Sur la technique (et les nouvelles technologies) dans la société capitalisée

novembre 2018, Jacques Wajnsztejn



Marx a rétréci la tota­lité de la vie sociale en la rédui­sant à l’acti­vité pro­duc­tive des hommes et ce fai­sant en posant le tra­vail comme acti­vité géné­ri­que alié­née en oubliant l’acti­vité en géné­ral, la pas­sion de l’acti­vité. L’une des consé­quen­ces de cette démar­che est de poser la tech­ni­que comme un pou­voir de cette acti­vité pro­duc­tive sur la matière et donc sur ce que l’on nomme « la nature » dont nous nous éloignons for­cé­ment dans une dis­tan­cia­tion par rap­port à ce que nous appe­lons com­mu­né­ment « nature ». En cela, Marx s’est fait le conti­nua­teur des phi­lo­so­phes clas­si­ques de la raison et de la ratio­na­lité scien­ti­fi­que : Descartes, Hume, Kant, Hegel pour les­quels les hommes doi­vent se rendre « maî­tres et pos­ses­seurs de la nature ». La tech­ni­que permet d’avan­cer vers cet objec­tif ; mais ce fai­sant, cette avan­cée éloigne et dis­tan­cie les hommes de la nature exté­rieure.

Critique de la technologie ou technophobie

Il me semble qu’il faut éviter le danger que repré­sente la confu­sion entre une cri­ti­que de la neu­tra­lité de la tech­ni­que, telle qu’elle a pu être expri­mée par Panzieri et les Quaderni Rossi dans les années 1960 et ce qui serait une posi­tion tech­no­phobe, anti-indus­trielle et a for­tiori « pri­mi­ti­viste ». Mais dire cela sup­pose déjà de ne pas confon­dre l’agir tech­ni­que qui est lar­ge­ment déjà pré­sent dans les socié­tés pré-capi­ta­lis­tes dès que l’escla­vage n’est plus le modèle domi­nant de pro­duc­tion avec les récents déve­lop­pe­ments tech­no­lo­gi­ques et ce qu’on a cou­tume d’appe­ler la tech­nos­cience. En effet, si la tech­ni­que est consub­stan­tielle à l’homi­ni­sa­tion (cf. André Leroi-Gourhan ou Gilbert Simondon), la tech­no­lo­gie repré­sente à la fois son inté­gra­tion à des macro-sys­tè­mes (cf. Bernard Pasobrola dans le no 16 de Temps cri­ti­ques1) et son idéo­lo­gi­sa­tion qui pose l’acti­vité comme moyen et non pas comme fin (cf. Guy-Noël Pasquet, in Temps cri­ti­ques, no 112).

Dans cette concep­tion tech­no­lo­gi­que de la tech­ni­que, le réel n’est plus dif­fé­rent de soi, la nature n’est plus exté­rieure ; elle devient un stock, une « exter­na­lité » posi­tive qu’il s’agit de pré­ser­ver comme, par exem­ple celle que repré­sente l’Amazonie, réserve écologique mon­diale qu’il faut pro­té­ger d’un pillage natio­nal bré­si­lien éventuel. Autre exem­ple de cons­ti­tu­tion de stocks : le déve­lop­pe­ment des bio-tech­no­lo­gies en par­ti­cu­lier dans tous les domai­nes qui tou­chent à la pro­créa­tion et inver­se­ment, à la mort. Toutefois, cette ana­lyse en termes de « sys­tème » n’est pas satis­fai­sante. Elle ne l’est déjà pas pour qua­li­fier le capi­ta­lisme, elle ne l’est pas plus pour qua­li­fier la tech­nos­cience. En effet, si cette inté­gra­tion de la tech­nos­cience est mise en pleine lumière par le déve­lop­pe­ment des ntic, ces der­niè­res fonc­tion­nent aussi comme une vitrine de la moder­ni­sa­tion et ne sont pas le signe d’une nou­velle révo­lu­tion indus­trielle. De ce fait, elles sont aussi un cache non désiré, mais aux effets réels, d’autres échecs cons­tants de la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste et de l’absence de ligne direc­trice ou de « plan du capi­tal ». Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, il n’y a pas plus de Réseau-sujet-auto­mate qu’il n’y a de sujet-capi­tal auto­mate. Le réseau séparé de sa com­po­sante humaine n’a pas d’inten­tion­na­lité propre contrai­re­ment à ce que décrit la science-fic­tion domi­nante. Mais il n’empê­che qu’en tant que flux-énergie (mise en rela­tion des indi­vi­dus entre eux), le réseau est (méta­pho­ri­que­ment) tota­li­sant.

La tech­ni­que n’est plus un moyen de l’acti­vité d’homi­ni­sa­tion ; elle s’auto­no­mise en sys­tème tech­ni­que au sein d’une acti­vité qui s’était déjà auto­no­mi­sée de longue date dans l’économie et devient anthro­po­lo­gi­sa­tion de la nature. Ainsi, les ogm, si per­sonne ne s’y oppose, per­met­tront de contrô­ler l’espace mon­dial ali­men­taire et donc les popu­la­tions en impo­sant non pas for­cé­ment la concen­tra­tion des terres et l’agri­culture indus­trielle tra­di­tion­nelle à base d’engrais et de trai­te­ment (ce qu’espé­raient maints marxis­tes avides de voir dis­pa­raî­tre cette classe impure et réac­tion­naire des pay­sans), mais une forme unique d’intrants et de four­nis­seurs capa­bles de s’adres­ser à n’importe quel type d’exploi­ta­tion. Il ne s’agira donc pas alors d’une expro­pria­tion de la pay­san­ne­rie sur le modèle his­to­ri­que de l’exode rural, mais d’une expro­pria­tion du vivant. Ce qui est fon­da­men­tal là-dedans ce n’est donc pas que les ogm condui­sent (le pro­gres­sisme du capi­tal conti­nue­rait indé­fi­ni­ment) ou non (les écologistes) à l’auto­suf­fi­sance ali­men­taire, car alors c’est rai­son­ner dans les termes capi­ta­lis­tes puis­que c’est la notion même de pro­duc­tion et le rôle qu’on fait jouer à « l’économie » qui pose les ques­tions en termes de rareté, mais le type de domi­na­tion que cela impli­que, sur les hommes (rap­ports sociaux) comme sur la nature exté­rieure. Cette der­nière domi­na­tion est d’ailleurs aujourd’hui le résul­tat de la concep­tion néo-clas­si­que qui fait de la nature exté­rieure un « capi­tal natu­rel », alors qu’elle tend à faire de la nature inté­rieure de l’homme une seconde nature (Invariance) et ce que cer­tains, depuis Pasolini, appel­lent une révo­lu­tion anthro­po­lo­gi­que. Mais pré­ci­sons que nous n’enten­dons pas cette « seconde nature » homi­ni­sée en dehors de sa pro­duc­tion pro­pre­ment humaine. Il ne s’agit pas de sépa­rer une nou­velle fois objet et sujet ce qui condui­rait à reconnaî­tre l’auto­no­mie de la tech­ni­que et le sys­tème tech­ni­cien ».

Dans son lien avec la science, qu’elle pré­cède pour en deve­nir fina­le­ment le moteur le plus intime, le déve­lop­pe­ment des tech­ni­ques tend à faire cor­res­pon­dre savoir et pou­voir.

« Conditions données » et conditions objectives

Éviter aussi le dis­cours sur l’iné­luc­ta­bi­lité des nou­vel­les tech­no­lo­gies, ces der­niè­res cen­sées repré­sen­ter main­te­nant des « condi­tions don­nées » comme si elles fai­saient partie d’un plan du capi­tal et n’étaient pas le fruit de choix poli­ti­ques et économiques ou socié­taux. Un point bien mis en évidence par Castoriadis : « Elles expri­ment ainsi un degré “d’enfon­ce­ment dans l’ima­gi­naire” d’une cer­taine manière beau­coup plus pro­blé­ma­ti­que que dans les cultu­res du mythe. Traiter un homme en chose ou en pur sys­tème méca­ni­que n’est pas moins, mais plus ima­gi­naire que de pré­ten­dre voir en lui un hibou. Cela repré­sente un autre degré d’enfon­ce­ment dans l’ima­gi­naire ; car non seu­le­ment la parenté réelle de l’homme avec un hibou est incom­pa­ra­ble­ment plus grande qu’elle ne l’est avec une machine, mais aucune société pri­mi­tive n’a jamais appli­qué aussi radi­ca­le­ment les consé­quen­ces de ses assi­mi­la­tions des hommes à autre chose, que ne l’a fait l’indus­trie moderne de sa méta­phore de l’homme-auto­mate. Les socié­tés archaï­ques sem­blent tou­jours conser­ver une cer­taine dupli­cité dans ces assi­mi­la­tions ; mais la société moderne les prend, dans sa pra­ti­que, au pied de la lettre de la façon la plus sau­vage ». (Castoriadis, L’ins­ti­tu­tion ima­gi­naire de la société, Seuil, 1975, p. 238)

Si on ne tient pas compte de cela, alors les « condi­tions don­nées » devien­nent les nou­vel­les condi­tions objec­ti­ves et de la même façon que cer­tains atten­dent que les condi­tions sub­jec­ti­ves s’affi­nent avec l’exis­tence d’une classe pro­lé­ta­rienne de plus en plus pure, d’autres atten­dent que les condi­tions objec­ti­ves s’affi­nent avec une pro­duc­tion de plus en plus socia­li­sée, mais sans plus de lien avec une expé­rience vécue. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant puis­que les nou­vel­les tech­no­lo­gies opè­rent sur des ryth­mes chro­no­lo­gi­ques hors de portée de l’expé­rience humaine du temps (un cyber­né­ti­cien tra­vaille sur des durées infé­rieu­res au mil­liar­dième de secondes).

Le tra­vail tech­nos­cien­ti­fi­que cher­che à dépas­ser toutes les situa­tions limi­tes, bref à nier la fini­tude humaine. En consé­quence, tout ce qu’il est pos­si­ble de faire doit se faire (« l’impé­ra­tif tech­ni­cien »). Sur cette base, l’homme n’est plus défini que par ce qu’il fait. Avec les tech­nos­cien­ces, la maî­trise du pos­si­ble a rem­placé la connais­sance de la réa­lité et sa fonc­tion de vérité. C’était déjà quel­que chose bien perçu par Niklas Luhmann, mais dans une pers­pec­tive sys­té­miste qui met­tait en avant le rôle des réseaux dans cette (re)cons­truc­tion de la société contem­po­raine dans laquelle les indi­vi­dus sem­blent dis­pa­raî­tre ou s’effa­cer devant la com­plexi­fi­ca­tion crois­sante des inte­rac­tions entre sys­tè­mes pure­ment objec­tifs de trai­te­ment de l’infor­ma­tion.

Comme le dit Gilbert Hottois dans Entre sym­bo­les et tech­nos­cien­ces (Champ Vallon, 1996), p. 80 : « La pro­duc­tion du futur est radi­ca­le­ment dif­fé­rente d’un engen­dre­ment éthique de l’avenir à partir du passé. Cette pro­duc­tion opère au contraire à partir d’une sorte d’auto­no­mie abso­lue du pré­sent qui pro­duit le futur » alors qu’aupa­ra­vant le futur était l’avenir his­to­ri­que et poli­ti­que en réfé­rence au passé (par exem­ple le com­mu­nisme en réfé­rence à l’his­toire des luttes de clas­ses.). La raison pra­ti­que est rem­pla­cée par la ratio­na­lité tech­ni­cienne et quan­ti­ta­tive (cf. Bernard Pasobrola, blog de Temps cri­ti­ques à la rubri­que « Raison et ratio­na­lité capi­ta­liste3 »). Le temps his­to­ri­que est délé­gi­timé au profit du « temps réel ».

Mais la faille de cer­tai­nes cri­ti­ques de la tech­ni­que comme celle pro­duite très tôt par Jacques Ellul (cf. Le bluff tech­no­lo­gi­que) réside dans le fait qu’ils rai­son­nent en termes de « sys­tème ». Si cela a permis à Ellul de décrire l’évolution vers une société tech­ni­cienne, cela l’a empê­ché de voir que la tech­nos­cience, pour s’expri­mer, a besoin d’ouver­ture de recher­che et non pas de clô­ture mili­taire ou sovié­ti­que. La révo­lu­tion du capi­tal est donc par­ti­cu­liè­re­ment en phase avec cette ouver­ture de tous les pos­si­bles. 

Technologie et rapports sociaux de classes

S’il n’est pas ques­tion de pren­dre le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, quel qu’il soit, comme l’écriture d’une page blan­che qui effa­ce­rait d’un trait de plume l’exis­tence de l’urbain (Mexico, par­lons-en avec ses 10 mil­lions d’habi­tants et son agglo­mé­ra­tion de 22 mil­lions) qui a rem­placé la ville et du rur­bain qui a sup­planté le monde rural, les infra­struc­tu­res rou­tiè­res et le qua­drillage capi­ta­liste de l’espace, les ogm et autres, il n’était « nor­ma­le­ment » et poli­ti­que­ment pas ques­tion de lais­ser au capi­tal le contrôle de la tech­ni­que avec ses consé­quen­ces sur l’emploi. D’ailleurs le père de la cyber­né­ti­que, Wiener en était cons­cient, comme Oppen­heimer d’ailleurs dès 1963 où ils font remar­quer que la société ne va plus pou­voir repo­ser sur une dis­tri­bu­tion des riches­ses cor­res­pon­dant à des contri­bu­tions pro­por­tion­nel­les à la pro­duc­tion quand c’est la pos­si­bi­lité de contri­bu­tion qui s’éloigne. Cette ques­tion a été pré­gnante très tôt aux États-Unis parce que jus­te­ment la course à l’auto­­ma­ti­sa­tion y est pré­coce et va pro­duire une cou­pure à l’inté­rieur de l’ancienne classe ouvrière noire entre un petit groupe qui s’en déta­che pour entrer dans l’admi­nis­tra­tion et l’assis­tance sociale ; et un groupe net­te­ment plus impor­tant qui devient une under­class. L’afro-amé­ri­cain « de base » délaisse de force ou de gré son statut d’opprimé pour celui d’inu­tile (l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail). Dès 1962, l’afl-cio signe un accord sur la reconver­sion du per­son­nel ce qui revient à aban­don­ner le contrôle de la tech­no­lo­gie au patro­nat et à l’État. Le syn­di­cat n’avait pas prévu les consé­quen­ces socia­les tablant au contraire sur la créa­tion de nou­veaux emplois et des pos­si­bi­li­tés de nou­vel­les clien­tè­les plus qua­li­fiées. En Europe, le mode de régu­la­tion for­diste eut les mêmes résul­tats. Les gains de pro­duc­ti­vité dus au machi­nisme furent mon­nayés contre l’échelle mobile des salai­res et les salai­res minima de crois­sance. C’est seu­le­ment les luttes des os de la décen­nie 1965-1975 qui ont tenté de résis­ter mas­si­ve­ment à cela par des pra­ti­ques de refus du tra­vail condam­nées par la majo­rité des syn­di­cats.

Aujourd’hui, les syn­di­cats, dans une situa­tion très dif­fé­rente de chô­mage et de délo­ca­li­sa­tion/ pré­ca­ri­sa­tion, conti­nuent pour­tant dans la même direc­tion en cher­chant à main­te­nir des emplois à tout prix, même si cer­tains, plus post-moder­nes, comme la cfdt ou les syn­di­cats scan­di­na­ves, l’envi­sa­gent sur le mode du par­tage du tra­vail. Face à cela, les tenants du revenu garanti incondi­tion­nel pro­cla­ment que c’est la seule façon de ne pas rem­pla­cer le tra­vail ancien par n’importe quel emploi nou­veau ne méri­tant même pas le nom de tra­vail.

Nous qui sans être clas­sa­bles parmi les « com­mu­ni­sa­teurs » n’en sommes pas moins cri­ti­ques de la notion his­to­ri­que de phase de tran­si­tion, sommes bien obli­gés de reconnaî­tre qu’il y a là un pro­blème qui ne se réglera pas à la Pol Pot. La ques­tion des « condi­tions don­nées » n’est pas si facile que cela à résou­dre.

C’est pour cela qu’on assiste à un effri­te­ment des luttes dans le sec­teur de la repro­duc­tion. Il n’y a plus que des points de vue par­tiels, car le global ou stra­té­gi­que (l’uni­ver­sel du capi­tal) appa­raît comme le seul point de vue légi­time (impos­si­bi­lité de se passer de la voi­ture en zones rura­les et péri­phé­ri­ques, inter­dic­tion de la cir­cu­la­tion auto­mo­bile dans les cen­tres urbains, bas tarifs électriques contre énergie nucléaire, bar­ra­ges d’irri­ga­tion et des­truc­tion d’écosystèmes, camions/routes ou fer­rou­tage, main­tien de l’emploi ou contrainte écologique), autant de luttes poten­tiel­les et par­tiel­les.

On est loin du « point de vue ouvrier » (le par­ti­cu­lier por­teur d’uni­ver­sel) des opé­raïs­tes parce que jus­te­ment la révo­lu­tion du capi­tal le rend impos­si­ble ce qui n’était pas encore le cas dans le tour­nant des années 1960-70. Quel est aujourd’hui le point de vue ouvrier des sidé­rur­gis­tes de Tarento et de Terni dont les usines vont être bra­dées : est-ce la défense syn­di­cale de l’emploi contre les « boches » (Siemens) et les indiens (Mittal) ? Le « prend l’oseille et tire-toi » des jeunes pro­lé­tai­res, la lutte pour impo­ser un lock-out d’ini­tia­tive ouvrière avec paie­ment du chô­mage tech­ni­que pen­dant toute la durée de la trans­for­ma­tion de l’entre­prise en usine propre ? Ce qui est sûr, c’est que cette der­nière pro­po­si­tion est restée très mino­ri­taire ! 

Pourquoi alors, dans ces condi­tions, refu­ser la notion de « condi­tions don­nées » ? Parce que celles-ci ne sont pas encore sédi­men­tées au sens où elles sont trop nou­vel­les (à l’échelle his­to­ri­que) pour avoir déjà créé des emprein­tes pro­fon­des. C’est d’ailleurs pour cela que les Zuckerberg et autres comp­tent tant sur la « géné­ra­tion Y » qu’ils espè­rent for­ma­ter défi­ni­ti­ve­ment, mais au chan­ge­ment, ce qui est un peu une contra­dic­tion dans les termes par rap­port au for­ma­tage idéo­lo­gi­que repo­sant sur une cer­taine conti­nuité. Pour cela il faut inculquer à cette géné­ra­tion une culture techno-scien­ti­fi­que très pré­coce, mais qui ne soit pas celle dis­pen­sée par l’école.

Technologie et dynamique du capital

Il ne s’agit pas d’être tech­no­phile ou tech­no­phobe, mais de rester dans une dis­tance cri­ti­que avec l’advenu. La tech­no­lo­gi­sa­tion du monde fait bien partie de « l’aven­ture humaine », mais cela n’empê­che pas de l’appré­cier sous toutes ses facet­tes afin de déter­mi­ner des pers­pec­ti­ves.

Or, ce n’est pas ce que font la plu­part des posi­tions favo­ra­bles aux nou­vel­les tech­no­lo­gies qui ins­cri­vent ces der­niè­res dans un pro­gres­sisme du capi­tal qui per­met­trait d’espé­rer l’éclatement de la contra­dic­tion pré­ten­du­ment cen­trale, en tous cas pour les marxis­tes, entre forces pro­duc­ti­ves et rap­ports de pro­duc­tion. C’est d’autant plus vrai qu’il y a eu non pas un « pro­grès », mais plutôt un chan­ge­ment de niveau entre le moment de la cyber­né­ti­que déjà cri­ti­qué à l’époque par exem­ple par l’Internationale situa­tion­niste, puis par l’iqv aujourd’hui et celui de la mise en réseau via les appli­ca­tions numé­ri­ques. En effet, si la cyber­né­ti­que et son para­digme cog­ni­ti­viste se vou­laient science de la com­mu­ni­ca­tion, orga­ni­sa­tion ration­nelle, en fait une science du contrôle, le connexion­nisme4, ouvri­rait, quant à lui, le champ de la créa­ti­vité, de l’auto­no­mie et en consé­quence col­le­rait beau­coup plus à l’ima­gi­naire libé­ral/ liber­taire.

On n’est donc plus dans la pers­pec­tive d’une société de contrôle versus domi­na­tion, mais dans des pra­ti­ques inte­rac­tion­nel­les et une addic­tion aux flux plutôt que face à une contrainte exté­rieure ou à une sou­mis­sion volon­taire. Mais cela n’empê­che pas l’État, dans sa forme réseau d’être au cœur de cette cir­cu­la­tion flui­di­que d’énergie. Dit autre­ment, il y a du « maté­riel » der­rière « l’imma­té­riel », de la pro­duc­tion der­rière la cir­cu­la­tion puisqu’il y a de l’énergie phy­si­que injec­tée dans les réseaux, mais dans un procès de tota­li­sa­tion nous l’avons déjà dit.

Je l’ai déjà dit ailleurs aussi : mais cette économie du numé­ri­que repose étroitement sur la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie géné­rale. Le marché finan­cier tend en effet à réa­li­ser le modèle néo-clas­si­que de l’équilibre wal­ra­sien sur un marché finan­cier concur­ren­tiel et tou­jours ouvert sans droit d’entrée ni obli­ga­tion d’y rester. Il n’y a plus, poten­tiel­le­ment, de capi­tal dor­mant à partir du moment où il peut se dépla­cer à tout moment et fruc­ti­fier ainsi en dehors de toutes les contrain­tes ancien­nes de change ou autres.

Cette logi­que de réseau s’étend à tous les domai­nes de la vie sociale. On assiste à « l’éclosion d’une puis­sance géné­rale sociale inconnue jusqu’alors qui s’incarne néan­moins dans des réseaux d’indi­vi­dus, des mani­pu­la­teurs de sym­bo­les que l’on retrouve par exem­ple à Davos mais aussi de façon beau­coup plus for­ma­li­sée dans des orga­ni­sa­tions comme la Trilatérale. Un peu comme dans la science-fic­tion cette puis­sance permet un jeu à l’échelle pla­né­taire qui sera ensuite ratio­na­lisé et pla­ni­fié dans le cadre d’une stra­té­gie (c’est ici un bien grand mot) de domi­na­tion par exten­sion dans le monde de ce qui ne cons­ti­tuait, au départ, qu’un ballon d’essai […]. La glo­ba­li­sa­tion ne se réduit pas à un ensem­ble de pro­ces­sus obser­va­bles, elle est aussi un projet nor­ma­tif d’une gou­ver­nance sans gou­ver­ne­ment, défi­nie comme un méca­nisme de régu­la­tion lié à l’ordre mon­dial et fonc­tion­nant sans émaner d’une auto­rité offi­cielle » (J.W. Après la révo­lu­tion du capi­tal).

Qu’en déduire ?

1 – les condi­tions objec­ti­ves pré­sen­tes sou­met­tent les pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­nai­res à de nou­vel­les contrain­tes qui ne sont pas celles du cycle pré­cé­dant.

2 – la socia­li­sa­tion maxi­male qui fait partie de ces condi­tions objec­ti­ves ne concerne pas seu­le­ment la pro­duc­tion, mais aussi les pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion, de l’impres­sion du retour à une phase pré­ca­pi­ta­liste de guerre de tous contre tous. Et la repro­duc­tion chao­ti­que et seg­men­tée des rap­ports sociaux fait, elle aussi, partie des condi­tions objec­ti­ves.

3 – si on pri­vi­lé­gie la socia­li­sa­tion maxi­male dans la pro­duc­tion comme prin­ci­pale donnée objec­tive on peut alors avoir l’impres­sion d’une dis­pa­ri­tion de la valeur comme dans le cadre par­ti­cu­lier de l’exem­ple des logi­ciels libres ou celui plus géné­ral du gene­ral intel­lect. Mais c’est confon­dre dis­pa­ri­tion de la valeur et son évanescence dans la mesure où le capi­tal, dans sa dyna­mi­que (la « révo­lu­tion du capi­tal ») domine main­te­nant la valeur5.

4 – Si l’on ne se « satis­fait » pas du « com­mu­nisme du capi­tal » (cf. Paolo Virno in Grammaire de la mul­ti­tude, L’Éclat, 2002, p. 134), alors de quel autre com­mu­nisme s’agit-il puis­que nous cri­ti­quons à la fois les posi­tions com­mu­ni­sa­tri­ces qui s’en tien­nent à la for­mule de Marx dans L’Idéologie alle­mande selon laquelle « le com­mu­nisme n’est pas un état, mais le mou­ve­ment réel qui abolit l’état de choses actuel » sans jamais dévoi­ler le moin­dre contenu sous-jacent et aussi celle de Badiou sur le com­mu­nisme comme idée ?

Et là s’ouvre une vaste incer­ti­tude (notre vaste incer­ti­tude) sur… la « révo­lu­tion à titre humain » et aussi sur… faut-il encore parler de « révo­lu­tion », et encore sur… « par où la sortie », etc. Ce ques­tion­ne­ment mais qui dans tous les cas devra tenir compte de la ques­tion tech­ni­que sans croire a priori que l’on pourra se passer de ce qui nous dérange et garder ce qui nous arrange, sans la pren­dre donc comme un tout (cf. Temps cri­ti­ques no 16, p. 34-37).

 

Si Marx, dans le cha­pi­tre du livre i du Capital, sur l’indus­trie et l’agri­culture, a bien parlé des dégâts pro­duits par l’indus­tria­li­sa­tion, il pense ce pro­ces­sus à l’inté­rieur du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire d’ensem­ble qui révo­lu­tionne et le capi­tal et la classe du tra­vail. Une posi­tion qu’il aban­don­nera ensuite quand il va faire de la ques­tion de la pro­priété privée la seule ques­tion vrai­ment impor­tante puisqu’elle marque l’écart entre déve­lop­pe­ment de forces pro­duc­ti­ves et étroitesse des rap­ports de pro­duc­tion quand la pro­duc­tion se fait jus­te­ment de plus en plus sociale. C’est la voie qui lui per­met­tait de faire tenir ensem­ble sa vision des Manuscrits qui est celle d’une société sans divi­sion réelle du tra­vail où le tra­vail est sim­ple­ment acti­vité alié­née, avec celle des Grundrisse qui reconnaît la divi­sion du tra­vail qu’il faut contrô­ler ration­nel­le­ment dans la coo­pé­ra­tion. Vision com­pa­ti­ble avec celle du tra­vailleur mobile poly­va­lent d’aujourd’hui qui repré­sen­te­rait la forme moderne du tra­vail vivant dans l’auto­ma­tisme social afin de ne pas retom­ber dans la posi­tion d’un retour à la pro­duc­tion arti­sa­nale chère à Proudhon où le tra­vail comme œuvre d’art de Sorel telle qu’il la décrit dans L’avenir socia­liste des syn­di­cats.

Évanescence de la valeur : le retour en force de la valeur d’usage comme réconfort

Derrière la posi­tion favo­ra­ble aux nou­vel­les tech­no­lo­gies, on trouve sou­vent l’idée d’une pos­si­ble réap­pro­pria­tion de la valeur d’usage. Or, en dehors du rôle qu’on lui a fait jouer dans les théo­ries de la valeur, la valeur d’usage était issue d’une concep­tion du tra­vail sur le modèle de l’homo faber (« l’homme est un animal fabri­ca­teur d’outils » Le Capital, Editions socia­les, p. 182) et donc d’un pro­duit-objet doté d’une auto­no­mie propre. Marx remet cela en cause dans ses textes sur l’auto­ma­ti­sa­tion. L’indus­trie devien­drait le moyen de domi­ner effi­ca­ce­ment la nature. Ce que son roman­tisme déplore dans l’indus­tria­li­sa­­tion, à savoir la déna­tu­ra­li­sa­tion, son posi­ti­visme lui fait aimer. Comme le dit K. Axelos : « Marx ne veut pas que les hommes soient déli­vrés de la tech­ni­que moderne ; il veut que la tech­ni­que se déli­vre de tout ce qui la rend inhu­maine, libé­rant ainsi ses pro­pres forces et les forces humai­nes6 ».

Mais alors la valeur d’usage ne peut plus exis­ter sur le modèle ancien à la fois valeur d’usage de la force de tra­vail et valeur d’usage du pro­duit du tra­vail. Cette der­nière fait plutôt place à une pro­duc­tion d’effets utiles dont les effets dura­bles vont bien au-delà du procès de pro­duc­tion immé­diat. Il n’y a donc pas à cher­cher dans ces nou­vel­les tech­no­lo­gies une déconnexion de plus en plus grande entre ce qui serait encore une créa­tion de « richesse réelle » (de valeur d’usage) et ce qui ne serait que de la créa­tion de richesse capi­ta­liste (valeur d’échange). C’est être dans la même confu­sion que ceux qui pré­ten­dent qu’il y a une déconnexion entre « économie réelle » et finance. L’infor­ma­ti­que comme la finance ne crée­rait pas de « valeur » (les infor­ma­tions seraient des pro­duc­tions sans valeur qui ne feraient que trans­met­tre de la valeur déjà exis­tante parce que pro­duite ailleurs ou qu’accé­lé­rer sa cir­cu­la­tion) soit le refus de consi­dé­rer que la révo­lu­tion du capi­tal est pro­ces­sus de tota­li­sa­tion, que la vitesse est valo­ri­sa­tion, etc.

Même les théo­ries néo-clas­si­ques tien­nent compte de cela :

– pre­miè­re­ment en pre­nant en compte ce qui jusqu’à main­te­nant ne l’était pas, à savoir les actifs imma­té­riels qui seraient pro­duc­tifs de fair value7 ce qui se réper­cute et expli­que en même temps l’esti­ma­tion d’une valeur bour­sière des entre­pri­ses fort dif­fé­rente de sa valeur comp­ta­ble au sens strict (la cota­tion ne se fait pas seu­le­ment à partir de la capi­ta­li­sa­tion effec­tive, mais de façon pro­jec­tive à partir de la déten­tion de bre­vets et autres inno­va­tions en deve­nir) ;

– deuxiè­me­ment, en ne com­pre­nant plus le pro­grès tech­ni­que comme un élément exo­gène de la pro­duc­tion et de la crois­sance dans la mesure où il prend la forme d’un sys­tème socio-tech­ni­que inté­gré du fait jus­te­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies. C’est pour cela que se sont déve­lop­pées les théo­ries de la « crois­sance endo­gène » qui sont repar­tis de la concep­tion hété­ro­doxe de Thorstein Veblen sur la tech­ni­que comme stock de connais­san­ces déte­nues et accu­mu­lées socia­le­ment, mais sans en sou­li­gner la dimen­sion cultu­relle qui l’accom­pa­gne chez Veblen jus­te­ment.

Et pour­tant, c’est ce dont ne tien­nent pas vrai­ment compte les thu­ri­fé­rai­res des logi­ciels libres, qui ne sem­blent pas mesu­rer le fait que « l’essence » de la tech­nos­cience est de nature opé­ra­toire et qu’il est très secondaire que le logi­ciel soit libre ou pas, ce qui entraîne chez ces amis des hackers une concep­tion de type « boîte à outils » que les post-opé­raïs­tes, par exem­ple, ont uti­lisé jusqu’à la corde. Une posi­tion qui com­prend les ntic, mais qui peut être étendue à toute la tech­nos­cience, comme pra­ti­que opé­ra­toire indé­pen­dante des sym­bo­li­sa­tions qui l’accom­pa­gnent. La sub­jec­ti­vité du hacker rem­pla­ce­rait la sub­jec­ti­vité pro­lé­taire dans son rap­port à des condi­tions objec­ti­ves consi­dé­rées comme neu­tres. Une posi­tion com­pa­ti­ble avec une idéo­lo­gie de l’émancipation (Habermas, Appel et la nou­velle École de Francfort, libé­raux-liber­tai­res, par­ti­sans du tout numé­ri­que, etc.) réduite à la société trans­pa­rente de la com­mu­ni­ca­tion uni­ver­selle. Pouvoir et résis­tance au pou­voir sont du même ordre fina­le­ment et il suffit sim­ple­ment de pous­ser le pou­voir pour sortir sur l’autre rive… mais du même fleuve si on veut se ris­quer à une méta­phore flui­di­que. Non plus pous­ser la contra­dic­tion comme dans la dia­lec­ti­que, mais affir­mer l’autre côté, l’imma­nence com­mu­niste du gene­ral intel­lect ou du logi­ciel libre au ser­vice de la « force-inven­tion ».

L’oubli de la forme-État résulte de sa nouvelle mise en réseau

Alors que les mul­ti­ples rami­fi­ca­tions de l’État dans sa forme réseau lui per­met­tent de déve­lop­per ou d’englo­ber de nom­breu­ses média­tions sans avoir besoin des contrain­tes visi­bles qui carac­té­ri­saient l’État-nation ou l’État des clas­ses avec son lourd appa­reil ins­ti­tu­tion­nel et que, dans cette confi­gu­ra­tion il est partie pre­nante et active du pro­ces­sus en cours, beau­coup font comme si l’État n’exis­tait plus alors que c’est la société civile qui n’existe plus.

Certains font porter leur espoir sur une sorte de deve­nir com­mu­niste du capi­tal (les post-opé­raïs­tes), alors que d’autres par­lent com­mu­ni­sa­tion et admi­nis­tra­tion des choses.

De tels posi­tion­ne­ments s’appuient sur le deve­nir du capi­ta­lisme comme sub­sti­tut à la figure de l’émancipation deve­nue absente ou évanescente ; ils annu­lent aussi toute idée d’inter­ven­tion poli­ti­que non étatique.

Or, l’État, dans sa forme réseau comme dans sa forme sou­ve­rai­niste ou d’excep­tion repose la ques­tion poli­ti­que alors que les com­mu­nis­tes (et je ne parle pas ici des com­mu­nis­tes ortho­doxes) ont la plu­part du temps dépo­li­tisé la ques­tion de l’État alors qu’il n’a jamais atteint une telle capa­cité orga­ni­sa­trice, bien supé­rieure à celle déployée au moment de l’État-pro­vi­dence et bien sûr sans com­mune mesure avec ce qu’en per­ce­vaient les pères fon­da­teurs.

Une puis­sance d’orga­ni­sa­tion des ins­ti­tu­tions, de l’acti­vité économique, du social ce qui est assez ancien déjà, mais aussi d’orga­ni­sa­tion des per­son­nes. L’État nous tra­verse tous (« L’État, c’est aussi nous8 » disions-nous dans le numéro 8 de Temps cri­ti­ques) diluant espace public et espa­ces privés, économie de la connais­sance et économie de réseau dans la mesure où la nou­velle idéo­lo­gie de la « com­pé­tence » conduit à mêler étroitement savoir-faire et savoir-être (se pro­duire comme acti­vité vivante). C’est une rup­ture avec la concep­tion de la divi­sion du tra­vail par grilles de qua­li­fi­ca­tion et avec la théo­rie de la valeur tra­vail qui y était rat­ta­chée (la mesure du temps de tra­vail n’est plus à l’ordre du jour dans beau­coup de postes de tra­vail).

On fait comme si les nou­vel­les tech­no­lo­gies du capi­tal répon­daient enfin à l’un des pas­sa­ges les plus célè­bres et sans conteste l’un des plus cri­ti­qua­bles de Marx, dans la pré­face à la Contribution à la cri­ti­que de l’économie poli­ti­que selon laquelle : « jamais de nou­veaux et supé­rieurs rap­ports de pro­duc­tion ne se sub­sti­tuent à elle avant que les condi­tions d’exis­tence maté­riel­les de ces rap­ports aient été cou­vées dans le sein même de la vieille société. C’est pour­quoi l’huma­nité ne se pose jamais que les pro­blè­mes qu’elle peut résou­dre, car, à regar­der de plus près, il se trou­vera tou­jours que le pro­blème lui-même ne se pré­sente que lors­que les condi­tions maté­riel­les pour le résou­dre exis­tent ou du moins sont en voie de deve­nir » (ES, 1957, p. 5).

Alors que les post-opé­raïs­tes sont sou­vent de grands lec­teurs de Simondon, on assiste au para­doxe qu’ils ne sem­blent pas tenir compte de ce que ce der­nier appelle le pro­ces­sus de concré­ti­sa­tion et d’indi­vi­dua­tion dans lequel l’objet tech­ni­que passe du mode abs­trait (théo­rie appli­quée) à un mode plus concret où il intè­gre les effets de son fonc­tion­ne­ment sur le milieu exté­rieur et par exem­ple sur les uti­li­sa­teurs dans le cas de l’infor­ma­ti­que, à l’inté­rieur de son « sys­tème-machine », ce qui crée un « milieu asso­cié ». Ou alors, quand ils en tien­nent compte c’est pour dire que la science n’est plus science du capi­tal, mais science de la société comme si cela met­tait fin à la domi­na­tion. Or, dans le tra­vail cog­ni­tif, le rap­port entre les per­son­nes cons­ti­tue la matière de la subor­di­na­tion.

Informatique et mise en réseau

L’inté­rêt de l’infor­ma­ti­que, pour le capi­tal, vient de ce qu’elle permet de mettre en rap­port des fac­teurs ou des forces hété­ro­gè­nes. Elle permet donc aussi d’étendre les méca­nis­mes de régu­la­tion qui jusque là étaient pro­pres à la sphère économique, aux fac­teurs et sphè­res extra-économiques. C’est par exem­ple la rela­tion sociale qui est l’objet d’échange... le plus sou­vent mar­chand et c’est bien Microsoft et autres mega-opé­ra­teurs qui orga­ni­sent et exploi­tent la syner­gie col­lec­tive des acti­vi­tés cog­ni­ti­ves. C’est bien la mise en réseau capi­ta­liste de cette tota­lité qui déborde les flux créa­tifs et non l’inverse. Il y a bien tou­jours du « molaire » (c.-à-d. du global) pour repren­dre, mais contre lui, une expres­sion de Guattari, et le fait d’être orga­nisé en réseaux ne le trans­forme pas en molé­cu­laire, tou­jours dans le lan­gage de notre auteur-mili­tant du par­ti­cu­lier et des par­ti­cu­la­ris­mes dont les thèses sont repri­ses aujourd’hui par les post-opé­raïs­tes.

Bref, la révo­lu­tion du capi­tal n’est pas la « révo­lu­tion molé­cu­laire » de Guattari !

Par exem­ple la mise en réseau a beau pra­ti­quer la dif­fé­ren­cia­tion hori­zon­tale plutôt que la hié­rar­chi­sa­tion ver­ti­cale, il n’y en a pas moins une hié­rar­chie des réseaux en fonc­tion de la place occu­pée dans le réseau et de la proxi­mité plus ou moins grande avec les nœuds de réseaux. De même, en cas de dys­fonc­tion­ne­ment, l’auto­no­mie des bran­ches du réseau ou la pseudo-ratio­na­lité d’ensem­ble (c’est en fait la plu­part du temps une ratio­na­lité limi­tée au seg­ment du réseau) tombe vite ainsi que la sanc­tion (cf. l’affaire Kerviel/ Société Générale).

Ce n’est bien sûr pas un mou­ve­ment uni­la­té­ral, mais ce qu’il faut voir c’est qui tra­vaille pour qui en réa­lité. Quand on lit le der­nier Gorz et son L’imma­té­riel…9 on est dans le même schéma que chez les post-opé­raïs­tes pour les­quels le capi­tal fixe serait sub­sumé par la « force-inven­tion » qui ne serait plus tra­vail, mais tout à la fois pro­duc­tion de richesse et pro­duc­tion de soi. Pour Gorz les « dis­si­dents » du capi­ta­lisme numé­ri­que repré­sen­te­raient (inter­view de 2007) 30 % envi­ron de la popu­la­tion et com­pren­draient non seu­le­ment les hackers et les infor­ma­ti­ciens de haut niveau, mais une grande part des diplô­més qui refu­sent de tout sacri­fier à leur car­rière, les self-entre­pre­neurs qui refu­sent le tout plus vite et com­pé­ti­tif, ceux qui pré­fè­rent gagner peu et avoir du temps, etc. Dans cette pers­pec­tive on a l’impres­sion que le « tra­vail » tend à ne plus être que le moyen qui permet des acti­vi­tés hors-tra­vail épanouissantes et créa­tri­ces de sens. En lisant cela non seu­le­ment ont peut se deman­der le pour­cen­tage de per­son­nes que cela repré­sen­te­rait aujourd’hui sur les bases de cette hypo­thèse, mais en tenant compte du pro­ces­sus accé­léré de ces dix der­niè­res années, mais aussi quels sont les lieux de cette créa­ti­vité supé­rieure et quels sont les fruits de cette sup­po­sée gigan­tes­que séces­sion/déser­tion ? Se mène-t-elle au sein des gafa ou à l’exté­rieur, dans la « vie privée » qui n’est plus alors « privée » ? Les a-t-elle empê­chés de gros­sir ou au contraire a-t-elle par­ti­cipé à leur succès ?

Les « logiciels libres » changent-ils la donne ?

En effet, le domaine du « libre » n’est pas indé­pen­dant de l’économie de marché, car il n’en cons­ti­tue pas un véri­ta­ble détour­ne­ment, mais seu­le­ment un détour­ne­ment vis-à-vis de ses aspects ins­ti­tu­tion­nels (le copy­right est rem­placé dans ce cas par le copy­left). Le logi­ciel libre mène lui aussi sa propre cam­pa­gne. Mais ce n’est pas une cam­pa­gne pour l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion puisqu’aujourd’hui l’ins­ti­tu­tion est résor­bée dans la ges­tion des inter­mé­diai­res. On pour­rait ici parler d’une stra­té­gie de mar­ke­ting et de média­ti­sa­tion pour faire reconnaî­tre un dis­po­si­tif tech­ni­que et social. Le droit n’inter­vient que secondai­re­ment dans le pro­ces­sus pour tran­cher des conflits ; conflits qui d’ailleurs ne par­vien­nent même pas devant la jus­tice puis­que la plu­part du temps ils sont l’objet d’un com­pro­mis finan­cier.

La créa­tion de la General public licence (gpl) qui ne trans­gresse nul­le­ment la pro­priété intel­lec­tuelle, mais ren­verse sim­ple­ment son usage qui devient libre, s’ins­crit dans cette démar­che. Les défen­seurs du droit d’auteur certes essaient de défen­dre leurs droits, mais ces der­niers devien­nent une quasi-fic­tion ; le droit d’auteur se délite, se dis­sout dans les réseaux et la mise en image des « œuvres-pro­duits ». Dans cette mesure, il est impos­si­ble de dire qu’il y a libre dif­fu­sion puisqu’en amont, on retrouve bien une dépen­dance de l’auteur à toute une infra­struc­ture de pro­duits infor­ma­ti­ques, à une ingé­nie­rie infor­ma­ti­que, à une dépense énergivore énorme qui ne remet pas en ques­tion le pro­duc­ti­visme exa­cerbé, mais au contraire le sup­pose. Sans parler du fait que l’auteur doit bien « tra­vailler » dans un cadre plus tra­di­tion­nel pour vivre.

Dans la cor­res­pon­dance de 2015 avec Raoul10, nous signa­lions des exem­ples de gra­tuité capi­ta­liste (Encyclopædia Britannica déma­té­ria­li­sée et trans­for­mée en ser­vice gra­tuit, por­ta­ble Motorola devenu gra­tuit en échange de ser­vi­ces de télé­com­mu­ni­ca­tions, Netscape et son logi­ciel de navi­ga­tion, Microsoft Internet Explorer, Wikipedia aujourd’hui, quel­ques villes moyen­nes comme Compiègne qui ont opté pour les trans­ports publics gra­tuits, etc.) tout en cri­ti­quant le fait d’y voir une telle socia­li­sa­tion col­lec­tive que la mar­chan­di­sa­tion ne pour­rait s’effec­tuer ou conti­nuer pour de plus en plus de ser­vi­ces.

De fait les marxis­tes pra­ti­quant la théo­rie de la valeur-tra­vail et ne voyant que le profit (le calcul égoïste) ne pou­vaient véri­ta­ble­ment com­pren­dre le calcul mar­gi­nal et la logi­que de puis­sance qui pré­si­dent à la pro­duc­tion coo­pé­ra­tive de ces ser­vi­ces et ont permis l’éclosion des star­tups, via l’uti­li­sa­tion de capi­tal fictif. Mais ces exem­ples, rares, de gra­tuité font bon ménage avec la ten­dance domi­nante à la mar­chan­di­sa­tion des ser­vi­ces et de toutes les acti­vi­tés humai­nes trans­for­mées en tra­vail ou/et ser­vice. Que tout cela ait pour ori­gine une acti­vité coo­pé­ra­tive n’empê­che pas sa capi­ta­li­sa­tion future. Cela fonc­tionne comme divi­sion des tâches au niveau des entre­pri­ses, les plus peti­tes étant les plus inno­van­tes et réac­ti­ves par rap­port aux gran­des firmes. Si aupa­ra­vant, celles-ci pro­fi­taient de la réac­ti­vité plus forte des pre­miè­res du fait de leur carac­tère bureau­cra­tisé (cf. les ana­ly­ses de Galbraith et Castoriadis), elles sont aujourd’hui beau­coup plus cyni­ques. Elles ont bien réa­lisé leur cure d’amai­gris­se­ment et leur flexi­bi­li­sa­tion, mais elles font jouer à plein l’effet de mise en réseau comme nou­velle forme (pseudo-égalitaire) de la nou­velle divi­sion du tra­vail. Elles se conten­tent donc sou­vent d’ava­li­ser et exploi­ter ce pro­duit du tra­vail col­la­bo­ra­tif. On a quand même l’impres­sion d’être dans une situa­tion assez voi­sine de celle qui oppose et lie en même temps les « indé­pen­dants » et les « majors » dans le sec­teur des arts et du spec­ta­cle.

L’Internet relève des micro-tech­no­lo­gies à double portée : de pro­duc­tion et d’usage, ce qui permet de déga­ger une cer­taine auto­no­mie par rap­port à la fonc­tion­na­lité pro­duc­tive dans la mesure où elles com­bi­nent temps de la pro­duc­tion et temps de la « créa­tion ». Dans ce contexte, l’appro­pria­tion d’une partie des fonc­tions non direc­te­ment pro­duc­ti­ves (ludi­ques/ com­mu­ni­ca­tion­nel­les) et même le détour­ne­ment créa­tif ou sub­ver­sif de ces fonc­tions s’avère pos­si­ble (l’exem­ple des hackers, mais pas seu­le­ment, la dif­fu­sion de textes cri­ti­ques à une époque où la dif­fu­sion tra­di­tion­nelle est en échec, etc.), mais ne garan­tit en rien la portée poli­ti­que de telles pra­ti­ques. Mais ce que j’écrivais là en 2004 est jus­te­ment par­ti­cu­liè­re­ment daté parce que comme le dit J. Guigou dans les échanges pré­cé­dents, la révo­lu­tion du capi­tal a ten­dan­ciel­le­ment unifié les temps pro­duc­tifs et non pro­duc­tifs ren­dant même la consom­ma­tion pro­duc­tive.

Par ailleurs, l’exem­ple des ogm nous montre qu’il n’y a pas de fonc­tion­na­lité pro­duc­tive qui ne soit en même temps puis­sance et domi­na­tion comme le choix nucléaire nous en a fourni le paran­gon. On a vu récem­ment des ten­ta­ti­ves sur Facebook afin d’impo­ser une cen­sure de type nou­veau. On ne peut parler à cet égard d’un « poli­ti­que­ment cor­rect » parce qu’il ne pro­vient pas des « poli­ti­ques » ni d’une société civile qui n’existe pas. C’est ce qu’on appe­lait, dans les années 70, le dis­cours du capi­tal, mais on sait aujourd’hui que ce dis­cours n’est pas désin­carné, mais le pro­duit de puis­san­ces qui n’ont rien de sou­ter­rai­nes malgré le retour des thèses com­plo­tis­tes.

Que des marges d’auto­no­mie exis­tent pour les sala­riés de l’Internet et des ntic, c’est une évidence et d’ailleurs leurs patrons le savent bien qui sur­veillent leur uti­li­sa­tion du maté­riel à dis­po­si­tion. Mais ces sala­riés subis­sent une nou­velle subor­di­na­tion au tra­vail et une vir­tua­li­sa­tion de leur acti­vité (cf. Pierre Naville et ses déve­lop­pe­ments sur la fonc­tion de l’écran) avec le pas­sage de l’ana­lo­gi­que au numé­ri­que (du mes­sage inte­rac­tif au code auto­nome). Il s’agit d’un nou­veau cli­vage entre sens et connais­sance pro­duit par l’auto­ma­ti­sa­tion actuelle, le fait que l’ouvrier ou/ et le sala­rié n’a plus en face de lui sim­ple­ment une machine, mais un pro­ces­sus continu. Certes, ce n’est pas une spé­ci­fi­cité de l’infor­ma­ti­sa­tion, puis­que dans le tra­vail à la chaîne, l’opé­ra­teur aussi était face à un pro­ces­sus continu, mais il pou­vait encore être amené à le syn­thé­ti­ser à tra­vers la repré­sen­ta­tion de l’ouvrier col­lec­tif ou du col­lec­tif de tra­vail. L’auto­no­mi­sa­tion était moin­dre ce qui lais­sait sinon place à la pers­pec­tive de la réap­pro­pria­tion, de plus en plus pro­blé­ma­ti­que, mais au moins à celle d’une révolte mas­sive contre comme l’ont montré les luttes contre le tra­vail à la chaîne dans les années 1960-1970.

C’est sur cette codi­fi­ca­tion que la théo­rie de l’infor­ma­tion essaime dans les inno­va­tions bio­tech­no­lo­gi­ques que sont les mani­pu­la­tions géné­ti­ques. Ce qui compte ici c’est l’uti­li­sa­tion de la micro-infor­ma­ti­que comme pra­ti­que opé­ra­tion­nelle et pro­gram­ma­tion.

Certains font comme si cette nou­velle subor­di­na­tion n’exis­tait pas et pen­sent qu’aujourd’hui il n’y a pas plus de dif­fi­culté à déga­ger une pers­pec­tive com­mu­niste qu’au xixe siècle. Les « don­nées » maté­riel­les auraient sim­ple­ment changé. Mais pour­tant Marx disait que les hommes ne se posent que les ques­tions de leur époque or pour­quoi se posaient-ils jadis celle du com­mu­nisme et ne se la posent-ils plus alors que les « condi­tions » sont de plus en plus socia­les ? Pourquoi les indi­vi­dus et par­ti­cu­liè­re­ment les mem­bres de la « géné­ra­tion Y » se posent-ils majo­ri­tai­re­ment la ques­tion de la gra­tuité dans des termes libé­ral/ liber­tai­res et non dans des termes com­mu­nis­tes ?

Gratuité et luttes

Je vou­drais rajou­ter un petit com­plé­ment sur cette ques­tion de la gra­tuité. En effet, les luttes sur ce ter­rain peu­vent être impor­tan­tes parce que ce ne sont pas for­cé­ment les luttes sur le lieu de pro­duc­tion qui sont pri­mor­dia­les et a for­tiori les seules dignes d’inté­rêt. Celles qui concer­nent les sec­teurs de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux pré­sen­tent la carac­té­ris­ti­que d’être d’emblée des luttes d’ensem­ble et c’est bien pour cela que par­tout les États cher­chent à en limi­ter les effets en bri­mant les ini­tia­ti­ves des sala­riés par des res­tric­tions au droit de grève. Il leur est tou­te­fois beau­coup plus dif­fi­cile d’en faire autant quand ce sont les « usa­gers » ou des indi­vi­dus ordi­nai­res qui sont à l’ori­gine des actions. Les deux aspects ne sont d’ailleurs pas incom­pa­ti­bles en théo­rie, bien que dans la réa­lité, le manque de rap­ports entre pro­ta­go­nis­tes poten­tiels et la dif­fi­culté à dépas­ser des inté­rêts immé­diats (même si on les affu­ble du carac­tère « de classe » au moins pour les uns) pour se mettre d’accord sur des actions com­mu­nes condui­sent à un échec, la plu­part du temps.

Ces luttes sur la gra­tuité s’avè­rent aussi d’actua­lité en ce qu’elles remet­tent en cause l’idée d’un juste prix à payer repo­sant sur un calcul des coûts. Mais elles ne le font pas sur la base qui fut celle des luttes du cycle pré­cé­dent. Elles ne se situent pas non plus dans le cadre « d’auto­ré­duc­tions » comme on a pu en connaî­tre dans les années 70 en Italie, « auto­ré­duc­tions » qui, toutes radi­ca­les qu’elles aient été, s’avé­raient de fait aussi arbi­trai­res que l’était le prix offi­ciel quand il s’agis­sait de les évaluer pré­ci­sé­ment (la cgil ita­lienne et les grou­pes comme Lotta Continua s’empoi­gnaient d’ailleurs là-dessus). Enfin elles ren­dent compte de l’évanescence de la valeur dont nous par­lons à Temps cri­ti­ques. Cette ques­tion s’ins­crit, de façon maté­ria­liste, dans les rap­ports sociaux concrets sous forme d’atta­que contre les prix qui repré­sen­tent les seules concré­tions des valeurs. Seulement à l’époque de cette évanescence de la valeur, c’est-à-dire quand le capi­tal domine la valeur, les prix n’ont plus qu’un rap­port ténu avec les valeurs (qu’on se réfère à la valeur-tra­vail des marxis­tes ou à la valeur-uti­lité des néo-clas­si­ques importe peu ici). Les Antillais et Réunionnais qui vivent dans des condi­tions par­ti­cu­liè­res ren­dant ces prix encore plus arbi­trai­res l’ont bien com­pris, eux qui s’atta­quent régu­liè­re­ment à ces prix, par des reven­di­ca­tions ou par des pilla­ges. Mais d’une manière plus géné­rale le pas­sage des mon­naies natio­na­les à l’euro a eu le même effet dans la cons­cience du « peuple » : aujourd’hui, pour la plu­part des Européens les prix en euros n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion de « valeur » (com­prise au sens strict) et c’est ce qui fait qu’un dis­cours plus ou moins masqué sur le retour à une mon­naie natio­nale ren­contrait jusqu’à peu un cer­tain succès, car il semble recou­vrer une vérité des valeurs (plus que des prix : la « vérité des prix ») en tant que la valeur est repré­sen­ta­tion ou a une signi­fi­ca­tion ima­gi­naire sociale. Il semble que, tout récem­ment, les choses se soient inver­sées avec une rela­tive défaite des thèses popu­lis­tes en Europe et l’effet par­ti­cu­liè­re­ment contre-pro­duc­tif du Brexit. Une confiance nou­velle en l’euro s’est fait jour, non pas comme équivalent géné­ral/ repré­sen­ta­tion économique de la « valeur », mais comme repré­sen­ta­tion d’une unité poli­ti­que perçue comme plus stable.

Que la valeur soit de plus en plus une repré­sen­ta­tion poli­ti­que (Tronti), une repré­sen­ta­tion de la puis­sance (Fourquet) permet à cer­tai­nes frac­tions capi­ta­lis­tes de penser en termes de gra­tuité pour un cer­tain nombre de pro­duits cor­res­pon­dant aux « com­muns » ou à des pro­duc­tions « imma­té­riel­les » à coût mar­gi­nal zéro, mais cela peut très bien s’insé­rer dans le cadre d’une capi­ta­li­sa­tion plus grande des acti­vi­tés à partir du moment où cela faci­li­te­rait le déve­lop­pe­ment et la flui­dité ou la vitesse de cir­cu­la­tion des biens mar­chands, dont la pro­duc­tion reste orga­ni­sée sur le modèle économique de la rareté, du tra­vail et de la pro­priété.

En l’état actuel des choses, toute ten­dance à la gra­tuité aujourd’hui repose sur les bases de la révo­lu­tion du capi­tal et non pas de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne. Le fait que, comme disait Gorz, ce soit le pro­duit d’une « socia­li­sa­tion anti­so­ciale » n’y change rien. Ces bases intè­grent jus­te­ment un niveau d’inté­gra­tion tech­no­lo­gi­que tou­jours plus élevé qui est aux anti­po­des d’une ten­dance à l’auto­pro­duc­tion. La puis­sance d’agir qu’on acquiert éventuellement avec les nou­vel­les tech­no­lo­gies nous rend encore plus dépen­dants de l’orga­ni­sa­tion en réseau qui la permet. Ce n’est pas parce que cette nou­velle forme d’infra­struc­ture semble invi­si­ble qu’elle n’existe pas. Ainsi, si on prend l’exem­ple des Vélib’, ils sont qua­si­ment gra­tuits sur­tout si on les prend moins d’un quart d’heure et ils sont censés accroî­tre la liberté indi­vi­duelle de dépla­ce­ment, mais cela sup­pose un réseau infor­ma­ti­que gérant les parcs vélos, des abon­ne­ments, une mesure des temps, des gps incor­po­rés aux vélos pour repé­rer leur varia­tion d’empla­ce­ment, un réseau d’entre­tien, etc. Cette orga­ni­sa­tion mobi­lise tout un ensem­ble tech­no­lo­gi­que géré par des sala­riés eux aussi assez invi­si­bles et dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle ne les valo­rise pas par­ti­cu­liè­re­ment. Le réen­cas­tre­ment de l’économie dans le social, pour parler comme Polanyi, ou la socia­li­sa­tion des forces pro­duc­ti­ves, pour parler comme Marx, nous échappent plus que nous ne les contrô­lons. La dyna­mi­que qui fait la force du rap­port social capi­ta­liste c’est jus­te­ment cette façon de jouer du besoin des uns avec le désir des autres.

Jacques Wajnsztejn, 7 juillet 2017

 

Notes

1 – Bernard Pasobrola, «  Systèmes flui­di­ques et société connexion­niste », Temps cri­ti­ques, no 16  : [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle288]

2 – Guy-Noël Pasquet, «  La nature c’est aussi l’être humain », Temps cri­ti­ques, no 11 : [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle91]

3 – http://blog.temps­cri­ti&...

4 – Nous repre­nons ici une for­mu­la­tion inté­res­sante de Bernard Pasobrola même si nous avons cri­ti­qué sa vision d’une suc­ces­sion de para­dig­mes expli­ca­tifs. Bernard Pasobrola, «  Systèmes flui­di­ques et société connexion­niste », Temps cri­ti­ques, no 16  : [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle288]

5 – Le capi­tal domine la valeur quand c’est lui qui semble donner « valeur ». Il se pose en source à tra­vers la domi­na­tion du tra­vail mort (immense accu­mu­la­tion de capi­tal fixe). À partir de là, la fixa­tion de la plu­part des prix est arti­fi­cielle et dépend soit de l’admi­nis­tra­tion soit d’un profit anti­cipé. Le capi­tal affirme ses pro­pres caté­go­ries contre celles de la valeur : prix à la place de valeur, profit à la place de plus-value, capi­tal fixe à la place de tra­vail mort, res­sour­ces humai­nes à la place de tra­vail vivant. La loi de la valeur est rem­pla­cée par la loi de capi­ta­li­sa­tion qui déter­mine com­ment un quan­tum de capi­tal s’accroît de façon concrète ou fic­tive, mais dans tous les cas de façon réelle (ou avec des effets réels).

6 – Kostas Axelos, Marx pen­seur de la tech­ni­que. De l’alié­na­tion de l’homme à la conquête du monde, Paris, Éditions de Minuit, 1961 (réé­di­tion : Encre marine, 2015).

7 – La juste valeur (fair value en anglais) est une méthode de valo­ri­sa­tion des actifs qui a pour objec­tif de rap­pro­cher la valeur comp­ta­ble de la valeur de marché et donc de faci­li­ter le tra­vail des valo­ri­sa­tions des socié­tés par des tiers, de donner via la comp­ta­bi­lité une image plus réelle de la valeur de l’entre­prise.

8 – Jean-Louis Rocca, « L’État c’est nous : ce que nous ensei­gne la lutte anti-cip », Temps cri­ti­ques no 8 : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle63

9 – André Gorz, L’imma­té­riel. Connaissance, valeur et capi­tal, Galilée, 2003.

10 – http://blog.temps­cri­ti&...