Une thèse émeutiste

février 2019, Jacques Guigou



L’insur­rec­tion qui vient tar­dant à se mani­fes­ter, il fal­lait réacti­ver la prophétie de l’émeute et signi­fier qu’elle est désor­mais pri­mor­diale. La prophétie, qui arrive cette fois de Californie, est énoncée par un uni­ver­si­taire doublé d’un mili­tant des actions Occupy : Joshua Clover. Si l’on en croit un entre­tien avec l’auteur de L’émeute prime (Entremonde, 2018) lisi­ble en ligne, Clover cher­che à réhabi­li­ter les émeutes comme forme de lutte poli­ti­que à part entière. Les réhabi­li­ter dit-il, car les marxis­tes les ont traitées par le mépris, eux qui ne voient en elles que spon­tanéisme et aveu­gle­ment stratégique.

Clover conçoit trois cycles de luttes qu’il pério­dise selon trois phases du capi­ta­lisme : (1) les émeutes dans la période com­mer­ciale et manu­fac­turière, car liées au procès de cir­cu­la­tion du capi­tal ; (2) les grèves dans la période indus­trielle et usinière, car liées au procès de pro­duc­tion et enfin (3) à nou­veau les émeutes mais « émeutes prime » (selon l’écri­ture mathémati­que émeute’) dans le capi­ta­lisme finan­cier contem­po­rain, car liées à nou­veau à la cir­cu­la­tion. Cette modélisa­tion s’accom­pa­gne d’une référence à la théorie marxiste (pas marxienne) de la valeur-tra­vail et de la dis­tinc­tion entre valeur d’usage et valeur d’échange.

Bien que cohérent et sédui­sant en appa­rence, ce modèle théorique et his­to­ri­que n’est pas pro­bant car il contient un présupposé erroné : la sépara­tion entre cir­cu­la­tion et pro­duc­tion dans le procès total de valo­ri­sa­tion/ réali­sa­tion du capi­tal. Or ces deux procès, s’ils ont été deux moments dis­tincts dans la phase indus­trielle du capi­tal, ne sont plus aujourd’hui auto­no­mi­sa­bles, ils sont néces­sai­re­ment combinés pour ne former qu’un seul et même procès que nous avons nommé procès de tota­li­sa­tion de la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités humai­nes1. Pour les besoins de son modèle, Clover se fait contor­sion­niste ; il donne une ver­sion fic­tion­nelle de la dyna­mi­que effec­tive du capi­tal au cours de son his­toire.

De la même manière, il cher­che à fonder sa thèse en oppo­sant la grève et l’émeute. Alors que la grève, était selon lui, l’acte des salariés et donc des pro­duc­tifs, les émeu­tiers (prime) contem­po­rains sont des hors tra­vail, des surnuméraires qui ne sont reliés à l’écono­mie que par la consom­ma­tion et l’espace urbain. Avec ce tour de passe-passe, il laisse à l’écart (ou ignore) les nom­breu­ses grèves émeutières (cf. Fourmies 1er mai 1891, etc.) et les non moins nom­breu­ses émeutes-grèves (Le Havre 1922, etc.) dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier.

Dans cet ouvrage, on lit aussi des dévelop­pe­ments sur la seg­men­ta­tion de la classe ouvrière (Clover reste clas­siste) notam­ment celle liée à la race (il intègre les convic­tions des racia­lis­tes et autre décolo­niaux).

Notons sur­tout que pour lui la ques­tion de l’État ne se pose pas car elle aurait pola­risé en vain toutes les ten­ta­ti­ves révolu­tion­nai­res du mou­ve­ment ouvrier. Il ne s’agit pas de pren­dre le pou­voir d’État ; il faut donc… le lais­ser tran­quille et s’occu­per de « la com­mune » comme forme col­lec­tive à venir… Voilà qui confirme — s’il fal­lait le faire — le vide poli­ti­que de la pensée anar­chiste sur l’État aujourd’hui.

Tout cela débouche sur des propos révolu­tion­na­ris­tes qu’on pour­rait qua­li­fier de modérément rela­ti­visés car Clover prétend ne pas faire une simple défense et illus­tra­tion de l’émeute, mais il cher­che à réhabi­li­ter sa portée poli­ti­que et théorique… sans per­ce­voir que l’aug­men­ta­tion et l’inten­si­fi­ca­tion des émeutes ne sont pas les signes d’un déclin ou d’un affai­blis­se­ment du capi­ta­lisme mais qu’elles accom­pa­gnent sa dyna­mi­que chao­ti­que et nihi­liste.

Contrairement à l’insur­rec­tion (qu’on nom­mait jadis une « émotion sociale ») qui peut, dans cer­tai­nes conjec­tu­res his­to­ri­ques être annon­cia­trice de bou­le­ver­se­ments poli­ti­ques et sociaux, l’émeute est immédia­tiste ; elle n’est pas por­teuse d’un hori­zon, d’une visée, d’une autre voie pour les émeu­tiers et les autres humains. L’acte émeu­tier contient son com­men­ce­ment et sa fin ; il est clos sur lui-même. Expression d’une révolte ins­tan­tanée et momen­tanée, l’émeute ne contient pas de média­tion autre que sa propre immédiateté. En ce sens, le sous-titre du livre de Clover : « Une nou­velle ère des soulèvements » n’est pas appro­prié à son objet car au-delà de leurs par­ti­cu­la­rités conjonc­tu­rel­les, les émeutes com­por­tent une dimen­sion d’inva­riance his­to­ri­que, de répétition, qui ne permet pas, en tant qu’émeutes, de définir une période his­to­ri­que.

Cette répétiti­vité his­to­ri­que de l’émeute et la nécessité de la dis­tin­guer des mani­fes­ta­tions et des insur­rec­tions de type ouvrier à conduit les anar­chis­tes des années 1910 à parler de « jac­que­ries » pour dis­tin­guer ces deux formes de soulèvements. (Cf. Anne Steiner, Le Goût de l’émeute. Manifestations et vio­len­ces de rue dans Paris et sa ban­lieue à la «  Belle époque  ». L’échappée, 2012).

Malgré ses efforts de pério­di­sa­tion, la ten­ta­tive de Clover pour réhabi­li­ter poli­ti­que­ment les émeutes, n’est fina­le­ment qu’un coup d’épée dans l’eau ; une vaine rhétori­que émeu­tiste. Les émeutes sont poli­ti­ques non pas en vertu de l’ancien slogan gau­chiste « tout est poli­ti­que » mais parce que, au-delà de leurs diver­sités, elles ont toutes une dimen­sion exis­ten­tielle fon­da­men­tale. Cette dimen­sion, ignorée par Clover, que Marx avait bien mise en évidence lorsqu’il écri­vait à propos de la révolte émeutière des tis­se­rands de Silésie (1844) : « Mais toutes les émeutes, sans excep­tion, n’écla­tent-elles pas dans la sépara­tion funeste des hommes de la com­mu­nauté humaine ? Toute émeute ne présup­pose-t-elle pas cette sépara­tion ? » (Gloses cri­ti­ques à l’arti­cle « Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien »). Rappelons que pour Marx, à cette période de son œuvre, « l’être humain est la vérita­ble com­mu­nauté des hommes » ; pour lui, l’indi­vidu n’est donc pas sépara­ble de la com­mu­nauté humaine (Gemeinwesen). Or, dans l’émeute, l’indi­vidu est enfermé dans son indi­vi­dua­lité, dans sa sub­jec­ti­vité d’émeu­tier, cher­chant à tirer de son action le meilleur profit pour lui-même ; aucune soli­da­rité, d’aucune sorte, ne peut se mani­fes­ter. Dans l’émeute, le pôle com­mu­nauté humaine du rap­port indi­vidu/com­mu­nauté est absent. L’acte émeu­tier est un acte nihi­liste sui gene­ris. Clover par­tage-t-il ce cons­tat ? Emporté par la dyna­mi­que émeu­tiste de son modèle, il ne semble pas se poser ce type de ques­tion…

Nul doute que les idéolo­gues-acti­vis­tes de l’émeute vont faire de ce livre un de leurs évan­gi­les préférés. On com­prend dès lors pour­quoi après la tra­duc­tion française de son livre, la tournée de Clover en France le conduira à Montreuil et… à Normale Sup ; deux lieux vénérés du culte insur­rec­tion­niste et (désor­mais) émeu­tiste.

Jacques Guigou, Le 31 mai 2018

 

Notes