Immigration et salaires : un retour inattendu

novembre 2018, Jacques Wajnsztejn



À l’heure où les luttes par­ti­cu­la­ris­tes contre toutes les dis­cri­mi­na­tions vien­nent se sub­sti­tuer, dans une pers­pec­tive post-moderne, aux ancien­nes luttes uni­ver­sa­lis­tes pour l’égalité, il est curieux de voir resur­gir une polémique à l’ancienne sur la déter­mi­na­tion du salaire alors que sem­blent domi­ner les inter­ro­ga­tions autour de la dis­tri­bu­tion des reve­nus (par­tage des riches­ses, revenu garanti). Ainsi, l’arti­cle « Immigration contre salai­res : une vision par­tielle et biaisée », de Romaric Godin du 26 sep­tem­bre 2018 pour L’Obs, se présente comme une réponse à la thèse de Djordje Kuzmanovic, qui au sein de la France insou­mise, défend l’idée que « le capi­tal se cons­ti­tue une armée de réserve1. Lorsqu’il est pos­si­ble de mal payer des tra­vailleurs sans-papiers, il y a une pres­sion à la baisse des salai­res » et de conclure, sans doute pour légiti­mer, à gauche, son inter­ven­tion, qu’il se livre à une « ana­lyse pure­ment marxiste ».

Or, comme le dit Romaric Godin, se poser la ques­tion du rap­port entre immi­gra­tion et niveau de salai­res est « une vision par­tielle et biaisée ».

Néanmoins, à peine le problème posé, Godin semble conclure en disant qu’un tel « posi­tion­ne­ment ne semble pas répondre au défi de l’ordre néo-libéral ». Sa phrase est pour le moins ambiguë puis­que le but des ana­ly­ses marxis­tes n’est pas, en prin­cipe, de cor­res­pon­dre au credo libéral. Voyons cela de plus près.

Godin semble ainsi faire endos­ser au marxisme ce qui relève plutôt de la théorie néo-clas­si­que stan­dard qui considère que toutes les condi­tions de la concur­rence par­faite sont rem­plies et tout par­ti­culièrement qu’il n’exis­te­rait qu’un seul marché du tra­vail sur lequel tran­si­te­raient des forces de tra­vail stric­te­ment sub­sti­tua­bles et dans des condi­tions opti­ma­les de flexi­bi­lité des postes de tra­vail et des salai­res.

Nous savons que ces condi­tions sont loin d’être rem­plies et sur­tout en France pour ce qui est de la dernière dans la mesure où le droit du tra­vail résiste encore à une dérègle­men­ta­tion initiée par la gauche socia­liste dès les années quatre-vingt (Rocard) avec la création des contrats à durée déterminée (cdd), alors que le contrat de tra­vail de droit commun était à durée indéterminée (cdi). De la même façon, il nous paraît très dis­cu­ta­ble de réduire l’ana­lyse marxiste sur le salaire à une ques­tion d’offre et de demande puis­que, pour elle, celle-ci n’inter­vient qu’à la marge pour le faire oscil­ler autour du coût de repro­duc­tion de la force de tra­vail à un moment et un lieu donnés. Il est vrai que s’appuyant sur Ricardo et la loi d’airain des salai­res, l’aug­men­ta­tion d’une force de tra­vail d’ori­gine démogra­phi­que pour­rait jouer à la baisse sur les salai­res dans le cas d’emplois sub­sti­tua­bles. Et c’est d’ailleurs Marx (1847) qui a fait de l’idée « d’armée indus­trielle de réserve » un concept opératoire pour rendre compte de l’exploi­ta­tion. Il le réuti­li­sera par la suite dans le cha­pi­tre 25 du volume i du Capital2). Marx y détaille ce phénomène de la concur­rence entre ouvriers « natio­naux » et immigrés pour ce qui est des ouvriers irlan­dais en Angleterre. et ses remar­ques sont extrêmement riches d’ensei­gne­ment : « À cause de la concen­tra­tion crois­sante de la propriété de la terre, l’Irlande envoie son sur­plus de popu­la­tion vers le marché du tra­vail anglais, et fait bais­ser ainsi les salai­res, et dégrade la condi­tion morale et matérielle de la classe ouvrière anglaise ».

Comme le dit Bruno Amable dans son arti­cle : « Migrations et salai­res, une ques­tion poli­ti­que », in Libération du 4 sep­tem­bre 2018, « toute l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier s’écrit contre les migra­tions parce que l’inter­na­tiona­lisme n’est qu’une idée qui, même et sur­tout dans le marxisme, ne peut lutter contre l’intérêt de classe ». Surtout dans le marxisme dit-il à juste titre, parce que c’est sur cet intérêt de classe qu’un matéria­lisme déter­mi­niste a réduit son concept de cons­cience de classe. C’est comme si la classe pour soi du Marx hégélien la classe de la fin des clas­ses et du com­mu­nisme) s’était retrouvée complètement subsumée sous la classe en soi, celle de l’immédiateté de l’ouvrier concret.

Dans cette ques­tion de l’impact de l’immi­gra­tion sur les salai­res, il faut dis­tin­guer les niveaux d’ana­lyse. Si on se place du côté de l’hyper capi­ta­lisme ou capi­ta­lisme du sommet (le niveau i dans le voca­bu­laire concep­tuel de Temps cri­ti­ques), il a intérêt à une libre cir­cu­la­tion de main-d’œuvre parallèlement à la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses et c’est cohérent avec la théorie de la concur­rence par­faite chez les néo-clas­si­ques. À ce niveau-là, il y a bien une pres­sion à la baisse sur les salai­res comme sur le prix des mar­chan­di­ses en général, mais cela ne doit pas être pris comme une volonté effec­tive et poli­ti­que de pres­sion sur les salai­res. Le capi­ta­lisme du sommet ne rai­sonne pas comme l’entre­pre­neur indi­vi­duel. Ce qui lui importe c’est de créer les condi­tions pro­pi­ces à la dyna­mi­que du capi­tal et donc actuel­le­ment la mobi­lité de tous les fac­teurs de pro­duc­tion va être privilégiée. D’ailleurs, si on se fie aux sta­tis­ti­ques, les tra­vailleurs immigrés sont de moins en moins nom­breux, pro­por­tion­nel­le­ment, dans l’indus­trie par rap­port aux tra­vailleurs d’ori­gine française (13 contre 15 %) ce qui s’expli­que par une auto­ma­ti­sa­tion des postes de tra­vail les moins qua­lifiés qui étaient ceux occupés prin­ci­pa­le­ment par ces tra­vailleurs (par exem­ple maghrébins dans l’auto­mo­bile). De même les pme indus­triel­les qui résis­tent, à l’écart des gran­des agglomérations, sont celles qui employaient et conti­nuent d’employer le moins de tra­vailleurs immigrés alors que ce sont elles qui sont le plus créatri­ces d’emploi. Pour l’ensem­ble de ces deux cas, on ne voit donc pas de quelle pres­sion à la baisse il pour­rait s’agir ! On peut même dire, a contra­rio que l’auto­ma­ti­sa­tion indus­trielle, y com­pris dans cer­tains ser­vi­ces-usines comme les hyper­marchés ont unifié les condi­tions ouvrières et sala­ria­les3.

Il en est de même quand la Commission européenne bataille pour l’égalité de l’accès aux fonc­tions et des salai­res hommes/femmes à tra­vail égal quand l’entre­pre­neur indi­vi­duel n’y voit qu’une contrainte contre-pro­duc­tive à partir de son calcul micro-écono­mi­que sur la pro­duc­ti­vité mar­gi­nale et la « valeur » de la force de tra­vail féminine. La Commission européenne n’est donc pas plus féministe qu’elle n’est immi­gra­tion­niste. Il n’empêche qu’elle fait des choix qui assu­rent la plus grande flui­dité pos­si­ble.

Néanmoins, de la même façon que dans le capi­ta­lisme tous les prix ne sont pas des prix de marché et que nom­breux sont ceux qui sont « admi­nistrés » ou des prix de mono­pole, il n’y a pas un prix de marché de la force de tra­vail, d’abord parce que la force de tra­vail n’est pas une mar­chan­dise, mais une « quasi-mar­chan­dise ». En effet si on cher­che à com­pren­dre vrai­ment ce que disait Marx (la force de tra­vail n’a pas été pro­duite) ; et que son prix dépend d’autres fac­teurs, d’abord du niveau de lutte de clas­ses comme l’ont bien mis en avant les opéraïstes ita­liens avec la théorie du salaire comme varia­ble indépen­dante qui a trouvé son appli­ca­tion dans les luttes des années 70 avec la reven­di­ca­tion du salaire poli­ti­que et ensuite du mode de repro­duc­tion du rap­port social à un moment donné. Ainsi, dans le mode de régula­tion for­diste, dans sa forme française, État, patro­nat et syn­di­cats ouvriers se concer­taient pour fixer des cadres à l’orga­ni­sa­tion du sala­riat (smig, accords inter­pro­fes­sion­nels). Il ne faut pas oublier que ce mode de régula­tion appuyé au niveau écono­mi­que sur les thèses keynésien­nes du cir­cuit ver­tueux de l’inves­tis­se­ment/consom­ma­tion/crois­sance était conçu dans un cadre natio­nal et dans un cir­cuit fermé qui était une réponse à la crise écono­mi­que, mais aussi aux écono­mies fermées du fas­cisme et du sta­li­nisme. Il n’y avait donc pas de raison qu’il y ait de conflit majeur entre les exi­gen­ces du capi­ta­lisme du sommet et celles du capi­ta­lisme natio­nal puis­que le pre­mier s’était mis en veilleuse avec le déclin des échan­ges inter­na­tio­naux et des poli­ti­ques glo­ba­le­ment pro­tec­tion­nis­tes, qu’elles vien­nent de l’appli­ca­tion des thèses de Keynes (new deal de Roosevelt) ou des natio­na­lis­mes fas­cis­tes et nazi ou encore de l’urss sta­li­nienne.

Il n’en est évidem­ment pas de même avec le mou­ve­ment de glo­ba­li­sa­tion/ mon­dia­li­sa­tion d’aujourd’hui. Au niveau ii qui est celui où inter­vien­nent les États natio­naux, ce qui doit être géré c’est l’ordre social intérieur, d’où les res­tric­tions sur la liberté de cir­cu­la­tion des per­son­nes prônée par le niveau i, y com­pris quand celui-ci intègre un échelon inter­na­tio­nal comme dans le cas de la Communauté européenne. Prenons tout d’abord l’exem­ple du système de pro­tec­tion sociale à la française. Il n’est viable écono­mi­que­ment et au niveau des prin­ci­pes (il repose sur l’hypothèse de cen­tra­lité du tra­vail et non sur celui, res­tric­tif de la natio­na­lité) que si l’immi­gra­tion prin­ci­pale est une immi­gra­tion du tra­vail employa­ble immédia­te­ment, c’est-à-dire quand la demande de tra­vail évolue glo­ba­le­ment en parallèle avec l’offre de tra­vail, la première étant la déter­mi­nante de la seconde. Dans ce cas il n’y a pas for­ma­tion d’une armée indus­trielle de réserve qui pèserait vrai­ment sur le niveau de salaire. Le « plom­bier polo­nais » ne fait que com­bler le manque de plom­biers français ou anglais dû au fait d’une exces­sive dévalo­ri­sa­tion du tra­vail manuel. On a affaire ici à la création arti­fi­cielle, par le patro­nat, d’une situa­tion de pénurie par une poli­ti­que de dures condi­tions de tra­vail et de salai­res bas4. Il en est de même dans le btp, l’hôtel­le­rie-res­tau­ra­tion, les ser­vi­ces aux per­son­nes, c’est-à-dire dans tous les sec­teurs où le type de tra­vail est dévalo­risé parce qu’il est manuel ou jugé dégra­dant ou mal rémunéré ou encore offrant peu de pers­pec­tive de pro­mo­tion. Et ce n’est que dans un deuxième temps que cela peut influer sur le salaire du plom­bier local et de l’ensem­ble des plom­biers (les enquêtes cons­ta­tent une annu­la­tion des effets sur salaire à moyen terme). Par ailleurs, aujourd’hui le problème prin­ci­pal n’est pas celui du salaire, mais celui du statut car de plus en plus de formes de tra­vail appa­rais­sent puis se dévelop­pent à la marge du sala­riat (ubérisa­tion du tra­vail, « tra­vailleurs détachés », tra­vailleurs clan­des­tins, etc.) et c’est peut être cela qui a aujourd’hui l’impact le plus fort, mais indi­rect, sur les salai­res par la mul­ti­pli­ca­tion et la seg­men­ta­tion des marchés du tra­vail. J’en veux pour preuve l’inter­ven­tion récente de Martinez le leader de la cgt qui prend le contre-pied de cer­tai­nes ana­ly­ses en pro­ve­nance de la France Insoumise. En effet, non seu­le­ment il en appelle à la fra­ter­nité ouvrière, mais au fait qu’il faut redon­ner force à la classe par une unité à recons­truire que le capi­tal s’évertue à détruire5. Les immigrés étant, pour lui, (car bien sûr, ils ne sont pas tous des « tra­vailleurs », loin de là) essen­tiel­le­ment des tra­vailleurs, il ne faut donc pas crain­dre l’aug­men­ta­tion de leur nombre et il faut qu’ils soient reconnus comme tels. Le tra­vail clan­des­tin doit être com­battu par la légali­sa­tion des tra­vailleurs sans-papiers, car c’est le fait qu’ils soient sans papier qui joue à la baisse des salai­res des autres du sec­teur et sur­tout à leur rem­pla­ce­ment (effet de sub­sti­tu­tion6).

Cette moin­dre impor­tance du niveau de salaire par rap­port au statut était déjà très présente avec le dévelop­pe­ment du tra­vail intérimaire. Dans cette forme, très cou­teuse pour le patro­nat, le but recherché est celui de la flexi­bi­lité et de la mobi­lité, y com­pris dans des formes de tra­vail qua­lifié comme dans le btp, d’où le dévelop­pe­ment de la sous-trai­tance dans le cadre de l’exter­na­li­sa­tion des acti­vités d’entre­tien et de net­toyage dans les­quel­les la présence de tra­vailleurs immigrés est forte.

Un second exem­ple, à l’étran­ger cette fois, nous est fourni par la poli­ti­que menée par le gou­ver­ne­ment d’Angela Merkel en Allemagne. Dans un pre­mier temps, à l’époque où elle arrive au pou­voir, elle était fer­me­ment opposée à une ouver­ture totale des frontières, puis elle s’est déclarée favo­ra­ble à l’ouver­ture maxi­male des frontières à partir du moment où le problème n’était plus seu­le­ment celui de l’immi­gra­tion, mais s’éten­dait aux réfugiés. Sa posi­tion était à ce point stupéfiante pour tout l’éven­tail de la cri­ti­que de gauche, que cette dernière a tout de suite fait valoir, qu’il ne fal­lait pas se trom­per ; il y avait derrière cette posi­tion que deux expli­ca­tions pos­si­bles, la première de peser sur les salai­res alle­mands à la baisse, la seconde de résoudre le problème du déficit démogra­phi­que alle­mand.

C’est par exem­ple la posi­tion de la revue alle­mande Wildcat (source : Échan­ges, no 163, prin­temps 2018) qui, tout en affir­mant que le patro­nat alle­mand recher­che des tra­vailleurs qua­lifiés (c’est le titre de l’arti­cle dans le no 101 de l’hiver 2017-18), les besoins se font sur­tout pres­sants dans de nom­breux métiers non qua­lifiés. Dans un marché dérégulé on serait passé de la pra­ti­que des Gastarbeiter (tra­vailleurs invités), prin­ci­pa­le­ment en pro­ve­nance de Turquie, à une immi­gra­tion en quel­que sorte non invitée et plus mas­sive comme moyen de pres­sion du patro­nat pour tirer les salai­res vers le bas, ce qui expli­que­rait ce para­doxe actuel d’un taux de chômage bas sans aug­men­ta­tion des salai­res. Cette revue alle­mande ne semble pas tenir compte de l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste pour expli­quer la ten­dance dure à sa dévalo­ri­sa­tion (idéolo­gi­que et monétaire), une ten­dance que les lois Hartz sont venues confir­mer sans que la ques­tion des immigrés y soit cen­trale ou motrice. De la même façon, elle ne tient pas compte du fait qu’on est passé pro­gres­si­ve­ment d’une immi­gra­tion de tra­vail à une immi­gra­tion de popu­la­tion (on passe de l’immi­gra­tion à des migra­tions), ten­dance accrue par l’afflux de « réfugiés ».

Cette non-prise en compte d’un phénomène nou­veau apparaît bien dans le fait que si Wildcat men­tionne bien l’ancienne situa­tion de Gastarbeiter, elle n’en tire aucune conclu­sion sur ce que cela indi­que comme trans­for­ma­tion. Elle ne men­tionne pas non plus le chan­ge­ment de la loi alle­mande sur le droit du sang qui devient droit du sol. Par ce fait, elle prend acte du fait qu’il n’y a plus d’immi­gra­tion conjonc­tu­relle avant « le retour ». Cette caractéris­ti­que nou­velle montre que là encore, il n’y a pas un « plan du capi­tal » unique qui impo­se­rait sa loi puis­que l’exem­ple alle­mand s’oppose à celui qui semble s’impo­ser dans les rap­ports entre les États-Unis et le Mexique avec, si on en croît Saskia Sassen (The Mobility of Labor and Capital) l’ins­ti­tu­tion­nali­sa­tion d’une immi­gra­tion tour­nante7. Dans cette mesure, tout le dis­cours sur la nécessité de faire pres­sion sur les salai­res tombe à l’eau. À la limite, il vau­drait mieux employer l’argu­ment démogra­phi­que, mais il est moins pédago­gi­que dans la pers­pec­tive « ouvriériste » qui est celle de Wildcat.

La révolu­tion du capi­tal impli­que certes l’ouver­ture des frontières et la libre cir­cu­la­tion en tant qu’option stratégique, mais il n’y a pas forcément une seule voie pour y par­ve­nir. En fait et sans lui ôter ce qu’elle doit à un brin d’émotion huma­ni­taire pri­maire puisqu’il s’agis­sait, depuis quel­ques années, de « réfugiés » plus que « d’immigrés », on peut ana­ly­ser cette première posi­tion comme une expres­sion immédiate des intérêts bien com­pris de l’hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet dont A. Merkel représente une brillante élève per­suadée du rôle cen­tral de l’Allemagne au sein de cette aire par­ti­culière de la domi­na­tion capi­ta­liste que représente l’Europe. Non pas une « for­te­resse » comme le cla­ment encore les mêmes cri­ti­ques de gauche, mais le plus grand marché de consom­ma­tion du monde. Mais dans un second temps, devant la dégra­da­tion de la situa­tion sociale et poli­ti­que en Allemagne même, avec l’accrois­se­ment de popu­la­rité d’un parti poli­ti­que sou­ve­rai­niste de droite à peu près présen­ta­ble et une dis­so­cia­tion de la csu pour­tant alliée tra­di­tion­nelle de la cdu, le gou­ver­ne­ment Merkel a dû chan­ger son fusil d’épaule et reve­nir à une concep­tion plus rai­son­na­ble (la raison de l’État au niveau ii de la domi­na­tion) et donc plus res­tric­tive et sou­mise à condi­tion, de l’ouver­ture des frontières. L’État alle­mand avait pour­tant tenté de satis­faire le capi­ta­lisme du sommet en chan­geant son code de la natio­na­lité qui repo­sait sur le droit du sang et pri­vait ainsi la déjà ancienne immi­gra­tion turque du moin­dre droit natio­nal/ citoyen pen­dant long­temps8.

Si on revient à la théorie, Godin nous indi­que que l’armée indus­trielle de réserve ne cons­ti­tue pas une stratégie cons­ciente du capi­tal, mais son mou­ve­ment quasi natu­rel d’accu­mu­la­tion qui le porte à sub­sti­tuer de plus en plus de tra­vail mort (le capi­tal fixe) au tra­vail vivant. Cette sur­po­pu­la­tion rela­tive qui en résulte est indépen­dante de la ques­tion démogra­phi­que et donc du niveau d’immi­gra­tion nous dit-il. Certes, cette sub­sti­tu­tion capi­tal/ tra­vail crée une sur­po­pu­la­tion rela­tive, mais qui tend à deve­nir abso­lue dans la mesure où c’est la force de tra­vail qui devient ines­sen­tielle au point que la ques­tion qui se pose n’est pas celle de l’armée indus­trielle de réserve (de réserve pour quoi ?), mais celle du revenu garanti pour les surnuméraires, au moins dans les pays occi­den­taux. C’est en cela que contrai­re­ment à ce que dit Wildcat dans le texte « l’émer­gence d’une classe ouvrière mon­diale », il n’y a pas de classe ouvrière mon­diale parce que ce type de mesure qui relève de la ges­tion étati­que du niveau ii n’est viable, du point de vue capi­ta­liste, que sur la base d’une limi­ta­tion de l’immi­gra­tion ou d’un tri sélectif. Cette revue qui reprend impli­ci­te­ment et par­fois expli­ci­te­ment la notion opéraïste de « com­po­si­tion de classe » se retrouve dans la contra­dic­tion qui est de cons­ta­ter le frac­tion­ne­ment de la classe à partir de sa précari­sa­tion tou­jours plus grande et donc de ne voir son unité qu’à partir d’un frac­tion­ne­ment encore plus grand sur cette dernière base qui serait fina­le­ment la condi­tion de son unité mon­diale aujourd’hui. Une fois de plus un groupe « ultra gauche » sou­haite le triom­phe absolu de la dyna­mi­que du capi­tal pour asseoir les pos­si­bi­lités de la révolu­tion comme si l’expérience his­to­ri­que ne ser­vait à rien. Le modèle est inversé : la classe ouvrière stable des pays occi­den­taux domi­nants ne serait plus qu’une frac­tion résiduelle de la classe ouvrière mon­diale. C’est repro­duire la même erreur, mais à une échelle inter­na­tio­nale que celle de Negri avec son ouvrier-social en Italie. Les grèves et les émeutes se ren­contrent rare­ment et même on peut dire qu’elles s’oppo­sent (cf. la bro­chure d’Échan­ges : Like a Summer With a Thousand Julys de juillet 1986). Faire porter ses espoirs sur des tra­vailleurs migrants ser­vant de pas­se­relle entre les différentes frac­tions, c’est confon­dre la situa­tion actuelle repo­sant sur la déqua­li­fi­ca­tion indi­vi­duelle avec celle de l’époque des ouvriers de métier itinérants du xixe siècle. Wildcat reste enfermé dans la pers­pec­tive de l’affir­ma­tion de la classe, d’où la nécessité de cher­cher son avant-garde sub­jec­tive et les condi­tions objec­ti­ves de son unité. Wildcat ne com­prend pas le pas­sage du prolétaire-indi­vidu à l’indi­vidu-prolétaire. Sa théorie s’exprime dans le cadre tra­di­tion­nel de la sub­somp­tion de l’indi­vidu dans sa classe. Les condi­tions préala­bles doi­vent donc être réunies.

Mais cela n’empêche pas l’exis­tence et le dévelop­pe­ment de mul­ti­ples acti­vités de ser­vi­ces qui ne sont pas auto­ma­ti­sa­bles à outrance et qui, on l’a vu, ne font pas l’objet d’une ruée de la main-d’œuvre en leur direc­tion du fait des mau­vai­ses condi­tions de tra­vail. Dans ces sec­teurs, l’immi­gra­tion joue encore un rôle de pour­voyeur de main-d’œuvre à bon marché du fait de la fémini­sa­tion plus grande de la force de tra­vail immigrée qui trouve son débouché dans les ser­vi­ces (hôtel­le­rie, net­toyage), mais à bas prix.

Ce qui est en jeu alors, au niveau du salaire, c’est la régle­men­ta­tion sociale. Dans un pays comme la France où la rigi­dité sala­riale est encore la norme, malgré les efforts contrai­res de la loi-tra­vail El Khomri, l’effet est de peu d’impor­tance à partir du moment où le salarié n’est pas sans papiers. Ce n’est évidem­ment pas le cas en Angleterre ou en Allemagne où il y a eu dernièrement des pro­po­si­tions par­le­men­tai­res pour un salaire-migrant à 80 cen­ti­mes de l’heure afin de faci­li­ter l’intégra­tion par le tra­vail. Mais même dans ce cas-là, on ne peut pas dire qu’il y a un effet baisse des salai­res, car le même poste occupé par un salarié non-migrant ne sera pas rétribué au salaire migrant. L’effet pourra par contre être reporté dans le temps si un sec­teur deve­nant une sorte de domaine réservé aux migrants, le salaire migrant devient la norme du sec­teur même pour un non-migrant.

C’est peut-être en cela que réside la crainte des sou­ve­rai­nis­tes de gauche. Entérinant peu ou prou la ten­dance vers la flexi­bi­li­sa­tion, vu le rap­port de force actuel et la défaite contre la loi-tra­vail, ils perçoivent la pos­si­bi­lité d’une égali­sa­tion des condi­tions par le bas9.

Mais reve­nons aux effets actuels des nou­vel­les tech­no­lo­gies. Elles condui­sent à des dizai­nes de mil­liers de réduc­tions d’emplois (par exem­ple dans la grande dis­tri­bu­tion) à cause des com­man­des sur le net en crois­sance expo­nen­tielle sans que la ques­tion du niveau d’immi­gra­tion inter­vienne. D’autre part les déloca­li­sa­tions nées du procès de glo­ba­li­sa­tion/mon­dia­li­sa­tion font que ce n’est pas seu­le­ment le fac­teur tra­vail qui bouge, mais le capi­tal aussi. C’est un point rela­ti­ve­ment nou­veau car dans les ana­ly­ses du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme et par­ti­culièrement au début du xixe siècle, la théorie écono­mi­que a plutôt eu ten­dance (via Smith, Ricardo et les théories des avan­ta­ges abso­lus et rela­tifs) à penser que le capi­tal matériel cons­ti­tue une immo­bi­li­sa­tion (le « capi­tal fixe » des écono­mis­tes) et que les hommes en sont sa part mobile (« varia­ble » dira Marx). Il s’ensuit une divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail qui privilégie les trans­ferts de force de tra­vail par rap­port aux trans­ferts de capi­tal et ins­crit donc l’immi­gra­tion non pas comme une ques­tion ou un problème, mais comme une donnée fon­da­men­tale et quasi natu­relle du dyna­misme des échan­ges. Mais comme cela se situe dans le cadre d’un procès de pro­duc­tion qui reste peu capi­ta­lis­ti­que, c’est-à-dire majo­ri­tai­re­ment consom­ma­teur de main-d’œuvre plus que de capi­tal, les vagues suc­ces­si­ves d’immi­gra­tion peu­vent four­nir une force de tra­vail abon­dante et bon marché, mais dans une concur­rence qui se fait entre immigrés. Il n’y avait guère que la première vague qui venait concur­ren­cer les tra­vailleurs autoch­to­nes pau­vres et peu qua­lifiés.

Il n’en est rien aujourd’hui. En effet, avec la révolu­tion du capi­tal qui s’amorce dès le début des années 1980, la ten­dance s’inverse. Le capi­tal fixe se met à cir­cu­ler faci­le­ment à tra­vers des marchés mon­diaux ouverts à des grands ensem­bles écono­mi­ques (les inves­tis­se­ments directs à l’étran­ger et les déloca­li­sa­tions) et les pos­si­bi­lités d’emploi sur place de popu­la­tions qui étaient restées à l’écart de la capi­ta­li­sa­tion du monde se font plus gran­des (« quatre dra­gons », « tigres », « pays émer­gents ») et les flux d’immi­gra­tion écono­mi­que se tas­sent, car la source de la demande tend à chan­ger avec une capi­ta­li­sa­tion du monde qui ne laisse plus guère d’espace exploi­ta­ble même si elle laisse beau­coup de monde au bord de la route. La ten­dance à la sur­po­pu­la­tion rela­tive dans les pays capi­ta­lis­tes avancés n’est plus alors cons­ti­tu­tive d’une armée indus­trielle de réserve ; elle tend à deve­nir une sur­po­pu­la­tion abso­lue en dehors donc de tout rap­port au tra­vail. C’est par­ti­culièrement net aux États-Unis avec ses deux mil­lions d’empri­sonnées et une part de plus en plus impor­tante d’indi­vi­dus en âge de tra­vailler, mais qui ne tra­vaillent pas ou, en tous cas, ne sont pas enre­gistrées comme en recher­che de tra­vail. Les clan­des­tins mexi­cains ne vont alors pas faire bais­ser les salai­res de ces non-ouvriers qui for­ment une grande partie des ghet­tos des gran­des villes américai­nes. Ils se sub­sti­tuent subrep­ti­ce­ment à une popu­la­tion qui, pour x rai­sons est deve­nue inem­ploya­ble… dans les condi­tions américai­nes légales et les régula­ri­sa­tions mas­si­ves de sans-papiers comme en 1986 ne chan­gent pas la donne. Quant aux relo­ca­li­sa­tions d’entre­pri­ses, elles ne concer­nent encore que des pro­duc­tions de niche néces­si­tant un per­son­nel qua­lifié et moins nom­breux.

Les forces domi­nan­tes du capi­tal (celle du capi­ta­lisme du sommet) ne sont certes plus keynésien­nes mais elles conti­nuent à penser en termes stratégiques (mili­taro-poli­ti­ques comme par exem­ple le montre les poli­ti­ques au Moyen-Orient qui ne cher­chent plus à s’appro­prier direc­te­ment les sour­ces d’énergie, mais seu­le­ment à contrôler le flux tendu de leur pro­duc­tion/ cir­cu­la­tion) et macro-écono­mi­ques à moyen ou long terme, même si les res­sorts des poli­ti­ques ne sont plus les mêmes que pen­dant la période précédente.

Godin semble en être cons­cient quand il change de regis­tre en pas­sant à une ana­lyse, en termes certes cultu­rels, mais qui se rap­pro­che de ce que j’ai dit sur la ges­tion du niveau ii par l’État et les ins­ti­tu­tions natio­na­les : « Du reste, les pro­jets mon­dia­lis­tes des néo-libéraux incluent un “double gou­ver­ne­ment” : un mon­dial gérant l’écono­mie, l’autre local, gérant les ques­tions de sécurité et de culture ». Godin dis­tin­gue bien deux niveaux, mais il ne les com­prend pas dans leur arti­cu­la­tion puisqu’il les voit comme des champs séparés. Ainsi, le niveau i domi­ne­rait parce que c’est le champ de l’écono­mie » (et je pense qu’il ne fau­drait pas le pous­ser bien fort pour qu’il avoue que ce champ est lui-même dominé par la finance) et le niveau ii serait le champ de la culture ! Comme si, d’après lui l’American way of life, l’inter­net, les pro­duc­tions artis­ti­ques américai­nes étaient de l’ordre du niveau ii !

En établis­sant un signe égal entre Trump et ses prédéces­seurs (sur­tout Obama, can­di­dat de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse) il refuse de tenir compte du fait que les indus­tries américai­nes de pointe (que ce soit gm, les gafa ou Nike) et la finance ont sou­tenu Hilary Clinton et non Trump. Que Wall Street ait ensuite été dyna­misé par son élec­tion est une réalité, mais pure­ment conjonc­tu­relle. Si Trump peut pro­vo­quer un conflit entre niveau ii et niveau i, c’est uni­que­ment parce qu’il représente la grande puis­sance qui peut tenter d’élever sa sou­ve­rai­neté au niveau i comme il tente de le faire en sabo­tant les mesu­res préconisées sur le climat ou le libre dévelop­pe­ment des échan­ges com­mer­ciaux. Ce n’est évidem­ment pas le cas de la Grèce, ni même de l’Angleterre (voir les problèmes liés au Brexit).

Si la com­mu­nauté européenne a insisté sur la libre cir­cu­la­tion des biens, ser­vi­ces et per­son­nes, mais ne l’a rendue illi­mitée qu’au sein de l’ue, c’est-à-dire entre res­sor­tis­sants, c’est que le projet était d’asso­cier cir­cu­la­tion des hommes et citoyen­neté, un projet « droit-de-l’hom­miste » plus que réaction­naire ou conser­va­teur qui n’avait pas pour fonc­tion d’accueillir les per­son­nes sans papiers ou les réfugiés des guer­res loin­tai­nes qui, pour la plu­part, ne font pas pres­sion direc­te­ment sur les salai­res puisqu’ils n’en ont pas. Ils font un peu plus pres­sion au niveau d’une demande spécifi­que de tra­vail, aux frontières de la légalité et de la clan­des­ti­nité. C’est d’ailleurs pour cela que Martinez demande leur régula­ri­sa­tion censée ren­for­cer l’unité des tra­vailleurs alors que la situa­tion actuelle pousse au dévelop­pe­ment des réflexes popu­lis­tes. En effet, la per­sonne dont l’immi­gra­tion est très récente est main­te­nant faus­se­ment vue comme celle qui ne tra­vaille pas parce qu’elle est sou­vent confon­due avec des per­son­nes issues de l’immi­gra­tion ancienne et qui ont des dif­fi­cultés à trou­ver du tra­vail ou à s’insérer dans le monde du tra­vail, parce qu’elles en font la cri­ti­que cons­ciente ou non (refus d’accep­ter n’importe quel tra­vail), alors qu’il y a qua­rante ans elle était prin­ci­pa­le­ment perçue comme tra­vailleur (immigré).

C’est ce chan­ge­ment de per­cep­tion qui engen­dre le dis­cours sécuri­taire de tous les sou­ve­rai­nis­tes qui pleu­rent la perte des ancien­nes valeurs du tra­vail et de l’ordre. Il est venu relayer l’ancien dis­cours du fn d’ori­gine sur les immigrés « qui vien­nent nous pren­dre notre tra­vail ». C’est aussi pour cette raison que la bataille apparaît cultu­relle ou civi­li­sa­tion­nelle. Ce n’est pas le mexi­cain ou le malien qui cher­chent un tra­vail qui font peur, c’est le jeune afro-américain ou le latino des ghet­tos, le gars de ban­lieue qui rouille ou deal et qui peu­vent même se prévaloir de la natio­na­lité américaine ou française.

Il s’est pro­duit un glis­se­ment entre la période des années soixante-soixante-dix où il y avait une demande encore forte en tra­vailleurs immigrés de la part du patro­nat et la période sui­vante qui est celle de la mon­dia­li­sa­tion/ glo­ba­li­sa­tion, des déloca­li­sa­tions et de la sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail. Ce point est for­te­ment per­tur­ba­teur pour l’ana­lyse en niveaux que nous préconi­sons. En effet, dans les années soixante l’embau­che des immigrés était le fait des gran­des entre­pri­ses qui sont assez représen­ta­ti­ves de la domi­na­tion de niveau i ; mais aujourd’hui, elles n’embau­chent plus guère et ce sont les peti­tes ou moyen­nes entre­pri­ses qui créent des emploient et uti­li­sent de la main-d’œuvre peu qua­lifiée et sou­vent d’ori­gine immigrée. Or, ce sont les patrons de ces entre­pri­ses, comme en Italie où c’est le plus mar­quant, qui, para­doxa­le­ment, s’oppo­sent poli­ti­que­ment à l’ouver­ture des frontières, font preuve de xénopho­bie et sou­tien­nent les gou­ver­ne­ments ou partis popu­lis­tes/ sou­ve­rai­nis­tes ! D’où le fait que la poli­ti­que du capi­tal ne soit pas un long fleuve tran­quille et ne marche pas d’un seul pas car le niveau i doit com­po­ser avec diver­ses forces agis­sant au niveau ii.

Ce pro­ces­sus, en restruc­tu­rant a minima, c’est-à-dire sur la base d’une repro­duc­tion rétrécie (la capi­ta­li­sa­tion l’emporte sur l’accu­mu­la­tion) dans les pays-centre du capi­tal et en déstruc­tu­rant a maxima les pays qui étaient jusque-là restés à leur périphérie, a pro­voqué de gigan­tes­ques bras­sa­ges de popu­la­tion en dehors de toute nécessité en termes tra­di­tion­nels de besoin en main-d’œuvre. Des pays comme l’Espagne et l’Italie se sont ainsi retrouvés, contre toute attente, dans une situa­tion complètement inversée du point de vue de leur tra­di­tion migra­toire. Ce qui put être salué dans un pre­mier temps par le pou­voir, vu une baisse ver­ti­gi­neuse du taux de renou­vel­le­ment de popu­la­tion de ces pays qui a conduit à des régula­ri­sa­tions mas­si­ves contrai­re­ment à ce qui se pas­sait en France où la nata­lité avait for­te­ment repris, est devenu pour lui un cau­che­mar depuis la crise de 2008. L’évolu­tion du der­nier gou­ver­ne­ment ita­lien par rap­port à celui qui le précédait est encore plus sai­sis­sant que le revi­re­ment de Merkel ou les ater­moie­ments de Mélen­chon, mais on y retrouve le même écart et la même contra­dic­tion entre les pers­pec­ti­ves du capi­ta­lisme du sommet et la ges­tion de crise de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux au niveau natio­nal, avec en plus, pour ces deux pays, un effri­te­ment poussé de la dimen­sion uni­taire de l’État au profit de régio­na­lis­mes ou même de mou­ve­ments indépen­dan­tis­tes comme la Ligue du Nord avec la Padanie en Italie ou encore en Catalogne. Toujours en Italie et aux dernières nou­vel­les de Libération du 4 octo­bre 2018, alors que le gou­ver­ne­ment ita­lien vient de faire arrêter Lucano le maire de Riace en Calabre, lequel a orga­nisé l’accueil des migrants dans un vil­lage jusqu’à là en voie de déser­ti­fi­ca­tion et qui sem­blait depuis avoir retrouvé une cer­taine acti­vité10. Une enquête rela­ti­ve­ment indépen­dante a montré que les emplois offerts par la muni­ci­pa­lité à cer­tains des migrants étaient des emplois sub­ven­tionnés. Les rares autres emplois à temps par­tiel se trou­vaient tous dans les ser­vi­ces et ils ont été engendrés par le flux des « tou­ris­tes poli­ti­ques » qui vien­nent visi­ter cet îlot de Calabre… soli­da­riste. Ce der­nier aspect permet de com­pren­dre pour­quoi le maga­zine américain Fortune, peu connu pour son huma­nisme de gauche, mais plus pour être lié aux milieux d’affai­res, vient de clas­ser le même Lucano parmi les cin­quante per­son­nes qui comp­tent le plus dans le monde aujourd’hui. Cet ensem­ble marque à quel point la société capi­ta­lisée fonc­tionne par addic­tion à la com­bi­na­toire11.

Godin cite ensuite un cortège d’écono­mis­tes néo-conser­va­teurs qui s’oppo­se­raient main­te­nant aux ana­ly­ses des années quatre-vingt-dix qui ont porté les thèses néo-libérales jusqu’aux anti­cham­bres de tous les lieux de pou­voir sur la planète. Bien évidem­ment, ils n’en ont pas été les ini­tia­teurs même si la gauche européenne a sou­vent confondu néo-libéraux et néo-conser­va­teurs. Et ce sont ces der­niers qui veu­lent aujourd’hui monter des digues sur la base de ces valeurs conser­va­tri­ces afin de s’oppo­ser à la vague capi­ta­liste la plus moderne. Il faut dire que le voca­bu­laire utilisé par Godin ne faci­lite pas la compréhen­sion puisqu’il n’emploie pra­ti­que­ment jamais le terme capi­ta­liste et en reste à la dénon­cia­tion de « l’écono­mie néo-libérale » ou de « l’ordre néo-libéral », comme s’il n’y avait aucune différence entre Hayek et Bill Gates, entre Trump et Zuckerberg.

L’exem­ple que Godin donne de l’Allemagne ne vient pas infir­mer cela parce que l’Allemagne est dans le groupe de tête des pays domi­nants et la main-d’œuvre immigrée qui y est employée occupe des postes peut-être moins qua­lifiés que les résidents, mais avec une for­ma­tion d’assez bonne fac­ture (sur­tout quand elle vient des pays de l’ancien bloc de l’Est). Le rat­tra­page rapide qui est cons­taté dans l’enquête de la Bundesbank tient peut-être à cette par­ti­cu­la­rité. On ne peut com­pa­rer les situa­tions au niveau inter­na­tio­nal que si le type d’immi­gra­tion est homogène dans les différents pays, ce qui est loin d’être le cas et en fonc­tion de la pro­por­tion de la popu­la­tion totale qu’elle représente dans le pays. En tout cas, d’après les experts ce ne sont pas les immigrés qui ont poussé à la baisse les salai­res alle­mands, mais les lois Hartz du social-démocrate Schroeder qui ont mul­ti­plié les petits bou­lots mal rémunérés, le tra­vail à mi-temps des femmes dans un pays où le taux d’acti­vité féminine était restée très bas non seu­le­ment du fait d’un haut niveau de salaire mas­cu­lin dans l’indus­trie, mais du fait du manque d’infra­struc­ture publi­que pour accom­pa­gner les nais­san­ces.

Godin donne l’exem­ple avorté du salaire mini­mum migrant en Allemagne, mais c’était une mesure impre­na­ble, car pure­ment poli­ti­que et dis­cri­mi­na­toire, repo­sant sur une préférence natio­nale ne pou­vant trou­ver aucune jus­ti­fi­ca­tion écono­mi­que et sociale, même du point de vue du patro­nat12.

Si on revient sur l’exem­ple de la France, on voit que ce qui intéresse les patrons, c’est beau­coup plus le salaire mini­mum jeune (cf. les pro­jets suc­ces­sifs du cip en 1994 et du cpe en 2006) qu’un salaire mini­mum migrant.

D’une manière générale la flexi­bi­lité du tra­vail semble aujourd’hui plus impor­tante pour les patrons et l’État, quand il est patron, que la ques­tion plus limitée d’une flexi­bi­lité du salaire. D’ailleurs, dans nombre de sec­teurs la part de ce der­nier dans le coût total du pro­duit s’effon­dre et sa baisse ou la limi­ta­tion de sa hausse sert sur­tout de varia­ble d’ajus­te­ment la plus aisée parce que c’est l’un des der­niers prix impor­tants qui se fixe au niveau ii et donc permet des chocs de compétiti­vité-prix quand une entre­prise ou un pays est mal placé du point de vue de la compétiti­vité-hors prix (qualité, image de marque, niveau de gamme, etc.)13. La dernière référence à l’écono­miste néo-clas­si­que de l’École de Vienne, Gottfried Haberler14 me paraît incohérente : si la modération sala­riale est la meilleure façon de limi­ter les migra­tions alors, cela veut bien dire qu’a contra­rio ces migra­tions ou leur crainte joue­raient à la baisse des salai­res ! On en revient à ce qui était dit dans la note 4 avec ma référence à la revue Théorie Communiste. Dérègle­men­ta­tion et immi­gra­tion vont de pair et il ne faut pas se lais­ser abuser par le seul fait que cette dérègle­men­ta­tion n’est pas obligée de pren­dre un caractère « sau­vage » et donc elle peu pren­dre la forme d’une nou­velle régle­men­ta­tion comme on peut le voir en Allemagne avec les mesu­res Schroeder.

Et en quoi cette baisse des salai­res des tra­vailleurs des pays domi­nants amènerait-elle alors une explo­sion des salai­res dans les pays « émer­gents », comme semble le penser Godin, puis­que les capi­taux domi­nants auraient moins d’intérêt à s’y rendre. Cela cas­se­rait au contraire le phénomène de rat­tra­page que la Corée du Sud, par exem­ple, a connu. On assiste plutôt, dans ces pays émer­gents, à un dépla­ce­ment des inves­tis­se­ments et des lieux de pro­duc­tion vers de nou­veaux pays (des « dra­gons » aux « tigres » et ainsi de suite) ou vers de nou­vel­les régions du pays, comme en Chine quand, au bout d’un cer­tain temps, les salai­res des régions pionnières aug­men­tent et tant qu’il s’agit de pro­duire des objets à faible valeur ajoutée et deman­dant peu de qua­li­fi­ca­tion (dépla­ce­ment des régions côtières vers l’intérieur des terres, sui­vant d’ailleurs un pro­ces­sus séculaire de la cir­cu­la­tion du capi­tal).

 

Pour résumer, si on fait le point à partir des dernières enquêtes sta­tis­ti­ques, que peut-on rete­nir ?

– Dans un pays comme la France, l’immi­gra­tion crée peu de pres­sion à la baisse des salai­res, car présence d’un salaire mini­mum. Revers de la médaille : la fameuse préférence française pour le chômage et le dévelop­pe­ment du tra­vail au noir sur­tout s’il n’y a pas de régula­ri­sa­tion mas­sive de sans-papiers.

– La concur­rence se fait sur­tout entre immigrés, mais la dernière vague conti­nue­rait à pro­pul­ser l’ancienne un peu plus haut dans l’échelle sociale. Cela agit dès le départ avec les tra­vailleurs autoch­to­nes qui aban­don­nent cer­tai­nes bran­ches d’acti­vités dévalo­risées pour d’autres qui le sont moins et à l’intérieur d’une même bran­che entre tra­vailleurs autoch­to­nes qui devien­nent plus faci­le­ment agents de maîtrise ou même contremaîtres de ce fait. Cette pro­mo­tion ouvrière la fois externe et interne épou­sait assez fidèlement les différentes vagues his­to­ri­ques de migrants. Toutefois, aujourd’hui, la frag­men­ta­tion des ancien­nes équipes de pro­duc­tion, l’auto­ma­ti­sa­tion des tâches, l’infor­ma­ti­sa­tion de la coor­di­na­tion et des com­mu­ni­ca­tions inter­nes ont lar­ge­ment dis­sout ces fonc­tions intermédiai­res dont le nombre se res­treint et rend plus impro­ba­ble la pro­mo­tion interne. Même si ce mou­ve­ment est repérable dans de gran­des entre­pri­ses indus­triel­les « pilo­tes » comme Renault, ce pro­ces­sus touche sur­tout le sec­teur du btp, très consom­ma­teur de main-d’œuvre. On peut y obser­ver tout un dégradé hiérar­chi­que des vagues d’immi­gra­tion du petit patron sici­lien ou por­tu­gais, au petit chef ita­lien, espa­gnol ou maghrébin jusqu’au manœuvre d’Afrique noire ou de Pologne et d’Ukraine.

– La part des tra­vailleurs immigrés diplômés a for­te­ment aug­menté : de 10 % à 28 % en vingt ans (1990-2010)

– La part des femmes aug­mente for­te­ment dans la popu­la­tion active immigrée et contri­bue à un niveau bas de salai­res dans le net­toyage et l’hôtel­le­rie. C’est donc un pro­ces­sus struc­tu­rel caractérisant un marché de l’emploi de plus en plus dominé par des acti­vités de ser­vice peu qua­lifiées

– Il faut dis­tin­guer l’immi­gra­tion de complémen­ta­rité qui ferait légèrement aug­men­ter les salai­res des autoch­to­nes, de l’immi­gra­tion de sub­sti­tu­tion comme dans notre der­nier exem­ple. Pour Bruno Amable (op. cit.), l’immi­gra­tion en France serait prin­ci­pa­le­ment une immi­gra­tion de complémen­ta­rité.

Devant ces chif­fres, on ne peut que se poser la ques­tion des rai­sons qui ont poussé des diri­geants de la France Insoumise à repren­dre ce thème. Faire pièce au sou­ve­rai­nisme cultu­rel et civi­li­sa­tion­nel du rn en pro­po­sant au « peuple » sa ver­sion prolétarienne15 ?

Quoiqu’il en soit, le caractère inat­tendu de ce débat/polémique sur immi­gra­tion et salai­res et in fine sur les rap­ports entre différentes frac­tions du sala­riat aujourd’hui est d’autant plus fort et relève un aspect incongru que, depuis au moins 2008, les formes tra­di­tion­nel­les de lutte de la classe ouvrière et ses syn­di­cats (grèves et occu­pa­tions) se sont trouvées liées ou reliées à la ques­tion de la régula­ri­sa­tion des sans-papiers. Dès 2006 avec Modelux puis en 2007 avec la grève à Buffalo Grill, mais sur­tout à partir d’avril 2008, de nom­breu­ses grèves avec occu­pa­tion contre les licen­cie­ments sau­va­ges ont agité la région pari­sienne dans des sec­teurs où domi­nent le tra­vail précaire et les tra­vailleurs étran­gers (Quick, Veolia-net­toyage, Papa, Bistro romain, Pizza Marzano, etc. Des luttes qui ont sou­vent obtenu satis­fac­tion après plu­sieurs semai­nes de grève. À l’automne 2009, ce sont 6800 tra­vailleurs qui vont occu­per des lieux de tra­vail dans ces sec­teurs où règne pour­tant la dissémina­tion des lieux de tra­vail et pour cer­tains la lutte va s’étendre sur une année entière. Elle regroupe des salariés qui soit ont une cer­taine expérience mili­tante comme des maliens qui ont pu par­ti­ci­per à des mani­fes­ta­tions étudian­tes dans leur pays, soit des salariés dont c’est la première expérience de lutte. Il faut reconnaître aussi que les posi­tions syn­di­ca­les ont évolué avec un souci de s’implan­ter dans ces nou­veaux sec­teurs des ser­vi­ces, vides de syn­di­cats ou de cibler une catégorie de tra­vailleurs par­ti­culièrement défavo­risés (cnt, mais aussi le col­lec­tif-migrants de la cgt16). Dans la même ten­dance, mais plus récente, en février/mars 2018 on remar­que une grève impor­tante à Chronopost et des grèves en Île-de-France qui vont tou­cher 160 salariés de sept entre­pri­ses. À cette occa­sion, les unions loca­les syn­di­ca­les et par­ti­culièrement celles de la cgt sem­blent jouer un rôle de ter­ri­to­ria­li­sa­tion des luttes dans un contexte où l’ancienne unité ter­ri­to­riale que cons­ti­tuaient les usines et les quar­tiers atte­nants n’exis­tent pra­ti­que­ment plus. Si les bureau­cra­tes syn­di­caux sou­li­gnent qu’ils ont du mal à péren­ni­ser les contacts et les adhésions syn­di­ca­les dès que les régula­ri­sa­tions sont acqui­ses, il ne semble pas que ce fait se retrouve uni­que­ment dans le cas des tra­vailleurs immigrés. Elle concerne l’ensem­ble des salariés et par­ti­culièrement ceux qui tra­vaillent dans les ser­vi­ces et qui connais­sent les condi­tions les plus précaires. Certes, la condi­tion de migrant n’est pas en soi un gage de révolte et migrer n’est pas plus éman­ci­pa­teur que de rester au pays d’ori­gine, mais ces luttes nous mon­trent que la sou­mis­sion à la logi­que de dyna­mi­que des flux du capi­tal, n’est pas une fata­lité. Ces luttes de tra­vailleurs précaires indi­quent aussi que la force de tra­vail ne peut jamais être réduite à une mar­chan­dise. La ten­dance au précariat, elle aussi, n’est pas une fata­lité ; elle dépend des luttes qui se situent aussi bien dans les cou­ches les plus protégées (cf. la lutte contre la loi El Khomri) que parmi celles qui le sont le moins sans pour cela qu’il soit néces­saire de cons­ti­tuer un front uni de ces luttes comme s’il s’agis­sait de recom­po­ser une nou­velle classe du tra­vail face au capi­tal, de rejouer un « tra­vailleurs immigrés/tra­vailleurs français tous unis » du cycle précédent de lutte encore caractérisé, en partie, par une pers­pec­tive d’affir­ma­tion de la classe portée prin­ci­pa­le­ment par les grou­pes gau­chis­tes. Cette pers­pec­tive per­dure encore aujourd’hui avec l’idée récur­rente de « conver­gence des luttes17 ».

 

JW, le 25 octo­bre 2018

 

Notes

1 – Idée qui, aujourd’hui, semble com­mune à tous les sou­ve­rai­nis­tes, qu’ils soient de droite (cf. Alain de Benoist qui titre dans un arti­cle du no 139 de sa revue Éléments : « L’immi­gra­tion, armée de réserve du capi­tal ») ou de gauche.

2 – « Tous les mou­ve­ments généraux des salai­res sont réglés par la dila­ta­tion et la contrac­tion de l’armée indus­trielle de réserve ». Engels et Marx rédige­ront d’ailleurs le pro­gramme du parti socia­liste ouvrier de Jules Guesde et de Paul Lafargue dans les années 1880 dans lequel le patro­nat est vili­pendé parce qu’il « puise dans le réser­voir des crèves la faim de Belgique, d’Italie, d’Allemagne — et de Chine au besoin — les bras dont il a besoin pour avilir le prix de la main-d’œuvre et affa­mer ses com­pa­trio­tes ». Jaurès repren­dra cet argu­men­taire en 1894, mais sans faire appel à des mesu­res de fer­me­ture des frontières. Pour lui : « il faut sub­sti­tuer l’Internationale du bien-être à l’Internationale de la misère » et les socia­lis­tes de l’époque deman­dent la mise en place d’un salaire mini­mum dans les sec­teurs d’acti­vité où il y a beau­coup d’immigrés. On voit ici la différence avec la situa­tion actuelle qui fixe­rait, comme en Allemagne (elle vient d’adop­ter un système de salaire mini­mum) un salaire migrant au-des­sous du salaire mini­mum. En dehors des argu­ments écono­mi­ques utilisés par les socia­lis­tes, il faut dire qu’un fac­teur plus direc­te­ment poli­ti­que a eu son rôle avec le pas­sage de l’inter­na­tio­na­lisme des sec­tions de la Première Internationale, à la cons­ti­tu­tion de partis poli­ti­ques natio­naux au sein de la seconde Internationale. Le problème dépas­sait donc net­te­ment celui de l’immi­gra­tion comme le montre la catas­tro­phe qu’a pu cons­ti­tuer la guerre de 1914-18 pour l’inter­na­tio­na­lisme prolétarien. Quant à Lénine, il y était plutôt favo­ra­ble poli­ti­que­ment (cf. « Le capi­ta­lisme et l’immi­gra­tion des ouvriers », Œuvres, Moscou, tome 19, mais c’était dans l’opti­que pro­gres­siste d’une exten­sion posi­tive de la société capi­ta­liste au monde entier contre toutes les résis­tan­ces des contrées retar­da­tai­res et de leurs valeurs loca­lis­tes. Un point d’autant plus impor­tant pour lui que les nou­veaux immigrés n’étaient plus essen­tiel­le­ment européens. Balibar complètera ce genre de prévision­nisme pro­gres­siste en saluant, en 1973, dans les colon­nes de L’Humanité, la nou­velle forme supérieure de l’inter­na­tio­na­lisme qui naîtrait des der­niers dévelop­pe­ments de l’impéria­lisme.

3 – Nous lais­sons ici de côté, les trans­for­ma­tions indui­tes par les nou­vel­les orga­ni­sa­tions de la dis­tri­bu­tion opérées par des entre­pri­ses comme Amazon.

4 – La mise en place des 35 heures a cons­titué un contre-feu à cette ten­dance et elle représen­tait un sou­hait de l’uap, le syn­di­cat des arti­sans qui peine à trou­ver des salariés jeunes dans son sec­teur. Preuve que le patro­nat ne parle pas d’une seule voie, que ce soit sur la ques­tion du chômage ou de l’immi­gra­tion.

5 – Il dénonce les « contre-vérités » oppo­sant « de manière cari­ca­tu­rale “main-d’œuvre étrangère” et “main d’œuvre natio­nale”. Le dis­cours natio­na­liste visant à oppo­ser tra­vailleurs français et tra­vailleurs immigrés est une vieille recette d’extrême droite. » (cité in Le Monde du 6 octo­bre 2018).

6 – C’est remar­qua­ble par rap­port aux posi­tions tra­di­tion­nel­les et his­to­ri­ques de la cgt, par exem­ple, dans les années 1930 : « La fra­ter­nité ouvrière doit fléchir au profit des tra­vailleurs natio­naux ». Qui a dit que la « préférence natio­nale » avait été inventée par Le Pen ? Et seule la cgtu, qui com­pre­nait encore nombre de syn­di­ca­lis­tes révolu­tion­nai­res, sou­te­nait une idée d’égalité des salai­res entre ouvriers français et ouvriers « étran­gers » (le terme d’immigré n’était pas encore employé et celui d’étran­ger dis­tin­guait en fait ceux pro­ve­nant de pays européens de ceux venant de l’empire colo­nial. Le pcf et la cgtu, quant à eux sou­tien­nent la libre cir­cu­la­tion jusqu’au moment du Front popu­laire où le pcf s’aligne sur la sfio.

7 – L’interprétation qu’en fait Charles Reeves dans son arti­cle : « L’immigré et la loi de la popu­la­tion dans le capi­ta­lisme moderne » (in la revue L’Oiseau-tempête, automne 1997) paraît assez dis­cu­ta­ble. Dire comme il le fait que l’immi­gra­tion pas­se­rait d’une immi­gra­tion stable à une immi­gra­tion précaire m’apparaît très arbi­traire si on considère la situa­tion de l’immi­gra­tion dans ses plus gros­ses périodes. Tout d’abord, dans les années 1930 ; les tra­vailleurs polo­nais en France vont être par­ti­culièrement vic­ti­mes de la crise écono­mi­que et mas­si­ve­ment et vio­lem­ment renvoyés dans leur pays à bord de trains affrétés par l’État ; ensuite, si on considère celle des années 1960-70, le regrou­pe­ment fami­lial n’exis­tait pas encore en France et les immigrés y étaient vus comme « de pas­sage » et d’ailleurs se pen­saient sou­vent comme tels. Une situa­tion encore plus claire en rfa où les turcs n’avaient aucune pos­si­bi­lité d’accéder à la natio­na­lité. Pour qu’un dis­cours cri­ti­que rede­vienne audi­ble, sans espérer qu’il puisse être crédible, il fau­drait quand même arrêter de le passer à la mou­li­nette idéolo­gi­que. Il serait plus juste de dire, comme le fait la revue Théorie Communiste dans son no 26 de mai 2018 que « Ce n’est pas l’arrivée de main-d’œuvre étrangère “clan­des­tine” qui dérègle­mente le marché du tra­vail, c’est la dérègle­men­ta­tion qui est le moyen le plus sûr d’atti­rer la main-d’œuvre étrangère » (p. 68).

8 – Situation qui conti­nue à se dégrader avec les dernières mani­fes­ta­tions à Chemnitz et une sorte de scis­sion au sein de Die Linke avec le dévelop­pe­ment d’un groupe sou­ve­rai­niste de gauche proche de la France Insoumise. Voici la décla­ra­tion prin­ci­pale de sa leader, Sarah Wagenknecht : «  Chers cama­ra­des, nous sommes égale­ment d’accord pour dire que les guer­res sont une cause majeure des mou­ve­ments de migra­tion mon­diaux. Et nous conve­nons que les per­son­nes persécutées doi­vent se voir accor­der l’asile. Je suis fière que le groupe par­le­men­taire au Bundestag ait voté contre tout dur­cis­se­ment de la loi sur l’asile et qu’il conti­nuera à le faire. […] Et nous sommes égale­ment d’accord sur le fait que les réfugiés de guerre doi­vent être aidés. […] Ce dont nous dis­cu­tons, c’est de savoir si un monde sans frontières dans des condi­tions capi­ta­lis­tes peut vrai­ment être une reven­di­ca­tion de gauche. […] Nous défen­dons le droit des pays pau­vres de défendre et de protéger leurs marchés, leurs écono­mies, avec des tarifs doua­niers contre nos expor­ta­tions agri­co­les. Mais cela signi­fie aussi fixer des limi­tes à la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­di­ses. Nous exi­geons un contrôle des capi­taux pour empêcher les spécula­teurs finan­ciers de décider des devi­ses, des taux d’intérêt et du sort d’écono­mies entières. C’est pour­quoi nous vou­lons bien entendu fixer des limi­tes à la libre cir­cu­la­tion des capi­taux. Oui, beau­coup d’entre nous sont pro­ba­ble­ment d’avis qu’il est irres­pon­sa­ble d’éloi­gner les pays pau­vres de leurs spécia­lis­tes qua­lifiés parce que la pau­vreté et la misère sur le ter­rain ne font qu’aug­men­ter. Oui, nous dis­cu­tons de la ques­tion de savoir s’il devrait y avoir des limi­tes pour la migra­tion de main-d’œuvre et, si tel est le cas, quel­les sont-elles. Mais pour­quoi ne pou­vons-nous pas le faire objec­ti­ve­ment, sans dif­fa­ma­tion  ? Le poli­ti­cien de gauche Bernie Sanders a égale­ment une opi­nion très tran­chante à ce sujet. Je cite Bernie Sanders  : “Ouvrir les frontières. Non. C’est une sug­ges­tion des frères Koch.” Ce sont de grands indus­triels avec 40 mil­liards d’actifs. Je cite Bernie Sanders  : “Ce que la droite aime dans ce pays, c’est une poli­ti­que d’ouver­ture des frontières. Amenez beau­coup de gens qui tra­vaillent pour deux ou trois dol­lars de l’heure. Ce serait for­mi­da­ble pour eux. Je n’y crois pas. Je crois que nous devons tra­vailler avec le reste des pays indus­triels pour lutter contre la pau­vreté dans le monde. Mais nous ne pou­vons pas le faire en appau­vris­sant la popu­la­tion de ce pays”  ». Ce à quoi s’atta­que Wagenknecht c’est à la supposée incohérence des alter­mon­dia­lis­tes/écolo­gis­tes alle­mands qui veu­lent d’un côté des limi­ta­tions à la libre cir­cu­la­tion des capi­taux et des flux finan­ciers et de l’autre se mon­tent favo­ra­bles au No Border pour les per­son­nes. Les sou­ve­rai­nis­tes de droite et de gauche sont en fait inca­pa­bles de faire la différence entre un mécanisme écono­mi­que et un droit inaliénable de la per­sonne de libre cir­cu­la­tion.

9 – Mélen­chon a refusé de signer l’appel de Mediapart, Politis et Regards pour un accueil des migrants. « Je ne suis pas d’accord pour faire comme si l’immi­gra­tion était quel­que chose de natu­rel, de désira­ble, de sou­hai­ta­ble ». Il ne semble pas envi­sa­ger que l’immi­gra­tion soit « natu­relle » à la dyna­mi­que du capi­tal et pas seu­le­ment au désir de décou­vrir d’autres espa­ces et cultu­res. Charlotte Girard de fi en rajoute une couche : « Dire que [les vagues d’immi­gra­tion] peu­vent peser à la baisse sur les salai­res et pro­fi­ter au patro­nat n’est pas un rai­son­ne­ment complètement absurde. Ce n’est pas une vue de l’esprit » (cité dans le jour­nal Le Monde du 6 octo­bre 2018.

10 – La situa­tion sur le ter­rain semble aujourd’hui plus contrastée. En effet, cette acti­vité dyna­mi­que semble avoir été conjonc­tu­relle, due à un fort regrou­pe­ment d’immigrés d’ori­gine kurde qui a recréé sur place, dans le vil­lage du haut, plus ou moins aban­donné, des condi­tions de vie qui se délitaient ; mais pour ce groupe, l’ins­tal­la­tion sur place n’était que pro­vi­soire, comme une halte en direc­tion de l’Allemagne. Les nou­veaux migrants, plus hétérogènes, ne sem­blent pas repro­duire ces condi­tions et vivent de l’aide, aux yeux de tous, dans le vil­lage du bas. En l’état, il n’y a donc pas de pres­sion sur les salai­res à la baisse, puisqu’il n’y a pas de « concur­rence » entre immigrés sans papiers et tra­vailleurs ou habi­tants autoch­to­nes, mais « conflit cultu­rel » pour repren­dre Godin (cf. aussi note 9).

11 – Dans sa dyna­mi­que, le capi­tal englobe d’ancien­nes contra­dic­tions deve­nues de sim­ples anta­go­nis­mes, des conflic­tua­lités de sur­face, for­mel­les, etc. Les ong, par exem­ple, présentes et acti­ves à Riace et pour la média­ti­sa­tion de Riace, sont des vec­teurs de com­bi­na­toi­res en ce sens qu’elles mènent un double jeu [notons au pas­sage le jeu, l’écart, le flexi­ble, le nomade sont favo­ra­bles à la com­bi­na­toire] ; double jeu des ong qui consiste d’une part à avoir des liens assez étroits avec cer­tai­nes puis­san­ces du capi­ta­lisme du sommet comme des Fondations, des réseaux finan­ciers dits « par­ti­ci­pa­tifs », des acteurs dans les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les onu, bit, oms, etc. et d’autre part des inter­ven­tions « de ter­rains », des mis­sions huma­ni­tai­res et financières qui agis­sent direc­te­ment, mais sur­tout en for­mant des relais dans ces espa­ces locaux en détresse ou en urgence où les ong inter­vien­nent. Tout cela est exécuté avec force bat­ta­ges média­ti­ques d’autant plus amplifiés que la majo­rité des médias leur sont favo­ra­bles.

12 – En l’espèce, la chan­celière alle­mande ne fai­sait que repren­dre les recom­man­da­tions de Christine Lagarde la direc­trice du fmi qui conseillait, devant l’afflux de réfugiés ne par­lant pas la langue du pays d’accueil, de divi­ser le salaire mini­mum par deux dans le cas d’embau­che. Les sociaux-démocra­tes danois sont encore allés plus loin en deman­dant la confis­ca­tion des biens des migrants afin de com­pen­ser le coût de leur accueil, alors qu’ils ne par­lent plus des écono­mies, pour le pays d’accueil, de l’absence de coût de for­ma­tion pour cette force de tra­vail poten­tielle. Une for­ma­tion non négli­gea­ble quand il s’agit de réfugiés, poli­ti­ques où à cause de guer­res loca­les qui ne peu­vent être assi­milés à des migrants écono­mi­ques.

13 – Par exem­ple, la France souf­fre d’un déficit de compétiti­vité hors prix par rap­port à l’Allemagne, excepté pour les pro­duits de luxe, l’aéronau­ti­que et la pro­duc­tion mili­taire. Elle doit donc com­pen­ser cela sur les autres pro­duits, comme dans l’auto­mo­bile, par une meilleure compétiti­vité-prix soit en bais­sant ses marges soit en bais­sant ses coûts (char­ges socia­les et salai­res), soit en uti­li­sant les deux leviers sui­vant la conjonc­ture écono­mi­que et le rap­port de force du moment.

14 – Pour Haberler il est pos­si­ble de garan­tir la liberté des échan­ges et des capi­taux tout en limi­tant la cir­cu­la­tion des per­son­nes et du tra­vail et c’est ce que les lois Hartz auraient réalisé en per­met­tant la modération sala­riale (chan­tage aux déloca­li­sa­tions) et le dévelop­pe­ment des petits bou­lots. Haberler, en bon écono­miste de l’utilité rai­sonne comme si les per­son­nes qui cir­cu­lent n’étaient que des forces de tra­vail poten­tiel­les.

15 – Une étude récente (2017) d’Algan, Guriev, Papaioannou, Passari (The European Trust Crisis and the Rise of Populism, citée par Michel Husson dans son arti­cle « Crise écono­mi­que et désor­dres mon­diaux » pour le site de La Brèche A l’encontre), montre que la crise a modifié l’opi­nion des européens sur l’impact des immi­grants sur l’écono­mie. Les régions qui connais­sent la plus forte aug­men­ta­tion du chômage sont aussi celles qui rejet­te­raient le plus les immigrés pour des rai­sons écono­mi­ques. En effet, les auteurs font une dis­tinc­tion entre moti­va­tions écono­mi­ques et moti­va­tions cultu­rel­les du popu­lisme et leurs résul­tats indi­quent que dans ces régions, c’est la moti­va­tion écono­mi­que qui est la plus forte dans le rejet. On com­prend alors mieux l’effort de la France insou­mise pour préciser sa posi­tion sur l’immi­gra­tion puisqu’elle ne piétine­rait pas les plates-bandes du Rassemblement natio­nal de Le Pen, mais par­ti­rait à la reconquête du « peuple de gauche ».

16 – La ligne Chauveau-Blanche à l’intérieur de la cgt défend une ligne de régula­ri­sa­tion par le tra­vail pour les sans-papiers (elle s’appuie sur l’arti­cle 40 de la loi du 20 novem­bre 2007 qui permet au patron de deman­der une régula­ri­sa­tion à la préfec­ture pour les salariés qu’il embau­che. Cette ligne permet alors de présenter les sans-papiers comme des « tra­vailleurs sans-papiers ». Cette ligne animée par Chauveau, par ailleurs membre du pcof, marxiste-léniniste (jour­nal La Forge) a ses limi­tes puisqu’elle n’empêchera pas l’expul­sion des sans-papiers, regroupés dans la Coordination pari­sienne des tra­vailleurs sans-papiers, qui ont occupé la Bourse du tra­vail pen­dant plus d’un an entre le prin­temps 2008 et l’été 2009.

17 – Cf. notre cri­ti­que dans le tract du 29 mai 2016 : « Projet de loi-tra­vail et conver­gence des luttes : un malen­tendu », p. 87-90 du no 18 de Temps cri­ti­ques, [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....]