Grève et “besoin de grève”

février 2019, Temps critiques



Le mou­ve­ment du Tous ensem­ble de 1995 a été la dernière représen­ta­tion d’une lutte col­lec­tive au-delà de la stricte pers­pec­tive clas­siste, mais sans qu’affleure une ten­sion vers la com­mu­nauté humaine puis­que le mou­ve­ment est resté centré sur la défense de la condi­tion sala­riale à tra­vers le refus de la réforme de la Sécurité sociale, pilier du mode de régula­tion for­diste des conflits de clas­ses. Si référence com­mu­nau­taire il y eut, ce n’était que celle de la com­mu­nauté du tra­vail encore soudée, tant bien que mal, par la cons­cience ouvrière d’une récipro­cité dans l’échange char­ges/coti­sa­tions socia­les et sa sécuri­sa­tion dans le cadre d’une ges­tion par des orga­nis­mes pari­tai­res incluant les syn­di­cats de salariés.

C’est ce modèle — ou du moins ce qu’il en reste — qui est à nou­veau attaqué aujourd’hui avec l’aug­men­ta­tion de la csg, mais avec beau­coup plus de dif­fi­cultés pour s’y oppo­ser puis­que le rap­port social capi­ta­liste n’est plus aussi dépen­dant du rap­port capi­tal/tra­vail pour sa repro­duc­tion et sa valo­ri­sa­tion. C’est la notion même d’échange coti­sa­tions/pres­ta­tions socia­les qui ne fait plus sens immédia­te­ment, ni pour les patrons ni pour une popu­la­tion active qui a lar­ge­ment perdue trace de son ori­gine ouvrière et dont une frac­tion composée des entrants non qua­lifiés sur le marché du tra­vail, des chômeurs découragés, des « indépen­dants » ubérisés, se trouve exclue ou tenue en lisière de cet échange. En effet, le pro­ces­sus d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail — c’est-à-dire le fait que l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail n’est plus au centre de la valo­ri­sa­tion du capi­tal — vient désor­mais bou­le­ver­ser l’ensem­ble du « système-sala­riat », clé de voûte pour­tant de la dyna­mi­que capi­ta­liste depuis bientôt un siècle, en Europe de l’Ouest tout du moins.

Ce n’est donc pas un hasard si les retraités se sen­tent atteints ; ils le sont certes dans leur porte-mon­naie, mais aussi parce qu’ils ont l’impres­sion d’une fin de partie et d’être les der­niers des Mohicans.

Par ailleurs, mais de manière complémen­taire, c’est la notion de « ser­vice public » qui a son tour ne fait plus sens, car si ces ser­vi­ces publics exis­tent encore, même sous un statut pri­va­tisé pour tout ou partie d’entre eux, ils ont été vidés de leur ancienne mis­sion d’admi­nis­tra­tion étati­que des biens et des ser­vi­ces natio­naux ce qui fait que plus per­sonne, en dehors de leurs agents, ne peut les défendre. « L’opi­nion publi­que » n’en perçoit plus que les dys­fonc­tion­ne­ments (retard des trains, atten­tes dans les hôpitaux, non-rem­pla­ce­ment des maîtres et sur­charge rela­tive des clas­ses, ins­crip­tions chao­ti­ques à l’uni­ver­sité, problèmes récur­rents de suivi à la Poste).

C’est le cas pour la sncf. Le statut spécial était non seu­le­ment le fruit des luttes de clas­ses, mais aussi celui d’une fonc­tion col­lec­tive de cer­tai­nes entre­pri­ses et de ses agents dans le procès de repro­duc­tion des rap­ports sociaux. Or, c’est cette dernière fonc­tion col­lec­tive qui devient cadu­que avec la mise en concur­rence des différents réseaux de trans­port et avec lui le régime spécial qui lui était afférent dans un contexte mono­po­lis­ti­que.

Il s’ensuit que la « défense des acquis » perd aussi son sens puis­que ces acquis n’appa­rais­sent plus comme cumu­la­bles et uni­ver­sels (le droit du tra­vail s’appli­quait à tous, les conven­tions col­lec­ti­ves réali­saient une har­mo­ni­sa­tion par le haut), mais au contraire comme conjonc­tu­rels et par­ti­cu­liers. Dans le moment poli­ti­que actuel, que ce soit dans le sec­teur privé ou dans le sec­teur public, l’État impose une dépoli­ti­sa­tion des luttes. Il n’y a plus d’enne­mis au cou­teau entre les dents avec un parti com­mu­niste réduit à peau de cha­grin et des salariés qui ne deman­dent que le main­tien du statu quo. La demande de plus d’État qui appa­rais­sait encore clai­re­ment en 1995 semble moins nette aujourd’hui. L’élec­tion et la rela­tive popu­la­rité de Macron tien­nent jus­te­ment à l’ambi­va­lence qu’il ren­voie sur le rôle de l’État, dans sa forme réseau ; une ambi­va­lence lar­ge­ment partagée dans la popu­la­tion.

L’heure est donc à la ges­tion de ce qui n’apparaît plus que comme des différends d’ordre privé parce qu’ils ont perdu leur légiti­mité sociale de lutte dans la société capi­ta­lisée. Les grèves des années 1960 à 1979 (la grève de la sidérurgie française, des ouvriers de Fiat ou des mineurs anglais fer­mant le ban) ont ainsi été les dernières grèves « légiti­mes » de la société de clas­ses, légiti­mes pour la classe domi­nante, même si cette légiti­mité était reconnue à contrecœur ; légiti­mes pour les salariés aussi, même quand il ne s’agis­sait pas de leur propre grève (rap­pe­lons-nous le sou­tien aux salariés de Lip des années soixante-dix ; le sens du « Tous ensem­ble » de 1995 et les « grèves par pro­cu­ra­tion »).

C’est ce qui change dans la société capi­ta­lisée d’aujourd’hui où la grève n’a plus aucune légiti­mité ni pour les patrons qui, glo­ba­li­sa­tion et mon­dia­li­sa­tion obli­gent, hur­lent à la mort de leur compétiti­vité, ni pour l’État qui dénonce le cor­po­ra­tisme des grévistes (cf. la réforme des sta­tuts spéciaux et de la sncf), ni pour les salariés qui récri­mi­nent contre leur « prise en otage » par les grévistes, ni pour les chômeurs et précaires qui envient des salariés garan­tis, car ils ont bien de la chance de…

La fonc­tion syn­di­cale ne fait plus média­tion parce que la société capi­ta­lisée a absorbé l’ancienne société civile. Quand le syn­di­cat existe encore, c’est en tant que puis­sance qui par­ti­cipe direc­te­ment au niveau i de la domi­na­tion, celui de l’hyper­ca­pi­ta­lisme, comme c’est le cas en Allemagne, au Danemark ou en Suède et c’est à partir de cette puis­sance qu’il peut reven­di­quer et négocier au niveau ii de la nation ou de la région comme tente de le faire le syn­di­cat de la métal­lur­gie alle­mand pour la baisse de la durée du tra­vail. C’est ce qu’avait com­pris depuis long­temps un syn­di­cat comme la cgt-fo, mais son problème actuel est de diri­ger par le haut des orga­nis­mes pari­tai­res deve­nus ten­dan­ciel­le­ment obsolètes. C’est ce qu’a com­pris aussi la cfdt depuis son recen­trage et la ligne initiée par Nicole Notat. Prendre en compte la crise du tra­vail et du sala­riat et donc la néces­saire réforme de la Sécurité Sociale (finan­ce­ment par l’impôt, cmu, etc.), la réforme du contrat de tra­vail pour assu­rer la flexisécurité, tout ça n’a pas besoin de passer par la mise en scène syn­di­cale (type cgt) de la conflic­tua­lité de classe. On peut en faire l’écono­mie. C’est du moins ce que pense Jean-Michel Blanquer, minis­tre de l’Éduca­tion natio­nale quand il déclare au jour­nal Le Figaro, (19 mars 2018) : « On n’a pas besoin de grève en France ».

Le conflit est donc mis hors-jeu et la média­tion n’a plus lieu d’être ou, plus exac­te­ment, la média­tion se fait média­teur, ges­tion­naire d’intermédiai­res, et tout conflit est perçu comme résul­tant d’un défaut de com­mu­ni­ca­tion dans une société capi­ta­lisée qui se conforme au modèle du réseau impulsé par les nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion.

Certes, cer­tai­nes grèves comme celle dans les ephad sem­blent dures parce que lon­gues et rela­ti­ve­ment médiatisées, mais il est dif­fi­cile de mesu­rer leur impact effec­tif, car se déclarer en grève ne signi­fie pas forcément blo­quer le fonc­tion­ne­ment de l’ins­ti­tu­tion. En effet, ce blo­cage néces­site un dépas­se­ment de fonc­tion contre­di­sant jus­te­ment l’éthique du tra­vail qui accom­pa­gne l’idée de ser­vice public ou diver­ses formes de “tra­vail social”.

À la sncf, la ligne de démar­ca­tion semble passer entre une base qui pous­se­rait à la grève reconduc­ti­ble coup de force et des syn­di­cats qui pen­chent pour une grève perlée plus économe financièrement, moins blo­quante, mais plus désor­ga­ni­sa­trice peut être dans la mesure où elle rendra plus dif­fi­cile la réqui­si­tion des cadres et des « jaunes ». Mais l’essen­tiel ne nous paraît pas être cette oppo­si­tion si elle est prise comme oppo­si­tion entre deux posi­tions de prin­cipe, mais plutôt de savoir com­ment le rap­port de force sur le ter­rain déter­mine ce qui pour­rait rendre ces actions à la fois offen­si­ves et effec­ti­ves. Indépen­dam­ment des présupposés poli­ti­ques qui peu­vent oppo­ser d’une part, des mili­tants prêts à pren­dre des posi­tions maxi­ma­lis­tes et de l’autre des syn­di­cats tenus par la nécessité de ne pas élabo­rer de stratégie en dehors du cadre de la recher­che d’une négocia­tion, c’est bien la volonté d’aller à la bagarre qui doit être le critère de vérité de la stratégie de lutte à adop­ter. C’est-à-dire qu’avant même de parler en termes de rap­port de forces, il faut recen­ser et apprécier com­ment le méconten­te­ment se trans­forme de la récri­mi­na­tion en colère ou révolte ; en force, avant même d’apprécier le rap­port de forces et donc la conduite à suivre.

 

Temps critiques, le 22 mars 2018