Une lecture insurrectionnaliste de l’autonomie italienne

Commentaire critique du livre de Marcello Tari : Autonomie ! Italie, les années 70 (éd. La Fabrique, 2011)

mai 2012, Jacques Wajnsztejn



Le livre est intéres­sant d’abord d’un point de vue fac­tuel, mais aussi parce qu’il intègre de bonnes cita­tions dont cer­tai­nes assez peu connues comme celle de F. Piperno sur le mou­ve­ment de refus du tra­vail ou celle de L. Castellano à son procès pour dénoncer la théorie du com­plot. Enfin, le livre marque bien la césure que représente le mou­ve­ment de 1977 par rap­port au mou­ve­ment qui l’a précédé entre 1968 et 1973. « S’il y eut rup­ture en 1977, c’est que pour la première fois un mou­ve­ment révolu­tion­naire moderne ne se définis­sait pas à partir des catégories de l’écono­mie poli­ti­que ni en tant que Sujet : c’est pour­quoi il échap­pait à toute cap­ture » (p. 216). Mais s’il marque la rup­ture, il ne néglige pas pour autant ses prémisses en le rat­ta­chant his­to­ri­que­ment à la théorie opéraïste et à ses auteurs prin­ci­paux Tronti et Negri. C’est d’autant plus remar­qua­ble que cette reconnais­sance de dette du mou­ve­ment de 1977 envers l’opéraïsme n’est pas du tout cou­rante, du moins en France, comme on put le voir dans le « trai­te­ment de faveur » réservé à Negri dans la revue Tiqqun. En effet, Negri n’y est pas traité en fonc­tion de ses écrits et de ses actes de l’époque, mais en fonc­tion de ce qu’il est devenu depuis. Et pour­tant, cer­tains de ses concepts sont repris sans que soit rappelée leur ori­gine (« l’Empire », les « mul­ti­tu­des »).

Qu’est-ce qui « cloche », alors, quand on lit ce livre en ayant bien connu l’Italie de l’époque ?

1- Une lecture insurrectionniste de l’autonomie

Tout d’abord, on a l’impres­sion d’une réécri­ture des événements à partir d’un prisme qui lui est en grande partie étran­ger et en tout cas lar­ge­ment postérieur, à savoir le prisme insur­rec­tion­niste. Cet a priori se mani­feste à tra­vers des références, non indiquées comme telles, à la revue Tiqqun1. Cela donne lieu à de nom­breux néolo­gis­mes : « plan de consis­tance », « ligne de fuite », « machine de guerre en prolifération », « contre-insur­rec­tion », oppo­si­tion entre « le molaire et le moléculaire », « gou­ver­ne­men­ta­lité ». Il est vrai que sur la fin et à Bologne, le mou­ve­ment à partir d’A/tra­verso est chargé de références aux concepts en pro­ve­nance de la « boîte à outil » de Deleuze, Guattari2. La notion de trans­ver­sa­lité est ainsi avancée comme mode de recom­po­si­tion non dia­lec­ti­que des expérien­ces sub­ver­si­ves. Une cri­ti­que de la dia­lec­ti­que que Tari retrouve à l’intérieur de cer­tai­nes ten­dan­ces du mou­ve­ment féministe ita­lien : « Qui n’est pas dans la dia­lec­ti­que du maître et de l’esclave devient cons­cient et intro­duit dans le monde le sujet imprévu3 ». Le fait même de partir d’une posi­tion his­to­ri­que de non sujet per­met­trait aux femmes de suivre un par­cours différent, de pra­ti­quer une « ligne de fuite » (tou­jours les néolo­gis­mes deu­leu­ziens). En effet, si on scrute le livre de référence en la matière, à savoir le livre de F. Berardi (Bifo) : Le ciel est enfin tombé sur la terre4, recueil des arti­cles mar­quants de la revue A/tra­verso, on trouve bien l’accent mis sur les désirs, la volonté de poser la ques­tion de l’exis­tence, du vécu, de la trans­ver­sa­lité (Deleuze). Ces termes moder­nis­tes qui fleu­rent bon la psy­cha­na­lyse radi­ca­lisée (on y trouve, par exem­ple, l’expres­sion « machine de guerre », page 72 et aussi « l’Université comme usine de dis­si­dence »), côtoient encore un lan­gage marxi­sant mis à la mode « mao-dada » comme le reven­di­quent les bolo­gnais où il est encore fait men­tion des « besoins radi­caux de classe », de « révolu­tion cultu­relle », de « pro­ces­sus révolu­tion­naire », de « révolu­tion en Italie » etc.). Mais d’une manière générale la rup­ture est marquée par une appréhen­sion du capi­ta­lisme comme système de domi­na­tion plus que comme système d’exploi­ta­tion.

Les concepts de Deleuze et Guattari cir­cu­laient en Italie depuis le milieu des années 1970 à partir de la revue L’Erba Voglio qui a fait émerger le thème de la sépara­tion des sujets (au sens du sujet freu­dien) et de la différence comme moments du pro­ces­sus de recom­po­si­tion. Toutefois, ces références expli­ci­tes ne sont pas très cou­ran­tes dans les textes du mou­ve­ment à part ceux autour du désir. Ils sont par exem­ple absents des textes ita­liens recueillis dans le livre Les Untorelli (revue Recherches de novem­bre 1977). Et on les trou­ve­rait encore moins dans les thèses de Potere ope­raio ras­semblées dans le pro­gram­ma­ti­que « Aux avant-gardes, pour le Parti5 » (décembre 1970) dans les­quel­les le refus du tra­vail est relié à la lutte de clas­ses et non pas à la guerre civile, la répres­sion étati­que non pas à la contre-insur­rec­tion, mais à la vio­lence anti-ouvrière. On trou­vera aussi « guérilla d’usine », « assaut prolétarien à la richesse sociale » et « pra­ti­que prolétarienne de l’expro­pria­tion », « le pre­mier objec­tif ouvrier : cons­truire le nou­veau cycle de lutte sur la crise du capi­tal », « Organisation ouvrière pour la révolu­tion : le pou­voir avant tout », « l’orga­ni­sa­tion ouvrière en tant que com­mu­nisme en acte ». On voit dans cette énumération, un peu pesante parce qu’elle se veut exhaus­tive, que le dis­cours reste complètement clas­siste et pour tout dire néo-léniniste. Nulle part de « guerre civile » à l’hori­zon. Certes, les insur­rec­tion­nis­tes d’aujourd’hui — et d’ailleurs nous-mêmes — pre­nons bien acte de la fin de la figure prolétarienne comme sujet révolu­tion­naire et donc du besoin d’autres concepts, mais de là à aller les cher­cher chez Carl Schmitt (la guerre civile), il y a une marge.

Dans la revue Rosso (22 mars 1977) qui aurait abordé ces concepts (d’après Tari), on trouve « haine de classe », « guerre civile », mais c’est le gou­ver­ne­ment qui est accusé de la recher­cher. La revue développe : « […] Assurément tout cela rend la guerre civile plus proche. Pour notre part nous ne la vou­lons pas ; celui qui la veut c’est celui qui voit son pou­voir rongé par le contre-pou­voir des masses. […]. L’Autonomie est une force pro­duc­tive et une force com­bat­tante. Nous accep­tons le ter­rain de la guerre civile qui nous est imposé par l’adver­saire ». Le mou­ve­ment subit donc cette situa­tion mais ne la reven­di­que pas par­ti­culièrement.

Même le livre de P. Pozzi Insurrection6, une des références prin­ci­pa­les de M. Tari, dément en partie le point de vu de ce der­nier. En effet, Pozzi, par ailleurs ancien de Rosso, n’appréhende pas la période en terme de guerre civile. Par contre il sou­li­gne que ce sont les « mili­ta­ros » qui pren­nent le dessus sur les « poli­ti­ques » après les journées incan­des­cen­tes de mars 1977 avec un dis­cours « simple voire sim­pliste » sur l’impos­si­bi­lité, au vu de la répres­sion (les chars dans Bologne), de conti­nuer de mili­ter comme aupa­ra­vant. C’est donc tou­jours un point de vu réactif et par­ti­cu­lier qui fait parler en termes de guerre civile et on peut dire qu’il ne coïncide pas avec le pic de dévelop­pe­ment du mou­ve­ment, mais plutôt à son déclin et à sa décom­po­si­tion. Le livre de Pozzi reste d’ailleurs très vague sur cette mili­ta­ri­sa­tion du mou­ve­ment alors qu’il aurait pu la préciser. En effet, quand il parle des excités du pis­to­let du Collectif auto­nome de Romana Vittoria, il aurait pu men­tion­ner que son prin­ci­pal acti­viste était Marco Barbone qui tua ensuite un jour­na­liste de gauche W. Tobagi et qui finit comme un repenti super rapide et super actif pour sauver sa peau7. Le Collettivo della Barona8, un exem­ple d’acti­vité auto­nome dans les quar­tiers, reconnu par tous à l’époque, mit en garde très tôt contre les actions du groupe Barbone.

Quant aux col­lec­tifs poli­ti­ques vénitiens de Per il potere ope­raio, qui écri­vent « il faut dévelop­per et orga­ni­ser la lutte armée pour le com­mu­nisme » (tract d’avril 1977), on ne trouve là encore nulle trace de « guerre civile ».

Et même pour le col­lec­tif Senza Tregua qui pour M. Tari est un des plus impor­tant de l’époque, ce qui est à l’ordre du jour ce n’est pas l’insur­rec­tion, mais la capa­cité à orga­ni­ser et diri­ger les nou­vel­les cou­ches émer­gen­tes du prolétariat (numéro de mars 1977). En fait, ce groupe est inquiet de voir cer­tai­nes ten­dan­ces de l’Autonomie s’éloi­gner de ce qui a été le fil rouge des luttes étudian­tes et ouvrières depuis les années 1960, ce qui ren­voie à la dis­per­sion et à l’absence de pers­pec­tive. On est loin d’une stratégie insur­rec­tion­niste quand ce qui semble prédomi­ner c’est une sorte de com­mu­nisme immédiat qui se réduit à une pra­ti­que d’appro­pria­tion directe de biens qua­lifiés de « salaire social » et d’appro­pria­tion ou de réappro­pria­tion d’espa­ces sociaux.

Mais peut être alors fau­drait-il envi­sa­ger ce der­nier terme uni­que­ment dans son accep­tion limitée aux événements du 12 mars à Bologne et Rome et les quel­ques jours après ? Une insur­rec­tion sans len­de­main donc. En tout cas il n’est pas facile de se frayer un chemin au milieu de ses différents emplois qui res­tent sou­vent dans le vague. Ce qu’il y a de sûr, c’est que sa dis­tri­bu­tion géogra­phi­que est restée limitée : ni Turin, ni Milan, les villes qui concen­trent la popu­la­tion ouvrière la plus impor­tante, n’y ont vérita­ble­ment par­ti­cipé où alors sous des formes plus tra­di­tion­nel­les poli­tico-reven­di­ca­ti­ves. Bologne et Rome ont cons­titué des épicen­tres de cet insur­rec­tion­nisme de masse, mais assez isolés du reste de l’Italie.

2- Une unification fictive de « l’Autonomie »

Il ne s’agit pas que d’une ques­tion de ter­mi­no­lo­gie. Ces néolo­gis­mes ont des effets, si ce n’est des fonc­tions, objec­tifs. Ils peu­vent apparaître fami­liers dans la mesure où ils établis­sent une sorte de par­cours théorique fléché qui peut servir de cadre codé aux ten­dan­ces radi­ca­les actuel­les qui se récla­ment de l’insur­rec­tion­nisme9. Certes, Marcello Tari se garde de ce défaut en signa­lant bien qu’il ne faut pas confon­dre cet insur­rec­tion­nisme avec celui des insur­rec­tion­na­lis­tes anar­chis­tes des années 1980-9010. Tari expli­que : « On ne trouve pas trace, dans l’Autonomie, de cette illu­sion d’un pro­ces­sus entièrement spon­tané où l’accu­mu­la­tion de gestes isolés per­met­trait d’arri­ver à des échéances insur­rec­tion­nel­les, mais au contraire l’idée tou­jours réaffirmée d’une interprétation conti­nue des niveaux d’insu­bor­di­na­tion dif­fuse et des niveaux d’orga­ni­sa­tion » (p. 268). Et d’ailleurs l’aire autour d’A/tra­verso fut accusée d’insur­rec­tion­na­lisme par d’autres ten­dan­ces de l’Autonomie. Ce qui apparaît ici c’est un usage très large du terme d’Autonomie sans tenir compte de la rela­tive hétérogénéité de ses com­po­san­tes alors que jus­te­ment les grou­pes eux-mêmes refu­saient sou­vent ce terme générique fina­le­ment imposé par la police et les médias11. Pourtant M. Tari le reconnaît lui-même ; il y a différentes ten­dan­ces dans le Mouvement et ce n’est pas un hasard si les termes d’auto­no­mie ouvrière, d’auto­no­mie orga­nisée et d’auto­no­mie dif­fuse ont été utilisés tour à tour. Ces différences appa­rais­sent aussi dans la concep­tion de l’insur­rec­tion. Certains conti­nuent à l’appréhender de façon ter­zin­ter­na­tio­na­liste alors que les éléments les plus nova­teurs la perçoivent comme un « pro­ces­sus dis­continu où moments de rup­ture et phases de réflexion, atta­ques concen­tri­ques et replis tac­ti­ques se succédaient sans solu­tion de conti­nuité, et où il n’y avait plus d’heure H après laquelle commençait la dic­ta­ture prolétarienne, mais une mul­ti­pli­ca­tion d’heures H, autant que de seg­ments de conflit que l’Autonomie pour­rait par­cou­rir » (M. Tari, p. 126). M. Tari conti­nue donc malgré tout à considérer le mou­ve­ment comme un tout et cela revient, de fait, à parler en termes d’Autonomie avec un « A » comme le montre d’ailleurs le titre de son ouvrage.

Il s’ensuit des ambiguïtés qui sont ren­forcées par quel­ques approxi­ma­tions ou même un parti pris très dis­cu­ta­ble… dans la mesure où il n’est pas présenté et expli­cité. Ainsi, il fait du groupe Potere ope­raio (PO) un groupe « opéraïste-insur­rec­tion­na­liste » alors que le second terme semble avoir été plus imposé par G. Feltrinelli qui représen­tait la prin­ci­pale source de finan­ce­ment de PO, que vérita­ble­ment choisi par la direc­tion de l’orga­ni­sa­tion. La concep­tion ter­zin­ter­na­tio­na­liste de l’insur­rec­tion­nisme de l’éditeur ita­lien ne cadrait d’ailleurs en rien avec les références des lea­ders de PO. Mais, plus grave, il semble que M. Tari ne com­prenne pas ici le sens du mot insur­rec­tion dans l’emploi qu’en fait l’éditeur révolu­tion­naire. En effet, Feltrinelli se réfère à l’insur­rec­tion par­ti­sane contre les fas­cis­tes et les nazis et non pas à un insur­rec­tion­na­lisme paré des cou­leurs cha­toyan­tes des « formes de vie » et de la libération des désirs. Ceux du mou­ve­ment qui l’ont bien connu disent d’ailleurs qu’il y avait un monde entre eux, même s’il y avait un res­pect mutuel ou de l’amitié per­son­nelle, d’où aussi les liens infor­mels entre PO et les GAP12.

Ces partis-pris peu­vent donc influen­cer poli­ti­que­ment la recher­che. Ainsi, dans le livre, de M. Tari, la différence de trai­te­ment entre les deux prin­ci­pa­les orga­ni­sa­tions poli­ti­ques extra-par­le­men­tai­res est fla­grante. Alors que LC est beau­coup plus implantée dans les usines, alors qu’elle s’avère capa­ble de mener des grèves impor­tan­tes comme à la Fiat, alors qu’elle sera à l’ori­gine de l’exten­sion du mou­ve­ment de l’usine au ter­ri­toire (« Reprenons la ville »), elle est à peine men­tionnée au détour d’une page et son prin­ci­pal théori­cien, Adriano Sofri auteur de textes impor­tants à l’époque comme « Conseils de délégués, conseils d’usine par rap­port aux syn­di­cats », « Sur les conseils ouvriers de Turin en 1919-1920 », « Les conseils de ges­tion de 1945 » ou sur les rap­ports entre Gramsci et Bordiga13, n’est même pas cité une seule fois alors que le mou­ve­ment est accusé de ne pas pro­duire sa propre théorie avant 1977 ! D’un autre côté l’influence de PO est majorée d’une façon pres­que démesurée et a for­tiori celles de Rosso et de Senza Tregua qui n’en sont fina­le­ment que des sur­geons plus tar­difs. C’est un choix, mais qui mérite­rait d’être expli­cité. Or il ne l’est pas et pour­tant la raison apparaît bien en fili­grane ; c’est que PO et ses suc­ces­seurs sont qua­lifiés d’insur­rec­tion­na­lis­tes et ça suffit à leur donner une dimen­sion his­to­ri­que supérieure alors qu’à partir de 1976, LC va suc­com­ber au par­le­men­ta­risme en s’alliant avec d’autres grou­pes d’extrême-gauche, ce qui est suf­fi­sant pour le déqua­li­fier.

Pourtant, si on veut faire preuve d’un peu d’objec­ti­vité14, il faut bien reconnaître que l’idéologie et les pra­ti­ques de LC étaient plus pro­ches de celles du Mouvement que le néo-léninisme un peu raide de PO seu­le­ment sauvé par la capa­cité intel­lec­tuelle et poli­ti­que de ses diri­geants. D’ailleurs Tari définit LC comme « opéraïste spon­tanéiste » par oppo­si­tion à l’insur­rec­tion­na­lisme opéraïste de PO. Ce qui est bizarre dans l’interprétation de Tari, c’est qu’on a l’impres­sion qu’il essaie de faire tenir dans l’Autonomie à la fois le côté auto­no­mie orga­nisée de PO et Rosso et l’auto­no­mie dif­fuse d’A/tra­verso comme si cela ne lais­sait plus de place au mou­ve­men­tisme de LC qui représen­tait pour­tant une sorte de voie moyenne, une synthèse. Et qui mieux que LC peut représenter cette synthèse ?

Sofri et PO-Pise qui devien­dra LC sont les pre­miers à s’ins­tal­ler à Turin et à com­pren­dre l’impor­tance de la Fiat comme base de l’atta­que ouvrière ; LC et le « Reprenons la ville » à partir de 1973 ; LC jour­nal de tout le mou­ve­ment au moment de l’assas­si­nat du com­mis­saire Calabresi ; LC groupe extra-par­le­men­taire qui se retrouve dans la contra­dic­tion d’une par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions dans un front uni des gau­chis­tes res­pon­sa­bles ; LC orga­ni­sa­teur du Parc Lambro ; LC creu­set de la nais­sance du mou­ve­ment féministe et jour­nal de l’ensem­ble du Mouvement de 1977 (pour le meilleur et le pire) dans la mesure où il publie tous les com­mu­niqués de l’Autonomie… tout en pre­nant de plus en plus de dis­tance avec la vio­lence du mou­ve­ment ; LC et sa ten­dance interne (la cor­rente) composée essen­tiel­le­ment de « las­cars » et de mem­bres du ser­vice d’ordre qui vont créer Prima Linea On peut dire que LC est un miroir du Mouvement car le groupe n’a pas vrai­ment de centre divisé qu’il est entre sa cor­rente, sa fra­zione (composé des ouvriers com­ba­tifs), sa mino­rité néo-léniniste (LC per il com­mu­nismo).

3- Une défaite également politique et théorique

Le livre donne une interprétation exagérément opti­miste de toutes ces années de lutte et une vision linéaire de la lutte dont 1977 représen­te­rait le pic absolu, alors qu’on peut plutôt y voir la marque d’une césure et mal­heu­reu­se­ment le début d’une fin. Cette interprétation est sou­te­nue par l’idée que la défaite finale de l’Autonomie n’aurait été qu’une défaite mili­taire et judi­ciaire et en rien une défaite du mou­ve­ment lui-même en ses limi­tes objec­ti­ves comme sub­jec­ti­ves. Cette même « méthode » est appliquée à la période 1969-1973, ce qui donne l’impres­sion d’une crois­sance conti­nue des luttes et d’une occu­pa­tion quasi inin­ter­rom­pue de la Fiat, mas­quant ainsi des phases de flux (1969, 1971, 1973) et de reflux de la lutte, sur les rai­sons des­quel­les il n’est alors pas néces­saire de se pen­cher15.

Mais repre­nons l’argu­men­taire de Tari. On ne peut tout d’abord pas dire qu’il y a eu une défaite mili­taire car la lutte n’a pas été menée sur ce ter­rain malgré l’action de grou­pes de lutte armée au sein du mou­ve­ment. C’est plutôt l’État qui a été capa­ble de porter l’affron­te­ment sur ce ter­rain, lui per­met­tant non pas une vic­toire mili­taire — inu­tile en l’état du rap­port de force global — mais une vic­toire judi­ciaire. Celle-ci a été faci­litée par la mise en place d’une autre forme de la « stratégie de la ten­sion » visant à la cri­mi­na­li­sa­tion des luttes. Un pro­ces­sus qui a com­mencé mi-1977 comme nous le ver­rons plus loin, mais qui ne se développe à plein qu’à partir de l’exécution de Moro par les BR. Enfin, il semble néces­saire de reconnaître une défaite poli­ti­que et théorique comme nous pen­sons l’avoir montré ailleurs. Nous allons y reve­nir à tra­vers l’expo­si­tion des limi­tes du mou­ve­ment.

Le filtre insur­rec­tion­nel ne permet pas de com­pren­dre la coexis­tence entre un haut niveau d’insou­mis­sion de la part de nom­breux ouvriers de cer­tains ate­liers (j’insiste sur le « cer­tains ») et le fait qu’en dehors de périodes de grève totale, assez brèves fina­le­ment, l’usine tour­nait, au ralenti peut être, mais elle tour­nait. Si elle n’avait pas tourné, les ouvriers radi­caux n’auraient pas eu à pra­ti­quer l’action dite du « cortège interne » qui consis­tait en un débrayage dans quel­ques ate­liers suivi d’un défilé dans l’usine pour faire débrayer les autres y com­pris en leur forçant la main16.

Le dis­cours insur­rec­tion­na­liste ne tient pas compte du fait que la radi­ca­li­sa­tion de la lutte n’a touché qu’une mino­rité de tra­vailleurs. Les moments de haute inten­sité ont joué un rôle de cata­ly­seur et pro­duit un effet d’entraînement tant que le mou­ve­ment était dans sa phase ascen­dante, mais ensuite, à la retombée, les ouvriers les plus engagés-enragés se sont retrouvés isolés. Le mou­ve­ment de l’Autonomie n’a pas non plus touché avec la même inten­sité les différentes régions de l’Italie. On peut ainsi émettre des doutes sur le triom­pha­lisme de M. Tari quant aux luttes auto­no­mes qui auraient cons­titué un « ethos domi­nant » à partir de 1977 dans le sud de l’Italie (op. cit., p. 273). Et nous disons cela sans méses­ti­mer ce qui s’est passé à Cosenza, mais aussi parce que nous le regret­tons. Il ne s’agit pas de cons­truire une légende !

4- Violences réelles et violences symboliques

Un autre point pose problème, celui de l’usage des armes et sur­tout de l’interprétation qui en est faite. Or là il faut être clair, l’auto­no­mie dif­fuse a été très vio­lente non seu­le­ment en paro­les, mais aussi en actes comme les sta­tis­ti­ques des socio­lo­gues spécia­lis­tes de la vio­lence armée en Italie (Daniela Della Porta, Isabelle Sommier) ont pu le faire apparaître sta­tis­ti­que­ment. Le nombre absolu de leurs actions vio­len­tes dépasse celui des BR et PL même si l’impact média­ti­que et poli­ti­que a été moin­dre. D’autre part, cer­tai­nes de ces actions ont été menées « à la manière » des grou­pes orga­nisés, mais sur un mode cari­ca­tu­ral (cf. Les actions des grou­pes suc­ces­sifs de Marco Barbone : les FFC et la Brigade du 28 mars et même celles du groupe auquel appar­te­nait Cesare Battisti, les PAC). De même les actions des marxis­tes-léninis­tes du MS puis du MLS (mas­sa­cres à la clé à mol­lette contre les jeunes fas­cis­tes, mais aussi agres­sion contre les auto­no­mes en février 1978) ont été sou­vent à la limite de la bar­ba­rie.

Mais si on laisse de côté le niveau de vio­lence des grou­pes, même infor­mels, pour se concen­trer sur la ques­tion de la vio­lence de masse, il semble qu’elle soit le plus sou­vent restée sym­bo­li­que comme le montre la mytho­lo­gie autour du P38 et la confu­sion entre le signe de faire feu avec les doigts de la main, le fait de posséder vrai­ment des armes à feu et enfin le fait de faire feu sur autre chose que des objets ou vitri­nes. Ce qui est dif­fi­cile à démêler c’est qu’il y a eu conver­gence entre d’un côté des grou­pes de l’Autonomie comme Rosso ou les COCORI qui ont mis en avant l’aspect mili­taire de l’affron­te­ment pour se démar­quer du réfor­misme et des sta­li­niens17 ; et de l’autre l’État qui dès le début de 1977 crée et exagère un mythe de l’auto­no­mie armée sous le mode plus spec­ta­cu­laire que réel. Mais tout ça c’est pour la façade. L’État ne s’y trompe pas et il pra­ti­que une différence de trai­te­ment selon la qualité des pro­ta­go­nis­tes. Une répres­sion différée jusqu’en 1979 pour les mem­bres de l’Autonomie à la vio­lence dif­fuse, une chasse à l’homme cons­tante pour les grou­pes orga­nisés de lutte armée à partir de la première libération de Curcio par Mara Cagol.

À ce sujet, trois témoi­gna­ges parais­sent éclai­rants. Le pre­mier du groupe auto­nome qui s’est formé au quar­tier de la Barona à Rome et qui montre que pro­gres­si­ve­ment le climat va chan­ger à partir de 1977 et pen­dant les deux années qui sui­vi­rent avec un niveau de vio­lence et une fas­ci­na­tion pour celle-ci qui va nuire au tra­vail quo­ti­dien dans les quar­tiers18. Le second du groupe Senza Tregua qui, dans un arti­cle de son numéro d’avril 1977 se moque du « cama­rade P38 ». Après avoir discuté « tech­ni­que » pour sou­li­gner la confu­sion faite entre un « .38 spécial » qui en fait n’existe pas et n’est qu’un cali­bre de car­tou­ches de revol­ver avec le Walther P38, 38 étant l’année d’ori­gine de fabri­ca­tion de ce pis­to­let semi-auto­ma­ti­que d’ori­gine alle­mande néces­si­tant un cali­bre de car­tou­ches 7,65 ou de 9, le jour­nal enchaîne : « Si dans les mani­fes­ta­tions on parle du « cama­rade P38 », ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce que nous cachons des P38 sous nos man­teaux ; mais il faut voir qu’il y a là un aspect sym­bo­li­que, l’affir­ma­tion qu’aujourd’hui, il est juste et néces­saire de s’armer19 ». Enfin, le troisième de la part de V. Morucci ancien diri­geant de PO puis des BR : (à un moment) « Le jeu est devenu plus vio­lent et ce que nous vivions comme une métaphore a sou­dain éclaté20 ».

5- Des limites à rappeler pour que ne se crée pas une nouvelle légende

Pour conclure sur ce livre, nous sommes tout-à-fait d’accord pour reconnaître que le mou­ve­ment de 1977, comme d’ailleurs celui de 1968 représente une part de notre patri­moine commun de lutte, de notre mémoire col­lec­tive parce qu’ils conti­nuent tous deux à fas­ci­ner et à faire peur aux tenants de l’ordre21. Mais si nous vou­lons, pour parler comme M. Tari, que ce qui nous est commun soit encore contem­po­rain, faut-il encore ne pas mythi­fier ces événements ni les évaluer en leur don­nant des notes : 1968 serait ainsi mieux que 1936, 1977 serait mieux que 1968 etc.22 Pour ne pas les mythi­fier et mys­ti­fier le monde futur le mieux est encore d’insis­ter sur les limi­tes plus que sur la geste révolu­tion­naire. C’est sûr que c’est moins édifiant pour les jeunes générations, mais c’est à ce prix que ce qui s’est passé peut se trans­met­tre comme expérience et non comme légende à l’exem­ple de celle de l’Espagne révolu­tion­naire de 1936-1937 qui conti­nue à pro­duire ses effets délétères sur et dans le milieu liber­taire.

Les limites, c’est-à-dire ?

a) La théorie opéraïste et le mouvement de l’Autonomie ont surestimé les capacités d’autonomie du prolétariat

En Italie, malgré le niveau de radi­ca­lité des luttes, « l’ouvrier social » révolté et insu­bor­donné n’a pu représenter une nou­velle figure accep­ta­ble pour l’ensem­ble de la classe. Et cela dépasse le cadre stric­te­ment ita­lien. De 1968 à 1973 et malgré toutes les différences de situa­tion entre la France et l’Italie, c’est le même mou­ve­ment de refus du tra­vail, mais avec les mêmes limi­tes : il ne touche que les jeunes (ouvriers ou étudiants), une partie des immigrés, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas plei­ne­ment pénétrés de l’iden­tité ouvrière. Il ne mord pas sur la classe ouvrière en général qui reste atten­tiste et pour tout dire trade-unio­niste même quand elle n’est pas prête à se vendre contre un plat de len­tilles comme le mon­trent les réactions à Renault-Billancourt au moment de la présen­ta­tion des accords de Grenelle.

Même si c’est du quan­ti­ta­tif, il y a des faits qui ne trom­pent pas. À peine quel­ques mois après les hauts niveaux de lutte atteints en mai-juin 1968 en France et entre 1969 et 1973 en Italie, le nombre d’adhérents et la puis­sance des syn­di­cats en sor­tent accrus. Quand on connaît leur rôle de force sta­bi­li­sa­trice et réfor­miste dans le contexte de l’époque, c’est édifiant. Quel que soit le niveau de radi­ca­lité atteint dans ce qui a quand même été un grand moment d’insu­bor­di­na­tion ouvrière, les gagnants des luttes, côté ouvrier, ce sont les syn­di­cats, c’est-à-dire des orga­ni­sa­tions de défense de la force de tra­vail en tant que cette dernière n’est, en der­nier res­sort, que du « capi­tal varia­ble ». Cela consomme la défaite de l’idée d’une « extranéité ouvrière » (M. Tari, p. 18, titre de cha­pi­tre) et de la théorie opéraïste du Tronti d’Ouvriers et capi­tal mise en exer­gue à la même page : « Pour lutter contre le capi­tal, la classe ouvrière doit lutter contre elle-même en tant que capi­tal » (sous-entendu, en tant que « capi­tal varia­ble »).

Une défaite théorique donc, quoiqu’en dise M. Tari qui ne veut croire qu’aux défaites mili­taire et judi­ciaire. Le capi­tal n’est pas une rela­tion entre deux clas­ses qui n’ont rien en commun et qui pour­raient échan­ger leurs places, mais entre deux pôles qui sont interdépen­dants. Or si Tronti voit bien ce qui est commun (la classe ouvrière est le pôle tra­vail du rap­port social capi­ta­liste), il sures­time, théorie opéraïste oblige, « l’auto­no­mie » pos­si­ble de cette classe vis-à-vis du rap­port social capi­ta­liste. De la même façon, en France, à la même époque et sans théorie opéraïste, nous sures­ti­mions la capa­cité (ou la pos­si­bi­lité) de cette classe à se nier en tant que classe23. Ceux qui n’étaient pas dans cette dépen­dance capi­tal/tra­vail, par choix poli­ti­que ou qui n’y étaient plus du fait des dernières trans­for­ma­tions du procès de pro­duc­tion qui ren­daient leur tra­vail ines­sen­tiel, se sont retrouvés pro­gres­si­ve­ment isolés et surex­posés à la répres­sion (les listes noires de la Fiat et fina­le­ment le licen­cie­ment des « 61 » en 1979 en cons­ti­tuent la marque) à partir du moment où ils ne vou­lu­rent pas lever le pied.

Pourtant, cer­tai­nes voix se sont élevées, par exem­ple à Milan autour d’anciens de la gauche com­mu­niste radi­cale et des revues comme Ludd, Comontismo, ou Collegamenti, pour dénoncer une concep­tion du mou­ve­ment privilégiant, dans une recom­po­si­tion de classe idéalisée, les jeunes mar­gi­naux prolétaires par rap­port à l’ouvrier pro­duc­tif. Depuis le 17/02/1977, jour de l’évic­tion du leader syn­di­ca­liste CGIL Lama de l’uni­ver­sité, tout se passe comme si la dimen­sion sub­jec­tive du combat de classe n’exis­tait plus que dans une frac­tion de celle-ci, débou­chant sur des reven­di­ca­tions par­ti­culières comme le droit aux études ou au salaire social. Quant aux prétendus « ouvriers garan­tis » (garan­tis de quoi on se le demande !), il leur est proposé de camper sur le tout ou rien et donc de faire comme s’ils n’étaient déjà plus dans l’usine et de ral­lier le combat des précaires, sinon ce sera l’affron­te­ment. Seulement il ne pou­vait s’agir que d’un affron­te­ment entre deux frac­tions de la classe, chose tout à fait sou­haitée par l’État, les syn­di­cats et les patrons. Mais qu’est-ce que le mou­ve­ment avait à y gagner ? Le problème n’est pas nou­veau et jamais résolu de savoir si un mou­ve­ment doit avan­cer au rythme de sa frac­tion la plus radi­cale ou au rythme de sa frac­tion la plus modérée qui est d’ailleurs sou­vent la plus impor­tante quan­ti­ta­ti­ve­ment. C’est pour­tant le sens de l’action que mènera le groupe autour de Rosso à l’Alfa Romeo avec ses piquets de grèves composés d’éléments sou­vent extérieurs à l’usine pour s’oppo­ser à la restruc­tu­ra­tion. Pourtant l’Alfa Roméo de Milan ce n’était pas une usine où s’était développée seu­le­ment (et c’était déjà pas mal) un Comité ouvrier de base (CUB) avant-gar­diste comme à la Pirelli ou chez Siemens, mais une Assemblée générale ouvrière cam­pant sur les posi­tions qu’on pour­rait appe­ler de « l’auto­no­mie ouvrière » stricte et très cri­ti­que dès le départ par rap­port à des grou­pes d’ori­gine étudiante comme PO et LC.

À cette aune là, la restruc­tu­ra­tion des gran­des for­te­res­ses ouvrières à partir des années 1970 ne cor­res­pond pas à une atta­que « contre-insur­rec­tion­nelle » contre un mou­ve­ment défait, mais à une crise du modèle for­diste de pro­duc­tion. À preuve, des pays qui n’ont pas connu ces luttes ouvrières à l’époque, comme les pays scan­di­na­ves24, ont été les pre­miers à restruc­tu­rer en cher­chant de nou­vel­les formes de pro­duc­tion pour de nou­veaux pro­duits plus per­son­na­lisés. Cela contre­dit aussi la thèse opéraïste de base selon laquelle c’est le tra­vail qui a mis le capi­tal en crise. Ce n’est pas aussi net : certes aux États-Unis (désintérêt pour le tra­vail, absentéisme, turn over), en Grande Bretagne, en France et en Italie (les grèves et le sabo­tage des OS contre le tra­vail à la chaîne), les luttes ont représenté une atta­que contre le capi­tal qui a sou­vent pris la forme d’une cri­ti­que du tra­vail. Elle a fait bais­ser la pro­duc­ti­vité et aug­men­ter le coût rela­tif du tra­vail, mais il en est de même en RFA et en Scandinavie où le rôle de l’État-pro­vi­dence et des syn­di­cats a assuré un consen­sus qui rend le tra­vail plus cher sans que le capi­tal ait été attaqué avec autant de viru­lence. D’une manière générale, c’est toute l’orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion qui entre alors en crise et pas seu­le­ment le procès de tra­vail. Le modèle toyo­tiste va s’étendre et sup­plan­ter en partie l’OST tay­lo­rienne et on ne peut pas considérer cela comme le fruit unique des luttes ouvrières. L’appli­ca­tion des théories américai­nes sur le capi­tal humain et la res­source humaine modi­fient les condi­tions d’exer­cice de la domi­na­tion sur le procès de tra­vail.

b) La rupture du fil historique des luttes de classe

À cette défaite théorique de « l’Autonomie » s’ajoute une défaite poli­ti­que : le mou­ve­ment ne s’étend pas vrai­ment sur tout le ter­ri­toire et n’atteint pas le niveau d’inter­ven­tion poli­ti­que mini­mum pou­vant poser une cri­ti­que de la démocra­tie réelle autre­ment que sur la base rétrécie d’une par­ti­ci­pa­tion ou d’une non par­ti­ci­pa­tion aux échéances élec­to­ra­les.

En France, on aura d’une part un refus assumé de poser la ques­tion du pou­voir, aussi bien de la part du Mouvement du 22 mars, majo­ri­tai­re­ment extra-par­le­men­taire sur le modèle de l’oppo­si­tion alle­mande, que de la part des sta­li­niens qui sont gaul­lis­tes en poli­ti­que intérieure. Des illu­sions sur la pers­pec­tive auto­ges­tion­naire condui­ront à condam­ner toute ten­ta­tive d’alter­na­tive poli­ti­que comme récupératrice (par exem­ple l’opération Mendès-France à Charléty puis­que le pou­voir poli­ti­que semble vacant tant qu’un accord secret entre Pompidou et la CGT n’est pas passé).

En Italie, on a un blo­cage inverse sur la ques­tion du pou­voir à la fois à tra­vers la stratégie d’atta­que au cœur de l’État défendue par les BR, mais déjà impli­cite chez PO ; l’atta­que au cœur de l’État qui ne voit ce der­nier encore que comme une super­struc­ture et donc une for­te­resse à pren­dre ; et à tra­vers la ques­tion de l’orga­ni­sa­tion révolu­tion­naire alors que c’est jus­te­ment la nécessité d’une telle orga­ni­sa­tion qui est remise en cause et qui va conduire les deux prin­ci­pa­les orga­ni­sa­tions révolu­tion­nai­res en prise avec le mou­ve­ment (PO et LC) à s’auto-dis­sou­dre. À l’inverse d’ailleurs de ce qui appa­rais­sait visi­ble­ment, à savoir la décom­po­si­tion de l’État ita­lien sous les coups conjugués de l’extrême droite et de l’extrême gauche, l’adop­tion et la réussite de la stratégie de la ten­sion ten­dent à prou­ver que le pou­voir poli­ti­que n’a en fait jamais vrai­ment été ébranlé. La résis­tance de la DC pen­dant les négocia­tions sur la libération de Moro et le sou­tien incondi­tion­nel du PCI du com­pro­mis his­to­ri­que à l’État d’abord, à la démocra­tie par­le­men­taire ensuite, à la jus­tice enfin en cons­ti­tue une autre preuve, s’il en fal­lait une. Puisque M. Tari aime citer Tronti, c’est ici le Tronti sénateur PCI vieillis­sant de La poli­ti­que au crépus­cule qu’il faut citer « Le mou­ve­ment ouvrier n’a pas été vaincu par le capi­ta­lisme. Le mou­ve­ment ouvrier a été vaincu par la démocra­tie. […] La démocra­tie, comme la monar­chie d’antan, est main­te­nant abso­lue25 »

Ces limi­tes de 1968-1973 per­met­tent une restruc­tu­ra­tion des entre­pri­ses dans laquelle les formes de luttes ouvrières (le refus du tra­vail et la flexi­bi­lité comme ini­tia­tive ouvrière : turn over, absentéisme) sont retournés dans le nou­veau cycle comme flexi­bi­lité des salai­res et des emplois, ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail et aussi sup­pres­sion des postes de chaîne les plus durs au profit d’une auto­ma­ti­sa­tion plus impor­tante.

Par ailleurs, le contexte général de 1977 est tout sauf favo­ra­ble. Allende est ren­versé, la révolu­tion por­tu­gaise malgré cer­tai­nes ini­tia­ti­ves de conseils ouvriers et de sol­dats est rapi­de­ment battue. Les ita­liens ne le savent pas encore, eux qui vivent ça de l’intérieur et à chaud, mais de l’extérieur du pays et par­ti­culièrement en France, ce qui se passe en Italie apparaît pour beau­coup comme une sur­vi­vance radi­cale du mou­ve­ment général due en partie au « retard » de dévelop­pe­ment du pays26. L’enlèvement puis l’exécution de Moro, enfin la répres­sion vont précipi­ter la défaite. Évidem­ment rien n’était écrit, mais ça a sûrement pesé. On peut par exem­ple ima­gi­ner ce qu’auraient pu donner une conjonc­tion tem­po­relle plus serrée du mai français de 1968, du Biennio rosso de 1968-1969 et du 1977 ita­lien avec le Portugal 1974.

Le mou­ve­ment de 1977, sur­tout à Bologne, est en fait un déni invo­lon­taire de tout cela. Un mou­ve­ment qui conti­nue sur sa lancée comme une tête de fusée qui n’est plus reliée à aucune télécom­mande, mais sur­tout qui en a oublié sa rampe de lan­ce­ment. De la même façon qu’A. Negri va être cri­tiqué au sein de l’opéraïsme par S. Bologna pour avoir sacrifié l’ouvrier-masse tant mis en avant comme élément cen­tral de la recom­po­si­tion de classe dans un pre­mier temps, au profit de l’ouvrier social. L’Autonomie va oublier son ori­gine d’auto­no­mie ouvrière, même s’il existe une orga­ni­sa­tion qui s’appelle Autonomia pro­le­ta­ria, pour épouser la voie de la libération de toutes les auto­no­mies. Comme un pre­mier bilan cri­ti­que de l’auto­no­mie ouvrière n’a pas été fait à chaud, le dévelop­pe­ment des auto­no­mies ne pou­vaient cor­res­pon­dre qu’à une fuite en avant qui forcément ver­raient des forces non pas conver­ger mais diver­ger comme dans l’épisode du Parc Lambro avec oppo­si­tion entre orga­ni­sa­teurs de la fête et jeunes prolétaires ou entre femmes et jeunes prolétaires, oppo­si­tion aussi entre ser­vice d’ordre de LC sous la direc­tion d’Erri de Luca et mou­ve­ment des femmes.

Paradoxe tra­gi­que, alors que le Mouvement de 1977 com­mence par la défaite de la CGIL et du PCI avec l’exclu­sion manu mili­tari de Lama de l’Université, la théorie et les pra­ti­ques des Autonomies don­nent raison au PCI par la bouche d’un ex-opéraïste qui plus est, Asor Rosa, avec sa théorie des « deux sociétés » dont la ver­sion vul­gaire et bana­lisée d’aujourd’hui consiste à considérer comme nou­velle frontière celle qui sépare les inclus des exclus.

Le groupe Senza Tregua que cite d’ailleurs M. Tari est bien cons­cient de cela et il va pro­duire une cri­ti­que interne à l’auto­no­mie (par oppo­si­tion aux mili­tants de Milan de la gauche com­mu­niste radi­cale qui se situent à l’extérieur de l’Autonomie même s’ils par­ti­ci­pent au Mouvement au sens large) en sou­li­gnant le caractère trop tranché de l’oppo­si­tion entre d’un côté la gauche révolu­tion­naire issue des usines pen­dant la période 1968-1973, une frac­tion qui cher­che prio­ri­tai­re­ment à résister aux restruc­tu­ra­tions et de l’autre une aire de l’auto­no­mie qui en accuse le caractère défai­tiste et cor­po­ra­tiste27. Le texte relève le fait que chaque frac­tion a besoin de l’autre. Que la grande usine est une force pour tous de par sa masse, que le fil rouge des luttes his­to­ri­ques ne doit pas être coupé, or c’est jus­te­ment ce que pro­duit déjà le capi­tal par le démantèlement des for­te­res­ses ouvrières et aussi par la contre-offen­sive syn­di­cale devant les­quels les ouvriers doi­vent s’orga­ni­ser… sans s’enfer­mer dans l’usine. C’est là que se pose le problème du lien avec l’extérieur, avec les « exclus » ou les précaires.

Or dix ans de ce régime de restruc­tu­ra­tion va se ter­mi­ner par les défaites des sidérur­gis­tes français en 1979 et des mineurs anglais les années sui­van­tes cou­pant ainsi le fil rouge des luttes de clas­ses, alors que les luttes sur la vie quo­ti­dienne (du « tout est poli­ti­que » au « le poli­ti­que n’est pas séparé ») vont muer en des luttes pour les droits et les iden­tités par­ti­cu­la­risées28.

Nous en sommes encore là à digérer tant bien que mal le pro­duit de cette immense défaite, avec seu­le­ment peut être pour nous, il faut l’espérer, une meilleure compréhen­sion du rap­port entre capi­tal et État qui nous per­mette une inter­ven­tion appro­priée dans les nou­vel­les luttes en cours.

 

J. Wajnsztejn, avril 2012.


1 – Il y a quand même une référence expli­cite, p. 232 où la figure cen­trale de l’insur­rec­tion « fait écho » à celle du Bloom dessinée par Tiqqun et à celle de la « sin­gu­la­rité quel­conque » d’Agamben. Une cita­tion de G. Celati, ensei­gnant à cette époque à Bologne, y est faite dans laquelle on retrouve toute une ambiance de l’époque et d’un milieu centré sur les nou­vel­les formes de vie, les corps, un état où « l’adhésion au moment trans­cende toute forme d’intériorité car elle nous ren­voie à un avenir au-delà de nous ; et tandis qu’elle sus­pend les anxiétés de compétition, elle aide à penser une com­mu­nauté pos­si­ble, sans « mes­sa­ges » » (p. 232).

La com­mu­nauté qui vient à côté de l’insur­rec­tion qui vient en quel­que sorte !

À part cela, la for­mu­la­tion de départ « fait écho » cons­ti­tue un lapsus révélateur de la lec­ture de l’événement par Tari. En toute logi­que chro­no­lo­gi­que on pour­rait atten­dre un Bloom qui fait écho et bien non c’est le mou­ve­ment qui fait écho ! Est-ce un problème de tra­duc­tion ?

2 – Voire Foucault de qui F. Berardi reprend la notion de trans­ver­sa­lité (cf. p. 93 de Le ciel est enfin tombé sur la terre, éd. Seuil, 1977.)

3 – Carla Lonzi, Sputiamo su Hegel e altri scritti, Scritti di Rivolta Femminile, Milano, 1974, 150 p.

4 – Franco Berardi, Le ciel est enfin tombé sur la terre, éd du Seuil, 1977.

5 – Traduction française par Gérard Delaloye, aux éditions Adversaires, Genève, 1972.

6 – p. 176, P. Pozzi, Insurrection, Nautilus, 2010.

7 – Sur les pra­ti­ques de Barbone, on peut se repor­ter à Camarade P.38 (op. cit.). En fait, Pozzi apporte bien une précision mais dans un autre texte, plus ancien, en ita­lien, écrit avec Franco Tommei le leader de Rosso, inti­tulé Quegli spari che ucci­sero il movi­mento a Milano (Ces coups de feu qui ont tué le mou­ve­ment à Milan), repro­duit p. 327-329 dans L’Orda d’oro de Balestrini et Moroni, Sugarco edi­zioni, 1988. Pozzi et Tommei reconnais­sent que le 12 mars 1977 n’a pas cons­titué, par son succès, le début de quel­que chose de plus grand et intense, mais déjà la fin du mou­ve­ment, puisqu’à partir du 21 avril à Rome, avec la mort du poli­cier Passamonti, la cri­mi­na­li­sa­tion du mou­ve­ment s’exa­cerbe et non seu­le­ment l’isole, mais sur­tout le divise entre ceux qui n’ins­cri­vent la vio­lence que dans le cadre du mou­ve­ment de masse et ceux qui adop­tent un « dis­cours sur la guerre » typi­que des « orga­ni­sa­tions com­bat­tan­tes ». À Milan le 14 mai, des auto­no­mes du groupe Barbone tirent sur la police, le poli­cier Custrà meurt d’une balle dans la tête. Le mou­ve­ment de Milan s’arrête là.

8 – Cf. texte du Collettivo dans le no 21 de Primo Maggio (1984), trad. française dans le no 4 de la revue Les mau­vais jours fini­ront (1987).

9 – Cf. Le livre de C. Gzavier et J. Wajnsztejn, La ten­ta­tion insur­rec­tion­niste, éd. Acratie, à paraître en mai 2012.

10 – Il vise sûrement ici Bonanno et le groupe Canenero.

11 – Cf. cita­tion de Rosso, p. 121-122 dont l’inti­tulé est « auto­no­mie ouvrière » avec un « a » minus­cule.

12 – O. Scalzone, un des lea­ders de PO emploie les termes de « komin­ter­nis­tes » et « foquis­tes » pour qua­li­fier les posi­tions de Feltrinelli qui se situaient dans une appro­che générale anti-impéria­liste et anti-fas­ciste, de type résis­tan­cia­liste, incom­pa­ti­bles avec les posi­tions du com­mu­nisme tout de suite de PO (Cf. O. Scalzone, Biennio rosso, Sugarco edi­zioni, 1988).

13 – Tous ces textes sont tra­duits en français dans le no 335 des Temps moder­nes de juin 1974.

14 – Ce n’est pas trop un problème pour moi car je ne me suis jamais senti proche de ces deux grou­pes et que je me rat­ta­che plutôt au cou­rant com­mu­niste radi­cal lié à Ludd-conseils prolétaires. Sur ce cou­rant, on peut se repor­ter au livre de J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, L’Harmattan, 2008.

15 – L’ambiguïté de la « méthode » apparaît bien dans une ques­tion posée à Tari par un par­ti­ci­pant à une dis­cus­sion à Lyon autour du livre : « Comment les ouvriers de la Fiat ont-ils fait pour tenir s’y long­temps dans la grève ? ». L’inter­ve­nant croyait en fait, de par la présen­ta­tion de Tari, que la grève était une grève du type grève générale comme en mai 1968 en France !

16 – Cf. A. Cazzulo, Storia di Lotta Continua, intro­duc­tion, p. 10 (tra­duc­tion de J.W.). Enrico Galmozzi, mili­tant de LC (puis du groupe de lutte armée Prima Linea) issu du quar­tier ouvrier mila­nais de Sesto San Giovanni y décrit la vio­lence des cortèges inter­nes : « À la Breda, c’était tel­le­ment vio­lent que moi et A. Lintrani, deux futurs « ter­ro­ris­tes », nous dûmes inter­ve­nir pour extir­per les chefs des mains des ouvriers ».

17 – La sures­ti­ma­tion de l’impor­tance de sa forme armée est partagée par beau­coup d’insur­rec­tion­na­lis­tes. Nous lisons par exem­ple dans « Ceci n’est pas un pro­gramme » de Tiqqun II : « Lorsqu’en mars 77, 100 000 per­son­nes mani­fes­tent à Rome parmi les­quel­les 10 000 sont armées et qu’à l’issue d’une journée d’affron­te­ments aucun poli­cier ne reste sur le car­reau quand cela eut été facile de faire un mas­sa­cre, on perçoit un peu mieux la différence qu’il y a entre l’arme­ment et l’usage des armes » (p. 254). 10 000 per­son­nes armées de quoi, on ne saura pas s’il s’agit du fameux P38 (voir plus loin) ou de cock­tails ou de man­ches de pioche !

18 – Cf. Le no 21 de la revue Primo Maggio de 1984 où un ancien du col­lec­tif relate l’expérience du Collectif auto­nome. Traduction française dans la revue Les mau­vais jours fini­ront (1987).

19 – Cf. Italie 77. Le « mou­ve­ment », les intel­lec­tuels. Documents ras­semblés par Fabrizio Calvi, éd. du Seuil, 1977. Dans Camarade P.38, éd. Grasset, 1982, le même F. Calvi montre bien la dif­fi­culté des grou­pes armés à se pro­cu­rer des armes, le plus sou­vent des vieux Beretta au fonc­tion­ne­ment aléatoire et sur­tout des muni­tions (cf. p. 62). Barbone lui-même, le 14 mai 1977, n’agi­tait qu’un fusil de chasse fami­lial, certes à canon scié ! Ce n’est qu’à partir de 1979-1980 qu’un vérita­ble trafic d’armes va appro­vi­sion­ner les grou­pes orga­nisés de lutte armée, via le marché liba­nais. Calvi montre aussi que contrai­re­ment à ce qu’avance M. Tari, les armes ne ser­vaient pas à protéger les mani­fes­tants (elles étaient d’ailleurs dérisoi­res par rap­port aux mitraillet­tes des forces de l’ordre comme le mon­trent les actions manquées du 12 mars 1977), même si psy­cho­lo­gi­que­ment elles pou­vaient avoir un aspect ras­su­rant ou donner l’impres­sion d’une force, mais à réaliser des opérations coup de poings en pro­fi­tant de la pro­tec­tion offerte par la masse des mani­fes­tants (cf. p. 114-115).

20 – Cité p. 165 de Nous l’avons tant aimé la révolu­tion de D. Cohn-Bendit, éditions du Seuil, 1985. Galmozzi (op. cit.) insiste comme Morucci sur la fas­ci­na­tion par rap­port au revol­ver et l’influence du film poli­cier américain. Il donne l’exem­ple de ces jeunes débarqués depuis peu de l’auto­no­mie dif­fuse vers PL et essayant de faire sauter une ser­rure d’un siège du MSI avec un tir de revol­ver alors qu’il suf­fi­sait d’un simple coup de clé anglaise !

21 – La situa­tion n’est d’ailleurs pas la même en France et en Italie. En Italie, c’est tout le mou­ve­ment de 1968 à 1979 qui a été recou­vert sous la chape des « années de plomb » et du ter­ro­risme alors qu’en France il y a coexis­tence entre d’une part, une logi­que commémora­tive empa­thi­que de l’événement et d’autre part une haine anti-soixante-huit qui concerne l’ensem­ble du per­son­nel poli­ti­que et média­ti­que.

22 – Dans cette mesure nous croyons que Balestrini et Moroni font une erreur dans L’Orda d’oro (ed. Sugarco) quand ils dis­tin­guent le mou­ve­ment de 1968 qui serait commémoré alors que 1977 serait gommé. Le pre­mier ne ferait pas peur parce qu’il aurait été « récupéré » alors que le second ferait tou­jours peur parce que non récupérable. Guattari aussi dira que le mou­ve­ment de 1977 est d’une autre « race » que celui de 1968 (il aurait au moins pu dire « classe » à la place de « race » !).

23 – Cf. La revue Négation. Sur ce point, on peut se repor­ter à notre Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien (op. cit.).

24 – Dès le début des années 70, chez les cons­truc­teurs auto­mo­bi­les Volvo et Saab, la restruc­tu­ra­tion du tra­vail a mis en place de nou­vel­les unités opération­nel­les d’ailleurs signi­fi­ca­ti­ve­ment nommées « Équipes semi-auto­no­mes de pro­duc­tion ».

25 – M. Tronti, La poli­ti­que au crépus­cule, Paris, éditions de l’éclat, coll. « pre­mier secours », 2000, p. 243.

26 – Seuls Guattari, Deleuze et Lapassade y accor­dent de l’impor­tance dans la mesure où cer­tains aspects du mou­ve­ment sem­blent confir­mer leurs nou­vel­les thèses de l’Anti-Œdipe.

27 – Cf. l’arti­cle de Senza Tregua repro­duit p. 85 de Italie 77, Le mou­ve­ment, les intel­lec­tuels (op. cit.).

28 – Pour une ana­lyse cri­ti­que de cette évolu­tion, on peut se repor­ter à Jacques Wajnsztejn, Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût, éd. L’Harmattan, 2002.