supplément au nº 3

Quelques points décisifs révélés par la dernière guerre

juin 1991, Temps critiques


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1 - Pour les pays dominants, les guerres ne sont plus menées d'un point de vue national car il n'y a plus de territoire à défendre contre un ennemi extérieur depuis la fin de la politique des blocs. En outre, l'universalité du capital et la « libre » circulation des hommes ont depuis longtemps violé « l'intégrité » nationale. Cela ne signifie pas qu'il n'y ait plus d'intérêts nationaux mais ceux-ci s'inscrivent immédiatement dans une logique mondiale qui les subordonne. Ainsi en va-t-il de la position de la France : après avoir tenté d'affirmer, par son État, une position particulière, nationale, elle s'est ralliée à l'Amérique au nom des intérêts supérieurs de la reproduction d'ensemble du système capitaliste. Et tant pis pour ses intérêts au Moyen-Orient !

L'Amérique, quant à elle, exprime d'une façon toute conjoncturelle et instable la coïncidence entre ses intérêts particuliers de nation et les intérêts généraux du système. Dans la situation antérieure, l'impérialisme américain imposait au nom de ses intérêts nationaux la mondialisation du système capital-salariat. Alors qu'actuellement le stade atteint par cette mondialisation (unification du système), à laquelle participent tous les pays dominants, donne à l'Amérique un rôle de défense du système global par rapport aux déstabilisations possibles des particularismes nationaux. Il n'y a donc plus, au sens strict, d'impérialisme américain, La volonté américaine de hiérarchiser l'organisation du monde à son profit relève de la conscience de ce que sa position est fragile et temporaire. En ce sens on peut dire que la guerre a été aussi, pour elle, une tentative de fixation de cette position précaire, un répit.

2 - Même si les termes opposés « Nord-Sud », « centre-périphérie », « pays riches-pays pauvres », conservent une certaine valeur, au moins descriptive, ils souffrent tous de faire référence à une situation périmée, celle de la politique des blocs. L'opposition pays dominants-pays dominés semble permettre une meilleure appréhension du nouveau quadrillage du monde. On peut repérer deux sortes de pays dominants qui peuvent être définis :

- comme ceux dont le niveau économique et les mutations technologiques, exprimés socialement par le consensus intérieur, assurent une certaine paix sociale (pays occidentaux, Japon).

- comme ceux dont le pouvoir, quel qu'il soit, résout par la force les contradictions de l'exploitation du travail ce qui leur donne le droit d'avoir une politique non exclusivement tournée vers l'intérieur et ainsi de participer, à leur niveau, au quadrillage du monde (Syrie, Irak, Israël, Arabie Saoudite, Turquie).

N.B. : le cas de l'urss est pour le moment atypique mais très éclairant sur la caractérisation de la domination moderne. C'est un pays dominant qui n'a plus les moyens intérieurs de sa domination. L'histoire particulière de ses luttes de classes n'a pas fournit les bases nécessaires à l'établissement d'un consensus ni permis corrélativement la décentralisation des décisions économiques et politiques et le développement d'un niveau de consommation nécessaires aux grandes mutations technologiques. L'urss a bien une technologie de pointe mais son enfermement dans le complexe militaro-industriel n'a pas permis de passer au stade supérieur, c'est à dire sa diffusion dans le corps social, condition d'un « progrès » d'ensemble qui reste l'apanage des pays occidentaux et du Japon (miniaturisation informatique ; interconnexion des données ; socialisation élargie de la recherche et des moyens de production automatisés).

3 - Dans les pays industrialisés, nationalisme et patriotisme ne sont donc plus les armes idéologiques adéquates à la constitution d'une force de guerre et à son soutien dans la société. Aux États-Unis, les manifestations de nationalisme sont restées essentiellement médiatiques. En France, les nationalistes du fn, du pcf et certains courants du ps ont tous été contre la « guerre du Golfe ». Leur opposition n'a pas d'autre sens que celui du refus paniqué de l'internationalisation. L'universalisation sauvage du capital et du salariat les dépasse, non pas parce qu'ils critiquent ses caractères sauvages, salarial et capitaliste, mais parce qu'elle ébranle l'étroitesse de leur point de vue.

Les gouvernements, qui pour leur part ont peur du vide idéologique ainsi créé, ne peuvent que couvrir eux aussi les buts réels de leurs actions. La « transparence » n'est demandée qu'aux autres ; on se contente pour soi, d'affirmer comme arme absolue à l'usage de l'opinion, l'idéologie universelle des droits de l'homme.

Tuer pour la patrie implique la passion (qu'un sang impur abreuve nos sillons) et le fait d'en assumer les possibles bavures. Tuer pour les droits de l'homme appelle la maîtrise de soi, l'intervention propre à la place de la guerre sale, la distance et non le contact. Cette abstraction trouve sa mesure dans la guerre technologique qui nécessite la même passivité que le travail moderne et la consommation.

4 - La société du capital unifié et la guerre classique sont complètement antinomiques car cette société est celle des intérêts bien compris où le principe de la vie érigée en absolu (« plutôt rouges que morts » disaient les jeunes allemands) a remplacé la vie même. Aucun gouvernement occidental n'a été assez fou pour aller contre cette nouvelle forme de désertion civique, forme d'autant plus forte ou dangereuse, pour les États, qu'elle reste le plus souvent muette. En France, cela a conduit les socialistes à rejeter aux oubliettes Jaurès et son armée du peuple et à jurer qu'ils n'enverraient pas un seul soldat du contingent dans le Golfe.

5 - C'est le principe de réalité qui impose sa loi. Ainsi, même si l'on s'oppose au déclenchement de la guerre et si celle-ci a lieu, on sera pour car il faut la terminer au plus vite. Plus décisif encore, car c'est sans doute une grande première, une part importante des populations occidentales a saisi maintenant sa situation dans l'ordre mondial à travers la crise de sa position de nanti (inessentialisation de la force de travail, impasse écologique, etc.). C'est cette crise qui produit à la fois la conscience de sa position, son raidissement et l'abandon des illusions sur un possible partage mondial des richesses.

6 - La médiatisation totalitaire de cette guerre par le marché mondial de l'image a maintenu tout le monde dans une grande dépendance par rapport à l'évènement. L'autonomie de tous les mouvements contre la guerre s'est révélée pour ce qu'elle était : une autonomie dans la dépendance. Devant l'impasse et l'inanité de leurs actions, ils se trouvaient enchaînés à l'évolution du conflit, contraints, dans bien des cas, de compter sur un durcissement de la guerre ; les uns attendaient le début de l'offensive terrestre, les autres « le premier mort français », d'autres encore l'appel du contingent. Bref, était réclamée une vraie guerre pour qu'ait lieu enfin une vraie lutte. Certains, se pensant plus radicaux, insistèrent sur les appels à la désertion - et cela en l'absence de soldats du contingent - ou sur le refus de la « paix sociale », pour montrer qu'ils ne tombaient pas dans le piège, que la guerre n'était pas pire que la paix, que l'une était la continuation de l'autre par d'autres moyens, mais tous ne faisaient qu'exprimer les faiblesses théoriques et pratiques des mouvements critiques.

7 - Les armes mises en œuvre dans cette guerre montrent l'aspect dérisoire des slogans révolutionnaires. Cet aspect date déjà d'Hiroshima mais les guerres locales de libération nationale (Cuba, Algérie et surtout Viêt-Nam) avec leur cortège mythologique avaient insidieusement produits dans certains esprits l'idée que les peuples en lutte étaient invincibles et que la foi ou le courage pouvait soulever les montagnes. Certains l'ont encore cru aujourd'hui, principalement dans les pays arabes où l'espoir du déclenchement de la guerre terrestre correspondait à celui d'une véritable guerre entre « hommes ». La guerre technologique, dans la mesure où elle réduit le nombre d'hommes nécessaire à son fonctionnement tout en augmentant l'exigence de qualification des spécialistes qu'elle emploie, invalide les modèles historiques du retournement de la guerre en guerre révolutionnaire ou en guerre civile. La conscience de cette situation n'a pas toujours été explicite mais le caractère des actions contre la guerre, une certaine retenue par rapport à la violence exprimait ce nouvel état de fait. I1 y avait conscience implicite de ces transformations sans que cela ouvre des perspectives nouvelles. En effet, la solution des contradictions par l'affrontement direct entre les hommes a disparu a cause de la prédominance incontournable de la matérialité technique. Et c'est l'identification des États à cette matérialité qui redonne vigueur à la politique bien qu'en même temps il y a bien crise de celle-ci comme forme de régulation des rapports entre l'individu et l'État. D'où la paralysie des individus devant l'ampleur de la tâche, de la nécessité de créer d'autres forces contradictoires.