plus en plus dans le cadre de la glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion. C’est oublier qu’il n’y a pas que le capi­tal qui se restruc­ture, mais aussi un État-nation qui se mue en État-réseau au sein d’un hyper-capi­ta­lisme du sommet10. On retrouve ici notre schéma des 3 niveaux exposé dans le no 15 de Temps cri­ti­ques et dans le livre Après la révolu­tion du capi­tal. La direc­tion du MEDEF est le représen­tant du niveau 1 et ne représente pra­ti­que­ment plus les intérêts du capi­tal indus­triel en tant que tel sans pour cela représenter les intérêts d’un capi­tal finan­cier « déconnecté » de « l’écono­mie réelle ». II ne défend les intérêts par­ti­cu­liers d’une frac­tion du patro­nat que dans la mesure où ils s’ins­cri­vent dans les objec­tifs de la gou­ver­nance stratégique fixée au niveau 1. Ces objec­tifs ten­dent vers l’uni­fi­ca­tion glo­bale du capi­tal au sein d’une stratégie mon­diale qui n’empêche pas la concur­rence tout en fai­sant la part belle aux oli­go­po­les. Tout doit être fluide, de la mon­naie jusqu’à la force de tra­vail puis­que la pro­duc­tion par le tra­vail vivant n’est plus considérée que comme une prémisse du procès d’ensem­ble. De 1a même façon qu’on par­lait avant des « faux frais » de la pro­duc­tion on ne parle déjà plus de la pro­duc­tion par le tra­vail vivant que comme d’une acti­vité comme une autre au sein de « la chaîne de création de valeur ».

L’État et la gestion de la reproduction des rapports sociaux

Les objec­tifs de l’État sont très glo­baux : repro­duc­tion des rap­ports sociaux et cohésion sociale d’un côté, assu­rer les meilleu­res condi­tions pos­si­bles au dévelop­pe­ment écono­mi­que et à la compétiti­vité des entre­pri­ses de l’autre. C’est ce qui différencie le représen­tant du capi­tal global de chaque capi­tal par­ti­cu­lier, fut-il une firme mul­ti­na­tio­nale. En effet, l’État doit mener les deux opérations de front alors que pour­tant cha­cune exerce une contrainte sur l’autre. Ce n’est pas le cas de chaque capi­tal par­ti­cu­lier qui essaie, depuis les restruc­tu­ra­tions de ces vingt dernières années, de s’éman­ci­per de la première contrainte, en la ren­voyant soit sur ses concur­rents (la recher­che de la compétiti­vité-prix) soit sur l’État (soli­da­rité natio­nale et trai­te­ment social du chômage).

Dans cette lec­ture, la « prime pour l’emploi » n’est pas un cadeau fait aux patrons, comme on peut le lire un peu par­tout dans les jour­naux d’extrême gauche. Elle peut effec­ti­ve­ment leur pro­fi­ter dans le cas où les chômeurs ne seraient plus pris en charge au sein du système assu­ran­ciel lié au sala­riat (coti­sa­tions et char­ges socia­les contre pres­ta­tions), mais par un système de soli­da­rité natio­nale financé par l’impôt. Toutefois, dans ce cas, elle pro­fi­te­rait aussi aux salariés. Dans les deux cas, l’avan­tage tiré est bien indi­rect. Ce n’est pas le but de cette opération. Il s’agit d’une stratégie poli­ti­que qui prend en compte la cadu­cité de la loi de la valeur et les sim­pli­fi­ca­tions abu­si­ves qui se cachent derrière les théories de l’exploi­ta­tion. Elle cher­che donc à diver­si­fier ses réponses en fonc­tion de l’écla­te­ment des références et des sta­tuts pro­duit par la révolu­tion du capi­tal :

– d’un côté, en s’adres­sant majo­ri­tai­re­ment à ceux qui sont dans le cir­cuit du tra­vail, à un degré ou un autre, cette stratégie s’ins­crit dans le refus de l’État de cau­tion­ner un système d’assis­tance aux pau­vres supposés oisifs. Il faut récom­pen­ser le salarié-pauvre bien méritant en lui mon­trant que d’abord il a tout intérêt à conti­nuer à tra­vailler et qu’ensuite, de toute façon, il n’a pas le choix.

– d’un autre côté, pour­tant, cette restruc­tu­ra­tion n’unifie pas davan­tage une classe de salariés enfin deve­nue homogène comme dans l’ancienne pers­pec­tive de la « moyen­ni­sa­tion », mais elle redis­tri­bue les inégalités aussi bien au niveau ver­ti­cal et hiérar­chi­que de la propriété et du tra­vail (ce qui prévaut n’est plus forcément l’oppo­si­tion propriétaire des moyens de pro­duc­tion/non-propriétaires mais plutôt l’oppo­si­tion diri­geants/exécutants11) qu’au niveau hori­zon­tal (inclus/exclus du tra­vail, du loge­ment, des papiers, des échan­ges). C’est aussi la manière qu’à la société capi­ta­lisée, d’expri­mer la fin d’une société de clas­ses dont le modèle d’ori­gine fondé sur l’oppo­si­tion entre deux blocs mono­li­thi­ques fina­le­ment ras­su­rant quand ces blocs-clas­ses pra­ti­quent la coexis­tence paci­fi­que, laisse place à la peur d’une nou­velle « ques­tion sociale ». Il n’est donc pas éton­nant que le Pouvoir y réponde par l’antienne de remet­tre le tra­vail au centre de la société, mais d’un tra­vail qui ne gar­de­rait que sa fonc­tion de dis­ci­pline ou de compétition et non plus sa fonc­tion pro­duc­tive qui devient acces­soire. Les domi­nants ont bien cons­cience que tout cela ne peut ren­trer dans le cadre strict du sala­riat. La nou­velle idéologie du tra­vail se détache donc chaque jour un peu plus de la réalité du tra­vail salarié comme elle s’était déjà détachée de la figure du tra­vail pro­duc­tif, pour recou­vrir tout type de tra­vail et lais­ser penser que le tra­vail peut rede­ve­nir « libre » dans l’idéal de « monter sa boîte » et la figure du « gagneur ». Le « tra­vailler plus pour gagner plus » de Sarkozy en est déjà une ver­sion diluée par les désillu­sions des vingt années précédentes (l’ère Tapie).

À l’époque où la valo­ri­sa­tion s’effec­tuait essen­tiel­le­ment par le tra­vail vivant, la sur­va­leur pro­duite à l’aide de ce der­nier était fon­da­men­tale et la dimen­sion « sociale » du système de sala­riat n’était qu’induite. Pour toute une frange de surnuméraires poten­tiels, aujourd’hui c’est la situa­tion inverse qui prédomine : les « for­te­res­ses ouvrières » sur­vi­van­tes (par exem­ple dans l’auto­mo­bile) finis­sent à peine de dégrais­ser que les nou­veaux sec­teurs (ban­ques, assu­ran­ces et infor­ma­ti­que) licen­cient déjà à tout va. Pour repro­duire les rap­ports sociaux il faut alors créer des emplois dont, il y a quel­ques temps encore, il ne serait venu à per­sonne l’idée de les appe­ler du tra­vail.

La dis­ci­pline du tra­vail doit s’impo­ser quand le tra­vail vivant n’a plus de valeur mesu­ra­ble en temps de tra­vail (com­ment déter­mi­ner sa part dans la création de valeur ?) ou en valeur intrinsèque (quel est le niveau de salaire équi­va­lent à la repro­duc­tion de la force de tra­vail aujourd’hui pour rester dans la problémati­que marxiste ?), quand les iden­tités de classe et les iden­tités pro­fes­sion­nel­les dis­pa­rais­sent et qu’il ne reste plus que la course aux reve­nus et la résis­tance à l’ato­mi­sa­tion sociale.

Cette dis­ci­pline passe par de nou­vel­les règles, dont le pacte pour un retour à l’emploi (PARE) nous four­nit un exem­ple. Mais ces règles doi­vent rester poli­ti­que­ment com­pa­ti­bles avec l’idée de bien commun, de cohésion sociale et autres bali­ver­nes consen­suel­les. Il en va du dévelop­pe­ment de cette nou­velle forme de capi­ta­lisme qui donne l’impres­sion de vou­loir s’éman­ci­per de toute contrainte, mais qui en même temps ne le peut pas car elle doit conti­nuer à se présenter sous l’appa­rence d’une légiti­mité supérieure requérant l’adhésion active ou pas­sive du plus grand nombre à l’idéologie de l’entre­prise-société protégée par l’exis­tence, en der­nier recours, de l’État.

Il y a bien une ten­ta­tive de « refon­da­tion sociale », mais à l’état de projet, sans rien de défini­tif. C’est la différence avec l’époque des clas­ses. Il n’y a plus de projet au sens fort, c’est-à-dire s’accom­pa­gnant d’une cer­taine Weltanschauung (pour la bour­geoi­sie) ou d’un sens millénariste (pour le prolétariat). Il ne faut donc pas élabo­rer des fic­tions sur un grand ordon­na­teur qui tire­rait les ficel­les à partir d’un « plan du capi­tal », ce qui ne veut pas dire non plus qu’il fau­drait alors se réfugier dans une vision struc­tu­ra­liste fai­sant la part belle au « capi­tal-auto­mate ».

Tout cela doit nous amener à être très modeste quant à la vérité et à la portée heu­ris­ti­que de nos ana­ly­ses12.

La ques­tion de la dis­ci­pline du tra­vail et par le tra­vail n’est pas, comme je l’ai dit précédem­ment, une réponse directe aux pra­ti­ques anti-tra­vail. Cette dimen­sion répres­sive du tra­vail n’était cepen­dant pas absente pen­dant et immédia­te­ment après la période des années 1960-1970. Mais la défaite du der­nier assaut prolétarien ainsi que le pro­ces­sus d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail13 qui s’est ren­forcé dans la période ultérieure des restruc­tu­ra­tions, don­nent un autre sens à la crise actuelle du tra­vail. Comme le disait Marx, « le mort saisit le vif », avec une ten­dance à la domi­na­tion du tra­vail mort sur le tra­vail vivant et un pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail qui n’a pris toute son ampleur que depuis la fin du XXème siècle. Mais que le tra­vail vivant ne soit plus vrai­ment au cœur de la pro­duc­tion, cela ne signi­fie pas que le tra­vail en tant que valeur soit mort. En tout cas, dans le doute beau­coup veu­lent le rani­mer. C’est là qu’on retrouve la dimen­sion dis­ci­pli­naire dans la variété des posi­tions tra­vaillis­tes, que ce soit celles de Blair et Brown, du PS ou de la CFDT. Aujourd’hui, tout le dis­cours qui prétend remet­tre le tra­vail au centre de la société vise à dis­ci­pli­ner la force de tra­vail poten­tiel­le­ment sans emploi et celle dont le tra­vail n’est jus­te­ment qu’un emploi, un job. Il vise aussi à une remo­ra­li­sa­tion des salariés alors que tous les signaux envoyés par la société capi­ta­lisée met­tent en lumière non pas une société du tra­vail, mais générali­sa­tion des pra­ti­ques de prédation, de cap­tage et de rente.

Pour conclure

On est passé d’un mou­ve­ment de cri­ti­que du tra­vail a des com­por­te­ments indi­vi­duels de refus qui peu­vent s’expli­quer par le peu d’intérêt (dans tous les sens du terme) que représente le fait de tra­vailler ; la dif­fi­culté qu’il y a à trou­ver un tra­vail quand on ne cor­res­pond pas au modèle de l’employa­bi­lité. Malgré des posi­tions plus radi­ca­les et plus théorisées telles celles du groupe CARGO en France ou celles des Chômeurs heu­reux en Allemagne, ce qui prédomine, c’est une cri­ti­que pas­sive ou des actions ponc­tuel­les comme celles des comités de chômeurs en France en 1998, comme le montre encore la ten­dance domi­nante à désamor­cer des conflits pos­si­bles par plans sociaux suc­ces­sifs (aujourd’hui encore en Italie par exem­ple avec des plans de pré-retrai­tes négociés avant l’arrivée au pou­voir du gou­ver­ne­ment d’experts de M. Monti).

La limite des pra­ti­ques anti-tra­vail des années 1960-1970 et les erreurs d’interprétation qui s’en sont sui­vies, c’est de n’avoir appréhendé le tra­vail que comme aliénation (la « cri­ti­que artiste » dont par­lent Boltanski et Chiapello) et exploi­ta­tion (la cri­ti­que ouvrière marxiste) et non pas comme une contra­dic­tion de l’acti­vité humaine (le tra­vail en général comme contra­dic­tion de l’acti­vité générique14). Nous n’avons donc perçu le déclin de ces pra­ti­ques que comme retour­ne­ment contre-révolu­tion­naire d’un cycle révolu­tion­naire qui s’ache­vait, sans tenir compte du fait que la situa­tion antérieure ne se repro­dui­rait plus. En effet, les cycles analysés par Marx où révolu­tion et contre-révolu­tion se succédaient sont aujourd’hui inopérants parce que le rap­port social capi­ta­liste a réussi à englo­ber ses deux pôles, le capi­tal et le tra­vail, en détrui­sant les sour­ces ori­gi­nel­les des anta­go­nis­mes de clas­ses et par­ti­culièrement la dépen­dance récipro­que entre les deux pôles. La société capi­ta­lisée s’auto­no­mise de son rap­port social dans la mesure où son pôle capi­tal a ten­dance à s’auto-présup­po­ser sans son pôle tra­vail et cela aussi bien à tra­vers une anti­ci­pa­tion ex ante du profit15 en fonc­tion de toute la chaîne de valeur et non plus sim­ple­ment de la valeur-tra­vail ; qu’à tra­vers sa finan­cia­ri­sa­tion et l’évanes­cence de la valeur16.

La cri­ti­que du tra­vail est main­te­nant l’œuvre du capi­tal lui-même. Certes le tra­vail sub­siste encore, comme l’entre­pre­neur capi­ta­liste d’ailleurs, mais à l’état de résidu dont on ne sait quoi faire. Il n’est plus moteur dans la création de la valeur. Il est tra­vail-fonc­tion dans un système d’attri­bu­tion des reve­nus. Le stade actuel atteint par la contra­dic­tion, c’est que le revenu est de plus en plus socia­lisé, de moins en moins lié à un tra­vail concret exercé, mais qu’il doit encore s’ins­crire dans le sala­riat sous peine de blo­cage de sa logi­que.

 

Jacques Wajnsztejn

 

 

Notes

1 – Sur cette dis­tinc­tion, cf. K. Marx : Le sixième cha­pi­tre inédit du capi­tal, éd. Bourgois, coll. « 10/18 ».

2 – C’est toute l’ambiguïté de Marx dans les Manuscrits de 1844 qui représen­tent à la fois une cri­ti­que de l’aliénation dans le tra­vail et une défini­tion du tra­vail comme essence de l’homme en tant qu’acti­vité générique, au-delà donc de ses formes par­ti­culières.

3 – Pour une cri­ti­que de cette posi­tion on peut se référer à J.-P. Mandosio : Dans le chau­dron du négatif, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2003 et D’or et de sable, même éditeur, 2008.

4 – Ils se rat­ta­chent de façon cri­ti­que aux cou­rants des gau­ches com­mu­nis­tes ger­mano-hol­lan­daise ou ita­lienne, même si cer­tains indi­vi­dus sont plutôt issus de l’anar­chisme.

5 – Cf. le titre du no 13 de la revue Temps cri­ti­ques, 2003.

6 – Le texte de Zerzan : « Un conflit décisif, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les com­bat­tent la révolte contre le tra­vail » est tra­duit et repro­duit dans Échan­ges de décembre 1975 avec la réponse de Reeves.

7 – Cf. le no 12 de Temps cri­ti­ques (hiver 2001) et plus par­ti­culièrement mon arti­cle : « Néo-lud­disme et résis­tan­ces ouvrières », p. 16-26.

8 – Cf. le no 15 de Temps cri­ti­ques et Après la révolu­tion du capi­tal, éd. L’Harmattan, 2007.

9 – Ce point a été par­ti­culièrement développé par le cou­rant néo-opéraïste autour de Lazzarrato et Negri, dans la revue Futur antérieur. Nous en avons fait une cri­ti­que dans « Sur deux méprises à propos des inter­mit­tents du spec­ta­cle », Temps cri­ti­ques, no 14, p. 70-71.

10 – À ce sujet on peut se repor­ter aux numéros 15 et 16 de Temps cri­ti­ques.

11 – Cf. le rôle joué par le dévelop­pe­ment des stock-options et des bonus dans ce schéma d’une « désala­ri­sa­tion » par­tielle par le haut.

12 – Si on prend par exem­ple l’ana­lyse de la loi sur les 35 heures, bien malin aujourd’hui qui pour­rait en lire les effets à moyen terme. Si on regarde ce qui se passe à La Poste, cela a entraîné la création d’un nombre très impor­tant de CDI, mais avec une aggra­va­tion des condi­tions de tra­vail pour cer­tai­nes catégories (les fac­teurs et le problème des same­dis, flexi­bi­lité accrue avec semaine de quatre jours ou quatre jours et demi dans les bureaux… mais avec rigi­dité accrue dans la prise et la fin de poste !). Où est la lisi­bi­lité de tout cela ?

13 – II ne s’agit pas de savoir com­bien il y a de tra­vailleurs pro­duc­tifs, si le nombre baisse ou aug­mente, en France ou dans le monde, abso­lu­ment ou rela­ti­ve­ment, comme il est envi­sagé dans les dis­cus­sions entre marxis­tes, mais de voir que cette force de tra­vail devient périphérique dans la pro­duc­tion de valeur, ines­sen­tielle donc, seule posi­tion qui peut per­met­tre de faire immédia­te­ment le lien, au niveau théorique, entre lutte des salariés et luttes des chômeurs.

14 – C’était pour­tant la voie tracée par Marx dans ses Manuscrits de 1844.

15 – L’exem­ple le plus sou­vent cité est celui du taux de retour sur inves­tis­se­ment qui est attendu (autour de 15%) qui contraint les entre­pri­ses dont le taux de profit tourne sou­vent autour de 5%, à faire les efforts néces­sai­res pour réduire le différen­tiel, y com­pris en licen­ciant du per­son­nel.

16 – Cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, L’évanes­cence de la valeur, éd. L’Harmattan, 2004.