Systèmes fluidiques et société connexionniste

avril 2012, Bernard Pasobrola



« Je dirai maintenant comment est faite Octavie, ville-toile d’araignée. Il y a un précipice entre deux montagnes escarpées : la ville est au-dessus du vide, attachée aux deux crêtes par des cordes, des chaînes et des passerelles. (…) Telle est la base de la ville : un filet qui sert de lieu de passage et de support. Tout le reste, au lieu de s’élever par-dessus, est pendu en dessous : échelles de corde, hamacs, maisons en forme de sacs, portemanteaux, terrasses semblables à des nacelles, outres pour l’eau, becs de gaz, tournebroches, paniers suspendus à des ficelles, monte-charges, douches, pour les jeux trapèzes et anneaux, téléphériques, lampadaires, vases de plantes aux feuillages qui pendent. Suspendue au-dessus de l’abîme, la vie des habitants d’Octavie est moins incertaine que dans d’autres villes. Ils savent que la résistance de leur filet a une limite. »
Italo Calvino, Les villes invisibles

Indispensable à la pensée ana­ly­ti­que, la notion de système a été abon­dam­ment utilisée au moins depuis Aristote et sur­tout à l’époque moderne. On peut, par exem­ple, divi­ser les indi­vi­dus qui com­po­sent une société en catégories que l’on nomme « clas­ses » et décrire l’anta­go­nisme entre ces clas­ses comme le fon­de­ment du « système social ». Dans cette hypothèse, on forge des catégories abs­trai­tes : une « classe » est un ensem­ble d’éléments réunis par cer­tains traits de sur­face comme le « rôle pro­duc­tif » des indi­vi­dus, critères qui gom­ment d’autres déter­mi­na­tions comme leur rôle en dehors du « procès de pro­duc­tion ». On est contraint d’établir de manière plus ou moins arbi­traire des frontières qui délimi­tent ces catégories aux­quel­les on attri­bue des propriétés diver­ses : la classe domi­nante (celle qui possède le capi­tal) et la classe dominée (celle qui n’a que sa force de tra­vail) font partie d’un système de pro­duc­tion capi­ta­liste. Cette ana­lyse a paru satis­fai­sante durant une cer­taine période his­to­ri­que – celle où l’essor de la bour­geoi­sie s’est associé au dévelop­pe­ment de la ratio­na­lité et où des clas­ses plus ou moins homogènes se sont sédimentées à tra­vers cette ratio­na­lité même – jusqu’à l’époque actuelle où les catégories de système social et de clas­ses socia­les ont perdu en grande partie leur valeur heu­ris­ti­que. Pour être compréhen­si­ble, la struc­ture « flui­di­que » des sociétés capi­ta­lis­tes « connexion­nis­tes », dans les­quel­les les flux occu­pent un rôle cen­tral, exige d’autres types de métapho­ri­sa­tions, comme nous le ver­rons par la suite.

Système, machine, organisme

Qu’est-ce qu’une théorie ? C’est un ensem­ble d’idées que l’on peut ana­ly­ser, c’est-à-dire sub­di­vi­ser dans le temps (pério­di­sa­tion) et dans un espace pure­ment ima­gi­naire pour trou­ver sa cohérence, pour décou­vrir la force qui lie les par­ties entre elles. L’ana­lyse est donc une métaphore visuelle et dyna­mi­que qui consiste à dis­tin­guer (isoler dans l’espace et voir clai­re­ment) les par­ties d’une tota­lité phy­si­que, la décom­po­ser en ensem­bles plus ou moins fonc­tion­nels dotés d’une énergie interne ou d’une force de type gra­vi­ta­tion­nel, et donc à la considérer comme un objet non pas seu­le­ment idéel, mais réel au sens objec­tal du terme. Cette procédure néces­site cepen­dant que les inte­rac­tions entre les par­ties soient rela­ti­ve­ment fai­bles et que l’on puisse ne pas en tenir compte. Il faut, d’autre part, que les rela­tions entre ces par­ties soient linéaires pour que la somme des par­ties ait un com­por­te­ment homogène avec celui de la tota­lité. Lorsque ces condi­tions ne sont pas rem­plies et que l’inte­rac­ti­vité est forte, on a recours à la notion de système. Mais à pren­dre ce mot trop au sérieux, ou à en faire le fon­de­ment d’une théorie générale, ne court-on pas le risque soit de neu­tra­li­ser la pensée par l’illu­sion d’auto­ma­ti­cité que cette notion sus­cite, soit de deman­der l’impos­si­ble à ce concept et lui faire perdre toute valeur heu­ris­ti­que ?

La concep­tion du système comme ensem­ble capa­ble de se repro­duire et des clas­ses en tant que com­po­san­tes orga­ni­ques du monde social infère néces­sai­re­ment que la société est un corps formé d’un assem­blage de par­ties fonc­tion­nel­les. La société bour­geoise se pen­sait comme une tota­lité orga­ni­que, c’est-à-dire un système basé sur la pos­ses­sion et orienté vers la pro­duc­tion de biens et la satis­fac­tion de besoins. La ratio­na­lité de ce système obéissait à une logi­que cumu­la­tive : biens matériels, connais­san­ces, savoir-faire. Dans ce cadre, la métaphore orga­ni­ciste fonc­tion­nait à plein : clas­ses-orga­nes, métabo­lisme vu comme pro­duc­tion et rejet, dévelop­pe­ment et crois­sance, tra­vail col­la­bo­ra­tif des cel­lu­les de base, com­man­de­ment cen­tra­lisé. Le corps social consomme des res­sour­ces et, ce fai­sant, se nour­rit et se repro­duit en renou­ve­lant et mul­ti­pliant ses cel­lu­les, ses orga­nes, son appa­reil de com­mande. On est en présence d’un vérita­ble système au sens de la ther­mo­dy­na­mi­que, de quel­que chose de clos et défini dont on peut reconnaître l’intérieur et l’extérieur et qui est un assem­blage fonc­tion­nel de sous-systèmes. Au début du xxe siècle, la ten­ta­tive du bio­lo­giste autri­chien Bertalanffy d’élabo­rer une « théorie générale des systèmes » à partir de la cri­ti­que du vita­lisme et du mécanisme n’a pas abouti à autre chose qu’un agglomérat de théories objec­ti­vis­tes, dont la cybernétique est sans doute l’un des plus beaux fleu­rons. Notons que, loin d’être morte, la théorie des systèmes donne encore lieu à de vifs débats entre systémiciens pour qui la défini­tion d’un ensem­ble systémique est tou­jours à reconsidérer1.

La notion de système vient du grec systêma qui signi­fie assem­blage (du verbe systeô : atta­cher ensem­ble, entre­la­cer) et cons­ti­tuait une pièce cen­trale dans l’uni­vers des pre­miers métaphy­si­ciens. En Grèce, les présocra­ti­ques vou­laient mon­trer que le monde est intel­li­gi­ble, qu’il n’est pas une somme de phénomènes aléatoi­res et sans liens les uns avec les autres. « Une chose est vraie par excel­lence quand c’est à elle que les autres choses emprun­tent ce qu’elles ont en elles de vérité », écri­vait Aristote dans sa Métaphy­si­que où, décri­vant les systèmes des phi­lo­so­phes grecs qui étaient ses prédéces­seurs, il leur repro­chait en général d’avoir systématisé des faits non essen­tiels. Hippon, Anaximène, Diogène préten­daient que l’air est antérieur à l’eau et qu’il est le prin­cipe pre­mier des corps sim­ples, alors que c’était le feu pour Hippase de Métaponte et Héraclite d’Éphèse. Empédocle reconnais­sait ces trois éléments aux­quels il ajou­tait la terre, et ainsi de suite. Or tous ces phi­lo­so­phes ont considéré la matière comme la cause unique et n’ont pas appréhendé l’« être en tant qu’être », ce qui cons­ti­tuait selon Aristote le projet cen­tral de la science première qu’est la métaphy­si­que. Pour lui, le monde a une logi­que et la forme doit être ins­tanciée dans la sub­stance des choses. L’idée de la sub­stance-essence (ousia) incarnée dans la chose et déter­mi­nant son com­por­te­ment a pro­fondément imprégné la phi­lo­so­phie occi­den­tale et influence encore notre mode de pensée. Elle a ouvert la voie à des générali­sa­tions qui ont rendu pos­si­ble l’élabo­ra­tion de théories glo­ba­les et systémiques. La recher­che marxienne de la sub­stance-essence d’entités ima­gi­nai­res comme la « Valeur » ou la « Marchandise », res­sem­ble pres­que à une théodicée. Elle a débouché sur un systémisme métaphy­si­que com­pa­ra­ble à celui des théolo­gies qui cher­chaient à cerner l’essence du Bien et du Mal ou la nature de Dieu.

Marx a utilisé le terme de système chaque fois qu’il se référait à un ensem­ble, qu’il soit dyna­mi­que ou non, ouvert ou fermé, qu’il appar­tienne au domaine natu­rel ou à la sphère sociale, à la seule condi­tion que cet ensem­ble présente une cer­taine cohérence. On voit ainsi l’utilité de ce concept fourre-tout qui permet de désigner un ensem­ble (système finan­cier) et d’isoler cer­tai­nes de ses par­ties aux contours flous (système monétaire, ban­caire, de crédit) sans qu’il soit néces­saire d’exa­mi­ner leurs divers recou­pe­ments. Pour Marx, le « système capi­ta­liste » est essen­tiel­le­ment un « système de pro­duc­tion », à la différence des systèmes précédents. « La plus-value, écrit-il, est le but direct et la cause déter­mi­nante de la pro­duc­tion. Le capi­tal engen­dre essen­tiel­le­ment du capi­tal et ne le fait que pour autant qu’il engen­dre de la plus-value. »2 Ce système est aussi un pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion, et, à ce titre, il ne vise pas sim­ple­ment sa repro­duc­tion, mais sa repro­duc­tion élargie. Il obéit à cer­tains types de cau­sa­lité : a) celle qui s’exprime métapho­ri­que­ment par l’auto-engen­dre­ment (le capi­tal est cause de lui-même et s’auto-génère) et b) celle qui peut être assi­milée à un mou­ve­ment auto-pro­pulsé (la recher­che de la plus-value met en branle le mou­ve­ment objec­tif – la pro­duc­tion – qui motive et rend pos­si­ble cette recher­che). Le capi­ta­lisme résulte donc d’un ensem­ble de forces com­pa­ra­bles à celles de la dyna­mi­que new­to­nienne. Le « capi­tal auto­mate » est lui-même le jeu de ces forces indépen­dan­tes de la volonté humaine3.

Les métapho­res systémiques trans­po­sent le champ de l’action humaine vers celui de l’objec­ti­vité (écono­mie, tech­ni­que ou nature). La force exercée col­lec­ti­ve­ment par les agents humains devient une force objec­tive dans un cadre (ins­ti­tu­tion­nel la plu­part du temps) qui leur échappe. Le dépla­ce­ment métapho­ri­que est d’autant plus nota­ble que l’agen­ti­vité humaine est au cœur de la concep­tion pro­to­ty­pi­que de la cau­sa­lité qui se définit ainsi : un agent exerce une force (cau­sale) qui pro­vo­que un mou­ve­ment ou un chan­ge­ment d’état phy­si­que4. L’agen­ti­vité humaine est projetée vers des systèmes auto­ma­tes et les causes socia­les devien­nent des causes natu­rel­les, ce qui évacue par-là même la res­pon­sa­bi­lité des agents. D’humai­nes, les fina­lités devien­nent celles du monde, ce qui cons­ti­tue l’obs­ta­cle le plus puis­sant à la cri­ti­que sociale et au chan­ge­ment.

Il existe donc un ensem­ble cohérent de métapho­res qui struc­tu­rent le concept de système en tant que a) entité auto-pro­pulsée ou auto­mate ; b) orga­nisme s’auto-repro­dui­sant ; et c) machine destinée à des fins par­ti­culières. Le système est à la fois orga­nisme et machine, sans que l’on puisse réelle­ment cons­ta­ter l’antécédence his­to­ri­que d’un domaine métapho­ri­que sur l’autre. Il semble plutôt qu’il y ait eu en per­ma­nence des corrélations entre ces deux domai­nes. Le recours au tech­ni­que comme modèle d’expli­ca­tion du non-tech­ni­que, qu’il s’agisse du vivant ou de l’uni­vers, a eu pour corol­laire la compréhen­sion scien­ti­fi­que du vivant et de ses diver­ses com­po­san­tes à tra­vers le mode mécani­que5.

La ratio­na­lité bour­geoise a cherché la cohérence de l’uni­vers dans divers systèmes d’har­mo­nie dyna­mi­que (depuis le système solaire jusqu’au système ner­veux), systèmes qui sont tantôt cor­po­ra­lisés (notions d’âme, de volonté, de mis­sion ou de destin), tantôt natu­ra­lisés (cycles des sai­sons, équi­li­bres, la théorie des « âges » des sociétés de Saint Simon, de Spencer ou de Hegel). Mais ce cadre orga­ni­que har­mo­ni­que et fina­lisé qui obéit à des tem­po­ra­lités vivan­tes (cycles, crois­sance, dépéris­se­ment, achèvement, etc.) s’est avéré trop étroit pour la logi­que d’expan­sion illi­mitée de la ratio­na­li­sa­tion qui accom­pa­gne l’hégémonie du capi­ta­lisme. Cette logi­que s’accom­mode moins bien de la référence au fina­lisme, à la sub­jec­ti­vité et même à la notion de système clos qu’à l’acti­vité dis­tribuée d’une forme réticu­laire. Sans perdre pour autant de son impor­tance, le para­digme du système sera de plus en plus concur­rencé par celui du réseau. Cela signi­fie-t-il pour autant l’aban­don de la métaphore orga­ni­ciste ?

Du réseau-filet au réseau-flux

L’âge moderne n’a pas inventé l’idée de réseau, mais lui a donné une consis­tance jamais atteinte. L’ingénieur des for­ti­fi­ca­tions de Louis xiv, Sébas­tien Le Prestre de Vauban (1633-1707), appli­que la raison mathémati­que à un vaste projet de qua­drillage du ter­ri­toire. Si le système présen­tait la com­pa­cité d’un orga­nisme ou d’une machine, le réseau appar­tient au domaine du maillage, à la fois plus souple et plus aéré.

Au xiie siècle, le vieux français resel désignait un « petit filet utilisé pour la chasse et la pêche ». Grâce au dévelop­pe­ment de l’ana­to­mie à partir des tra­vaux de Vésale (1514-1564), et plus tard de Harvey (1578-1657) et de Malpighi (1628-1694), l’idée de réseau est tout natu­rel­le­ment appliquée à la phy­sio­lo­gie et aux tissus bio­lo­gi­ques. Les réseaux cor­po­rels, tels ceux de l’appa­reil san­guin et ner­veux, ser­vent à trans­met­tre des flux et les tissus sont vus comme des mailla­ges. Le réseau permet de conci­lier la fixité et la flui­dité par sa noda­lité (les nœuds sont des points fixes essen­tiels car c’est là que se croi­sent les flux) – c’est une « machine cir­cu­la­toire », comme dit Alain Gras6, repre­nant une expres­sion de Jean-Marc Offner.

Quelques siècles aupa­ra­vant, Claude Galien (131-201), médecin et phy­sio­lo­giste grec établi à Rome, avait déjà utilisé l’ana­lo­gie majeure entre le cer­veau, le réseau et le filet. Il a laissé de nom­breux tra­vaux sur le cer­veau et le par­cours de l’influx ner­veux. De l’Antiquité aux Lumières, la tech­ni­que du tis­sage pro­pose un modèle ou une « raison gra­phi­que » pour interpréter le corps humain. On ima­gine aussi que ce modèle est trans­po­sa­ble au « corps de la terre », alors que se des­sine la trans­for­ma­tion réticu­laire du pay­sage au début de l’âge indus­triel. Cette métaphore a donc gagné pro­gres­si­ve­ment en impor­tance et la notion de réseau a envahi pro­gres­si­ve­ment le voca­bu­laire et la pensée de la fin du xviiie siècle. La struc­ture réticulée permet d’interpréter à la fois le monde et le corps, et elle four­nit la clé du visi­ble et de l’invi­si­ble. La société cher­che son centre de gravité dans l’écono­mie et non plus dans l’État qui est présenté comme l’antithèse de l’entre­prise. En vertu du « système » prôné par Henri de Saint-Simon (1760-1825), le poli­ti­que doit être au ser­vice de la seule « classe indus­trielle ». Parallèlement, la théorie vita­liste de Bichat (1771-1802) attri­bue une impor­tance cru­ciale aux tissus bio­lo­gi­ques et à leur rôle ana­to­mi­que.

Le domaine métapho­ri­que concerné par le concept de réseau s’étend, au début du xixe siècle, à des œuvres cons­trui­tes conçues par des ingénieurs. Tissu ou filet enve­lop­pant, le réseau devient lieu de cir­cu­la­tion. S’ins­pi­rant de la vision réseau­tiste de l’orga­nisme qui est celle du vita­lisme, la théorie saint-simo­nienne s’insère dans la ten­sion soli­des-flui­des. Pierre Musso7 s’est attaché à mon­trer l’influence déter­mi­nante de Saint-Simon dans l’avènement, à la charnière du xviiie et du xixe siècle, du culte du dévelop­pe­ment indus­triel préfigu­rant aussi la future société managériale et com­mu­ni­ca­tion­nelle que Saint-Simon appe­lait de ses vœux. À la fois mili­taire et hydrau­li­cien, puis entre­pre­neur, spécula­teur finan­cier et fon­cier, l’auteur de La phy­sio­lo­gie sociale est tenté de tout rame­ner au para­digme du flux. La logi­que de l’orga­nisme devient le modèle de toute ratio­na­lité. Or qu’est-ce qu’un corps, sinon un « déséqui­li­bre dyna­mi­que entre flui­des et soli­des » ? Saint-Simon cher­che à fonder une théorie générale basée sur cette contra­dic­tion uni­ver­selle qui concerne aussi bien le corps bio­lo­gi­que que le corps social.

Le réseau-orga­nisme, intermédiaire entre la machine et l’usine, entre un « modèle tech­no­lo­gi­que » et un « modèle écono­mi­que », apparaît comme un ensem­ble de tissus et de conduits-trans­met­teurs. L’équi­va­lence orga­nisme-réseau fonc­tionne aussi comme un modèle d’effi­ca­cité et d’autorégula­tion – plus un réseau est com­plexe, meilleure est son orga­ni­sa­tion. Plus une société est orga­nisée, plus elle développe ses réseaux, et la métaphore du réseau induit celle de la néces­saire flui­dité des échan­ges, de la pro­duc­tion opposée à la rente. La métaphore systémique prend une dimen­sion nou­velle qui la rend puis­sam­ment opérante8. Le système indus­triel doit trans­for­mer le ter­ri­toire, pro­duire cir­cu­la­tion et com­mu­ni­ca­tion. La veille ana­lo­gie du sang et de l’argent9 renaît alors avec force (« l’argent est au corps poli­ti­que ce que le sang est au cœur humain », écrit Saint-Simon), d’où la nécessité de créer des « cir­cu­la­teurs » arti­fi­ciels (cham­bres d’inven­tion, d’examen, d’exécution de pro­jets) pour « vivi­fier le corps social » et accroître sa mobi­lité. Le tra­vail est dès lors irrémédia­ble­ment lié à cette dyna­mi­que réticu­laire.

À l’âge indus­triel, la métaphore réticu­laire devient enva­his­sante, comme si elle seule pou­vait rendre compte de la fiévreuse acti­vité cir­cu­la­toire qui s’empare alors de l’occi­dent. L’idée de réseau fran­chit un nou­veau pas avec Gabriel Tarde (1843-1904). Sa phi­lo­so­phie rompt avec l’ancienne forme d’orga­ni­cisme social et pro­pose une vision qui conci­lie société et indi­vidu, ato­misme indi­vi­duel et lien social10. La société n’est pas un orga­nisme, sauf si on la conçoit comme « un être réel et non pas seu­le­ment comme un cer­tain nombre d’êtres réels »11. Contre Spencer ou Durkheim (1858-1917) qui pousse le volon­ta­risme socia­liste jusqu’à puiser dans la zoo­lo­gie le fon­de­ment de ses concep­tions, Tarde sou­tient que ce moi col­lec­tif est seu­le­ment métapho­ri­que. Ce qui fait société, c’est que les indi­vi­dus sont reliés par « un besoin plus ou moins vif de coor­di­na­tion logi­que des idées, de coor­di­na­tion finale des actes » ou encore « par l’équi­li­bre ou la soli­da­rité des égoïsmes sym­pa­thi­sants, comme dans un système solaire par l’équi­li­bre et la soli­da­rité des attrac­tions moléculai­res »12. Si la société était un orga­nisme, elle écla­te­rait par différen­tia­tion et inégalités crois­san­tes. Ce n’est donc pas à un orga­nisme quel­conque qu’elle tend à res­sem­bler à mesure qu’elle se civi­lise, mais plutôt à « cet organe sin­gu­lier qui se nomme un cer­veau » et qui est supérieur aux autres orga­nes. On retrouve chez Tarde à la fois la métaphore galénique du réseau ner­veux et la théorie cel­lu­laire de Claude Bernard, mais cette dernière est appliquée aux cel­lu­les cérébrales. La société est en somme un grand cer­veau col­lec­tif dont les cer­veaux indi­vi­duels sont les cel­lu­les. La com­po­si­tion de ses innom­bra­bles éléments est rela­ti­ve­ment homogène, comme le prou­vent la rapi­dité, la faci­lité de leurs conti­nuels échan­ges de com­mu­ni­ca­tions, et leur apti­tude à se rem­pla­cer mutuel­le­ment. Malgré son souci d’homogénéité entre les mona­des, Tarde rétablit la métaphore orga­ni­ciste de manière dua­liste en différen­ciant la tête et le corps, la société-cer­veau et la société-organe qui est à son ser­vice.

On peut faire le rap­pro­che­ment entre la vision réticu­laire de Tarde et celle qui triom­phe à peu près au même moment au sein de l’école saint-simo­nienne. Le schisme inter­venu au sein du mou­ve­ment en 1931 consa­cre la vic­toire de l’élite poly­tech­ni­cienne sur l’aile socia­liste, le primat de la tech­ni­que sur la poli­ti­que et de la com­mu­ni­ca­tion sur le com­mu­nisme13. Le mythe contem­po­rain du réseau-tissu ou de la Toile destinés à s’étendre à la sur­face du globe ter­res­tre jusqu’à l’enve­lop­per tota­le­ment est né dans les écrits d’hommes comme Michel Chevalier, Prosper Enfantin14. C’est à cette époque égale­ment que, par­ti­ci­pant de la même ten­dance à la fétichi­sa­tion de la tech­ni­que, le socia­lisme anar­chi­que de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) défend la réticu­la­tion généralisée du ter­ri­toire, mais dans un sens fédératif et non cen­tra­li­sa­teur : média­tion sans intermédiaire (autre que lui-même), flux à l’état pur, le réseau ins­taure une rela­tion directe qui ne peut s’ins­ti­tu­tion­na­li­ser et son archi­tec­ture est pro­duc­trice d’égalité entre les hommes. Illusion issue de la métaphore galénique refor­mulée par Tarde et de la doc­trine tech­no­cra­ti­que des dis­ci­ples de Saint-Simon, cette idée ne ces­sera d’accom­pa­gner la vision connexion­niste de la société.

L’ima­gi­naire du réseau prend donc forme au moment où il devient un opérateur social, c’est-à-dire à une époque située entre la phi­lo­so­phie des Lumières et celle du xixe siècle. Ce moment charnière est for­ma­lisé par Saint-Simon pour qui le réseau ne définis­sait pas seu­le­ment le système indus­triel, mais devait deve­nir la base matérielle et sym­bo­li­que de la société dans son ensem­ble.

Si la métaphore du réseau n’est pas par­ve­nue à faire dis­paraître la référence orga­ni­ciste présente dans la notion de système, elle met en scène, par son exten­si­bi­lité quasi infi­nie, un « système de systèmes » qui sem­blent en perpétuelle gra­vi­ta­tion les uns par rap­port aux autres. Mais pas davan­tage que l’idée d’orga­nisme social, celle de réseau ne peut être le fon­de­ment d’une axio­lo­gie. L’axio­lo­gie présup­pose une cer­taine vision du réseau, et non pas le contraire. Qu’il s’agisse de système organo-mécani­ciste ou réseau­ti­que, de système clos ou ouvert, écono­mi­que ou tech­ni­que, l’ima­gi­naire ratio­na­liste cher­che dans tous les cas à dis­so­cier l’indi­vidu humain des « mons­tres auto­no­mes » qui sont censés lui servir de média­tion avec le monde et, en par­ti­cu­lier, avec la société des autres indi­vi­dus.

Réseaux et macro-systèmes techniques

La pro­po­si­tion dua­liste qui suggère une confron­ta­tion entre une essence humaine et une réalité objec­tale auto­nome (« capi­tal auto­mate » ou « système tech­ni­que », par exem­ple) cons­ti­tue la racine du problème de l’oppo­si­tion entre corporéité bio­lo­gi­que et corporéité tech­ni­que, corps vivant et corps ter­ri­to­rial, ques­tion qui sera abordée plus loin. La frac­ture onto­lo­gi­que s’accen­tue à l’époque indus­trielle dont l’ima­gi­naire flui­di­que se tra­duit par la mise en oeuvre de réseaux-systèmes à l’échelle d’un pays ou d’un conti­nent, les Large Scale Technical System. Cette notion de l’his­to­rien américain Thomas Parke Hughes a été reprise et développée notam­ment par Alain Gras sous le nom de « macro-systèmes tech­ni­ques » (MST).

Dans une première phase, le dévelop­pe­ment du chemin de fer a aménagé un espace phy­si­que arti­fi­ciel (lié aux voies ferrées et non plus aux pos­si­bi­lités offer­tes par le pay­sage lui-même) couplé avec un réseau d’infor­ma­tion, la télégra­phie. L’élec­tri­cité a ensuite déloca­lisé à l’extrême la dis­tri­bu­tion de la puis­sance, puis les télécom­mu­ni­ca­tions ont flui­difié l’espace-temps – le monde pou­vait désor­mais être conçu comme un ensem­ble de sites sus­cep­ti­bles d’établir entre eux des liens de com­mu­ni­ca­tion. Le type de pres­sion sociale qui se met en place dès l’aube de la civi­li­sa­tion indus­trielle contraint l’indi­vidu moderne à ne plus pou­voir vivre que connecté à des réseaux. « Nous sommes ainsi partie pre­nante, écrit Alain Gras, d’une infra­struc­ture faite de filets à plus gros­ses mailles inter­connectées qui rend l’indi­vidu complètement dépen­dant des choix tech­ni­ques (ceux écono­mi­ques ou finan­ciers ren­trent évidem­ment dans ce cadre), opérés en des lieux mystérieux et pour des rai­sons que per­sonne ne connaît. Mais en ces lieux mystérieux opère tout le pou­voir de la tech­nos­cience obsédée par la puis­sance. »15

Notons que dans la concep­tion d’Alain Gras, ces systèmes for­ment un ensem­ble où tech­ni­ques et « réseaux de pou­voir » – réseaux qui cons­trui­sent le social autant qu’ils sont cons­truits par lui – sont indis­so­cia­bles16. Les nœuds du système qui absor­bent les flux ten­dent à capter tou­jours plus de pou­voir et ces nœuds sont situés dans les régions qui concen­trent déjà le plus de puis­sance. Du point de vue de l’urba­nisme, par exem­ple, les zones indus­triel­les et com­mer­cia­les se dévelop­pent au détri­ment de zones rura­les où les réseaux se raréfient et qui se dépeu­plent rapi­de­ment.

La fas­ci­na­tion de la vitesse entre­te­nue par l’ima­gi­naire macro-systémique et sa concep­tion du monde comme un ensem­ble de systèmes flui­di­ques ont imposé le modèle occi­den­tal au reste de la planète comme sa propre réali­sa­tion téléolo­gi­que17.

La conclu­sion de l’opus­cule d’Alain Gras sur Les Macro-systèmes tech­ni­ques est cepen­dant dérou­tante à plus d’un titre. L’auteur expli­que que l’appa­ri­tion de la grande tech­no­lo­gie et des MST fait céder les barrières effi­ca­ces érigées dans le passé pour nous protéger contre les ris­ques. De nos jours, ces ris­ques rede­vien­nent un danger d’un genre his­to­ri­que nou­veau. Il rap­pelle qu’en 1970, la Nuclear Regulatory Commission (auto­rité de sûreté nucléaire US) concluait que les chan­ces d’être irradié par une cen­trale nucléaire étaient inférieu­res à celles d’être assommé par une météorite. Ensuite, les pro­ba­bi­lités ont été réévaluées à un inci­dent grave tous les huit ans. Aujourd’hui, les experts vont devoir à l’évidence plan­cher sur de nou­vel­les normes18. Les ris­ques sont deve­nus dif­fi­ci­le­ment cal­cu­la­bles. On assiste, selon Alain Gras, à une inver­sion du pro­ces­sus qui, tout au long du siècle der­nier, avait permis l’ins­tau­ra­tion d’une évalua­tion du risque poten­tiel19. Mais, se demande-t-il, qui est res­pon­sa­ble de cette évolu­tion ? « La faute n’en revient pas, évidem­ment, écrit-il, aux seuls pro­mo­teurs de la grande tech­no­lo­gie. La res­pon­sa­bi­lité d’une évolu­tion qui tourne mal met en cause tous ceux qui y par­ti­ci­pent, c’est-à-dire nous tous et les macro-systèmes tech­ni­ques ne sont pas les enne­mis de l’huma­nité en tant que tels. »20 Après avoir défendu l’idée qu’il n’y a pas de fata­lité tech­ni­que et que les macro-systèmes sont le fruit de cer­tains types de réseaux de pou­voir et de domi­na­tion, Gras réhabi­lite impli­ci­te­ment la thèse de la ser­vi­tude volon­taire. Il sou­tient que les macro-systèmes tech­ni­ques ne sont pas « les enne­mis de l’huma­nité en tant que tels » et ren­voie dos-à-dos domi­nants et dominés21. Que devien­nent les rela­tions de force et d’intérêt associées à ces tech­ni­ques ?

C’est à partir de la réflexion de Niklas Luhmann qu’Alain Gras se pose la ques­tion de la différence entre danger et risque. Le socio­lo­gue alle­mand (1927-1998) est l’auteur d’une théorie systémiste de la société basée sur la com­mu­ni­ca­tion22. Pour lui, la notion de danger fait référence à un évènement contre lequel il est impos­si­ble d’agir – par exem­ple une catas­tro­phe natu­relle –, tandis que le risque impli­que un dom­mage causé par nos pro­pres décisions. La pos­si­bi­lité de s’assu­rer contre différents types d’acci­dents ne garan­tit pas qu’ils ne se pro­dui­ront pas. Néanmoins, les dan­gers contre les­quels les indi­vi­dus s’assu­rent sont trans­formés en ris­ques. Dans la pers­pec­tive tech­no­cra­ti­que de Luhmann, être ration­nel signi­fie gérer les dom­ma­ges engendrés par nos pro­pres décisions. Il est bien sûr impos­si­ble de savoir ce que seront ces pertes ; tout ce que nous pou­vons obte­nir à tra­vers le calcul des ris­ques, c’est ce que Luhmann nomme un « pro­gramme de mini­mi­sa­tion de la repen­tance ».

La théorie de la res­pon­sa­bi­lité partagée, tout comme celle de l’absence de res­pon­sa­bi­lité, est cohérente avec le systémisme social de Luhmann pour qui la société cons­ti­tue un système autopoïétique23 c’est-à-dire un système capa­ble de pro­duire sa propre iden­tité. Même si pour lui l’indi­vidu s’efface devant la com­mu­ni­ca­tion, cette métaphore rejoint celles de l’orga­ni­cisme et du « corps social ». Alain Gras reprend à son compte le systémisme de Luhmann et sa vision autopoïétique qu’il juge indis­pen­sa­ble à la compréhen­sion du macro-système. Autoréféren­tiel et clos sur lui-même, le système tech­ni­que, dans cette concep­tion, « se décrit lui-même, s’auto-observe et cons­truit seul ses mécanis­mes autant que ses éléments ; il crée à la fois sa propre struc­ture et invente les éléments qui la com­po­sent en même temps qu’il définit ses limi­tes. »24 Il y aurait donc ana­lo­gie par­faite avec « un système homéosta­ti­que (ou mieux encore à rela­tions sta­bles) dont l’inva­riant fon­da­men­tal est sa propre orga­ni­sa­tion »25.

La ques­tion qui est posée est donc à nou­veau celle des impli­ca­tions du systémisme tech­ni­que et de l’auto­no­mie de la tech­ni­que. Peut-on défendre le systémisme autopoïétique et, en même temps, prétendre que le fait tech­ni­que ne possède en aucune manière une auto­no­mie propre, mais qu’il est tou­jours le signe d’autre chose, comme l’affirme Gras ? En dépit de son ana­lyse de la nature fluxiste du pou­voir et en par­ti­cu­lier des réseaux de pou­voir des MST, la vision d’Alain Gras demeure dua­liste, présen­tant l’indi­vidu comme un être désin­carné, séparé du système qui le sert et l’empri­sonne à la fois.

une société est-elle un être vivant ?

Les bio­lo­gis­tes Varela et Maturana ont proposé le concept d’autopoïèse pour les cel­lu­les et les orga­nis­mes vivants, mais ont refusé d’appli­quer cette notion à d’autres domai­nes comme le domaine social.

La « linguallaxis »

La forme de systémisme basée sur la métaphore des indi­vi­dus-cel­lu­les qui com­po­sent et nour­ris­sent le corps-société peut avoir un cer­tain nombre d’impli­ca­tions pro­ches du socio­bio­lo­gisme, par exem­ple la thèse de l’har­mo­nie sociale entre riches et pau­vres ou celle de la survie socio-dar­wi­nienne des plus forts comme chez Spencer et consorts. Cette métaphore était égale­ment prisée par les nazis qui n’employaient qua­si­ment jamais le terme de société, et rare­ment le concept de nation, mais plutôt celui de « Volkskörper », le « corps du peuple »26. Pour Varela et Maturana27, la caractéris­ti­que essen­tielle de l’orga­ni­sa­tion d’un orga­nisme est sa manière de main­te­nir son unité – cet orga­nisme doit pou­voir opérer avec des propriétés suf­fi­sam­ment sta­bles pour conser­ver son adap­ta­tion, quel­les que soient les propriétés de ses com­po­sants cel­lu­lai­res, orga­ni­ques, etc. Le système autopoïétique est un système fermé qui élimine le non-soi pour repro­duire son iden­tité. On peut citer à ce sujet le rôle pri­mor­dial de l’immu­nité, par exem­ple, ou de cer­tains pro­ces­sus orga­ni­ques capa­bles d’élimi­ner les cel­lu­les anor­ma­les. Toutefois, si l’exis­tence d’un orga­nisme exige la sta­bi­lité opération­nelle de ses com­po­sants, l’exis­tence d’une société humaine exige au contraire la plas­ti­cité opération­nelle (com­por­te­men­tale) de ses com­po­sants. Pour les auteurs de L’arbre de la connais­sance, l’his­toire évolu­tive des êtres humains est associée à leur com­por­te­ment lin­guis­ti­que. Au cours de cette his­toire, c’est la plas­ti­cité com­por­te­men­tale ontogénétique, rete­nue par l’évolu­tion, qui rend pos­si­bles les domai­nes lin­guis­ti­ques. La com­pa­rai­son entre les orga­nis­mes et les systèmes sociaux humains risque donc de dis­tor­dre ou nier les caractéris­ti­ques pro­pres à leurs com­po­sants res­pec­tifs. Chez les insec­tes, par exem­ple, la cohésion de l’unité sociale est basée sur la tro­phal­laxis, la com­mu­ni­ca­tion chi­mi­que entre indi­vi­dus, l’échange de sub­stan­ces entre orga­nis­mes. Chez les humains, l’unité sociale est basée sur la « lin­gual­laxis » (une tro­phal­laxis lin­guis­ti­que), c’est-à-dire un domaine lin­guis­ti­que tout à fait com­pa­ra­ble à un domaine de coor­di­na­tions ontogéniques d’actions. « Nous autres êtres humains ne sommes des êtres humains que par le lan­gage », rap­pel­lent Varela et Maturana28. Ils en dédui­sent que les domai­nes de dis­cours que nous générons font partie de notre domaine d’exis­tence et de l’envi­ron­ne­ment dans lequel nous conser­vons notre iden­tité et notre adap­ta­tion. Nous sommes impliqués dans ce cou­plage ontogénique, non pas comme une référence préexis­tante ni en référence à une ori­gine, mais comme une trans­for­ma­tion conti­nue de notre monde lin­guis­ti­que, celui que nous cons­trui­sons de manière sociale. La ques­tion du lien entre le domaine lin­guis­ti­que et le domaine tech­ni­que est donc cru­ciale. C’est pour­quoi il convient de s’y attar­der un peu et d’exa­mi­ner ensuite le parallèle que pro­pose Gras entre repro­duc­tion des systèmes tech­ni­ques et repro­duc­tion des systèmes autopoïétiques, de même que sur leur aspect autoréféren­tiel.

Système et finalité

Dans sa cri­ti­que du mécani­cisme, Varela établit une impor­tante dis­tinc­tion entre struc­ture et orga­ni­sa­tion. Une machine29 se caractérise par les inter­re­la­tions de ses com­po­sants, indépen­dam­ment de ces com­po­sants eux-mêmes. On peut cons­truire une machine en uti­li­sant divers types de com­po­sants, pourvu que la fonc­tion­na­lité de l’ensem­ble soit satis­fai­sante. L’ensem­ble des rela­tions qui définis­sent une machine comme une unité cons­ti­tue son orga­ni­sa­tion. L’ensem­ble des rela­tions effec­ti­ves entre les com­po­sants présents sur une machine concrète dans un espace donné cons­ti­tue sa struc­ture. Il est entendu que plu­sieurs struc­tu­res peu­vent engen­drer la même orga­ni­sa­tion, celle qui est propre à une machine par­ti­culière. L’autopoïèse impli­que que toutes les trans­for­ma­tions du système soient subor­données à la conser­va­tion de son orga­ni­sa­tion autopoïétique, et que toute la phénoménolo­gie du système soit subor­donnée à la conser­va­tion de son unité. Or la ques­tion que pose Alain Gras : pour­quoi l’idée de renou­vel­le­ment pro­gres­sif par création interne ne serait-elle pas pos­si­ble dans le cas d’un système tech­ni­que ? trouve sa réponse dans cette condi­tion première de l’autopoïèse qui est de ne concer­ner qu’un orga­nisme opération­nel­le­ment clos ne répon­dant à aucune fina­lité. La conser­va­tion de l’iden­tité d’un système, son auto­no­mie, appar­tien­nent à un domaine dis­tinct de celui de son fonc­tion­ne­ment. Ces deux domai­nes phénoménaux ne sont reliés que par nos des­crip­tions, et ces rela­tions ne font pas partie du fonc­tion­ne­ment du système comme tel. La fina­lité d’une machine n’est pas une caractéris­ti­que de son orga­ni­sa­tion, mais du domaine dans lequel elle fonc­tionne : les concepts de fin, de but ou de fonc­tion appar­tien­nent donc au domaine de l’obser­va­teur (lin­guis­ti­que) et ne ser­vent nul­le­ment à caractériser une classe par­ti­culière d’orga­ni­sa­tion de machi­nes. Or un système autopoïétique est orga­nisé comme un réseau de pro­ces­sus de pro­duc­tion de com­po­sants qui (a) régénèrent conti­nuel­le­ment par leurs trans­for­ma­tions et leurs inte­rac­tions le réseau qui les a pro­duits, et qui (b) cons­ti­tuent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace (le domaine topo­lo­gi­que où il se réalise comme réseau). Pour Varela, un système peut être auto­nome, c’est-à-dire conser­ver le même type d’orga­ni­sa­tion et de fonc­tion­ne­ment, sans être autopoïétique, puis­que cette condi­tion n’est réalisée que si le système auto-pro­duit ses com­po­sants dans un espace opération­nel­le­ment clos. Il faut impérati­ve­ment que son orga­ni­sa­tion soit caractérisée par des pro­ces­sus dépen­dant récur­si­ve­ment les uns des autres pour la génération et la réali­sa­tion des pro­ces­sus eux-mêmes. Une cel­lule bio­lo­gi­que répond par­fai­te­ment à ces critères, mais aucune machine ne peut le faire et pas davan­tage un système tech­ni­que ou un système social. Il peut y avoir des ana­lo­gies trom­peu­ses entre un système considéré comme auto­nome et un système vivant, mais ce qui caractérise les êtres vivants, c’est que leur orga­ni­sa­tion est telle que leur seul pro­duit est eux-mêmes, d’où l’absence de sépara­tion entre le pro­duc­teur et le pro­duit. L’être et le faire d’une unité autopoïétique sont insépara­bles, et c’est là leur mode par­ti­cu­lier d’orga­ni­sa­tion.

Ainsi, lorsqu’Alain Gras écrit : « Si l’autorégula­tion résout les crises que tra­verse le système au cours de son his­toire, l’autopoïèse permet quant à elle de faire face à l’inat­tendu : le système crée lui-même ses règles de fonc­tion­ne­ment »30, ne confond-il pas autopoïèse et auto­no­mie du système ? Ni l’une ni l’autre ne s’appli­que cepen­dant telle quelle à la tech­ni­que. Les machi­nes ne sont pas des êtres vivants. Elles sont allopoïétiques et leur iden­tité n’est pas déterminée par leur fonc­tion­ne­ment car leur pro­duit est différent d’elles ; l’obser­va­teur condi­tionne leur iden­tité qui est donc définie de l’extérieur et qui, comme toute création sociale, dépend du domaine lin­guis­ti­que.

Vision substantialiste et vision symboliste du capital

On a vu que la ques­tion de l’auto­no­mie de la tech­ni­que rejoi­gnait celle de l’objec­ti­va­tion de l’agen­ti­vité humaine. On a rappelé plus haut que Marx assi­mi­lait le « système capi­ta­liste » à une machine auto-pro­pulsée échap­pant au contrôle humain et libérant des « forces pro­duc­ti­ves ». Mais c’est aussi à ce niveau que se situe le cœur du dilemme marxien ou du para­doxe de sa théorie du fétichisme. Lorsque Marx s’élève contre le natu­ra­lisme des écono­mis­tes bour­geois, il a recours au sym­bo­lisme. Il affirme, par exem­ple que « le capi­tal, pas plus que l’argent, n’est un objet. Dans l’un et l’autre, des rap­ports de pro­duc­tion sociaux déterminés entre indi­vi­dus appa­rais­sent comme des rap­ports se nouant entre objets et indi­vi­dus. Autrement dit, des rap­ports sociaux déterminés sem­blent être des propriétés socia­les natu­rel­les des objets »31, et il ajoute : « le capi­tal n’est qu’un nom inventé pour abuser les masses. » Mais sa phi­lo­so­phie ratio­na­liste ne peut admet­tre que des rap­ports entre « indi­vi­dus et objets » soient des rap­ports d’iden­tité et se dérobent à la dia­lec­ti­que dua­liste. C’est pour­quoi il a recours à la métaphore du « sujet auto­mate », à celle de la « Valeur » qui règle à la fois le mou­ve­ment des choses et les rap­ports entre les indi­vi­dus, du « système » vu comme une machine auto­pro­pulsée s’auto-engen­drant et cause d’elle-même, ce qui présente de nom­breu­ses simi­la­rités avec le système autopoïétique de Luhmann et Gras.

Cette hésita­tion entre une vision sub­stan­tia­liste et une vision sym­bo­liste du capi­tal, comme de toute autre ins­ti­tu­tion, vient de ce que l’ins­ti­tu­tion peut être considérée sous différents angles. Comme le notait Castoriadis, elle est un réseau sym­bo­li­que à la fois fonc­tion­nel et ima­gi­naire. Mais le rap­port entre ces deux com­po­san­tes est lui-même ima­gi­naire et appar­tient au domaine lin­guis­ti­que. « L’aliénation, ajou­tait Castoriadis, c’est l’auto­no­mi­sa­tion et la domi­nance du moment ima­gi­naire dans l’ins­ti­tu­tion, qui entraîne l’auto­no­mi­sa­tion et la domi­nance de l’ins­ti­tu­tion rela­ti­ve­ment à la société. »32 Il est peut-être dif­fi­cile de com­pren­dre com­bien ce rap­port au monde qui nous apparaît sous une forme systémique et sub­stan­tia­liste – système tech­ni­que, écono­mi­que ou système social –, est en réalité une confron­ta­tion qui a lieu sur le mode ima­gi­naire, bien que met­tant en jeu des entités qui sont aussi fonc­tion­nel­les. Mais il est plus dif­fi­cile encore de pren­dre assez de recul à l’égard de cette confron­ta­tion pour saisir l’ori­gine ima­gi­naire de ces ins­ti­tu­tions et donc leur dépen­dance du domaine lin­guis­ti­que. C’est en raison de cette dif­fi­culté que ces ins­ti­tu­tions acquièrent dans nos esprits une sub­stan­tia­lité qui leur donne une appa­rence d’auto­no­mie, ce que Jacques Ellul appe­lait « l’encer­cle­ment par l’évidence »33. Le domaine de sens créé par l’axio­lo­gie d’une société semble s’effa­cer devant la matérialité de la vie sociale incarnée par les « systèmes » tech­ni­ques, écono­mi­ques, etc. Et, en raison de la corrélation machine-orga­nisme, ces systèmes sont conçus à tra­vers des métapho­res orga­ni­cis­tes qui les assi­mi­lent à des êtres vivants et auto­no­mes, agis­sant dans le sens de leur repro­duc­tion.

Phénomène ana­lo­gue : l’illu­sion, dans les sociétés moder­nes, que l’écono­mie « s’est séparée » des autres formes socia­les. C’est une idée qui naît de « l’émer­gence d’une signi­fi­ca­tion cen­trale qui réorga­nise, redéter­mine, réforme une foule de signi­fi­ca­tions socia­les déjà dis­po­ni­bles, par là même les altère, condi­tionne la cons­ti­tu­tion d’autres signi­fi­ca­tions »34. Or cette signi­fi­ca­tion cen­trale n’est pas écono­mi­que à pro­pre­ment parler, mais cor­res­pond à une forme par­ti­culière de ratio­na­lité, celle d’une « ratio­na­li­sa­tion » tota­li­sante, illi­mitée, for­melle et vide. Cette forme qui englobe tous les aspects du réel est le corol­laire de la tota­li­sa­tion tech­ni­que qui semble à ce point différente des formes précédentes de ratio­na­lité et de fina­lité ins­tru­men­tale qu’elle possède l’appa­rence d’un mons­tre « vivant » dévorant la société35. L’« indi­vidu » (concept flou qui permet de subt­san­tia­li­ser l’« être » ou son « essence » sans l’intégrer plei­ne­ment au monde) fait à la fois « partie du système » et lui est étran­ger. Il est à la fois agent et ennemi de sa tech­ni­que, sujet inten­tion­nel et objet vic­ti­maire de la tyran­nie du système, joueur et exclu du jeu, agres­seur et agressé. Il est tou­jours double, voire triple ou qua­dru­ple. C’est pour­quoi le théori­cien ne par­vient pas à avoir une opi­nion stable de la tech­ni­que. Tantôt bonne, tantôt mau­vaise ou « neutre ». Car c’est lui, cet indi­vidu abs­trait, qui porte la charge morale, qui uti­lise bien ou mal l’objet tech­ni­que, qui rêve d’une « tech­no­lo­gie pacifiée »36 tout en tirant parti des méfaits des « macro-systèmes ».

La technique comme extériorisation

La conquête des éner­gies motri­ces natu­rel­les (eau, vent) qui s’est pro­duite durant l’Antiquité a nécessité des tech­ni­ques qui ont peu évolué jusqu’au xviiie siècle. Le chan­ge­ment d’échelle s’est pro­duit seu­le­ment au xixe siècle avec l’uti­li­sa­tion de la pres­sion de la vapeur. Le paléonto­lo­gue Leroi-Gourhan com­pare ce bou­le­ver­se­ment tech­ni­que à celui qui s’est pro­duit à l’Âge du bronze et qui a vu la vic­toire du métal, c’est-à-dire de la main37. Celle de la vapeur a consacré l’extério­ri­sa­tion de la puis­sance mus­cu­laire. L’extério­ri­sa­tion illi­mitée de la force motrice à partir du xixe siècle res­sem­ble, pour l’auteur de l’ouvrage Le geste et la parole, à une évolu­tion bio­lo­gi­que chez d’autres mammifères, c’est-à-dire à un « chan­ge­ment d’espèce pour l’huma­nité ». Et même si cette évolu­tion concerne des « orga­nes extérieurs au corps »38, elle met en présence d’une réalité nou­velle. Homo est un animal qui, au cours de l’évolu­tion, ne peut plus sur­vi­vre sans ce corps inor­ga­ni­que (ou peut-être, plus exac­te­ment, cet ensem­ble d’orga­nes non bio­lo­gi­ques) que cons­ti­tue la tech­ni­que (ne serait-ce que la plus pri­mi­tive : arme, habit, abri). Une autre intui­tion fon­da­men­tale de cet auteur est celle du lien entre outil et lan­gage. Alors que, chez les grands singes, la parole et l’outil ont un usage occa­sion­nel et tran­si­toire qui n’a pas de pro­lon­ge­ment quand cesse le sti­mu­lus qui en est à l’ori­gine, chez l’humain, écrit-il, « la per­ma­nence du concept est de nature différente mais com­pa­ra­ble à celle de l’outil ». À partir d’une for­mule iden­ti­que à celle des Primates, les êtres humains fabri­quent des outils concrets et des sym­bo­les, les uns et les autres rele­vant du même pro­ces­sus ou plutôt recou­rant dans le cer­veau au même équi­pe­ment fon­da­men­tal. Comme il a été dit plus haut, les métapho­res de l’orga­ni­que et du réseau uti­li­sent toutes deux des inférences pro­ve­nant du domaine bio­lo­gi­que, que ce soit sous la forme orga­ni­que ou sous la forme réticu­laire dont la source est le système ner­veux, et le cer­veau en par­ti­cu­lier. Dans le domaine tech­ni­que, et non plus seu­le­ment lin­guis­ti­que et métapho­ri­que, il s’est pro­duit le même phénomène : après la pro­jec­tion orga­ni­que visant l’extério­ri­sa­tion de la motri­cité, l’auteur note que le dévelop­pe­ment tech­ni­que a créé de nou­veaux outils imi­tant et pro­lon­geant cer­tai­nes de nos facultés cérébrales39. Mais, d’une part, Leroi-Gourhan ne nuance pas son point de vue qui reste prin­ci­pa­le­ment déter­mi­niste alors que cette évolu­tion concerne seu­le­ment une partie de l’huma­nité et n’a donc aucun caractère uni­ver­sa­liste ; d’autre part, si l’extério­ri­sa­tion est une matéria­li­sa­tion en dehors des frontières cor­po­rel­les de cer­tai­nes fonc­tions bio­lo­gi­ques, s’ensuit-il qu’une pra­ti­que ins­tru­men­tale n’a qu’un rôle pure­ment fonc­tion­nel ?40 Enfin, ce phénomène d’extério­ri­sa­tion pro­vo­que-t-il une cou­pure onto­lo­gi­que ?

La technique est-elle autonome ?

Dans une pers­pec­tive dua­liste, comme celle de Leroi-Gourhan, la tech­ni­que ne cons­ti­tue pas que le corps extra-orga­ni­que des indi­vi­dus sociaux, – « exsu­da­tion cor­po­relle » ou « extério­ri­sa­tion illi­mitée de la force motrice » –, mais elle est assi­mi­la­ble à une force vivante qui s’est séparée de son créateur. « L’ana­lyse des tech­ni­ques, écrit-il, montre que dans le temps elles se com­por­tent à la manière des espèces vivan­tes, jouis­sant d’une force d’évolu­tion qui semble leur être propre et tendre à les faire échap­per à l’emprise de l’homme. »41 La tech­ni­que apparaît donc sous la forme d’une entité auto­nome et non contrôlable, un « système » que l’essence a-tem­po­relle de l’« homme » aban­donne par intérêt, par vice ou par fai­blesse, à sa destinée mons­trueuse et hos­tile. L’évolu­tion humaine à partir de l’homo sapiens, écrit Leroi-Gourhan, témoigne d’une sépara­tion de plus en plus fla­grante entre le dérou­le­ment des trans­for­ma­tions du corps, resté à l’échelle du temps géolo­gi­que, et le dérou­le­ment des trans­for­ma­tions des outils, lié au rythme des générations suc­ces­si­ves. Il est vrai, à condi­tion que l’on réduise le « corps » à sa simple bio­lo­gie, que dans le fonc­tion­ne­ment de l’arc ou de la roue ou dans l’acte de labou­rer demeu­rait per­cep­ti­ble la ges­talt humaine que ces tech­ni­ques pro­lon­geaient. Mais il n’en est plus de même à partir de la révolu­tion indus­trielle où l’expan­sion illi­mitée de la force motrice crée des appa­reilla­ges, des « systèmes » dont la taille devient dis­pro­por­tionnée en rela­tion aux com­mu­nautés humai­nes et à leurs pra­ti­ques tra­di­tion­nel­les. « Il y aurait donc à faire, pour­suit l’auteur, une vérita­ble bio­lo­gie de la tech­ni­que, à considérer le corps social comme un être indépen­dant du corps zoo­lo­gi­que, animé par l’homme, mais cumu­lant une telle somme d’effets imprévisi­bles que sa struc­ture intime sur­plombe de très haut les moyens d’appréhen­sion des indi­vi­dus. » (On voit que la métaphore orga­ni­ciste du social induit, même chez un pen­seur aussi pers­pi­cace que Leroi-Gourhan, l’assi­mi­la­tion du système tech­ni­que à un être vivant car c’est la seule manière de jus­ti­fier le dua­lisme de sa pensée. Alors qu’il voit dans la tech­ni­que un pro­lon­ge­ment du corps bio­lo­gi­que, il intro­duit une rup­ture onto­lo­gi­que qui « bio­lo­gise » de manière incompréhen­si­ble ce qu’il a défini comme néces­sai­re­ment non bio­lo­gi­que ! L’auteur passe d’une vision de conti­nuité-conflic­tua­lité entre le bio­lo­gi­que et le tech­ni­que à l’idée d’une sépara­tion onto­lo­gi­que entre l’« être » pur et son « pro­duit » qui semble tout-autre-que-lui tout en étant son alter ego. Alors que le danger sem­blait émaner de la trop grande proxi­mité entre le bio­lo­gi­que et le tech­ni­que, à leur ten­dance à la fusion, il se trouve que leur éloi­gne­ment crée encore davan­tage d’angoisse. Cela conduit à penser que l’on ne peut cor­ri­ger les erreurs de la maîtrise que par une maîtrise encore plus totale, voire tota­li­taire, sur cet être-autre tech­ni­que. Le « système » a sans cesse besoin d’un autre « système » cor­rec­tif, censé le remet­tre au ser­vice de l’huma­nité car le « mons­tre » tech­ni­que étant dépourvu d’affects, il est capa­ble du meilleur comme du pire – et, preuve en est, sur­tout du pire. La prégnance des vieilles théolo­gies ration­nel­les réactive cons­tam­ment les ver­sions moder­nes du mythe du Golem, la lutte entre l’essence divine de l’homme et sa cor­rup­tion par une objec­ti­vité sub­jec­ti­visée mais privée de toute trans­cen­dance ou du moins d’un quel­conque embryon de sen­ti­ment éthique. Il convient donc de cerner les caractéris­ti­ques de ce dua­lisme qui n’abou­tit qu’à d’impuis­san­tes déplo­ra­tions ou, par­fois, à des rêves de maîtrise aussi illu­soi­res qu’inquiétants.

Corporéité organique et corporéité technique

La métaphore réticu­laire, on l’a vu, considère le monde comme une « machine cir­cu­la­toire » générée par des « systèmes flui­di­ques ». La vision « exta­ti­que »42 de la vitesse et de la com­mu­ni­ca­tion pousse la logi­que réticu­laire jusqu’au maillage total du social. Dans les sociétés indus­triel­les, une part considérable de l’énergie pro­duite sert à ali­men­ter les divers types de réseaux destinés aux flux phy­si­ques (élec­tri­ques et élec­tro­magnétiques) et sym­bo­li­ques (médias et com­mu­ni­ca­tion sociale en général). La cohésion de l’édifice social repose essen­tiel­le­ment sur l’énergie phy­si­que injectée dans les réseaux d’infor­ma­tion et de com­mu­ni­ca­tion. Sous l’effet du dévelop­pe­ment de ces tech­ni­ques, la « socia­lité » a connu, elle aussi, une évolu­tion impor­tante.

De la socialité organique à la socialité réticulaire

La socia­lité « orga­ni­que » (celle qui passe par le rap­port de pro­mis­cuité avec autrui, l’interdépen­dance, la soli­da­rité, etc.) tend à se trans­for­mer, dans les sociétés tech­no­lo­gi­que­ment les plus évoluées, en une socia­lité de réseau qui se développe autour d’un médium – mes­sage élec­tro­ni­que ou audi­tif et « télévisua­li­sa­tion » du monde. Les « liens sociaux orga­ni­ques » se dis­ten­dent et la propre présence incarnée dans le monde, la sienne propre comme celle d’autrui, a ten­dance à deve­nir tri­via­le­ment problémati­que et source d’angoisse. La com­mu­ni­ca­tion désin­carnée – qu’elle soit gra­phi­que (forum, listes de dif­fu­sion, chat, etc.), audi­tive ou audio-visuelle (téléphone, webcam, visio-com, etc.) – ren­force la mise à dis­tance des com­mu­ni­cants. Elle n’est pas pour autant une « vir­tua­li­sa­tion » du dia­lo­gue puisqu’il s’agit d’une com­mu­ni­ca­tion bien réelle. Mais étant désin­carnée, elle a ten­dance à subli­mer le flux et à appau­vrir la sub­stance, rédui­sant par exem­ple la présence char­nelle de l’inter­lo­cu­teur à une image sonore ou visuelle, ou l’élimi­nant tota­le­ment43.

La fusion ten­dan­cielle corps-tech­ni­que ne se limite pas à la tech­ni­ci­sa­tion du bio­lo­gi­que – corol­laire du pro­ces­sus d’anthro­po­mor­phi­sa­tion de la tech­ni­que (le « cœur arti­fi­ciel français ») –, mais elle concerne sur­tout l’incor­po­ra­tion, au sens propre du terme, des tech­ni­ques sen­so­riel­les extra-orga­ni­ques qui, une fois adoptées et donc utilisées comme un mode normal de per­cep­tion, parais­sent indis­pen­sa­bles au fonc­tion­ne­ment bio­lo­gi­que. Leur pri­va­tion est, on le sait, res­sen­tie comme une ampu­ta­tion (connexio-dépen­dance, addic­tion à l’infor­ma­tion « en temps réel » et aux flux com­mu­ni­ca­tion­nels en général).

Sens proximaux et sens distaux

En tant qu’êtres dont l’iden­tité cor­po­relle et extracor­po­relle est influencée ou façonnée par la tech­ni­que, nous « rai­son­nons » et « ima­gi­nons » à partir de cette double iden­tité décou­lant de deux types de corporéité, bio­lo­gi­que et tech­ni­que, l’une issue de la phy­lo­genèse et l’autre de notre his­toire tech­ni­que44. Certains, parmi nos bio-cap­teurs sen­so­riels, sont plus intensément sol­li­cités que d’autres par la corporéité tech­ni­que : davan­tage que les sens proxi­maux (odorat, tou­cher, goût), ce sont donc les sens dis­taux (vue, audi­tion) qui connais­sent les pro­lon­ge­ments tech­ni­ques les plus fara­mi­neux. La per­cep­tion extra-orga­ni­que s’élargit considérable­ment et concerne, par exem­ple, les ins­tru­ments et méthodes de labo­ra­toire qui per­met­tent de « voir » des réalités inat­tei­gna­bles direc­te­ment par l’organe de la vision humaine. Mais elle com­prend l’ensem­ble des cap­teurs disposés en nombre infini dans la biosphère ou dans la stra­tosphère et qui nous « infor­ment » en per­ma­nence sur l’état du monde. À tra­vers la corporéité tech­ni­que, nous assi­mi­lons de plus en plus de flux « loin­tains » par la voie des « médias » et de l’inter­connexion (télépho­ni­que et infor­ma­ti­que). Il est donc logi­que que les nou­vel­les formes de socia­lité privilégient, elles aussi, nos sens dis­taux (vue, audi­tion) alors que la socia­lité « orga­ni­que » mobi­lise tous nos sens, dis­taux et proxi­maux. Ces deux modes d’inte­rac­tion sociale ne s’excluent pas, mais, dans nos sociétés, la balance penche de plus en plus, chacun le sait, du côté du distal.

Puisque l’humain civi­lisé n’est plus sépara­ble de sa connexion-dis­ta­li­sa­tion et que la civi­li­sa­tion fait en sorte d’accélérer par divers moyens la fusion corps-réseau (fac­teur faci­li­tant : la majeure partie des humains inte­ra­git prin­ci­pa­le­ment avec l’uni­vers hyper-tech­ni­que de la ville), la ten­ta­tive de s’y sous­traire ou de gêner ses flux est considérée comme un acte désocia­li­sant, condam­na­ble non seu­le­ment sur le plan social, mais aussi éthique.

La société connexionniste

La tech­ni­que s’est peu à peu intro­duite parmi les domai­nes-source des métapho­res les plus cou­ran­tes, d’abord, on l’a vu, sous forme mécani­que et organo-mécani­ciste, puis sous celle de mailla­ges et, plus tard, de systèmes flui­di­ques. Avec la pro­duc­tion de l’énergie et sa dis­tri­bu­tion en réseau, la motri­cité elle-même change de visage et se poten­tia­lise. Contrairement à l’énergie qui coule dans une rivière ou qui est pro­duite par le vent, celle d’un réseau élec­tri­que à haute ten­sion paraît rele­ver d’un monde qui n’est plus compréhen­si­ble, mais touche aux « puis­san­ces invi­si­bles ». Il en résulte une déconnexion de l’ima­gi­naire de ces tech­ni­ques en rela­tion à celui des acti­vités humai­nes dont leur taille et leur com­plexité les éloi­gnent.

Le modèle neuronal

C’est pour­quoi le réseau­tisme fait évoluer les métapho­res orga­ni­cis­tes vers de nou­veaux modèles comme celui du réseau neu­ro­nal. L’orga­ni­sa­tion réticu­laire est censée s’ins­pi­rer du fonc­tion­ne­ment dyna­mi­que du cer­veau dont neu­ro­nes s’envoient des mes­sa­ges et dont les aires tra­vaillent « en parallèle ». Les réseaux tech­ni­ques pren­nent donc modèle sur la cir­cu­la­tion des flux des réseaux neu­ro­naux bio­lo­gi­ques qui sont des réseaux normés. Le modèle connexion­niste créé par l’ingénierie infor­ma­ti­que sous l’effet du dévelop­pe­ment des modélisa­tions du fonc­tion­ne­ment cérébral par les neu­ros­cien­ces, s’oppose à partir des années 70 au modèle cog­ni­ti­viste. Pour ce der­nier, l’infor­ma­tion est traitée par une unité cen­trale de calcul qui com­mu­ni­que séquen­tiel­le­ment avec une mémoire sta­ti­que par l’intermédiaire de lignes de trans­mis­sions. Le com­por­te­ment de ce type de machine (sym­bo­li­que) est déterminé d’avance par son pro­gramme, de sorte que ses réactions à toutes les entrées admis­si­bles sont prévisi­bles dès le début. Le modèle connexion­niste, au contraire, exige que le système de trai­te­ment des entrées soit évolu­tif et per­fec­ti­ble. Il n’est pas orga­nisé de manière linéaire sur la base d’un trai­te­ment « à la chaîne », mais à partir de l’acti­va­tion d’aires mul­ti­ples et de réseaux qui opèrent « en parallèle », sans contrôle cen­tral, par le simple effet d’inte­rac­tions loca­les45. L’avan­tage du modèle connexion­niste sur le modèle sym­bo­li­que clas­si­que, c’est qu’il n’est pas néces­saire de lui four­nir à la fois les sym­bo­les, les opérations, et une bonne partie des catégories (c’est-à-dire les liai­sons entre séquen­ces de sym­bo­les qu’il faut assu­rer celles qu’il faut éviter). Les clas­si­fi­ca­tions décou­lent de l’évolu­tion des connexions dont les « poids » chan­gent au cours de l’appren­tis­sage, aucune unité ne pou­vant réaliser à elle seule la clas­si­fi­ca­tion des infor­ma­tions qui figu­rent en entrées, alors que le réseau dans son ensem­ble y par­vient.

La logique connexionniste inspiratrice d’un « modèle social »

Ce modèle46 a été très ins­pi­rant pour le mana­ge­ment des années 90. L’entre­prise se veut plus réactive et rêve de se débar­ras­ser des vieilles struc­tu­ra­tions fonc­tion­na­lis­tes et des pesan­tes hiérar­chies. Elle exige de fonc­tion­ner en réseau, c’est-à-dire en établis­sant des liens faci­le­ment ajus­ta­bles47. En bonne logi­que connexion­niste, il y aurait « plu­sieurs manières d’iden­ti­fier les acteurs les plus « impor­tants » d’un système, soit par des mesu­res de cen­tra­lité, soit par des mesu­res de pres­tige. »48 En dépit des théories sur l’« intel­li­gence dis­tribuée » que le réseau est censé pro­mou­voir, le modèle connexion­niste se contente de n’être qu’une grossière imi­ta­tion des struc­tu­res cérébrales ; en revan­che, il peut rendre compte de l’évolu­tion des réseaux managériaux et de la struc­ture entre­pre­neu­riale contem­po­raine.

Le fait qu’une modélisa­tion tech­ni­que inventée pour réaliser des tâches concrètes, ce qui est le cas du modèle connexion­niste, puisse servir à l’interprétation du monde social est cohérent avec la métaphore organo-mécani­ciste qui prévalait jusque-là. La modélisa­tion tech­ni­que n’est pas un deus ex machina sorti de nulle part, ni la création d’un être a-tem­po­rel. Elle obéit à un para­digme et pro­jette une vision du monde sur son objet. Un modèle n’est pas non plus un para­digme, ce der­nier terme étant employé la plu­part du temps au sens large de « vision du monde » (Weltanschauung). Le modèle doit s’intégrer à un para­digme, mais le para­digme com­porte forcément une grande variété de modèles suf­fi­sam­ment com­pa­ti­bles entre eux pour ne pas s’exclure récipro­que­ment. Le modèle connexion­niste ne rompt pas, et c’est ce que l’on veut monter ici, avec le para­digme organo-mécani­ciste qui a struc­turé la pensée bour­geoise et conti­nue à être prédomi­nant dans le champ des scien­ces socia­les. Et il faut noter aussi qu’à l’inverse, les der­niers dévelop­pe­ments des scien­ces socia­les, et en par­ti­cu­lier dans leur ver­sant com­mu­ni­ca­tio-infor­ma­tion­nel, ont pro­duit des métapho­res utilisées en bio­lo­gie.

Intérêt et limites de cette modélisation du domaine social

En tant que modèle cog­ni­tif, le modèle connexion­niste semble donc en réalité plus fidèle à une cer­taine « vision » de la réalité sociale qu’à la stricte des­crip­tion de la car­to­gra­phie cérébrale et de ses neu­ro­nes bio­lo­gi­ques. Les réseaux neu­ro­naux bio­lo­gi­ques sont soumis à des normes spécifi­ques (i.e. de l’espèce considérée). Un corps bio­lo­gi­que et, par là, chacun de ses orga­nes, a forcément une taille opti­male ; s’il ne l’atteint pas ou la dépasse, on le dira atteint d’atro­phie ou d’hyper­tro­phie, de nanisme ou de gigan­tisme. Mais les réseaux arti­fi­ciels n’obéissent pas à ce type d’archi­tec­ture. Les réseaux tech­ni­ques peu­vent non seu­le­ment s’accroître à l’infini, se den­si­fier ou se raréfier selon les besoins des uti­li­sa­teurs, mais sur­tout leurs « neu­ro­nes » ont la capa­cité se recom­bi­ner indéfini­ment. En ce sens, ce sont des réseaux a-normés, bien que leur fonc­tion­ne­ment exige tout de même des ins­truc­tions préala­bles et doive satis­faire les objec­tifs définis par l’expérimen­ta­teur, donc, en l’occur­rence, par une struc­ture de pou­voir (alors qu’il n’existe aucun centre décision­nel en dernière ins­tance dans nos struc­tu­res cérébrales, pas d’homon­cu­lus ni de « glande pinéale » ni de chef d’État, ou autre grand timo­nier). Le modèle connexion­niste ne peut se passer d’indi­ca­tions de type ins­truc­tion­niste de la même façon que l’entre­prise ne peut enfrein­dre sans périr cer­tai­nes règles et conven­tions fon­da­men­ta­les (fina­lités, pou­voir, sens des flux, etc.) L’« auto­no­mie » des agents du système connexion­niste est en réalité bien rela­tive ou même illu­soire49.

Cependant, la métaphore connexion­niste, pro­lon­ge­ment contem­po­rain de la métaphore réticu­laire, se montre utile à la compréhen­sion de la dyna­mi­que sociale au cours des dernières décen­nies car elle éclaire une vaste gamme d’inte­rac­tions au sein des sociétés développées, sur­tout à tra­vers la vision que les agents ont d’eux-mêmes et de leurs rap­ports (ou plutôt de l’idéali­sa­tion de ces rap­ports). Le mot « connexion­niste » peut donc figu­rer au nombre des prédicats les plus per­ti­nents pour expri­mer ce stade de dévelop­pe­ment de la société, de même qu’on par­lait ou qu’on parle encore aujourd’hui de façon plus ou moins heu­reuse de « société bour­geoise », « capi­ta­liste », « indus­trielle » ou « néo-libérale », étant entendu qu’aucun prédicat n’a pour fonc­tion d’expri­mer une tota­lité et que le sujet qu’il prédique peut n’être lui-même qu’une métony­mie (le mot « société » représen­tant un pays, ou divers pays, ou divers types de pays, etc.)

Société connexionniste et activité fluxiste

Le succès de la forme réticu­laire connexion­niste dans le champ social a été rendu pos­si­ble par la révolu­tion tech­no­lo­gi­que majeure inter­ve­nue au xxe siècle : celle des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Si le dévelop­pe­ment tech­ni­que a eu pour effet, depuis l’ori­gine du genre Homo, d’accroître sa puis­sance motrice et sa présence matérielle dans le monde, la société connexion­niste a ten­dance à trans­for­mer l’acti­vité en flux infor­ma­tion­nels et com­mu­ni­ca­tion­nels alors que, parallèlement, les appa­reilla­ges tech­ni­ques ont acquis un pou­voir de trans­for­ma­tion et une puis­sance des­truc­trice gigan­tes­ques.

Le corps humain, en tant qu’entité bipo­laire indi­vidu-outil, subis­sait et subit encore, mais à une échelle moins grande que par le passé, une situa­tion d’enfer­me­ment destinée à la pro­duc­tion. Dans la société connexion­niste, la corporéité tech­ni­que n’est plus destinée prio­ri­tai­re­ment à pro­duire des biens ou des ser­vi­ces, mais des flux, ni à trans­for­mer des matières premières, mais du temps. Consommer du temps pour pro­duire des flux, voilà la tâche première de l’indi­vidu connexion­niste Il s’agit là d’une autre forme d’enfer­me­ment par enve­lop­pe­ment dans un maillage plutôt que par conten­tion dans un espace fou­cal­dien ou même dans un espace de contrôle comme le suggère Deleuze50.

La société connexion­niste vit sous la menace du ralen­tis­se­ment ou du blo­cage de ses roua­ges. Elle se méfie de la cor­po­ra­lité bio­lo­gi­que qui est source de dys­fonc­tion­ne­ments et de per­tur­ba­tion des flux. En tant qu’indi­vidu incarné, le citoyen peut pro­vo­quer des acci­dents de la route, encom­brer les hôpitaux ou les salles d’attente des admi­nis­tra­tions (lieux qui ont d’ailleurs pra­ti­que­ment dis­paru). Sa corporéité dérange et c’est pour­quoi on tente de le réduire à un simple numéro d’iden­ti­fi­ca­tion, à quel­ques flux. On n’accepte de lui que des mes­sa­ges écrits et vocaux qui sont la plu­part du temps traités par des auto­ma­tes ou surtaxés pour limi­ter leur nombre. Les solu­tions pou­vant faci­li­ter les « mis­sions de ser­vice public » seraient celles qui générali­se­raient le télé-ensei­gne­ment ou la télé-médecine (tech­ni­ques déjà lar­ge­ment expérimentées dans cer­tains pays nor­di­ques). Une autre solu­tion consiste à créer de gran­des unités dont la masse gigan­tes­que réduit l’indi­vidu à un modeste atome : hôpitaux, aéroports, avions de plus en plus grands.

Le travailleur et la société capitalisée

L’intro­duc­tion au xviiie siècle de la nou­velle machine-auto­mate indus­trielle, la machine à vapeur, a eu pour effet d’intégrer le tra­vail humain à un domaine plus général qui est celui de l’énergie. Le tra­vailleur des manu­fac­tu­res devait s’abs­traire de son mode d’être et ren­trer le plus pos­si­ble dans son rôle d’appen­dice de la machine au lieu d’être lui-même le « pro­duc­teur » direct – cet aspect cons­ti­tuait égale­ment le para­digme du tay­lo­risme et du for­disme.

À partir de la fin du xixe siècle, les indus­tries de flux – comme une raf­fi­ne­rie qui est un gigan­tes­que aménage­ment de tuyau­te­ries, par oppo­si­tion à des indus­tries « soli­des » comme le bâtiment, les chaînes de mon­tage représen­tant un moyen terme entre les deux – gagnent en impor­tance et ini­tient de nou­veaux pro­ces­sus indus­triels : la main d’œuvre est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la pro­duc­tion et inter­vient sur­tout en cas d’inter­rup­tion des flux51. Dans le pro­ces­sus mécani­que, un fluide doit être préala­ble­ment trans­formé en solide par conten­tion dans un récipient, alors que le même type de matière devient un avan­tage dans le pro­ces­sus flui­di­que52 où la trans­for­ma­tion s’effec­tue dans un pro­ces­sus de cir­cu­la­tion. De mécani­que, le pro­ces­sus indus­triel pro­to­ty­pi­que devient pro­gres­si­ve­ment celui de la chimie : l’inte­rac­tion des matières est seu­le­ment sur­veillée et contrôlée par l’opérateur. La pro­duc­tion est de plus en plus auto­ma­tisée à partir du der­nier tiers du xixe siècle et le phénomène de flui­di­fi­ca­tion ne concerne plus seu­le­ment la chimie, mais touche égale­ment d’autres sec­teurs comme l’agro-indus­trie (dis­til­la­tion des alcools, sucre­rie ou lai­te­rie) ou la sidérurgie.

La flui­dité indus­trielle tend à trans­for­mer le tra­vailleur en contrôleur de flux53. D’opérateur mobile sur­veillant le cir­cuit et inter­ve­nant sur lui à cer­tains endroits, il se trans­forme en « tableau­tiste » dans une salle de contrôle et de com­man­de­ment à dis­tance. À partir des années 1970, les fonc­tions de contrôle et de pla­ni­fi­ca­tion des opérations sont confiées aux ordi­na­teurs et la mis­sion impar­tie au tra­vailleur consiste à sur­veiller l’infor­ma­ti­que. Sa qualité première n’est plus sa force de tra­vail, mais sa vigi­lance, ou même sa simple dis­po­ni­bi­lité, contrac­tuel­le­ment prévue. Toujours dans l’esprit de main­te­nir la conti­nuité des flux, on tend à rendre le tra­vail évanes­cent et les tâches plus floues. Le phénomène de l’« astreinte » oblige par exem­ple des ingénieurs à être présents la nuit non loin du lieu de pro­duc­tion. Il en est de même de cer­tains per­son­nels hos­pi­ta­liers ou de sociétés de trans­ports, en par­ti­cu­lier les conduc­teurs de trains. Le pas­sage du for­disme au toyo­tisme et à sa ges­tion « à flux tendus » mobi­lise davan­tage la capa­cité de ges­tion du risque et le sang-froid du tra­vailleur. Son « mode d’être » est tout aussi impor­tant que ses connais­san­ces dans son évalua­tion. On notera son « dyna­misme », sa « mobi­lité », son « évolu­ti­vité » et sa capa­cité d’« intégra­tion ». Le tra­vailleur doit s’adap­ter au système flui­di­que et se moti­ver (le motif est ce qui donne le mou­ve­ment, ce qui est moteur) tout en valo­ri­sant son capi­tal de santé, de jeu­nesse ou d’expérience, de même que son capi­tal cultu­rel, humain, affec­tif, cog­ni­tif, et autre. Il doit inves­tir toute sa per­son­na­lité dans l’inter­re­la­tion et penser sa vie comme un par­cours d’auto­pro­duc­tion plutôt que de pro­duc­tion.

Toutes les sphères exis­ten­tiel­les54 et poten­tia­lités humai­nes sont sou­mi­ses à la valo­ri­sa­tion sociale – ce que Temps cri­ti­ques a nommé société capi­ta­lisée. Quelle que soit l’abs­trac­tion des données à capi­ta­li­ser, elle sup­pose aussi leur tech­ni­ci­sa­tion. Activités pro­fes­sion­nel­les, réseaux de jeu sur Internet, com­mu­ni­ca­tions inte­rin­di­vi­duel­les par ordi­na­teur et téléphone por­ta­ble, ou même « connexio­nisme mili­tant », tous les flux satis­font la dyna­mi­que du capi­tal au sein de la société connexion­niste. La pos­ture cor­po­relle fluxiste et la situa­tion de soli­tude avec l’appa­reil qu’elle sup­pose, la télévisua­li­sa­tion du monde et la connexio-dépen­dance sont de puis­sants fac­teurs de désocia­li­sa­tion-reso­cia­li­sa­tion par des moyens pure­ment connexion­nis­tes comme les « réseaux sociaux » ou les sites de ren­contres. Le connexion­nisme faci­lite l’englo­be­ment de toutes les acti­vités humai­nes dans les flux de la capi­ta­li­sa­tion et accroît considérable­ment la ten­dance du capi­tal à deve­nir le milieu où est immergée la vie sociale. Ce qui est réelle­ment antithétique au pro­ces­sus connexion­niste, c’est la rela­tion directe entre les per­son­nes non médiée par des moyens tech­ni­ques, la démocra­tie locale qui se passe de flux.

Éclatement et réticulation de l’État-nation

Ce qui est advenu aux indi­vi­dus des sociétés connexion­nis­tes a touché aussi leurs États. La forme his­to­ri­que de l’État-nation se modi­fie sous l’effet de la réticu­la­tion et de l’interpénétra­tion avec les réseaux de pou­voir qui étaient tra­di­tion­nel­le­ment non étati­ques, au temps où la frontière public-privé était moins perméable et moins floue. Les plus puis­sants de ces réseaux, ceux des gran­des ban­ques mon­dia­les et des gran­des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les, veu­lent favo­ri­ser les États qui se mon­trent les meilleurs par­te­nai­res et des clients fia­bles. Les États ne ces­sent donc de pro­cla­mer qu’ils vont se réformer, c’est-à-dire aban­don­ner leurs préroga­ti­ves d’États-nations, tout en s’endet­tant.

Paradoxalement, pour résister à la ten­dance homogénéisa­trice qui com­pro­met sa puis­sance et son auto­no­mie, l’État doit se mon­trer fort et s’intégrer aux stratégies des réseaux de pou­voir supra­na­tio­naux. Il est donc sur­pre­nant que la socio­lo­gie des réseaux fasse sou­vent référence à l’« impuis­sance de l’État face à la mon­dia­li­sa­tion », sans noter ce para­doxe – comme si l’État était doté d’une essence indis­so­cia­ble de la « nation » et qu’il n’avait pas par­ti­cipé lui-même au pro­ces­sus connexion­niste mon­dial, par exem­ple par sa poli­ti­que de pro­duc­tion d’énergie indis­pen­sa­ble au dévelop­pe­ment de ce pro­ces­sus.

L’État de la société connexion­niste tend à deve­nir réticu­laire et à exer­cer son pou­voir par un maillage de plus en plus dense et rela­ti­ve­ment « indo­lore » pour les citoyens55. La perte de puis­sance des média­tions tra­di­tion­nel­les (famille, classe sociale, orga­ni­sa­tions de masse, etc.) trans­forme l’État en prin­ci­pal vec­teur de socia­li­sa­tion. En appuyant les divers réseaux asso­cia­tifs et en les finançant, l’État s’immisce au plus près des aspi­ra­tions inti­mes des admi­nistrés dans la quasi tota­lité de leur champ exis­ten­tiel. Cela ne veut pas dire qu’il a tota­le­ment éliminé le conflit fron­tal entre les puis­sants et les dominés et qu’il n’exerce plus aucune vio­lence ni mal­trai­tance sur ces der­niers. Les citoyens savent qu’ils sont tous fichés et qu’il existe au moins une dou­zaine de bases de données où s’ins­cri­vent leurs faits et gestes. Mais le pre­mier fichage auquel ils sont soumis est tout à fait volon­taire : c’est celui de l’état civil. Et, tout au long de leur vie, ils ne ces­se­ront d’exiger un meilleur contrôle de l’État sur leurs pro­pres corps via le « ser­vice public de Santé », tout en récla­mant une meilleure pro­tec­tion de leur « vie privée ». L’État réticu­laire sait (ou a les moyens de connaître) ce que les citoyens man­gent, lisent, quel­les sont leurs fréquen­ta­tions, leurs dépla­ce­ments, et grosso modo l’essen­tiel de ce qu’ils pen­sent. Non pas les citoyens en tant qu’indi­vi­dus concrets ni en tant que per­son­nes sin­gulières, mais leur exis­tence sous forme d’adresse IP, de titu­laire de permis de conduire, numéro de téléphone, de compte ban­caire, de sécurité sociale, de retraite, d’allo­ca­taire, d’étudiant, de contri­bua­ble, d’iden­ti­fiant pôle emploi, et ainsi de suite. La société connexion­niste peut à tout moment recou­per ces diver­ses iden­tités ano­ny­mes, ces divers comp­tes et en savoir plus sur les admi­nistrés qu’ils n’en savent eux-mêmes. La logi­que réticu­laire s’est étendue à tous les domai­nes de la vie sociale.

La révolu­tion inter­ve­nue dans le domaine des Technologies de l’Infor­mation et de la Communication (TIC) a eu l’effet parallèle d’amener les forces cri­ti­ques à délais­ser les orga­ni­sa­tions hiérar­chi­ques cen­tra­lis­tes et à adop­ter les mêmes dis­po­si­tifs réticu­lai­res. Le contrôle des flux (cour­riels, conver­sa­tions, etc.) par ses auto­ma­tes four­nit à l’État une représen­ta­tion actua­lisée du rap­port de forces entre domi­nants et dominés et une vision radio­sco­pi­que de l’état de rébel­lion de ces der­niers. Les synthèses de ces flux per­met­tent aux experts en sécurité d’évaluer le niveau de dan­ge­ro­sité des différents grou­pes.

Dématérialisation ou fluidification ?

Les « systèmes flui­di­ques » sont sou­vent assi­milés à une dématéria­li­sa­tion du monde et de l’écono­mie en par­ti­cu­lier. La part crois­sante du tra­vail « immatériel » dans le procès de pro­duc­tion – créativité intel­lec­tuelle, scien­ti­fi­que, ou capa­cité com­mu­ni­ca­tion­nelle et infor­ma­tion­nelle – entraînerait une nou­velle forme d’accu­mu­la­tion que cer­tains ont dénommée capi­ta­lisme cog­ni­tif. « Le mode de pro­duc­tion du capi­ta­lisme cog­ni­tif (…) repose sur le tra­vail de coopération des cer­veaux réunis en réseau au moyen d’ordi­na­teurs », écrit par exem­ple Yann Moulier-Boutang56. Le « tra­vail immatériel » serait donc « reconnu comme base fon­da­men­tale de la pro­duc­tion » (Lazzarato et Negri)57. Il semble que l’on fasse une confu­sion entre flux et flui­dité, d’une part, et insub­stan­tiel et immatériel de l’autre. Les flux et les flui­des ne sont pas immatériels – sauf ceux qui sont supposés épandre la Grâce divine. En revan­che, ils s’oppo­sent à la sub­stance solide qui se définit par sa cons­tance spatio-tem­po­relle. Or si les flux ne sont pas immatériels, ils n’ont pas non plus le pou­voir de dématéria­li­ser. Né lui-même dans la sphère de la cir­cu­la­tion, le capi­tal ne vise ni la dématéria­li­sa­tion ni la raréfac­tion de la sub­stance, mais la flui­di­fi­ca­tion de la dyna­mi­que écono­mi­que et sociale, c’est-à-dire qu’il cher­che à favo­ri­ser la vitesse de cir­cu­la­tion et à valo­ri­ser les éléments flui­des, comme la flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail, en rela­tion aux iner­ties struc­tu­rel­les et aux immo­bi­li­sa­tions encom­bran­tes, sujet­tes à l’usure et à l’obso­les­cence tech­no­lo­gi­que.

La dyna­mi­que flui­di­que influence la pro­duc­tion indus­trielle pro­pre­ment dite qui était pour Marx ou l’écono­mie clas­si­que la source prin­ci­pale de la création de valeur. Elle a ten­dance à trans­for­mer la logi­que des stocks, ou la ges­tion du tra­vail, mais elle ne leur est pas intrinsèque­ment contraire et elle néces­site elle-même des sup­ports et un énorme dévelop­pe­ment des flux matériels à partir de l’accrois­se­ment des sour­ces énergétiques. On a vu que cette flui­di­fi­ca­tion entraînait une nota­ble trans­for­ma­tion du tra­vail qui prend un aspect fluxiste de plus en plus pro­noncé (acti­vité de pro­duc­tion et de contrôle de flux), phénomène abu­si­ve­ment qua­lifié de « cog­ni­tif » ou d’« immatériel ».

La trans­na­tio­na­li­sa­tion et les réseaux infor­ma­ti­ques per­met­tent, par exem­ple, une acti­vité conti­nue du per­son­nel d’une entre­prise sous forme de trois-huit en s’appuyant sur une dis­tri­bu­tion du tra­vail répartie à tra­vers plu­sieurs conti­nents en fonc­tion des fuseaux horai­res des suc­cur­sa­les ou filia­les. L’espace des flux est a-ter­ri­to­rial et le temps a atteint sa flui­dité maxi­male dans une linéari­sa­tion ratio­na­lisée où a dis­paru toute trace de cycli­cité, hormis celle qui se mani­feste sous forme de crises. Un nombre conséquent de « tran­sac­tions inter­na­tio­na­les » comp­ta­bi­lisées par les indi­ca­teurs sous forme de trans­ferts de biens ne cor­res­pon­dent plus en réalité qu’à des trans­ferts de flux au sein d’un même réseau ou groupe indus­triel, ou entre diver­ses sociétés. Certains experts esti­ment qu’à l’heure actuelle plus du tiers et jusqu’à la moitié du com­merce mon­dial se déroule sous la forme d’un non-com­merce intra-entre­pri­ses. Mais si l’échange privilégie le flux en rela­tion aux trans­ferts de sub­stance, il n’en devient pas pour autant « immatériel ». Les infra­struc­tu­res indus­triel­les, éléments soli­des par excel­lence, sont elles-mêmes gagnées par une cer­taine forme de mobi­lité puis­que les indus­triels n’hésitent plus à les déloca­li­ser vers des pays où la main d’œuvre est moins chère, quitte dans cer­tains cas, il est vrai assez rares, à les relo­ca­li­ser à nou­veau dans les pays d’ori­gine.

La métaphore saint-simo­nienne atteint ici sa limite car il serait vain d’oppo­ser deux logi­ques anta­go­nis­tes qui s’affron­te­raient, celle du solide (l’État, les ins­ti­tu­tions sta­bles, la pro­duc­tion de biens) et celle du fluide (la fameuse finan­cia­ri­sa­tion, ou bien les TIC, l’énergie ou autre), l’une étant « bonne » et l’autre « mau­vaise » pour l’écono­mie. Le capi­tal est un terme générique qui n’est ni pure­ment sub­stance, ni pure­ment fluide, qui n’émane ni d’une catégorie d’acteurs « possédant les moyens de pro­duc­tion », ni des par­te­nai­res du jeu de la glo­ba­li­sa­tion. Il est le pro­ces­sus où inte­ra­gis­sent tous ces éléments pour pro­duire de la sub­stance tout en accélérant sans cesse les mou­ve­ments flui­di­ques.

Risque et temporalité

Si la flui­di­fi­ca­tion conduit à un accrois­se­ment de sub­stance, elle est aussi à l’ori­gine d’un mou­ve­ment chao­ti­que qu’illus­trent sans ambiguïté cer­tai­nes métapho­res utilisées aujourd’hui : « bulles » qui gon­flent et qui écla­tent, « tempêtes »58 boursières ou financières, « nau­fra­ges » de cer­tains États, etc. Ce pro­ces­sus n’est pas imper­son­nel ni le résultat d’un quel­conque auto­ma­tisme indépen­dant de la volonté humaine. Il est dirigé en per­ma­nence par les prin­ci­paux réseaux de puis­sance qui ont le pou­voir d’agir à l’échelle mon­diale59.

Crises, conflits et risques

En jouant sur les riva­lités natio­na­les, les grands grou­pes indus­triels et finan­ciers gagnent la maîtrise du jeu et impo­sent des dérégula­tions de plus en plus cru­cia­les. La trans­na­tio­na­li­sa­tion du droit par les orga­nis­mes d’arbi­trage chargés des conflits rela­tifs à l’écono­mie mon­diale et les orga­ni­sa­tions financières supra-natio­na­les, exerce une forte contrainte sur les États. Mais, comme on l’a noté plus haut, cela ne signi­fie pas que les États soient complètement des­titués de leurs fonc­tions et mis au rebut par l’écono­mie mon­diale. Ils sont au contraire indis­pen­sa­bles à l’établis­se­ment des normes et à la mise en oeuvre des poli­ti­ques d’éduca­tion, trans­ports, énergie ou sécurité intérieure. Ils se char­gent égale­ment de réper­cu­ter les poli­ti­ques financières qui répon­dent aux exi­gen­ces de la concur­rence inter­na­tio­nale sur le marché mon­dial telle que les définis­sent les ins­ti­tu­tions comme l’OMC, la Banque mon­diale, le FMI ou les G8, G20, les agen­ces de nota­tion et autres orga­ni­sa­tions trans­na­tio­na­les de régula­tion de l’écono­mie mon­diale60.

L’un des moyens que les États uti­li­sent au ser­vice de l’écono­mie mon­diale, outre la désins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la plu­part des média­tions tra­di­tion­nel­les, est la dra­ma­tur­gie des crises, des conflits et des ris­ques. Les prin­ci­paux ris­ques qui ser­vent de levier à ces poli­ti­ques sont les ris­ques techno-scien­ti­fi­ques, écolo­gi­ques, ter­ro­ris­tes et finan­ciers. L’éduca­tion à la peur est deve­nue la tâche prin­ci­pale et quasi la mis­sion offi­cielle de la planète TIC qui dis­tille en per­ma­nence et donne un écho considérable à tout ce qui peut apparaître comme un risque réel ou poten­tiel.

Tout en sou­li­gnant que le risque s’est seu­le­ment en appa­rence sub­stitué au danger – les macro-systèmes tech­ni­ques ont inversé le pro­ces­sus et mis le danger au pre­mier plan –, Alain Gras loue à plu­sieurs repri­ses la « sécurité matérielle qu’ils [les MST] nous appor­tent ». Étrange para­doxe d’une « sécurité » basée sur le « danger », para­doxe qu’il relève d’ailleurs lui-même61.

Poursuivant son rai­son­ne­ment et pas­sant de l’ana­lyse his­to­ri­que à la pros­pec­tive du risque systémique, Gras écrit, comme s’il cher­chait à trou­ver des excu­ses d’ordre pas­sion­nel à ce pro­ces­sus incontrôlé : « Pourtant, lors­que les hommes inven­tent une nou­velle manière d’être au monde, l’esprit ludi­que l’emporte sur le froid calcul fondé sur l’intérêt matériel immédiat. La puis­sance du ration­nel (…) fut aussi un jeu pas­sion­nel et pas­sion­nant, le drame est qu’aujourd’hui ce jeu risque de mal finir pour tous les hommes. »62 On peut se deman­der si l’« esprit ludi­que » et le « froid calcul » sont vrai­ment anti­no­mi­ques, alors que, dans le domaine du jeu ou dans celui de la guerre, un calcul affiné est néces­saire pour garan­tir le « gain » – gagner signi­fie à la fois vain­cre et accroître sa richesse ou sa puis­sance. La guerre et la tech­ni­que (la tech­ni­que dans un sens très large qui englobe aussi l’écono­mi­que) sont des arts basés sur le calcul de risque et donc le hasard, comme c’est le cas de n’importe quel type de jeu63. Le risque est une évalua­tion des chan­ces qu’a un évènement de se pro­duire, un pari sur l’avenir, il est donc rela­tif et cons­ti­tue un rap­port plus ou moins maîtrisé au hasard. Le danger, lui, est incontrôlable, il appar­tient au domaine du tra­gi­que, de l’absolu.

Le risque est par­fois nié, d’autant qu’il se fait oublier lorsqu’il se généralise et devient la norme. La ques­tion de la res­pon­sa­bi­lité n’inter­vient que lors­que le risque s’est trans­formé en danger et que ce der­nier a atteint un cer­tain niveau d’effec­ti­vité, comme lors d’une catas­tro­phe indus­trielle. En temps normal, cette res­pon­sa­bi­lité est diluée et reportée sur le « système » en général, c’est-à-dire sur l’agen­ti­vité dif­fuse censée opérer de manière dis­tribuée sur les réseaux – réseaux dont on ne cerne jamais précisément les contours. Qui est res­pon­sa­ble de la vente d’un médica­ment dan­ge­reux, d’un acci­dent, d’une pol­lu­tion envi­ron­ne­men­tale ou même d’un acte cri­mi­nel ? Est-ce le fabri­cant, l’agent en poste au moment cru­cial, le four­nis­seur des matières premières, le légis­la­teur, tel ou tel admi­nis­tra­teur, psy­chia­tre, les médias ? Ces ques­tions demeu­rent générale­ment sans réponse ou condui­sent à de lon­gues procédures judi­ciai­res. Il en est de même des « crises » écono­mico-financières dont les chaînes cau­sa­les sont dis­si­mulées par l’opacité et la com­plexité du « système » – opacité et com­plexité qui auto­ri­sent les décisions les plus hasar­deu­ses pour le « système » lui-même. La peur systémique est aussi une arme poli­ti­que : le souci pro­voqué par le manque ou l’inégalité est devancé par celui de la « sécurité » qui ali­mente une indus­trie de plus en plus triom­phante. Toute dénon­cia­tion du risque, tout élément scien­ti­fi­que ou rap­port admi­nis­tra­tif révélant un danger réel ou poten­tiel, ren­for­cent cette indus­trie, de la même manière que les réqui­si­toi­res contre le ter­ro­risme ont pour effet de ren­for­cer l’indus­trie de l’arme­ment. La peur systémique est cepen­dant une arme à double tran­chant. Elle décou­rage la volonté de chan­ge­ment, mais elle ins­tille aussi l’idée que, s’il se pro­duit, il devra être radi­cal. Elle suggère que la tâche sera moins ardue que par le passé car le flui­disme a abouti à une situa­tion où la société ne « tient » que par ses flux. Il suffit donc de les inter­rom­pre pour qu’elle se désagrège et qu’elle doive se recom­po­ser sur des bases nou­vel­les.

Le système flui­di­que par excel­lence que cons­ti­tue le réseau élec­tri­que a restruc­turé en pro­fon­deur la sphère pro­duc­tive et sa dis­tri­bu­ti­vité a été la condi­tion du succès de la révolu­tion des TIC. Mais en retour, la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de l’énergie élec­tri­que est connexio-dépen­dante puis­que le système n’est gérable que grâce aux TIC, ce qui le rend vulnérable au sabo­tage infor­ma­ti­que64. Les dépar­te­ments de défense des pays où le niveau d’infor­ma­ti­sa­tion est le plus développé – et donc tota­le­ment irréver­si­ble – cher­chent des solu­tions pour le protéger de cyber-atta­ques qui peu­vent être aussi des­truc­tri­ces que les guer­res conven­tion­nel­les. L’infec­tion des cen­tri­fu­geu­ses nucléaires ira­nien­nes en 2009 par des virus créés par les Occidentaux ou la para­ly­sie de l’Estonie en 2007 pro­voquée par les Russes en représailles contre le dépla­ce­ment d’un monu­ment érigé durant leur période d’occu­pa­tion, la décou­verte de « bombes logi­ques » chi­noi­ses (virus dor­mants) dans le réseau élec­tri­que américain, tout cela prouve que le flui­disme poussé à l’extrême engen­dre des fra­gi­lités struc­tu­rel­les. Vulnérable aux atta­ques extérieu­res, le sec­teur de l’énergie est égale­ment sen­si­ble aux décisions d’un nombre res­treint d’opérateurs dans chaque pays.

Temporalité et déterminité

On a vu que la métaphore saint-simo­nienne de la ten­sion fluide-solide était fon­da­trice de notre monde contem­po­rain. Si la réalité découvre sa cohérence à tra­vers ce type de ten­sion, c’est sans doute que cette métaphore cla­ri­fie la vision que la société a d’elle-même. De la société mer­can­tile puis indus­trielle jusqu’à la société connexion­niste, les systèmes flui­di­ques ont bien sûr évolué. L’uni­vers cir­cu­la­tion­niste visait à flui­di­fier l’espace et ses sub­stan­ces, le fluxisme de la société connexion­niste veut trans­for­mer le temps.

Les systèmes flui­di­ques, en accélérant le temps social, ralen­tis­sent para­doxa­le­ment les délais de réaction et com­pro­met­tent les ajus­te­ments à cer­tai­nes fina­lités comme celle de la santé publi­que – on a vu que, dans ce domaine, le problème prin­ci­pal est moins celui du coût que du temps de réaction. L’énergie considérable qu’il faut déployer pour modi­fier la tra­jec­toire de ces systèmes rend l’exer­cice périlleux et réduit son effi­ca­cité à néant. L’exem­ple de la noci­vité des téléphones por­ta­bles et des anten­nes-relais ou celui des acci­dents nucléaires sont pro­bants : même si le danger de ces tech­no­lo­gies est avéré, cela coûterait trop cher de les aban­don­ner – en termes écono­mi­ques, et aussi d’efforts d’ima­gi­na­tion, de coûts poli­ti­ques, et autres. L’effet de l’accélération de la flui­dité a pour conséquence l’inhi­bi­tion de tout chan­ge­ment de direc­tion de cette flui­dité, ce qui ren­force l’illu­sion d’auto­ma­tisme systémique. Le temps social est linéarisé et subsumé par le temps du dévelop­pe­ment tech­ni­que et ce dévelop­pe­ment semble être imposé par la cinétique des systèmes flui­di­ques.

Tout nous incite à penser que la société a assi­milé le non contrôle du risque et l’ins­tau­ra­tion du règne sans par­tage du danger, et qu’elle en a déjà anti­cipé les conséquen­ces. Comme dans la ville d’Octavie que décrit Italo Calvino, les habi­tants « savent que la résis­tance de leur filet a une limite ». Cette cer­ti­tude fonde un nouvel ordre tem­po­rel qui est en quel­que sorte inversé. Les sociétés his­to­ri­ques agis­saient en se pro­je­tant vers l’avenir, leur temps était ce mou­ve­ment lui-même qui les précipi­tait vers le futur. Mais rien n’était écrit ici-bas et leur futur demeu­rait incer­tain, leur tem­po­ra­lité marquée par le sceau de l’indéter­mi­nité et du risque. Nos sociétés, au contraire, voient le futur comme une épreuve menaçante qui ne cesse de se rap­pro­cher, un à-venir qui vien­dra inéluc­ta­ble­ment s’échouer sur nous sans que nous puis­sions nous écarter de son chemin.

Cette tem­po­ra­lité por­teuse de déter­mi­nité et de mena­ces, la société connexion­niste par­vient tant bien que mal à la neu­tra­li­ser, à la dis­sou­dre dans un espace déter­ri­to­ria­lisé, abs­trait et lisse, un lieu sans mémoire où les TIC règnent en maîtres et dont l’accès privilégie nos sens dis­taux. La com­mu­ni­ca­tion per­ma­nente et l’acti­vité fluxiste sur­mon­tent en appa­rence la résis­tance du réel, recom­po­sent arti­fi­ciel­le­ment la socia­lité dis­pa­rue – recom­po­si­tion qui s’effec­tue sur un mode plus distal que proxi­mal, magni­fiant et inter­di­sant à la fois le « contact ». Elle s’accom­pa­gne d’un dis­cours exta­tico-apologétique et d’une auto­glo­ri­fi­ca­tion per­ma­nente de la « com­mu­ni­ca­tion » vue comme une nou­velle trans­cen­dance. Les flèches des clo­chers qui s’élevaient jadis sur de rares hau­teurs ont fait place aujourd’hui à des mil­liers d’anten­nes-relais ouvrant le domaine gran­diose des cieux com­mu­ni­ca­tion­nels aux vivants d’aujourd’hui et non plus aux croyants en un futur au-delà. Parallèlement, le temps se définit métony­mi­que­ment par le rythme des inno­va­tions tech­no­lo­gi­ques qui cons­ti­tuent une suite sans fin et sans autre visée que de rem­plir ce temps devenu vide.

Ce que George Orwell avait imaginé sous la forme d’un cau­che­mar tota­li­taire – l’élimi­na­tion de la mémoire sociale et du temps his­to­ri­que –, la société connexion­niste l’a réalisé sur un mode étour­dis­sant, plon­geant ses mem­bres dans une ivresse qui res­sem­ble à ce « délire bachi­que » que Hegel assi­mi­lait au « vrai » – délire auquel per­sonne n’échappe sans ris­quer de se perdre et qui est aussi, pour cette raison, « repos trans­lu­cide et simple ».

Cependant, même si le futur arrive vers nous comme un mur infran­chis­sa­ble, il n’a pas effacé le sou­ve­nir du temps. L’ivresse n’a pas aboli le sen­ti­ment que le temps n’est pas sus­pendu et que son cours ne s’est pas réelle­ment inversé. Nous savons qu’il attend sim­ple­ment que nous lui redon­nions son sens métapho­ri­que pre­mier : celui d’un chemin d’aven­ture vers l’imprévisi­ble avenir.

On peut donc lire les signes de révolte incer­tains et som­mai­re­ment formulés – émeutes de cas­seurs, occu­pa­tions d’indignés, mou­ve­ments de la jeu­nesse des pays arabes, révoltes contre les poli­ti­ques d’austérité – comme un réveil encore hal­lu­ciné et mal dégagé de l’hyp­nose tech­no­lo­gi­que. Mais ces signes ne trom­pent pas : l’ima­gi­naire flui­di­que qui a poussé la ratio­na­li­sa­tion et la mobi­lité jusqu’à l’absurde, qui a dis­socié le corps et son milieu, le distal et le proxi­mal, le sujet et l’objet, est entré en décom­po­si­tion depuis une qua­ran­taine d’années et ne peut plus per­sis­ter très long­temps à vider l’espace du rêve.

 

Notes

1 – L’ori­gi­na­lité de la méthode systémique par rap­port à la démarche ana­ly­ti­que tra­di­tion­nelle est le plus sou­vent définie par des traits assez super­fi­ciels. Elle serait « – plus dominée par une logi­que ter­naire ou conjonc­tive (qui relie) que par une logi­que binaire ou dis­jonc­tive (qui sépare) – plus centrée sur le but à attein­dre (fina­lité) que sur la recher­che des causes (cau­sa­lité) – plus rela­tion­nelle et glo­bale qu’ana­ly­ti­que – plus orientée par le présent-futur (pros­pec­tive) que par le passé-présent (déter­mi­nisme) ». (L’Approche systémique : de quoi s’agit-il ?, Gérard Donnadieu, Daniel Durand, Danièle Neel, Emmanuel Nunez, Lionel Saint-Paul, 2003). Edgar Morin a tenté de dépasser ces généralités en intro­dui­sant une dis­tinc­tion entre systèmes actifs et systèmes non actifs. Ces der­niers ne peu­vent évoluer que dans le sens de la désor­ga­ni­sa­tion car ils sont inca­pa­bles de « pomper » de l’énergie, de l’infor­ma­tion, de l’orga­ni­sa­tion répara­tri­ces dans leur envi­ron­ne­ment. Seuls les systèmes vivants et les systèmes sociaux sont actifs, c’est-à-dire aptes à résister à l’effet désintégra­teur des anta­go­nis­mes et à puiser suf­fi­sam­ment d’infor­ma­tion et d’énergie à l’extérieur pour accroître leur capa­cité orga­ni­sa­tion­nelle. Mais à force de nuan­cer et de com­plexi­fier sa théorie, Morin prend le risque d’en démon­trer lui-même l’inanité et finit par citer Yves Barel qui écrit : « L’idée de système est une problémati­que au sens fort (…) [qui] n’a pas en elle-même la force de trou­ver une solu­tion à ses problèmes » (Yves Barel, L’idée de système dans les scien­ces socia­les, 1977, cité par J.-C Lugan, La systémique sociale, éd. PUF, 2009).

2 – Karl Marx, Capital, L III, sec­tion I.

3 – Dans son Chapitre inédit du Capital, Marx décrit le pas­sage de la domi­na­tion for­melle à la domi­na­tion réelle en précisant que la sou­mis­sion for­melle du tra­vail a un effet d’entraînement, qu’elle enclen­che un pro­ces­sus continu vers la sou­mis­sion réelle. Une dyna­mi­que est en marche et l’on peut se deman­der quelle est la force motrice de cette dyna­mi­que. En d’autres termes, quelle est la raison de ce mou­ve­ment auto-pro­pulsé ? La réponse qu’il donne est assez claire : « La différence entre le tra­vail soumis for­mel­le­ment au capi­tal et ce qu’il était dans les modes de pro­duc­tion antérieurs se mani­feste de plus en plus clai­re­ment à mesure que croît le volume du capi­tal employé par chaque capi­ta­liste, et donc le nombre des ouvriers qu’il emploie en même temps. C’est seu­le­ment avec un mini­mum donné de capi­tal que le capi­ta­liste cesse d’être lui-même ouvrier et se réserve uni­que­ment à la direc­tion du procès de tra­vail et au com­merce des mar­chan­di­ses pro­dui­tes. Aussi la sou­mis­sion réelle du tra­vail au capi­tal – le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste pro­pre­ment dit – ne se développe t elle qu’à partir du moment où des capi­taux d’un volume déterminé se sou­met­tent la pro­duc­tion, soit que le mar­chand devienne capi­ta­liste indus­triel, soit que des capi­ta­lis­tes indus­triels plus impor­tants se soient formés sur la base de la échelle sociale. )

4 – Exemples : la « main invi­si­ble » de Smith, la « volonté des marchés », « la santé, la crois­sance ou les crises de l’écono­mie », pour ne pren­dre que quel­ques exem­ples dans le domaine qui nous intéresse ici. On par­lera aussi « des buts de la tech­ni­que », « des fai­bles­ses ou des capa­cités d’adap­ta­tion du système capi­ta­liste  », et on se ser­vira de ces expres­sions pour jus­ti­fier une cer­taine forme de fata­lisme social ou de pro­gres­sisme téléolo­gi­que. Le système est une entité qui semble avoir sa propre dyna­mi­que – donc son propre « auto­ma­tisme », indépen­dam­ment des agents humains qui le font « mar­cher ».

5 – Bien avant Descartes (1596-1650) ou La Mettrie (1709-1751), le médecin espa­gnol Gómez Pereira (1500-1567) rédui­sait les ani­maux à des machi­nes. Georges Canguilhem (La connais­sance de la vie, Machine et orga­nisme, éd. Vrin, 1965) rap­pelle que cette métaphore est déjà utilisée par Aristote (dans son traité De motu ani­ma­lium, et dans son recueil des Quaestiones mecha­ni­cae) pour qui les orga­nes du mou­ve­ment animal sont des « organa », c’est-à-dire des éléments com­pa­ra­bles à des com­po­sants de machi­nes de guerre. Avec l’indus­trie naîtront de grands systèmes tech­ni­ques qui, à leur tour, influen­ce­ront la compréhen­sion de l’orga­nisme – la vision mécaniste de l’orga­nisme tire parti de la cons­truc­tion de dis­po­si­tifs auto­ma­ti­ques dont l’énergie motrice est indépen­dante de la force ani­male. On connaît par exem­ple l’impor­tance des métapho­res orga­ni­cis­tes de François Quesnay (1694-1774) qui s’ins­pi­rent, dans le domaine écono­mi­que, du modèle de la cir­cu­la­tion san­guine de William Harvey (1578-1657). Mais on sait qu’aupa­ra­vant Harvey expli­quait la cir­cu­la­tion du sang en s’ins­pi­rant du fonc­tion­ne­ment des pompes aspi­ran­tes et fou­lan­tes, donc de procédés mécani­ques. Si le vivant est déchif­fra­ble d’un point de vue mécaniste, le mécanisme n’est donc compréhen­si­ble qu’en tant qu’orga­nisme. L’hor­loge est l’archétype de la machine-système associée à une fina­lité « vivante » : celle d’indi­quer le temps au regard. Le système ration­nel de type orga­ni­que trouve dans l’har­mo­nie sa jus­ti­fi­ca­tion suprême. Or l’har­mo­nie se rap­porte à une sub­jec­ti­vité, à un système vivant. L’image de l’orgue composée de tuyaux de lon­gueurs différentes a servi à jus­ti­fier les inégalités natu­rel­les ou les inégalités socia­les par la nécessité esthétique de la variété. Dans son arti­cle Écono­mie poli­ti­que de l’Encyclopédie, Rousseau (1712-1778) reprend et accen­tue une métaphore déjà utilisée par Platon, celle de la Cité-État-Corps. La Républi­que pla­to­ni­cienne dépend essen­tiel­le­ment du rap­port fonc­tion­nel de trois orga­nes : la tête (magis­trats, phi­lo­so­phies), le cœur (guer­riers) et le ventre (pay­sans, arti­sans). Pour Rousseau égale­ment le « corps poli­ti­que, pris indi­vi­duel­le­ment, peut être considéré comme un corps orga­nisé, vivant et sem­bla­ble à celui de l’homme. »

6 – Alain Gras, Les Macro-systèmes tech­ni­ques, éd. PUF, 1997.

7 – Cf. Pierre Musso, Télécom­mu­ni­ca­tions et phi­lo­so­phie des réseaux, La postérité para­doxale de Saint-Simon, éd. PUF, 1997 ; Critique des réseaux, éd. PUF 2003.

8 – La corrélation orga­nisme-mécanisme héritée de l’Antiquité évolue aussi de manière cru­ciale sous l’effet des tra­vaux de Claude Bernard (1813-1878). Sa théorie cel­lu­laire décrit l’orga­nisme comme « un agrégat de cel­lu­les ou d’orga­nis­mes élémen­tai­res ». Les cel­lu­les se com­por­tent dans leur asso­cia­tion comme elles le feraient isolément dans un milieu iden­ti­que à celui que crée, dans l’orga­nisme, l’action des cel­lu­les voi­si­nes. Il s’agit, en quel­que sorte, d’une « phi­lo­so­phie poli­ti­que » de la bio­lo­gie selon laquelle les cel­lu­les vivraient en liberté exac­te­ment comme en société. La référence du dis­po­si­tif mécani­que auto­ma­ti­que s’efface devant celle de la société-usine, un réseau autoréféren­tiel et autorégulé. Contrairement à Claude Bernard, Herbert Spencer (1820-1903) établit une dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre la société-corps, faite d’une mul­ti­tude d’actions indi­vi­duel­les, et les citoyens eux-mêmes. « Les réseaux des routes, écrit-il, des che­mins de fer et des fils télégra­phi­ques – orga­nes dans l’établis­se­ment des­quels les labeurs indi­vi­duels sont tel­le­ment fondus que pra­ti­que­ment ils y dis­pa­rais­sent – ser­vent à mener une vie sociale qu’on ne peut plus regar­der comme causée par les actes indépen­dants des citoyens. » (Herbert Spencer, Les Premiers Principes, 1920) Il appelle orga­nes non pas les différentes clas­ses socia­les, mais les réseaux eux-mêmes, en par­ti­cu­lier le plus impor­tant d’entre eux : celui des télécom­mu­ni­ca­tions qui est comparé au système ner­veux – métaphore pro­mise à un bel avenir.

9 – Voir à ce sujet : Bernard Pasobrola, « Remarques sur le procès d’objec­ti­va­tion mar­chand », Temps cri­ti­ques, no 15, jan­vier 2010.
URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....

10 – « La société est un tissu d’actions inter-spi­ri­tuel­les, d’états men­taux agis­sant les uns sur les autres », annonce-t-il en 1902 dans Psychologie écono­mi­que. Sa vision anti­cipe de manière très claire le mode réticu­laire d’orga­ni­sa­tion sociale vu sous l’angle d’une inte­rac­tion des agents sur le réseau global que pro­po­sera le connexion­nisme à la fin du XXe siècle.

11 – La logi­que sociale, 1893.

12 – Gabriel Tarde, De la divi­sion du tra­vail social).

13 – « Recouvrir la planète de réseaux et féconder ainsi le corps de la Terre-femme de « réseuils », tel est le mythe moderne que fon­dent les ingénieurs saint-simo­niens. » Pierre Musso, Critique des réseaux, éd. PUF 2003. S’ins­pi­rant des tra­vaux de Lucien Sfez, Pierre Musso répond à la ques­tion que posait ce der­nier sur l’ambi­va­lence cons­ti­tu­tive du réseau appréhendé en tant que dis­po­si­tif tech­ni­que de cap­ture ou de cir­cu­la­tion – le filet du réseau qui attrape – et en tant que « tech­no­lo­gie de l’esprit ». Musso décor­ti­que avec brio les métapho­res qui cons­ti­tuent le concept de réseau, mais il repro­che aussi à ces métapho­res de « brouiller » le concept. La réussite excep­tion­nelle de ce concept aurait entraîné sa « dégra­da­tion » et en ferait une simple idéologie, alors qu’il a été durant un moment éphémère, chez Saint-Simon, un concept lié à une opération sym­bo­li­que. Ce concept se serait trans­formé en une « tech­no­lo­gie de l’esprit » et en une « idéologie de l’utopie ». Musso sem­blait pour­tant vou­loir démon­trer qu’il est vain de vou­loir séparer le « noyau dur » du concept de réseau de son exis­tence comme entité techno-ima­gi­naire. Il avait établi qu’à l’évidence le concept était cons­titué par ces métapho­res, qu’elles ne le « brouillaient » pas mais le struc­tu­raient, et que le concept n’exis­te­rait pas sans elles. Ce concept n’est d’ailleurs pas le seul qui ait connu un tel succès et une telle prolifération de métapho­res. C’est advenu, comme on l’a vu, au concept de système avec l’idéologie systémique, ou, dans une moin­dre mesure, à celui de struc­ture avec, par exem­ple, le struc­tu­ra­lisme. Ces mots sont des ser­vi­teurs irrem­plaçables de la logi­que ana­ly­ti­que qui a besoin d’entités bien délimitées et fonc­tion­nel­les. Mais l’élément fonc­tion­nel ne peut exis­ter par lui-même.

14 – Auteurs de l’ouvrage col­lec­tif Vues poli­ti­ques et pra­ti­ques sur les tra­vaux publics de France, par Lamé et Clapeyron, ingénieurs des mines et Stéphane et Eugène Flachat, ingénieurs civils, 1832.

15 – Puissance ne veut pas dire effi­ca­cité tech­ni­que car, rap­pelle l’auteur, « si on cumule la tota­lité du temps de tra­vail social dépensé pour le trans­port (cons­truc­tion, fonc­tion­ne­ment et entre­tien des moyens de trans­port ainsi que les retombées diver­ses, hos­pi­talières et autres), on cons­tate que les sociétés moder­nes y consa­crent plus du tiers de leur temps de tra­vail global, bien plus que ce qu’aucune société préindus­trielle, pas même celle des noma­des toua­regs, n’a jamais dépensé pour se mettre en mou­ve­ment. » (op. cit.)

16 – Le nou­veau mode de ges­tion des flux où le contrôle est à la fois indi­rect et cen­tra­lisé, c’est-à-dire déloca­lisé du point de vue de l’unité de flux, crée la radi­cale nou­veauté du macro-système tech­ni­que (MST). Le réseau est l’organe d’un ensem­ble ins­ti­tu­tion­nel plus com­plexe, le système tech­ni­que, où se dérou­lent les jeux et stratégies de domi­na­tion. Les systèmes de ce type offrent la par­ti­cu­la­rité d’asso­cier dès l’ori­gine à leur fonc­tion­na­lité propre des flux d’infor­ma­tion qui leur per­met­tent d’être en cons­tante inte­rac­tion avec un centre de régula­tion. Les réseaux ne nais­sent pas après les systèmes tech­ni­ques, ils n’en sont pas le pro­duit, mais ils les accom­pa­gnent dans leur évolu­tion ou par­fois les précèdent. Ce ne sont pas les réseaux qui nor­ma­li­sent, ils sont nor­ma­lisés, et les flux s’orga­ni­sent grâce à un système d’infor­ma­tions et de contrôle déloca­lisé du réseau, phénomène qui signe l’exis­tence du MST. Puisque l’espace arti­fi­ciel où se déploie la tech­ni­que est insépara­ble des réseaux de pou­voir, il devient évident qu’il faut repous­ser l’idée d’auto­no­mie du pro­ces­sus tech­ni­que. Alain Gras montre à tra­vers l’exem­ple de l’élec­tri­cité aux États-Unis à la fin du xixe siècle que l’issue de la lutte entre cou­rant continu et cou­rant alter­na­tif, entre basse et haute ten­sion, n’était pas due à une fata­lité tech­ni­que ni à une logi­que intrinsèque à cette pro­duc­tion. La vic­toire de Westinghouse sur Edison, et donc de la pro­duc­tion et du trans­port de l’énergie à grande échelle plutôt que dis­tribuée loca­le­ment, illus­tre la contin­gence qui condi­tionne en grande partie l’évolu­tion des tech­ni­ques. Si le rap­port de force s’est avéré défavo­ra­ble à l’inven­teur Edison, cela ne veut pas dire que la solu­tion de son concur­rent était forcément la meilleure ou la plus ration­nelle du point de vue tech­ni­que ou même écono­mi­que. Il n’existe pas de loi dar­wi­nienne qui inter­vien­drait dans la sélec­tion des systèmes tech­ni­ques.

17 – Mais Gras va beau­coup plus loin lorsqu’il sou­tient que, contrai­re­ment aux thèses de Fernand Braudel ou Immanuel Wallerstein, la mon­dia­li­sa­tion n’était pas une fata­lité. Alain Gras présume-t-il que le capi­tal aurait pu exis­ter et exer­cer sa domi­na­tion sur la société sans dévelop­per ses réseaux à l’échelle mon­diale ? On sait que, pour Marx, le capi­tal s’était cons­titué dans le pro­ces­sus de cir­cu­la­tion élargie avant de domi­ner les différentes sphères de la pro­duc­tion. Alain Gras ne présente aucun argu­ment de poids pour infir­mer cette thèse. Ses hypothèses sont formulées dans un sens fina­liste, alors qu’il n’y a pas de cau­sa­lisme reliant le dévelop­pe­ment du capi­tal et celui de la tech­ni­que capi­ta­liste, car il s’agit bien sûr du même pro­ces­sus. Si l’appa­ri­tion du capi­tal est loin de cons­ti­tuer une fata­lité, mais cor­res­pond bien à une contin­gence his­to­ri­que, force est de cons­ta­ter que sa dyna­mi­que est d’emblée mon­dia­lisée, comme le notaient Marx et après lui Braudel ou d’autres. S’inter­ro­geant sur le pour­quoi de la mon­dia­li­sa­tion, il écrit : « Le capi­ta­lisme en avait-il un besoin essen­tiel, comme le laisse penser l’his­toire perçue tant à tra­vers la lor­gnette libérale qu’à tra­vers celle, marxiste, de Rosa Luxemburg ou Trotski, et a-t-il engendré ainsi une tech­no­lo­gie macro-systémique appro­priée à sa domi­na­tion ? Ou bien le mode scien­ti­fi­que de connais­sance a-t-il utilisé les moyens sociétaux de l’époque (le marché + la tech­ni­que + la démocra­tie) pour pro­je­ter un rêve de puis­sance sur le monde. La première interprétation fait l’objet de larges débats, la seconde sent le soufre de l’irra­tion­nel. » Alain Gras, op. cit.

18 – On pour­rait ajou­ter que, pour tout expert ou « ges­tion­naire du risque », une erreur vaut tou­jours mieux qu’une incer­ti­tude !

19 – Il donne l’exem­ple des com­pa­gnies de réassu­rance des États-Unis qui ont déboursé 57 mil­liards de dol­lars entre 1990 et 1993 alors qu’elles n’en avaient déboursé que 17 mil­liards entre 1980 et 1990.

20 – Alain Gras, op. cit.

21 – « La res­pon­sa­bi­lité d’une évolu­tion qui tourne mal, écrit-il, met en cause tous ceux qui y par­ti­ci­pent, c’est-à-dire nous tous et les macro-systèmes tech­ni­ques ne sont pas les enne­mis de l’huma­nité en tant que tels ; on aura aussi com­pris, nous l’espérons, qu’ils com­por­tent de nom­breux avan­ta­ges. Le problème est ailleurs. Monde bouffe, monde pou­belle ne sont pas les seules atten­tes de l’homme contem­po­rain, il existe cer­tai­ne­ment la pos­si­bi­lité d’un autre rêve, celui d’une tech­no­lo­gie pacifiée. » (22Soziale Systeme : Grundriss einer all­ge­mei­nen Theorie, 1984.

23 – Autopoïèse vient du grec autos (soi) et poiein (pro­duire), Maturana et Varela, 1980 ; Varela et ai, 1974.

24 – Alain Gras, Grandeur et dépen­dance, Sociologie des macro-systèmes tech­ni­ques, éd. PUF, 1993.

25 – Niklas Luhmann, Soziale Systeme, cité par Alain Gras.

26 – Johann Chapoutot, Le natio­nal-socia­lisme et l’Antiquité, éd. PUF, 2008.

27 – Voir en par­ti­cu­lier Francisco Varela Autonomie et connais­sance, essai sur le vivant, éd. du seuil, 1988. Avec Humberto Maturana, L’arbre de la connais­sance : raci­nes bio­lo­gi­ques de la compréhen­sion humaine, éd. Addison-Wesley, 1994. Avec Evan Thompson et Eleanor Rosch, L’ins­crip­tion cor­po­relle de l’esprit, scien­ces cog­ni­ti­ves et expérience humaine, éd. du seuil, 1993.

28 – op. cit.

29 – Autonomie et connais­sance, essai sur le vivant, éd. du seuil, 1988. Pour l’auteur, les mots « machine » et « système » sont inter­chan­gea­bles. Les machi­nes et les systèmes indi­quent un ensem­ble d’unités caractérisées par leur orga­ni­sa­tion.

30 – Alain Gras tente d’intro­duire quel­ques nuan­ces à la pers­pec­tive de Luhmann qu’il accuse « d’évacuer le sujet » humain et de ne pas tenir compte de l’ana­lyse des systèmes comme réseaux de pou­voir. Mais, dans les faits, il ne tient pas compte de ces nuan­ces.

31 – Karl Marx, Un cha­pi­tre inédit du Capital, Premier livre, sixième cha­pi­tre.

32 – Cornelius Castoriadis, L’Institution ima­gi­naire de la société, éd. du Seuil, 1975.

33 – Jacques Ellul, Le bluff tech­no­lo­gi­que, éd. Hachette, 1988.

34 – Cornélius Castoriadis, op. cit.

35 – La machine qui s’auto­no­mise et domine son créateur est d’ailleurs, dès l’ori­gine du genre, l’un des thèmes de prédilec­tion de la science-fic­tion.

36 – Alain Gras, Les Macro-systèmes tech­ni­ques, éd. Puf, 1997.

37 – André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, TII, La mémoire et les ryth­mes, éd. Albin Michel, 1964.

38 – La thèse de la « pro­jec­tion orga­ni­que » lui a été inspirée par les tra­vaux de phi­lo­so­phes alle­mands comme Ernst Kapp, Edward von Mayer et Ludwig Noire. Kapp avait tenté de systémati­ser l’idée d’une ori­gine bio­lo­gi­que des tech­ni­ques. Les pre­miers outils seraient le pro­lon­ge­ment d’orga­nes humains en mou­ve­ment : la massue, le per­cu­teur, la hache de pierre pro­lon­gent et éten­dent le mou­ve­ment phy­si­que de la per­cus­sion exécuté par le bras, et ainsi de suite. Pour rendre compte des pro­ces­sus généraux mar­quant l’évolu­tion des outils et des tech­ni­ques, Leroi-Gourhan a eu recours à l’un des concepts fon­da­men­taux de Kapp, celui d’« exsu­da­tion ».

39 – Bien que l’infor­ma­ti­que fût encore peu développée au moment où il écri­vait son livre, Leroi-Gourhan évoque dans ce texte l’extério­ri­sa­tion de facultés « de plus en plus élevées », mais il convient d’intro­duire une nuance que ne relève pas l’auteur : on peut, certes, extério­ri­ser à l’infini cer­taine capa­cités men­ta­les (calcul, ana­lyse des formes, du mou­ve­ment et autres), mais pas le psy­chisme qui néces­site un corps bio­lo­gi­que, lequel n’est pas repro­duc­ti­ble arti­fi­ciel­le­ment. L’extério­ri­sa­tion se heurte donc ici à une limite pro­ba­ble­ment insur­mon­ta­ble.

40 – Comme le signa­lait l’anthro­po­lo­gue Laura Makarius, l’usage de la four­chette n’a pas la même signi­fi­ca­tion dans une société comme la nôtre qui l’uti­lise pour « porter la nour­ri­ture à la bouche », et, par exem­ple, dans une com­mu­nauté Wogeo de Nouvelle-Guinée où une per­sonne en état de tabou doit se servir du même ins­tru­ment pour « ne pas porter cette nour­ri­ture avec la main ».

41 – Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, TI, Technique et lan­gage.

42 – « La vitesse est la forme d’extase dont la révolu­tion tech­ni­que a fait cadeau à l’homme », note avec jus­tesse Milan Kundera. « Contrairement au moto­cy­cliste, le cou­reur à pied est tou­jours présent dans son corps, obligé sans cesse de penser à ses ampou­les, à son essouf­fle­ment ; quand il court il sent son poids, son âge, cons­cient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l’homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s’adonne à une vitesse qui est incor­po­relle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase. Curieuse alliance : la froide imper­son­na­lité de la tech­ni­que et les flam­mes de l’extase. » La len­teur, éd. Gallimard, 1995.

43 – Cette forme a des avan­ta­ges indénia­bles en ce qui concerne la rapi­dité de la pro­pa­ga­tion des flux et leur planétari­sa­tion, mais elle impose cer­tai­nes contrain­tes qui se tra­dui­sent par l’accen­tua­tion des différences de poten­tiels entre agents « cen­traux » et agents « périphériques » (la création de ces différences de poten­tiels cons­ti­tuant, d’ailleurs, l’un des objec­tifs majeurs du modèle réticu­laire).

44 – Il fau­drait sans doute parler plutôt d’une iden­tité bipo­la­risée car le pro­ces­sus n’est heu­reu­se­ment pas tota­le­ment fusion­nel. Il pourra le deve­nir dans l’avenir si les tech­ni­ques de trans-huma­ni­sa­tion et d’hybri­da­tion homme-machine par­vien­nent à se dévelop­per et à se dif­fu­ser suf­fi­sam­ment pour acquérir une impor­tance sociale.

45 – Le trai­te­ment de l’infor­ma­tion repose sur l’inte­rac­tion acti­va­trice ou inhi­bi­trice d’unités élémen­tai­res ou neu­ro­nes for­mels à l’intérieur du réseau. Ces unités ou « neu­ro­nes » sont de trois types : a) les unités d’entrée, b) les unités cachées dont l’acti­vité dépend de leurs rela­tions, c) les unité de sortie. Le modèle « apprend » à cal­cu­ler en com­pa­rant avec les résul­tats sou­haités les résul­tats obte­nus d’abord par une acti­va­tion au hasard de ses neu­ro­nes, et en reconfi­gu­rant en conséquence les liens entre ces der­niers : il en ren­force cer­tains (l’acti­va­tion des uns entraînera celle des autres et récipro­que­ment) et affai­blit les autres (inhi­bi­tions). Le modèle peut appren­dre n’importe quel algo­rithme, à une condi­tion : avoir plu­sieurs « cou­ches » entre l’entrée et la sortie, et une fonc­tion de rétro­pro­pa­ga­tion du gra­dient d’erreur, qui permet de rec­ti­fier l’orga­ni­sa­tion des connexions, couche après couche, afin de réduire l’écart entre résul­tats escomptés et résul­tats obte­nus. Pour les par­ti­sans du modèle sym­bo­li­que (métaphore de l’ordi­na­teur), la logi­que est pro­po­si­tion­nelle (un énoncé est vrai ou faux), ce qui sup­pose un ensem­ble de règles fixes et expli­ci­tes pour le trai­te­ment cog­ni­tif natu­rel­le­ment associé à un fonds mnémoni­que. Le but des machi­nes connexion­nis­tes est au contraire de modéliser le sujet en évolu­tion et de présenter le pro­ces­sus d’acqui­si­tion indépen­dam­ment d’une quel­conque base mnémoni­que : la machine connexion­niste n’a de mémoire qu’assu­jet­tie aux chan­ge­ments de ses confi­gu­ra­tions de trai­te­ment. C’est pour­quoi la pers­pec­tive connexion­niste rejette l’oppo­si­tion entre compétence (connais­sance de règles expli­ci­tes) et per­for­mance (appli­ca­tion de ces règles).

46 – Cf. notam­ment Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, éd. Gallimard, 1999. Pour une étude topo­lo­gi­que des réseaux contrôlés par les grands grou­pes finan­ciers et indus­triels à l’échelle planétaire, on pourra se repor­ter à l’étude réalisée en 2011 par les cher­cheurs de l’École poly­tech­ni­que fédérale de Zurich (EPFZ) : The net­work of global cor­po­rate control (Le réseau du contrôle global des sociétés).
URL : http://arxiv.org/PS_cache/arxiv/pdf...

47 – Dans la pers­pec­tive de cer­tains cher­cheurs en mana­ge­ment, cette logi­que a intro­duit « le concept d’autorégula­tion dont la compréhen­sion nous permet d’appréhender le fonc­tion­ne­ment des entre­pri­ses en réseau auto­no­mes. Dans toutes les situa­tions, qu’un membre contrôle l’ensem­ble du réseau à un moment donné ou que per­sonne n’en soit capa­ble, que les mem­bres soient concur­rents entre eux ou qu’ils soient complémen­tai­res, le mode d’orga­ni­sa­tion en réseau repose sur un prin­cipe iden­ti­que. Il permet de mettre en oeuvre une action col­lec­tive menée par des entités interdépen­dan­tes et séparées par des dis­tan­ces phy­si­ques ou immatériel­les. » Christophe Assens, « Communication au 2ème col­lo­que sur la Recherche Neuronale en Sciences Écono­mi­ques et de Gestion, Poitiers », 27 Octobre 1995, publiée dans les Actes du col­lo­que sur la Recherche Neuronale en Sciences Écono­mi­ques et de Gestion, Vol 2,193-206.

48 – « La cen­tra­lité de type (degree) se mesure au nombre de liens établis entre l’acteur et les autres : plus un acteur est cen­tral, plus il est actif dans le réseau. La cen­tra­lité de type (clo­se­ness) se mesure au nombre moyen de pas qu’un acteur doit faire pour rejoin­dre les autres mem­bres du réseau : un acteur est donc cen­tral s’il est « proche » de beau­coup d’autres, s’il peut entrer en contact très vite ou inte­ra­gir faci­le­ment avec eux. La cen­tra­lité de type (bet­wee­ness) se mesure au nombre de che­mins (les plus courts) sur les­quels l’acteur est un pas­sage obligé entre deux autres acteurs : on est d’autant plus cen­tral qu’on exerce un contrôle sur les inte­rac­tions ou échan­ges entre d’autres acteurs. » Emmanuel Lazega, « Analyse de réseau et socio­lo­gie des orga­ni­sa­tions », Revue Française de Sociologie, 1994.

49 – Même si, comme le notait Castoriadis vers le milieu des années 60 : « le phan­tasme de l’orga­ni­sa­tion comme machine bien huilée cède la place au phan­tasme de l’orga­ni­sa­tion comme machine autoréfor­ma­trice et auto-expan­sive » et si la « pseudo-ratio­na­lité « ana­ly­ti­que » et réifiante tend à céder la place à une pseudo-ratio­na­lité « tota­li­sante » et « socia­li­sante » non moins ima­gi­naire », il n’en demeure pas moins que les « hommes, sim­ples points nodaux dans le réseau des mes­sa­ges, n’exis­tent et ne valent qu’en fonc­tion des sta­tuts et des posi­tions qu’ils occu­pent sur l’échelle hiérar­chi­que. » Cornelius Castoriadis, L’Institution ima­gi­naire de la société, éd. du Seuil, 1975. En cas d’échec, le pou­voir sanc­tionne, comme on l’a vu lors de l’affaire Jérôme Kerviel. Le trader a pu abuser de et se lais­ser abuser par la logi­que connexion­niste tant qu’il la pra­ti­quait avec succès, alors que l’échec lui a rappelé l’exis­tence du pou­voir.

50 – Cf. Gilles Deleuze, « Post-scrip­tum sur les sociétés de contrôle », 1990. Sur la différence entre société de contrôle et société connexion­niste, on pourra se repor­ter à Bernard Pasobrola, « Orwell, Bradbury et le « prin­temps arabe », La Revue des res­sour­ces, avril 2010.
URL : http://www.lare­vue­des­res­sour­ces.org...

51 – Comme l’a montré François Vatin dans La flui­dité indus­trielle, éd. Klincksieck, 1986.

52 – S’appuyant sur les thèses de Pierre Naville (Vers l’auto­ma­tisme social ?, 1963) François Vatin met en garde contre l’assi­mi­la­tion réduc­trice de l’auto­ma­ti­sa­tion à la robo­ti­que, car « l’auto­ma­ti­sa­tion des systèmes indus­triels repose sur la recher­che de voies tech­ni­ques nou­vel­les, qui relèvent de la « chi­mi­sa­tion » mise en évidence par Naville. Ainsi, dans la pro­duc­tion métal­lur­gi­que, on va rem­pla­cer l’usi­nage mécani­que par l’emploi d’ultra­sons, de lasers, etc. ; on va limi­ter le mon­tage par la fabri­ca­tion de pièces mono­blocs par mou­lage ; plus générale­ment (ce qui se com­bine avec ces deux évolu­tions), on va rem­pla­cer le métal par de nou­veaux matériaux de synthèse, plus légers, plus résis­tants et se prêtant mieux à des trai­te­ments flui­des. » François Vatin, Le tra­vail et ses valeurs, éd. Albin Michel, 2008.

53 – Le fluxisme ne touche pas que la sphère pro­fes­sion­nelle puis­que la psy­cho­mo­tri­cité déployée en dehors des heures de tra­vail com­porte une com­po­sante de plus en plus majo­ri­tai­re­ment dédiée aux loi­sirs connexio-dépen­dants : téléphone por­ta­ble, télévision, jeux vidéo, surf Internet, e-mails, com­merce en ligne, etc. Certaines sociétés, comme la firme anglaise Eyes Internet, vont jusqu’à pro­po­ser aux par­ti­cu­liers une acti­vité fluxiste bénévole qui consiste à suivre en direct, depuis leur domi­cile, les images de vidéosur­veillance de ses « clients d’affai­res » et de prévenir la police en cas de délit.

54 – L’un des aspects de la capi­ta­li­sa­tion de tous les domai­nes de la vie est retracé iro­ni­que­ment par Kundera dans ce pas­sage sur l’érotisme où il cons­tate que le plai­sir est lui-même assi­milé à une tâche uti­li­taire, qu’il est devenu lui aussi un « tra­vail » : « Je me rap­pelle, écrit-il, cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthou­siaste, sorte d’appa­rat­chik de l’érotisme, m’a donné une leçon (gla­cia­le­ment théorique) sur la libération sexuelle ; le mot qui reve­nait le plus sou­vent dans son dis­cours était le mot orgasme ; j’ai compté : qua­rante-trois fois. Le culte de l’orgasme : l’uti­li­ta­risme puri­tain projeté dans la vie sexuelle ; l’effi­ca­cité contre l’oisi­veté ; la réduc­tion du coït à un obs­ta­cle qu’il faut dépasser le plus vite pos­si­ble pour arri­ver à une explo­sion exta­ti­que, seul vrai but de l’amour et de l’uni­vers. » La len­teur, éd. Gallimard, 1995.

55 – Indolore au sens où la vio­lence phy­si­que est rem­placée par d’autres moyens puis­sam­ment « anesthésiques ». Dans la société connexion­niste, le préfet de police n’est plus celui du Germinal de Zola. Il uti­lise son pou­voir répres­sif en der­nier recours, quand les mesu­res conser­va­ti­ves gérées par les auto­ma­tes, les experts et toutes sortes de média­teurs sociaux ont échoué. Son rôle est de « sécuri­ser ». La vio­lence directe ne représente plus grand chose dans l’exer­cice normal du pou­voir en rela­tion à l’énorme appa­reillage de coer­ci­tion et de vio­lence indi­recte.

56 – Le capi­ta­lisme cog­ni­tif, la nou­velle grande trans­for­ma­tion, éd. Amsterdam, 2007.

57 – Maurizio Lazzarato, Toni Negri : « Travail immatériel et sub­jec­ti­vité »,
URL : http://mul­ti­tu­des.samiz­dat.net/Trav...

58 – On peut d’ailleurs y voir un lien avec les tempêtes cli­ma­ti­ques pro­pre­ment dites, dues elles aussi à des « dérègle­ments » qui pro­vo­quent des déséqui­li­bres.

59 – Pour la défini­tion de ces réseaux, on pourra se repor­ter à l’arti­cle « Quelques précisions sur Capitalisme, capi­tal, société capi­ta­lisée », in Temps cri­ti­ques no 15, jan­vier 2010.

60 – Même si les actuel­les « révolu­tions arabes » sont nées de l’exaspération popu­laire à l’encontre de la dic­ta­ture, il ne faut pas sous-esti­mer la volonté des grou­pes et ins­ti­tu­tions inter­na­tio­naux d’établir des condi­tions de meilleu­res condi­tions de cir­cu­la­tion du capi­tal dans ces pays où la richesse était sub­stan­tiel­le­ment captée par les « famil­les » au pou­voir. Ces États de type plou­to­cra­ti­que ne satis­font pas aux exi­gen­ces flui­di­ques des réseaux domi­nants.

61 – Le rap­port entre la sécurité et le macro-système est donc, comme on peut en juger, très ambigu et même para­doxal : il protège appa­rem­ment l’indi­vidu dans sa vie quo­ti­dienne mais il crée de nou­veaux dan­gers. » Alain Gras, Les Macro-systèmes tech­ni­ques, éd. Puf, 1997

62 – Ibid.

63 – Clausewitz (1780-1831), par exem­ple, affir­mait dans son maître-ouvrage que la guerre cons­ti­tuait l’acti­vité humaine qui res­sem­ble le plus au jeu de cartes. À la veille de la seconde guerre mon­diale, l’his­to­rien néerlan­dais Johann Huizinga (1872-1945) publiait son essai Homo ludens. Même s’il déplo­rait que le jeu poli­ti­que de son époque ait perdu sa noblesse et échappe à l’éthique, il vou­lait démon­trer que toutes les acti­vités humai­nes « créatri­ces » – et on peut considérer la guerre comme une acti­vité créatrice ayant pour fina­lité la des­truc­tion de l’ennemi – sont fondées sur l’ins­tinct de jeu.

64 – « Dans un entre­tien avec plu­sieurs jour­na­lis­tes, dont rend compte cette semaine le New York Times, le général Alexander [chef du Cyber Command de l’armée américaine] pro­pose la création d’un réseau Internet dis­tinct de celui qui existe aujourd’hui, afin de sécuri­ser le réseau élec­tri­que américain, considéré comme le maillon faible de la sécurité des États-Unis. Cette pro­po­si­tion d’une ampleur considérable, financièrement et tech­ni­que­ment, est lancée publi­que­ment par le général en anti­ci­pa­tion d’une remise à plat de tous les enjeux stratégiques liés à Internet par la Maison Blanche d’ici à jan­vier. » « Cyberguerre : un général veut un deuxième Internet aux États-Unis », par Pierre Haski, Rue 89, 25/09/2010.