Quelques précisions sur Capitalisme, capital, société capitalisée

janvier 2010, Temps critiques


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Un rechercher/remplacer calamiteux avait rendu imcompréhensible une partie du texte qui suit (confusion entre niveau 1 et niveau 2). Voici le texte corrigé.

La crise actuelle nous a amenés à écrire Crise financière et capi­tal fictif (L'Harmattan, 2008), mais la crise ne fait pas que subir l'ana­lyse, elle rétroa­git sur la cri­ti­que en dévoi­lant ses pro­pres fai­bles­ses d'ana­lyse comme de concep­tua­li­sa­tion. Il nous faut donc préciser cer­tains points.

Nous sommes partis de Marx mais en essayant de nous appuyer sur ce qui, chez lui, relève davan­tage d'une concep­tion dyna­mi­que1 de l'ana­lyse du capi­ta­lisme que d'une concep­tion archéolo­gi­que de celui-ci2. C'est aussi pour cela que tout en conti­nuant un éclair­cis­se­ment des « catégories » que nous uti­li­sons, nous avons voulu les confron­ter à un mou­ve­ment his­to­ri­que de longue durée alors que l'ana­lyse de Marx reste centrée sur la période, his­to­ri­que­ment courte du dévelop­pe­ment indus­triel du capi­ta­lisme.

La valeur comme représentation

Jusqu'au 1er millénaire avant notre ère, envi­ron, le désen­cas­tre­ment3 de l'écono­mie et l'ins­ti­tu­tion du marché n'exis­tent pas dans les sociétés humai­nes. De l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge, le tra­vail n'est encore qu'un ser­vice lié à un statut et à une condi­tion sociale sou­vent inférieure. L'écono­mie domes­ti­que est un art de la dépense en vue de la satis­fac­tion de besoins par­ti­cu­liers et concrets.

L'écono­mie s'est auto­no­misée de l'acti­vité domes­ti­que dont elle n'était donc qu'un moment (oiko­no­mos signi­fie admi­nis­tra­tion de la maison) à partir d'un double mou­ve­ment d'abs­trac­tion de la socia­lité immédiate et de sépara­tion des différentes acti­vités qui posent les fon­de­ments du tra­vail, des échan­ges en dehors de leur cadre sym­bo­li­que, de la propriété. Tout cela s'effec­tue au cours d'un pro­ces­sus qui voit les « fruits » se trans­for­mer en pro­duits qui ne tom­bent pas d'une corne d'abon­dance mais cons­ti­tuent le résultat d'un effort (le tra­vail), lui-même séparé de la jouis­sance par l'exis­tence de la propriété privée. L'ins­ti­tu­tion de cette dernière a un caractère juri­di­que et poli­ti­que qui impli­que sa légiti­ma­tion par l'inter­ven­tion d'un État qui va ensuite trou­ver dans l'accu­mu­la­tion de sur­plus de riches­ses la base matérielle à l'exer­cice de sa puis­sance. Mais ces riches­ses ne sont pas utilisées comme base d'accu­mu­la­tion de capi­tal, ce qui sup­po­se­rait la trans­for­ma­tion préalable des pro­duits en mar­chan­di­ses, condi­tion pour que l'argent devienne capi­tal. Il ne s'agit encore que de consom­ma­tion somp­tuaire ou de thésau­ri­sa­tion. L'accrois­se­ment de riches­ses fut rendu pos­si­ble dans les États-empi­res mésopo­ta­miens des xe-viiisiècles (notam­ment en Lydie) par le dévelop­pe­ment du com­merce mari­time4 et par l'assu­jet­tis­se­ment d'une classe d'êtres humains, les escla­ves, aux tâches que cette accu­mu­la­tion néces­si­tait.

Cette première opératio­na­li­sa­tion de la valeur a été élargie et inten­sifiée par les Cités-États grec­ques. Mais un tel mou­ve­ment d'auto­no­mi­sa­tion et d'abstraïsation de la valeur qui ten­dait vers la for­ma­tion d'un capi­tal argent, menaçait la cohésion de la com­mu­nauté encore fondée sur l'écono­mie domes­ti­que dans laquelle n'exis­tait que « des valeurs » concrètes. Il convient alors pour la Cité de contrôler ce capi­tal-argent, de ne pas lais­ser libre cours à la valo­ri­sa­tion de l'argent. D'où le com­pro­mis poli­ti­que élaboré par Aristote dans sa chrématis­ti­que : l'admi­nis­tra­tion de la com­mu­nauté peut uti­li­ser l'argent pour assu­rer ses échan­ges vitaux et sa conti­nuité, mais l'accu­mu­la­tion de l'argent pour l'argent (l'usure, le profit finan­cier) est condam­na­ble car elle crée un déséqui­li­bre social dans la Cité, elle menace l'être ensem­ble des citoyens. L'écono­mie ne doit pas domi­ner la poli­ti­que, l'éthique et la phi­lo­so­phie. Cette idée sera reprise par Thomas d'Aquin au Moyen Âge, pour qui le profit du mar­chand au long cours est jus­tifié par le risque encouru par le mar­chand et en raison de l'utilité com­mu­nau­taire de son com­merce qui rend acces­si­ble des biens exo­ti­ques.

C'est quand le système d'échange va se dévelop­per et s'étendre géogra­phi­que­ment à la suite d'une plus grande pro­duc­tion de sur­plus pour le marché5 (les pro­duits devien­nent mar­chan­di­ses) que la valeur va apparaître comme une représen­ta­tion de la com­men­su­ra­bi­lité de ce qui est échangé et de la richesse en général. Mais on ne peut encore parler d'un dédou­ble­ment de la valeur en une valeur d'usage et une valeur d'échange car cette dernière ne peut vrai­ment exis­ter en dehors d'une pos­si­bi­lité de repro­duc­ti­bi­lité à une assez grande échelle des biens pro­duits. Son expres­sion monétaire est donc très fluc­tuante puis­que la loi de l'offre et de la demande ne joue pas un rôle d'équi­li­bre. Il n'y a pas encore d'oppo­si­tion entre valeur et richesse matérielle. Le prix permet seu­le­ment une pro­jec­tion de la valeur hors de la valeur d'usage, dans un système mar­chand qui n'est pas encore capi­ta­liste, même si la valeur y cir­cule et que le capi­tal peut s'y accu­mu­ler. La cir­cu­la­tion s'y effec­tue encore d'une manière auto­nome par rap­port au procès de pro­duc­tion. D'ailleurs, ce procès de pro­duc­tion ne met en jeu qu'un capi­tal fixe peu impor­tant. En effet, le capi­tal est conquête du monde et domi­na­tion, source de puis­sance pour le sou­ve­rain et ses pro­ches avant d'être rap­port d'exploi­ta­tion dans la sphère pro­duc­tive. La pro­duc­ti­vité du tra­vail est encore faible et les capi­taux qui s'y aven­tu­rent per­dent du temps et de l'argent par rap­port à d'autres sour­ces de profit et par­ti­culièrement par rap­port aux oppor­tu­nités qui se présen­tent dans la sphère de la cir­cu­la­tion.

Ce n'est que pro­gres­si­ve­ment qu'une couche de petits commerçants et arti­sans, labou­reurs enri­chis va dyna­mi­ser l'indus­trie rurale d'abord locale puis natio­nale, puis, à défaut de pou­voir accéder aux sur­pro­fits du grand com­merce, elle va inves­tir dans la révolu­tion indus­trielle6.

Pour la France, Duby date le début de ce pro­ces­sus vers le xiiie siècle. Ce n'est pas que dans les autres régions il n'y ait pas eu d'accu­mu­la­tion matérielle des riches­ses, mais ces aires ne se sont pas affran­chies des contrôles étati­ques et reli­gieux ni de la fonc­tion première de la mon­naie. Il y a blo­cage tant que le mar­chand est confiné dans son rôle peu pres­ti­gieux d'intermédiaire entre aris­to­cra­tie et pay­san­ne­rie.

À cette époque, en Occident, le sens du mot « capi­tal » désigne soit un stock de mar­chan­di­ses ou d'argent por­tant intérêt, soit il s'agit de capi­tal-argent. Ce n'est que dans la seconde moitié du xviiie siècle que le capi­tal devient argent pro­duc­tif (Turgot et les phy­sio­cra­tes) puis au xixe siècle, argent-moyen de pro­duc­tion (Marx).

Ce n'est qu'à la fin du xviiie siècle que les écono­mis­tes clas­si­ques et Marx lui-même, en recher­chant l'ori­gine de la richesse, en vien­dront à bâtir un para­digme de la valeur qui ouvrira la voie à une dicho­to­mie entre valeur et richesse. La théorie de la mon­naie-voile des écono­mis­tes clas­si­ques, la dia­lec­ti­que de l'essence et de l'appa­rence et conséquem­ment la concep­tion du fétichisme chez Marx, peu­vent alors se donner libre cours. Au lieu de voir la valeur comme une représen­ta­tion de la puis­sance des sou­ve­rains d'abord, des agents écono­mi­ques por­teurs de capi­tal-argent ensuite, ils vont en faire l'essence de la richesse sociale d'une nation et lui cher­cher une sub­stance, le tra­vail, à tra­vers la théorie de la valeur-tra­vail de Ricardo. Marx dans la Contribution à la cri­ti­que de l'écono­mie poli­ti­que (1859)7, va repren­dre la vision bour­geoise du temps comme res­source (« le temps c'est de l'argent ») et en faire un ins­tru­ment de mesure de la valeur. Une valeur qui ne peut être fonc­tion que d'un temps objec­tif : ce sera le temps de tra­vail. Cela empoi­son­nera pour plus d'un siècle les dis­cus­sions autour de la trans­for­ma­tion des valeurs en prix de pro­duc­tion à partir du moment où la valeur va être définie comme une catégorie his­to­ri­que­ment spécifi­que (une « richesse sociale ») du capi­ta­lisme à dis­tin­guer donc d'une « richesse réelle » qui serait, elle, trans­his­to­ri­que. Comme si la richesse « réelle » pou­vait être autre chose qu'une richesse spécifiée his­to­ri­que­ment par des rap­ports sociaux spécifi­ques !

Pourtant, ce qui était le plus impor­tant dans cette affir­ma­tion d'une dicho­to­mie entre valeur et richesse, à savoir le fait que les deux notions ten­dent à tou­jours plus s'oppo­ser, n'a guère été repris par les épigo­nes marxis­tes8. Ils ont préféré se repor­ter sur la contra­dic­tion soi-disant fon­da­men­tale entre dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves et étroi­tesse des rap­ports de pro­duc­tion (fina­le­ment une simple ques­tion de chan­ge­ment de propriété) plutôt que sur les effets de crise portée par un accrois­se­ment de la richesse cor­res­pon­dant à une « évanes­cence de la valeur9 ».

La valeur n'est donc pas un sujet, contrai­re­ment à cer­tai­nes expres­sions que nous avons sou­vent employées, telles que : « le mou­ve­ment de la valeur ». Tout au plus cette for­mu­la­tion pou­vait-elle rendre compte du fait que les échan­ges chan­geaient de nature quand on pas­sait des échan­ges mar­chands non capi­ta­lis­tes aux échan­ges mar­chands capi­ta­lis­tes. Que dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, ce n'était plus les hommes qui échan­geaient entre eux au tra­vers des biens et ser­vi­ces qui leur étaient néces­sai­res (la valeur d'usage domine dans des rap­ports d'échange qui res­tent encore des rap­ports de « ser­vi­ces » minu­tieu­se­ment réglés par les orga­ni­sa­tions cor­po­ra­ti­ves et qui res­tent assignés au « juste prix »), mais des mar­chan­di­ses qui s'échan­geaient entre elles à tra­vers la média­tion des indi­vi­dus pro­duc­teurs et consom­ma­teurs (la valeur d'échange devient domi­nante à partir du moment où les biens et les per­son­nes revêtent un caractère abs­trait ou imper­son­nel). À l'uni­ver­sa­lité des pro­duits va cor­res­pon­dre l'ins­ti­tu­tion du marché, à l'uni­ver­sa­lité du tra­vail va cor­res­pon­dre un « marché » du tra­vail etc.

La valeur n'est pas non plus l'enve­loppe d'une sub­stance comme le pen­sait Marx pour qui la valeur sup­pose l'exis­tence de sa sub­stance : le tra­vail10. Or, dans les sociétés pré-capi­ta­lis­tes, il n'exis­te­rait qu'un tra­vail effec­tif ou immédiat ou encore concret. Donc, Marx, en bon hégélien, va dire que la valeur existe déjà parce qu'il y a des pro­por­tions de temps et de richesse, mais qu'elle n'existe pas encore parce qu'il n'y a que du tra­vail effec­tif11. En fait, le capi­tal n'est pas encore un rap­port social de dépen­dance récipro­que entre les clas­ses ; par exem­ple, le serf n'a pas besoin d'une classe domi­nante pour tra­vailler. Il n'est pas libre et il tra­vaille sur une terre dont il n'est pas propriétaire, mais avec ses pro­pres moyens de tra­vail rudi­men­tai­res. Ce n'est plus la même chose dans le système du sala­riat dans lequel chaque classe devient dépen­dante de l'autre et cela se ren­force dès que la manu­fac­ture et sa cen­tra­li­sa­tion du capi­tal fixe (machi­nes, locaux) rem­place le tra­vail en ate­lier ou à domi­cile. « Le capi­tal n'est pas un objet, mais un rap­port social de pro­duc­tion déterminé ; ce rap­port est lié à une cer­taine struc­ture sociale his­to­ri­que­ment déterminée […]. Le capi­tal […] ce sont les moyens de pro­duc­tion conver­tis en capi­tal mais qui, en soi, ne sont pas plus du capi­tal que l'or ou l'argent métal en soi - ne sont de l'argent au sens écono­mi­que. Le capi­tal, ce sont les moyens de pro­duc­tion mono­po­lisés par une partie déterminée de la société ; les pro­duits matérialisés et les condi­tions d'acti­vité de la force de tra­vail vivante en face de cette force de tra­vail et qui, du fait de cette oppo­si­tion, sont per­son­nifiés dans le capi­tal12 ». Le capi­tal est donc une tota­lité sociale qui est à dis­tin­guer des pôles qui le cons­ti­tuent, le pôle tra­vail d'un côté et le pôle capi­tal de l'autre dans lequel il se fait sub­stance13 sous la forme de la machine, des immo­bi­li­sa­tions

C'est l'uti­li­sa­tion par Marx d'une affir­ma­tion et de son contraire qui fera dire à Castoriadis que la pensée de Marx est rem­plie d'anti­no­mies14 sous cou­vert d'une logi­que de la contra­dic­tion, et sa théorie de la valeur, une métaphy­si­que. Marx a certes cherché à dépasser ces dif­fi­cultés logi­ques dans une vision du com­mu­nisme comme abo­li­tion de la valeur, mais nombre de marxis­tes ont vu dans le socia­lisme le plein essor de cette même valeur dans sa forme de valeur-tra­vail. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le capi­tal s'est montré moins métaphy­si­que et plus prag­ma­ti­que. En impo­sant comme référence les prix de pro­duc­tion (c'est-à-dire, pour Marx, une forme phénoménale qui se mani­fes­te­rait en sur­face cachant ainsi la réalité pro­fonde), il domine la valeur (qui est, pour Marx, l'essence du procès capi­ta­liste) et il en est même la source. Ainsi, le prix permet de valo­ri­ser même ce qui n'a pas de valeur parce que pas pro­duit par l'acti­vité des hommes ou alors parce que resté à l'extérieur des acti­vités mar­chan­des. Tout est alors capi­ta­li­sa­ble, même ce qui n'est pas pro­duit, même ce qui n'est pas de l'ordre de la pro­duc­tion.

Le slogan alter­na­tif « Le monde n'est pas une mar­chan­dise » a eu un grand reten­tis­se­ment parce qu'il rend jus­te­ment compte de ce pro­ces­sus et qu'il s'y oppose, même s'il le fait de manière élémen­taire. En effet, cette contes­ta­tion poli­ti­que de la mar­chan­di­sa­tion co-existe avec une absence de cri­ti­que pra­ti­que de la monétari­sa­tion des rap­ports sociaux.

Le dis­po­si­tif monétaire est plus qu'un simple rap­port mar­chand contrac­tua­lisé. Il ins­taure l'argent dans son rôle social, celui de lien social au sein d'un pro­ces­sus d'indi­vi­dua­li­sa­tion15. Le règne de l'argent apparaît comme un règne sans maître dont les règles ont été intériorisées à tra­vers le pro­ces­sus de démocra­ti­sa­tion et la recher­che de « l'égalité des condi­tions » (Tocqueville). Le dévelop­pe­ment de la mon­naie moderne réduit la dis­tance entre statut social d'ori­gine et capa­cité d'accès aux biens. Avec le marché et la mon­naie, on peut croire que n'importe qui vaut n'importe qui.

Il n'y a que lors­que l'argent ne cir­cule plus ou mal que sa domi­na­tion réapparaît sous une forme visi­ble. C'est ce qui se passe aujourd'hui où des pans entiers d'acti­vités ne sem­blent plus irrigués (failli­tes en chaîne sur­tout dans le tissu des pme, baisse des inves­tis­se­ments et suren­det­te­ment des ménages dus à des poli­ti­ques de hausse des taux d'intérêt).

On peut appli­quer ce schéma à la notion de force de tra­vail. Ce que vend le salarié, ce n'est pas une mar­chan­dise (Marx dit sou­vent dans le livre I du Capital que la force de tra­vail est une « non mar­chan­dise » qui se trans­forme, dans le procès de pro­duc­tion capi­ta­liste en « mar­chan­dise fic­tive »), mais sa sou­mis­sion per­son­nelle pen­dant la journée de tra­vail, donc son temps de tra­vail. De même, ce qu'achète le capi­ta­liste, c'est un droit de com­man­de­ment. C'est une réalité qui a été bien vue par les opéraïstes ita­liens mais qui a été complètement négligée par les ana­ly­ses qui, s'ins­pi­rant de Postone, met­tent l'accent sur les « abs­trac­tions réelles » (la valeur, le tra­vail abs­trait). Pourtant, c'est cette prise en compte qui peut expli­quer que per­du­rent les conflits sociaux du tra­vail en dehors d'un vérita­ble anta­go­nisme de classe.

Ce qui devient essen­tiel ce ne sont pas les concepts de sur­va­leur et d'exploi­ta­tion, mais une domi­na­tion et une contrainte de nature monétaire liée au rap­port sala­rial comme élément clé des rap­ports sociaux. Or ce rap­port sala­rial n'est pas le fruit d'un rap­port privé entre patrons et salariés. Le capi­tal ne peut être pensé sans l'État et la ques­tion de la puis­sance. Faute de cela, la cri­ti­que ne sait plus quoi faire d'une puis­sance qui ne relève pas stric­te­ment de l'écono­mie16 et se laisse aller à des faci­lités en qua­li­fiant l'État de « poli­cier » ou de simple « ministère de l'intérieur ».

Les apports de Braudel sur la dynamique historique du capitalisme

C'est ce même choix, celui de s'atta­cher à une pers­pec­tive dyna­mi­que, qui nous a amené à intégrer les ana­ly­ses de F. Braudel17 sur les formes du capi­tal qui précèdent l'avènement du capi­ta­lisme défini comme un système18. Il décrit com­ment un mode d'accu­mu­la­tion de capi­tal s'insi­nue d'abord dans un espace mar­chand qui lui pré-existe, jusqu'à ce que cette accu­mu­la­tion devienne but en soi.

En fait, nous uti­li­sons le schéma braudélien des différents niveaux hiérar­chisés de l'échange pour l'adap­ter à la situa­tion présente, mais en don­nant un sens différent aux concepts. Pour Braudel, c'est le niveau supérieur, celui du calcul et de la spécula­tion19 (déjà !) qui mérite le nom de capi­ta­lisme, même s'il ne représente (du xve au xviiie siècle) qu'une part infime de la struc­ture écono­mi­que d'ensem­ble. Pour nous, c'est le capi­tal, quel­les que soient ses formes concrètes (financières, mar­chan­des, pro­duc­ti­ves) qui se situe à ce niveau supérieur (niveau 1) à partir du moment où on le considère en tant que tota­lité, c'est-à-dire non pas d'un point de vue stric­te­ment écono­mi­que, celui de la richesse, mais du point de vue des jeux de la puis­sance et du pou­voir.

Dans cette mesure, on peut dire que l'his­toire du capi­tal précède, tra­verse et dépasse la révolu­tion indus­trielle. En effet, grâce à sa puis­sance financière, le « capi­ta­lisme du sommet » a pu domi­ner et orien­ter à long terme tout son dévelop­pe­ment sans intégrer direc­te­ment le rap­port d'exploi­ta­tion (il est fon­da­men­ta­le­ment domi­na­tion avant d'être exploi­ta­tion) car elle repose plus sur le cap­tage et l'appro­pria­tion des riches­ses mon­dia­les que sur les per­for­man­ces d'une pro­duc­tion natio­nale. Cela expli­que d'ailleurs la cou­pure ini­tiale entre d'un côté, des « villes-monde » du capi­tal (d'abord ita­lien­nes, puis celles du nord de l'Europe comme Anvers et Amsterdam) qui acquièrent la maîtrise du trafic mari­time et donc de la cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses, de l'infor­ma­tion et de l'autre, des terres intérieu­res qui res­te­ront long­temps dans l'auto­sub­sis­tance ou la petite pro­duc­tion mar­chande. Cette puis­sance émane de liens étroits entre mar­chands au long cours, ban­quiers et États dont l'ambi­tion com­mune est d'accroître la richesse en général et donc de dépasser un « état sta­tion­naire » qui caractérisa toute une période du Moyen Âge. Une puis­sance qui n'est pas que financière ou com­mer­ciale mais qui est aussi poli­ti­que dans la mesure où elle doit bâtir un nouvel ordre tourné vers les acti­vités écono­mi­ques. Ainsi, nous ne pou­vons adhérer aux dévelop­pe­ments d'Hilferding et de Lénine sur la domi­na­tion du capi­tal finan­cier à l'époque de l'impéria­lisme parce que cette domi­na­tion exis­tait déjà à Gênes et Amsterdam et que les ban­ques de dépôt privées se dévelop­pent dès la fin du xviiie siècle. On assiste, en Angleterre, au début du xixe, à une co-exis­tence entre capi­tal agraire, capi­tal mar­chand appuyé sur les colo­nies et dévelop­pe­ment du capi­tal indus­triel. Les choix d'orien­ta­tion des inves­tis­se­ments se font en fonc­tion des oppor­tu­nités de profit, mais il n'y a pas encore de hiérar­chie entre les différentes formes de capi­tal. Ainsi, en Angleterre c'est le capi­tal indus­triel qui va bientôt primer alors qu'en France ce sera le capi­tal finan­cier qui orga­nise les flux mon­diaux de capi­taux, au moins jusqu'à la première guerre franco-alle­mande. Cette ambi­va­lence de dévelop­pe­ment ne dure pas et Londres va s'impo­ser comme la nou­velle ville-monde en réali­sant l'unité entre un dévelop­pe­ment exogène (mari­time et com­mer­cial) et un dévelop­pe­ment endogène (révolu­tion agri­cole puis indus­trielle).

Mais là où nous sommes obligés d'aban­don­ner Braudel20, c'est lors­que son modèle his­to­ri­que l'amène à la conclu­sion poli­ti­que d'une dicho­to­mie entre le capi­ta­lisme (le « mau­vais » capi­ta­lisme) et l'écono­mie de marché (le « bon » marché), comme s'ils étaient des cons­truc­tions abso­lu­ment séparées alors qu'il les a décrites comme des niveaux hiérar­chisés et d'inten­sité différente21.

En fait, la des­crip­tion de Braudel montre les liens essen­tiels entre les trois niveaux, et c'est ce qui nous intéresse pour aujourd'hui car ces liens se sont jus­te­ment res­serrés comme les mailles d'un réseau, alors que sa conclu­sion s'avère poli­ti­que­ment irre­ce­va­ble : seul le niveau 2, celui de l'écono­mie de marché où règne la concur­rence et donc une cer­taine liberté, cor­res­pon­drait à un ordre natu­rel de l'écono­mie que l'on retrouve dans toutes les sociétés. Le reste ne cons­ti­tue­rait que des sco­ries (le niveau 3 cons­titué des zones où domine encore l'écono­mie de sub­sis­tance ou l'écono­mie infor­melle, zones du pillage des matières premières et des guer­res eth­ni­cisées) ou des dérives (le niveau 1 cons­titué du monde qui réalise l'unité des différentes formes de capi­tal à tra­vers les hol­dings finan­ciers, les firmes mul­ti­na­tio­na­les, les mono­po­les et cela sous les aus­pi­ces des grands États qui ont impulsé et intégré les nou­veaux réseaux de la puis­sance et du pou­voir) comme le laisse enten­dre la fin de la cita­tion dans la note 18.

C'est en cela que Braudel paie sa note au marxisme22. Sans la dévelop­per (ce n'est pas un écono­miste), il reprend impli­ci­te­ment la théorie de la valeur-tra­vail et voit dans la cir­cu­la­tion et l'acti­vité des mar­chands quel­que chose qui fausse l'échange à « sa valeur ». Si on sup­pri­mait les intermédiai­res, il n'y aurait plus de profit mais une juste répar­ti­tion des efforts du capi­tal et du tra­vail. On abou­tit ainsi, chez Braudel, à un modèle idéal d'écono­mie de marché sans mar­chands ! Incidemment cela ren­voie aussi à la concep­tion des clas­si­ques et des marxis­tes d'un échange comme système de troc élargi, ce qui n'est pas accep­ta­ble. En effet, le troc met en rap­port des évalua­tions sub­jec­ti­ves qui res­tent soli­dai­res d'un contexte de struc­tu­res socia­les sta­bles et incom­men­su­ra­bles entre elles. Il n'y a pas de mise en rap­port avec un tiers neutre qui va pren­dre la figure du mar­chand et celle de la mon­naie.

Le troc ne crée pas de valeur au sens écono­mi­que du terme même s'il prend une grande ampleur. Pour que la valeur se dégage il faut qu'il se pro­duise une rup­ture poli­ti­que et nor­ma­tive, de nou­veaux rap­ports sociaux en quel­que sorte.

À l'opposé des visions libérales et marxis­tes, ce n'est pas le mar­chand comme tel qui va créer la mon­naie comme ins­ti­tu­tion, même s'il peut créer de la mon­naie concrète, du crédit, de la mobi­li­sa­tion de créances. Instituer la mon­naie dans son statut, ce sera le rôle du Pouvoir (la pou­voir de « battre mon­naie »). L'équi­va­lence objec­tive (celle qui ne tolère plus qu'un prix fixe) rem­place alors les évalua­tions sub­jec­ti­ves (qui sup­po­sent la pos­si­bi­lité d'un mar­chan­dage) dans un cadre où la ver­ti­ca­lité du pou­voir s'oppose à l'hori­zon­ta­lité des échan­ges afin d'impo­ser l'espace uni­ver­sel de l'échange généralisé. Dans cette pers­pec­tive, la mon­naie n'est pas d'abord et prin­ci­pa­le­ment un intermédiaire généralisé des échan­ges, mais une condi­tion de leur cons­ti­tu­tion.

C'est une nou­velle classe moyenne de mar­chands « libres » au sein de leur société qui va impul­ser pro­gres­si­ve­ment l'indus­trie rurale, puis faute de pou­voir par­ti­ci­per aux aven­tu­res colo­nia­les, réaliser la révolu­tion indus­trielle avec l'appui des États. Il va fal­loir que le marché soit ins­titué pour que « l'ordre natu­rel » du pro­ces­sus Marchandise-Argent-Marchandise (M-A-M) se trans­forme en A-M-A. Mais l'ins­ti­tu­tion du marché, c'est aussi l'impo­si­tion pro­gres­sive d'un ima­gi­naire capi­ta­liste. Il y a peut-être plu­sieurs niveaux, mais les différentes formes de capi­tal s'y déploient dans une inten­sité qui dépend beau­coup des effets de « la vio­lence de la mon­naie » (Aglietta) sur les rap­ports sociaux tra­di­tion­nels. Dévelop­pe­ment du marché et dévelop­pe­ment de cet ima­gi­naire mar­chent donc de concert. A-M-A ne peut se sub­sti­tuer à M-A-M que dans le cadre d'un marché en exten­sion pour lequel une acti­vité spécifi­que du capi­tal dans sa forme com­mer­ciale est néces­saire. Cette exten­sion passe aussi par le rem­pla­ce­ment des pra­ti­ques d'usure en un système de crédit. Tout ce mou­ve­ment a du mal à être reconnu par les marxis­mes car il ne laisse pas per­ce­voir l'émer­gence d'une classe bour­geoise indus­trieuse et pro­gres­siste exerçant un rôle moteur23.

C'est l'équi­va­lence des formes de capi­tal qui n'est pas saisie par le déter­mi­nisme his­to­ri­que marxiste pour qui tout ce qui précède la révolu­tion indus­trielle cons­ti­tue une phase infan­tile du capi­tal. Le marxisme marche dans les bottes de l'écono­mie poli­ti­que clas­si­que anglaise. Il demeure sur un ter­rain qui fait du niveau 2, c'est à dire du niveau de la pro­duc­tion matérielle et des lois du marché, le niveau déter­mi­nant. Celui donc, d'un capi­tal indus­triel qui se struc­ture autour de rap­ports de pro­duc­tion fondés sur la propriété, sur l'exal­ta­tion de la crois­sance des forces pro­duc­ti­ves et la croyance au Progrès, la divi­sion claire en deux gran­des clas­ses et une forme poli­ti­que privilégiée, la démocra­tie par­le­men­taire de la société bour­geoise.

Dans cette pers­pec­tive, nous avons long­temps spécifié cette forme par­ti­culière du capi­tal visant à la tota­lité comme rap­port social parce que fon­da­men­ta­le­ment médiée par la dépen­dance récipro­que de deux clas­ses et agie par la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses. Mais fina­le­ment nous res­tions pri­son­niers de la concep­tion marxiste qui fait du niveau 2 le moteur de tout le pro­ces­sus car c'est en son sein que l'on retrouve le tra­vail immédiat défini comme pro­duc­tif à la fois source de la valo­ri­sa­tion du capi­tal et de sa négation. La lec­ture que nous fai­sons des différentes « crises financières » depuis vingt ans, mais sur­tout à la lumière de celle de 2008, nous oblige main­te­nant à reca­drer notre appa­reillage théorique.

Formes du capital et processus de totalisation

Notre choix de privilégier la notion de « capi­tal » n'est donc pas dû au hasard puisqu'on retrouve ce capi­tal à la fois à l'ori­gine de la dyna­mi­que his­to­ri­que de trans­for­ma­tion du monde, sous sa forme antédilu­vienne (usu­raire ou com­mer­ciale) et à sa fin sous sa forme auto­no­misée (« fic­tive24 » ou vir­tuelle). Toutefois — et ce n'est pas rien — dans les formes antédilu­vien­nes le capi­tal usu­raire ou com­mer­cial ne domi­nait pas le procès de pro­duc­tion (c'est pour cela que Marx n'y voyait que des formes sans contenu) alors qu'aujourd'hui se réalise une unité des formes dans un capi­tal qui se fait total.

Pour ce qui concerne ce der­nier point, celui de la tota­li­sa­tion du capi­tal, cer­tains de nos lec­teurs ont raison de parler de for­mu­la­tions néo-bor­di­guien­nes. En fait, cette appro­che doit beau­coup à J. Camatte et à la revue Invariance25. Elle est censée expri­mer la ten­dance du capi­tal à deve­nir imper­son­nel26, à apparaître « capi­tal-auto­mate » tant la domi­na­tion revêt des formes à la fois com­plexes et abs­trai­tes. Une ten­dance qui annonce une trans­for­ma­tion de la société capi­ta­liste elle-même en ce sens que l'anta­go­nisme des clas­ses n'étant plus moteur27, le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal domine les moments par­ti­cu­liers de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. Mais ce mou­ve­ment semble contre­dit dans la mesure où se pro­duit parallèlement une sorte « d'échap­pe­ment du capi­tal28 » qui remet en cause sa nature de rap­port social et la dépen­dance récipro­que entre les clas­ses. On a alors l'impres­sion qu'il n'y a plus d'unité supérieure et que les différents éléments de la tota­lité s'oppo­sent entre eux (la finance contre l'écono­mie, la finance contre l'État29, l'écono­mie contre le social, la ges­tion et l'exper­tise contre la poli­ti­que etc.). Cette impres­sion ne peut qu'être ren­forcée par la nou­velle orga­ni­sa­tion d'ensem­ble en réseau. C'est cette per­cep­tion immédia­tiste de la « révolu­tion du capi­tal » qu'exprime la fameuse notion de déconnexion quand ses tenants cher­chent à retrou­ver une société capi­ta­liste centrée autour d'un capi­tal pro­duc­tif qui ferait face à un tra­vail pareille­ment pro­duc­tif et non pas à un capi­tal finan­cier para­site. Le gon­fle­ment de la sphère financière est alors vu comme un obs­ta­cle à la crois­sance de « l'écono­mie réelle » alors qu'elle est plutôt un résultat d'une nou­velle struc­tu­ra­tion du rap­port d'ensem­ble. Le terme de « capi­ta­lisme finan­cier » prête donc à confu­sion même s'il rend compte d'une situa­tion dans laquelle l'acti­vité financière fait figure d'orga­ni­sa­trice du système global.

Ne pas voir cela conduit sou­vent à une nos­tal­gie pour l'époque for­diste des Trente glo­rieu­ses et de l'État-Providence et, au niveau théorique, à une réacti­va­tion des aspects les plus datés du marxisme, ceux qui étaient jus­te­ment adéquats à la des­crip­tion du capi­ta­lisme sau­vage du xixe siècle. Outre qu'elle entérine le fait hau­te­ment dis­cu­ta­ble d'un progrès assis sur l'exploi­ta­tion sans limi­tes des res­sour­ces natu­rel­les et sur la domi­na­tion des clas­ses labo­rieu­ses, cette nos­tal­gie ne tient pas compte d'une trans­for­ma­tion qui a pro­duit une situa­tion qui, pour n'être pas moins cri­ti­que, en est pour­tant pro­fondément différente. Cette situa­tion, c'est celle de l'englo­be­ment de toutes les acti­vités humai­nes qui devien­nent une oppor­tu­nité de « création de valeur ».

C'est la ten­dance du capi­tal à deve­nir un milieu, une culture, une forme spécifi­que de société qu'on qua­li­fiera de « société capi­ta­lisée ». C'est ce capi­tal en sym­biose avec les nou­vel­les formes de l'État (réseau, ges­tion­naire du social, par­te­naire) qui assure l'unité de cette société dans ce que nous appe­lons un pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal.

L'arti­fi­cia­li­sa­tion de la vie par la génétique vue comme per­fec­tion­ne­ment des espèces30 est le pen­dant de la fic­ti­vi­sa­tion dans l'écono­mie et la finance. Elle pro­duit une vérita­ble révolu­tion anthro­po­lo­gi­que dans le sens où la sub­jec­ti­vité des indi­vi­dus est main­te­nant intérieu­re­ment déterminée. Par exem­ple, les besoins sont aujourd'hui pro­duits, ce que le jeune Marx ne pou­vait anti­ci­per en avançant l'idée de leur caractère illi­mité31. Mais tout cela ne peut se dévelop­per que parce que la tech­ni­que est deve­nue la base de toute objec­ti­va­tion de l'acti­vité à tra­vers une idéologie matérialisée. Et la « société capi­ta­lisée32 » s'est incor­porée ce système tech­ni­que33. Elle fonc­tionne en « temps réel » comme nous le rap­pelle son cons­tant dis­cours et elle est inca­pa­ble de penser ses besoins en dehors de cette acti­vité techno-scien­ti­fi­que qui semble pour­tant n'avoir pour but que sa repro­duc­tion accélérée. Elle est donc aussi auto-référen­tielle que l'acti­vité boursière ! Elle ne fait que tenter de résoudre les problèmes qu'elle crée, mais sans s'inter­ro­ger sur le sens ou la fina­lité de son dévelop­pe­ment.

Tout l'appa­reillage « super­struc­tu­rel » qui avait accom­pagné ce qui a été appelé communément « la société indus­trielle », avait permis de dis­tin­guer jus­te­ment formes et système. Ainsi, cer­tains dis­tinguèrent État et société civile (Hegel et Marx), d'autres, vie privée et vie poli­ti­que (H. Arendt), d'autres encore société démocra­ti­que et système capi­ta­liste (Castoriadis). Attardons-nous un peu sur cette dernière différen­cia­tion : « Un régime ne se définit pas essen­tiel­le­ment par son écono­mie mais par la théorie poli­ti­que : les régimes capi­ta­lis­tes sont des oli­gar­chies mais si on parle des sociétés occi­den­ta­les on ne peut pas dire qu'elles sont pure­ment capi­ta­lis­tes sinon elles seraient tota­li­tai­res : elles ont pro­duit des révolu­tions, des mou­ve­ments reli­gieux, des ouvriers », (inter­view, Le Nouvel Observateur, 1982). Il ne s'agit donc pas, pour Castoriadis, de défendre des régimes poli­ti­ques mais des sociétés démocra­ti­ques qui contien­nent cette part his­to­ri­que à la fois démocra­ti­que et révolu­tion­naire.

Cette dernière dis­tinc­tion faite par Castoriadis entre système capi­ta­liste et sociétés capi­ta­lis­tes34 qui lui per­met­tait de réintro­duire la ques­tion de la démocra­tie à tra­vers la cri­ti­que de ce qu'il appelle les « oli­gar­chies libérales » est-elle tou­jours pos­si­ble ? Castoriadis semble lui-même dubi­ta­tif sur ce point quand il dit35 que la divi­sion diri­geants-dirigés perd de sa per­ti­nence dans un système où il y a de moins en moins de fonc­tion pure, de divi­sion pure vu la com­plexité du système. La domi­na­tion sociale ne peut donc plus être imputée à une classe vrai­ment définie comme à l'époque de la bour­geoi­sie mais sans qu'on puisse parler d'un effet imper­son­nel de la struc­ture capi­ta­liste. Les appa­reils de domi­na­tion s'incar­nent bien à tra­vers des réseaux diver­sifiés de pou­voir (réseaux direc­te­ment poli­ti­ques, clubs de réflexion, fédérations patro­na­les, direc­tions syn­di­ca­les, grou­pes de presse). Il n'y a pas sim­ple­ment pou­voir ano­nyme d'un « capi­tal-auto­mate » au sein duquel les per­son­nes ne seraient que des sup­ports de rap­ports36 ou de sim­ples fonc­tion­nai­res du capi­tal.

La force de la société capi­ta­lisée semble être de tou­jours trou­ver des indi­vi­dus ou des grou­pes qui s'y iden­ti­fient. Elle semble repro­duire cons­tam­ment une dépen­dance récipro­que qui n'est plus celle entre des clas­ses mais qui n'en est pas moins prégnante et permet de parler encore en termes de société plutôt que de système. Les réformes en cours depuis une tren­taine d'années, autour de l'indi­vi­dua­li­sa­tion des rap­ports de tra­vail et des salai­res, autour de la trans­for­ma­tion même de la force de tra­vail en une « res­source humaine » qui se réappro­prie­rait sa propre capa­cité pour mieux la vendre per­met­tent de com­pren­dre le fonc­tion­ne­ment du rap­port social et les nou­vel­les contra­dic­tions. La mobi­li­sa­tion totale qui semble main­te­nant exigée de la part de chaque salarié n'est pos­si­ble qu'à partir de marges de manœuvre qui leur sont laissées dans l'(auto)ges­tion de la res­source humaine de chacun. C'est ce rap­port par­ti­cu­lier qui permet de ne pas parler d'une sou­mis­sion totale au capi­tal dans la mesure où cette marge étroite permet de sup­por­ter les injonc­tions extérieu­res en pro­ve­nance de la sphère de la domi­na­tion.

Il y aurait à éclair­cir et appro­fon­dir ces points car la notion de « domi­na­tion non systémique » que nous avons avancée ne peut pas être satis­fai­sante. Elle n'est ni affir­ma­tive ni des­crip­tive. Nous l'employons comme par défaut parce que nous refu­sons d'autres concepts comme celui du « capi­tal auto­mate » ou les théories des systèmes. Nous y revien­drons dans un pro­chain arti­cle.

Il nous faut aussi reve­nir sur ce qui cons­ti­tue­rait aujourd'hui « l'expérience » du tra­vail. Elle ne cor­res­pond plus du tout à « l'expérience prolétarienne » décrite par la revue Socialisme ou Barbarie, parce qu'elle est deve­nue « expérience négative ». La dif­fi­culté ne pro­vient donc pas seu­le­ment du fait d'avoir des dif­fi­cultés à trou­ver une « expérience com­mune » dans une phase de décom­po­si­tion des clas­ses, mais du fait qu'une « expérience négative » ne débouche sur aucune affir­ma­tion pos­si­ble (cf. les impas­ses des différents mou­ve­ments des « sans » et la dilu­tion des mou­ve­ments alter­na­tifs).

Il n'y a plus d'affir­ma­tion pos­si­ble d'une iden­tité ouvrière aussi bien au niveau des condi­tions objec­ti­ves (le tra­vail stric­te­ment ouvrier est en chute libre, du point de vue numérique, dans les pays domi­nants) qu'au niveau des représen­ta­tions quand aujourd'hui, pour les jeunes, un tra­vail d'agent de sécurité est plus valo­ri­sant qu'un tra­vail de métal­lur­giste ou de mineur. C'est aussi parce que ces valeurs ne sont plus cen­tra­les ou représen­ta­bles que la domi­na­tion est res­sen­tie plus indi­vi­duel­le­ment que col­lec­ti­ve­ment et qu'elle est psy­cho­lo­gisée (« la souf­france au tra­vail »). Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce « res­senti » est bien objec­tivé par le fait que les pra­ti­ques des direc­tions patro­na­les ou admi­nis­tra­ti­ves tien­nent compte de cette ten­dance à la dis­pa­ri­tion des iden­tités et des col­lec­tifs de tra­vail pour impo­ser une contrac­tua­li­sa­tion indi­vi­dua­lisée des rap­ports sala­riaux et différentes formes de harcèlement moral.

Le projet ori­gi­nel d'auto­no­mie élaboré par Castoriadis se perd alors dans les différentes formes de l'auto­no­mi­sa­tion. La hiérar­chie y est définie37 comme un moyen au ser­vice d'appa­reils de pou­voir… qui ne diri­gent vrai­ment plus rien. La maîtrise se veut de plus en plus ration­nelle et imper­son­nelle mais cela relève en fait d'une non maîtrise (auto­ma­ti­sa­tion des décisions par les « systèmes-experts » et illu­sion de la toute puis­sance comme on vient encore de le voir avec la crise financière de l'automne 2008). Mais alors que vaut la dis­tinc­tion de départ entre système capi­ta­liste et sociétés capi­ta­lis­tes ? En fait, c'est reconnaître impli­ci­te­ment qu'il n'est plus pos­si­ble de faire cette différence.

Ce que le capital est devenu après sa révolution

D'une cer­taine manière, on peut dire qu'il n'y a plus de conflits inter­nes au capi­ta­lisme qui soient por­teurs d'un anta­go­nisme radi­cal38. Le capi­tal n'est plus un rap­port social anta­go­ni­que entre les clas­ses. Il n'y a plus de contra­dic­tion objec­tive interne et spécifi­que menant auto­ma­ti­que­ment à une crise finale. La fameuse contra­dic­tion entre dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves et rap­ports de pro­duc­tion a été englobée par la dyna­mi­que du capi­tal comme nous pen­sons l'avoir montré dans Après la révolu­tion du capi­tal39  ; comme a été englobée la contra­dic­tion entre clas­ses-sujets capa­bles de dévelop­per une pers­pec­tive révolu­tion­naire40.

Il n'y a pas d'un côté, ce qui serait la dyna­mi­que du capi­tal et de l'autre les luttes de classe. Cela revien­drait à considérer le capi­tal comme quel­que chose d'extérieur alors que la dyna­mi­que du capi­tal est jus­te­ment allée puiser dans les luttes de clas­ses sa force prin­ci­pale. À cet égard la période de 68 (au sens large) a exprimé le plus haut niveau atteint par cette dyna­mi­que. Ce qui pose problème aujourd'hui, c'est qu'elle per­dure en dehors de la dia­lec­ti­que des clas­ses, comme une sorte de machine folle appuyée sur les inno­va­tions tech­no­lo­gi­ques et le capi­tal fictif. À propos de la tech­ni­que on peut dire qu'on a là un exem­ple même de la dyna­mi­que du capi­tal comme rap­port social, au moins à son ori­gine. Le dévelop­pe­ment tech­no­lo­gi­que a supposé un projet global de société infor­mant des décisions poli­ti­ques (il n'a pas été un destin) et a impliqué que ce projet ren­contre une aven­ture humaine qui lui était antérieure41.

Comment s'opère cette « révolu­tion du capi­tal » alors que c'est la révolu­tion prolétarienne qui était atten­due ? Nous allons essayer de le mon­trer ici à partir de l'anti­ci­pa­tion de Marx sur le deve­nir du capi­tal dans le désor­mais très connu « Fragment sur les machi­nes42 ».

Dans ce bref texte, Marx dégage une nou­velle « abs­trac­tion réelle », le General intel­lect, c'est-à-dire le savoir objec­tivé dans le capi­tal fixe et par­ti­culièrement dans le système auto­ma­ti­que des machi­nes. Dans le cadre de ce dévelop­pe­ment, le temps de tra­vail concret n'est plus qu'une « base misérable » pour la mesure de la valeur. Il s'ensuit que l'ori­gine de la crise n'est plus impu­ta­ble aux dis­pro­por­tions inhérentes à un mode de pro­duc­tion fondé sur le temps de tra­vail (vali­dité de la loi de la valeur-tra­vail, loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit, soit le marxisme comme science), mais à une contra­dic­tion spécifi­que entre d'un côté un procès de pro­duc­tion qui inclut de plus en plus de tech­nos­cience dans ses forces pro­duc­ti­ves et de l'autre, une unité de mesure de la richesse sociale qui cor­res­pond encore au stade où c'était la quan­tité de tra­vail vivant mise en œuvre qui était moteur du pro­ces­sus d'ensem­ble. L'élar­gis­se­ment de cet écart condui­rait, selon Marx, à l'écrou­le­ment d'une pro­duc­tion basée sur la valeur d'échange et donc au com­mu­nisme.

Ce Fragment fut à la base de la cri­ti­que du tra­vail menée par des grou­pes révolu­tion­nai­res dans les pays domi­nants, par­ti­culièrement pen­dant les chau­des années ita­lien­nes. L'opéraïsme issu de la revue Quaderni Rossi s'y référa par­ti­culièrement et en déduisit le para­si­tisme du capi­tal et la cadu­cité de la théorie de la valeur-tra­vail avec la reven­di­ca­tion du « salaire poli­ti­que ». En Italie, le mou­ve­ment de 1977 s'y référa ensuite pour exal­ter la pos­si­bi­lité de nou­vel­les sub­jec­ti­vités anta­go­ni­ques à partir du moment où le General intel­lect ne res­tait pas seu­le­ment objec­tivé dans le capi­tal fixe mais dif­fu­sait dans toute la société y com­pris à l'intérieur du tra­vail vivant43. Puis ce fut la défaite…

Comment lire et uti­li­ser le Fragment aujourd'hui ? Dans les faits, on a assisté à la complète réali­sa­tion de la ten­dance dégagée par Marx, mais sans le moin­dre ren­ver­se­ment au profit d'une éman­ci­pa­tion des tra­vailleurs, et même sans qu'un vérita­ble mou­ve­ment s'en sai­sisse. Seul peut-être le mou­ve­ment des chômeurs a initié quel­que chose en ce sens mais de manière limitée et fugace. Certains aspects du mou­ve­ment anti-cpe, cer­tai­nes dimen­sions de la révolte des ban­lieues et enfin les der­niers événements de Grèce ne sont pas sans lien avec cette évolu­tion ; mais ils sont trop par­tiels et dis­pa­ra­tes pour cons­ti­tuer de réels points d'appui pour un mou­ve­ment de plus grande ampleur.

La contra­dic­tion dévoilée par Marx est donc deve­nue une com­po­sante de la société du capi­tal.

La dis­pro­por­tion entre crois­sance du savoir objec­tivé et baisse du temps de tra­vail néces­saire entraîne non seu­le­ment le dévelop­pe­ment du chômage et des diver­ses formes de précarité mais aussi le brouillage des temps de tra­vail effec­tifs et des temps de non tra­vail supposés, bref, elle entraîne de nou­vel­les formes de domi­na­tion.

Nous sommes devant une situa­tion non prévue par la théorie com­mu­niste : une sortie de la société du tra­vail à l'intérieur même du sala­riat et des rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes ; une sortie de la société du tra­vail… sur ses bases mêmes. Cette contra­dic­tion se mani­feste dans les décala­ges crois­sants entre sphère poli­ti­que et rap­ports sociaux de pro­duc­tion. Contradiction déjà visi­ble hier, lors­que, par exem­ple, Jospin répon­dait au mou­ve­ment des chômeurs qui l'inter­ro­geait sur le revenu garanti, que les socia­lis­tes ne pren­draient pas des mesu­res condui­sant à « une société d'assis­tance » ; et encore plus évidente aujourd'hui quand Sarkozy répond aux vagues de licen­cie­ments en disant qu'il faut tra­vailler plus pour gagner plus. Contradiction qui se mani­feste aussi dans la sorte de guerre préven­tive menée par les États contre ses effets visi­bles au niveau de la dis­so­lu­tion des rap­ports sociaux (une dis­so­lu­tion sans com­mu­nisme) et de la dif­fi­culté de les repro­duire dans ces condi­tions.

« Zéro trou­ble », cri­mi­na­li­sa­tion des luttes qui sor­tent un tant soit peu de la stricte légalité citoyenne, ouver­ture mas­sive de nou­vel­les pri­sons, fichage généralisé dès la mater­nelle, contrôle de l'inter­net, retour des archaïsmes dis­ci­pli­nai­res, retours forcés à des emplois qui ne sont en fait que des « petits bou­lots », sont parmi les mesu­res qui doi­vent conte­nir les « nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses » actuel­les ou poten­tiel­les qui ne peu­vent plus (et ne veu­lent pas) venir gon­fler une fic­tive « armée indus­trielle de réserve » deve­nue main­te­nant sans utilité parce que peuplée de surnuméraires abso­lus.

Mais reve­nons un ins­tant sur la ques­tion de la crise44. Les théories marxis­tes domi­nan­tes (que ce soit celle de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit ou celle d'une crise de la réali­sa­tion et des débouchés) ont, en fait, tou­jours gardé comme pos­tu­lat que le système capi­ta­liste devait être soit en équi­li­bre soit en crise. La seule différence d'avec la théorie écono­mi­que ortho­doxe (dite « stan­dard »), c'est la pos­si­bi­lité d'un déséqui­li­bre pro­fond et donc la pos­si­bi­lité d'une crise finale. Or, si comme nous l'avons fait remar­quer, Keynes ouvrait déjà une brèche dans ce modèle théorique de l'équi­li­bre, il est aujourd'hui rendu irréaliste, pour ne pas dire cadu­que puis­que le capi­tal se développe de plus en plus sous forme fic­tive ou vir­tuelle. Il existe en tant que forme qui cir­cule. Sa générali­sa­tion et sa puis­sance ont été ren­dues pos­si­bles par le dévelop­pe­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies de l'infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion : puis­sance de l'infor­ma­ti­sa­tion des ban­ques et des orga­ni­sa­tions financières, puis­sance vir­tuelle des com­bi­nai­sons financières et des anti­ci­pa­tions boursières, puis­sance du calcul et de la modélisa­tion/simu­la­tion, etc. C'est cela qui donne l'impres­sion d'une déconnexion quand, par exem­ple, les modèles de mathémati­que financière ne s'atta­chent pas à appro­fon­dir notre connais­sance du monde mais à inven­ter des tech­ni­ques de contrôle, de prévision, de type assu­ran­cielle. Tout devient formel et pure­ment pro­ces­sif.

Même si, comme à l'automne 2008 il peut se pro­duire un krach, une panne, un reflux, il n' y aura pas de vérita­ble mise en cause du rap­port au monde qu'entre­tient le capi­tal dans son procès de glo­ba­li­sa­tion parce que le capi­tal total a la pos­si­bi­lité de réper­cu­ter sur les niveaux II et III, l'effon­dre­ment subi dans le niveau I. C'est une pos­si­bi­lité qui lui est donnée par le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion.

Le capi­tal ayant englobé sa contra­dic­tion par rap­port au tra­vail il se dyna­mise à l'extérieur de ce rap­port qui n'en conti­nue pas moins d'exis­ter, mais comme un boulet qu'il lui faut traîner. De là des remar­ques de plus en plus insis­tan­tes de la part d'experts, pas tous alter­mon­dia­lis­tes, selon les­quel­les le modèle occi­den­tal ne peut pas s'étendre à toute la planète sans tout faire sauter. Il y a donc une hésita­tion sur la marche à suivre ; une incer­ti­tude entre d'une part ce qui apparaît comme l'objec­tif à tenir, c'est-à-dire celui d'une « repro­duc­tion rétrécie45 » au cœur du « système » et de l'autre la pour­suite d'une « repro­duc­tion élargie » dans les zones émer­gen­tes.

Cette « repro­duc­tion rétrécie » se fait dans une étroite dépen­dance à la dyna­mi­que glo­bale du capi­tal fictif.

Étant auto­no­misé par rap­port au tra­vail pro­duc­tif et au capi­tal pro­duc­tif, le capi­tal fictif ne peut plus être interprété selon l'ancienne théorie des crises ; il fait coexis­ter crise et non crise. Par exem­ple, le capi­tal peut être en crise glo­bale sans crise de pro­duc­tion (la crise actuelle de 2008-09), mais il peut connaître une crise au niveau de la pro­duc­tion sans crise générale (la crise de 1973-début années 80).

À un niveau plus général, on peut dire que le capi­ta­lisme se caractérisait par une grande régula­rité. C'est sur cette apprécia­tion que furent développées les théories des cycles longs de crois­sance entre­coupés de périodes de crise (Kondratieff, Simiand, Schumpeter) et c'est encore sur cette base que les marxis­tes abor­dent la « crise » actuelle (Chesnais). Or aujourd'hui, la restruc­tu­ra­tion liée au pro­ces­sus d'uni­fi­ca­tion des formes de capi­tal dans la glo­ba­li­sa­tion, pro­duit des chocs assez imprévisi­bles et un retour à une ana­lyse en termes de cycles courts.

Ce cours chao­ti­que du capi­tal amène cer­tains dans Temps cri­ti­ques, à le juger incom­pa­ti­ble avec la notion même de repro­duc­tion et à pro­po­ser la notion de « cours tri­bu­taire du capi­tal » au double sens du prélèvement d'un tribut par la cap­ta­tion de la valeur et d'un rap­port d'impo­si­tion ren­dant les indi­vi­dus tri­bu­tai­res de cette révolu­tion du capi­tal. Des exem­ples de ce rap­port d'impo­si­tion pour­raient être illustrés aussi bien par les « nécessités » de la mon­dia­li­sa­tion que par les « pos­si­bi­lités » ouver­tes par les tech­no­lo­gies de l'infor­ma­tion46.

La dia­lec­ti­que his­to­ri­que du capi­tal, à tra­vers les luttes de clas­ses n'a pro­duit aucune alter­na­tive à partir de son anta­go­nisme. Au niveau de l'expérience his­to­ri­que, on a eu l'échec de la révolu­tion par affir­ma­tion du prolétariat, que ce soit sous la forme de la dic­ta­ture du prolétariat (Russie) ou sous celle du pou­voir des conseils ouvriers (Russie encore et Allemagne) ou enfin celle des col­lec­ti­vités agri­co­les et prolétaires (Espagne).

En ce qui concerne la période actuelle, il est désor­mais impos­si­ble d'affir­mer une iden­tité prolétarienne qui per­met­trait encore la lutte en termes de clas­ses.

Alors que la reven­di­ca­tion ouvrière était l'expres­sion de la lutte dans le com­pro­mis de classe du cycle de lutte précédent47, elle n'est plus aujourd'hui le moyen adéquat à partir du moment où « la révolu­tion du capi­tal » a pro­duit un englo­be­ment des clas­ses qui n'exis­tent plus qu'en tant que catégories socio­lo­gi­ques du capi­ta­lisme. Les reven­di­ca­tions dis­pa­rais­sent ou alors n'en sont plus vrai­ment puis­que la lutte se déroule en dehors du rap­port de tra­vail, même s'il reste sa base de départ. La lutte est portée au niveau du rap­port sala­rial, c'est-à-dire au niveau de la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste. Ainsi, para­doxa­le­ment, ce qui exprime la crise générale de ce rap­port social ne permet pas direc­te­ment son atta­que par les salariés. Les salariés ont ainsi perdu, même au sein de la média­tion syn­di­cale, toute influence sur les négocia­tions puis­que celles-ci n'ont pas pour objet de trou­ver une solu­tion interne aux problèmes de l'entre­prise (dans les cas de fer­me­tu­res ou déloca­li­sa­tions), c'est-à-dire au niveau de la pro­duc­tion, mais au contraire une « solu­tion » externe au niveau de la repro­duc­tion jus­te­ment avec les plans de relance ou de reconver­sion (les plans dits sociaux)48, les primes de licen­cie­ment.

Cette ten­dance entraîne aussi une recom­po­si­tion du pay­sage syn­di­cal sur la base des nou­vel­les règles de représen­ta­ti­vité. Les syn­di­cats ne seront représen­ta­tifs que s'ils sont inter­pro­fes­sion­nels et suf­fi­sam­ment « gros », de façon à négocier direc­te­ment au niveau de la repro­duc­tion du rap­port sala­rial. C'est ce que la cfdt avait bien anti­cipé avec son « recen­trage » de la fin des années 70, mais que la cgt com­mence seu­le­ment à com­pren­dre.

Cela influe bien sûr sur les types de lutte qui ten­dent à repren­dre les formes des­pe­ra­dos initiées chez Celatex il y a quel­ques années. Placés dans les pires condi­tions, les ouvriers conti­nuent d'essayer de mon­nayer, y com­pris vio­lem­ment, le prix de leur force de tra­vail ou de leur accep­ta­tion d'une ces­sa­tion d'acti­vité (cf. le conflit chez Continental et les pra­ti­ques de séques­tra­tion des mana­gers ces der­niers mois). Ces pra­ti­ques ne sont certes pas radi­ca­les au sens où elles entraîneraient une sub­ver­sion directe et immédiate des rap­ports de domi­na­tion. Cela leur deman­de­rait de lier radi­ca­lité de la forme (recours à l'illégalité, y com­pris à la vio­lence) et radi­ca­lité de contenu (la cri­ti­que du tra­vail et du sala­riat) ; c'est-à-dire fina­le­ment de donner une posi­ti­vité à la révolte. Mais elles sont radi­ca­les dans ce qu'elles expri­ment négati­ve­ment. Dans la restruc­tu­ra­tion actuelle, elles sont le contre-feu défensif des salariés face à leur ines­sen­tia­li­sa­tion. Au nihi­lisme du capi­ta­lisme ce n'est plus la pers­pec­tive d'un socia­lisme qu'ils oppo­sent (quelle posi­ti­vité pour­raient-ils d'ailleurs y trou­ver ?), mais celle de la fin de toute affir­ma­tion d'une iden­tité ouvrière. Certes, des contra­dic­tions inter­nes demeu­rent mais sans leur caractère anta­go­ni­que. On a plutôt l'impres­sion d'une guerre unilatérale menée par le capi­tal contre les condi­tions « nor­ma­les » du sala­riat qui intègrent encore la norme du « com­pro­mis for­diste » entre les clas­ses. Les luttes d'aujourd'hui mêlent donc inex­tri­ca­ble­ment des déter­mi­na­tions objec­ti­ves : les condi­tions de tra­vail et de vie qui sont plus dif­fi­ci­les, les inégalités qui se dévelop­pent du fait de la mise à mal de l'ancienne norme et des déter­mi­na­tions sub­jec­ti­ves : atta­che­ment aux prin­ci­pes de l'ancien com­pro­mis (la défense de l'outil de tra­vail dans le sec­teur privé, la mis­sion de ser­vice dans le public), la résis­tance (la défense des « acquis »), la révolte (contre l'insup­por­ta­ble).

Dans la fonc­tion publi­que et les trans­ports, la situa­tion est un peu différente de celle du sec­teur privé. Ce sont des sec­teurs qui se situent direc­te­ment, de par leur fina­lité, au niveau de la repro­duc­tion d'ensem­ble du rap­port social capi­ta­liste. Les reven­di­ca­tions y sont pos­si­bles mais elles sont aujourd'hui jugées illégiti­mes parce qu'elles pro­vien­draient de salariés considérés comme des « privilégiés » ; salariés fonc­tion­nai­res ou à statut protégé. Ce caractère illégitime est d'ailleurs ren­forcé par le fait que la lutte se situant au niveau de la repro­duc­tion d'ensem­ble, toute action tra­di­tion­nelle, telle la grève, touche l'ensem­ble des autres salariés et les trans­for­ment, dans l'opi­nion publi­que, en prises d'otages. Les salariés de ces sec­teurs ont alors ten­dance à vou­loir légiti­mer leurs actions par la mise en avant d'un critère non direc­te­ment reven­di­ca­tif qui est celui de la défense d'une mis­sion de ser­vice public. Cela permet certes de lutter contre une mar­chan­di­sa­tion accélérée (trans­ports, élec­tri­cité, gaz, poste) ou ram­pante (école) mais présente l'inconvénient de camper sur la défense a-cri­ti­que de ce qui existe encore (l'école républi­caine, la laïcité, l'égal accès au ser­vice public) comme si ces ser­vi­ces publics représen­taient un idéal du vivre ensem­ble.

On peine donc à repérer ce qu'on appe­lait aupa­ra­vant des cycles de luttes (le der­nier fut celui de 1968-79), alors que de temps à autre, se pro­dui­sent pour­tant des explo­sions sans référence marquée à des iden­tités ni à des lignes de classe (lutte des chômeurs, révolte des ban­lieues françaises, émeutes grec­ques et antillai­ses) et que se mani­fes­tent des luttes dans les sec­teurs de la repro­duc­tion plus que de la pro­duc­tion autour des ques­tions de la soli­da­rité (lutte des sans-papiers) et de l'égalité (réseaux éduca­tion sans frontières). C'est aussi pour cela que nous conser­vons la pers­pec­tive d'une révolu­tion, mais « à titre humain » car ces différentes luttes sont plus a-clas­sis­tes qu'inter­clas­sis­tes. Pour qu'un autre cycle de lutte démarre il fau­drait que s'établis­sent des pas­se­rel­les entre les différents sec­teurs ; or, pour le moment, les chômeurs de 1998 n'ont pas trouvé les salariés de 2003 qui n'ont pas trouvé les jeunes des ban­lieues de 2005 qui eux-mêmes n'ont pas trouvé les étudiants anti-cpe de 2006. On peut même dire, au contraire car il semble que ces mou­ve­ments se cons­trui­sent dans la sépara­tion en accen­tuant leurs par­ti­cu­la­ris­mes.

Non seu­le­ment nous n'avons pas à faire à une nou­velle « com­po­si­tion de classe », comme celle qui occupa tant les opéraïstes ita­liens dans le cycle de lutte précédent, mais on assiste à une décom­po­si­tion du sala­riat avec de fortes ten­sions inter­nes. Haine du fonc­tion­naire chez les salariés du privé, défense des sta­tuts garan­tis dans le sec­teur public afin de conju­rer la ten­dance à la dévalo­ri­sa­tion de la fonc­tion ; et dans le sec­teur privé afin de conju­rer la ten­dance à la précari­sa­tion, hos­ti­lité des salariés « au tra­vail » contre la reven­di­ca­tion d'un revenu garanti pour les salariés poten­tiels qui ne sont pas offi­ciel­le­ment « au tra­vail », méfiance vis-à-vis des tra­vailleurs sans-papiers soupçonnés d'être des « pre­neurs de tra­vail ».

Tout cela ne pousse pas précisément à la lutte uni­taire et c'est pour cela que les appels des gran­des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les appa­rais­sent inadéquats puisqu'elles cher­chent à créer une unité de façade qui ne repose même pas sur des luttes com­mu­nes.

À l'inverse de ce que nous pen­sions dans les années 60-70, l'exten­sion du sala­riat ne s'est pas tra­duit par une exten­sion de la prolétari­sa­tion mais par des différen­cia­tions inter­nes mou­van­tes au sein du sala­riat que l'idée socio­lo­gi­que de moyen­ni­sa­tion de la société ne réussit pas à représenter plei­ne­ment comme le montre actuel­le­ment le nombre élevé d'études sur l'accrois­se­ment des inégalités. Et même les phénomènes de paupérisa­tion en marche dans les pays capi­ta­lis­tes domi­nants ne pas­sent plus auto­ma­ti­que­ment par cette prolétari­sa­tion ou alors c'est sous la forme renou­velée d'une « lumpen-prolétari­sa­tion ».

La seg­men­ta­tion du marché du tra­vail d'une part et le dévelop­pe­ment des inégalités inter­nes au sala­riat d'autre part ten­dent à engen­drer une différen­cia­tion par niveau dont nous avons déjà parlé. Les cadres moyens et supérieurs du privé sont direc­te­ment des agents du niveau 1 alors que les pro­fes­sions libérales et de nom­breu­ses pro­fes­sions artis­ti­ques, cultu­rel­les ou spor­ti­ves, s'y rat­ta­chent indi­rec­te­ment à tra­vers leur par­ti­ci­pa­tion et leur adhésion à une néo-moder­nité mon­dia­lisée. Les salariés de l'État et les salariés qua­lifiés à statut garanti du privé sont présents dans le niveau 2 soit en tant qu'agents de la repro­duc­tion interne des rap­ports sociaux pour les pre­miers, soit en tant que tra­vailleurs « pro­duc­tifs » dans les sec­teurs tra­di­tion­nels de l'indus­trie pour les seconds. Enfin, au niveau 3, on retrouve beau­coup de salariés peu qua­lifiés du bâtiment, des tra­vaux publics, du net­toyage indus­triel, de très peti­tes entre­pri­ses, d'employés des ser­vi­ces, des jeunes, des femmes, des immigrés qui tous connais­sent un statut plus précaire, à des degrés divers tou­te­fois.

Résorption des médiations institutionnelles et société capitalisée

Le capi­ta­lisme n'a donc pas réalisé un de ses pos­si­bles qui était de pro­duire une domes­ti­ca­tion totale. Certes, il y a englo­be­ment de toutes les acti­vités humai­nes dans les flux de la capi­ta­li­sa­tion : c'est la ten­dance du capi­tal à deve­nir un milieu, une culture, bref une société, mais il n'a pas non plus para­chevé une ten­dance que la revue Invariance a définie comme réali­sa­tion d'une « com­mu­nauté matérielle du capi­tal ». Cette dernière se mani­fes­te­rait notam­ment dans la dis­so­lu­tion des média­tions ins­ti­tu­tion­nel­les de l'État-nation ; média­tions englobées dans des réseaux tech­ni­ques et inter­sub­jec­tifs qui se don­nent comme un monde « natu­rel » pour l'huma­nité d'aujourd'hui. Mais jus­te­ment, des rap­ports sociaux médiés sub­sis­tent (école, sala­riat, habi­tat, santé, etc.) qui entrent en ten­sion avec les forces immédia­tis­tes et vir­tua­li­san­tes met­tant les indi­vi­dus direc­te­ment en rap­port avec ces pro­duits de la glo­ba­li­sa­tion.

La forme-société n'a donc pas été entièrement dis­soute même si la forme immédiate du réseau prédomine dans le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal ce qui semble réaliser le rêve des ultra-libéraux de sup­pri­mer toute société qui ne soit pas direc­te­ment la somme de ces indi­vi­dus libres. Mais la ten­sion indi­vidu/com­mu­nauté qui sub­siste encore dans les débats et com­bats autour de la ques­tion du vivre ensem­ble, de la soli­da­rité nous a conduit à adop­ter plutôt la for­mule de « société capi­ta­lisée » pour caractériser la situa­tion présente.

Dans ce pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal, ce sont toutes les média­tions des deux phases précédentes qui entrent en crise.

– Tout d'abord celle du tra­vail comme nous venons de le voir. Il est de plus en plus visi­ble que le tra­vail est « en trop » parce que le capi­tal tend à s'auto-présup­po­ser en dehors de sa dépen­dance au tra­vail vivant, dans la domi­na­tion du tra­vail mort. Le tra­vail n'est donc plus por­teur d'un sens posi­tif (le métier) au sein de la com­mu­nauté du tra­vail, indépen­dam­ment de son caractère aliéné par l'appro­pria­tion capi­ta­liste. Le tra­vail n'est plus qu'une fonc­tion attribuée par le capi­tal et son sens se réduit au fait qu'il est la condi­tion du revenu. Cette réduc­tion n'est pos­si­ble que parce que l'ancienne com­mu­nauté du tra­vail a été réduite à pres­que rien par l'indi­vi­dua­li­sa­tion des rap­ports sociaux de pro­duc­tion49. Mais atten­tion, nous ne disons pas qu'il y a « fin du tra­vail » car effec­ti­ve­ment, il se crée bien tou­jours des emplois, mais ces der­niers ne sont pas considérés (sauf peut être dans le monde anglo-saxon) comme du « vrai tra­vail », mais comme des « petits bou­lots ». La force de tra­vail devient ines­sen­tielle dans la valo­ri­sa­tion mais se main­tient comme dis­ci­pline. L'État français veut, par exem­ple, remet­tre la valeur du tra­vail à l'hon­neur quand le capi­tal pro­duit jus­te­ment aujourd'hui « l'hon­neur perdu du tra­vail50 »

Il nous semble qu'il faut lever une équi­vo­que sur la ques­tion du « tra­vail comme pure dis­ci­pline ». Le tra­vail salarié a tou­jours été une acti­vité aux ordres même si l'ins­ti­tu­tion du sala­riat sup­pose l'exis­tence de tra­vailleurs « libres ». L'abo­li­tion des lois sur les pau­vres (que Marx jugeait posi­tive) et autres mesu­res comme les « enclo­su­res » ont permis de créer une contrainte au tra­vail pour des prolétaires définis comme des « sans réserves » (les allo­ca­tions pour les pau­vres, le droit de vaine pâture sur les « com­mu­naux » cons­ti­tuaient des réserves per­met­tant de ne pas tomber dans le sala­riat). La référence, à l'époque, à « une armée indus­trielle de réserve » (Marx) dit bien ce que cela veut dire.

De la même façon, la manu­fac­ture a cons­titué un enfer­me­ment bien avant que Foucault ne théorise les « enfer­me­ments ». L'ost de Taylor puis la chaîne for­diste ont puis­sam­ment dis­ci­pliné la force de tra­vail. La preuve en est que Trotsky51 et Lénine52 conce­vaient une « mili­ta­ri­sa­tion » de la force de tra­vail soviétique sur le même modèle.

Cette contrainte au tra­vail existe bien tou­jours comme d'ailleurs de nom­breux aspects de l'ost qui per­du­rent. Contrainte au tra­vail et dis­ci­pline connais­sent suc­ces­si­ve­ment des moments de relâche­ment (dis­pa­ri­tion des petits chefs et niveaux hiérar­chi­ques avec l'ins­tal­la­tion les tech­no­lo­gies numériques dans les usines et à un autre niveau, mise en place du rmi) et de ten­sion (crois­sance des niveaux hiérar­chi­ques dans les ser­vi­ces, y com­pris publics, baisse des allo­ca­tions chômage et de leur durée, refus de mettre en place un système de revenu garanti, ten­ta­tive de trans­for­mer toute acti­vité en tra­vail par de nou­vel­les pro­fes­sion­na­li­sa­tions53, chan­ge­ment de rôle des anpe, mise en place du pare). Mais ce n'est pas dans ce cadre que nous par­lons de « dis­ci­pline ». Nous en par­lons en rap­port avec un contexte qui est celui de « l'ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail » quand le tra­vail devient simple emploi. Quant il tend à n'être plus que fonc­tion dans le cadre d'un système d'attri­bu­tion des reve­nus. Ce système d'attri­bu­tion des reve­nus est lui-même de moins en moins cons­titué par du revenu direct (les salai­res) car il est de plus en plus socia­lisé reve­nus de trans­ferts ou sociaux). Nous ne pen­sons d'ailleurs pas que la ten­dance soit à une inver­sion de ce mou­ve­ment. Malgré toutes les décla­ra­tions des néo-libéraux et les cris de Cassandre de l'extrême gauche, les États-Unis sont bien en train d'ins­ti­tuer un système de sécurité sociale et la Chine ne fait que recu­ler le moment de le faire. En France même, la création de la cmu ne fait pas excep­tion. La différence avec la période précédente, c'est que la socia­li­sa­tion des reve­nus ne se fait plus seu­le­ment sur la base des reve­nus du tra­vail.

Mais qu'enten­dons-nous par « ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail » ?

Premièrement, au niveau du tra­vail, celui-ci perd sa signi­fi­ca­tion intrinsèque. En ne don­nant au tra­vail, dans la cons­cience de l'indi­vidu moderne, celui que nous appe­lons « l'indi­vidu-démocra­ti­que », que la com­pen­sa­tion abs­traite de l'argent, les nou­vel­les formes de domi­na­tion brouillent complètement les ancien­nes références et par exem­ple celles qui cons­ti­tuaient des valeurs ouvrières. Valeurs met­tant en avant le Progrès, les rap­ports entre tra­vail pro­duc­tif et trans­for­ma­tion du monde, la soli­da­rité. La loi sur les 35 heures abat­tue par le recours (et les deman­des) aux heures supplémen­tai­res, le « Travaillez plus pour gagner plus » de Sarkozy sont des expres­sions de cette déstruc­tu­ra­tion des col­lec­tifs de tra­vail au profit de par­cours de plus en plus indi­vi­dua­lisés. Le salarié s'impose alors sans cesse de faire œuvre de volonté pour redon­ner sens à un « tra­vail » qui a perdu toute valeur intrinsèque54 mais qui reste néces­saire pour sur­vi­vre.

Deuxièmement, ines­sen­tia­li­sa­tion du tra­vailleur lui-même. Nous l'avons vu dans notre ana­lyse de la ten­dance à la valo­ri­sa­tion en dehors du tra­vail vivant55 et le fait qu'il reste des salariés qui fabri­quent n'inva­lide pas cela, mais on le voit aussi dans la ten­dance à la sub­sti­tu­tion capi­tal/ tra­vail dans la pro­duc­tion (avec la domi­na­tion du « tra­vail mort ») comme dans la cir­cu­la­tion (avec la mise en place du tout infor­ma­ti­que) et on le voit enfin dans la trans­for­ma­tion du tra­vailleur en « res­source humaine » qu'il s'agit de piller sur le modèle des res­sour­ces natu­rel­les.

D'ailleurs, c'est la figure elle-même du tra­vailleur qui devient irreprésen­ta­ble car plus per­sonne ne s'y reconnaît : il apparaît comme celui qui nuit aux autres car soit il est « tou­jours en grève » (ça c'est pour les salariés du sec­teur public), soit il est celui qui pollue l'envi­ron­ne­ment (les salariés des usines chi­mi­ques ou autres), soit encore celui qui empêche de cir­cu­ler (le chauf­feur rou­tier qui ose dou­bler sur l'auto­route et qui en plus prend en otage les tou­ris­tes quand il est mécontent).

La société du tra­vail dont le modèle reste la société bour­geoise du temps des deux révolu­tions indus­triel­les est arrivée à sa fin et il n'y a pas à le regret­ter. Mais la société du capi­tal n'en a pas fini avec le tra­vail car là où elle détruit le tra­vail vivant pro­duc­tif (il devient « inu­tile » d'où les dégrais­sa­ges même en période de hausse des pro­fits), elle doit le recréer comme emploi devenu « utile » (l'agent de sécurité rem­place le mineur). Bien sûr cela néces­site un chan­ge­ment de dimen­sion. Ce sont les entre­pre­neurs indi­vi­duels qui licen­cient alors que c'est l'État et les représen­tants des entre­pre­neurs qui décident des réembau­ches éven­tuel­les. Par exem­ple l'État décide des prio­rités d'allègement de char­ges aux entre­pri­ses selon qu'elles embau­chent des jeunes ou des chômeurs de longue durée ou des « seniors », etc. L'État décide aussi de l'ampleur des dégrais­sa­ges : une simu­la­tion américaine de la fin des années 90 esti­mait à 50% le nombre de salariés des gran­des entre­pri­ses sus­cep­ti­bles d'être licenciés sans chan­ge­ment de pro­duc­ti­vité. En France, ce sont les pou­voirs publics, en liai­son avec la direc­tion des hyper­marchés qui décident de la mise en place ou non et dans quelle pro­por­tion des cais­ses auto­ma­ti­ques. Dans ces condi­tions, le tra­vail ce n'est plus essen­tiel­le­ment, ce que fait le tra­vailleur au sein de « l'écono­mie », mais un rap­port social et poli­ti­que de domi­na­tion qui rend compte de la peur d'une nou­velle « ques­tion sociale ». Nous sommes dans une période très différente de celle de l'époque des « clas­ses dan­ge­reu­ses » qu'il fal­lait intégrer de gré ou de force au pro­ces­sus d'indus­tria­li­sa­tion et d'urba­ni­sa­tion parce qu'on en avait besoin, mais qui s'en rap­pro­che par cer­tains côtés dans la mesure où elle laisse apparaître des « exclus » de la restruc­tu­ra­tion qu'il faut non pas intégrer au pro­ces­sus dont on vient de voir qu'ils sont écartés, mais qu'il faut relier d'une manière ou d'une autre à la société capi­ta­lisée. D'où toute les problémati­ques socio­lo­gi­ques en terme de « lien social » à res­tau­rer. D'où aussi l'impor­tance prise aujourd'hui par les pro­ces­sus préven­tifs de contrôle vis-à-vis des jeunes (fichier base élèves, nou­vel­les lois pour les mineurs, etc.) et la ten­dance à une cri­mi­na­li­sa­tion des luttes.

Parallèlement, en accom­pa­gne­ment idéolo­gi­que en quel­que sorte, les cen­tres de pou­voir met­tent en avant une valeur du tra­vail comme s'il fal­lait com­pen­ser la perte de cen­tra­lité du tra­vail lui-même. Cela s'accom­pa­gne, sur­tout en période de fort chômage, d'une pro­mo­tion du « tra­vail libre » à tra­vers la pos­si­bi­lité de monter sa propre petite entre­prise et effec­ti­ve­ment les créations d'entre­pri­ses aug­men­tent de façon signi­fi­ca­tive mas­quant pro­vi­soi­re­ment une crise du sala­riat. Aujourd'hui, tout le dis­cours qui prétend remet­tre le tra­vail au centre de la société sert premièrement à contrôler la partie de la popu­la­tion sans emploi et secondai­re­ment à remo­ra­li­ser ceux qui croient encore effec­ti­ve­ment aux vieilles valeurs du tra­vail et s'offus­quent à la fois des acti­vités des grands prédateurs et autres tra­ders et des mesu­res d'assis­tance aux « pau­vres ». Alors que le tra­vailleur qua­lifié tra­di­tion­nel cher­chait à lutter contre l'emprise du capi­tal par l'affir­ma­tion de sa « pro­fes­sion­na­lité », le tra­vailleur moderne n'a plus pour pos­si­bi­lité qu'un retrait et un repli sur la vie privée.

– Ensuite, celle de l'État-pro­vi­dence avec sa « démocra­tie sociale ». L'État se recen­tre sur ses fonc­tions régalien­nes sans pour autant retour­ner à la forme ori­gi­nelle de l'État-gen­darme. En effet, il tente de socia­li­ser ces fonc­tions en éten­dant sa toile de pro­tec­tion (contrôle) jusqu'au sein des com­por­te­ments quo­ti­diens des indi­vi­dus56. Il déploie une sorte de socia­li­sa­tion démocra­tiste opérée sous la forme d'un État-réseau avec sa mul­ti­tude d'asso­cia­tions col­la­bo­ra­tri­ces.

Si, déjà dans sa forme d'État-pro­vi­dence il ne cor­res­pon­dait pas à ce que le marxisme appelle le niveau « super­struc­tu­rel » des rap­ports sociaux de pro­duc­tion, avec la forme État-réseau il n'est même plus ques­tion de niveau et de différence nette entre « infra­struc­ture » et « super­struc­ture ». Il est la colonne vertébrale de la struc­tu­ra­tion d'ensem­ble et sa fonc­tion est d'orga­ni­ser les rap­ports de pou­voir, au sein des acti­vités en réseau, comme autant de com­pro­mis effec­tifs entre des puis­san­ces réelles mais différenciées. Il synthétise le tout en tant que représen­ta­tion de la puis­sance sociale.

Nous assis­tons à une sym­biose entre État et capi­tal. Les plans de relance pour sortir de la crise ne représen­tent pas des ten­ta­ti­ves de mora­li­sa­tion du capi­tal même quand cela passe par des natio­na­li­sa­tions ban­cai­res comme en Grande Bretagne. Par exem­ple en France ou en Allemagne, le lien entre l'État et les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels est tel que la différence entre action de la puis­sance publi­que et acteurs privés perd de son sens. Et comme tous ces acteurs ont pour but d'inter­ve­nir à un niveau mon­dia­lisé, il n'y a plus pos­si­bi­lité d'invo­quer une voie natio­nale-capi­ta­liste57 de sortie de crise. Nous ne sommes plus dans les années 30 et le retour à « l'écono­mie réelle » n'est pas invoqué par les fas­cis­tes mais par les sociaux-démocra­tes qui demande une relance keynésienne par la demande, au niveau mon­dial ou au moins européen.

Il n'est plus pos­si­ble d'oppo­ser un capi­ta­lisme pensé à partir de l'État aux États pensés à partir du capi­ta­lisme. Cela repose tou­jours sur l'idée d'une ins­tru­men­ta­li­sa­tion d'une force par une autre, ce qui était déjà dis­cu­ta­ble dans la phase précédente. Il n'est plus pos­si­ble non plus d'oppo­ser poli­ti­que et écono­mie comme à l'époque de l'État-nation quand un gou­ver­ne­ment pou­vait poser sa décision poli­ti­que en contre-ten­dance de l'évolu­tion générale (les natio­na­li­sa­tions de 1981-82 en France en pleine période de restruc­tu­ra­tion néo-libérale au niveau mon­dial).

Cette sym­biose entre État et capi­tal au sein du niveau 1 sym­bo­lise le capi­ta­lisme actuel. Elle montre que le capi­ta­lisme n'est ni un système ni une sub­stance exis­tant dans les choses, mais la trame et la mani­fes­ta­tion d'un phénomène de puis­sance. Le fait que cette puis­sance appa­raisse sous la figure de l'État, comme une puis­sance sociale et pas seu­le­ment poli­ti­que ou répres­sive, pose aujourd'hui un problème à tous les cri­ti­ques conséquents de l'État. Un problème que, mal­heu­reu­se­ment, les anar­chis­tes58 et les « com­mu­ni­sa­teurs59 » sont bien rares à sou­le­ver.

Dans un même mou­ve­ment, l'entre­prise (et non plus l'usine60) et l'État sous sa forme réseau vont pénétrer et imprégner les rap­ports sociaux. Pour cela, il a fallu que les gran­des ins­ti­tu­tions connais­sent une crise. En Italie, ce sera par­ti­culièrement net en ce qui concerne l'État démocrate chrétien en général, ses ser­vi­ces secrets, sa police et sa jus­tice d'un côté, la grande usine sur le modèle Fiat de l'autre. Dans les deux cas, les luttes ouvrières et étudian­tes n'y ont pas été pour rien, mais leur défaite a pro­duit une nou­velle forme de restruc­tu­ra­tion, à tra­vers la dif­fu­sion des nou­vel­les tech­no­lo­gies de l'infor­ma­tion. Benetton est un bon exem­ple de ce redéploie­ment en Italie et cette dyna­mi­que sera théorisée par Negri avec la notion dou­teuse « d'entre­pre­neu­riat poli­ti­que ».

Cette restruc­tu­ra­tion n'est donc pas stric­te­ment réaction­naire comme dans la pério­di­sa­tion de Marx. En effet, celui-ci conce­vait des cycles de luttes et de révolu­tions suivis de cycles de contre-révolu­tion qui sem­blaient autant de retours en arrière parce que la période his­to­ri­que, celle qui va de 1830 à 1870, est effec­ti­ve­ment marquée par de telles alter­nan­ces61. Mais ce n'est déjà plus le cas dans le der­nier tiers du xixe siècle où les luttes sur la durée du tra­vail vont servir de base au dévelop­pe­ment du capi­tal fixe et de la pro­duc­ti­vité du tra­vail d'un côté, à l'amélio­ra­tion de la condi­tion ouvrière et son intégra­tion pro­gres­sive dans la société de l'autre. Cette dia­lec­ti­que des clas­ses en lutte se clôt, jus­te­ment, avec le der­nier assaut prolétarien et la révolte de la jeu­nesse entre 1965 et 1978. Elle se clôt sur une défaite de la pers­pec­tive révolu­tion­naire, mais qui n'est pas suivi d'un cycle de contre-révolu­tion car il n'y a pas non plus eu révolu­tion. Nous sommes déjà dans une rup­ture avec le fil his­to­ri­que des luttes prolétarien­nes et dans une phase d'englo­be­ment de l'anta­go­nisme des clas­ses. On va alors assis­ter au para­doxe de l'explo­sion conjointe de ce que les médias appel­lent la révolu­tion libérale-liber­taire et l'éclo­sion d'un néo-conser­va­tisme idéolo­gi­que et tout cela en à peine vingt ans.

Berlusconi représente une figure emblémati­que de la fusion de ces deux mou­ve­ments : celui de la trans­for­ma­tion de l'État-ins­ti­tu­tion en État-réseau et celui de la trans­for­ma­tion des ancien­nes for­te­res­ses ouvrières en réseaux de pro­duc­tion (Prato) et de télécom­mu­ni­ca­tion (Mediaset). L'État et l'entre­prise ten­dent à enva­hir tout l'espace des rap­ports sociaux et tout le lan­gage aussi, mais nous n'avons pas affaire ici à un mou­ve­ment uni­vo­que met­tant en place un nou­veau Lévia­than ou un « 1984 » orwel­lien. Les nou­vel­les tech­no­lo­gies de l'infor­ma­tion ont été le véhicule privilégié de ces trans­for­ma­tions qui ont réalisé le tour de force d'une tota­li­sa­tion en réseau62.

Dans la crise des ins­ti­tu­tions, la sépara­tion des pou­voirs telle que la théori­sait par exem­ple Montesquieu, n'est plus un caractère de ce que nous appe­lons « les sociétés capi­ta­lisées ». Le point d'ancrage avec ce que nous avons développé précédem­ment, c'est le fait que les lois ten­dent à rem­pla­cer la Loi. Ce sont toutes les frontières qui devien­nent floues : entre normes et goûts (confu­sion entre droits des homo­sexuels et res­pect judi­ciaire d'une préférence sexuelle par exem­ple) ; entre légalité et illégalité (a-t-on ou non le droit d'abri­ter qui on veut sous son toit ?) ; entre démocra­tie et système tota­li­taire (lois anti-ter­ro­ris­tes, Guantanamo). Ce n'est pas pour rien que cer­tains par­lent aujourd'hui, à propos du gou­ver­ne­ment Sarkozy, d'un régime aux ten­dan­ces vichys­tes (Badiou). Mais ce n'est pas parce que cer­tains faits ou cer­tai­nes lois peu­vent nous rap­pe­ler cela que nous sommes dans le même cas de figure. Faire de Sarkozy ou de Berlusconi des figu­res d'une sorte de néo-fas­cisme néglige le fait qu'ils sont aussi des gran­des figu­res du libéralisme, des hérauts de la liberté du marché. Que pour eux, le plus grand ennemi n'est pas le prolétaire mais le fonc­tion­naire en dit long sur la trans­for­ma­tion de l'État, des rap­ports sociaux et du per­son­nel poli­ti­que.

La fonc­tion d'orga­ni­sa­tion de la bureau­cra­tie, au sens wébérien du terme, est aujourd'hui réduite à la trans­mis­sion et l'appli­ca­tion tatillonne des ordres. Ce phénomène touche le petit fonc­tion­naire qui, par exem­ple, fait du zèle dans la chasse à l'immigré clan­des­tin et croit ainsi échap­per aux futu­res réduc­tions d'effec­tifs qu'une pri­va­ti­sa­tion éven­tuelle réali­se­rait au détri­ment du « corps » des fonc­tion­nai­res. Cette « mau­vaise graisse » comme disait le minis­tre de l'Éduca­tion Nationale, Claude Allègre en 2000. Mais ce phénomène de résorp­tion des bureau­cra­ties touche aussi les hauts fonc­tion­nai­res dont l'auto­no­mie et l'ini­tia­tive sont de plus en plus limitées (valse récente des préfets, rec­teurs, ins­pec­teurs d'académie, juges et magis­trats). C'est cette posi­tion « aux ordres » qui ôte toute densité aux ins­ti­tu­tions et réduit leur légiti­mité aux yeux de beau­coup. Sur cette base, il devient facile de réduire le nombre de fonc­tion­nai­res à partir du moment où l'action de l'État n'est plus mesurée en termes de puis­sance publi­que mais en termes de ges­tion et de ren­ta­bi­lité. Cette idéologie s'appuie sur le sens commun qui pense que le fonc­tion­naire ne tra­vaille pas assez ou pas vrai­ment (c'est par exem­ple la posi­tion domi­nante au sein des pro­fes­sions indépen­dan­tes) ou alors qu'il est impro­duc­tif et à charge des pro­duc­tifs (c'était la posi­tion du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel). Le comble est atteint quand ce bon sens popu­laire ne verse pas vers l'extrême droite mais penche vers la gauche pour deman­der plus d'État… et donc plus de fonc­tion­nai­res. « Le privé » est alors considéré comme « le mal », iden­tifié qu'il est alors à la propriété et à l'intérêt privés. La common decency de J.-C. Michéa est vrai­ment mise à mal par la réalité des réactions popu­lis­tes.

On en oublie qu'il aurait été pos­si­ble, à cer­tains moments de l'his­toire (et encore main­te­nant), de créer des ser­vi­ces col­lec­tifs (mutua­lité, coopérati­ves) dans le cadre d'une pers­pec­tive révolu­tion­naire.

Les trans­for­ma­tions récentes de l'ins­ti­tu­tion judi­ciaire vont égale­ment dans ce sens. En prin­cipe, dans une démocra­tie, l'indépen­dance de la jus­tice ne peut être garan­tie que par l'action per­ma­nente et indéfec­ti­ble de la puis­sance publi­que qui donne aux juges les moyens d'exer­cer leur magistère indépen­dam­ment de toutes les pres­sions financières, poli­ti­ques, reli­gieu­ses ou autres. Y com­pris les pres­sions que pour­rait être tenté d'exer­cer l'État lui-même, en tant qu'il s'incarne dans un pou­voir poli­ti­que doté, à ce titre, d'intérêts spécifi­ques. C'est cela qui, en prin­cipe, fonde la sépara­tion des pou­voirs en démocra­tie. Or aujourd'hui, on assiste à la dis­pa­ri­tion des corps intermédiai­res de l'État63. La façon dont Berlusconi et Sarkozy trai­tent les juges est symp­to­ma­ti­que de la ten­dance à intégrer direc­te­ment l'ins­ti­tu­tion judi­ciaire au pou­voir exécutif64.

Tout cela ne se fait pas faci­le­ment et en un jour. C'est le fruit d'un long pro­ces­sus amorcé quand les mem­bres du pou­voir exécutif ont cherché diver­ses stratégies pour se sous­traire eux-mêmes aux auto­rités judi­ciai­res au cours d'affai­res dans les­quel­les ils étaient direc­te­ment ou indi­rec­te­ment impliqués. Les juges ont par­fois essayé de résister ou de défendre une autre concep­tion de l'État comme au cours de la lutte de l'État ita­lien contre les mou­ve­ments de lutte armée des années 70 puis de l'opération mani pulite. Mais le désir d'indépen­dance des magis­trats a perdu de sa popu­la­rité et de sa légiti­mité démocra­ti­que à partir du moment où il s'est appuyé sur un même déni du Droit (loi sur les repen­tis, indi­vi­dua­li­sa­tion et contrac­tua­li­sa­tion des peines) que celui qui était reproché aux per­son­nes pour­sui­vies et dès l'ins­tant où des juges emblémati­ques ont rejoint la sphère poli­ti­que élec­to­ra­liste (di Pietro en Italie, Jeanpierre et main­te­nant Joly en France).

Les syn­di­cats sont direc­te­ment attaqués65 ou, pour cer­tains, délégitimés. Les ins­ti­tu­tions sont résorbées comme la Justice qui aban­donne le Droit au profit des droits et de la contrac­tua­li­sa­tion de la société. Des espa­ces de socia­li­sa­tion cri­ti­que (comme par exem­ple dans l'école) n'exis­tent plus que dans la crise de l'ins­ti­tu­tion66. La ges­tion des intermédiai­res rem­place l'ins­ti­tu­tion quand l'indi­vidu se retrouve seul face à la puis­sance de l'État67 ou des entre­pri­ses.

Toutes ces trans­for­ma­tions peu­vent être résumées par l'idée du pas­sage de l'État-nation à l'État-réseau.

– Dans la première forme, la puis­sance s'exerçait essen­tiel­le­ment à partir du ter­ri­toire natio­nal et d'une idéologie adéquate, le patrio­tisme, orga­nisée autour de l'idée d'unité natio­nale. Cela n'empêchait pas l'État d'exer­cer cette puis­sance vers l'extérieur (colo­nia­lisme, expor­ta­tions, dévelop­pe­ment de fmn), mais la pers­pec­tive res­tait natio­nale, donc située au niveau 2 dans notre clas­si­fi­ca­tion.

– Dans la seconde forme, la puis­sance s'exerce à partir du niveau 1, en inter­connexion avec les grands acteurs natio­naux, mais aussi en rap­port avec le niveau 2. Par exem­ple, dans la sphère financière, cette forme réseau permet à l'État de conti­nuer à assu­rer ses inter­ven­tions de « capi­ta­liste en der­nier res­sort » et cela, aussi bien au niveau 1 de manière à ce que ce der­nier puisse se restruc­tu­rer à l'intérieur du pays (plan de refi­nan­ce­ment des ban­ques) et en direc­tion des pays pro­ches (cf. toute l'agi­ta­tion actuelle au niveau des orga­nes décisifs de l'Union européenne), qu'au sein du niveau 2 afin de rou­vrir les robi­nets qui per­met­tent l'irri­ga­tion du tissu indus­triel natio­nal.

Ce que l'État-nation a perdu avec la fin de l'indépen­dance de la banque cen­trale, il le récupère en tant qu'État-réseau par la force d'inter­ven­tion de gran­des ban­ques de dépôt qu'il conti­nue de contrôler malgré leur pas­sage offi­ciel au sec­teur privé. Une des caractéris­ti­ques d'ailleurs de cette nou­velle mise en réseau dans les niveaux I et II, c'est jus­te­ment le caractère dépassé de l'oppo­si­tion public/privé. Ce qui est public peut deve­nir privé (la santé, l'éduca­tion, la recher­che, France Télécom et edf et ce qui est privé peut deve­nir public comme le montre les rena­tio­na­li­sa­tions68 en Grande-Bretagne et la quasi-natio­na­li­sa­tion de cer­tai­nes ban­ques aux États-Unis. On retrouve cette indis­tinc­tion dans les rap­ports avec le niveau 3 dans lequel les ong ont joué, jus­te­ment, un rôle de relais dans la rénova­tion des anciens réseaux issus de la décolo­ni­sa­tion (cf. la « Françafri­que »).

Il n'empêche que ce pro­ces­sus de tota­li­sa­tion s'effec­tue à la suite d'une révolu­tion du capi­tal qui voit ce der­nier s'auto­no­mi­ser de l'ancienne société du tra­vail. Il semble se désintéresser de la repro­duc­tion d'ensem­ble ; de ce qu'on appe­lait communément et commodément « le système capi­ta­liste ». La valo­ri­sa­tion par­court tout le pro­ces­sus (unité de la pro­duc­tion et de la cir­cu­la­tion) sans plus de référence au caractère pro­duc­tif ou non et la force de tra­vail devient même un obs­ta­cle à la valo­ri­sa­tion : on avait déjà des robots sur les chaînes de mon­tage, on a des gui­chets sans gui­che­tiers et on va avoir des postes sans pos­tiers, des cais­ses sans caissières. C'est le « lien social » de l'exploi­ta­tion qui se délite et ce n'est pas un hasard si les ques­tions de sécurité repren­nent de l'impor­tance alors qu'il n'y a plus ni ennemi extérieur ni ennemi intérieur déclaré69.

On pour­rait même dire que les tri­bu­la­tions du capi­tal fictif sont une par­faite illus­tra­tion des rap­ports de domi­na­tion et des jeux de la puis­sance. Elles se dérou­lent dans un hori­zon qui a dépassé toutes les stratégies de classe liées à une vision du monde assu­rant une cer­taine maîtrise d'ensem­ble. C'est ce même capi­tal fictif qui impose ses règles de valo­ri­sa­tion au niveau global, son rythme, sa flui­dité et son court-ter­misme.

La cap­ta­tion des pro­fits devient plus impor­tante que la crois­sance écono­mi­que (qui en engen­dre pour­tant une partie), car les moda­lités de cap­ta­tion ne sont pas toutes liées à cette crois­sance, mais aussi aux dépenses d'inves­tis­se­ment et aux ver­se­ments de divi­den­des. En effet, cette cap­ta­tion n'a pas lieu au niveau micro-écono­mi­que des entre­pri­ses mais sur le marché des biens et ser­vi­ces où ceux qui tirent leurs reve­nus du capi­tal vont consom­mer sans contri­bu­tion directe à la pro­duc­tion. C'est cette consom­ma­tion qui était tra­di­tion­nel­le­ment considérée comme impro­duc­tive mais qui ne peut plus l'être aujourd'hui où il devient de plus en plus dif­fi­cile de dis­tin­guer consom­ma­tion pro­duc­tive et consom­ma­tion impro­duc­tive. De plus, ce revenu peut être lié à des avan­ces-argent des ban­ques ce qui modi­fie pro­fondément les condi­tions de sol­va­bi­lité, d'où l'impor­tance prise par la fic­ti­vi­sa­tion. Cette situa­tion se repro­duit au niveau de la hiérar­chie des puis­san­ces étati­ques avec l'exem­ple du pou­voir démesuré de cap­ta­tion des États-Unis sur la richesse pro­duite par­tout ailleurs dans le monde.

L'entre­pre­neur clas­si­que schum­petérien ne peut plus alors pren­dre le chemin du « pari » que cons­ti­tue la décision d'inves­tir, c'est le capi­tal glo­ba­lisé, les hol­dings qui s'en char­gent. L'acti­vité pro­duc­tive est désor­mais sou­mise aux impératifs de valo­ri­sa­tion du capi­tal global, impératifs qui s'énon­cent en termes de « bonne gou­ver­nance ». La trans­pa­rence devient le maître mot dans la mesure où le risque entre­pre­neu­rial doit être clai­re­ment iden­tifié70. Ce n'est plus l'entre­pre­neur clas­si­que qui prend le risque mais des sociétés spécialisées, les « sociétés de capi­tal-risque » qui apprécient les oppor­tu­nités de profit.

La finan­cia­ri­sa­tion de l'écono­mie et plus générale­ment la glo­ba­li­sa­tion ont donc servi de piqûre de rappel contre la poli­ti­que de puis­sance précédente des mana­gers. Mais la contra­dic­tion est reportée au niveau de la repro­duc­tion d'ensem­ble des rap­ports sociaux. La contra­dic­tion entre valo­ri­sa­tion et puis­sance est explo­sive parce que la glo­ba­li­sa­tion et la restruc­tu­ra­tion qui l'accom­pa­gne se font sans vérita­ble mode de régula­tion. Les règles de la « bonne gou­ver­nance » n'ont en effet pas les mêmes vertus que celles de l'ancien mode de régula­tion for­diste. D'un côté, le capi­tal semble déborder par­tout l'ordre capi­ta­liste (le côté « sau­vage » du néo-libéralisme) par fic­ti­vi­sa­tion et vir­tua­li­sa­tion des opérations, mais de l'autre, l'exem­ple de la Russie et de cer­tains pays afri­cains riches de la rente, mon­trent que le capi­tal sans cet ordre capi­ta­liste, sur un ter­ri­toire natio­nal en tout cas, est la chose la plus explo­sive qui soit (mafia et blan­chi­ment d'argent, pillage des res­sour­ces natu­rel­les et guer­res eth­ni­ques). C'est pour­quoi nous par­lons, dans le texte sur la crise du « cours chao­ti­que de la révolu­tion du capi­tal. La forme État-réseau cons­ti­tue-t-elle un com­pro­mis (mou­vant, pro­vi­soire et fra­gile) à la vir­tua­li­sa­tion/fic­ti­vi­sa­tion ? En toute rigueur logi­que, non, car un réseau ne cris­tal­lise pas, ne coa­gule pas des forces et des flux, mais il irri­gue des pou­voirs et des puis­san­ces. Alors ? Il fau­drait dia­lec­ti­ser cette notion d'État-réseau en mon­trant dans quel­les situa­tions de la crise (la France ? L'Allemagne ? Le Japon ?) État-nation et État-réseau se com­bi­nent dans une confi­gu­ra­tion pro­vi­soire et ins­ta­ble. Une sorte de néo-État-ouvert qui inter­vient au tra­vers d'orga­nis­mes mixtes (mixte entre admi­nis­tra­tion et ges­tion et non pas entre « privé » et « public »), tels que des Agences, des mis­sions, des opérations poli­ti­ques et média­ti­ques, des per­son­na­ges-icônes, des allian­ces objec­ti­ves (avec les syn­di­cats, les asso­cia­tions, les ong, les fon­da­tions), des entre­pri­ses et des firmes « citoyen­nes », etc.

Le capi­ta­lisme contrôlant le capi­tal ne peut être aujourd'hui qu'une chimère (celle que pour­sui­vent néo-sociaux-démocra­tes et néo-socia­lis­tes de tous bords) ; chimère d'un nouvel ordre mon­dial qui se dérobe sans cesse puis­que dans le niveau 1, l'orga­ni­sa­tion en réseau limite toute hiérar­chi­sa­tion stable entre ses différentes com­po­san­tes.

La globalisation restructure les trois niveaux

Dans la période où prédomi­nait encore le niveau 2, celui de la dépen­dance récipro­que entre capi­tal et tra­vail, niveau centré sur la ques­tion de la recher­che de sur­va­leur, on a pu dis­tin­guer deux phases71. Tout d'abord celle de la Domination Formelle du capi­tal, qui s'expri­mait dans une Weltanschauung bour­geoise fai­sant coïncider valeurs uni­ver­sa­lis­tes et Progrès (grosso modo jusqu'en 1914) ; ensuite, celle de la domi­na­tion réelle du capi­tal (grosso modo à partir des années 20 jusqu'à la fin des années 70) qui a pris la forme de la ratio­na­lité techno-bureau­cra­ti­que pla­nifiée, à tel point que le projet de classe bour­geois a semblé s'évanouir dans le Plan du capi­tal et son dis­cours sur la fata­lité de l'écono­mie.

Mais avec « la révolu­tion du capi­tal », ce n'est pas d'une nou­velle phase de la Domination Réelle dont il s'agit. Il s'agit de quel­que chose de qua­li­ta­ti­ve­ment différent où sem­blent se libérer les dernières forces d'une dyna­mi­que qui ne repose plus sur la dia­lec­ti­que de conflits entre forces anta­go­nis­tes, mais sur une fuite en avant qui a été gran­de­ment favo­risée par deux fac­teurs.

– Tout d'abord, la techno-science est mas­si­ve­ment et entièrement intégrée au procès de pro­duc­tion. Mais cette intégra­tion n'est pas seu­le­ment liée à un pro­ces­sus de ratio­na­li­sa­tion et/ou à la volonté d'accroître la pro­duc­ti­vité. La techno-science est deve­nue le champ privilégié des jeux de la puis­sance et de la « guerre écono­mi­que ».

– Ensuite, la glo­ba­li­sa­tion ne cor­res­pond pas à une simple exten­sion planétaire de ce qui exis­tait dans les pays du cœur du capi­ta­lisme, mais à une restruc­tu­ra­tion par­ti­culière des trois niveaux dont nous avons déjà parlé. Une nou­velle struc­tu­ra­tion qui leur donne ordre hiérar­chi­que, degré d'interpénétra­tion et de complémen­ta­rité (maillage et inter­fa­ces). Par exem­ple, il ne s'agit pas de savoir si la Chine est l'ate­lier du monde et l'Inde son bureau d'étude comme le préten­dent les jour­na­lis­tes écono­mi­ques qui se situent encore dans une pers­pec­tive tra­di­tion­nelle de divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail en fonc­tion des « avan­ta­ges com­pa­ra­tifs » (Ricardo ou Smith) des différents pays. L'orga­ni­sa­tion en réseau est l'espace propre de la glo­ba­li­sa­tion. C'est l'ensem­ble des Firmes mul­ti­na­tio­na­les, y com­pris donc celles des pays émer­gents, qui peu­vent se déplacer sur les différents seg­ments du réseau global sans avoir forcément à cher­cher le contrôle de chacun des sous-réseaux. Certaines accu­mu­lent des tech­ni­ques, des savoir-faire, d'autres des posi­tions com­mer­cia­les. Dans cette pers­pec­tive, les États ne sont pas tous dans la même situa­tion. Ceux des pays domi­nants épou­sent le plus pos­si­ble cette forme réseau alors que ceux des pays émer­gents, comme en Chine ten­tent la gageure de main­te­nir une unité supérieure tota­li­taire tout en se redéployant à l'intérieur des réseaux, tandis que ceux des pays dominés se décom­po­sent tout bon­ne­ment (accélération de la tri­ba­li­sa­tion et du caractère reli­gieux des conflits).

La hiérar­chi­sa­tion des trois niveaux ne doit pas se com­pren­dre comme une hiérar­chie entre trois mondes séparés géogra­phi­que­ment, mais comme une différen­cia­tion au sein d'un même monde. Ainsi, l'Angleterre de la City n'est pas face aux bidon­vil­les du Bangladesh mais face à la paupérisa­tion des ancien­nes régions char­bonnières. C'est une situa­tion inédite qui est grosse de nou­vel­les contra­dic­tions dans une société qui pro­duit les inégalités sans plus repro­duire ni les anta­go­nis­mes de clas­ses (déclin des luttes de clas­ses au profit d'une oppo­si­tion morale ou d'un com­por­te­ment cyni­que par rap­port au capi­ta­lisme), ni les anta­go­nis­mes natio­naux (alliance États-Unis-Chine-Afrique au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce).

Ce der­nier point marque la fin de l'idéologie tiers-mon­diste et d'une vision du monde qui séparait un centre capi­ta­liste et une périphérie. Aujourd'hui, le niveau 1 a étendu ses ten­ta­cu­les sur l'ensem­ble du monde et le système finan­cier, y com­pris sous la forme de la finance isla­mi­que, conduit à une pola­ri­sa­tion d'un type nou­veau certes, mais qui abou­tit à une sou­mis­sion des diri­geants de l'ancienne périphérie aux exi­gen­ces du niveau 1, pour ne pas rester sur la touche (une nou­velle com­pra­do­ri­sa­tion dit Samir Amin). Il n'y a donc plus de spécifi­cité périphérique (cf. encore l'exem­ple de Dubaï).

La logi­que de la puis­sance trans­paraît quand les acti­vités déter­mi­nan­tes de la société capi­ta­liste contem­po­raine (recher­che, ren­sei­gne­ment stratégique, contrôle indi­vi­dua­lisé, aéronau­ti­que, cer­tai­nes bran­ches du com­plexe mili­taro-indus­triel, com­mu­ni­ca­tions-infor­ma­tions) ne cons­ti­tuent pas des poli­ti­ques « ren­ta­bles » de par leurs pos­si­bles retombées civi­les, mais sont avant tout le fruit d'une réorga­ni­sa­tion du rap­port des forces entre celles qui privilégient la valo­ri­sa­tion (et le court terme) et celles qui valo­ri­sent la puis­sance (et le long terme).

La recher­che est ainsi un opérateur de capi­ta­li­sa­tion du General intel­lect au profit des entre­pri­ses, mais il est aussi un opérateur de la puis­sance au profit des États. Les réformes actuel­les de la recher­che, en France, mon­trent les dif­fi­cultés ren­contrées lorsqu'on veut tran­cher entre les différentes forces en présence qui, toutes, se situent au sein de la dyna­mi­que du capi­tal. Il y a là un immense pom­page-cap­ta­tion de moyens et de riches­ses socia­les qui échappe concrètement aux salariés moder­nes aussi bien qu'aux cher­cheurs à la pour­suite de leur « auto­no­mie72 ».

L'idéologie du marché a aussi joué son rôle en réintro­dui­sant du concret dans la domi­na­tion, aussi bien à la base, dans la réacti­va­tion, sous une forme moderne, de l'image du self made man (le « gagneur », le direc­teur de sa « petite entre­prise… qui ne connaît pas la crise », etc.) qu'au sommet avec la trans­for­ma­tion des stratégies managériales de long terme en décisions tac­ti­ques court-ter­mis­tes de nou­veaux sei­gneurs de guerre et autres oli­gar­ques moder­nes. Cette résur­gence d'oli­gar­ques (russes ou autres) ne signale pas une cris­tal­li­sa­tion orga­ni­sa­tion­nelle en oli­gar­chie73. Cela néces­si­te­rait en effet la cons­ti­tu­tion d'un nou­veau type de pou­voir poli­ti­que, or pour le moment un pou­voir à la Poutine représente plutôt une dégénéres­cence du pou­voir soviétique, inex­por­ta­ble à l'extérieur de l'aire slave, et l'exem­ple de l'Italie clientéliste du « système » Berlusconi, s'il cor­res­pond mieux à la réalité d'un capi­ta­lisme en réseau, annonce plutôt la dis­so­lu­tion de la forme poli­ti­que. L'État renonce alors à représenter « l'intérêt général » pour choi­sir la voie d'une appro­pria­tion pri­va­tive de la richesse sociale.

Ces jeux de la puis­sance d'un capi­tal global qui tend à sub­su­mer ses formes par­ti­culières ne sont pas déconnectés d'une base matérielle qui conti­nue à pro­duire des rap­ports sociaux spécifi­que­ment capi­ta­lis­tes74. Mais la repro­duc­tion de ces rap­ports sociaux est rendue de plus en plus dif­fi­cile par la crise de valo­ri­sa­tion dans le niveau 2 et l'ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail pour cette même valo­ri­sa­tion.

Le jeu est en effet mono­po­lisé, au sein du niveau 2, par les forces du pôle domi­nant capa­bles de s'extraire de l'ancienne dépen­dance au tra­vail vivant pro­duc­tif pour tisser des liens avec le niveau supérieur. Ce tra­vail vivant est devenu ines­sen­tiel au procès de valo­ri­sa­tion et a été concrètement réduit à n'être plus qu'appen­dice de la machi­ne­rie capi­ta­liste (dans l'indus­trie) ou fonc­tion­naire du capi­tal (dans les ser­vi­ces).

Le pôle dominé du rap­port social, représenté par les différentes formes du tra­vail vivant ne peut évidem­ment répondre à ce niveau faute de « bases arrière » (la cam­pa­gne pour les pay­sans, l'usine et la com­mu­nauté ouvrière pour les prolétaires) qui furent préala­ble­ment détrui­tes dans le cours du capi­ta­lisme. C'est la fin de la dia­lec­ti­que des clas­ses qui fut jusque-là (en gros fin des années 7075) le moteur de la dyna­mi­que d'ensem­ble. Cette nou­velle situa­tion ne s'expli­que pas essen­tiel­le­ment par le fait d'un rap­port de force momen­tanément défavo­ra­ble à la classe du tra­vail (c'est l'expli­ca­tion la plus cou­rante donnée par les tenants de la théorie du prolétariat), mais du fait qu'elle se soit décomposée sous le double coup de la défaite subie dans les années 60-70 et des restruc­tu­ra­tions qui s'en sont sui­vies. Comme nous l'avons développé ailleurs, c'est un fil his­to­ri­que qui se rompt76

Si l'on ne prend pas la juste mesure de ces dis­conti­nuités et si on tient abso­lu­ment à parler encore en termes de clas­ses, il faut alors les nommer clai­re­ment et mon­trer com­ment s'expri­ment leur anta­go­nisme et des contra­dic­tions qui seraient encore inhérentes au capi­ta­lisme. Pour ne pren­dre que l'exem­ple des grèves actuel­les (2009), elles expri­ment l'irre­pro­duc­ti­bi­lité glo­bale de l'ancienne classe du tra­vail dans des condi­tions inchangées. Les entre­pri­ses ne sont donc pas occupées par les grévistes pour conti­nuer à y tra­vailler puisqu'il n'est plus pos­si­ble de reven­di­quer la dépen­dance récipro­que capi­tal/tra­vail. Cela c'est déjà du passé comme le montre la mésaven­ture des salariés de Continental qui avaient pour­tant accepté de reve­nir sur la loi des 35 heures afin de sauver leur unité de pro­duc­tion et leur emploi. Ce qui se joue et se négocie alors dans ces luttes, c'est le prix du retrait et l'accès plus ou moins direct au revenu. La ten­sion reste très forte dans un pays comme la France car l'ancienne norme for­diste du sala­riat n'est pas encore détruite et l'accès au revenu ne passe pas encore par la nou­velle norme anglo-saxonne du cumul des petits emplois. En effet, malgré les effets d'annonce sur le néces­saire allon­ge­ment de la durée du tra­vail et le recul de l'âge de la retraite, les plans sociaux de pré-retrai­tes conti­nuent à fonc­tion­ner, depuis bientôt trente ans, comme une forme alter­na­tive d'accès direct au revenu. Accessoirement, ils cons­ti­tuent aussi une mesure préven­tive contre toute lutte d'enver­gure dans les gran­des entre­pri­ses qui peu­vent se payer et faire payer à l'État, ce genre de plan social. Mais cette fonc­tion d'amor­tis­seur ren­contre aussi ses limi­tes comme le montre le retour des séques­tra­tions de patrons ou de cadres depuis quel­ques mois. Ces dernières séques­tra­tions ne sont pas du même ordre que celles, par exem­ple, des années 1967-1973. Elles ne par­ti­ci­pent pas d'une offen­sive prolétarienne qui, par exem­ple en France, en mai 68 a cons­titué par­fois les prémisses de la grève généralisée. Elles sont défen­si­ves et en décalage avec l'évolu­tion générale du rap­port social capi­ta­liste77. Il y a en effet décalage entre d'une part, l'orga­ni­sa­tion en réseau des fmn (la fameuse « gou­ver­nance ») qui ne permet plus de définir qui dirige au niveau d'une simple unité de pro­duc­tion et d'autre part une fixa­tion de ces luttes sur ce qui relèverait d'une incompétence ou de la ges­tion scan­da­leuse d'une unité par­ti­culière. Il y a bien actuel­le­ment, dans le cadre d'une accep­ta­tion glo­bale de la société capi­ta­lisée, le dévelop­pe­ment d'une révolte morale contre ses abus ou dérives. À un niveau concret, nous pou­vons remar­quer que ces actions s'ins­cri­vent dans le cadre du « retard » français dans la mise en place des normes de la « gou­ver­nance » glo­bale ; à un niveau plus général, on saisit ici la contra­dic­tion qui existe entre ce qui apparaît comme une dyna­mi­que abs­traite de crois­sance et le rôle que conti­nuent à jouer en son sein des forces qu'on ne peut plus appe­ler des clas­ses au sens his­to­ri­que et poli­ti­que du terme et qui ont ten­dance à agir en lob­bies res­treints et ponc­tuels.

La situa­tion est plus cri­ti­que en Guadeloupe vu le stade avancé de la décom­po­si­tion du niveau 3. Il ne s'agit plus sim­ple­ment de se pro­cu­rer du numéraire en reven­di­quant une très forte aug­men­ta­tion des salai­res de base, mais de s'atta­quer à tous les prix et pas seu­le­ment celui d'une force de tra­vail qui, là-bas, est déjà lar­ge­ment laissée en jachère ou payée au-des­sous de sa valeur si on veut conser­ver le dis­cours marxiste sur la ques­tion78.

Les revenus et les prix, deux opérateurs de la domination

Comme nous le disions dans Crise financière et capi­tal fictif, la plu­part des prix sont aujourd'hui des prix de car­tels ou des prix poli­ti­ques. Il en est donc de même pour le prix du tra­vail. Le salaire n'a plus de base dans la pro­duc­tion de richesse qui dépend de moins en moins de la mise en œuvre de ce tra­vail vivant mais de plus en plus d'un tra­vail mort qui concen­tre toutes les connais­san­ces scien­ti­fi­ques, tech­ni­ques et orga­ni­sa­tion­nel­les (le General Intellect de Marx). Dans cette mesure on peut dire que par rap­port à la notion tra­di­tion­nelle de capi­tal fixe (accu­mu­la­tion de tra­vail passé ou mort), la part crois­sante représentée par ce même gene­ral intel­lect indi­que que c'est la dis­tinc­tion même entre tra­vail vivant et tra­vail mort qui est remise en cause comme d'ailleurs celle entre tra­vail pro­duc­tif et tra­vail impro­duc­tif. Le tra­vail abs­trait s'impose comme recou­vre­ment du tra­vail vivant par le tra­vail mort ren­dant vaine toute recher­che d'une quel­conque sub­stance de la valeur et a for­tiori de sa mesure. D'où notre insis­tance sur la ques­tion des prix dans la pers­pec­tive des luttes actuel­les79. C'est sur ce cons­tat, disons-le de bon sens, que les théories sur un revenu mini­mum garanti ont pu se dévelop­per sous différentes formes. Toute demande d'un « salaire poli­ti­que (comme dans l'Italie des années 60-70) ou d'un revenu garanti apparaît comme nécessité de paie­ment non pas d'un tra­vail concret effectué, mais d'une fonc­tion exercée au sein d'un réseau d'acti­vités (le strict « procès de pro­duc­tion » a été englobé) dont le champ est de plus en plus étendu et les contours de plus en plus flous. Les socio­lo­gues et écono­mis­tes par­lent d'ailleurs de « zone grise » de l'emploi ou du « halo » du chômage pour caractériser cette situa­tion.

Plus fon­da­men­ta­le­ment par rap­port à la théorie marxiste, ce que vend le salarié ce n'est pas une mar­chan­dise (la force de tra­vail), mais la mise à dis­po­si­tion pen­dant la journée de tra­vail, d'un temps per­son­nel dont le dénomi­na­teur commun avec tous les autres n'est pas sa réduc­tion à des quanta de tra­vail simple, mais à du temps abs­trait (et non pas un temps de tra­vail : que le salarié « rouille » ou pas ne change rien à l'affaire !). Ce que le capi­ta­liste achète donc, c'est un droit de com­man­de­ment sur la capa­cité de tra­vail en général qui lui est garanti par l'exis­tence du rap­port sala­rial avant même le rap­port de tra­vail et d'exploi­ta­tion. C'est aussi ce qui donne l'impres­sion de reve­nir au temps de la révolu­tion indus­trielle et aux débuts du sala­riat, quand il s'agis­sait d'impo­ser un nou­veau rap­port social. Pourtant la situa­tion est aujourd'hui très différente dans la mesure où il ne s'agit plus que de perpétuer ce rap­port en dehors même d'une nécessité objec­tive. C'est ce qui expli­que les nou­vel­les procédures d'embau­che. Ce n'est plus une qua­li­fi­ca­tion par­ti­culière qui est requise, mais une capa­cité abs­traite dont per­sonne ne connaît vrai­ment les tenants et abou­tis­sants. D'où le vérita­ble casse-tête que cons­ti­tuent les confec­tions de cv et les réponses aux tests ou entre­tiens d'embau­che. On a l'impres­sion qu'il s'agit d'une sorte de mise à nu du salarié, nou­velle façon d'entre­te­nir sa condi­tion de prolétaire. Le prolétaire « sans réserve » d'aujourd'hui n'est plus majo­ri­tai­re­ment celui qui n'a rien, mais celui qui ne peut rien cacher car il doit tout dévoiler de lui-même pour mieux se vendre. Là encore on a l'impres­sion que la révolu­tion du capi­tal par­cours toute l'his­toire de la domi­na­tion en y réacti­vant les formes les plus ancien­nes dans ce qu'on pour­rait appe­ler un escla­vage salarié. La capa­cité de tra­vail n'est plus détacha­ble de la per­sonne du salarié à partir du moment où ce qui est en jeu, c'est la « res­source humaine ». Avec cela, ce sont les concepts de sur­va­leur et de rap­port d'exploi­ta­tion qui tom­bent pour lais­ser place à un rap­port sala­rial où prédomi­nent les rap­ports de domi­na­tion et une sou­mis­sion d'ordre monétaire. Cet ordre sala­rial n'est donc pas le fruit d'un simple rap­port privé entre capi­tal et tra­vail, ce que laisse la plu­part du temps présup­po­ser les textes de Marx par­ti­culièrement insuf­fi­sants sur la ques­tion de l'État. Le capi­tal en tant que tota­lité ne peut être pensé en dehors de l'État, la logi­que du profit en dehors de celle de la puis­sance. Nous voilà reve­nus à Braudel et Fourquet80.

Nul doute que ces ten­dan­ces opposées vont s'exa­cer­ber, le tra­vail et le revenu se dis­pu­tant de plus en plus le statut de média­tion sociale prin­ci­pale. Cette insis­tance sur la ques­tion des prix, à propos des luttes récentes est jus­te­ment une conséquence de ce que nous avons appelé l'évanes­cence de la valeur. Il n'y a pas de valeur en dehors de la valeur d'échange qui s'exprime en prix. La ques­tion « métaphy­si­que » de la trans­for­ma­tion de la valeur en prix s'en trouve résolue.

La « société capi­ta­lisée » est comme l'infra­struc­ture sur laquelle sur­fent les puis­san­ces de ce monde. On assiste à une sorte de radi­ca­li­sa­tion des extrêmes. D'un côté donc, la « froi­deur bour­geoise » décrite par Marx et Adorno a cédé la place à une mécani­que du capi­tal qui semble tour­ner à vide. Elle s'énonce comme fata­lité de la contrainte écono­mi­que et ses com­bi­na­toi­res qui parais­sent jeter aux orties les fon­de­ments anthro­po­lo­gi­ques de l'espèce. De l'autre la dia­lec­ti­que his­to­ri­que des affron­te­ments de clas­ses a laissé place à des forces qui sem­blent tou­jours plus mystérieu­ses : le capi­tal finan­cier, les grands spécula­teurs, les firmes mul­ti­na­tio­na­les, les lob­bies poli­tico-écono­mi­ques, les réseaux des marchés mon­diaux, les nou­vel­les « clas­ses dan­ge­reu­ses ».

Les clubs de ren­contre et de réflexion style Davos, réacti­vent les figu­res des grands prédateurs qui pillent et ne don­nent rien. Celle, ano­nyme, des gran­des mul­ti­na­tio­na­les orga­nisées en réseaux tel­le­ment com­plexes, qu'on n'en dis­tin­gue plus le nœud et celle des nou­veaux mana­gers que les para­chu­tes dorés font sortir de l'ombre. Ces forces donc, au sein du niveau 1, réali­sent enfin une unité entre la richesse et la puis­sance qui n'avait jamais pu vrai­ment être réalisée aupa­ra­vant et pou­vaient jus­ti­fier la sépara­tion his­to­ri­que entre l'État moderne et le capi­tal. Des for­mu­les telles que « l'État bour­geois », « l'État de la classe domi­nante », « l'État du capi­tal », sans être complètement faus­ses, n'étaient que des rac­cour­cis théori­ques et des armes pour les luttes. Elles font partie d'un par­cours de lutte mais aussi de la défaite au même titre que le mot com­mu­nisme d'ailleurs.

Cette « révolu­tion anthro­po­lo­gi­que » affecte la vie quo­ti­dienne des indi­vi­dus. Elle expli­que, par exem­ple, le pas­sage d'une cons­cience de pro­duc­teur (affir­ma­tion du tra­vail comme média­tion sociale) à une cons­cience de consom­ma­teur (affir­ma­tion du revenu comme média­tion sociale81). Elle concerne aussi la mécani­que du capi­tal. En effet, le dévelop­pe­ment expo­nen­tiel du capi­tal fictif, c'est tout le contraire de l'orga­ni­sa­tion bureau­cra­ti­que par des fonc­tion­nai­res. C'est d'ailleurs pour cela que beau­coup de cri­ti­ques actuel­les énon­cent une irra­tio­na­lité du capi­tal finan­cier par rap­port à ce qui serait la ratio­na­lité du capi­tal pro­duc­tif. Offres publi­ques d'achat (opa), bou­li­mies de fusions/ acqui­si­tions, recen­trage sur le corps de métier, chasse aux sur­pro­fits et à la rente appa­rais­sent comme le mode de fonc­tion­ne­ment d'un ordre main­te­nant bou­le­versé. Cet ordre ne leur apparaît que comme désordre parce que ce qu'il pro­duit ne serait plus « qu'un grand cimetière sous la lune » sui­vant la métaphore en cours au Japon, c'est-à-dire fina­le­ment, une per­ver­sion de la « des­truc­tion créatrice » (Schumpeter) propre à la dyna­mi­que posi­tive du capi­tal.

Ces cri­ti­ques ne tien­nent pas compte d'une trans­for­ma­tion que Castoriadis avait déjà signalée il y a plus de trente ans. Sans employer à l'époque le terme de révolu­tion anthro­po­lo­gi­que (qui vient plutôt de Pasolini), il signa­lait que la dyna­mi­que du capi­tal avait sup­primé toutes les figu­res anthro­po­lo­gi­ques qui lui avaient été néces­sai­res dans la période cru­ciale de sa « marche vers la matu­rité » (pour para­phra­ser Rostow) et par­ti­culièrement celles décrites par Weber (le fonc­tion­naire) et par Schumpeter (l'entre­pre­neur), mais où on retrou­vait aussi la figure du « bon ouvrier » conçue sur le modèle de l'arti­san. Dans sa « révolu­tion », le capi­tal s'éloigne tou­jours plus de ces « idéal-types » wébériens comme on peut le voir aussi bien dans le fonc­tion­ne­ment des admi­nis­tra­tions moder­nes que dans les pra­ti­ques des pdg de gran­des sociétés aujourd'hui. Dans les premières, la crise des ins­ti­tu­tions dont elles dépen­dent conduit à pro­mou­voir une nou­velle pseudo-ratio­na­lité (cf. les « poli­ti­ques publi­ques » et leurs « évalua­tions » pour « dégrais­ser » et aug­men­ter la pro­duc­ti­vité) qui copient celle de l'entre­prise capi­ta­liste privée alors que dans les secondes, les mana­gers et les action­nai­res ont rem­placé les entre­pre­neurs. Quant aux « bons ouvriers »… on n'en trouve plus ma bonne dame !

L'objec­tion qui nous est par­fois adressée sur la vision d'un capi­tal-sujet ou d'un capi­tal-auto­mate82 est peu rece­va­ble. Comme nous le fai­sons remar­quer en conclu­sion du texte sur « la crise financière83 », il y a bien des forces et des rap­ports de force qui cons­ti­tuent une nou­velle moda­lité de la dyna­mi­que du capi­tal, même si elle n'est plus celle de la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses. Ces forces don­nent l'impres­sion de ne plus cher­cher à repro­duire les rap­ports sociaux comme si se réali­sait une ten­dance à l'auto-présup­po­si­tion du capi­tal au sein de la société capi­ta­lisée. De la même façon que Keynes avait montré qu'il exis­tait des situa­tions de sous-opti­ma­lité (par exem­ple « l'équi­li­bre de sous emploi ») dans le capi­ta­lisme, aujourd'hui la pres­sion des fonds de pen­sion et de pla­ce­ment montre que le capi­tal peut fonc­tion­ner de manière à fixer lui-même les bornes de son expan­sion, le champ et l'inten­sité de « sa crise ». Il peut donc fonc­tion­ner « à l'écono­mie », de manière « rétrécie » comme nous l'avons déjà dit. À la limite on peut dire que le monde de la finance et les nou­vel­les « clas­ses dan­ge­reu­ses » représen­tent les deux figu­res emblémati­ques de cette extranéïsation que cer­tains vont ana­ly­ser comme déconnexion ; déconnexion de l'écono­mie réelle d'un côté, déconnexion du sala­riat de l'autre. On retrouve ici l'image d'une guerre sociale d'un nou­veau type.

Pas plus que la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses n'avait abouti au « dépas­se­ment » du capi­ta­lisme, la tota­li­sa­tion actuelle du capi­tal n'impli­que son parachèvement parce qu'elle ne ren­contre­rait plus de négati­vité. Plus que jamais l'enjeu his­to­ri­que n'est pas celui de « la sortie84 » du capi­ta­lisme, mais davan­tage son extinc­tion par l'action et/ou sa déser­tion.

Il n'y a pas de « sortie » du capital(isme)

L'his­toire du capi­tal se confond avec celle de ses mul­ti­ples faus­ses sor­ties, avec celle de ses crises jamais « fina­les » ; avec celle de sa survie85 dans les pires condi­tions pour la majo­rité des êtres humains. Il est vain d'espérer son ultime « sortie » qui sup­po­se­rait un impla­ca­ble déter­mi­nisme his­to­ri­que. C'est pour­tant, parmi d'autres86, ce qu'énonce A. Gorz dans un texte récent87.

Selon Gorz, « par son dévelop­pe­ment même, le capi­ta­lisme a atteint une limite tant interne qu'externe qu'il est inca­pa­ble de dépasser et qui en fait un système mort-vivant qui se survit en mas­quant par des sub­ter­fu­ges la crise de ses catégories fon­da­men­ta­les : le tra­vail, la valeur, le capi­tal. » Après avoir rappelé la baisse de la valo­ri­sa­tion des capi­taux pro­duc­tifs et sou­ligné l'impor­tance de la fuite en avant dans le capi­tal finan­cier et ses « bulles boursières », Gorz fait le cons­tat de la domi­na­tion abso­lue du marché. « Le tout-mar­chand, écrit-il, s'atta­quait à l'exis­tence de ce que les Britanniques appel­lent les com­mons et les Allemands le Gemeinwesen, c'est-à-dire à l'exis­tence des biens com­muns indi­vi­si­bles, inaliénables et ina­pro­pria­bles, incondi­tion­nel­le­ment acces­si­bles et uti­li­sa­bles par nous ».

Par où la sortie face à un hori­zon si obscur ? Écar­tant aussi bien la dic­ta­ture écolo­giste qu'un « socia­lisme de guerre », se prononçant pour la décrois­sance, il perçoit une voie de sortie qui s'ébauche : celle de « l'auto-pro­duc­tion, de la mise en commun et de la gra­tuité ». Il s'atta­che à mon­trer que les logi­ciels libres, les réseaux com­muns d'échan­ges gra­tuits des savoirs, des biens néces­sai­res, des œuvres, des pra­ti­ques cultu­rel­les et artis­ti­ques peu­vent conduire à une vérita­ble « pro­duc­tion libre de toute la vie sociale ». Liberté et gra­tuité qui affai­bli­raient d'autant l'emprise de la sphère mar­chande. Et de conclure : « Produire ce que nous consom­mons et consom­mer ce que nous pro­dui­sons est la voie royale de la sortie du marché ». Mais ce pro­duire n'est plus qu'un pro­duire vir­tuel qui sup­pose résolue la ques­tion du tra­vail « hétéronome » (dans le lan­gage de Gorz, le tra­vail qui ne permet pas l'acti­vité auto­nome et la créativité) par l'exten­sion de l'auto­ma­tion et l'exis­tence illu­soire d'une base arrière dans l'agri­culture. Dans cette pers­pec­tive, l'intégra­tion de la techno-science à la pro­duc­tion conti­nue donc à être considérée comme glo­ba­le­ment posi­tive parce qu'il ne la voit qu'à tra­vers la minia­tu­ri­sa­tion de ses appli­ca­tions. Or cette voie vers la liberté socio-cog­ni­tive, le capi­tal l'a déjà explorée ; il y a même trouvé de l'oxygène. Microsoft for­mate et ver­rouille les échan­ges entre indi­vi­dus ; Google numérise toutes les pages des plus gran­des bibliothèques du monde. Capital cog­ni­tif et capi­tal fictif font bon ménage. La « société de l'infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion » cons­ti­tue une nou­velle base matérielle de la société capi­ta­lisée. Le nou­veau projet de loi d'Obama et de l'admi­nis­tra­tion américaine sur le contrôle de l'inter­net semble déjà très avancé et signale les limi­ta­tions à notre liberté. La « toile » ne cons­ti­tue pas une voie de libération, mais elle n'est pas sans contra­dic­tion. Il faut faire ici une différence entre des lau­da­teurs qui aban­don­nent toute cri­ti­que de la techno-science et des expérien­ces alter­na­ti­ves qui blo­que­raient ou détour­ne­raient cer­tains outils de leur usage d'ori­gine. Dans notre pers­pec­tive de luttes pra­ti­ques contre les prix, tout ce qui relève de la pro­duc­tion, de la trans­mis­sion ou d'échan­ges gra­tuits n'est pas négli­gea­ble. La ques­tion reste ouverte et nous pen­sons y reve­nir dans un pro­chain texte.

Viatique pour la poursuite de l'élan théorique

Le capi­tal avait trouvé dans le rap­port social capi­tal/tra­vail l'opérateur prin­ci­pal de sa dyna­mi­que pro­gres­siste et pro­duc­ti­viste88, mais le capi­tal est devenu société. La « société capi­ta­lisée » a englobé la contra­dic­tion d'ori­gine en la trans­for­mant de contra­dic­tion anta­go­ni­que en contra­dic­tion non anta­go­ni­que et elle tend à sup­pri­mer tout écart à elle-même comme cela pou­vait encore exis­ter à l'époque où la société civile avait une réalité his­to­ri­que (la société bour­geoise).

Les divers anti­ca­pi­ta­lis­mes d'aujourd'hui res­tent dépen­dants de cette déter­mi­na­tion sociétale : lut­tant contre les inégalités du « néo-libéralisme », contre les oli­gar­ques et contre les exploi­ta­tions, les précari­sa­tions, les nui­san­ces, les injus­ti­ces, leur hori­zon poli­ti­que, même en négatif, reste celui d'une société démocra­ti­que à retrou­ver, d'un tra­vail à libérer89. Ils sont sou­vent enfermés dans ce qu'ils cri­ti­quent et ils en oublient que cer­tai­nes contra­dic­tions ne sont pas liées à la forme capi­tal spécifi­que mais à des rap­ports entre les hommes ou des rap­ports, plus anciens, à la nature. La cri­ti­que ne peut donc s'exer­cer uni­que­ment de l'intérieur du capi­tal mais doit saisir ce qui caractérise un arc his­to­ri­que beau­coup plus vaste et des formes de domi­na­tion mul­ti­ples. C'est à ce prix qu'elle peut intégrer les différentes cri­ti­ques, prolétarienne contre le tra­vail, féministe contre la domi­na­tion mas­cu­line, écolo­giste contre le rap­port pure­ment ins­tru­men­tal à la nature, etc.

Ce n'est donc pas de théories anti­ca­pi­ta­lis­tes90 dont nous avons besoin, mais d'idées pour nous décapi­ta­li­ser. Il faut dévoiler par des pra­ti­ques alter­na­ti­ves une immédiateté des rap­ports humains qui dépasse les média­tions de toute sorte qui régis­sent les rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes. Il faut rou­vrir l'hori­zon des pos­si­bles qui s'est rétréci au point de deve­nir linéaire, unifié, amoin­dri, rabattu sur « la vie mutilée » comme disait Adorno. Un autre que le capi­ta­lisme doit être conçu comme la création par les hommes de capa­cités socia­les et his­to­ri­ques générales qui ne sont pas assi­mi­la­bles à la mis­sion ou même à l'action d'une classe parce qu'elles se sont cons­tituées sous la forme aliénée du rap­port social capi­ta­liste.

Il n'y a pas de « société à refaire » ; c'est la ten­sion indi­vidu/ com­mu­nauté humaine et le rap­port com­mu­nauté humaine/nature qui, aujourd'hui plus que jamais, se trou­vent au cœur de notre deve­nir. Une ten­sion indi­vidu/com­mu­nauté qui doit résoudre l'aporie d'une multiséculaire oppo­si­tion entre indi­vidu et société91 et l'impasse que représente l'oppo­si­tion entre d'un côté une uni­ver­sa­lité abs­traite rat­tachée aux Lumières et à la révolu­tion française et de l'autre le dévelop­pe­ment actuel des par­ti­cu­la­ris­mes. Une com­mu­nauté humaine qui ne néces­si­te­rait pas de pro­duire une nou­velle unité supérieure ; une forme quel­conque d'État et son attri­but poli­ti­que moderne, la démocra­tie ; cette démocra­tie donnée comme uni­ver­selle et qui a pour­tant cou­vert de nom­breux crimes…

À ce propos, il n'est pas sûr que la vision marxienne d'un indi­vidu immédia­te­ment social dans le com­mu­nisme serait bien satis­fai­sante. Elle sup­pose, en effet, une trans­pa­rence qui résou­drait toutes les ten­sions et par exem­ple celles qui résul­tent de la spécifi­cité de la « nature intérieure » de l'homme ; spécifi­cité qui a pour­tant résisté aux innom­bra­bles ten­ta­ti­ves de créer « un homme nou­veau ». En outre, un autre rap­port à la nature extérieure devrait aussi tenir compte d'une his­toire humaine désor­mais enchâssée dans des mondes tech­ni­ques. Comprendre cela, c'est créer les condi­tions d'une cri­ti­que qui puisse s'appuyer sur autre chose qu'elle-même, évitant ainsi la pos­ture hyper­cri­ti­que, pour saisir, parmi toutes ces déter­mi­na­tions, ce qu'il en est à présent des êtres humains.

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Notes

1 – Celle qui cher­che à pério­di­ser son dévelop­pe­ment et à anti­ci­per le deve­nir (notam­ment les Grundrisse et le Chapitre vi inédit du Livre i du Capital).

2 – Conception qui abou­tira à ne pas publier toute l'œuvre de Marx, sur l'ini­tia­tive d'Engels puis des chefs his­to­ri­ques de la iie Internationale.

3 – Cf. Polanyi (Karl), La grande trans­for­ma­tion, Gallimard, 1972.

4 – Le com­merce existe bien avant le marché, autant dans le grand com­merce admi­nistré (sans intermédiaire mar­chand) par des fonc­tion­nai­res qui ne sont pas des mar­chands mais un sous-ensem­ble de l'appa­reil d'État dans les « empi­res-monde » (Wallerstein), puisqu'ils ont pour but leur pro­mo­tion de statut et non le profit, que dans les échan­ges de biens rares ou de pres­tige qui étaient sou­vent assurés par les « peu­ples mar­chands ». Mais en Lydie, c'est déjà d'un autre pro­ces­sus dont il s'agit. « Avec les Lydiens, le mou­ve­ment de la valeur qui jusque là ne concer­nait, chez les peu­ples commerçants (araméens, phéniciens, phi­lis­tins et grecs) que la sphère de la cir­cu­la­tion, va pénétrer le procès de pro­duc­tion. C'est le moment où elle acquiert vrai­ment une sub­stance et où elle donne forme à l'acti­vité humaine, la forme d'une valo­ri­sa­tion » (Camatte J., Invariance iv, no 6, 1988, p. 13).

5 – À la suite de Polanyi, il faut dis­tin­guer deux niveaux de l'échange ; celui qui est interne à la com­mu­nauté (le trade ou marché de vil­lage) et celui qui lui est externe (le market). Ce der­nier ne se développe vrai­ment qu'avec l'action de l'État et/ou l'appa­ri­tion pro­gres­sive d'une classe de mar­chands qui va faire le lien entre les deux types de marché alors que le fait que pay­sans et arti­sans ven­dent sur le trade ne les trans­forme pas en mar­chands. C'est alors qu'on pourra parler d'un marché au sens moderne du terme ou même d'une écono­mie de marché, à condi­tion tou­te­fois de ne pas en faire quel­que chose de séparé de l'action de l'État ou de celle du capi­tal.

6 – Le marxisme a été gêné par tout cela car il est à la recher­che d'une coïnci­dence entre avènement du Mode de Production Capitaliste (mpc) et cons­ti­tu­tion d'une classe homogène qui for­me­rait sa base sociale. Or il ne peut la voir ni dans ces petits pro­duc­teurs ou mar­chands, ni dans la grande bour­geoi­sie commerçante ou financière liée au com­merce au long cours… ni dans l'État ! On retrou­vera ce problème à la note 22.

7 – Marx s'auto-cri­ti­quera plus tard dans ses Notes mar­gi­na­les sur Wagner.

8 – Il n'y aura guère que les néo-ricar­diens comme Sraffa et plus récem­ment P. Fabra, L'anti­ca­pi­ta­lisme, éd. Champs Flammarion, pour contes­ter ce point de vue et faire remar­quer qu'en stricte logi­que de la loi de la valeur-tra­vail, toute pro­duc­tion de richesse supplémen­taire entraîne un pro­ces­sus de dévalo­ri­sa­tion.

9 – Cf. Guigou (Jacques) et Wajnsztejn (Jacques), L'évanes­cence de la valeur, L'Harmattan, 2004.

10 – Nous lais­sons de côté ici le fait de savoir s'il s'agit du tra­vail concret pro­duc­tif, du tra­vail en général ou du « tra­vail abs­trait ».

11 – Dit autre­ment, la valeur n'existe pas parce qu'il n'y a pas encore de « tra­vail néces­saire » et qu'elle ne se cons­ti­tue que dans l'échange et non dans la pro­duc­tion ; mais elle existe quand même parce qu'il y a déjà des pro­por­tions de temps. Dit encore autre­ment, la valeur est déjà présupposée, mais pas encore posée (c'est la posi­tion de Ruy Fausto dans Le Capital et la logi­que de Hegel, L'Harmattan, 1997).

12 – Marx, Le Capital, livre iii, Les Éditions Sociales, p. 737 sqq.
À partir d'autres présupposés, met­tant au pre­mier plan l'ana­lyse des catégories et des formes chez Marx, Moïshe Postone, dans Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale (Mille et une nuits, 2009, tra­duc­tion d'O. Galtier et L. Mercier), exprime une posi­tion qui nous paraît assez proche avec sa concep­tion de la valeur comme média­tion sociale, mais il le fait en assi­mi­lant valeur et capi­tal dans sa cita­tion de Marx (p.118) puis­que pour lui la valeur ne peut exis­ter que sous le capi­ta­lisme déjà cons­titué en tant qu'objec­ti­va­tion du tra­vail abs­trait, forme abso­lu­ment spécifi­que à ce même capi­ta­lisme. Le tra­vail abs­trait devient son propre fon­de­ment social et n'est plus alors direc­te­ment lié à la pro­duc­tion de la richesse. En créant sa propre sphère sociale il acquiert une exis­tence quasi objec­tive faite de nécessité, de dis­ci­pline, de fonc­tion et de lien social. C'est sans doute ce que nous n'avons pas perçu dans les luttes anti-tra­vail des années soixante/soixante-dix. Nous nous sommes contentés de cri­ti­quer toute affir­ma­tion du tra­vail concret au nom de sa néces­saire abo­li­tion en tant que tra­vail abs­trait. Ce fai­sant, nous négli­gions le caractère de média­tion sociale que conti­nuait à avoir le tra­vail concret pour n'y voir que domi­na­tion abs­traite. Cela pou­vait encore tenir au niveau pra­ti­que tant que l'inten­sité des luttes per­met­tait d'envi­sa­ger cette pos­si­bi­lité, mais leur défaite allait ruiner cette pers­pec­tive.

13 – L'ordi­na­teur avec lequel nous écri­vons ce texte n'est pas du capi­tal, mais un pro­duit de celui-ci alors que l'ordi­na­teur de l'entre­prise est du capi­tal, d'abord parce qu'il est média­tion de la pro­duc­tion et du profit ; ensuite parce qu'il n'est pas neutre. Le capi­tal en tant que tota­lité sociale par­ti­cipe d'un ima­gi­naire capi­ta­liste qui sélec­tionne les inno­va­tions en fonc­tion de ses besoins.

14 – Castoriadis (Cornelius), Les car­re­fours du laby­rin­the, Le Seuil, 1978, p. 267. Plus exac­te­ment, une métaphy­si­que de la forme valeur. C'est ce que Castoriadis cher­che à éviter en refu­sant la dis­tinc­tion entre valeur d'échange et valeur ce qui sup­prime par là même toute dis­cus­sion sur cette « forme valeur » (ibid, p. 269). Cela le conduit aussi à dénier au tra­vail abs­trait son statut de forme et à l'assi­mi­ler au « tra­vail en général ». Pour une com­pa­rai­son cri­ti­que des appro­ches de Postone et Castoriadis, on se repor­tera au texte de B. Paso­brola, « Fin du tra­vail : ver­sion Postone ou Castoriadis ? » dis­po­ni­ble à : www.lare­vue­des­res­sour­ces.org...

15 – En témoigne l'impor­tance prise par les cadeaux en argent au cours des anni­ver­sai­res et des fêtes. Déjà, dans la bour­geoi­sie les grands-parents don­naient un louis d'or à leurs petits enfants mais ce qui est nou­veau, c'est la rapi­dité avec laquelle cela se répand dans toutes les cou­ches de la popu­la­tion. Aujourd'hui, par exem­ple, l'argent de poche des enfants et ado­les­cents apparaît comme l'incar­na­tion d'une liberté de choix. L'argent se pose en pou­voir libératoire uni­ver­sel.

16 – C'était déjà le cas des écono­mis­tes clas­si­ques qui ne voyaient dans l'État que puis­sance impro­duc­tive.

17 – Surtout les trois volu­mes de Civilisation matérielle, écono­mie et capi­ta­lisme, xve et xviiie siècle. A. Colin, 1979). Pour tout dire, nous avons tenté une synthèse entre l'ana­lyse de longue durée de Braudel et une caractérisa­tion par niveaux hiérar­chisés que Loren Goldner a développée sans référence à Braudel (« Du capi­tal fictif », 2003, consul­ta­ble sur le site : home.earth­link.net/ lrgold­ner/ et repris dans le recueil de texte de Goldner Nous vivrons la révolu­tion, éd. Sans patrie ni frontière, 2008, p. 122-129).

18 – Cf. notre Crise financière et capi­tal fictif, L'Harmattan, 2009. Le terme de capi­ta­lisme lui-même est récent (Louis Blanc l'emploie en 1850, Proudhon à peu près au même moment) puis­que Marx ne l'uti­lise qu'après 1867 alors qu'il uti­lise déjà les mots capi­ta­liste et classe capi­ta­liste. Il sera ensuite vul­ga­risé dans son oppo­si­tion au mot socia­lisme. Braudel nous semble en faire une uti­li­sa­tion abu­sive en par­lant de « capi­ta­lisme anti­que » pour débou­cher sur une concep­tion a-his­to­ri­que ce qui est le comble pour un his­to­rien : « Impéria­lisme, colo­nia­lisme, sont aussi vieux que le monde est monde et toute domi­na­tion accentuée secrète le capi­ta­lisme » (Civilisation matérielle, écono­mie et capi­ta­lisme, A. Colin, 1979, vol. iii, p. 251).

19 – « Là com­mence une zone d'ombre, de contre-jour, d'acti­vités d'initiés que je crois à la racine de ce que l'on peut com­pren­dre sous le mot de capi­ta­lisme, celui-ci étant une accu­mu­la­tion de puis­sance (qui fonde l'échange sur un rap­port de force autant et plus que sur la récipro­cité des besoins), un para­si­tisme social, inévita­ble ou non, comme tant d'autres ». Braudel (Fernand), Civilisation matérielle, écono­mie et capi­ta­lisme, A. Colin, 1979, vol. ii, Les jeux de l'échange, p. 8.

20 – Y com­pris lorsqu'il nomme « méta-capi­ta­lisme » le moment (théorique) où toutes les formes his­to­ri­ques du capi­ta­lisme se trou­vent englobées dans la dyna­mi­que de « la longue durée ». Il n'y a pas un au-delà capi­ta­liste du capi­ta­lisme. La tota­li­sa­tion contem­po­raine du capi­tal n'est pas un dépas­se­ment. Le capi­tal comme valeur en procès garde sa spécifi­cité, mais celle-ci n'opère plus sur la dia­lec­ti­que des clas­ses socia­les ; elle capi­ta­lise toutes les acti­vités humai­nes dans une société par­ti­cu­la­risée, non dans le com­mu­nisme.

21 – Par exem­ple dans le pas­sage du marché de gros vil­lage au marché urbain (où il y a domi­na­tion du market sur le trade), dans le pas­sage d'une petite bour­geoi­sie d'arti­sans, commerçants et pay­sans enri­chis aux dynas­ties bour­geoi­ses, par le dévelop­pe­ment des premières « écono­mies-monde » (Wallerstein) et le désen­cla­ve­ment de l'écono­mie (Polanyi).

22 – Braudel F., op.cit, vol. i, p. 200.

23 – L'ori­gine de cette ques­tion est abordée à la note 6.
L'exem­ple le plus typi­que (et le plus gênant pour Engels et Marx) est celui de l'Angleterre où mar­chands et finan­ciers, anciens agri­culteurs enri­chis et passés à l'indus­trie, vont être absorbés dans l'ancien ordre aris­to­cra­ti­que de domi­na­tion. De même, le mou­ve­ment des enclo­su­res a sou­vent été présenté par les marxis­tes comme le début d'une concen­tra­tion du capi­tal ; or il n'a pas été réalisé par les grands propriétaires (ils n'en avaient pas l'utilité) mais par les petits et moyens avec l'aide de l'État (cf. Wallerstein). Ce qui est essen­tiel c'est la rup­ture pro­duite avec l'ancien rap­port social : la propriété privée est « libération » de la chose au profit de l'indi­vidu dans la mesure où cela l'affran­chit des droits d'usage col­lec­tif jusque là en vigueur. Accessoirement cela repose la ques­tion des clas­ses : de la for­ma­tion d'une classe d'abord et de sa cons­cience, du rôle des clas­ses moyen­nes ensuite (sur ce point on peut se repor­ter à la première partie de J. Wajnsztejn, Après la révolu­tion du capi­tal, L'Harmattan, 2007, et enfin de ce qu'est une classe domi­nante (pour les his­to­riens marxis­tes, le mpc date du xvie siècle, mais l'État reste féodal jusqu'au xviiie siècle !).

24 – On retrouve quatre points com­muns entre ces deux moments du pro­ces­sus : 1) l'orga­ni­sa­tion en réseau (la Hanse, les villes ita­lien­nes, Bruges et Amsterdam) ; 2) la cir­cu­la­tion de l'infor­ma­tion à partir de nœuds stratégiques que cons­ti­tuent ces villes-État ; 3) les débuts du pro­ces­sus de fic­ti­vi­sa­tion (cf. les crises du crédit dans la seconde partie du xviiie siècle. Elles sont moder­nes en ce qu'elles ne s'enra­ci­nent pas dans les ryth­mes de crois­sance ou de crise des pro­duc­tions agri­co­les ou indus­triel­les, à l'inverse de ce qui se pas­sait dans les crises dites « d'ancien régime ») ; des nœuds stratégiques assu­rent le cap­tage de la richesse. Peu importe qui pro­duit et qui vend. Il suffit de récupérer cela en bout de cir­cuit. Les villes-État impor­tent des pro­duits agri­co­les de faible valeur ajoutée et ne pro­dui­sent plus que des pro­duits de haute valeur ajoutée. Pour Florence par exem­ple, l'huile et le vin en Toscane contre le blé sici­lien. Cette situa­tion est encore aujourd'hui celle des gran­des puis­san­ces et sur­tout des États-Unis.

25 – Influence sur­tout visi­ble chez J. Guigou.

26 – Ce que Bordiga a effec­ti­ve­ment pointé dès les années 50, dans son texte « Propriété et capi­tal », mais Marx avait déjà signalé que la crois­sance capi­ta­liste condui­rait à un déclin pro­gres­sif de la ques­tion de la propriété dans le pro­gramme prolétarien et pour appuyer ses dires, il citait l'exem­ple des premières sociétés par actions appa­rues à son époque.

27 – Cette pers­pec­tive se trouve encore radi­ca­lisée dans une appro­che récente qui, elle, n'est pas en rap­port avec le fil his­to­ri­que du pro­gramme prolétarien. M. Postone (op. cit.) et à sa suite le groupe alle­mand Krisis en vien­nent à décrire un pro­ces­sus de domi­na­tion sociale dans lequel les clas­ses ne jouent qu'un rôle périphérique puisqu'il n'y aurait pas de sujet his­to­ri­que de cette domi­na­tion mais seu­le­ment des rap­ports objec­tivés qui tra­ver­sent des clas­ses. Postone réduit en effet, à tort, l'oppo­si­tion entre les clas­ses à une ques­tion de propriété et la dia­lec­ti­que des luttes de clas­ses est rem­placée par une dia­lec­ti­que des formes aliénées. Dans cette mesure, le terme de « classe domi­nante » n'a pas de sens. Postone abou­tit ainsi à un nou­veau déter­mi­nisme, celui des formes aliénées, qui s'ins­crit dans une tra­jec­toire his­to­ri­que aussi sûrement que le « sens de l'his­toire » des marxis­tes ortho­doxes.

28 – La notion « d'échap­pe­ment du capi­tal » a été élaborée dans les années 1970 par Invariance pour désigner les pro­ces­sus par les­quels la valo­ri­sa­tion du capi­tal n'est plus seu­le­ment déterminée par l'exploi­ta­tion de la force de tra­vail pen­dant le temps de tra­vail. Il y a fran­chis­se­ment des ancien­nes limi­tes du rap­port capi­tal/tra­vail ; la « création de valeur » se réalise dans tous les rap­ports sociaux. Le capi­tal n'est plus stric­te­ment assigné à la nécessité pour lui d'exploi­ter du tra­vail humain pro­duc­tif. Temps cri­ti­ques a défini cela comme la ten­dance à « la valeur sans le tra­vail » ; cf. Guigou J. et Wajnsztejn J. (dir.), La valeur sans le tra­vail, L'Harmattan, 1999.

29 – Un exem­ple récent d'un tel conflit nous est donné par le débat sur le main­tien ou non de l'état d'urgence en faveur de la banque cen­trale américaine (la fed) qui permet d'échap­per au contrôle du pou­voir poli­ti­que. C. Dodd au Sénat est pour sa res­tric­tion et B. Frank au Congrès vou­drait son exten­sion… alors que tous deux sont représen­tants du parti Démocrate !

30 – Ce n'est pas un hasard si les recher­ches les plus impor­tan­tes qui sont financées aujourd'hui concer­nent les domai­nes de la médecine, de l'envi­ron­ne­ment, de la com­mu­ni­ca­tion ou des bio-ingénie­ries. Le corps humain, désossé de sa capa­cité de force de tra­vail rendue en grande partie ines­sen­tielle, revient au pre­mier plan comme enjeu (bio-poli­ti­que disent cer­tains). Des contre-feux s'allu­ment qui vou­draient retrou­ver ce qui serait un rap­port pri­mor­dial avec la nature. Ils s'allu­ment aussi bien dans le cou­rant de la deep eco­logy que dans des revues ou livres issus de la gauche com­mu­niste C'est une préoccu­pa­tion cons­tante d'Invariance depuis la série iv, de la revue Discontinuité et aussi de Cl. Bitot dans son livre, Quel autre monde pos­si­ble  ?, Colibri, 2008. Le « retrou­ver » indi­que ce qui dans le projet ori­gi­nel contient aussi son échec car il ne s'agit pas de retour­ner au passé mais d'envi­sa­ger l'avenir compte tenu d'un advenu qui n'est pas errance de l'espèce, mais par­cours de son his­toire.

31 – Pasolini, dans ses Écrits cor­sai­res, éd. Champs Flammarion, a bien décrit ce pro­ces­sus au niveau des com­por­te­ments des indi­vi­dus ou des grou­pes de base. Le pro­ces­sus a été moins analysé au niveau social et poli­ti­que. Par exem­ple, Boltanski et Chiapello par­lent d'un Nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, mais c'est parce qu'ils res­tent obnu­bilés par le modèle rigo­riste prévalant pen­dant la domi­na­tion du capi­tal indus­triel, celui décrit par Marx, Weber et Sombart. Mais chez les néo-clas­si­ques, dès la fin du xixe siècle, la théorie de la « valeur-utilité » n'a rien à voir avec la morale ; la valeur se fait fri­vole, découvre le désir derrière le besoin ; (Cf. goux J.-J., Frivolité de la valeur. Essai sur l'ima­gi­naire du capi­ta­lisme, Blusson, 2002).

32 – Si cer­tains s'entêtent encore à parler de classe bour­geoise en tant que classe domi­nante, il n'y a plus guère de monde pour penser que nous sommes encore dans une « société bour­geoise » qui pou­vait être définie comme une société dans laquelle la poli­ti­que recréait l'unité détruite par les révolu­tions dirigées contre l'Ancien Régime. Une unité tra­versée par les conflits et par­ti­culièrement par des conflits de classe.

33 – Elle n'est donc pas à la merci de ce système tech­ni­que puis­que jus­te­ment elle se l'est incor­porée sup­pri­mant ainsi tout écart avec ce qui la présup­pose.

34 – Interview, Le Nouvel Observateur, 1982.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que le propos est daté. Nous savons aujourd'hui quel type de mou­ve­ments cultu­rels et reli­gieux sont pro­duits par la révolu­tion du capi­tal : les fon­da­men­ta­lis­mes reli­gieux, les par­ti­cu­la­ris­mes iden­ti­tai­res, les cla­nis­mes, les com­mu­nau­ta­ris­mes vir­tuels et nous savons aussi ce qu'elle a fait de la classe ouvrière (une friche).

35 – Introduction à La société bureau­cra­ti­que, UGE, coll. « 10/18 », 1973.

36 – Cette idée d'une machine capi­ta­liste dans laquelle les indi­vi­dus ne sont que des sup­ports de rap­ports est développée par le groupe Krisis et par des marxis­tes indépen­dants comme Ruy Fausto (Marx, Logique et poli­ti­que, Publisud, 1986) et Tran Hai Hoc (Relire le Capital, Page Deux, 2003). Elle l'a été aussi par les rhétori­ciens des « procès sans sujets ni fins » (Althusser, Foucault, Deleuze et Guattari) et les théories de la « décons­truc­tion » (Derrida).

37 – Le Monde morcelé, Les car­re­fours du laby­rin­the III, Le Seuil, 1990.

38 – C'est la force élec­to­rale et la fai­blesse théorique des asso­cia­tions ou partis écolo­gis­tes que de se présenter comme extérieurs aux contra­dic­tions du capi­ta­lisme.

39 – Wajnsztejn J., Après la révolu­tion du capi­tal, L'Harmattan, 2007, p. 47 sq.)

40 – J. W., op.cit, p. 112-122.

41 – Le rap­port à la tech­ni­que comme le rap­port à la nature extérieure sont donc his­to­ri­ques mais ils res­tent un rap­port et non un extérieur qui serait subi sous la domi­na­tion. De plus, ce rap­port à la tech­ni­que a été informé par la pas­sion de l'acti­vité et de la décou­verte propre aux humains (cf. Sfar Ch. et Wajnsztejn J. « À propos de l'aliénation ini­tiale », in Guigou J. et wajnsz­tejn J. (dir.), La valeur sans le tra­vail, L'Harmattan, 1999, p. 11-15 et 33-36).

42 – Cf. Grundrisse, Marx, Œuvres II, La Pléiade, 1968, p. 304-316.

43 – Pour un com­men­taire cri­ti­que de cette dernière posi­tion qui sera sur­tout développée par les neo-opéraïstes réunis autour de Negri, Virno et Lazzaratto, on peut se repor­ter à l'arti­cle de Riccardo d'Este, « Quelque chose », Temps cri­ti­ques, no 8 (automne 94-hiver 95), p. 23 à 32 et à l'arti­cle de J. Wajnsz­tejn, « Le devenu de l'auto­no­mie », dans l'antho­lo­gie de la revue Temps cri­ti­ques, vol. 1 : « L'indi­vidu et la com­mu­nauté humaine ». L'Harmattan, p. 71-78.

44 – Pour plus de dévelop­pe­ments sur ce point, on peut se repor­ter à l'arti­cle de J. W. sur la crise dans ce même numéro.

45 – Cette notion se dis­tin­gue à la fois de celle de « repro­duc­tion simple » (c'est celle qui se situe à niveau de pro­duc­ti­vité cons­tante et qui met en avant la dis­tinc­tion alors essen­tielle entre tra­vail pro­duc­tif et tra­vail impro­duc­tif. Elle est analysée au niveau des capi­taux indi­vi­duels) et de « repro­duc­tion élargie » (valeur qui s'auto-valo­rise à tra­vers une accu­mu­la­tion du capi­tal cons­tant tou­jours plus impor­tante par rap­port au capi­tal varia­ble et donc une pro­duc­ti­vité du tra­vail accrue. Elle est analysée au niveau du capi­tal global). Ces deux notions sont définies par Marx, la première dans les livres I et II du Capital, la seconde dans le livre III. Une des mani­fes­ta­tions de cette « repro­duc­tion rétrécie » se mani­feste jus­te­ment par ce pro­ces­sus de désac­cu­mu­la­tion rela­tive dans la pro­duc­tion et les limi­tes ren­contrées dans l'accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité du tra­vail (ins­tru­ment de mesure devenu hau­te­ment dis­cu­ta­ble depuis la révolu­tion du capi­tal).
Guy Fargette dans sa revue Le Crépus­cule du xxème siècle a été le pre­mier à uti­li­ser le mot mais dans un sens sen­si­ble­ment différent. Pour lui, l'État et les forces syn­di­ca­les encore bien présentes dans la fonc­tion publi­que ne seraient plus que force d'iner­tie sur le modèle du mpa. Elles seraient coupées de la sphère de l'écono­mie et limi­te­raient par­ti­culièrement la dyna­mi­que et la stratégie de puis­sance des gran­des entre­pri­ses.
On pourra aussi se repor­ter à l'arti­cle de Riccardo d'Este dans le n°8 de la revue Temps cri­ti­ques (1995) repris dans le volume 1 de l'antho­lo­gie des textes de la revue, inti­tulé : L'indi­vidu et la com­mu­nauté humaine, éd. L'Harmattan (1998), p. 377-387. Il y décrit une oppo­si­tion entre pro­duc­tion et repro­duc­tion. Dans la phase « pro­gres­siste » du capi­tal, la pro­duc­tion domine la repro­duc­tion car elle contient une sorte de dimen­sion supérieure ou supplémen­taire por­teuse d'un nou­veau dévelop­pe­ment (par exem­ple le pas­sage du cabrio­let à l'auto­mo­bile). Mais dans le « neo-capi­ta­lisme », la repro­duc­tion domi­ne­rait la pro­duc­tion en ce que cette dernière ne serait plus qu'itérative (la Punto ne fait que rem­pla­cer la Uno). Les inno­va­tions ne seraient plus guidées que par des condi­tions de repro­duc­tion. C'est proche de ce que nous disons main­te­nant, mais Riccardo d'Este le conçoit encore dans le cadre d'une « repro­duc­tion élargie ».

46 – De toute façon ce « cours tri­bu­taire » ne vien­drait concur­ren­cer que la notion de « repro­duc­tion élargie » et non pas la notion de repro­duc­tion au sens que nous lui don­nons quand nous par­lons de « repro­duc­tion du rap­port social » par exem­ple quand nous disons qu'aujourd'hui, les contra­dic­tions du capi­tal sont portées au niveau de sa repro­duc­tion glo­bale et non plus au niveau de la pro­duc­tion. C'est à ce niveau que se joue « la crise ». Une autre cri­ti­que qui serait faîte à la notion de repro­duc­tion c'est qu'elle inclu­rait l'idée de sub­stance. C'est très dis­cu­ta­ble car la repro­duc­tion peut très bien s'effec­tuer par des ajus­te­ments de mul­ti­ples pro­ces­sus et réseaux pour qu'ils conver­gent de façon à faire encore société (même si c'est sous la forme de la société capi­ta­lisée) et non pas système. Là encore la dis­cus­sion est ouverte.

47 – Sur ce sujet, voir les intéres­sants dévelop­pe­ments de la dernière livrai­son de la revue Théorie com­mu­niste (été 2009), inti­tulé : « Le moment actuel ». Même si nous n'allons pas jusqu'à en faire une théorie, ce que nous disons semble assez proche de ce que ces auteurs enten­dent par « l'écart ».

48 – On a un exem­ple de cette perte d'influence au niveau interne dans les démêlés du délégué cgt de Continental avec la direc­tion de la cgt en 2009.

49 – Ne nous mépre­nons pas. Il ne faut pas confon­dre cons­cience et réalité. Beaucoup de gens « croient » encore au tra­vail comme acti­vité humaine privilégiée, alors que le rap­port social capi­tal-sala­riat, dans sa recom­po­si­tion ne « croit » plus en eux. La réalité impose l'indifférence au contenu du tra­vail, l'indifférence au tra­vailleur. Chacun se sait remplaçable, peu sont à même de définir leur tra­vail et son utilité supposée ; seule demeure la fonc­tion, le sens de la hiérar­chie, le pou­voir éven­tuel qui en découle. Ainsi, même les cadres supérieurs sont embauchés pour leur supposée compétence dans leur spécialité, mais aujourd'hui, ils tra­vaillent bien sou­vent dans un tout autre sec­teur. Comme dans un grand club de foot­ball moderne, l'essen­tiel pour l'entre­prise est de concen­trer de la matière première humaine, ce capi­tal le plus précieux comme disait cyni­que­ment Staline et comme le clai­ron­nent main­te­nant les spécia­lis­tes des rela­tions humai­nes. Il s'agit tou­jours, comme dans l'ost, de « faire rendre » un maxi­mum à la force de tra­vail, mais cette exi­gence touche main­te­nant tous les salariés et non plus sim­ple­ment les os car cette exi­gence n'est plus rap­portée prin­ci­pa­le­ment à la pro­duc­tion matérielle.

50 – Cf. l'arti­cle de R. Kurz du Groupe Krisis, inti­tulé : « L'hon­neur perdu du tra­vail », dans le no 25 de la revue cana­dienne Conjonctures (1997). Il n'existe pas, à notre connais­sance d'autre tra­duc­tion en français de ce texte.

51 – Cf. Trotsky, Terrorisme et com­mu­nisme.

52 – Cf. Virginie Linhart, Lénine, les pay­sans, Taylor, Seuil, 1976.

53 – L'ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail ne marque pas la fin du tra­vail mais sa crise et une crise du sala­riat qui en est sa base actuelle. De plus en plus de gens doi­vent être repro­duits en dehors du tra­vail ou autour (les jeunes, les vieux, les nou­veaux migrants, les chômeurs) sans qu'ils puis­sent vérita­ble­ment cons­ti­tuer une future armée indus­trielle de réserve. Un nombre élevé d'entre eux sont des surnuméraires en l'état actuel des rap­ports sociaux.

54 – Ce que nous disons sur la perte de valeur intrinsèque du tra­vail ne concerne pas que les salariés peu qua­lifiés. Dans les autres sec­teurs la seule différence, sauf pour une infime mino­rité qui sont de toute façon des diri­geants de la domi­na­tion, réside dans des marges de manœuvre qui per­met­tent, par la volonté là aussi, de rem­plir le vide de la fonc­tion. Il s'agit alors de « faire comme si » notre tra­vail avait encore de l'impor­tance et lui trou­ver une valeur « extrinsèque » pour pou­voir « tenir ». Dans les ser­vi­ces publics cela conduit les salariés à faire le grand écart entre :
 - d'un côté, leurs condi­tions de tra­vail réelles, sou­vent mau­vai­ses qui démon­trent une dévalo­ri­sa­tion voire une déqua­li­fi­ca­tion de ce tra­vail, cons­ti­tu­ti­ves de ce que nous avons appelé la perte de valeur intrinsèque (par exem­ple, dans « L'État-nation n'est plus éduca­teur, l'État-réseau par­ti­cu­la­rise l'école. Un trai­te­ment au cas par cas. » cf.  :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....
 - et de l'autre côté une mythi­fi­ca­tion de la mis­sion de ser­vice public (valeur extrinsèque) afférente à leur pro­fes­sion et statut d'ori­gine.
Cette mythi­fi­ca­tion conduit sou­vent ces salariés à défendre leur ins­ti­tu­tion et leur mis­sion et donc à ne pas se conce­voir comme sim­ples salariés. Par exem­ple, dans l'Éduca­tion Nationale, les ensei­gnants se met­tent à défendre « l'École de la Républi­que » (telle qu'elle est) parce qu'elle représen­te­rait cette valeur extrinsèque. Plus générale­ment, dans cette ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, le moin­dre grip­page qui ferait se téles­co­per le volon­ta­risme du salarié pour donner sens second à ce qui a perdu sens pre­mier, peut conduire à cette « souf­france au tra­vail » dont on parle tant aujourd'hui.

55 – En forçant un peu le trait, on peut dire qu'aujourd'hui ce n'est pas au tra­vail qu'on demande de créer de la richesse, mais à la richesse qu'on demande de créer du tra­vail (dévelop­pe­ment de la pra­ti­que des chèques-ser­vi­ces, des « emplois aidés », appel idéolo­gi­que à « l'entre­prise citoyenne »).

56 – Même si le mot est mis à toutes les sauces, c'est le sens de la notion de « bio-poli­ti­que ».

57 – Bien qu'il reprenne à son compte la plu­part des catégories que nous uti­li­sons dans ce texte, nous nous trou­vons en désac­cord avec Yves Dupeux, col­la­bo­ra­teur occa­sion­nel de Temps cri­ti­ques, qui reprend cette notion dans son arti­cle, « L'époque du natio­nal-capi­ta­lisme », Lignes, no 30, octo­bre 2009.
Il nous semble que Dupeux confond inter­ven­tion interne de l'État et inter­ven­tion externe, ce qui apparaît dans son pas­sage sur la concur­rence fis­cale. Il ne perçoit pas que la sym­biose État-capi­tal ne se réalise plus dans le niveau 2 mais dans un niveau 1 qui n'envi­sage l'allo­ca­tion opti­mum des res­sour­ces qu'au niveau mon­dial au sein d'une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail (dit). Elle est censée pro­fi­ter à tous les pays quitte à ce que, dans chaque pays, la popu­la­tion doive s'adap­ter à cette nou­velle donne.
Pourtant il relève bien que le capi­ta­lisme est d'emblée mon­dial, mais il n'en tire pas toutes les conséquen­ces quand il avance que l'État natio­nal peut encore en appe­ler à une com­mu­nauté natio­nale des tra­vailleurs comme si son action prin­ci­pale se situait encore au niveau 2 comme dans les années 30-40, comme si les tra­vailleurs étaient encore tous des « natio­naux », comme si les entre­pri­ses en France étaient encore françaises, comme si les consom­ma­teurs consom­maient tou­jours français !

58 – Nombreux sont ceux, qui conti­nuent à penser l'État comme à l'époque de Bakounine pre­nant le contrôle de la mairie de Lyon pen­dant deux heures !

59 – Nous repre­nons ce terme par faci­lité car il com­mence à être connu dans le milieu radi­cal. Il regrou­pe­rait tous les com­mu­nis­tes de gauche convain­cus qu'il est pos­si­ble de passer au com­mu­nisme aujourd'hui sans phase de tran­si­tion. Les grou­pes infor­mels autour de la revue Meeting en sont la plus claire expres­sion. Si pour les anar­chis­tes, l'État est total car il sym­bo­lise la domi­na­tion, pour les com­mu­nis­tes radi­caux, l'État n'est rien car il n'est qu'une super­struc­ture du capi­tal. La com­mu­ni­sa­tion suffit donc à l'élimi­ner.

60 – Alors que l'usine était le centre d'un mou­ve­ment cen­tri­fuge vers lequel tout conver­geait, l'entre­prise est le point de départ et de dif­frac­tion d'un mou­ve­ment cen­tripète qui parachève ce que Polanyi avait nommé « le désen­cas­tre­ment de l'écono­mie ». Nous sommes bien, alors, dans ce que nous avons appelé la « société capi­ta­lisée ».

61 – Ce n'est pas pour rien que l'ait dis­paraît comme force au len­de­main de la défaite de la Commune.

62 – Elle inclut la pos­si­bi­lité d'une uti­li­sa­tion cri­ti­que de ces nou­vel­les tech­no­lo­gies avec les pra­ti­ques de logi­ciels libres, de jour­naux élec­tro­ni­ques, les mobi­li­sa­tions mili­tan­tes sur le net, mais la marge est étroite.

63 – Cet effri­te­ment de l'ins­ti­tu­tion s'insère dans un affai­blis­se­ment général de toutes les ancien­nes média­tions. C'est le cas de la média­tion syn­di­cale dans les pays (Espagne, France, Italie) où la tra­di­tion syn­di­cale com­pre­nait des dimen­sions révolu­tion­nai­res et/ou poli­ti­ques.

64 – Cf. l'inci­dent entre Sarkozy, alors minis­tre de l'intérieur, et les magis­trats de Bobigny à propos de leur prétendue len­teur quant au trai­te­ment des dos­siers de la petite délin­quance. Cf. aussi les pro­jets de « grande réforme de la Justice » et de réforme de l'Inspection du tra­vail.

65 – Après le récent conflit (automne 2009) qui a bloqué une journée la gare Saint-Lazare, le président de la Républi­que a traité le syn­di­cat sud-rail « d'irres­pon­sa­ble ».

66 – Cf. les grèves récur­ren­tes dans l'Éduca­tion depuis 1986. Cf. « À propos des luttes actuel­les dans l'éduca­tion natio­nale », Intervention, n°8, mars 2009. Disponible sur le site de Temps cri­ti­ques : temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle205

67 – Il y a même un « média­teur » pour les lec­teurs du jour­nal Le Monde tel­le­ment ce jour­nal a perdu son statut d'ins­ti­tu­tion de la presse ! Et dans les rares ins­ti­tu­tions dont les média­tions sont encore opérantes comme dans l'Éduca­tion Nationale, on invente des « remédia­tions ». Les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres ont lar­ge­ment par­ti­cipé de ce pro­ces­sus mys­ti­fi­ca­teur. Au lieu de ques­tion­ner la forme même des appren­tis­sa­ges, ils ont voulu « remédier » aux dif­fi­cultés de l'appren­tis­sage en « appre­nant à appren­dre ». L'intégra­tion des iufm dans les uni­ver­sités (2008) donne un coup de frein à la ten­dance à l'auto­no­mi­sa­tion des appren­tis­sa­ges séparée des conte­nus de connais­sance ; elle ne la stoppe pas pour autant puis­que les uni­ver­sités sont elles aussi assignées à pro­fes­sion­na­li­ser tou­jours davan­tage leurs « offres de for­ma­tion ».

68 – En France aussi cer­tai­nes frac­tions poli­ti­ques deman­dent une natio­na­li­sa­tion des entre­pri­ses mises en liqui­da­tion « et qui sont encore ren­ta­bles ».

69 – Certains peu­vent penser que le débat actuel sur l'iden­tité française est une ins­tru­men­ta­li­sa­tion élec­to­ra­liste ou alors une fausse ques­tion ou bien encore l'expres­sion d'un racisme camouflé. Même s'il peut aussi y avoir un peu de tout cela, il nous semble que l'essen­tiel se joue ailleurs, jus­te­ment dans le dif­fi­cile pas­sage de l'État-nation à l'État-réseau. Et ce pas­sage est rendu par­ti­culièrement dif­fi­cile en France par l'ori­gine révolu­tion­naire de sa concep­tion de l'État-nation.

70 – C'est ce qui expli­que le déclin de formes de concen­tra­tions telles les par­ti­ci­pa­tions croisées ou la stratégie conglomérale quand elles ser­vaient de para­vent à un ver­rouillage entre, « grou­pes amis », du capi­tal de l'entre­prise comme dans une cer­taine tra­di­tion indus­trielle française. Il s'agit, main­te­nant, de limi­ter tout ce qui est de l'ordre des flux inter­nes à l'entre­prise, forcément opa­ques. Le chemin semble un peu déblayé en France, depuis que le groupe axa-uap a choisi la stratégie anglo-saxonne pour la reprise de Vivendi. D'ailleurs la concen­tra­tion par par­ti­ci­pa­tion croisées avec une entre­prise étrangère comme Nissan pour Renault et main­te­nant Mitsubishi pour Peugeot n'a que peu de rap­port avec le vérita­ble mec­cano que cons­ti­tuaient les ancien­nes formes.

71 – Précisons les notions dans le sens où nous les enten­dions c'est-à-dire dans une pers­pec­tive d'anti­ci­pa­tion du deve­nir capi­ta­liste qui est la nôtre mais aussi celle de Marx dans Le cha­pi­tre inédit du capi­tal. Dans la Domination Formelle : « Le procès de tra­vail devient le moyen du procès de valo­ri­sa­tion du capi­tal, du procès d'auto­va­lo­ri­sa­tion du capi­tal, de la fabri­ca­tion de la plus-value. Le procès de tra­vail est soumis (sub­su­miert) au capi­tal (il est son propre procès), et le capi­ta­liste entre comme diri­geant en chef dans le procès. Il est aussi immédia­te­ment, le procès d'exploi­ta­tion du tra­vail d'autrui. Voilà ce que j'appelle la sou­mis­sion for­melle du tra­vail au capi­tal » (Marx, Un cha­pi­tre inédit du capi­tal, éd. uge, coll. « 10/18 », p. 191).
Voilà main­te­nant com­ment Marx définit la Domination Réelle tout en la rat­ta­chant à la Domination Formelle : « La caractéris­ti­que générale de la sou­mis­sion for­melle y sub­siste, à savoir la subor­di­na­tion directe du procès de tra­vail au capi­tal, quelle que soit la tech­ni­que qui s'y exerce. Mais sur cette base va s'élever un mode de pro­duc­tion capi­ta­liste tech­no­lo­gi­que et spécifi­que qui modi­fiera la nature réelle du procès de tra­vail et ses condi­tions réelles. Ce n'est qu'à partir du moment où ce mode de pro­duc­tion entre en action que se pro­duit la sou­mis­sion réelle du tra­vail au capi­tal (Chap. inédit, p. 216). Dans cette forme, c'est le capi­tal fixe qui devient domi­nant : « Dans la pro­duc­tion du capi­tal fixe, le capi­tal se pose comme fin en soi » (Fondements, tome II, p. 228, Anthropos, 1968). L'autoprésup­po­si­tion du capi­tal tend vers l'absolu. Marx se livre alors à l'ana­lyse en détail de ce phénomène mais pour ne pas alour­dir la note, nous ren­voyons aux pages 213, 215 et 221 du tome II des Fondements. Cette nou­velle sou­mis­sion sup­pose une « révolu­tion complète » (qui se pro­duit et se renou­velle cons­tam­ment) dans le mode de pro­duire, dans la pro­duc­ti­vité du tra­vail et dans les rap­ports capi­ta­liste-ouvrier (idem, p. 218). De la même façon que le tra­vail et l'ouvrier devien­nent ines­sen­tiels dans le procès de pro­duc­tion, le capi­ta­liste tend à dis­paraître au profit du fonc­tion­naire du capi­tal. Ce n'est plus la pos­ses­sion directe du capi­tal qui prévaut mais la déten­tion de droits sur l'exploi­ta­tion du tra­vail d'autrui, exploi­ta­tion opérée par le capi­tal total/social.
Nous employons encore cette ter­mi­no­lo­gie, même si nos dévelop­pe­ments actuels ten­dent à la remet­tre en cause. Elle établis­sait une pério­di­sa­tion chro­no­lo­gi­que de la domi­na­tion définis­sant aussi une nature spécifi­que à chaque période (extrac­tion de plus-value abso­lue domi­nante dans la Domination Formelle et extrac­tion de plus-value rela­tive domi­nante dans la Domination Réelle). Cette ana­lyse pre­nait sens dans le cadre d'une ana­lyse fai­sant du niveau 1 le cœur du capi­ta­lisme. Aujourd'hui que la « révolu­tion du capi­tal » a pro­duit une nou­velle hiérar­chi­sa­tion des trois niveaux et pro­gressé vers une plus grande unité d'ensem­ble, cette dis­tinc­tion nous apparaît moins effi­ciente. Maintenir la dis­tinc­tion aujourd'hui conduit ceux qui conti­nuent à s'y référer prin­ci­pa­le­ment, comme le fait la revue Théorie Communiste par exem­ple, à pro­duire théori­que­ment une seconde phase de domi­na­tion réelle pour essayer de com­pren­dre ce qui se passe. Ils par­lent alors de « restruc­tu­ra­tion », mais sans per­ce­voir la fon­da­men­tale rup­ture réalisée par la « révolu­tion du capi­tal ». Au sein même de Temps cri­ti­ques cette posi­tion s'est exprimée dans la mise en avant, par J. Guigou, de la notion de parachèvement du capi­tal (Cf. « Trois cou­plets sur le parachèvement du capi­tal », Temps cri­ti­ques, no 9, repris dans le volume 2 de l'antho­lo­gie La valeur sans le tra­vail, p. 261-276) avant de l'aban­don­ner à partir de notre théori­sa­tion sur la « révolu­tion du capi­tal ».

72 – Cf. Interventions, no 8, mars 2009 : tempscritiques.free.fr/spip.php ?article205

73 – Pour des remar­ques cri­ti­ques sur cette notion d'oli­gar­chie on peut se rap­por­ter au no 14 de Temps cri­ti­ques, p. 105-114.

74 – Des rap­ports d'exploi­ta­tion donc. Nous conser­vons ce terme même si nous ne le rat­ta­chons plus à la notion marxienne, telle qu'elle est utilisée pour le calcul mathémati­que d'un « taux d'exploi­ta­tion » dans le cadre de la théorie de la valeur-tra­vail. Mais au fur et à mesure que le tra­vail vivant immédiat devient moins cen­tral pour la valo­ri­sa­tion, que sa fonc­tion, pour le capi­tal, est sur­tout dis­ci­pli­naire, cette catégorie de l'exploi­ta­tion est sup­plantée par celle de domi­na­tion. Nous avons déjà signalé que le harcèlement moral au tra­vail en représen­tait une des nou­vel­les formes. La domi­na­tion est donc mul­ti­ple : elle impose l'ordre du tra­vail dans une société qui en montre cons­tam­ment l'inu­ti­lité (il n'est pas de l'ordre de la valeur d'usage) ; elle pro­duit un rap­port par­ti­cu­lier aux agen­ce­ments machi­ni­ques qui impose son propre temps (non seu­le­ment celui du tay­lo­risme mais aussi celui du toyo­tisme) et son propre type de domi­na­tion en rédui­sant les catégories de petits chefs ; mais cette domi­na­tion abs­traite est « huma­nisée » par les nou­veaux trai­te­ments de la res­source humaine (cf. les pra­ti­ques de harcèlement moral dont nous avons déjà parlé).

75 – Tout cela est bien décrit par P. Souyri dans La dyna­mi­que du capi­ta­lisme au xxe siècle, Payot, 1983.

76 – Cf. Temps cri­ti­ques, no 13, hiver 2001.

77 – Pour une interprétation intéres­sante du phénomène on pourra se repor­ter au texte d'A. Dréan : « La forme d'abord », juin 2009 : www.non-fides.fr/ ?La-Forme-D...

78 – Pour de plus amples dévelop­pe­ments sur ce point, on pourra se repor­ter aux pages 79-82 de notre Crise financière et capi­tal fictif, L'Harmattan, 2009. Juste une précision : en Guadeloupe, l'unité a pu faci­le­ment se faire autour des différentes figu­res de tra­vailleurs, chômeurs, précaires, jeunes car il y avait une cons­cience du fait que l'État et la métro­pole devaient payer une sorte d'entre­tien général de la force de tra­vail, qu'il passe par des aug­men­ta­tions de salai­res, une aug­men­ta­tion des aides ou la détaxa­tion et la baisse des prix des pro­duits importés. Nous n'en sommes pas encore là sur le conti­nent où les différentes figu­res du sala­riat conti­nuent majo­ri­tai­re­ment à faire cava­lier seul, cha­cune de leur côté.

79 – Cf. par exem­ple, les luttes de ce prin­temps à la Guadeloupe et le « Manifeste pour les pro­duits de haute nécessité ».

80 – Cf. F. Fourquet, Les comp­tes de la puis­sance, Encres, 1980 et Richesse et puis­sance, La Décou­verte, 1989. La référence à Fourquet n'est pas non plus apologétique. Fourquet écrit dans les années 70-80 donc avant l'écrou­le­ment du bloc soviétique et ce qui va s'en suivre, c'est-à-dire premièrement, un rela­tif déclin de la fonc­tion poli­ti­que et de la sou­ve­rai­neté avec une crise des États-nation et de l'impéria­lisme et deuxièmement, avec la glo­ba­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion, une recom­po­si­tion des rap­ports entre capi­tal et État dans le sens d'une grande ins­ta­bi­lité (un nouvel ordre poli­ti­que mon­dial introu­va­ble, une restruc­tu­ra­tion « écono­mi­que » qui ne trouve pas son mode de régula­tion). En bref, toutes choses qui s'oppo­sent à la période précédente. Significative des erreurs pos­si­bles de cette époque, Fourquet va par­ta­ger l'idée (fausse) cas­to­ria­dienne d'une « stra­to­cra­tie soviétique » et plus générale­ment, celle de la résur­gence de « l'État guer­rier ».

81 – La référence aux Minima Moralia d'Adorno (éd. Payot, 1980, p. 213, alinea 147) reste fruc­tueuse. Tout par­ti­culièrement celle à une « com­po­si­tion orga­ni­que de l'homme » qui croîtrait au même rythme que la com­po­si­tion orga­ni­que « tech­ni­que » du capi­tal. Pendant que la hausse de la com­po­si­tion orga­ni­que tech­ni­que pro­duit la décom­po­si­tion de la classe, la hausse de la com­po­si­tion orga­ni­que de l'homme pro­duit la désintégra­tion crois­sante des indi­vi­dus (schi­zo­phrénie de « l'indi­vidu égogéré »). Mais cer­tains marxis­tes trou­vent la cri­ti­que d'Adorno trop radi­cale car elle sup­pri­me­rait toute pos­si­bi­lité de sortir de la contra­dic­tion rap­ports de pro­duc­tion/forces pro­duc­ti­ves. En effet et c'est cohérent avec la vision pes­si­miste d'Adorno à l'époque, mais c'est sur­tout cohérent avec sa cri­ti­que de la méthode dia­lec­ti­que qu'il enfour­che quasi sur le champ (alinea 152, p. 227) : aucun saut radi­cal n'est pos­si­ble dans le cadre du rap­port social exis­tant jus­te­ment à cause de la hausse de com­po­si­tion orga­ni­que de l'homme. Un tel saut serait accom­pli uni­que­ment par l'événement qui conduit hors de cette dia­lec­ti­que ; ce que J. Camatte avait théorisé avec son « C'est ici qu'est la peur, c'est ici qu'il faut sauter » dans le n°6 d'Invariance, série II, 1975. C'est aussi ce que nous cher­chons à expli­ci­ter dans l'idée de « révolu­tion à titre humain ».

82 – Une fois de plus les cri­ti­ques procèdent sou­vent par amal­game en met­tant dans le même sac plu­sieurs cou­rants jugés trop hétérodoxes ; ainsi sommes-nous par­fois rangés avec les « com­mu­ni­sa­teurs » sous prétexte que nous cri­ti­quons toute pers­pec­tive révolu­tion­naire en terme de phase de tran­si­tion ; de même nous sommes confon­dus avec Krisis sur la ques­tion du capi­tal-auto­mate alors que nous avons fait la cri­ti­que de cette concep­tion dans L'évanes­cence de la valeur (p. 63 et sui­van­tes) et sou­vent insisté sur des logi­ques de domi­na­tion et de puis­sance !

83 – J. Guigou et J. Wajnsztejn ., Crise financière et capi­tal fictif, L'Harmattan, 2008.

84 – C'est pour­tant l'objec­tif de cer­tains par­ti­sans de la « décrois­sance » et notam­ment des grou­pes les plus radi­caux de cette mou­vance qui veu­lent « Sortir de l'écono­mie ». Restant fixés au couple pro­duc­ti­visme/dépro­duc­ti­visme encore actif dans le niveau 1, les sor­tis­tes de l'écono­mie s'enfer­ment dans une négation simple de l'écono­mie. Ils ne perçoivent pas com­ment, dans le chaos et la dis­so­lu­tion engendrés par sa tota­li­sa­tion, le capi­tal a sup­primé les ancien­nes déter­mi­na­tions de l'écono­mie poli­ti­que et de sa cri­ti­que. « Sortir de l'écono­mie », cela est déjà en partie réalisé par la « révolu­tion du capi­tal ». Leur cri­ti­que s'effec­tue donc essen­tiel­le­ment au-dessus de l'écono­mie dans la parole des experts ou bien en dehors quand ils met­tent en avant l'exis­tence d'une « écono­mie infor­melle » (S. Latouche) sur­tout présente dans le niveau 1.

85 – Cf. Lefeb­vre H., La survie du capi­ta­lisme, La repro­duc­tion des rap­ports de pro­duc­tion, 3e édition, préface de J. Guigou, Anthropos, 2002.

86 – Dont Y. Moulier Boutang et les théori­ciens neo-opéraïstes du « capi­ta­lisme cog­ni­tif », lau­da­teurs des supposées poten­tia­lités révolu­tion­nai­res des logi­ciels libres et autres outils « d'auto-pro­duc­tion » d'infor­ma­tions et de savoirs.

87 – Gorz A., cf. « La sortie du capi­ta­lisme a déjà com­mencé », à l'adresse ci-des­sous :
kinoks.org/spip.php ?arti­cle214

88 – Malgré leur anta­go­nisme, les deux pôles du rap­port social adhéraient aux mêmes valeurs du tra­vail, du progrès, de l'ordre, de la famille.

89 – L'anti­ca­pi­ta­lisme prend sou­vent la forme d'une cri­ti­que de ce qui est abs­trait (l'argent, la finance, « le grand capi­tal ») au profit de ce qui est concret et trans­his­to­ri­que (le tra­vail, la pro­duc­tion). C'est la thèse que défend Postone dans sa compréhen­sion (limitée parce que pure­ment écono­mi­que) de la forme par­ti­culière d'anti-capi­ta­lisme que fut l'antisémitisme nazi, mais cet anti­ca­pi­ta­lisme s'exprime encore aujourd'hui, de façon par­fois expli­cite (c'est quand même devenu rare vu l'arse­nal de lois garan­tis­sant le « poli­ti­que­ment cor­rect »), mais le plus sou­vent de façon détournée, dans le cadre par le biais de diver­ses théories du com­plot.

90 – Pour la plu­part, elles res­tent conta­minées par l'objet de leur cri­ti­que en res­tant seu­le­ment « anti ». Elles ne font alors que pren­dre le contre-pied de ce qu'elles cri­ti­quent. Par exem­ple, cer­tai­nes veu­lent mora­li­ser le système finan­cier, d'autres gen­ri­sent l'ortho­gra­phe pour établir l'égalité des sexes, d'autres veu­lent mieux dis­tri­buer ou redis­tri­buer les riches­ses, enfin, d'autres, plus radi­ca­les, veu­lent « com­mu­ni­ser » ce qui existe…

91 – Nous esquis­sons ici une cri­ti­que du sub­stan­tia­lisme pour qui la réalité se présente sous forme de sub­stan­ces qui entrent en rela­tion les unes les autres, par exem­ple l'indi­vidu et la société, le sujet et l'objet, l'homme et la nature. Pour nous il s'agit plutôt de la mise en mou­ve­ment de différents moments (de forte ou de basse inten­sité) ou de dimen­sions d'une même tota­lité synthétique. C'est ce que nous essayons de mon­trer quand nous par­lons jus­te­ment de la ten­sion indi­vidu/com­mu­nauté ou du capi­tal considéré comme un rap­port social et des média­tions (par exem­ple les clas­ses socia­les) à tra­vers les­quel­les se cons­ti­tuent ces rap­ports.