Poétiques révolutionnaires et poésie
Extraits1

février 2019, Jacques Guigou



Le thème de la Révolution
est une com­mande du temps.
Le thème de la glo­ri­fi­ca­tion de la Révolution
est une com­mande du Parti.

Marina Tsvetaeva
Le poète et le temps (1932)

 

Au cours des révo­lu­tions moder­nes, des poètes se sont mis « au ser­vice » des divers pou­voirs révo­lu­tion­nai­res. De Chénier à Lamartine, de Pottier à Maïakovski, de Breton à D’Annunzio, de Senghor à Sénac, ils ont célé­bré les nou­vel­les puis­san­ces poli­ti­ques issues des bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques de la moder­nité, qu’elles soient triom­phan­tes ou vain­cues. Et ils l’ont fait, le plus sou­vent, dans une poé­ti­que révo­lu­tion­naire qui était contre-dépen­dante des figu­res de la période qui s’ache­vait. Leur idéo­lo­gie du ser­vice les a tenus éloignés du deve­nir-autre de la poésie ; de la poésie qui cher­chait sa voix avec et contre les bou­le­ver­se­ments révo­lu­tion­nai­res qui para­che­vaient la fin d’une époque et qui en ouvraient une nou­velle. Chantres offi­ciels, guillo­ti­nés ou « sui­ci­dés », leurs vies et leurs œuvres expri­ment l’écart deve­nant visi­ble entre les vic­toi­res ou les échecs des révo­lu­tions dans les­quel­les ils furent impli­qués et l’impos­si­ble deve­nir poésie de ces mêmes bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques.

i - Petit rappel sur quelques origines des poétiques révolutionnaires

Le motif d’une poésie mise au ser­vice d’une révo­lu­tion répu­bli­caine et démo­cra­ti­que émerge dans les mou­ve­ments poli­ti­ques qui mènent l’assaut contre l’ordre monar­chiste et sa classe sociale, l’aris­to­cra­tie. C’est d’abord dans la pre­mière révo­lu­tion anglaise du xviie siècle que le phé­no­mène est le plus visi­ble­ment repé­ra­ble. Si les écrits de Milton contre la royauté et pour la liberté d’expres­sion appel­lent qua­si­ment au régi­cide et exal­tent le nou­veau régime par­le­men­taire c’est dans les poèmes et les chan­sons2 des Levellers et des Diggers qu’est expri­mée l’aspi­ra­tion poli­ti­que la plus radi­cale. Y sont célé­brées les vertus d’une sorte de com­mu­nisme chré­tien basé sur des com­mu­nau­tés agrai­res stric­te­ment égalitaires.

Pendant la Révolution fran­çaise des poètes exal­tent le bou­le­ver­se­ment poli­ti­que en cours mais on ne trouve pas expli­ci­te­ment l’affir­ma­tion d’une poé­ti­que révo­lu­tion­naire. « La période révo­lu­tion­naire, André Chénier mis à part, est, curieu­se­ment, une époque pauvre de la poésie3 » écrit Robert Sabatier. Un cons­tat que l’on par­tage volon­tiers mais que nombre de par­ti­sans des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res pour­raient lui objec­ter et affir­mer que dans ces moments inten­ses de dis­conti­nuité his­to­ri­que la poésie est immé­dia­te­ment pré­sente dans l’action col­lec­tive et non pas, sépa­rée, dans les livres de quel­ques indi­vi­dus. Mais une telle objec­tion ne ferait que répé­ter l’ancienne antienne sur­réa­liste ou situa­tion­niste selon laquelle « la révo­lu­tion et la poésie sont une seule et même chose » ; une antienne tou­jours démen­tie par l’his­toire de la poésie et par l’his­toire des révo­lu­tions. Nous y revien­drons.

C’est avec les roman­ti­ques et sur­tout les roman­ti­ques alle­mands que vont véri­ta­ble­ment se for­mu­ler les pre­miè­res poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res. Pour Novalis, seule la poésie doit conduire le monde ; elle dévoile la réa­lité du monde aux yeux des hommes. Ses apho­ris­mes ont la puis­sance d’une parole totale, à la fois cos­mi­que et ter­res­tre : « La poésie est véri­ta­ble­ment le réel absolu. (…) Plus une chose est poé­ti­que, plus elle est vraie ». La pré­sence des êtres au monde s’éprouve pour Novalis grâce à un engen­dre­ment réci­pro­que du monde et de la poésie. Et ce monde n’est pas seu­le­ment celui de la nature exté­rieure, celui de l’uni­vers tout entier, il est aussi celui de l’his­toire des hommes : une his­toire de la com­mu­nauté humaine, celle du passé et celle à venir. Novalis place la poésie au centre de l’his­toire humaine. Octavio Paz a bien perçu la portée poli­ti­que de cette exi­gence et il la for­mule dans ces termes : « La concep­tion de Novalis se pré­sente comme une ten­ta­tive pour placer la poésie au centre de l’his­toire. La société se fera com­mu­nauté poé­ti­que ou plus exac­te­ment poème vivant. La rela­tion entre les hommes ces­sera d’être celle de maître à esclave, de patron à domes­ti­que, pour deve­nir com­mu­nion poé­ti­que. Novalis pré­voit même l’exis­tence de com­mu­nau­tés consa­crées à pro­duire col­lec­ti­ve­ment de la poésie4 ». Quelles voies l’espèce humaine emprun­tera-t-elle pour accé­der à son deve­nir-poésie ? Prononcer en commun les bou­le­ver­sants Hymnes à la nuit  ?

On trouve aussi chez le roman­ti­que anglais William Blake cette fusion entre poésie et com­mu­nauté humaine à venir. Dans la dyna­mi­que de cette fusion le poète agit comme média­teur ; il est l’opé­ra­teur vital du deve­nir-poésie de la com­mu­nauté humaine.

« Je suis la révolution »

Poussée dans ses consé­quen­ces praxi­ques les plus extrê­mes, l’action poé­ti­que révo­lu­tion­naire fusionne le poème et l’événement poli­ti­que dans une sin­gu­la­rité ultime : « je suis la révo­lu­tion ». Tel est d’ailleurs le titre d’un livre5 où Laurent Jenny conduit une remar­qua­ble ana­lyse d’un siècle et demi d’iden­ti­fi­ca­tion des avant-gardes lit­té­rai­res avec l’idée de révo­lu­tion. Depuis les appels de Hugo à l’insur­rec­tion des mots pour fonder une « République des mots » jusqu’à l’exal­ta­tion de la poésie de Mao-Tsé-Toung par le Groupe Tel Quel, Jenny montre la conti­nuité his­to­ri­que d’une concep­tion révo­lu­tion­naire de la lit­té­ra­ture. Toutefois, curieu­se­ment, il situe l’apogée de cette saga révo­lu­tion­na­riste avec Tel Quel6 alors qu’il serait plus appro­prié de le faire avec les situa­tion­nis­tes. Nous déve­lop­pe­rons cela dans le pro­chain cha­pi­tre.

Notons ici que la for­mu­la­tion emblé­ma­ti­que qui carac­té­rise le mieux cette iden­ti­fi­ca­tion des avant-gardes lit­té­rai­res et poé­ti­ques avec la révo­lu­tion, Jenny la trouve chez Maurice Blanchot dont il condense la posi­tion dans une for­mule : « Je suis la révo­lu­tion ». Pour Blanchot, il ne s’agit plus de « faire la révo­lu­tion » dans la lit­té­ra­ture comme dans l’his­toire, mais il s’agit d’abord et sur­tout « d’être la révo­lu­tion ».

On sait que Blanchot, par­ti­cipe d’abord à des grou­pes et à des revues dits de la « Jeune droite » ainsi qu’aux cou­rants catho­li­ques « non-confor­mis­tes ». Anticipant sur la néga­ti­vité hégé­lienne actua­li­sée en France par Kojève, Blanchot dénonce le marxisme comme étant de fait, en conni­vence avec le capi­ta­lisme ; il dési­gne le « mou­ve­ment du refus » comme le prin­cipe même de la révo­lu­tion. Pour l’auteur de La part du feu, c’est désor­mais l’œuvre qui est au cœur de la ten­sion entre la liberté et la néces­sité, entre le cours de l’his­toire et le « sus­pens de l’his­toire ». Plus de trente ans avant les injonc­tions situa­tion­nis­tes, Blanchot requiert la lit­té­ra­ture de se mettre au ser­vice de la révo­lu­tion. Jenny le sou­li­gne en ces termes : « Ainsi la lit­té­ra­ture n’appa­raît nul­le­ment “au ser­vice” de la révo­lu­tion. C’est bien plutôt la révo­lu­tion qui doit se mettre au ser­vice de la lit­té­ra­ture et élucider pour elle son désœu­vre­ment essen­tiel. L’Histoire est “poé­ti­que” en son moment révo­lu­tion­naire, qui est révé­la­tion du rien7 ».

La concep­tion d’une fusion entre révo­lu­tion et poésie se retrouve, ana­lo­gi­que­ment mais à un autre niveau, dans les rap­ports entre gnose et poésie. Dans cette ana­lo­gie, les dimen­sions soté­rio­lo­gi­ques cons­ti­tu­ti­ves de toute gnose équivalent alors aux dimen­sions soté­rio­lo­gi­ques tou­jours pré­sen­tes dans la révo­lu­tion.

En toute rigueur com­pa­ra­tiste, il nous semble appro­prié d’établir une ana­lo­gie entre les gnos­ti­cis­mes des mou­ve­ments héré­ti­ques et mys­ti­ques appa­rus dans les pre­miers siè­cles de l’ère chré­tienne et les théo­ries révo­lu­tion­nai­res de la moder­nité ; notam­ment pour ce qui nous inté­resse dans ce livre, avec les marxis­mes. Pour les gnos­ti­ques il s’agis­sait, pour le groupe d’ini­tiés, de par­ve­nir au salut spi­ri­tuel par l’exer­cice d’une connais­sance ésotérique. Pour les marxis­mes il s’agit de par­ve­nir au salut maté­riel de l’huma­nité par la lutte des clas­ses ; le pro­lé­ta­riat étant le sujet de la révo­lu­tion. Ainsi, soté­rio­lo­gie et mil­lé­na­risme sont les deux opé­ra­teurs théo­ri­ques et pra­ti­ques de la révo­lu­tion gnos­ti­que comme de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne.

Dans son ouvrage La poésie et la gnose, (Galilée, 2016), Yves Bonnefoy prend acte de la sépa­ra­tion abso­lue entre la poésie et la gnose. Il per­çoit même la poésie comme une « anti-gnose » (p. 15) ; il convie le poète à « se refu­ser aux séduc­tions de la gnose » (p. 40). À la détes­ta­tion de la vie et du monde que pra­ti­que le gnos­ti­que, le poète, certes res­sent l’absence de plé­ni­tude qui peut se mani­fes­ter dans sa vie et dans celle des autres mais il affirme que « le lieu ter­res­tre a grand prix » pour lui. Bonnefoy observe que la gnose a tou­jours cons­ti­tué un attrait pour les poètes car poésie et gnose se situent sur le même ter­rain exis­ten­tiel : celui d’un sen­ti­ment d’exil dans un monde limité, pro­saï­que, enfer­mant ; l’intui­tion d’un monde de plé­ni­tude et de rayon­nance dont le poète et le gnos­ti­que se sen­tent privés.

Mais pour­suit Bonnefoy l’ana­lo­gie s’arrête là car « le lieu ter­res­tre a grand prix pour les amis de la poésie » (p. 19) ; nul besoin pour le poète d’aller cher­cher un ailleurs sur­na­tu­rel ou invi­si­ble. C’est dans la cer­ti­tude de la pré­sence lumi­neuse du monde et de toutes choses pro­ches ou loin­tai­nes ; dans une « par­ti­ci­pa­tion au tout du réel » (p. 27) que le poète trouve — pen­sons au trobar des trou­ba­dours — les ryth­mes, les sons, les mots, les voix sus­cep­ti­bles d’accom­plir le poème.

Pour la poésie, le monde est pré­sence immé­diate, tota­lité sen­si­ble, ryth­mes vitaux pri­mor­diaux. Le poète n’a « nul besoin de cher­cher dans le sur­na­tu­rel, dans l’invi­si­ble, l’événement qui fut cause de la perte pré­sen­te­ment éprouvée » (p. 24).

Bonnefoy pour­suit de sub­stan­tiel­les réflexions sur la ten­ta­tion gnos­ti­que qui guette de nom­breux poètes. Retenons de lui, pour confor­ter ici notre cri­ti­que des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res contem­po­rai­nes, qu’elles ne sont rien d’autre que gnos­ti­cisme du lan­gage ; que publi­cité pour ce qu’on peut nommer un com­mu­nisme du capi­tal. Nous y revien­drons.

Avant de quit­ter La poésie et la gnose, par­ta­geons cette affir­ma­tion selon laquelle « le poème n’est pas la poésie » (p. 32) car entre « l’intui­tion de pré­sence frayant sa voie dans les mots et la façon dont ceux-ci devien­nent des phra­ses au sein d’un texte » une ombre est tombée ; la concep­tion est deve­nue créa­tion. Contre tous les poé­ti­ciens de la sub­jec­ti­va­tion, tous les phé­no­mé­no­lo­gis­tes, tous les « poé­thi­ciens » qui subor­don­nent l’exis­tence de la poésie au poème, dis­tin­guons avec Bonnefoy l’éternité de la poésie d’avec le moment du poème. Le poème est un résul­tat ; le résul­tat du com­pro­mis entre la pré­sence du monde et les limi­tes du poète à le per­ce­voir et à le dire comme vie immé­diate, comme ce que nous avons nommé un « ins­tant exhaussé8 ».

Jules Monnerot a lui aussi montré la fonc­tion mys­ti­fi­ca­trice des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res avant-gar­dis­tes. Il dévoile ses effets dans les rap­ports entre sur­réa­lisme et gnos­ti­cisme. Son livre La poésie moderne et le sacré (Gallimard, 1949) ana­lyse les rap­ports des sur­réa­lis­tes avec « La Révolution » et avec le Parti com­mu­niste fran­çais pen­dant la période où plu­sieurs d’entre eux avaient rallié le parti sta­li­nien mais aussi après leur départ.

Monnerot com­pare le rap­port des sur­réa­lis­tes à la révo­lu­tion com­mu­niste avec le rap­port des gnos­ti­ques aux églises chré­tien­nes de la pre­mière période du chris­tia­nisme. Les idées dis­si­den­tes, voire héré­ti­ques des gnos­ti­ques à l’égard de la doc­trine chré­tienne seraient ana­lo­gues aux propos et aux actions des sur­réa­lis­tes lorsqu’ils inter­ve­naient au nom de « La Révolution ». Ce fai­sant, ils n’étaient alors plus com­pris « des masses » et ils étaient déni­grés, voire condam­nés par les diri­geants du Parti. « Quand à la faveur de cette com­mu­ni­ca­tion, les sur­réa­lis­tes pro­po­saient soit aux mili­tants, soit à « la masse » elle-même, des concep­tions par hypo­thèse aussi étrangère à celle-ci qu’à ceux-là, ils ne pou­vaient paraî­tre qu’hos­ti­les. (…) En écoutant le lan­gage devenu brus­que­ment « marxiste » et « dia­lec­ti­que » de ces nou­veaux adep­tes, plus d’un com­mu­niste a pu redire le mot d’Irénée sur les gnos­ti­ques : « Ils par­lent comme l’Église, mais pen­sent autre­ment9 ».

Monnerot pour­suit l’ana­lyse en ces termes : « (…) les sur­réa­lis­tes, si aucune contrainte exté­rieure ne les contra­rie, se lais­sent aller à penser que la poésie com­mu­ni­que avec la révo­lu­tion, qu’au poète est permis ce que nul autre ne peut : la révo­lu­tion sau­vera la poésie que la société capi­ta­liste met en péril… Ainsi, le Christ valen­ti­nien a passé par Marie comme l’eau tra­verse le canal, pour rédi­mer la race des spi­ri­tuels et cette rédemp­tion consiste dans la gnose trans­mise d’initié à initié. (…) Une cer­taine pente sur­réa­liste condui­sait aussi à rêver que la grâce révo­lu­tion­naire pour­rait être obte­nue (qui sait ?) par la pra­ti­que de la poésie10 ».

Certes, les poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res d’après-mai 68 ne par­ta­gent plus cette concep­tion ini­tia­ti­que de la poésie mais elles res­tent dans la conti­nuité des soté­rio­lo­gies gnos­ti­ques. Reste pré­sente et active cette croyance à un salut par la révo­lu­tion poé­ti­que. La révo­lu­tion deve­nue poésie sau­vera le monde, etc. Avant de mener l’ana­lyse des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res d’après Mai 68, exa­mi­nons d’abord leurs mani­fes­ta­tions dans les années 60 ; notam­ment celle des situa­tion­nis­tes qui en cons­ti­tue la matrice dans cette période.

ii - Les errements des poètes serviteurs

Les deux der­niers assauts contre la société domi­nante, celui du mou­ve­ment com­mu­niste de 1917-21 et celui du Grand refus de la fin des années 60 ont, chacun, été accom­pa­gné par une poé­ti­que révo­lu­tion­naire du ser­vice. Les sur­réa­lis­tes vou­lu­rent « mettre la poésie au ser­vice de la révo­lu­tion » et les situa­tion­nis­tes « mettre la révo­lu­tion au ser­vice de la poésie ». Bien que de sens inverse, l’inten­tion est la même : la poésie a besoin de servir ou d’être servie. Pour Breton comme pour Debord, poésie et révo­lu­tion sont des puis­san­ces indi­vi­duel­les et col­lec­ti­ves accom­plis­sant, dans un moment paroxys­ti­que, l’unité de la théo­rie et de la pra­ti­que. Pour tous les deux, le bou­le­ver­se­ment de la vie et l’ébranlement du monde sont les buts com­muns de la poésie et de la révo­lu­tion. La praxis révo­lu­tion­naire est la matière dont la poésie tire forme et contenu. L’événement insur­rec­tion­nel énonce le nou­veau lan­gage de la poésie. ; d’une poésie « au besoin sans poème » pour les sur­réa­lis­tes et d’une poésie « néces­sai­re­ment sans poème11 » pour les situa­tion­nis­tes.

Pour y par­ve­nir, l’une comme l’autre impli­quent une acti­vité « de ser­vice », appel­lent un indi­vidu au ser­vice de leur cause com­mune. Les poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res sur­réa­lis­tes et situa­tion­nis­tes res­tent sem­bla­ble­ment enfer­mées dans ce pré­sup­posé du « ser­vice » ; mais si la pre­mière n’a plus de portée his­to­ri­que pour notre pré­sent et son deve­nir-autre, la seconde, aux yeux de cer­tains, n’en serait pas dépour­vue.

Si les impas­ses poli­tico-poé­ti­ques du sur­réa­lisme ne sou­lè­vent plus guère de contro­ver­ses, la poé­ti­que situa­tion­niste rallie encore à sa cause divers cer­cles et indi­vi­dus qui veu­lent « poé­ti­ser la révo­lu­tion » ou bien mettre la « révo­lu­tion poé­ti­que » aux com­man­des des bou­le­ver­se­ments de la vie quo­ti­dienne. 

Avant d’exa­mi­ner de plus près les posi­tions de ces poé­ti­ciens de la révo­lu­tion, il convient tout d’abord de reve­nir sur l’écrit cons­ti­tuant la base de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire de l’Internationale situa­tion­niste.

Un présupposé langagiste

All the King’s men12 peut être consi­déré comme le texte-mani­feste de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste. En peu de pages s’y trouve expri­mée la cri­ti­que du sur­réa­lisme et déplo­rée son « amère vic­toire », puis y est énoncée l’abo­li­tion de la poésie sépa­rée — celle du poème — pour réa­li­ser cette « com­mu­ni­ca­tion immé­diate dans le réel », ce « moment révo­lu­tion­naire du lan­gage » qui fait la force de la révo­lu­tion ; puis­que « le pro­gramme de la poésie réa­li­sée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur lan­gage, insé­pa­ra­ble­ment » (p. 31).

Ce texte de 1963 marque un moment déci­sif pour la théo­rie situa­tion­niste de la sup­pres­sion de l’art et de sa réa­li­sa­tion dans le bou­le­ver­se­ment de la vie quo­ti­dienne. La cri­ti­que de la forme et des formes qui, depuis l’Internationale let­triste et Potlatch13, avait repré­senté l’enjeu majeur de l’action révo­lu­tion­naire passe au second plan au profit d’une réfé­rence pri­mor­diale au lan­gage. « Le pro­blème du lan­gage est au centre de toutes les luttes pour l’abo­li­tion ou le main­tien de l’alié­na­tion pré­sente14 ». La ques­tion du lan­gage est désor­mais placée au cœur de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste. Contre « l’infor­ma­tion » qui n’est que « la poésie du pou­voir », l’insur­rec­tion situa­tion­niste va créer « le lan­gage libéré qui rega­gne sa richesse ». Le pou­voir s’exerce par et dans le lan­gage car les mots du pou­voir « tra­vaillent pour le compte de l’orga­ni­sa­tion domi­nante de la vie15 ».

Le basculement langagiste de l’is

Pourquoi faire des pro­blè­mes du lan­gage le centre de toutes les luttes et faire de la poésie le moment révo­lu­tion­naire du lan­gage ? Avançons deux hypo­thè­ses à propos de ce que nous pour­rions nommer le bas­cu­le­ment lan­ga­giste de l’Internationale situa­tion­niste. Deux moments sem­blent, en effet, déter­mi­nants dans ce nou­veau posi­tion­ne­ment de l’is : d’une part le rejet des œuvres et des actions let­tris­tes et d’autre part une contre-dépen­dance au contexte intel­lec­tuel alors domi­nant et notam­ment à l’influence de la lin­guis­ti­que struc­tu­rale.

Rejet des œuvres et des actions lettristes

Maintenues confi­den­tiel­les, par­fois détrui­tes, tou­jours limi­tées au petit cercle des amis, les œuvres méta­gra­hi­ques des années 1951-5816 sont consi­dé­rées par les situa­tion­nis­tes comme défi­ni­ti­ve­ment dépen­dan­tes du let­trisme et à ce titre ne sont por­teu­ses d’aucun dépas­se­ment.

Déjà pré­sent dans la revue de l’Internationale let­triste puis, sur­tout, dans Potlatch, les situa­tion­nis­tes dres­sent un bilan néga­tif des réa­li­sa­tions méta­gra­phi­ques et hyper­gra­phi­ques créées au début des années cin­quante. La croyance let­triste qui fait de la créa­tion de formes nou­vel­les « la valeur la plus haute parmi toutes les acti­vi­tés humai­nes » (ibid.) est cri­ti­quée par Debord et Wolman comme « le fon­de­ment de la posi­tion idéa­liste bour­geoise dans les arts17 ». Au-delà du simple détour­ne­ment des œuvres ou de la dérive psy­cho­géo­gra­phi­que, il s’agit d’aban­don­ner toute acti­vité sépa­rée entre l’art et la vie. C’est aussi le sens de la déci­sion prise en 1962 selon laquelle « il n’existe pas d’art situa­tion­niste » et donc pas davan­tage d’œuvres situa­tion­nis­tes.

Contre-dépendance au contexte intellectuel dominant de l’époque des années 1950/ 65.

Les années 1950-65 furent époque déter­mi­née par la dyna­mi­que capi­ta­liste de « la crois­sance » et des « moder­ni­sa­tions » (le com­pro­mis for­diste) avec leurs consé­quen­ces anes­thé­sian­tes sur les anta­go­nis­mes de classe. Davantage que la maî­trise des rap­ports sociaux de pro­duc­tion c’est sa repro­duc­tion glo­bale que le sys­tème capi­ta­liste cher­che à réa­li­ser. Le « chan­ge­ment » est par­tout mis à l’ordre du jour ; un chan­ge­ment alors en quête de lois économiques et socia­les qui fon­de­raient une conti­nuité ins­ti­tu­tion­nelle dans la dis­conti­nuité poli­ti­que qui est à l’œuvre.

Les ana­ly­ses tra­di­tion­nel­les des rap­ports de pro­duc­tion et du procès de cir­cu­la­tion ne suf­fi­sent plus pour inter­ve­nir poli­ti­que­ment dans ce que les socio­lo­gues et les médias dési­gnent alors comme « la société de la consom­ma­tion de masse ». Face à la frag­men­ta­tion des ancien­nes média­tions ins­ti­tu­tion­nel­les et à la fonc­tion­na­lité intro­duite dans les orga­ni­sa­tions et les entre­pri­ses, les pou­voirs domi­nants de l’époque cher­chent un mode de nomi­na­tion de cette ten­sion entre « chan­ge­ment » et « conti­nuité ». Un mot-vedette s’impose désor­mais comme un totem : la struc­ture. Le mot pos­sède sa science : la lin­guis­ti­que, les scien­ces du lan­gage. De l’incons­cient à l’entre­prise, de la ville au cinéma, de la bio­lo­gie à l’économie, du som­meil au sport, toutes les acti­vi­tés humai­nes ten­dent à être inter­pré­tées comme un « lan­gage ». Les modè­les lin­guis­ti­ques et struc­tu­ra­lis­tes18 s’impo­sent alors comme une réponse théo­ri­que et poli­ti­que à cette quête de nomi­na­tion d’un ordre nou­veau. Imposition à laquelle les enne­mis théo­ri­ques et pra­ti­ques du capi­tal n’échappent pas : la « lec­ture » struc­tu­ra­liste du Capital qu’opère Althusser n’en est qu’un exem­ple emblé­ma­ti­que. Pièce majeure de la moder­ni­sa­tion du dis­cours du capi­tal, cette exten­sion tota­li­sante de la notion de lan­gage à tous les rap­ports sociaux et humains cons­ti­tue aussi le pré­sup­posé domi­nant des écrits let­tris­tes puis situa­tion­nis­tes.

Présupposé qu’on peut nommer lan­ga­giste pour sa pro­pen­sion à donner à la notion de lan­gage une portée consi­dé­ra­ble. Les modè­les lin­guis­ti­ques d’ana­lyse du lan­gage sont étendus à tous les phé­no­mè­nes rela­tion­nels, à tous les rap­ports, à toutes les « struc­tu­res », ce mot féti­che du voca­bu­laire de l’époque. Qu’il s’agisse des der­niers feux de la lin­guis­ti­que struc­tu­rale, des phi­lo­so­phies du lan­gage (ana­ly­ti­ques et her­mé­neu­ti­ques), de la cyber­né­ti­que et des théo­ries de l’infor­ma­tion ou bien encore de ces pôles de dis­ci­pli­nes uni­ver­si­tai­res qui se cons­ti­tuent comme « scien­ces du lan­gage » et « scien­ces de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion », nom­breux et puis­sants sont les sys­tè­mes de repro­duc­tion sociale donnés et impo­sés comme « des lan­ga­ges ».

La cri­ti­que situa­tion­niste du struc­tu­ra­lisme19 n’a pas non plus échappé à ce lan­ga­gisme. Bien que néga­tive et inver­sée, elle « doit se com­mu­ni­quer dans son propre lan­gage [car] c’est le lan­gage de la contra­dic­tion20 ».

De la même manière le détour­ne­ment est défini par G. Debord comme un lan­gage ; c’est « le lan­gage fluide de l’anti-idéo­lo­gie. (…). Il est, au point le plus haut, le lan­gage qu’aucune réfé­rence ancienne et supra-cri­ti­que ne peut confir­mer21 ». La poésie elle-aussi n’échappe pas au pré­sup­posé lan­ga­giste des situa­tion­nis­tes. « Le pro­gramme de la poésie réa­li­sée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur lan­gage, insé­pa­ra­ble­ment ». (All the King’s men).

Le para­digme lan­ga­giste, porté par l’is à son acmé, devient dès lors lui-même réa­lité ; non pas cette réa­lité à venir que la révo­lu­tion devra accom­plir, mais la réa­lité immé­diate de l’événement lan­ga­gier qui se donne comme « le mou­ve­ment réel » d’une révo­lu­tion dans les mots, d’une révo­lu­tion lin­guis­ti­que : celle du lan­gage per­for­ma­tif. Nous y revien­drons.

Combinatoire du détournement et désubstantialisation du langage

En réfé­rence à Lautréamont, les situa­tion­nis­tes ont fait du détour­ne­ment des œuvres un opé­ra­teur majeur de sub­ver­sion révo­lu­tion­naire. S’affran­chir de l’auto­rité de la cita­tion et com­bi­ner diver­ses réfé­ren­ces dans un même écrit ; alté­rer ou méta­pho­ri­ser un propos ou un slogan afin de leur donner un autre sens, ont cons­ti­tué les pro­cé­du­res en usage dans le détour­ne­ment situa­tion­niste. Il s’agis­sait en défi­ni­tive de désub­stan­tia­li­ser les conte­nus et les formes d’une œuvre ou d’une situa­tion pour les com­bi­ner dans un lan­gage qui décom­pose l’exis­tant et annonce une nou­velle réa­lité. Délibérément coupé du passé et se refu­sant à toute pré­dic­tion sur l’avenir, le détour­ne­ment est un lan­gage auto­ré­fé­rent, auto­té­li­que car il « n’a fondé sa cause sur rien d’exté­rieur à sa propre vérité comme cri­ti­que pré­sente22 ».

Il n’est pas vain ici de se deman­der si le détour­ne­ment situa­tion­niste, ce « lan­gage fluide de l’anti-idéo­lo­gie » parce qu’il est seu­le­ment défini comme un lan­gage n’est pas devenu, dans les décen­nies qui sui­vi­rent le moment de sa for­mu­la­tion, une des figu­res de la « révo­lu­tion du capi­tal23 ».

En effet, la flui­di­fi­ca­tion du lan­gage qui opère dans le détour­ne­ment doit, pour Debord, abou­tir à une réap­pro­pria­tion du « lan­gage de la com­mu­ni­ca­tion » qui, selon lui, s’est perdu dans l’art. Or, cette exal­ta­tion de la com­mu­ni­ca­tion directe que la future révo­lu­tion des conseils ouvriers devra réa­li­ser fait-elle autre chose qu’anti­ci­per sur la « société de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion » que le capi­tal impulse à partir des années 1970 ? Cette ques­tion, d’ailleurs, ne se posera plus pour J.-P. Voyer, un épigone de Debord, qui en termes hégé­liens exa­cer­bés fera de la publi­cité « l’essence humaine » car elle mani­feste « l’acti­vité de l’appa­rence » et que celle-ci « contient le néga­tif comme une tota­lité24 ».

À la désub­stan­tia­li­sa­tion-flui­di­fi­ca­tion du lan­gage pra­ti­quée par les situa­tion­nis­tes et leurs sui­veurs révo­lu­tion­na­ris­tes oppo­sons l’écart qu’il est fruc­tueux d’établir, à titre humain, entre parole de poésie et lan­gage. Écart énoncé par la ful­gu­rante for­mule du poète et phi­lo­so­phe amé­ri­cain R.W. Emerson : « Le lan­gage est de la poésie fos­sile25 ».

iii– parole versus langage

À plu­sieurs repri­ses, dans notre cri­ti­que de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste et de ses sui­veurs nous avons marqué une oppo­si­tion entre lan­gage et parole. La pri­mauté concep­tuelle accor­dée au lan­gage par ces poé­ti­ques nous a conduits à pro­po­ser le terme de lan­ga­gisme pour qua­li­fier cette posi­tion à la fois théo­ri­que et pra­ti­que. Afin d’expli­ci­ter davan­tage — sans pour autant cher­cher une vérité dans ce domaine — notre notion de lan­ga­gisme signa­lons ici une piste d’ana­lyse tout en res­tant tou­jours dans le strict domaine qui est le notre : la cri­ti­que des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res.

Cette piste est heu­ris­ti­que davan­tage que théo­ri­que et encore moins lin­guis­ti­que. Il s’agit de mettre en ten­sion les deux pôles qui affec­tent toute la créa­tion poé­ti­que : le pôle de la parole et le pôle du lan­gage. Ce qui don­ne­rait le tableau sui­vant :

 

La parole

Le lan­gage

innée (anté­rieure)

acquis (pos­té­rieur)

natu­relle (natu­ra­lité)

cultu­rel (cultu­ra­lité)

ins­tinc­tive

ins­ti­tu­tion­nel

immé­diate

médiat

concrète

abs­trait

imma­nente

trans­cen­dant

sub­jec­ti­vante

objec­ti­vant

une pré­sence

une repré­sen­ta­tion

tem­po­relle

spa­tial

du côté de la voix,
du son, du parlé,
de l’ora­lité

du côté de la lettre,
du signe, de l’écrit,
de l’imprimé,
du tex­tua­lisé

 

Ce tableau est sché­ma­ti­que, exces­sif dans son dicho­to­misme abrupt car prises comme telles et abso­lu­ti­sées, ces oppo­si­tions duel­les ne pour­raient que débou­cher sur de super­fi­ciel­les réduc­tions idéa­lis­tes. Il faut le dia­lec­ti­ser mais il exprime malgré tout deux pola­ri­sa­tions poé­ti­ques fon­da­men­ta­les, deux oppo­si­tions en ten­sion per­ma­nente : la parole et le lan­gage.

Dans ce cadre concep­tuel, nous main­te­nons que les poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res situa­tion­nis­tes sont, pour l’essen­tiel, sur le pôle du lan­gage ; ce fai­sant, elles ratent le punc­tum saliens de la pré­sence sans lequel la poésie verse dans la lit­té­ra­ture. Engluées dans le lan­ga­gisme, elles mou­li­nent de la repré­sen­ta­tion.

Parole pre­mière d’homo sapiens, la poésie est d’abord ora­lité, voix vive. Ce n’est que très tar­di­ve­ment dans l’his­toire de l’huma­nité, il y a seu­le­ment 6000 ans, avec les débuts de l’écriture, qu’elle est assi­gnée dans des signes écrits. Alfred Tomatis, cher­cheur ins­piré sur les rap­ports entre l’oreille et le lan­gage, inven­teur fécond d’une méthode de réé­du­ca­tion des trou­bles du lan­gage par une écoute de sons appro­priés, rap­pelle ce rap­port de subor­di­na­tion de la parole vive dans l’écrit : « Le signe (écrit) n’est jamais, en soi, qu’un son à repro­duire. (…) Toute lettre appelle sa ver­ba­li­sa­tion à haute et intel­li­gi­ble voix. L’écriture est donc, d’une cer­taine manière, un enre­gis­tre­ment sonore puisqu’elle vise à emma­ga­si­ner des sons. Elle cons­ti­tue en fait la pre­mière bande magné­ti­que dans l’his­toire de l’huma­nité26 ».

Cet « enre­gis­tre­ment » de la parole de poésie dans l’écrit de poésie a certes été por­teur de créa­tions et de dépas­se­ments mais il a cons­ti­tué un sys­tème de contrain­tes qui s’est par­fois tra­duit par des enfer­me­ments lan­ga­gis­tes. Car la poésie est d’abord jaillis­se­ment. Paul Zumthor nous le rap­pelle fort jus­te­ment : « Dès son jaillis­se­ment ini­tial, la poésie aspire, comme à un terme idéal, à s’épurer des contrain­tes séman­ti­ques, à sortir du lan­gage (sou­li­gné par nous, JG), au-devant d’une plé­ni­tude où tout serait aboli qui ne soit simple pré­sence27 ».

Sortir du lan­gage, telle est « l’aspi­ra­tion » vers laquelle toutes les poé­sies non lit­té­rai­res se sont depuis tou­jours orien­tées. Attentive à ne pas s’engluer dans les enfer­me­ments lan­ga­gis­tes, c’est le chant qui les gui­dent dans leur che­mi­ne­ment. Écoutons Marc Alyn nous le rap­pe­ler : « La parole lui­sait, libre, dans sa sub­stance/ Avide d’inven­ter sa propre fin — la voix28 ».

Le poète refuse le langage

Car le poète refuse le lan­gage comme l’a écrit Sartre dans la pensée à la fois juste et contrite29 qu’il a for­mu­lée sur la poésie. Qu’en est-il au juste pour ce phi­lo­so­phe ?

Dans le cha­pi­tre « Qu’est-ce qu’écrire ? » de son livre Qu’est-ce que la lit­té­ra­ture30, Jean-Paul Sartre aborde la ques­tion des signi­fi­ca­tions qui sont la matière sur laquelle tra­vaille l’écrivain ; mais l’écrivain qui écrit en prose, pas les poètes. Alors que celui qui s’exprime en prose ins­tru­men­ta­lise le lan­gage et se sert des mots pour ne rete­nir que la chose qu’il dési­gne, les poètes cher­chent à les servir.

Remarquons au pas­sage que Sartre lui-aussi s’enferme dans l’idéo­lo­gie de la poésie comme ser­vice à l’image des sur­réa­lis­tes et des situa­tion­nis­tes. Néanmoins son ana­lyse touche à l’essen­tiel lorsqu’il montre que le poète n’est pas du côté du signe et de son pou­voir d’inter­ven­tion sur le monde mais « qu’il a choisi une fois pour toutes l’atti­tude poé­ti­que qui consi­dère les mots comme des choses et non comme des signes31 ». Sartre résume alors son propos en ces termes : « Les poètes sont des hommes qui refu­sent d’uti­li­ser le lan­gage » car pour les poètes les mots « res­tent à l’état sau­vage (...) ce sont des choses natu­rel­les qui crois­sent natu­rel­le­ment sur la terre comme l’herbe et les arbres32 ».

Une telle réfé­rence à la natu­ra­lité pri­mor­diale des paro­les de poésie, à leur essen­tia­lité, à leur innéité en quel­que sorte, expri­mées sous la plume d’un phi­lo­so­phe dont l’essen­tiel de l’œuvre est consa­crée à l’onto­lo­gie et à la liberté peut appa­raî­tre comme sur­pre­nante. Ne pour­rait-on l’inter­pré­ter comme l’expres­sion d’un regret, d’une nos­tal­gie et fina­le­ment comme cette « rage » qui nous dit-il, l’enva­hit de n’être pas poète ? Cela est plau­si­ble. En ce sens Sartre se place en conti­nuité avec la poé­ti­que révo­lu­tion­naire des roman­ti­ques.

iv - Sur quelques poétiques révolutionnaires contemporaines

L’influence situationniste et ses environs

Si les écrits des situa­tion­nis­tes et notam­ment leur ral­lie­ment tardif au conseillisme ont été dévi­ta­li­sés par l’échec de leur pro­gramme poli­ti­que, il n’en est pas de même pour leur poé­ti­que révo­lu­tion­naire. Leur appel à « retrou­ver la poésie » dans des moments révo­lu­tion­nai­res passés ou actuels est tou­jours consi­déré par des indi­vi­dus et des grou­pes comme le seul et unique motif de la poésie. Le mot d’ordre situa­tion­niste « mettre la révo­lu­tion au ser­vice de la poésie » est pour eux tou­jours à exé­cu­ter.

C’est ailleurs le sous-titre du livre quasi hagio­gra­phi­que que Vincent Kaufmann consa­cre à Guy Debord33. Ce spé­cia­liste des avant-gardes artis­ti­ques et lit­té­rai­res, montre — de manière fina­le­ment assez convain­cante — que la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste est autant en conti­nuité qu’en rup­ture avec celle des dadaïs­tes et des sur­réa­lis­tes. Il cher­che à réfu­ter le mythe d’un Debord aban­don­nant « la ques­tion poé­ti­que » lorsqu’il se serait converti la « ques­tion sociale ». Il men­tionne à ce sujet des ana­lo­gies entre les thèses de l’is dans All the King’s men en 1963 et celles du Groupe Tel Quel dans leur Théorie d’ensem­ble en 1968. Ces deux grou­pes situent l’événement révo­lu­tion­naire et l’événement poé­ti­que comme un seul et même moment : celui du bou­le­ver­se­ment de la vie quo­ti­dienne, de l’avè­ne­ment d’une vie libé­rée de l’infor­ma­tion cette « la poésie du pou­voir », le moment de la vie deve­nue « com­mu­ni­ca­tion ».

Au-delà des déve­lop­pe­ments bio­bi­blio­gra­phi­ques sur les diver­ses impli­ca­tions poli­ti­ques et artis­ti­ques de l’action de Debord contre La société du spec­ta­cle, la thèse de Kaufmann vise à mon­trer un homme qui « a tra­versé son époque en poète, c’est-à-dire comme quelqu’un qui n’aura cessé de mettre au centre de ses préoc­cu­pa­tions la ques­tion de la com­mu­ni­ca­tion et de ses formes34 ». Or, pour­suit Kaufmann, cette « poé­ti­que de la révo­lu­tion » que Debord a pour­sui­vie tout au long de sa vie n’a pas été perçue par les com­men­ta­teurs ou du moins a-t-elle été négli­gée car le plus sou­vent « rabat­tue sur une pro­blé­ma­ti­que poli­ti­que ultra-gau­chiste35 ».

Souscrivant lui aussi au para­digme lan­ga­giste, Kaufmann célè­bre la poé­ti­que situa­tion­niste et admire « la remar­qua­ble conti­nuité de la ques­tion du poé­ti­que » dans les œuvres et dans la vie de Debord. Avec son idole, il assi­mile parole et com­mu­ni­ca­tion, comme si la « com­mu­ni­ca­tion » — y com­pris et sur­tout dans sa ver­sion situa­tion­niste — pou­vait être autre chose que de la publi­cité pour un bon usage de la société capi­ta­li­sée.

Car le motif cen­tral qui sous-tend le livre de Kaufmann : celui d’un Debord qui n’a cessé « d’arti­cu­ler » le poé­ti­que et la révo­lu­tion cesse d’être effec­tif lors­que la révo­lu­tion s’éloigne, voire dis­pa­raît. Autrement dit, le moment révo­lu­tion­naire passé — en France en mai 68, en Italie de 1968 à 1978 — et son échec s’étant par­tout mani­festé, qu’en est-il alors de la poésie puisqu’elle n’a plus de révo­lu­tion à servir ?

Le bio­gra­phe de Debord fait ici le cons­tat que « seule la révo­lu­tion aurait été de l’art situa­tion­niste, les situa­tion­nis­tes ont voulu res­tau­rer la com­mu­ni­ca­tion et la com­mu­nauté. N’y étant pas par­ve­nus, ils ont pré­féré dis­pa­raî­tre36 ». Exit donc la révo­lu­tion et exit donc aussi la poésie ? Kaufmann ne s’engage pas dans une ten­ta­tive de réponse à cela qui pour­tant est au cœur de son sujet. De même qu’il ne s’est pas davan­tage inter­rogé sur les rai­sons pour les­quel­les, vingt ans après mai 68, dans son Commentaires sur la société du spec­ta­cle, Debord ne se réfère plus à la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne dans sa ver­sion conseils ouvriers, celle qu’avec ses amis ils avaient tant exal­tée. Kaufmann là encore reste englué dans son situa­tion­nisme.

Exprimons ici une remar­que sur l’après-coup his­to­ri­que de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste. On sait qu’en mai 68 Debord et les mem­bres de l’is, d’abord actifs avec le groupe des Enragés, ont rejoint la Sorbonne occu­pée pour ensuite, rue d’Ulm dans les locaux de l’École Normale Supérieure, créer le Conseil pour le main­tien des occu­pa­tions (cmdo). Les déli­bé­ra­tions des assem­blées géné­ra­les et les mes­sa­ges envoyés dans le monde entier par ce Comité font expli­ci­te­ment réfé­rence à la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne telle qu’elle avait été expri­mée par le mou­ve­ment his­to­ri­que des conseils ouvriers et notam­ment par la Gauche com­mu­niste ger­mano-hol­lan­daise37. Le contenu his­to­ri­que de la révo­lu­tion c’était bien pour eux le pro­lé­ta­riat, la classe du tra­vail, la classe néga­tive, celle qui va abolir l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail et libé­rer l’huma­nité de toutes les domi­na­tions et les alié­na­tions engen­drées par le capi­ta­lisme. Tel était, on le sait, le « pro­gramme com­mu­niste » pour­suivi par les révo­lu­tion­nai­res marxis­tes et les situa­tion­nis­tes avec eux. Tous étaient « pro­gram­ma­tis­tes38 ».

Est-ce donc cette révo­lu­tion-là que Debord aurait sou­haité « mettre au ser­vice de la poésie » ? Kaufmann esquive la ques­tion. Il sauve Debord de cet embar­ras en réfu­tant les détrac­teurs de celui-ci qui assi­mi­lent l’action des situa­tion­nis­tes en mai 68 à un gau­chisme parmi les autres. Leur méprise, pour­suit Kaufmann c’est de confon­dre l’art (ie. les œuvres d’art) et le poé­ti­que. Autrement dit, en mai 68, Debord conjec­tu­rait que la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne était « introu­va­ble », que la poésie s’était absen­tée mais que « le poé­ti­que » était bien là, actif, effi­cient, désiré. Le « lan­gage commun » de la com­mu­ni­ca­tion est retrouvé, les dimen­sions poé­ti­ques de l’événement s’accom­plis­sent dans la praxis révo­lu­tion­naire. Car la mise en pra­ti­que de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste c’est « la cri­ti­que du lan­gage domi­nant39 ». Nous sommes donc encore et tou­jours dans le lan­ga­gisme…

Relevons enfin un amal­game posé par les situa­tion­nis­tes et entre­tenu comme tel par Kaufmann. Aucune dis­tinc­tion n’est faite entre la notion debor­dienne de com­mu­ni­ca­tion et celle de com­mu­nauté humaine. Le pré­sup­posé lan­ga­giste de la poé­ti­que révo­lu­tion­naire situa­tion­niste n’ayant pas été cri­ti­qué on com­prend pour­quoi l’amal­galme entre com­mu­ni­ca­tion et com­mu­nauté est main­tenu par Kaufmann. Une mise en pers­pec­tive his­to­ri­que aurait pour­tant permis d’éviter une telle confu­sion.

Lorsque dans ses écrits de 1843, Marx parle d’une « révo­lu­tion à titre humain », il vise la com­mu­nauté humaine (Gemeinwesen). Pour lui, « l’être humain est la véri­ta­ble com­mu­nauté des hommes40 » ce qui n’a rien à voir avec la « com­mu­ni­ca­tion authen­ti­que41 ». Car les prin­ci­pa­les luttes d’une grande partie du mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire se sont faites au nom de l’huma­nité qui est l’autre nom de la com­mu­nauté humaine.

Or, la com­mu­ni­ca­tion défi­nie par les situa­tion­nis­tes comme la « trans­pa­rence du lan­gage », était déjà une visée pro­blé­ma­ti­que lorsqu’ils la for­mu­laient car elle était sus­cep­ti­ble d’engen­drer une sorte de nor­ma­li­sa­tion dis­cur­sive des rela­tions humai­nes, un puri­ta­nisme des inter­sub­jec­ti­vi­tés. Depuis, la dyna­mi­que du capi­tal a fait de la trans­pa­rence un opé­ra­teur majeur de sa puis­sance. La com­mu­ni­ca­tion poli­ti­que grâce à une trans­pa­rence du lan­gage a reçu un nom et engen­dré une pra­ti­que : glas­nost. Aujourd’hui, la trans­pa­rence est au fon­de­ment de la blo­ck­chain, la sur­puis­sante tech­no­lo­gie numé­ri­que qui garan­tit la confiance entre les échangeurs de cryp­to­mon­naies42.

Notre cri­ti­que de l’ouvrage de Vincent Kaufmann — certes hon­nête et bien docu­menté mais très peu cri­ti­que de son objet — nous permet de for­mu­ler ici une thèse que nous avons par­tiel­le­ment sou­te­nue ailleurs et aupa­ra­vant43 mais qui prend ici toute son ampleur : Mai 68 marque la fin de la rela­tion néces­saire entre poésie et révo­lu­tion. Le cycle his­to­ri­que des poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res ouvert avec les pro­ta­go­nis­tes de la révo­lu­tion anglaise puis avec les roman­ti­ques alle­mands et tant d’autres ensuite s’est refermé avec l’échec du mou­ve­ment d’insu­bor­di­na­tion et de refus mani­festé dans le monde à la fin des années soixante du siècle der­nier.

Pour cer­tains — dont le nombre n’est pas négli­gea­ble — ce divorce n’est pas effec­tif et l’on observe ça et là, sous diver­ses cou­ver­tu­res, des ten­ta­ti­ves pour faire coïn­ci­der ce qui est devenu inconci­lia­ble.

Daniel Blanchard et sa « crise de mots »

Dans son livre Crise de mots44 Daniel Blanchard, dénonce comme nous « l’impos­ture » (p. 70) qui asso­cie aujourd’hui révo­lu­tion et poésie. Il rap­pelle les ori­gi­nes roman­ti­ques de cette asso­cia­tion, cri­ti­que la subor­di­na­tion de la poésie à la révo­lu­tion par les sur­réa­lis­tes et s’indi­gne de sa « souillure » par le sta­li­nisme. « Ce que ces deux mots ont en commun à pré­sent, c’est de n’avoir plus cours45 » conclue-t-il avec raison.

Mais il se trompe lorsqu’il affirme que depuis son dévoie­ment dans le sta­li­nisme la poésie « s’est osten­si­ble­ment gardée de toute fré­quen­ta­tion avec la révo­lu­tion46 ». Même si elle n’a plus l’ampleur et l’audience qu’elle avait prise au siècle der­nier, l’asso­cia­tion et même la fusion entre révo­lu­tion et poésie conti­nuent. Dans les pages qui sui­vent, notre recen­sion cri­ti­que de quel­ques poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res actuel­les le confirme.

Après voir écrit notre accord avec Daniel Blanchard sur le divorce défi­ni­tif entre poésie et révo­lu­tion, disons quel­ques mots sur nos désac­cords.

Le pre­mier, le plus déci­sif, porte sur sa réfé­rence quasi exclu­sive au lan­gage pour qua­li­fier l’acte de poésie. Certes, les mots voix, paro­les, musi­ques, ryth­mes ne sont pas absents loin de là, mais ils res­tent comme subor­don­nés au para­digme lan­ga­giste qui occupe tout le champ de l’ana­lyse. Dans le cha­pi­tre le plus fruc­tueux de son livre, inti­tulé « À propos de ce que fait la poésie » Blanchard écrit : « Aujourd’hui, des socié­tés qui se qua­li­fient elles-mêmes de déve­lop­pées, la poésie n’a évidemment pas dis­paru. Évidemment, puisqu’aucun juge­ment social ou cultu­rel ne sau­rait la réduire à une par­ti­cu­la­rité his­to­ri­que­ment ou socio­lo­gi­que­ment loca­li­sée du lan­gage : elle en est l’essence même47. » Apparaît ici dans toute son exten­sion le pré­sup­posé lan­ga­giste de Blanchard ; un pré­sup­posé qui essen­tia­lise la poésie, la rabat sur la dis­cur­si­vité et la nor­ma­ti­vité alors qu’elle est d’abord parole vive, événement imprévu, exis­tence et ins­tant ; ceci depuis son sur­gis­se­ment dans l’espèce humaine.

La poésie est étrangère à une sup­po­sée « crise de mots ». L’ana­lo­gie que sug­gère la qua­trième de cou­ver­ture du livre de Daniel Blanchard entre la « crise de mots » qui affec­te­rait la poésie et les « crises » que tra­verse le capi­ta­lisme n’a pas de réa­lité his­to­ri­que. Cette méta­pho­ri­sa­tion mal­lar­méenne de la situa­tion actuelle de la poésie n’a plus de portée poli­ti­que. Le capi­tal, dans sa dyna­mi­que actuelle, englobe tou­jours plus les mots et les choses dans sa base maté­rielle : cette sorte de seconde nature dans laquelle il arti­fi­cia­lise toute la vie humaine et la vie tout court.

Une puis­sante ten­dance à la capi­ta­li­sa­tion uni­ver­selle affecte les domai­nes les plus inti­mes des indi­vi­dus ; ces espa­ces et ces temps qui dans les époques pré­cé­dant la dévas­ta­tion étaient dési­gnés comme « ce qui n’a pas de prix ». C’est d’ailleurs cette expres­sion qu’Annie Le Brun a choisi pour titrer son der­nier livre48. Malgré des tona­li­tés par­fois catas­tro­phis­tes49, cet auteur dresse un tableau convain­cant de l’union de l’art contem­po­rain et du capi­tal ; union qui opère par sidé­ra­tion et prive ainsi les indi­vi­dus de leurs pos­si­bles réac­tions cri­ti­ques.

Pour ter­mi­ner notre lec­ture de cette sup­po­sée Crise de mots disons, sans le déve­lop­per ici, notre désac­cord avec deux posi­tions qui étayent la thèse de Blanchard : l’une, char­gée de laca­nisme, selon laquelle la poésie entre­tient un rap­port au monde « qui affirme la com­pa­ti­bi­lité et même la conti­nuité du sym­bo­li­que et du réel50 » ; l’autre qui s’enthou­siasme pour une liberté51 et une res­pon­sa­bi­lité aux­quel­les l’homme « cet animal poli­ti­que » pour­rait accé­der grâce à la poésie. Deux posi­tions qui, l’une comme l’autre, cèdent au lan­ga­gisme pour lequel la poésie, comme l’incons­cient, serait « struc­tu­rée comme un lan­gage » et selon lequel l’indi­vidu social serait une sorte de gar­dien méta­phy­si­que de la poésie. Deux posi­tions qui témoi­gnent aussi d’un ral­lie­ment impli­cite de l’auteur aux cou­rants artis­ti­ques et poli­ti­ques qui nous assom­ment avec la per­for­ma­ti­vité du lan­gage ; avec le dire per­for­ma­tif ; avec le credo du « quand parler c’est faire ». Credo qui est, bien évidemment, celui de toutes les poé­ti­ques révo­lu­tion­nai­res contem­po­rai­nes.

 

Jacques Guigou

Octobre 2018

 

Notes

1 – Le texte pré­senté ici cons­ti­tue les quatre pre­miers cha­pi­tres du livre de Jacques Guigou, Poétiques révo­lu­tion­nai­res et poésie, à paraî­tre en jan­vier 2019 aux éditions L’Harmattan dans la col­lec­tion « Temps cri­ti­ques ».

2 – « You noble Diggers all, stand up now, stand up now,/You noble Diggers all, stand up now ;/The waste land to main­tain, seeing Cavaliers by name/Your dig­ging do dis­dain, and per­sons all defame./Stand up now, stand up now. » chante la bal­lade d’un des fon­da­teurs du mou­ve­ment des Diggers, Gerrard Winstanley.

3 – Cf. La poésie du dix-hui­tième siècle, Albin Michel, p. 227.

4 – Octavio Paz, L’arc et la lyre, Gallimard, 1993, p. 323.

5 – Laurent Jenny, Je suis la révo­lu­tion, Belin, 2008.

6 – La poé­ti­que maoïste des auteurs de Tel Quel n’a pas résisté à la déconve­nue de leur voyage en Chine au prin­temps 1974. Le mythe poé­tico-poli­ti­que prend fin ; Sollers se réfu­gie dans… le roman ; d’autres dans la réfé­rence nos­tal­gi­que à la pra­ti­que des dazi­bao trans­for­mée plus tard en une for­mule éditoriale : Poezibao, cf. http://poe­zi­bao.type­pad.com/ 

7 – Jenny, op. cit., p. 129.

8 – Cf. J. Guigou, Exhaussé de l’ins­tant, L’Harmattan, 2013.

9 – Monnerot, op. cit., p. 87-88.

10 – Monnerot, op. cit., p. 89.

11 – « All the King’s men », Internationale situa­tion­niste, no 8, jan­vier 1963, p. 31.

12 – Ibidem, p. 29-33.

13 – On cher­che en vain une réfé­rence — même impli­cite ou cri­ti­que, — au lan­gage comme sys­tème de signes et aux théo­ries lin­guis­ti­ques du lan­gage dans les docu­ments anté­rieurs à la fon­da­tion de l’is en 1957. Cf. Documents rela­tifs à la fon­da­tion de l’inter­na­tio­nale situa­tion­niste, 1948-1957, Allia, 1985.

14 – Ibidem, p. 29.

15 – Ibidem, p. 29.

16 – Guy Debord, Mémoires, Internationale situa­tion­niste, Copenhague, décem­bre 1958. Cf. également Documents rela­tifs à la fon­da­tion de l’is. op. cit.

17 – Cf. G. Debord et J. Wolman, « Pourquoi le let­trisme ? », Potlatch no 22, sep­tem­bre 1955.

18 – À la même époque, Henri Lefebvre cri­ti­quait le fixisme des struc­tu­ra­lis­tes en y voyant un « nouvel éléatisme », in L’Homme et la Société, nos 1 à 4, 1966 ; réé­dité dans H. Lefebvre, Au-delà du struc­tu­ra­lisme, Anthropos, 1971, p. 261-311.

19 – Dans les frag­ments 201 et 202 de La société du spec­ta­cle, Guy Debord cri­ti­que le point de vue « anti-his­to­ri­que » de la pensée struc­tu­ra­liste. Il dénonce : « La struc­ture est fille du pou­voir pré­sent. Le struc­tu­ra­lisme est la pensée garan­tie par l’État… » (p. 202) mais, ce cons­tat énoncé, il reste lan­ga­giste car, pour­suit-il « la théo­rie cri­ti­que doit se com­mu­ni­quer dans son propre lan­gage » (p. 164). Et quelle est la forme de lan­gage qui va pro­mou­voir cette cons­cience révo­lu­tion­naire ? C’est « le ren­ver­se­ment du géni­tif » de type hégé­lien, le rem­pla­ce­ment du sujet par le pré­di­cat ! Encore une fois le for­ma­lisme dia­lec­ti­que et le chiasme, tien­nent lieu de mot d’ordre pour l’action sub­ver­sive alors qu’ils ne sont qu’une simple figure de rhé­to­ri­que.

20 – Ibidem, p. 164.

21 – Ibidem, p. 167.

22 – Ibidem, p. 167.

23 – Cf. J. Wajnsztejn, Après la révo­lu­tion du capi­tal, L’Harmattan, 2008.

24 – J.-P. Voyer, Introduction à la science de la publi­cité, Champ Libre, 1975, p. 36.

25 – R.W. Emerson, Essays, 1844.

26 – Alfred Tomatis, L’oreille et le lan­gage, Seuil, 1963.

27 – Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, Seuil, 1983, p. 161.

28 – Marc Alyn, Infini au-delà, Flammarion, 1972, p. 16.

29 – Dans un carnet de guerre, Sartre écrit ; « J’enrage de n’être pas poète, d’être si lour­de­ment rivé à la prose. Je vou­drais pou­voir créer de ces objets étincelants et absur­des, les poèmes, pareils à un navire dans une bou­teille et qui sont comme l’éternité d’un ins­tant ». J.-P. Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Gallimard, 1983.

30 – Gallimard, 1948.

31 – Sartre, op. cit., p. 64.

32 – Sartre, op. cit., p. 64.

33 – Vincent Kaufmann, Guy Debord, La révo­lu­tion au ser­vice de la poésie, Fayard, 2001.

34 – Kaufmann, op. cit., p. 221.

35 – Ibidem, p. 220.

36 – Ibidem, p. 295.

37 – Cf. Philippe Bourrinet, La gauche com­mu­niste ger­mano-hol­lan­daise des ori­gi­nes à 1968, http://www.left-dis.nl/f/gch/

38 – C’est ainsi que les nom­me­ront les divers cou­rants post-pro­lé­ta­riens, par­fois dits « com­mu­ni­sa­teurs », qui à partir des années 1970-80 vont créer une rup­ture fon­da­men­tale dans la théo­rie de la révo­lu­tion com­mu­niste. L’aban­don de la réfé­rence à la classe ouvrière comme sujet his­to­ri­que de la révo­lu­tion fut une des prin­ci­pa­les rup­tu­res dans les concep­tua­li­sa­tions de ces cou­rants post-pro­gram­ma­ti­ques. Cf. Rupture dans la théo­rie de la révo­lu­tion, Textes 1965-1975 pré­sen­tés par François Danel, Senonevero, 2003.

39 – Internationale situa­tion­niste, no 10, p. 50.

40 – K. Marx, « Gloses cri­ti­ques mar­gi­na­les à l’arti­cle : “Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien” ». Œuvres iii, Philosophie, La Pléiade, p. 398-418.

41 – Kaufmann, op. cit., p. 237.

42 – cf. J. Guigou, « In algo­rithm we trust » (2018) http://www.edi­tions-har­mat­tan.fr/auteurs/arti­cle_pop.asp?no=33636&no_artiste=2759

43 – J. Guigou, « La foudre, la faille, la poésie », Temps cri­ti­ques no 13, hiver 2003. http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle134

44 – Éditions du Sandre, 2012.

45 – Blanchard, op. cit., p. 71.

46 – Ibidem, p. 70.

47 – Ibidem, p. 49.

48 – Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, Seuil, 2018.

49 – Dans une récente note de lec­ture, j’ai ana­lysé les forces et les fai­bles­ses de cet ouvrage qui reste un moment fruc­tueux de cri­ti­que sociale. Cf. Jacques Guigou, « Quelques notes sur Ce qui n’a pas de prix d’Annie Le Brun », août 2018. Disponible en ligne : http://www.lacau­se­lit­te­raire.fr/ce-qui-n-a-pas-de-prix-annie-le-brun-par-jac­ques-guigou

50 – Blanchard, op. cit., p. 64.

51 – Figure de cet idéa­lisme de la liberté qu’exalte ici Blanchard, nous n’échappons pas à la cita­tion-réflexe de Baudelaire qui anthro­po­mor­phise la mer : « Homme libre, tou­jours tu ché­ri­ras la mer !  » (p. 51).