Lumpenprolétariat, luttes des années 1960-70 et révoltes des banlieues

février 2019, Jacques Wajnsztejn



La notion de lumpenprolétariat

Le terme ne fait pas partie du lan­gage de for­ma­tion de Marx. En effet, dans les écrits de jeu­nesse sa référence à ce sujet est encore Feuerbach pour qui «  seul l’être néces­si­teux est l’être néces­saire ». Marx développa lui-même cette appro­che dans ses écrits de jeu­nesse, tels que les Manuscrits de 1844  : «  La pau­vreté est le lien passif qui fait res­sen­tir aux hommes la richesse la plus grande : l’autre homme  ». C’est une vision dans la lignée uni­ver­sa­liste des Lumières et aussi dans la pers­pec­tive pro­pre­ment marxienne de la com­mu­nauté humaine qui s’affirme alors comme une posi­tion au sein du mou­ve­ment socia­liste dans toute sa diver­sité. Une pers­pec­tive qui est irréduc­ti­ble à l’oppo­si­tion que théori­sera plus tard Engels entre « socia­lisme uto­pi­que » et « socia­lisme scien­ti­fi­que ».

Mais cette pau­vreté dont par­lent les socia­lis­tes de l’époque n’est pas celle de la pay­san­ne­rie et de ce qu’ils perçoivent, à l’excep­tion des popu­lis­tes russes, comme une sur­vi­vance de l’Ancien Monde. Elle est typi­que­ment un des pro­duits du phénomène urbain qui touche par­ti­culièrement Londres et la plus grande ville de France, Paris et il est décrit dans des œuvres roma­nes­ques telles Les mystères de Paris d’Eugène Sue et Les misérables de Victor Hugo où on voit se métamor­pho­ser le thème cri­mi­nel (omniprésent chez Balzac pour qui le monde cri­mi­nel est un monde fermé, celui des « clas­ses dan­ge­reu­ses » iden­tifiées à la pègre1) en thème social (chez Sue et sur­tout Hugo), pro­ces­sus au cours duquel les écri­vains et cer­tains jour­na­lis­tes pas­sent pro­gres­si­ve­ment d’un mépris bien partagé pour la popu­lace, à un cer­tain res­pect pour le peuple dans les der­niers jours de la Monarchie de Juillet et cette dernière for­mu­la­tion s’impose comme concept à partir de la révolu­tion de 1848.

En fait, cette polémique autour des notions2 rend compte d’un état de la théorie où la popu­lace a effec­ti­ve­ment un cer­tain contenu péjora­tif, mais Hugo s’en excuse auprès du jour­nal La ruche popu­laire en disant qu’il entend par-là le fait que, cette popu­lace, ce n’est fina­le­ment que le peuple qui n’est pas encore peuple, qui n’a pas encore pris cons­cience et qui ne le devien­dra qu’à tra­vers l’insur­rec­tion de juin 1848 où apparaît pour la première fois « la race pari­sienne […] ce peuple qui tra­vaille et souf­fre3 »

Les Misérables sont un livre qui met en scène les rap­ports entre condi­tion prolétarienne et acti­vité cri­mi­nelle à l’intérieur d’un pro­ces­sus d’urba­nisa­tion qui semble engen­drer les deux condi­tions (prolétarienne et cri­mi­nelle), par exem­ple au sein des fau­bourgs et à la limite des « barrières » qui « appel­lent la guillo­tine » comme le dit Hugo dans Le der­nier jour d’un condamné. Dans Les Misérables Hugo est très clair qui évoque en 1862 « Les trois problèmes du siècle, la dégra­da­tion de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atro­phie de l’enfant par la nuit » caractéris­ti­ques de la Monarchie de Juillet. Le terme employé de « misérables » cor­res­pond jus­te­ment à la synthèse entre clas­ses labo­rieu­ses et clas­ses dan­ge­reu­ses qui ne peu­vent plus être dis­tinguées clai­re­ment comme dans la défini­tion qu’en don­nait le Littré. Car com­ment clas­ser ces pro­fes­sions de chif­fon­niers, débar­deurs (le Chourineur de Sue), de rava­geurs ? On retrou­vera cette dif­fi­culté avec les tri­mards4.

Proudhon va faire du crime et de la « condi­tion sau­vage », le thème prin­ci­pal de son Système des contra­dic­tions écono­mi­ques parce qu’il en fait un problème social. Un problème pour la société, même si, à l’époque, c’est un problème pour une société bour­geoise qui, sous la Restauration, prend peur de ces « misérables en gue­nilles », ces « bar­ba­res5 » extérieurs à la Cité que cer­tains vont appe­ler prolétaires, d’autres noma­des (Haussmann, Le Play), vaga­bonds, sau­va­ges (Sue), apa­ches, mul­ti­tude6, mais aux­quels le lec­teur popu­laire s’iden­ti­fie de plus en plus jusqu’à en trans­for­mer le cours des récits. C’est visi­ble chez Eugène Sue qui parti des clas­ses dan­ge­reu­ses met en scène de plus en plus les clas­ses labo­rieu­ses sous l’influence des cour­riers de lec­teurs qui ont le temps d’inter­ve­nir sur la pro­gres­sion d’un récit publié sous forme de feuille­ton et sou­vent écrit au fur et à mesure des nécessités écono­mi­ques de survie de l’auteur. Ces fréquen­ta­tions et modèles de per­son­na­ges évoluent aussi puisqu’il ren­contre des ouvriers de « l’Atelier ».

Des « sau­va­ges » qu’évoque Émile Souvestre dans les Confessions d’un ouvrier au milieu du xixe siècle « Nous avions à cet égard [pour la force, ndlr] des idées de sau­va­ges ; comme eux nous pre­nions l’esprit de bru­ta­lité et de bataille pour le cou­rage7 ». C’est une cons­tante des révoltes popu­lai­res d’avoir exprimé cette appétence pour la force dans la vio­lence révolu­tion­naire, quel­que chose qui semble aujourd’hui, pour beau­coup, incompréhen­si­ble où dépassé parce qu’il y aurait eu une prise de dis­tance avec cette apo­lo­gie de la force, de la viri­lité et qu’il exis­te­rait d’autres moyens de faire valoir ses droits dans les démocra­ties.

Il est à remar­quer que dans ces romans précités, les catégories de prolétaire ou de prolétariat n’appa­rais­sent nulle part et on a vu la dif­fi­culté que le terme a eue à s’impo­ser, en son sens moderne dans les dic­tion­nai­res. Pourtant quand on lit La Sainte Famille de Marx et Engels (Éditions socia­les, 1969), dès la première note sur Les Mystères de Paris qui appa­rais­sent au cha­pi­tre v du livre, il nous est précisé qu’Eugène Sue « dépeint avec un cer­tain réalisme les milieux popu­lai­res, sur­tout le lum­pen­prolétariat pari­sien » et Sue est rat­taché au cou­rant des socia­lis­tes uto­pi­ques.

Lumpenprolétariat que Marx oppose à un prolétariat qui seul pourra éman­ci­per la société en lut­tant pour son intérêt indi­vi­duel puis­que lui seul incarne la ser­vi­tude uni­ver­selle. En sa condi­tion se résume­raient le crime et le scan­dale de la société bour­geoise. Ainsi est créée une classe miroir des souf­fran­ces uni­ver­sel­les, sur laquelle repo­sent désor­mais toutes les aspi­ra­tions humai­nes à la raison, à la jus­tice, à la per­fec­ti­bi­lité : « Cette classe libère la société tout entière, mais à la seule condi­tion que la société tout entière se trouve dans la situa­tion de cette classe  ». « Il faut qu’un ordre par­ti­cu­lier soit l’ordre du scan­dale uni­ver­sel, l’incar­na­tion de la ser­vi­tude uni­ver­selle ; il faut qu’une sphère par­ti­culière de la société représente le crime notoire de toute la société, de sorte que se libérer de cette sphère appa­raisse comme l’uni­ver­selle libération de soi ».

Créé par Karl Marx et Friedrich Engels, le terme alle­mand Lumpenprolétariat, composé de lumpen = loque, chif­fon, haillon et prolétariat (du latin proles8, les sans réserves qui n’ont que leur progéniture pour toute richesse et ne sont pas assu­jet­tis à l’impôt) se tra­duit le plus sou­vent en français par « sous-prolétariat » et désigne les masses urbai­nes mar­gi­na­les, vivant de manière para­si­taire par rap­port aux tra­vailleurs salariés et pro­duc­tifs. Mais pour Marx, il ne faut pas confon­dre ou assi­mi­ler lum­pen­prolétariat et pau­vres. Selon lui, le paupérisme vient de la sur­po­pu­la­tion rela­tive. Marx parle de sur­po­pu­la­tion rela­tive pour indi­quer qu’il n’y a sur­po­pu­la­tion que par rap­port aux besoins tou­jours varia­bles de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste. Les surnuméraires for­ment l’armée indus­trielle de réserve de force de tra­vail. Cette dernière est aussi bien composée des chômeurs tem­po­rai­res vivant de petits bou­lots que de la réserve de main-d’œuvre des cam­pa­gnes ali­mentée cons­tam­ment par l’appro­pria­tion pri­va­tive des terres et les progrès de la pro­duc­ti­vité agri­cole qui chas­sent les pay­sans de la terre ; des tra­vailleurs à domi­cile, ou, plus misérables encore, des exclus du pro­ces­sus de tra­vail en raison de leur âge, leur sexe et de leurs infir­mités.

Tous sont sus­cep­ti­bles, en cer­tai­nes cir­cons­tan­ces, de repren­dre du ser­vice actif. Victimes d’un système du sala­riat qui fait tou­jours plus ou moins le tri au sein de la masse de force de tra­vail dis­po­ni­ble sur ce qui est devenu pro­gres­si­ve­ment un marché du tra­vail, ils n’en ont pas moins connu les roua­ges étant passés « par la dure mais for­ti­fiante école du tra­vail », ou disposés à passer par elle puisqu’ils sont habitués à cher­cher régulièrement de l’embau­che et accep­tent grosso modo le prin­cipe de l’échange qui est à la base du contrat de tra­vail, même quand ils en dénon­cent le côté inégal où qu’ils lut­tent contre l’exploi­ta­tion au tra­vail. À ce titre, pour Marx et Engels, ils entrent dans la catégorie poten­tiel­le­ment révolu­tion­naire des prolétaires d’autant que ce sont eux qui se rap­pro­chent le plus de la défini­tion stricte du prolétaire au sens de « sans réserve ».

Le lum­pen­prolétariat, à l’opposé, ne serait jamais passé par cette « dure mais for­ti­fiante école » ; c’est pour­quoi il est, au mieux, a-révolu­tion­naire. Formé d’indi­vi­dus « sans feu ni lieu », il est vénal et prêt à se mettre au ser­vice de la bour­geoi­sie. Voici deux cita­tions représen­ta­ti­ves de la vision de Marx et Engels vis-à-vis du lum­pen­prolétariat :

« Quant au lum­pen­prolétariat, ce pro­duit passif de la pour­ri­ture des cou­ches inférieu­res de la vieille société, il peut se trou­ver, çà et là, entraîné dans le mou­ve­ment par une révolu­tion prolétarienne ; cepen­dant, ses condi­tions de vie le dis­po­se­ront plutôt à se vendre à la réaction » (Le mani­feste du parti com­mu­niste, uge, coll. « 10/ 18 », p. 33).

« Le lum­pen­prolétariat — cette lie d’indi­vi­dus déchus de toutes les clas­ses qui a son quar­tier général dans les gran­des villes — est, de tous les alliés pos­si­bles, le pire. Cette racaille est par­fai­te­ment vénale et tout à fait impor­tune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les mai­sons, pen­dant les révolu­tions, l’ins­crip­tion : “Mort aux voleurs !”, et qu’ils en fusillèrent même cer­tains, ce n’était certes pas par enthou­siasme pour la propriété, mais bien avec la cons­cience qu’il fal­lait avant tout se débar­ras­ser de cette engeance. Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille comme garde ou s’appuie sur elle, démontre par là qu’il n’est qu’un traître » (La social démocra­tie alle­mande, uge, coll. « 10/ 18 », p. 38-39).

Le schéma de l’interprétation est fixé dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Marx y développe l’idée que Louis Napoléon n’a pu conquérir le pou­voir qu’en pre­nant appui sur un ramas­sis de « vaga­bonds, sol­dats en rup­ture de ban, repris de jus­tice, galériens évadés, escrocs, char­la­tans, clo­chards, pick­po­ckets, filous, tri­cheurs, maque­reaux ou patrons de bordel, por­te­faix, écri­vailleurs, joueurs d’orgue de bar­ba­rie, chif­fon­niers, bohémiens, men­diants — bref, toute cette masse dif­fuse et inor­ga­nisée, bal­lottée de çà de là ».

Selon Marx, le sous-prolétariat n’avait pas de motif par­ti­cu­lier pour par­ti­ci­per à la révolu­tion, et pour­rait même, en fait, avoir eu un intérêt dans la préser­va­tion de la struc­ture de classe actuelle, parce que les mem­bres du sous-prolétariat dépen­dent générale­ment des clas­ses possédantes pour leur survie quo­ti­dienne (aumônes, clientélisme). C’est pour cela que Marx voyait le lum­pen­prolétariat comme une force contre-révolu­tion­naire.

Pour résumer, derrière son mora­lisme anti-lumpen se lit une posi­tion poli­ti­que de classe en dehors de tout contour socio­lo­gi­que bien défini, ce qui est fina­le­ment cohérent avec son absence d’une vérita­ble ana­lyse concrète des clas­ses au profit d’une ana­lyse en termes de luttes de clas­ses.

La notion finira par pren­dre chez Marx les contours les plus flous puis­que pro­gres­si­ve­ment la catégorie s’élargit, d’abord aux garçons de café, grooms et gens de maison, c’est-à-dire à des types de pro­fes­sions et d’indi­vi­dus qui, d’après lui, ne sont pas intégrées plei­ne­ment à la struc­ture interne du rap­port social capi­ta­liste et qui, bien sûr, ne figu­rent pas parmi les tra­vailleurs définis comme pro­duc­tifs9. C’est net, dès les Grundrisse ou, indépen­dam­ment de leur statut social tous ceux qui ne sont pas intégrés au pro­ces­sus de pro­duc­tion, sont qua­lifiés de lum­pen­prolétaires. Si cela peut sem­bler encore un choix dis­cu­ta­ble, mais cohérent, que dire de l’exten­sion du terme à ceux du haut de l’échelle sociale pour qui «  donner et prêter, voilà toute la science financière de cette canaille (lum­pen­prolétariat), qu’on considère en bas ou en haut de l’échelle sociale  ».

Marx ne songea qu’à la soli­da­rité au sein d’une même classe des sem­bla­bles, excluant de sa concep­tion du prolétariat toute une popu­la­tion déshéritée et rejetée dans un lum­pen­prolétariat à conno­ta­tion résolu­ment péjora­tive. Cette popu­la­tion sem­blait aussi dépour­vue de tout poten­tiel révolu­tion­naire et de toute prise his­to­ri­que sur les rap­ports sociaux de pro­duc­tion. En effet, elle ne par­ti­cipe pas à la marche vers le progrès et à la trans­for­ma­tion du monde menée conjoin­te­ment par les deux gran­des clas­ses de la révolu­tion indus­trielle, ses condi­tions d’exis­tence dégradées la prédis­po­sent au contraire à se lais­ser cir­conve­nir par la Réaction pour accom­plir ses basses œuvres. Même l’obser­va­tion his­to­ri­que ne pou­vait trou­bler son schéma bipo­laire de deux clas­ses homogènes. Lorsque, dans le 18 Brumaire, Marx a dû cons­ta­ter et admet­tre, du point de vue prag­ma­ti­que, le rôle moteur joué par l’hétérogénéité des clas­ses dans le succès du coup d’État de Louis Bonaparte et d’ailleurs toute son his­toire des luttes de clas­ses en France en fait foi, il per­sis­tera sur le plan théorique dans l’idée que seule une classe homogène pou­vait jouer un rôle dans l’his­toire. Cette homogénéité, il croit la voir dans la masse gran­dis­sante des ouvriers de la grande manu­fac­ture, sa divi­sion et sa dis­ci­pline du tra­vail, le col­lec­tif ouvrier qui lui est lié, l’expérience ouvrière et la cons­cience de classe qui en décou­le­rait. Et toute l’hétérogénéité sociale des petits bou­lots qui échap­paient encore à ce pro­ces­sus jugé glo­ba­le­ment pro­gres­siste, se trouve rejetée dans la figure péjora­tive du lum­pen­prolétariat.

Là où le tra­vail et le capi­tal étaient supposés uni­fier et le prolétariat et la bour­geoi­sie, et les façonner pour une mis­sion his­to­ri­que, le lum­pen­prolétariat res­tait hétéroclite de par sa cons­ti­tu­tion. Marx avait une han­tise de l’hétérogénéité de classe. Pour lui, la pire situa­tion était celle de cette classe pour­tant pro­duc­tive des pay­sans, mais sans aucune cons­cience com­mune (il pren­dra l’image des pommes de terre dans le sac qui s’entre­cho­quent et se ren­voient l’une l’autre sans jamais vrai­ment s’entremêler) ; et para­si­taire dans son essence même, sta­tion­nant sur le bord de l’his­toire sans rien lui appor­ter, sans y par­ti­ci­per, jouet des forces pro­duc­ti­ves en mou­ve­ment ou mer­ce­naire d’une des deux gran­des clas­ses, donc sans volonté propre et entièrement délimitée par le conflit de deux autres clas­ses. Alors donc que Marx, dans son ana­lyse his­to­ri­que, reconnaît au lum­pen­prolétariat une utilité, en tant que délimi­ta­tion socio­lo­gi­que, il devient ensuite un outil de dis­qua­li­fi­ca­tion pour ne pas dire d’exclu­sion, trans­po­sant sur le plan de la théorie socio­lo­gi­que l’iso­le­ment, le mépris social, l’enfer­me­ment des plus pau­vres.

Pour sa part, Bakounine, si on en croit Jean-Christophe Angaut10, n’aurait utilisé qu’une fois le terme dans une note à l’intérieur d’un manus­crit ina­chevé et non publié de son vivant que l’on trouve aujourd’hui dans les Œuvres complètes de Bakounine (Champ libre) sous l’inti­tulé : « Écrits contre Marx ». Il y parle lui, de la « fleur du prolétariat » pour désigner les mil­lions de déshérités, non civi­lisés, gueux, cette « grande canaille popu­laire qui étant à peu près vierge de toute civi­li­sa­tion bour­geoise, porte en son sein, dans ses pas­sions, dans ses ins­tincts […] tous les germes du socia­lisme de l’avenir » (op. cit., p. 177-8). Angaut pose ensuite la ques­tion essen­tielle au-delà du voca­bu­laire utilisé et de la posi­tion fina­le­ment mora­li­sante de Marx, à savoir, cette frac­tion popu­laire, ces « déclassés » recèlent-ils une poten­tia­lité révolu­tion­naire spécifi­que ? Oui semble-t-il d’après Bakounine, puis­que le capi­ta­lisme ne peut être abattu de l’intérieur. La lutte doit garder une extériorité ou une auto­no­mie dira Tronti avec sa « rude race païenne ». Mais cet extérieur n’est pas érigé en une marge elle-même auto­nome. Elle ne vaut que par les liens qu’elle garde encore avec le milieu, avec une nature popu­laire non encore domes­tiquée. Là, on est très proche de ce que dira Pasolini dans ses Écrits cor­sai­res ou ses Lettres luthérien­nes à propos des prolétaires du Sud ou des déclassés du petit peuple romain. On est tou­jours dans la pers­pec­tive de partir de ce qu’on est, même si ce qu’on est est dénié par le pou­voir ou les autres. Le tra­vail du négatif n’est pas le nihi­lisme.

Franz Fanon revient, cent ans plus tard, sur la ques­tion, en y ajou­tant la dimen­sion anti­co­lo­nia­liste. Pour lui, c’est précisément du lum­pen­prolétariat qu’il fal­lait atten­dre la rébel­lion contre l’ordre établi en tant que ce der­nier représen­te­rait l’unique dis­sol­vant de la société générale, car, ayant à sup­por­ter les pires condi­tions de vie, qu’a-t-il à perdre ?

Léon Trotsky a pro­longé le point de vue, voyant le lum­pen­prolétariat comme par­ti­culièrement vulnérable à la pensée réaction­naire. Dans son essai (série d’arti­cles sur le fas­cisme) Comment vain­cre le fas­cisme ?, il décrit la prise du pou­voir de Benito Mussolini : « Grâce à la pro­pa­gande fas­ciste, le capi­ta­lisme a mis en mou­ve­ment les masses de la petite bour­geoi­sie affolée et les bandes d’un lum­pen­prolétariat déclassé et démora­lisé — tous ces êtres humains, innom­bra­bles, que le capi­ta­lisme finan­cier avait lui-même portés au déses­poir et la frénésie ». Écono­mi­que­ment enfin, les lum­pen­prolétaires étaient situés en dehors de tout système écono­mi­que, sol­dats perdus de l’armée indus­trielle de réserve, sai­son­niers ou chômeurs tombés du cycle écono­mi­que, « sur­po­pu­la­tion flot­tante, latente et sta­gnante » per­tur­bant le marché du tra­vail, « sphères inférieu­res du paupérisme », « précipité le plus bas », et cette des­crip­tion là encore ne ménageait aucune issue : « Si l’on fait abs­trac­tion des vaga­bonds, des cri­mi­nels, des pros­tituées, bref, du lum­pen­prolétariat pro­pre­ment dit, cette couche sociale se com­pose de trois catégories… D’abord les ouvriers et ouvrières que le dévelop­pe­ment social a, pour ainsi dire, démonétisés, en sup­pri­mant l’œuvre de détail dont la divi­sion du tra­vail avait fait leur seule res­source ; puis ceux qui par mal­heur ont dépassé l’âge normal du salarié ; enfin les vic­ti­mes direc­tes de l’indus­trie – mala­des, estropiés, veuves, etc., dont le nombre s’accroît avec celui des machi­nes dan­ge­reu­ses, des mines, des manu­fac­tu­res chi­mi­ques, etc. (...) Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme offi­ciel ».

Blousons noirs, zonards et trimards dans les années soixante

Pour les tri­mards lyon­nais nous ren­voyons à notre bro­chure « Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroac­tive » (nov.-déc. 2017, dis­po­ni­ble sur le site de Temps cri­ti­ques) d’où il res­sort que les tri­mards n’étaient pas un groupe homogène et ne possédait même pas une struc­ture de bande. De milieu social certes prolétaires, cer­tains s’occu­paient à de petits bou­lots pen­dant que d’autres, très jeunes fuyaient les divers lieux d’enfer­me­ment (mai­sons de redres­se­ment, armée, prison) plus qu’ils ne cher­chaient à se fixer quel­que part et dans une quel­conque acti­vité pérenne. Ces tri­mards, malgré leur nom dont la référence pour­rait faire penser à « l’en-dehors » anar­chiste Zo d’Axa où à l’indi­vi­dua­lisme littéraire chez Georges Navel ou Marc Stéphane, ne se trou­vaient pas être des pro­duits de l’his­toire, rescapés de la révolte contre toute auto­rité, avec en tête la mémoire de « La Sociale ». Ils se rap­pro­chaient plus de ce que Pasolini appelle les sous-prolétaires des années soixante avec un com­por­te­ment archétypal de la société des misérables, démunis, mais libres parce que pas encore enchaînés au monde de l’usine et à celui de la société de consom­ma­tion et “à la thune” comme on dit aujourd’hui. Leur façon d’être à la marge ou même pour cer­tains, à la marge de la marge, était donc située his­to­ri­que­ment. Dans la jungle des villes des années 1960-1970, il s’agit sur­tout de jeunes (18-23 ans est l’éven­tail d’âge le plus cou­rant) qui vivent dans la rue, sous les ponts, dans les ter­rains vagues ou la “zone” pour cer­tains qui sont par exem­ple passés par les pla­ce­ments de la ddass comme Munch, mais aussi qui vivent dans leur famille et quar­tier d’ori­gine comme les frères Raton à Vaise.

Si on veut abso­lu­ment catégori­ser en termes marxis­tes, les “blou­sons noirs” m’appa­rais­saient plus comme des prolétaires, les “tri­mards” plus comme des sous-prolétaires. On pou­vait être “blou­son noir” comme on pou­vait être “hoo­li­gan”, c’est-à-dire pas à temps-com­plet, mais à côté de son autre vie, le plus sou­vent d’ori­gine ouvrière et destinée à le rede­ve­nir après une parenthèse ins­ta­ble et un peu trou­ble, alors que le “tri­mard” ne sem­blait avoir qu’une vie, dans la marge, en dehors, dans « la révolte à perpétuité », avec sou­vent la mort comme proche hori­zon. En tout cas le fait qu’ils puis­sent être cata­logués comme lumpen ne nous a pas frappés au départ, car nous n’entre­te­nions aucun mépris pour eux, ni aucun juge­ment sur leur mode de vie. Il est vrai que mou­ve­ment du 22 mars n’affi­chait pas une ortho­doxie marxiste très affirmée ni pro­noncée.

C’est au cours de nos dis­cus­sions préala­bles sous le pont La Feuillée puis dans l’occu­pa­tion de la faculté et les mani­fes­ta­tions de mai-juin 1968 qu’ils trouvèrent leur place, en rap­port donc avec d’autres frac­tions du mou­ve­ment qui, elles aussi, même contra­dic­toi­re­ment, cri­ti­quaient le tra­vail et la société de consom­ma­tion dans une fra­ter­ni­sa­tion qui bou­le­ver­sait tous les sta­tuts, les ancien­nes assi­gna­tions, qu’elles soient de clas­ses ou autres (âge, sexe).

Ce n’est qu’à partir du 24 mai et sur­tout du mois de juin que les dis­sen­sions appa­ru­rent et que la catégori­sa­tion des tri­mards en lumpen se fit plus fréquente sous-enten­dant que l’alliage qui s’était pro­duit avait ten­dance à chan­ger de domi­nante, un cer­tain nombre de mem­bres du mou­ve­ment du 22 mars s’ali­gnant sur les com­por­te­ments des tri­mards alors que jusque-là nous les aurions plutôt entraînés sur nos posi­tions et pra­ti­ques. Ce sont sur­tout des rac­cour­cis pra­ti­ques ou des racontars. Malgré leur « gau­chi­sa­tion » a pos­te­riori opérée par Claire Auzias dans son livre, nous n’entre­te­nions aucune illu­sion sur leur caractère révolu­tion­naire et ils ne représen­taient pas pour nous un néo-prolétariat de sub­sti­tu­tion, ils n’étaient pas non plus les prémisses de la future révolte des ban­lieues aux Minguettes et à Vaulx-en-Velin au début des années 80, d’une toute autre fac­ture, ni les « las­cars » des lycées tech­ni­ques contre le projet Devaquet en 1986 ou contre le cpe en 1994. Ils étaient sim­ple­ment du mou­ve­ment. Par ailleurs, le pas­sage d’un nombre rela­ti­ve­ment impor­tant de mem­bres du mou­ve­ment du 22 mars lyon­nais dans diver­ses formes d’appro­pria­tions illégales (tra­fics divers, casses et atta­ques de ban­ques) dès les len­de­mains de Mai-68 et dans les années qui sui­vi­rent n’avait aucun antécédent et a for­tiori modèle chez les tri­mards. La cri­ti­que du tra­vail, le refus de l’advenu (la défaite de Mai), une appétence pour le profil du hors-la-loi ont animé cer­tains d’entre nous sans qu’ils cher­chent à en faire une acti­vité exem­plaire. 

De la décomposition du mouvement du 22 mars lyonnais, pillage du Quartier latin (5 juin 1971)

À Lyon, le mou­ve­ment redémarre fort dans les uni­ver­sités à la rentrée de sep­tem­bre 68 : lutte contre les fas­cis­tes en droit et scien­ces écono­mi­ques, résis­tance héroïque à la reprise des cours en his­toire et géogra­phie menée par deux ex-mem­bres du groupe de Villeurbanne, une des com­po­san­tes du mou­ve­ment du 22 mars lyon­nais, atta­que des locaux admi­nis­tra­tifs de la faculté de scien­ces pour empêcher le fonc­tion­ne­ment de l’uni­ver­sité, cours de socio­lo­gie trans­formés en tri­bu­nes poli­ti­ques, etc. La grande salle de l’agel reste un lieu de ras­sem­ble­ment et de cir­cu­la­tion des infor­ma­tions et des idées, mais le mou­ve­ment du 22 mars n’ayant pas voca­tion à se péren­ni­ser, nous nous épar­pillons et ne fai­sons guère front que contre les entre­pri­ses grou­pus­cu­lai­res qui se mul­ti­plient que ce soit celles de l’ancienne fer lam­ber­tiste deve­nue ajs, ou celles des pro-chi­nois du Front Uni, ou enfin, celles de l’agel-unef qui est retournée à ses pra­ti­ques de magouille syn­di­calo-poli­ti­que après l’heu­reuse parenthèse de mai-juin.

À Lyon, les pra­ti­ques illégalis­tes de cer­tains anciens mem­bres du 22 mars comme celle de ladite Bande des Tables clau­dien­nes ou d’autres indi­vi­dus (au nombre non négli­gea­ble) ne res­sor­tis­sent pas vrai­ment d’une posi­tion poli­ti­que claire du type de celle qui fait dire au groupe ita­lien Comontismo  : « Lutte cri­mi­nelle » ou « Soyons voyous ». Elles sont plus de l’ordre de la reprise indi­vi­duelle et pro­vo­quent une incompréhen­sion assez grande dans le milieu post-68, dès 1970 ou jusque-là menées révolu­tion­nai­res et pra­ti­ques illégales de diver­ses sortes avaient gardé un lien étroit. Chacun sui­vait son chemin et pour moi qui était alors aux Cahiers de Mai comme mili­tant, mais qui devait aussi lutter pied à pied en faculté de droit avec le comité d’action contre les fas­cis­tes, il était dif­fi­cile de me dis­so­cier, dans tous les sens du terme et j’orga­ni­sais même une col­lecte en droit pour J.-P. Berne qui venait de se faire arrêter et qui était une figure du mou­ve­ment du 22 mars et de la fac de droit, mais les liens n’étaient plus les mêmes puis­que nous côtoyons jour­nel­le­ment des copains qui avaient comme une double vie, une en pleine lumière et l’autre clan­des­tine… sans être évidem­ment des clan­des­tins comme ceux de la lutte armée.

À Paris, un tract de la revue Négation puis le jour­nal Le Voyou expri­ment à l’époque une posi­tion assez proche de celle du groupe Comontismo en Italie, mais qui reste une posi­tion plus qu’une pra­ti­que à l’excep­tion de ce qui se pas­sera pen­dant le pillage du Quartier latin, alors que le groupe ita­lien join­dra le geste à la parole pen­dant un ou deux ans avant d’être vic­time de la répres­sion. Mais dans tous ces cas, ces divers grou­pes ne se situent pas du tout dans l’opti­que d’une dis­tinc­tion entre lumpen et prolétariat ou entre voyou­cra­tie de droit commun ou délin­quance poli­ti­que. Les catégories clas­sis­tes sont aban­données car c’est déjà le temps de l’indi­vidu-prolétaire qui n’est plus subsumé sous sa classe. Nous cri­ti­quons alors la dis­tinc­tion entre pri­son­niers de droit commun et pri­son­niers poli­ti­ques quand les diri­geants maoïstes ou de la lcr sont empri­sonnés et deman­dent un statut de pri­son­niers poli­ti­ques.

C’est le temps de la révolte vio­lente, indi­vi­duelle comme col­lec­tive que cer­tains vou­dront trans­for­mer en un goût de l’émeute comme cela sera théorisé un peu plus tard par des grou­pes comme Les fos­soyeurs du vieux monde, Os Cangaceiros, La bibliothèque des émeutes11.

L’exemple de l’Italie

La révolte des pri­sons vient compléter les luttes de l’époque du Biennio rosso (1968-69). Mais la situa­tion est inversée par rap­port à la France car les pri­son­niers pour rai­sons poli­ti­ques y sont plus nom­breux et ce sont en fait les jeunes délin­quants sociaux qui, quand ils sont arrêtés, se décla­rent immédia­te­ment pri­son­niers poli­ti­ques. Sante Notarnicola, sur lequel nous revien­drons plus loin, donne des indi­ca­tions de première main sur la situa­tion de l’époque12. Dès 1968 s’amorce une longue bataille pour la réforme d’un code pénal qui est encore le code fas­ciste (code Rocco). Une première muti­ne­rie éclate à Turin, puis c’est au tour de San Vittore à Milan où se trouve enfermé Notarnicola. Il va être amené à représenter les autres détenus dans des dis­cus­sions avec l’admi­nis­tra­tion péniten­tiaire13. Avec l’inten­si­fi­ca­tion de la répres­sion dans les usines, mais aussi au-dehors après l’atten­tat du 12 décembre Piazza Fontana, le lien entre détenus poli­ti­ques et détenus de droit commun s’établit. Il s’appro­fon­dit encore quand les détenus poli­ti­ques refusèrent l’amnis­tie gou­ver­ne­men­tale pour les actions com­mi­ses pen­dant l’automne chaud de 1969 et à partir de là tout le monde commença à se déclarer pri­son­nier poli­ti­que.

Un texte cir­cula dans toutes les pri­sons : Turin, Bologne, Florence, Gênes sui­vi­rent alors Milan dans la lutte. Le mou­ve­ment des pri­sons était en train de naître et un groupe au sein de Lotta Continua (lc) se consa­cre à cette ques­tion sous le nom des “damnés de la terre”. Le jour­nal Lotta Continua va lui four­nir une caisse de résonance en publiant com­mu­niqués et témoi­gna­ges, tel celui de Notarnicola : « La classe ouvrière et le mou­ve­ment révolu­tion­naire sont les seuls juges de ces actions. Pour nous juger, il faut être métal­lur­giste de mon quar­tier de la Barriera di Milano [à Turin], paysan cala­brais, berger sarde [qui] sont les exploités d’aujourd’hui » (Lotta Continua du 17 sep­tem­bre 1970). 

L’été 71 sera chaud sur le front des pri­sons avec des révoltes à Rebbibia le 27 juin, le 29 à Catane, le 6 juillet à Forli, le 9 à Venise, le 20 à Modane.

Le Corriere della Sera fait bien le lien, à son corps défen­dant, entre les luttes des pri­sons et les autres : « Dans les der­niers événements, il est aisé de per­ce­voir une note par­ti­culière : à savoir que tout se rat­ta­che à une ten­dance dif­fuse, que l’on res­pire pres­que dans l’air, au désordre, à l’émeute et, imman­qua­ble­ment, au chan­tage » (15 avril 1969). La prison de San Vittore est quasi détruite (« on ne change pas la prison, on la détruit » disent les mutins). Les actes de des­truc­tion sont nom­breux dans les pri­sons loca­les. Alors que les ate­liers sont en nombre res­treint et qu’ils four­nis­sent, en prison, les seules pos­si­bi­lités de “can­ti­ner”, les détenus les sac­ca­gent à Milan et Turin, amorçant ainsi une cri­ti­que du tra­vail qui rejoint celle qui se mène à l’extérieur, dans les usines14. À Turin, c’est un ate­lier champêtre de fabri­ca­tion de fleurs en plas­ti­que qui est détruit alors qu’à Milan, c’est le Centre d’obser­va­tion cri­mi­no­lo­gi­que qui est rasé.

C’est la dimen­sion mou­ve­men­tiste de lc qui la porte à se faire l’expres­sion poli­ti­que des “sans” de l’époque, ceux qui n’ont pas de droit ni de liberté, par défini­tion. Le groupe va se poser en opérateur de poli­ti­sa­tion des ter­ri­toi­res hors de l’ordre étati­que. « Tout détenu est poli­ti­que » sera le slogan lancé par la direc­tion de lc pour briser la cou­pure entre détenus poli­ti­ques et détenus de droit commun. Mais la lutte dans les pri­sons est conçue aussi de façon ins­tru­men­tale, car elle doit cons­ti­tuer un vivier mili­tant pour de futu­res luttes à l’extérieur. La lutte en prison n’a donc pas d’auto­no­mie et reste au contraire subor­donnée à la lutte d’usine. Une oppo­si­tion se fait jour entre d’un côté les noyaux inter­nes qui ont ten­dance à faire de la prison un lieu de révolte spécifi­que qui n’est d’ailleurs que la suite du refus du tra­vail spécifi­que qui habite bon nombre de voleurs avec leur mépris pour le tra­vailleur et sa morale ; et de l’autre les mem­bres de la Commission pri­sons de lc qui cher­chent à jus­ti­fier les actes de délin­quance et le caractère poli­ti­que des luttes de détenus par leur ori­gine sociale prolétaire15. Cette oppo­si­tion entre morale ouvrière et prin­ci­pes sous-prolétaires est perçue sur­tout comme une arme de divi­sion du pou­voir et non comme le fruit d’expérien­ces différentes et dans Liberare tutti i dan­nati della terra (1971), une bro­chure impor­tante de lc sur la ques­tion, il s’agit d’amener le détenu sur une ligne juste, de lui faire trou­ver sa place dans le pro­ces­sus révolu­tion­naire. C’est que le détenu de droit commun n’a pas en lui-même, de façon immédiate, la même puis­sance révolu­tion­naire que le prolétaire. On retrouve là la méfiance qu’avait Marx vis-à-vis du lum­pen­prolétariat.

Dans la pers­pec­tive de lc, la prison n’est donc qu’une « école de révolu­tion » comme le dira Irene Invernizzi (Il car­cere come scuola di rivo­lu­zione, Einaudi, 1973).

Force est de cons­ta­ter que Lotta Continua n’a pas réussi à intégrer le « front des pri­sons » à l’ana­lyse de la com­po­si­tion poli­ti­que de classe. Elle est restée gau­chiste dans la mesure où elle n’est pas sortie d’une cer­taine ins­tru­men­ta­li­sa­tion des noyaux inter­nes de pri­son­niers en référence premièrement, à une posi­tion sur le lum­pen­prolétariat restée fina­le­ment assez proche de celle de Marx et deuxièmement à une posi­tion qui subor­don­nait la lutte des pri­sons à la lutte d’usine. Lotta Continua ne s’est pas vrai­ment posé la ques­tion de savoir si le sot­to­pro­le­ta­riato des années 70 était le même que le lumpen de 1848 ; s’il était amené à dis­paraître comme le pen­sait Marx ou au contraire à se dévelop­per dans le cadre de l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, de la fin de l’armée indus­trielle de réserve deve­nue défini­ti­ve­ment surnuméraire, du précariat comme nou­velle forme domi­nante du sala­riat, etc. À la décharge de Lotta Continua, on peut dire que cette ques­tion n’est tou­jours pas réglée quand on voit aujourd’hui cer­tains assi­mi­ler les non garan­tis et autres précaires ou disoc­cu­pati à une nou­velle figure de classe, alors que d’autres ont vu, par exem­ple dans la révolte des ban­lieues de 2005 en France, l’appa­ri­tion d’un nou­veau lumpen (les « nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses ») duquel il faut abso­lu­ment mar­quer sa dis­tance. Cette faille dans l’ana­lyse a conduit à un écla­te­ment entre une majo­rité au sein de lc qui au fur et à mesure des années va réorien­ter son sou­tien aux pri­son­niers dans un sens huma­ni­taire avec il Soccorso rosso et une mino­rité qui va rejoin­dre les noyaux armés prolétariens (nap) qui prônent l’auto­no­mie des luttes de prison par rap­port aux luttes d’usine.

lc a par­fois été accusée d’avoir fui ses res­pon­sa­bi­lités, d’avoir eu un dis­cours, mais pas une pra­ti­que à la hau­teur, d’avoir fina­le­ment reculé face à la ques­tion de la vio­lence ; etc. Erri de Luca s’ins­crit en faux contre ce procès d’inten­tion : « Lotta Continua sou­te­nait les mou­ve­ments révolu­tion­nai­res dans le monde entier […] mais n’aurait jamais pu incor­po­rer les cama­ra­des des nap. Ils ne dis­po­saient ni d’une tra­di­tion, ni d’une expérience com­mu­niste. Et […] leur condi­tion d’anciens détenus les ren­dait plus exposés aux infil­tra­tions de la police »16. Par ailleurs, les nap qui étaient nées au sein de pri­sons « nor­ma­les » et cons­tituées par des pri­son­niers de droit commun dont le vivier était conti­nuel­le­ment ali­menté par une petite délin­quance endémique, mais qui main­te­nant se poli­ti­sait peu à peu ou même tout d’un coup dans le climat pro­pice des luttes socia­les, furent littérale­ment asphyxiés dans l’atmosphère confinée des pri­sons spéciales qui à la fois empêchaient toute évasion et taris­sait le vivier précédent cons­titué de sous-prolétaires en colère.

Ce procès d’inten­tion est d’autant plus faux qu’au sein de lc, et sur­tout dans la bran­che mila­naise, cer­tains comme Paolo Sorbi se plai­gnent que les cama­ra­des adop­tent un style de vie lumpen et fas­sent dégénérer le tra­vail poli­ti­que (Marighela serait plus lu que Panzieri) au profit d’un com­por­te­ment essen­tiel­le­ment anti­fas­ciste et avec un look quasi mili­taire.

Le groupe Ludd dis­paraît en 1971, mais Comontismo, avec Riccardo d’Este, s’en est détaché bien avant et lance le mot d’ordre Teppistizziamoci  ! (« Soyons voyous17 ! ») à la suite des événements de Reggio de Calabre qui, pour lui, sem­blent indi­quer une cer­taine poli­ti­sa­tion de la cri­mi­na­lité vers laquelle pour­rait conver­ger une cri­mi­na­lité poli­ti­que18. Il se livre à des atta­ques et pilla­ges de maga­sins en plein jour et en 1972, il atta­que le siège du psdi ainsi que de nom­breux maga­sins et bars du centre de Milan. Une posi­tion à l’opposée de celle du pci pour qui ces luttes du Sud (Battipaglia, Reggio) doi­vent être considérées comme des luttes de sous-prolétaires sans cons­cience de classe et même des luttes fas­cis­tes (comme le dira dans une de ses chan­sons, une artiste aussi chau­de­ment de gauche que Giovanna Marini).

Dans Nous vou­lons tout, Balestrini montre bien la dualité du nou­veau prolétaire. Contrairement à celui de la ville, il n’était pas sans res­sour­ces et même cer­tains devin­rent propriétaires en ville (p. 11). À l’ingénieur qui lui pro­pose un nou­veau tra­vail alors qu’il vient de se faire licen­cier, l’ouvrier répond : « Non, vous ne m’avez pas com­pris, je ne veux plus tra­vailler. Je veux rien faire. Alors je suis allé pren­dre le pognon le mois d’après et comme ça l’his­toire de l’Ideal Standard a été terminée. Je suis resté au chômage un cer­tain temps, mais je me suis acheté des chaus­su­res élégantes, un imperméable et des vêtements. En 15 jours, j’ai dépensé tout mon argent » (p. 21). De la même façon, un peu plus loin le jeune ouvrier raconte com­ment, venu l’été, il cher­che à se faire licen­cier pour reve­nir se bai­gner chez lui, dans le Sud. Ce n’est pas l’auto­no­mie ouvrière qui s’exprime là, c’est le refus de tout le rap­port social capi­ta­liste.

On a aussi la même situa­tion dans les luttes de chômeurs du Sud. Ces luttes ne peu­vent pro­duire de dépas­se­ment à partir d’elles-mêmes, mais elles sont le signe d’une irre­pro­duc­ti­bi­lité de la force de tra­vail et plus générale­ment des rap­ports sociaux actuels. Elles atten­dent leur événement extérieur qui n’est pas la crise capi­ta­liste inéluc­ta­ble, mais qui n’est pas non plus la simple révolte.

Comontismo fit un peu plus tard sa cri­ti­que en se dis­sol­vant. L’apo­lo­gie de la cri­mi­na­lité ne peut être un modèle de des­truc­tion sub­ver­sive. Aucun com­por­te­ment illégal n’est en lui-même sub­ver­sif. Il ne faut pas confon­dre un illégalisme his­to­ri­que lié à la fois à une domi­na­tion seu­le­ment for­melle du capi­tal et à des nécessités de survie pour cer­tains indi­vi­dus ou grou­pes et une glo­ri­fi­ca­tion idéolo­gi­que de l’illégalisme qui en devien­drait une ossa­ture théorique19.

En fait, l’action de Comontismo était limitée par son immédia­tisme pra­ti­que : l’abo­li­tion des condi­tions présentes n’est entre­prise qu’à l’échelle micro­sco­pi­que de la mar­gi­na­lité. L’affran­chis­se­ment par rap­port à la loi n’est alors que formel s’il ne trouve pas un contexte his­to­rico-poli­ti­que lui four­nis­sant un champ plus large d’inter­ven­tion et de cons­cience. En l’absence de celui-ci, la ten­ta­tive du repli, même com­mu­nau­taire est la solu­tion de faci­lité. Ricardo d’Este, Dada Fusco et C. Venturi rejoi­gnent Cesarano pour une ten­ta­tive de com­mu­nauté ouverte qui est fina­le­ment un échec. Cesarano se sui­cide à la suite. Une partie des rescapés de Ludd et de Comontismo rejoin­dront plus tard Azione rivo­lu­zio­na­ria sous l’égide de Faina puis même les br comme l’indi­que Camatte dans ses notes accom­pa­gnant « Chronique d’un bal masqué » in Invariance, série iii, no 1

Aujourd’hui, un groupe comme Stranieri ovun­que et son jour­nal Il Viaggio semble proche des posi­tions de Comontismo de l’époque : « La cri­mi­na­lité, c’est le prétexte (au fond d’où sort la cri­mi­na­lité si ce n’est de la nécessité de l’argent), le vérita­ble objec­tif c’est de faire bais­ser la tête à tous ». Mais le groupe bute sur la ques­tion de l’immi­gra­tion qui n’a plus rien à voir avec celle des années 60-70. La liberté de cir­cu­la­tion des immigrés du Sud vers le Nord de l’Italie a pro­duit une cri­ti­que et une lutte anti-tra­vail que l’immi­gra­tion des migrants et autres réfugiés d’aujourd’hui ne risque pas de pro­duire. Comme le disait très bien la revue d’obédience opéraïste Kolinko, il n’y aura pas de nou­velle recom­po­si­tion de classe avec les immigrés de l’extérieur d’aujourd’hui qui sont de plus en plus nom­breux à cher­cher non pas un tra­vail comme venaient le cher­cher les anciens immigrés écono­mi­ques, mais avant tout des moyens de survie dans une société capi­ta­lisée qui a détruit les ancien­nes com­mu­nautés et la com­mu­nauté ouvrière en pre­mier lieu, ce que Stranieri ovun­que reconnaît d’ailleurs. Il n’y a donc rien vers quoi se socia­li­ser, ni com­mu­nauté ouvrière ni citoyen­neté, d’où la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion immédiate de beau­coup de ces migrants ou alors leur pla­ce­ment à l’iso­le­ment dans des cam­pa­gnes en voie de déser­ti­fi­ca­tion.

Cela conduit aussi à s’appuyer sur les actions velléitai­res et confu­ses des exclus, dont on prend la radi­ca­lité spon­tanée comme point de référence poli­ti­que, alors qu’elle n’est tout au plus qu’un aspect secondaire de l’inten­si­fi­ca­tion de l’affron­te­ment20.

Notarnicola fit la réponse sui­vante dans une lettre adressée à un membre non précisé de ces avant-gardes exter­nes : « Le mou­ve­ment doit être auto­nome. La raison en est simple : vous ne connais­sez pas cette réalité que nous seuls connais­sons. C’est une réalité qu’on ne peut pas com­pren­dre en seu­le­ment trois jours de prison ou à tra­vers une série de let­tres ; par conséquent, vos “avant-gardes” venues ici pour quel­ques jours ne peu­vent pas se représenter ce que nous seuls connais­sons. […]. Tu te trom­pes si tu crois qu’ici on attend des ordres d’en haut. J’espère que tu te rends compte que, si nous avions la tête ainsi faite, nous serions chez Fiat et pas en prison ».

Cette remar­que de Notarnicola est à rela­ti­vi­ser, car bientôt beau­coup d’ouvriers de la Fiat allaient se retrou­ver en prison ainsi que nombre de mili­tants extérieurs et pour un temps pres­que aussi long que le sien. Mais pour lui, de cela est née une métaphy­si­que de 77 magni­fiant les nou­veaux sujets sociaux, les sous-prolétaires sur le modèle des révoltes des ghet­tos américains. Après, les nou­veaux lea­ders furent Paolo Rossi (l’avant-centre de la sélec­tion ita­lienne de foot­ball, héros de la coupe du monde de 1982) et John Travolta cons­tate-t-il avec amer­tume.

Les oppo­si­tions se radi­ca­li­sent Erri de Luca avoue que la mani­fes­ta­tion la plus impor­tante et vio­lente, celle du 11 mars 1977 fut qua­si­ment sa dernière, alors que Gad Lerner, dans le jour­nal Lotta Continua décrit de façon très posi­tive la nou­velle figure cen­trale qui serait celle de l’exclu du système, le jeune mar­gi­nal ou l’étudiant sans boulot, le fils de prolétaire sans iden­tité ouvrière, tous met­tant en crise la cen­tra­lité ouvrière et le mythe de la classe por­teuse de l’intérêt général.

« L’ana­lyse doit recueillir cette puis­sance de la mar­gi­na­li­sa­tion (prolétarienne) comme limite extrême – et force radi­cale – du refus du tra­vail. Le lumpen déter­mine aujourd’hui dans le mou­ve­ment, une angoisse de libération dans laquelle la lutte de classe prolétarienne cher­che à se révéler : le lumpen est le vérita­ble por­teur de ces valeurs humai­nes dont le socia­lisme et le révision­nisme se gar­ga­ri­sent, à cette différence, qu’il ne l’est pas comme essence ori­gi­naire et générique, mais comme Träger, por­teur et intermédiaire de la lutte. » (Negri : thèse 13 de Prolétaires et État, Galilée, 1978, p. 297).

Ce n’est pas un hasard si Turin qui avait été au centre du mou­ve­ment de 1968-69 quitte le devant de la scène dès le milieu des années soixante-dix. Le ter­ri­toire cen­tral devient l’uni­ver­sité et la ville de Milan ainsi que son hin­ter­land où est publié le petit jour­nal La tribù delle talpe. Un ras­sem­ble­ment natio­nal des jeunes prolétaires est orga­nisé dans la ban­lieue de Milan en juin 76, au Parco Lambro où vont explo­ser toutes les contra­dic­tions et la vio­lence interne au mou­ve­ment avec de jeunes prolétaires se livrant à des agres­sions contre des féminis­tes et homo­sexuels21. Ce fes­ti­val va signi­fier la fin de l’idéologie de la fête et de la vie « libérée » au sein du mou­ve­ment gio­va­ni­liste.

À Bari aussi, par exem­ple, dans les Pouilles, les auto­no­mes orga­ni­sent « la recom­po­si­tion du prolétariat social ». Les trois Maisons de l’étudiant, tenues en pra­ti­que par des étudiants-prolétaires, malgré la présence de la chef­faille­rie étudiante, sont deve­nues des cen­tres de dis­cus­sion et de réappro­pria­tion. Le syn­di­cat et le pci firent fermer le res­tau­rant des mai­sons de l’étudiant et en réponse une mani­fes­ta­tion de plus de dix mille étudiants se retrouva pour s’invi­ter à manger dans les réserves du res­tau­rant. La per­qui­si­tion effectuée par la police peu après, révéla que de nom­breux jeunes non étudiants, et même deux pros­tituées et toute une famille au chômage, occu­paient les lieux. Cette situa­tion donna lieu à une grève syn­di­cale du per­son­nel du res­tau­rant22. Ce der­nier point sou­li­gne que comme à Bologne, le mou­ve­ment de 1977 représente le niveau le plus intense de décom­po­si­tion sociale de la classe alors que les auto­no­mes y voyaient le niveau le plus intense de la recom­po­si­tion sociale.

Radio Alice avait dit : « Le mar­gi­nal au centre ». C’est un peu ce qui arriva à partir de 1976 avec la cons­ti­tu­tion de cer­cles de jeunes prolétaires à Milan, Rome et Bologne sur­tout, puis à l’automne avec le mou­ve­ment des auto-réduc­tions pen­dant lequel des dizai­nes de mil­liers d’étudiants, de jeunes ouvriers et de chômeurs venant des ban­lieues se ras­semblèrent dans les cen­tres-villes pour s’appro­prier des mar­chan­di­ses, impo­ser des loi­sirs gra­tuits23. Ce fai­sant ils ten­dent à faire sauter de façon pra­ti­que la vieille oppo­si­tion marxiste entre prolétariat et lum­pen­prolétariat que les grou­pes Ludd et Comontismo avaient décons­truite au niveau théorique quel­ques années plus tôt. Pour les gio­va­ni­listi, il s’agit aussi de trou­bler des spec­ta­cles réservés comme ceux de la Scala de Milan, pour Othello le 7 décembre 1976. Ce der­nier événement se tra­dui­sit par un cui­sant échec face à des forces de répres­sion très orga­nisées ce qui laissa des traces dans le mou­ve­ment mila­nais. Ce der­nier échec ajouté aux désillu­sions du parc Lambro et à des ini­tia­ti­ves du mls (Movimento dei Lavatori per il Socialismo, qui prend la suite du ms de Milan) pour donner aux cir­coli gio­va­nili une colo­ra­tion plus morale et plus conforme à sa concep­tion néo-sta­li­nienne de la contes­ta­tion (en mon­tant par exem­ple des comités anti-drogue par­ti­culièrement vio­lents) vont faire que le mou­ve­ment gio­va­ni­liste va se déplacer pro­gres­si­ve­ment de Milan vers Rome puis Bologne.

Les pre­miers « Indiens métro­po­li­tains » sem­blent être appa­rus à l’Université de Rome, en sec­tion de phi­lo­so­phie. Ils acquièrent vite de l’impor­tance parmi les étudiants les moins intégrés dans la ville et dans les études, sur­tout chez ceux qui vien­nent de pro­vince et connais­sent des problèmes de déraci­ne­ment.

Le mou­ve­ment de 1977 n’exprime pas qu’une prise en compte de la mar­gi­na­lité comme semble le croire Franco Berardi (Bifo). Pour les tenants de l’auto­no­mie ouvrière, les marges (et les emar­gi­nati) sont des éléments inter­nes à ce mou­ve­ment en tant que ce der­nier est le fruit d’une nou­velle com­po­si­tion de classe faite de l’intégra­tion au procès de pro­duc­tion diffus (une nou­velle force pro­duc­tive en fait) d’une force de tra­vail de plus en plus indépen­dante, puis­sante et conflic­tuelle. Elle cher­che à pro­duire ses pro­pres espa­ces, ses pro­pres moyens de pro­duire, elle cher­che à former une seconde société qui vit à partir des pores de la société prin­ci­pale, mais vise à les élargir.

Comme nous l’avons déjà indiqué dans les arti­cles sur les clas­ses du no 6-7 de Temps cri­ti­ques, les clas­ses ne sont révolu­tion­nai­res que lorsqu’elles expri­ment une com­bi­nai­son inter­clas­siste faite de références com­mu­nau­tai­res variées (expérience de jac­que­ries pay­san­nes, rude race païenne forgée par la dis­ci­pline d’usine et insen­si­ble aux sirènes de la société de consom­ma­tion, urba­nité des rap­ports sociaux dans des quar­tiers qui en étaient encore, etc.). C’est pour cela que nous disons que les fran­ges récem­ment prolétarisées sont en deçà d’une iden­tité prolétarienne et en même temps déjà au-delà. Mais ce que décrit Bifo est dépen­dant d’un rap­port de force qui a aujourd’hui pro­fondément changé depuis la défaite prolétaire et la révolu­tion du capi­tal qui s’en est suivi à partir des restruc­tu­ra­tions indus­triel­les et de l’ins­ti­tu­tion­nali­sa­tion des mou­ve­ments d’éman­ci­pa­tion.

Les formes de la révolte après la révolution du capital

La conséquence de l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dont une partie devient de ce fait surnuméraire, est que dans cer­tains quar­tiers ou ban­lieues, on assiste au dévelop­pe­ment d’une écono­mie sou­ter­raine et illégale, qui est peut-être “en dehors” parce qu’elle est régie pas ses pro­pres règles, mais elle ne fabri­que pas des “En-dehors” parce que la plu­part des indi­vi­dus qui y par­ti­ci­pent sont peu ou prou intégrés au busi­ness, à sa propre divi­sion du tra­vail, à ses valeurs, à la thune et à la consom­ma­tion de mar­ques. La ter­ri­to­ria­li­sa­tion qui est néces­saire à leur inser­tion de second niveau au sein du quar­tier24 est anti­no­mi­que à un quel­conque vaga­bon­dage ou noma­disme, à une liberté à laquelle le tri­mard ou le zonard aspi­rait et le por­tait à être plus ou moins sans atta­che.

Or, c’est cette déter­ri­to­ria­li­sa­tion assumée par les tri­mards qui va per­met­tre que s’établis­sent des pas­se­rel­les vers des ailleurs et avec des autres. C’est aussi elle qui les empêche de se cons­ti­tuer en bande de quar­tier comme le fai­saient les blou­sons noirs ou les hoo­li­gans. Alors que les “bons” étudiants avaient ten­dance à rester centrés sur l’Université, que les ouvriers syn­diqués et grévistes étaient enca­sernés à l’intérieur des usines occupées, jeunes ouvriers, jeunes prolétaires, tri­mards et nous-mêmes pou­vions trou­ver et prou­ver dans les mani­fes­ta­tions, une liberté située, col­lec­tive et d’action.

En effet, ceux qu’on a appelé les mar­gi­naux dans les années post -68 n’étaient plus en dehors d’une société bour­geoise qui ache­vait de se décom­po­ser et qui se recom­po­sait en englo­bant tous les indi­vi­dus dans une socia­li­sa­tion de et par l’État25, cons­ti­tuant ainsi, pro­gres­si­ve­ment, la société du capi­tal26. Par défini­tion, en quel­que sorte, être à la marge ne signi­fiait donc plus être en dehors, mais bien dedans et à la marge. D’ailleurs, à l’époque (fin de ce qu’on a appelé les Trente glo­rieu­ses), per­sonne ne par­lait encore en termes d’exclu­sion. Nous n’étions plus dans les condi­tions des hivers 1952 et 53, même s’il y avait encore des bidon­vil­les à Villeurbanne, entre Bonnevay et la Soie et aux limi­tes du quar­tier des Buers, vers le pont de Croix-Luizet, le long du bou­le­vard de cein­ture. La notion d’exclu­sion ne fera son appa­ri­tion qu’en 1974, sous la plume de René Lenoir, secrétaire à l’Action sociale, quand la Démocra­tie nou­velle de Giscard (sur le modèle de la Grande société de Kennedy-Humphrey) actera ses dif­fi­cultés à englo­ber ses marges, aussi bien celle liée à la per­sis­tance de la pau­vreté rela­tive, que celle liée à l’exis­tence d’une queue de comète soixante-hui­tarde (les squats poli­ti­ques des auto­no­mes rejoi­gnant ici les squats de survie). Une forte aug­men­ta­tion quan­ti­ta­tive de “mar­gi­naux” ne mani­fes­tait donc pas un pro­ces­sus d’exclu­sion, mais l’échec rela­tif de l’État à pren­dre en compte et enca­drer une catégorie d’âge en nombre crois­sant et une immi­gra­tion d’ori­gine nord-afri­caine et afri­caine à qui l’État accor­dait sou­dain le bénéfice du rap­pro­che­ment fami­lial (décret du 27 avril 1976) sans se donner les moyens d’y répondre de façon satis­fai­sante de son point de vue (pas­sage des bidon­vil­les aux loge­ments sociaux, mais impasse des foyers Sonacotra).

Tout au long de ces années, le concept de jeu­nesse fait sens à l’intérieur d’un pro­fond bou­le­ver­se­ment des rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes, de leur moder­ni­sa­tion et de leur démocra­ti­sa­tion. L’allon­ge­ment du temps de la sco­la­rité obli­ga­toire pro­duit une situa­tion de latence entre l’enfance et la condi­tion d’adulte qui n’a existé dans aucune autre société aupa­ra­vant. Elle pro­duit à son tour les condi­tions d’une homogénéisa­tion rela­tive et d’une auto­no­mie de la jeu­nesse qui contra­dic­toi­re­ment est captée par la dyna­mi­que du capi­tal (la mode-jeune) et lui échappe car elle se révolte contre des codes qui sont, pour la plu­part, restés ceux de la vieille bour­geoi­sie, mais dans un contexte d’accélération des trans­for­ma­tions socia­les et cultu­rel­les. C’est ce pro­ces­sus que les revues Socialisme ou Barbarie et Internationale situa­tion­niste ont mis en avant dès le début des années soixante27. Il se mani­fes­tait concrètement par l’expres­sion d’une cer­taine vio­lence, celles des blou­sons noirs dans les rues, mais aussi celle des rockers au cours de concerts ou autres mani­fes­ta­tions publi­ques (Stockholm, Amsterdam, Paris, Lyon28), avant de pren­dre une tour­nure plus poli­ti­que avec l’oppo­si­tion à la guerre d’Algérie puis à celle du Vietnam. Une révolte de la jeu­nesse donc qui pren­dra différentes formes parce qu’elle est encore surdéterminée par des caractères de classe, beat­niks du côté intel­lec­tuel et “petit-bour­geois” comme on disait à l’époque, blou­sons noirs/hoo­li­gans côté prolétaire. Si les tri­mards ne ren­trent stric­te­ment, à mon avis, dans aucune de ces catégories, ils se rap­pro­chent quand même des seconds et si on veut abso­lu­ment leur trou­ver une cor­res­pon­dance ou plutôt une appel­la­tion plus générique, je pense que la plus appro­priée est celle de zonards définis comme ceux qui zonent dans des no man’s land urbains. Ce qui me semble le plus impor­tant, c’est que ces catégories sont toutes englobées dans un pro­ces­sus général de juvénili­sa­tion dont les étudiants sont la pointe avancée, non pas parce qu’ils seraient auto­ma­ti­que­ment destinés à être leur avant-garde, mais parce que ce sont eux qui subis­sent cette condi­tion le plus long­temps. Ici, quelle que soit l’opi­nion qu’on puisse avoir des situa­tion­nis­tes et les cri­ti­ques qui peu­vent être faites à la bro­chure de Strasbourg De la misère en milieu étudiant, il faut leur reconnaître d’avoir touché un point juste en insis­tant sur cette “misère” qui peut apparaître para­doxale. Une “misère” qui est com­mune à toute cette jeu­nesse parce qu’elle n’est pas prin­ci­pa­le­ment matérielle. Quoi de plus logi­que alors que blou­sons noirs, zonards, lou­lous de ban­lieue aient rejoint les étudiants en Mai-68 dans une même révolte et en lui don­nant un sens qui ne se limi­tait pas à casser des chai­ses et du flic au cours d’un concert de Vince Taylor ou de Long John29 ! Quoi de plus logi­que que le pou­voir n’ait pu leur faire jouer le rôle attribué par les marxis­tes au lumpen  ! Ils n’allaient quand même pas s’enga­ger dans les crs ou dans le ser­vice d’ordre de la cgt ; « ça ne leur par­lait pas ça » comme on dit dans la nov­lan­gue. Par contre les mani­fes­ta­tions qui lais­saient espérer qu’elles ne se limi­tent pas au “traîne-sava­tes” habi­tuel, ça leur disait bien.

Mais ils n’étaient pas du tout “en marge” au sens des anar­chis­tes indi­vi­dua­lis­tes du début de xxe siècle puisqu’ils tou­chaient par­fois des salai­res comme Marcel Munch le men­tionne, ou comme il est dit de Mougin quand son père parle du tra­vail d’ajus­tage, puis de divers petits bou­lots exercés par son fils. D’autres ou leurs parents tou­chaient des indem­nités étati­ques diver­ses ou de l’aide en pro­ve­nance de l’assis­tance sociale (sub­si­des alloués par les Caisses d’allo­ca­tions fami­lia­les à tra­vers l’allo­ca­tion pour orphe­lin, l’allo­ca­tion de sou­tien fami­lial) ou de la Sécurité sociale. Donc que Claire Auzias exalte “la marge” en lui don­nant un contenu inva­riant et déshis­to­ri­cisé relève, à mon avis, d’un amal­game his­to­ri­que et socio­lo­gi­que abusif et d’une méprise poli­ti­que.

Finalement, il y avait une réalité sociale qu’elle a ten­dance à idéaliser. À la fin des années soixante, les tri­mards comme d’autres indi­vi­dus classés dans des sous-catégories qui en étaient les plus pro­ches ne se vou­laient pas “en marge” au sens où ils n’accom­plis­saient pas cette démarche dans un but exis­ten­tiel ou poli­ti­que, mais ils étaient plongés dans un mode de vie aty­pi­que avec des ima­ge­ries du réprouvé, de l’artiste maudit et déchu, du révolté indi­vi­duel, du nihi­liste, du voyou auto­pro­clamé, du quasi-délin­quant, du cas social, etc. Que cer­tains des tri­mards se soient (ou aient été) impliqués dans “l’orgasme lyon­nais” n’en fait pas des sol­dats (perdus) du prolétariat, mais bien plutôt comme nous l’avons dit plus haut, des com­po­san­tes d’un soulèvement de la jeu­nesse qu’on a retrouvé côté étudiant évidem­ment, mais aussi côté ouvrier. Cela ne veut pas dire non plus que Mai-68 n’a été qu’un mou­ve­ment d’insu­bor­di­na­tion de la jeu­nesse sinon on ne com­pren­drait ni la soli­da­rité contre la répres­sion de la part des ouvriers et d’une partie de la popu­la­tion, ni la grève ouvrière généralisée.

Simplement, la classe du tra­vail n’était pas leur com­mu­nauté de référence ! D’ailleurs ils n’avaient pas de com­mu­nauté de référence. Et en auraient-ils trouvé une si nous n’avions pas été battus ? Rien n’est moins sûr !

Une ren­contre qui ne se repro­duira que dans quel­ques moments rares par la suite, au moment de la “Marche de l’égalité” dans les années 1980, avec les las­cars des cet en 1986 contre le projet Devaquet, la lutte contre le cip en 1994 avec la mani­fes­ta­tion des lycéens-étudiants lyon­nais contre l’arres­ta­tion de deux jeunes lycéens d’ori­gine immigrée au cours des affron­te­ments vio­lents des jours précédents autour de la place Bellecour, mais plus du tout à partir de 2005 (révolte dans les ban­lieues) et 2006 (lutte des lycéens et étudiants, y com­pris de ban­lieue contre le cpe et “dépouille” vio­lente de cer­tai­nes bandes de jeunes prolétaires sur des mani­fes­tants étudiants). C’est pour­tant à un mythi­que en-commun émeu­tier que cer­tains comme Alèssi dell’Umbria veu­lent s’asso­cier. Dans son livre C’est la racaille ? Eh bien j’en suis ! À propos de la révolte de 2005, L’échappée, 2006, il pro­jette un ima­gi­naire com­mu­niste dix-neuvièmiste, absent dans les émeutes de 2005, alors qu’on en per­ce­vait encore des traces dans les révoltes des Minguettes à Vénis­sieux et à Vaulx-en-Velin au début des années 1980, à l’époque où Alèssi et son groupe Os Cangaceiros publiaient, dans le numéro de jan­vier 1985, l’arti­cle « Minguettes blues ».

Le titre même de son livre montre qu’Alèssi entremêle les époques. En effet, il pas­ti­che un chant de l’époque de la Commune : La canaille, paro­les d’Alexis Bouvier dont le refrain est « C’est la canaille ! Eh bien j’en suis ! » repris ensuite par le milieu anar­chiste de l’action directe à la fin du xixe siècle et la répres­sion par une bour­geoi­sie trai­tant les révoltés et les “En-dehors” de “canailles”. Mais ce n’est pas parce que le mot racaille rime avec celui de canaille qu’il désigne les mêmes indi­vi­dus et des époques ana­lo­gues. Il n’y a pas eu d’en commun émeu­tier en 2005, tout juste un “nous” des bandes et des actions éclatées, plus nihi­lis­tes qu’aveu­gles d’ailleurs puisqu’elles se sont sou­vent attaquées aux ins­ti­tu­tions ou asso­cia­tions qui cher­chaient à empêcher que ces zones ne se trans­for­ment en ghet­tos à l’américaine. Déclarer s’y affi­lier cons­ti­tue la méprise poli­ti­que de tous ceux qui glo­ri­fient en soi Le temps des émeutes (Alain Bertho, Bayard, 2009) en le confon­dant par aveu­gle­ment his­to­ri­que avec les mani­fes­ta­tions et vio­len­ces de rue dans Paris et sa ban­lieue à la Belle époque où des grou­pes anar­chis­tes vio­lents du tour­nant du xixe au xxe siècle for­maient des com­mu­nautés de vie et de lutte même si c’était sur les bases de l’anar­chisme indi­vi­dua­liste. (cf. Anne Steiner, Le temps des révoltes, L’échappée, 2012). Mais dire « eh bien j’en suis », ce qui était encore pos­si­ble au début des années 80, n’a plus de sens poli­ti­que aujourd’hui.

 

Jacques Wajnsztejn, juin 2018

 

Notes

1 – Si Hugo semble avoir lu l’Essai sur le prin­cipe de popu­la­tion de Malthus et qu’il rat­ta­che la pau­vreté au rap­port entre crois­sance démogra­phi­que et crois­sance des sub­sis­tan­ces, pour lui les causes de la cri­mi­na­lité res­tent prin­ci­pa­le­ment psy­cho­lo­gi­ques d’autant qu’il privilégie l’étude des indi­vi­dus et non celle des foules et des masses. Lacenaire en est la figure d’arrière-plan et Vautrin la figure de proue, comme Raton l’était pour les ensei­gnants de l’uni­ver­sité des Lettres de Lyon en mai-juin 1968 cher­chant à en faire un « tri­mard » extra­or­di­naire, c’est-à-dire en fait un spécimen pour Lombroso. Ce n’est que par inter­mit­tence et à la fin de son œuvre que Balzac esquisse le lien entre clas­ses dan­ge­reu­ses et clas­ses labo­rieu­ses quand il quitte la des­crip­tion des géants du crime comme com­po­sante sociale mar­quante parmi les masses popu­lai­res (Vautrin le grand cri­mi­nel) pour ensuite voir en eux la « figure du peuple en révolte contre les lois ». Dans Ferragus par exem­ple, il décrit le monde des men­diants qui « tous ont des velléités d’ordre et de tra­vail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s’enquérir de ce qu’il y a de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d’orga­ni­sa­tions magni­fi­ques parmi les men­diants, ces bohémiens de Paris ; peuple sou­ve­rai­ne­ment méchant, comme toutes les masses qui ont souf­fert… ».

2 – Sur cette ques­tion, on peut se repor­ter à Louis Chevalier, Classes labo­rieu­ses et clas­ses dan­ge­reu­ses pen­dant la première moitié du xixe siècle, Poche plu­riel, 1978.

3 – Mario Tronti par­lera lui de « rude race païenne » pour décrire les os des gran­des usines ita­lien­nes (in Nous opéraïstes, Éditions de l’éclat, 2014)

4 – Cf. Marc Stéphane : Ceux du tri­mard, Grasset, 1928.

5 – « Ces bar­ba­res, aux­quels nous sommes conve­nus de donner le nom de prolétaires » (Proudhon, Correspondance, tome i, p. 227, 3 août 1840).

6 – « Cette mul­ti­tude indi­gente, illettrée, bar­bare si l’on veut, mais non pas vile » (Proudhon, Révolu­tion sociale, p. 126. Et Hugo de son côté, évoquant l’insur­rec­tion ouvrière dans Les Misérables et ter­mi­nant par : « C’étaient les sau­va­ges, oui ; mais les sau­va­ges de la civi­li­sa­tion » (cf. aussi Cœurde­roy et les Cosaques).

7 – Cf. Louis Chevalier, op. cit., p. 687. Les ancien­nes vio­len­ces com­pa­gnon­ni­ques et forcément noma­des per­du­rent, mais vien­nent conver­ger avec les vio­len­ces pro­pre­ment urbai­nes et ter­ri­to­ria­les.

8 – En 1835, c’est le sens que lui donne le Dictionnaire de l’Académie, c’est-à-dire la référence aux deux plus basses clas­ses de l’Antiquité romaine exemptées de l’impôt et utiles à la Républi­que que pour les enfants qu’elles lui don­nent dans leur fonc­tion de repro­duc­tion sociale. Ce n’est qu’en 1862 que le prolétariat apparaît offi­ciel­le­ment comme prolétariat moderne. Le Littré, en 1869 n’en par­lera que comme la classe la plus indi­gente et Jean-Baptiste Say qui dirige l’Académie des scien­ces mora­les ne par­lera que de paupérisme, un terme d’ori­gine anglaise né pen­dant la révolu­tion indus­trielle.

9 – Argument peu convain­cant vu les varia­tions que Marx fera subir à la défini­tion du tra­vailleur pro­duc­tif selon le point de vue adopté, Marx maniant tantôt l’ironie pro­vo­ca­trice, comme dans son ana­lyse du crime pro­duc­tif tantôt le plus grand sérieux à préten­tion scien­ti­fi­que quand il parle de la création de plus-value et de capi­tal.

10 – Cf. « Bakounine, lum­pen­prolétariat, canaille et révolu­tion » in Claire Auzias, Trimards. "Pègre" et mau­vais garçons de Mai 68, Atelier de création liber­taire, 2017.

11 – Sur ce point, cf. J. Wajnsztejn et C. Gzavier, La ten­ta­tion insur­rec­tion­niste, Acratie, 2012, p. 24 et sq.

12 – Sante Notarnicola, La révolte à perpétuité, d’en bas, 1977 (L’Evasione impos­si­bile, Feltrinelli, 1972).

13 – Notarnicola raconte aussi com­ment les pri­sons deve­naient des lieux d’agi­ta­tion et de for­ma­tion révolu­tion­naire. Il parle, par exem­ple, de sa ren­contre, dans l’infâme prison tos­cane de Volterra, avec le comon­tiste Riccardo d’Este, avec Andrea Valcarenghi le créateur de la revue Re Nudo, avec l’anar­chiste Eddy Ginosa.

14 – Les reven­di­ca­tions, de cor­po­ra­ti­ves vont se faire plus signi­fi­ca­ti­ves avec la demande d’une levée de la cen­sure, de libre cir­cu­la­tion des livres et jour­naux poli­ti­ques. En fait, les mou­ve­ments de pri­son­niers vont peu à peu cher­cher un débouché poli­ti­que que lc va leur donner. Quand le mou­ve­ment se radi­ca­li­sera encore, la caisse de résonance four­nie par lc ne suf­fira plus et les nap (Nuclei Armati Proletari) seront créés dans les­quels on retrou­vera d’ailleurs des anciens « damnés de la terre » de lc. Ces noyaux agi­ront de façon rela­ti­ve­ment auto­nome ce qui les amènera à pren­dre une seconde dénomi­na­tion plus précise sou­vent en fonc­tion d’un événement de référence. Par exem­ple, les nap du 29 octo­bre font référence à un événement sur­venu à Florence le 29 octo­bre 1974, à savoir une expro­pria­tion d’une banque qui a causé la mort de plu­sieurs mili­tants.

15 – Toute pro­por­tion gardée on aura la même chose à Lyon au moment du procès de « la bande des Tables-Claudiennes » quand des jour­na­lis­tes de Libération et des mili­tants de la Gauche prolétarienne s’éton­ne­ront que la défense des avo­cats ne soit pas plus « poli­ti­que », que les accusés ne fas­sent pas une sorte de « procès de rup­ture ».

16 – Erri De Luca, in Valerio Lucarelli, Vorrei che il futuro fosse oggi. nap : ribel­lione, rivolta e lotta armata, L’Ancorra del Mediterraneo, Naples, 2010.

17 – Peu de temps après sor­tira, en France, le jour­nal Le Voyou qui se présente comme « un organe de pro­vo­ca­tion et d’affir­ma­tion com­mu­niste » (titre de l’édito­rial du numéro unique de mars 1973). Le terme de « voyou » désigne le prolétaire révolté qui refuse son exis­tence de mar­chan­dise force de tra­vail. Mais il précisait : « il ne faut pas voir dans le titre de Le Voyou, une quel­conque apo­lo­gie du délin­quant, du blou­son noir ou de leurs équi­va­lents. Le blou­son noir poli­tisé n’est que l’envers du poli­ti­cien se dégui­sant en blou­son noir ».

18 – Une idée assez proche affleure dans la revue française Le Voyou, issue elle-même du groupe Négation. Plus tard, le groupe des Fossoyeurs du Vieux Monde repren­dra cette thémati­que. p

19 – Au moment de son pre­mier procès, Sante Notarnicola disait : « J’ai confondu la lutte révolu­tion­naire avec la rébel­lion indi­vi­duelle, fai­sant ainsi le jeu de la classe domi­nante […] ten­dant à empêcher premièrement la for­ma­tion de la cons­cience de classe des exploités, deuxièmement à réduire les forces du mou­ve­ment révolu­tion­naire, troisièmement à dres­ser les exploités les uns contre les autres. Les uns sont exploités parce qu’ils tra­vaillent dans cer­tai­nes condi­tions, les autres sont exploités parce qu’ils sont contraints de se révolter de façon indi­vi­dua­liste. Ils se dres­sent les uns contre les autres parce qu’en deve­nant un bandit on s’éloigne de sa propre classe, on se met en dehors de la lutte poli­ti­que de masse » (p. 188, op. cit.). Notarnicola conti­nuera la lutte en prison, en affir­mant la conti­nuité entre le « dedans » et le « dehors » et de façon non sec­taire comme on peut le lire dans la dernière partie de son livre. Il aura ainsi des rap­ports avec les anar­chis­tes, mais aussi avec les br, tout en défen­dant le point de vue de l’auto­no­mie de la lutte carcérale.

20 – Le texte fait peut être allu­sion au tra­vail de lc en direc­tion du « front des pri­sons ».

21 – C’est comme si faute de cerner un ennemi extérieur, le mou­ve­ment s’était tourné contre lui-même.

22 – Lettre de cama­ra­des de Bari du 3 juin 1977 à la revue française Les Fossoyeurs du Vieux Monde et La Repubblica du 31 mai 1977)

23 – Ce sera l’automne des cir­coli gio­va­nili qui va culmi­ner à Milan avec, à l’intérieur de l’Università Statale, le slogan : « Nous avons déterré la hache de guerre ».

24 – Une ter­ri­to­ria­li­sa­tion très différente de celle qui exis­tait dans les anciens quar­tiers popu­lai­res comme base arrière de la com­mu­nauté ouvrière alors qu’aujour­d’hui cet espace est déstruc­turé par la dis­pa­ri­tion des usines. Il apparaît comme un espace dévalo­risé dans lequel se main­tien­nent à grand-peine ser­vi­ces publics et com­mer­ces.

25 – Cf. l’État-social et l’État c’est nous de la première période de Temps cri­ti­ques.

26 – Ce que des auteurs post-moder­nes comme Deleuze ou Foucault ont essayé de théoriser en par­lant du pas­sage des sociétés de dis­ci­pline aux sociétés de contrôle repo­sant sur la nor­ma­li­sa­tion. La marge y était magnifiée comme chez Guattari avec la création de Marge qui fai­sait suite à Défense active, l’un des pro­lon­ge­ments du m22 pari­sien où on par­lait effec­ti­ve­ment des mar­gi­naux, droits com­muns et autres. Mais peu à peu, de la même façon que les maos fabriquèrent leurs immigrés, des liber­tai­res radi­caux fabriquèrent leur marge.
Or, un type de société qui peut se per­met­tre de lâcher ses fous dans la nature est une société qui ne craint jus­te­ment pas que cela en fasse des révolu­tion­nai­res. On n’est plus au temps de Sade !

27 – Cf. l’arti­cle de Serge Mareuil : « Les jeunes et le yé-yé » dans le no 36 de Socialisme ou Barbarie (1964) où il montre que nou­vel­les musi­ques et danses cor­res­pon­dent chez les jeunes à la désagrégation de la culture bour­geoise d’un côté et à la dis­pa­ri­tion de la culture prolétarienne de type 1936.

28 – Le jour­nal l’Humanité du 21 août 1963 note à propos d’un concert de Sylvie Vartan dans le sud de la France : « Brusquement les toma­tes, les bou­teilles, les chai­ses se met­tent à twis­ter. Le piano s’évanouit de stu­peur pen­dant que les gui­ta­res élec­tri­ques et la bat­te­rie aban­données par les musi­ciens se trans­for­ment en artille­rie contre les crs » (cité par Mareuil, op. cit., p. 39).

29 – Quand elle en parle, Claire Auzias ne la voit qu’en pro­ve­nance des « marges » (beat­niks et tri­mards) ou alors dans la révolte des lycéens (cf. son entre­tien pour le no 77-78 de la revue irl, prin­temps 1988).