L’État c’est nous : ce que nous enseigne la lutte anti-CIP

décembre 1994, Jean-Louis Rocca


Toutes les versions de cet article : [Español] [français]


Les analyses « révolutionnaires » de l'État reposent souvent sur un a priori manichéen. L'État est l'outil d'une classe sociale qui en utilise les ressources matérielles (police, armée, fiscalité, etc.) et idéologiques au profit de ses intérêts propres. Il apparaît donc à la fois comme un « bastion » à conquérir et comme un instrument de coercition à détruire.

Cette analyse ne correspond guère à la réalité historique. La plupart des constructions étatiques connues sont nées de deux mouvements mêlés. Le premier est le produit de ce que l'on pourrait appeler un projet de classe visant à la création d'un appareil de contrôle. Le deuxième est issu d'un processus de lutte et de négociation entre un certain nombre de groupes sociaux d'où sort une certaine légitimité des gouvernants. Autrement dit, on ne se trouve qu'exceptionnellement dans une situation où la « société » se trouve toute entière réduite au spectacle de sa propre soumission. Même dans les États les plus autoritaires, les dominés interfèrent dans le domaine politique, par exemple à travers des manifestations de passivité ou de dérision. Tout État est donc issu d'un compromis même si l'aspect de domination de classe ou de groupe ne peut être nié. Autrement dit, l'État ce n'est pas seulement l'autre, l'État c'est aussi nous.

Le manichéisme « révolutionnaire » se double aussi souvent d'un matérialisme des conflits. Or, il faut bien reconnaître que les représentations, les imaginaires jouent un rôle évident dans les conflits politiques et dans les processus de légitimité. La façon dont les groupes et les individus se perçoivent, la façon par exemple dont ils définissent leur mode de vie en fonction de leur statut social, de leur histoire, etc. ne peut se réduire à une analyse en terme de pure matérialité.

À travers ces deux éléments, on peut dégager une vision contrastée de l'action politique. Face à n'importe quel État, d'hier et d'aujourd'hui, la contestation n'est ni entièrement autonome (révolutionnaire) — chaque individu participant d'une façon ou d'une autre, à tel ou tel degré, au processus de construction étatique — ni entièrement intégrée d'emblée à l'appareil de contrôle « totalisant ».

Dans le cadre de la société Il actuelle, la tentation est évidemment grande de ne plus voir dans l'État que la dimension « processus de négociation et de conflit ». Toute trace de domination particulière ayant disparu, il n'existerait plus qu'une domination générale, d'une part inqualifiable, universelle et impersonnelle et d'autre part inattaquable.

En dehors du problème de la « qualification » du système qui justifierait des développements importants, remarquons tout d'abord que ce système n'est ni universel (des pans entiers du globe y échappent, même si l'illusion du village planétaire voudrait faire croire le contraire) ni impersonnel. Certes, la société combinatoire1 qui s'installe rend impossible la personnification d'un pouvoir de plus en plus flou mais elle repose bien sur l'existence de réseaux de pouvoirs où se mêlent la tradition (famille, religion) et la modernité (les grands corps) et sur un ensemble de relations sociales spécifiques ; les uns et les autres pouvant être soumis à la réflexion.

Pour les analystes du système clos, la société moderne ou postmoderne est marquée du sceau de la liberté et du consensus. Elle est de ce fait rendue inattaquable car toute critique serait d'emblée un produit du système ou une tentative indirecte ou inconsciente de le compléter, de l'améliorer. Cela implique la référence à une stricte continuité entre le moment de la contestation et le moment de l'intégration de la contestation ou alors l'existence d'un péché originel de la contestation qui par nature serait vouée à la compromission. Ne peut-on pas au contraire envisager l'existence d'un hiatus, d'une discontinuité entre les deux mouvements2 qui fait que, quoi que l'on en pense, les choses ont changé, des illusions ont été dévoilées. Cela ne conduit pas pour autant à considérer comme équivalentes toutes les contestations et toutes les critiques mais au contraire d'entrevoir dans certaines d'entre elles (à partir de quels critères ?) une clairvoyance dans la mise à nu de la réalité des relations et des contradictions sociales.

La contestation du cip a précisément révélé au grand jour un certain nombre d'éléments nouveaux dans les relations pouvoir/ société et dans la nature actuelle du pouvoir. Elle a notamment mis en valeur les aspects à la fois consensuels et post-consensuels de la situation présente. Consensuels car la revendication concernait une mesure précise et que la légitimité du système politique n'a jamais véritablement été remise en cause. De ce point de vue, on a vu se manifester une nouvelle fois l'absence d'alternative politique. Mais, dans le même temps, et contrairement au mouvement de 1986 qui restait dans les limites du débat droite-gauche et du débat politique sur les solutions à la crise, le consensus a été dépassé dans une affirmation de l'impuissance des hommes politiques, renvoyés dos à dos. Même dans un domaine — l'emploi — qui cristallise pourtant des éléments essentiels de la vie sociale, tout le monde semble considérer que la prise sur les événements des hommes politiques des différents bords est très faible.

Dans le cadre de cette acceptation-dérision du jeu démocratique, la seule action possible est une action à la marge, menée d'un point de vue minoritaire sur des points précis. Certes, l'État n'est pas critiqué ouvertement, puisqu'il n'existe pas d'alternative « sérieuse » ni de référence à une quelconque utopie, à un dépassement possible des normes démocratiques mais il est devenu légitime de s'y opposer, y compris violemment, à condition que cette violence soit défensive. Les modes d'action eux-mêmes manifestent une évidente nouveauté : réoccupation d'un centre ville habituellement voué aux voitures et aux marchandises et non plus protestation calibrée à l'aune démocratique3.

Du côté du pouvoir, on a vu se manifester ouvertement avec l'affaire du cip cette impuissance dont la société a pris conscience. Les décisions politiques sont largement artificielles et symboliques. Elles ne semblent plus adoptées à partir d'une réflexion, d'une analyse, d'un projet à plus ou moins long terme mais en référence à une simple nécessité — mais qui devint absolue — celle de donner l'impression de faire « quelque chose », alors que la réalité semble être guidée par une espèce de fatalité propre. La marge de manoeuvre pour faire « quelque chose » est limitée. Limitée par l'obligation consensuelle de réaffirmer l'existence de lois économiques indépassables, limitée aussi par le fait que le pouvoir ne croit plus, lui non plus, aux vertus de l'action notamment en matière d'emploi. Tout le monde sait (y compris les entreprises) que la baisse des salaires et des prestations sociales n'engendrera pas d'emplois mais, comme les lois du marché sont des dogmes idéologiques, chacun s'ingénie à y souscrire. À l'inverse, la marque fortement idéologique des mesures permet au pouvoir de les retirer à la moindre opposition sans donner l'impression de se déjuger.

Le fait que l'État respecte des lois immanentes impuissantes à satisfaire les nécessités de la reproduction sociale le condamne toutefois à une perte de légitimité. L'action étatique se désincarné alors dans l'idéologie. Cela explique la ronde des projets avancés et retirés depuis une dizaine d'années. L'État domine la société « en général » car le consensus règne, mais il se révèle incapable de la guider, de la remodeler ou même de la contrôler sous tous ses aspect. À l'artificialité du pouvoir semble répondre une autonomie paradoxale de la société. Ainsi, par leur action, les « jeunes » ont marqué leur territoire, dressé des limites au-delà desquelles le pouvoir ne devra agir dorénavant qu'avec circonspection.

Le mouvement anti-cip a permis ainsi de toucher à une des limites du consensus : trop d'unanimité nuit au pouvoir, car il rend impossible le dialogue. Au climat politiquement calme et tempéré succèdent, à tout moment, des orages locaux et temporaires, mais violents, que l'État ne peut que contenir par des mesures faisant la part belle à la fois à la répression policière et au recul politique.

 

Notes

 

1 – Cf. Yvonne Mignot-Lefebvre et Michel Lefebvre, La société combinatoire. Réseaux et pouvoirs dans une économie en mutation, Paris, L'Harmattan, 1989.

2 – Voir sur ce thème Miguel Benasayag et Edith Charlton, Cette douce certitude du pire. Pour une théorie critique de l'engagement, Paris, La Découverte, 1991.

3 – La disparition de tout débat politique va dans le même sens. La politique est perçue comme une affaire de clan et de confrontation entre quelques principes fondateurs d'une identité fantasmée (la laïcité) et non plus comme une confrontation en termes de projet et de sens. La politique est tellement sans enjeu que les citoyens réélisent presque systématiquement les hommes politiques dont la corruption a été révélée au grand jour. Le discrédit politique étant général, il ne touche plus personne.