Capitalisation et reproduction rétrécie

novembre 2018, Jacques Wajnsztejn



Capitalisation et repro­duc­tion rétré­cie sont deux notions que nous avons déve­lop­pées dans des textes pré­cé­dents, mais sans tou­jours les relier entre elles. De récents arti­cles parus dans la presse, à propos de la prio­rité qui serait accor­dée par les gran­des firmes aux action­nai­res et aux pra­ti­ques de fusions/acqui­si­tions dans la phase actuelle nous per­met­tent de reve­nir pré­ci­ser ce point1.

Tous ces arti­cles de presse lan­cent un cri d’alarme à la crise parce que l’économie actuelle (prise comme une entité tota­le­ment auto­no­mi­sée (disem­bed­ded) dirait Karl Polanyi) n’assu­re­rait plus une crois­sance digne de ce nom, le modèle étant tou­jours, plus ou moins expli­ci­te­ment, celui de la période des Trente glo­rieu­ses avec sa marche paral­lèle du pro­grès économique et du pro­grès social sous l’aile d’un État pro­tec­teur. En lieu et place, on assis­te­rait à l’émergence d’une sorte de caste klep­to­crate et sans ver­go­gne s’arro­geant des divi­den­des au détri­ment, d’une part, de l’inves­tis­se­ment et d’autre part, de la rétri­bu­tion des sala­riés. Le capi­ta­lisme aurait perdu ses magni­fi­ques che­va­liers d’indus­trie et vu renaî­tre de sinis­tres ren­tiers et des « patrons-voyous ». Par ailleurs, l’État dont ils ne disent pas un mot aurait semble-t-il dis­paru sous pré­texte qu’il ne prend plus la forme de l’État-nation et pro­vi­dence et qu’il lais­se­rait domi­ner la finance, une puis­sance deve­nue aussi puis­sante que mys­té­rieuse et absurde (la phy­nance du Père Ubu de Jarry). À les en croire, ce serait « le monde à l’envers », la crise avec petit c ou grand C, c’est selon.

Dans le pre­mier arti­cle, les auteurs du rap­port quit­tent quand même le ton mora­li­sa­teur du début pour donner une expli­ca­tion qui se veut plus objec­tive, plus « économique ». En effet, ce qui est sous-jacent à leur argu­men­ta­tion, c’est qu’ils posent ce qu’ils décri­vent (l’accrois­se­ment de la part des divi­den­des dans le pro­duit natio­nal) comme le signe d’une sur­pro­duc­tion indus­trielle ou d’une anti­ci­pa­tion de mar­chés peu por­teurs ren­dant inu­tile un haut niveau d’inves­tis­se­ment. Mais est-ce bien sûr ? Est-ce qu’il n’y a pas ici, dans cette fic­ti­vi­sa­tion plus ou moins géné­ra­li­sée dont Marx ana­ly­sait déjà les débuts2, un phé­no­mène par­ti­cu­lier, une autre pos­si­bi­lité du capi­tal. C’est une ques­tion que Marx se posait déjà3 sans tran­cher, à savoir est-ce que cette fic­ti­vi­sa­tion (mais ici, on peut mettre capi­ta­li­sa­tion, j’y revien­drais) est cor­ré­lée à la « réa­lité (« l’économie réelle ») ; ou bien est-ce qu’elle est la réa­lité ? Pour lui, l’avan­tage du capi­tal fictif tenait dans sa capa­cité à flexi­bi­li­ser la pro­duc­tion (flui­di­fier serait peut être plus adapté), à la rendre plus conti­nue et l’inconvé­nient aurait consisté dans le fait que cela condui­sait à donner de mau­vais signaux de prix (à l’époque de Marx, ceux-ci n’étaient pas encore essen­tiel­le­ment des prix de mono­pole ou des prix admi­nis­trés, donc il croyait à la vérité des prix comme tout bon économiste clas­si­que confiant en une loi de la valeur qui ne sup­porte pas une grande dis­tor­sion entre valeur et prix). C’est cette impasse des théo­ries de l’équilibre qui a amené Hyman Minsky à son hypo­thèse d’ins­ta­bi­lité finan­cière qu’il repère bien avant le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion pour­tant accusé de tous les maux.

Dans ce que j’ai appelé la « repro­duc­tion rétré­cie4 », la capi­ta­li­sa­tion prime sur la valo­ri­sa­tion et rend cadu­que l’ana­lyse marxiste en termes de rap­port valo­ri­sa­tion/déva­lo­ri­sa­tion à partir du moment où le capi­tal domine la valeur5 à tra­vers le niveau 1 de l’hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet. Dit d’une autre façon, peut-être plus simple, l’objec­tif de puis­sance l‘emporte sur l’objec­tif de profit. C’est d’ailleurs ce que reconnais­sait der­niè­re­ment un économiste « atterré », Thomas Coutrot dans un entre­tien à la revue Alternatives économiques du 12 juin 2018, titré : « L’orga­ni­sa­tion capi­ta­liste du tra­vail pri­vi­lé­gie le pou­voir au profit ». Dans cet entre­tien, Coutrot aban­donne quel­que peu le point de vue de l’économiste en reconnais­sant que son champ d’ana­lyse n’est pas neutre, que les méca­nis­mes économiques ne sont pas pure­ment scien­ti­fi­ques, mais sont par­cou­rus par d’autres méca­nis­mes, de pou­voir en l’occur­rence. Il en déduit que la recher­che de profit n’est qu’une des condi­tions de la recher­che de puis­sance. Pour ce faire, Coutrot s’appuie sur le même exem­ple que moi, à savoir le pro­ces­sus en cours de fusions/acqui­si­tions et il abou­tit à la même conclu­sion qui est que le capi­tal recher­che avant tout le contrôle plutôt que la crois­sance. Il est donc obligé de cher­cher au-delà de la valeur-tra­vail et c’est pour cela qu’il cite Postone, mais sans vrai­ment le com­pren­dre puis­que pour Coutrot, le tra­vail abs­trait de Postone ce n’est que l’abs­trac­tion du tra­vail (en réfé­rence au tra­vail concret qui, lui-même, est référé à l’ancien tra­vail qua­li­fié et au métier) et non pas le tra­vail comme abs­trac­tion ; ou qu’il rap­pelle Gorz et Castoriadis à la res­cousse, pour invo­quer la contra­dic­tion du capi­tal entre sa néces­sité d’agir sur le tra­vail vivant comme source de créa­ti­vité, d’ini­tia­tive et en même temps sa « logi­que » pro­duc­tive qui l’amène à sub­su­mer ce der­nier sous le tra­vail mort. Ce qui est quand même inté­res­sant là-dedans, par rap­port à la vul­gate marxiste encore assé­née aujourd’hui, c’est qu’il n’ana­lyse pas ça en termes de valeur, crise de la valeur ou déva­lo­ri­sa­tion, mais du point de vue du rap­port sala­rial et de ses trans­for­ma­tions. Après avoir bien mis en avant le carac­tère essen­tiel aujourd’hui du carac­tère dis­ci­pli­naire du tra­vail, il insiste, mais à mon avis, insuf­fi­sam­ment, sur le fait que cet aspect est d’autant plus fort que le tra­vail devient indif­fé­ren­cié, inter­chan­gea­ble et para­doxa­le­ment moins col­lec­tif. Ce n’est donc plus l’ancienne dis­ci­pline du col­lec­tif de tra­vail qui s’impose (il y a tou­jours eu dis­ci­pline du tra­vail dès la manu­fac­ture) avec ce qu’elle com­por­tait d’objec­ti­vité dans le rap­port au tra­vail mort, à la chaîne, etc., mais une dis­ci­pline indi­vi­dua­li­sée, inté­rio­ri­sée et égogérée qui est assez bien décrite par tous les spé­cia­lis­tes de la « souf­france » et du har­cè­le­ment au tra­vail. Mais Coutrot en reste à une cri­ti­que réfor­miste de ce rap­port. Ainsi, cer­tains de ses argu­ments sont repris impli­ci­te­ment de la cri­ti­que qu’Adam Smith fai­sait lui-même à son prin­cipe de divi­sion du tra­vail (abru­tis­se­ment du tra­vailleur qui ne peut donc être un véri­ta­ble indi­vidu citoyen au niveau poli­ti­que) et il ne pose pas, évidemment, le pro­blème de l’abo­li­tion du sala­riat, mais seu­le­ment la ques­tion d’une meilleure ou d’une autre orga­ni­sa­tion du tra­vail, chose com­plè­te­ment négli­gée par le mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel, ce qu’il regrette. Or, il semble dif­fi­cile de poser l’un sans l’autre. Ses réfé­ren­ces concrè­tes sem­blent d’ailleurs indi­quer une cons­cience de la chose puisqu’il dit que les plus gran­des coo­pé­ra­ti­ves exis­tan­tes repo­sant sur une sorte d’auto­ges­tion fonc­tion­nent de fait sur le mode tay­lo­rien de l’orga­ni­sa­tion du tra­vail.

Mais reve­nons à la notion de capi­ta­li­sa­tion. Elle com­prend des aspects exten­sifs parce que toute acti­vité devient sujette à capi­ta­li­sa­tion à partir du moment où, comme nous l’avons dit, le capi­tal domine la valeur en attei­gnant un haut niveau de repré­sen­ta­tion et peut impo­ser un prix à quel­que chose qui n’a pas de valeur mar­chande immé­diate parce qu’elle n’est pas pro­duite. Or, dans la capi­ta­li­sa­tion, tout prix dési­gne une mar­chan­dise et non l’inverse. Mais elle est aussi dif­fé­ren­tielle6 (tout le monde n’est pas gagnant ou per­dant) or, pour qu’il y ait crise au sens fort de 1930 par exem­ple, il fau­drait que tout le monde ou pres­que soit per­dant au même moment (par exem­ple, les prê­teurs et les emprun­teurs, les patrons et les sala­riés), ce à quoi nous sommes loin d’assis­ter puis­que jus­te­ment nos auteurs se réfè­rent tous à la crois­sance des iné­ga­li­tés, avec par­fois d’ailleurs, des affir­ma­tions à l’emporte-pièce, infir­mées, par exem­ple, par « l’expert » Patrick Artus qui inter­vient dans l’arti­cle pour dire que les résul­tats du rap­port sur le cac 40 sont biai­sés par le fait qu’ils mêlent des chif­fres qui n’inter­vien­nent pas au même niveau d’arti­cu­la­tion de la puis­sance du capi­tal (le niveau inter­na­tio­nal des entre­pri­ses qui sont cotées et le niveau natio­nal de la pro­gres­sion des salai­res fran­çais dans la répar­ti­tion de la va). Une arti­cu­la­tion entre niveau i et niveau ii que nous avons mise en évidence dans le no 15 de Temps cri­ti­ques. En effet, jusqu’aux années 1990, l’État action­naire gérait ses pro­pres fmn dans le cadre d’une stra­té­gie inter­na­tio­nale, mais à partir d’une prio­rité de la base natio­nale (cf. la poli­ti­que des cham­pions natio­naux dans les années quatre-vingt et plus géné­ra­le­ment ce qu’on a appelé « la poli­ti­que indus­trielle » de l’État) tout en pra­ti­quant une inter­ven­tion sur le ter­rain social où il était chargé de la repro­duc­tion du rap­port social et donc de l’emploi. l’État assu­rait donc la com­pa­ti­bi­lité entre les deux objec­tifs de même niveau, mais dont le champ était dif­fé­rent, à tra­vers l’agence de par­ti­ci­pa­tion de l’État qui per­met­tait de main­te­nir le contrôle sur la direc­tion de l’entre­prise sans passer for­cé­ment par le statut de la natio­na­li­sa­tion. Une poli­ti­que menée aussi bien à l’edf qu’à Renault, Areva, Alsthom, Peugeot, Thalès, etc. Mais dans la seconde phase de la glo­ba­li­sa­tion, cela ne suffit plus, car la stra­té­gie inter­na­tio­nale ne se déve­loppe plus au même niveau qui était celui de l’État-nation. Les deux logi­ques ne sont plus for­cé­ment com­pa­ti­bles, car la stra­té­gie inter­na­tio­nale se situe main­te­nant au niveau i, celui du capi­ta­lisme du sommet où l’État se redé­ploie dans sa forme réseau faite de diver­ses allian­ces avec des par­te­nai­res, étrangers pour la plu­part, de même impor­tance, alors que la repro­duc­tion des rap­ports sociaux est lais­sée à ce qui n’est plus que le niveau ii de la ges­tion des affai­res inter­nes et cou­ran­tes dont le « social » n’est plus qu’une bran­che7

Artus fait aussi remar­quer que c’est ici le modèle anglo-saxon qui domine, mais que la France ne l’a qu’en partie adopté, par l’inter­mé­diaire du cac 40, du fait d’une vision demeu­rée plus indus­trielle que finan­cière. En effet, pour ache­ter des actifs il faut aussi savoir par­fois en céder sans que cela soit perçu comme un échec. Or les réac­tions à la Bourse de Paris ne sont pas les mêmes qu’à celles de Londres ou de New York, les pre­miè­res réa­gis­sant plutôt néga­ti­ve­ment à des ces­sions, les secondes posi­ti­ve­ment. Mais au-delà d’une dis­tinc­tion indus­trie/finance pri­vi­lé­giant la pre­mière forme, qui ne nous semble pas très per­ti­nente pour la France, n’en déplaise à Artus, c’est bien plutôt une ques­tion de dyna­mi­que qui est en jeu. Le modèle anglo-saxon est plus flui­di­que et plus tourné vers la capi­ta­li­sa­tion que vers l’accu­mu­la­tion (consi­dé­rée sou­vent comme essen­tiel­le­ment maté­rielle).

Mais reve­nons à l’arti­cle. Alors que les auteurs du rap­port insis­tent sur le fait que c’est la France qui est le pays qui rému­nère le mieux les action­nai­res, du moins en leur réser­vant le plus gros pour­cen­tage de divi­den­des (envi­ron 65 %), peu de monde fait remar­quer que ce fait pro­vient en grande partie de l’absence de fonds de pen­sion en France du fait de la loi actuelle. On abou­tit donc par­fois, chez les « économistes atter­rés » ou atac, à la mau­vaise foi de cri­ti­quer les pro­jets de créa­tion de fonds de pen­sion et la forte rému­né­ra­tion des divi­den­des, alors que cette der­nière carac­té­ris­ti­que s’expli­que jus­te­ment par l’absence de ces fonds, puisqu’il faut atti­rer par tous les moyens finan­ciers les capi­taux qui ne peu­vent venir « natu­rel­le­ment ». Ce phé­no­mène est ampli­fié par l’exis­tence d’une sur­taxa­tion dif­fé­ren­tielle du capi­tal entre la France et l’Allemagne : envi­ron 40 % en France contre 22 % en Allemagne, qui amène les entre­pri­ses fran­çai­ses à aug­men­ter les divi­den­des, ce qui se retourne contre l’inves­tis­se­ment à partir de capi­taux pro­pres et donc favo­rise le pas­sage obligé par le crédit.

Le processus croissant d’opérations de fusions/acquisitions est le signe d’une « reproduction rétrécie8 »

Dans le pro­ces­sus crois­sant de fusions/acqui­si­tions depuis plus de 20 ans, ce qui compte ici ce n’est pas l’effet de syner­gie qu’on appre­nait dans les séries es des lycées (1+1 = + de 2) ou que les marxis­tes conti­nuent à expli­quer par la recher­che des gains de pro­duc­ti­vité, car la plu­part du temps cette opé­ra­tion se solde par une réduc­tion glo­bale de taille par sup­pres­sion des dou­blons (down­si­zing), donc non pas un gain de pro­duc­ti­vité dif­fé­ren­tiel (tous les experts signa­lent le côté déce­vant des fusions du point de vue des résul­tats économiques ; « désé­co­no­mies d’échelle », etc.), mais un gain de pou­voir dif­fé­ren­tiel et à terme une sur­va­leur des capi­taux pro­pres (good­will) pour des capi­ta­lis­tes (pas for­cé­ment des entre­pre­neurs, cf. l’orga­ni­sa­tion en hol­dings) qui, de toute façon, ne font guère de dif­fé­rence entre capi­taux pro­pres et dette, entre finance et économie, etc.

Dit autre­ment, en pre­nant le contrôle d’autres socié­tés, l’entre­prise qui mène à bien l’opé­ra­tion accroît ses reve­nus pro­pres par rap­port à la moyenne des autres entre­pri­ses res­tées en dehors de l’opé­ra­tion et donc dans une situa­tion de « toutes choses égales par ailleurs » comme disent les économistes mains­tream. Le but n’est pas de faire bais­ser les prix, mais de bais­ser les coûts de pro­duc­tion (effi­ca­cité plus grande, baisse du prix des intrants) de façon à en tirer un effet de pou­voir indé­pen­dam­ment du taux de ren­de­ment de l’opé­ra­tion. Il s’agit de redis­tri­buer le contrôle. Mais il est évident que ces stra­té­gies incluent d’autres ins­ti­tu­tions de pou­voir que les firmes et y com­pris les États, même si, comme on l’a déjà dit, dans ce mou­ve­ment les capi­taux domi­nants ont ten­dance à briser leur enve­loppe natio­nale (le pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions a d’abord été natio­nal avant de s’étendre avec la glo­ba­li­sa­tion).

Les expli­ca­tions tra­di­tion­nel­les ne peu­vent employer les mêmes argu­ments pour des faits contrai­res et dire à la fois que les restruc­tu­ra­tions des années 80 sont des cures d’amai­gris­se­ment réus­sies (small is beau­ti­ful, abais­ser le point mort, reen­ge­ring, etc.) et dire en même temps qu’il faut que chaque grande entre­prise attei­gne la taille mon­diale. D’autre part, ces « expli­ca­tions » n’expli­quent jus­te­ment pas pour­quoi un nombre crois­sant de fusions ne fusion­nent que les titres et pas les lignes de pro­duc­tion, ni pour­quoi exis­tent encore (ou plutôt à nou­veau) des fusions conglo­mé­ra­les qui ont été dénon­cées il y a vingt ou trente ans comme des non-sens économiques et même une absur­dité à l’heure des recen­tra­ges sur le « cœur de métier » (cf. le déclin des Zaibatsus en Corée du Sud).

Ceux qui cher­chent aujourd’hui à jus­ti­fier ce retour­ne­ment emploient là encore des argu­ments à géo­mé­trie varia­ble en pas­sant de l’argu­ment du recen­trage pour être leader mon­dial dans sa spé­cia­lité hier à la néces­sité d’une diver­si­fi­ca­tion des ris­ques aujourd’hui ! Des argu­ments qui, de toute façon, ne tien­nent pas compte d’un capi­ta­lisme col­lec­tif action­na­rial qui peut se per­met­tre de diver­si­fier des por­te­feuilles sans passer par une unité de son capi­tal maté­riel.

Ceux qui par­lent de crise se réfè­rent à l’inter­pré­ta­tion marxiste clas­si­que qui mesure le ratio de réin­ves­tis­se­ment par rap­port à la for­ma­tion de capi­tal (on vient encore d’en avoir des exem­ples avec les arti­cles de ces der­niers jours qui lan­cent l’alerte à la crise). Mais une baisse de ce ratio n’empê­che pas les reve­nus du capi­tal d’aug­men­ter par rap­port à l’ensem­ble du revenu natio­nal (=capi­ta­li­sa­tion : pas de capa­cité nou­velle créée, mais aug­men­ta­tion de revenu des entre­pri­ses qui contrô­lent le « rétré­cis­se­ment »). En fusion­nant des flux de reve­nus jusque-là dis­tincts, la fusion contri­bue au pou­voir des frac­tions domi­nan­tes du capi­tal et cela, indé­pen­dam­ment d’un taux de ren­de­ment dont on nous rebat les oreilles, de façon à faire porter le cha­peau moral aux action­nai­res et à la « finance ».

Pourquoi cela ? Parce que l’accu­mu­la­tion est tou­jours consi­dé­rée comme une accu­mu­la­tion maté­rielle et que la crise se trouve ana­ly­sée à cette aune. Donc, pour les marxis­tes elle ne peut conduire qu’à une aug­men­ta­tion de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal et donc à la ten­dance à la baisse du taux de profit ; aux ren­de­ments décrois­sants et à l’état sta­tion­naire pour les clas­si­ques et par­fois néo-clas­si­ques). Or l’accu­mu­la­tion/capi­ta­li­sa­tion est un pro­ces­sus de pou­voir qui soumet la pro­duc­tion à une stra­té­gie plus vaste que celle de sa simple pro­gres­sion maté­rielle. Flexibilité de la pro­duc­tion, flui­dité de la cir­cu­la­tion, capi­tal fictif et recher­che-déve­lop­pe­ment (rd), stra­té­gie com­mer­ciale assu­rant l’équilibre offre/demande au niveau des gran­des firmes et des États cor­res­pon­dent à une « révo­lu­tion du capi­tal » qui ne laisse pas tout le monde dans la course. La dyna­mi­que du capi­tal entraîne son lot de « des­truc­tion créa­trice » comme disait Schumpeter (« Un grand cime­tière sous la lune » pour les japo­nais) et la ten­dance à l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion et in fine, du tra­vail (l’ancienne « armée indus­trielle de réserve » se trans­forme en une masse de sur­nu­mé­rai­res abso­lus).

Dans ce pro­ces­sus, le but n’est pas de pro­duire plus pour plus de pro­fits, mais de pro­duire pour plus de reve­nus ce qui passe sou­vent aujourd’hui par une res­tric­tion de la pro­duc­tion. Les entre­pri­ses les plus fortes n’ont pas besoin de tour­ner à pleine capa­cité à partir du moment où elles peu­vent déter­mi­ner les prix en fonc­tion de leurs posi­tions mono­po­lis­ti­ques9.

C’est pour trou­ver une expli­ca­tion à ce pro­ces­sus de crois­sance interne des entre­pri­ses que les néo-clas­si­ques ont théo­risé les « coûts de tran­sac­tion » (Coase), la « taille opti­male » (Williamson), mais sans reve­nir sur le pré­sup­posé selon lequel la ques­tion du pou­voir est hors économie et ne peut être expli­ca­tive des pro­ces­sus économiques pro­pre­ment dits. À ce niveau, on peut dire que Keynes et Schumpeter étaient plus clair­voyants, mais ils ont été oubliés ou pire on a sélec­tionné chez eux ce qui était com­pa­ti­ble avec le cou­rant domi­nant.

Si ce mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions repré­sente un élément majeur de la « repro­duc­tion rétré­cie », c’est qu’à moyen terme ce mou­ve­ment se pro­duit au détri­ment d’inves­tis­se­ments nets. La pri­va­ti­sa­tion des actifs d’État dans de nom­breux pays a par­ti­cipé à cette repro­duc­tion rétré­cie dans la mesure où elle a fonc­tionné de manière iden­ti­que à des inves­tis­se­ments nou­veaux… mais sur des actifs anciens. Cela a aussi contri­bué à l’aug­men­ta­tion du mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions, les nou­vel­les entre­pri­ses pri­va­ti­sées ne sont pas res­tées les bras croi­sés, mais ont cher­ché à quit­ter leur carcan natio­nal. Elles sont donc entrées dans la bataille, avec, par exem­ple, des com­bats fra­tri­ci­des entre euro­péens. Pour des coûts élevés de rachat d’actions (opa) qui ont, à leur tour, par­ti­cipé de cette repro­duc­tion rétré­cie. 

La ten­dance à la sta­gna­tion chro­ni­que en est la consé­quence et ce n’est pas pour rien que cer­tains repar­lent de « l’état sta­tion­naire » de Ricardo10 et que l’on parle de moins en moins d’une ten­dance à la baisse du taux de profit pro­pre­ment indis­cer­na­ble, mais qui n’était peut être qu’une ver­sion com­mu­niste de la pensée clas­si­que. Dans les deux cas, il y avait l’idée sous-jacente que le capi­tal était sa propre limite.

Ce qui est un inconvé­nient à moyen terme repré­sente néan­moins un avan­tage de court terme qui est de sta­bi­li­ser les cycles à une époque où les phases de cycles courts ont rem­placé les cycles longs11. Cela évite les sou­bre­sauts entre surac­cu­mu­la­tion/sur­ca­pa­cité d’un côté et sous accu­mu­la­tion de l’autre ; et un avan­tage à long terme qui est une plus grande maî­trise stra­té­gi­que (la ges­tion12 des cycles courts « déve­lop­pe­ment à la limite », titri­sa­tion, fonc­tion­ne­ment en sous opti­ma­lité, rente dif­fé­ren­tielle13). La Chine joue un grand rôle dans la ges­tion de cette sta­gna­tion et contrai­re­ment à ce que disent cer­tains augu­res, elle ne cons­ti­tue pas la base d’un nou­veau régime d’accu­mu­la­tion. Les inves­tis­se­ments chi­nois se font à 66 % par le biais de fusions/acqui­si­tions et cela s’accé­lère puis­que ce chif­fre n’était que de 32 % en 2010. Elles concer­nent des sec­teurs de plus en plus variés et des entre­pri­ses de taille diverse. Le but : se placer plus en amont de la chaîne de pro­duc­tion de valeur, selon le voca­bu­laire consa­cré du capi­tal. Cela n’empê­che pas la Chine de pren­dre sa part dans la repro­duc­tion rétré­cie, avec des achats de terre dans le monde, qui ne cons­ti­tuent pas tant une nou­velle forme d’impé­ria­lisme (elle pra­ti­que en géné­ral un don­nant-don­nant sans condi­tion poli­ti­que, prêts à taux très bas, pro­gram­mes de for­ma­tion et dons d’équipements sani­tai­res), qu’une façon de lutter contre la surac­cu­mu­la­tion puisqu’elle a l’enver­gure finan­cière pour le faire. Sa com­plé­men­ta­rité avec les États-Unis est d’ailleurs évidente comme le montre l’entrée du yuan dans le panier des devi­ses du fmi. Mais c’est un signe plus poli­ti­que qu’économique puisqu’il n’y repré­sente encore que 10 % du panier contre 42 % pour le dollar, 31 % pour l’euro, 8 % chacun pour le yen et la livre ; en outre, le yuan ne pèse que 1 % des réser­ves des ban­ques cen­tra­les contre 64 % pour le dollar et ne repré­sente la mon­naie d’à peine 2 % des échanges inter­na­tio­naux, une part d’ailleurs en baisse, contre 42 % pour le dollar et 30 % pour l’euro. La Chine ne pro­pose donc pas une nou­velle hégé­mo­nie suc­cé­dant à celle de l’Angleterre puis des États-Unis, comme cela fina­le­ment s’est passé dans toutes les gran­des phases de chan­ge­ment de domi­na­tion, toutes mar­quées par une exten­sion finan­cière, d’après Braudel (aujourd’hui, la glo­ba­li­sa­tion finan­cière ou dit autre­ment, la pré­fé­rence pour la liqui­dité de la part des inves­tis­seurs). Si on veut repren­dre la notion d’hégé­mo­nie que déve­loppe Arrighi 14 à partir de Gramsci et pour rendre compte des nou­vel­les situa­tions dans l’après-impé­ria­lisme, il me semble qu’il faut lui enle­ver toute carac­té­ris­ti­que ter­ri­to­riale et la situer sim­ple­ment dans la forme de domi­na­tion exer­cée au niveau i, celui de l’hyper­ca­pi­ta­lisme.

La pra­ti­que des fusions/acqui­si­tions ne peut que ren­for­cer cette ten­dance à la déter­ri­to­ria­li­sa­tion, à la mon­dia­li­sa­tion, au noma­disme du capi­tal. Pour que la capi­ta­li­sa­tion prenne le pas sur la pro­duc­tion, il faut que le capi­tal brise toutes ces enve­lop­pes et se rap­pro­che de sa forme la plus simple. Le chan­ge­ment de poli­ti­que de la Deutsch Bank nous en four­nit un exem­ple. De banque alle­mande tra­di­tion­nelle qui est au centre des réseaux de par­ti­ci­pa­tions croi­sées des grands grou­pes alle­mands, elle s’inter­na­tio­na­lise en pro­po­sant des pro­duits finan­ciers et se spé­cia­lise dans les conseils en fusions/acqui­si­tions, ce qui n’a pas été sans prise de risque inconsi­dé­rée sur le mode Crédit Lyonnais ou Société Générale.

Ce qui compte fina­le­ment pour le capi­tal, c’est le pas­sage A-A’ avec un incré­ment de valeur et tout est bon pour y arri­ver. Mais, pour Braudel15, seule une vision long-ter­miste peut avoir cette lar­geur de vue, d’où le rôle des États dès le début du capi­tal (par exem­ple, les Cités-États ita­lien­nes) et leur recher­che pour s’ados­ser à une puis­sance finan­cière. Or aujourd’hui, une poli­ti­que simi­laire est le plus sou­vent taxée d’être court-ter­miste avec, en plus, chez les marxis­tes (Jappe), une ten­dance à déve­lop­per une cri­ti­que mora­li­sante ren­voyant à la cri­ti­que aris­to­té­li­cienne de la chré­ma­tis­ti­que16.

Le fait de pri­vi­lé­gier A-A’ n’est pas une néga­tion de la pro­duc­tion et du pas­sage par la mar­chan­dise, mais l’affir­ma­tion que la capi­ta­li­sa­tion (c’est-à-dire l’actua­li­sa­tion des reve­nus futurs espé­rés) est le prin­cipe orga­ni­sa­teur après la « révo­lu­tion du capi­tal » et un prin­cipe qui n’a rien d’abs­trait. L’incré­ment de valeur dont nous par­lions plus haut est pro­duit par la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vi­tés humai­nes qui crée de la « plus-valeur » (à ne pas confon­dre avec la plus-value de la théo­rie de la valeur-tra­vail). Ce n’est pas un « capi­tal auto­mate » qui pré­side à tout cela, mais des forces, des pou­voirs comme le déclare fran­che­ment Warren Buffet (« Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi pros­pè­res. C’est une guerre de clas­ses, et c’est ma classe qui est en train de gagner »). Là appa­raît le but ultime qui n’est pas le profit, mais la puis­sance (le profit n’en cons­ti­tue qu’un élément) et la repro­duc­tion sociale.

Dans cette opti­que, le capi­tal fictif n’est pas essen­tiel­le­ment spé­cu­la­tion ou même crédit, c’est une façon de contri­buer à « l’allo­ca­tion opti­male des res­sour­ces » pour parler comme les néo-clas­si­ques (cf. l’argu­ment d’un patron cité dans Le Monde du même jour, à propos du rachat des actions et de la redis­tri­bu­tion des flux finan­ciers). Au niveau comp­ta­ble cela cor­res­pond à une opé­ra­tion d’actua­li­sa­tion qui avait déjà été mise à jour par Irving Fischer il y a près de cent ans. Les prêts des ban­ques (ou autres) sont mis en actif (actua­li­sa­tion du revenu futur) alors qu’ils devraient figu­rer au passif17. C’est la base du cap­tage. De ce fait, le pays le plus endetté est le plus puis­sant, ce qu’on véri­fie aujourd’hui avec les États-Unis.

Cette capi­ta­li­sa­tion dif­fé­ren­tielle qui ne peut pro­duire que des iné­ga­li­tés : entre « gros » et « petits », entre « pro­prié­tai­res absents » (Bichler et Nitzan repren­nent la dis­tinc­tion faite par Veblen) et patrons/mana­gers et entre sala­riés, n’est tou­te­fois pas sans contre-ten­dan­ces au niveau de l’hyper­­­ca­pi­ta­lisme, comme l’indi­quent depuis quel­ques années, les poli­ti­ques d’assou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif (quan­ti­ta­tive easing) de la part des ban­ques cen­tra­les consis­tant à injec­ter des liqui­di­tés sup­plé­men­tai­res dans l’économie, rache­ter de la dette dou­teuse, un ensem­ble de poli­ti­que dite dont conven­tion­nelle, mais lire non néo-clas­si­que.

Les insuf­fi­san­ces de la théo­rie économique « stan­dard » sont ampli­fiées par l’ina­dé­qua­tion des outils sta­tis­ti­ques et comp­ta­bles. J’en ai abon­dam­ment parlé ailleurs en ce qui concerne les cal­culs de pro­duc­ti­vité18, mais pour ce qui nous inté­resse ici, on peut remar­quer que les inves­tis­se­ments imma­té­riels ne figu­rent pas dans la for­ma­tion brute de capi­tal fixe (fbcf) ce qui fausse toutes les com­pa­rai­sons, par exem­ple entre General Motors et ibm puis­que la seconde semble ne pas inves­tir alors qu’elle a une capi­ta­li­sa­tion bour­sière x 20 par rap­port à gm ! Le déca­lage entre capi­ta­li­sa­tion et actifs réels est alors décrété par beau­coup comme signe de la fic­ti­vité, fai­sant fi de toute l’économie de la connais­sance, c’est-à-dire des actifs imma­té­riels19 (savoir-faire propre, image de marque et fidé­li­sa­tion de la clien­tèle, etc.). Tous les économistes sont à peu près d’accord pour dire que ces actifs imma­té­riels sont « réels », mais comme ils n’ont pas de prix objec­tifs c’est comme s’ils n’exis­taient pas. Les comp­ta­bles vont donc les faire appa­raî­tre comme des consom­ma­tions (tech­ni­que­ment : des dépen­ses dans le compte de résul­tat des entre­pri­ses20). Cette situa­tion de déca­lage entre capi­ta­li­sa­tion et valeur comp­ta­ble n’a fait que s’accroî­tre avec les nou­vel­les tech­no­lo­gies et l’inté­gra­tion de la tech­nos­cience au procès de pro­duc­tion21. Elle atteint par­fois des dimen­sions « irra­tion­nel­les » comme avec la crise du nasdaq, mais cela n’empê­che pas que la crois­sance « irra­tion­nelle » de la richesse jugée fic­tive va dans le même sens que la crois­sance de la richesse « réelle ». Et la rela­tion est la même quand le mou­ve­ment se ren­verse. Où est la « déconnexion » tant annon­cée et décriée ? Les économistes libé­raux et marxis­tes com­met­tent la même erreur qui est de cher­cher à savoir si la capi­ta­li­sa­tion est connec­tée à la réa­lité ou non, sans s’aper­ce­voir que c’est cette capi­ta­li­sa­tion qui est la réa­lité22 dans le pro­ces­sus de la révo­lu­tion du capi­tal et qu’elle inclut une part d’indé­ter­mi­na­tion à tra­vers la notion de risque (le pari de l’entre­pre­neur déjà pré­sent chez Schumpeter et d’une autre façon chez Weber avec l’éthique pro­tes­tante) avec, en consé­quence la créa­tion de pro­duits finan­ciers spé­ci­fi­ques pour cou­vrir ces ris­ques. C’est la spé­cu­la­tion sur ces pro­duits et non la crois­sance du capi­tal fictif en elle-même qui a été à la base de la crise de 200823. L’économiste marxiste Robert Brenner (op. cit.) reconnaît qu’on ne peut parler de déconnexion entre finance (il n’emploie pas le terme de capi­tal fictif) et économie « réelle » dans la mesure où les sec­teurs manu­fac­tu­riers des prin­ci­paux pays expor­ta­teurs (Allemagne, Chine, Japon) repo­saient eux aussi sur un accrois­se­ment d’endet­te­ment, certes impro­duc­tif, mais à vertu repro­duc­tive à tra­vers une contrac­tion sys­té­mi­que de longue durée.

Mêmes soucis sta­tis­ti­ques avec les inves­tis­se­ments directs à l’étranger. En effet, ils peu­vent être clas­sés soit en inves­tis­se­ments véri­ta­bles (sous le nom d’ide) s’ils repré­sen­tent plus de 10 % des fonds pro­pres de l’entre­prise cible, soit, dans le cas contraire, en « inves­tis­se­ments de por­te­feuille » qui sont comp­ta­bi­li­sés comme pla­ce­ments finan­ciers.

Ces ide sont un élément essen­tiel de la glo­ba­li­sa­tion géné­rale en ce qu’ils repré­sen­tent une nou­velle forme de domi­na­tion ou de pou­voir des États et entre­pri­ses domi­nan­tes, qui vient sup­plan­ter l’ancienne stra­té­gie des expor­ta­tions. Dans cette mesure, tout le dis­cours sur les balan­ces com­mer­cia­les tombe à plat et par­ti­cu­liè­re­ment celui qui vise une sup­po­sée fai­blesse, de ce fait, de la part des États-Unis et de la France, puisqu’en termes sim­ples, plus vous réa­li­sez d’ide, moins vous expor­tez24. Bien que les deux mou­ve­ments ne soient pas incom­pa­ti­bles, ils n’ont pas les mêmes effets, un point que Trump ou du moins ses conseillers sem­blent avoir com­pris puis­que la crois­sance par les expor­ta­tions pro­fite quand même plus direc­te­ment aux sala­riés du pays d’ori­gine que la crois­sance par les ide. D’où encore son idée de rapa­trier cette source de reve­nus par diver­ses inci­ta­tions fis­ca­les25.

Et comme tout s’enchaîne, 75 % des ide se font aujourd’hui sous forme de fusions/acqui­si­tions, tou­jours pour éviter la ten­dance à la sur­pro­duc­tion et comme ce sont des opé­ra­tions au niveau mon­dial, cela indi­que une mon­dia­li­sa­tion du contrôle stra­té­gi­que du pou­voir au niveau 1 de l’hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet (cf. Temps cri­ti­ques, no 15).

Or la concur­rence pour le cap­tage des riches­ses accroît jus­te­ment cette capi­ta­li­sa­tion dans un sens dif­fé­ren­tiel. La poli­ti­que de Trump, par exem­ple, est en train de l’accen­tuer comme le lais­sent sous-enten­dre des arti­cles récents. Son cadeau fiscal pour les firmes amé­ri­cai­nes qui rapa­trie­raient leurs liqui­di­tés en excé­dent dans le monde vers les États-Unis ne n’infir­mera pro­ba­ble­ment pas cette ten­dance, puis­que cela risque d’entraî­ner le rachat d’actions de firmes sous-cotées en Bourse.

Il s’agit tou­jours d’une prio­rité accor­dée à la flui­dité sur l’accu­mu­la­tion. Est-ce que, par ailleurs, cette concur­rence pour le cap­tage n’entraîne pas un pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions qui béné­fi­cie méca­ni­que­ment aux action­nai­res sans que la ques­tion d’une redis­tri­bu­tion aux sala­riés n’ait à inter­ve­nir de façon directe ?26

Qu’est-ce donc que cette capitalisation ?

Ce phé­no­mène est apparu dans des villes ita­lien­nes à partir du xive siècle et l’emprunt d’État a repré­senté une des pre­miè­res formes de capi­ta­li­sa­tion avec son pou­voir d’impo­si­tion (ce n’est pas le marché qui pose le capi­tal, cf. Braudel et Polanyi). La dette publi­que actionne l’accu­mu­la­tion et est au fon­de­ment de la finance moderne qui préexiste à la pro­duc­tion27. Le capi­tal est le point de départ et la pro­priété des moyens de pro­duc­tion est une forme de pou­voir (Marx, Le Capital, Gallimard, p. 761-764-765).

« Constituer du capi­tal fictif s’appelle capi­ta­li­ser », disait déjà Marx (ibidem, p. 1755). La dette publi­que est, pour Marx, à la base de l’accu­mu­la­tion : « le crédit public, voilà le credo du capi­tal » (ibidem, p. 761).

Historiquement, les tra­jec­toi­res entre accu­mu­la­tion maté­rielle et capi­ta­li­sa­tion moné­taire ont subi des évolutions oppo­sées com­pré­hen­si­bles que les libé­raux comme les marxis­tes ont niées en en fai­sant des résul­tan­tes de dis­tor­sions irra­tion­nel­les pour les pre­miers et de crise sys­té­mi­que pour les seconds (oppo­si­tion économie réelle capi­tal fictif). Dans les deux cas, l’éco­nomie est coupée des rap­ports de force et rai­sonne en termes sta­ti­ques et non dyna­mi­ques en don­nant la prio­rité aux actifs maté­riels, c’est-à-dire en se tour­nant vers le passé, alors que la capi­ta­li­sa­tion est tour­née vers le futur.

Il y a une ten­dance, à la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vi­tés humai­nes, y com­pris celles qui y échappaient aupa­ra­vant (exem­ple des « nou­nous » main­te­nant sala­riés, de tout le déve­lop­pe­ment de l’assis­tance aux per­son­nes âgées, l’ubé­ri­sa­tion des acti­vi­tés de livrai­son pour les per­son­nes qui tra­vaillent trop ou ont un niveau de vie suf­fi­sant pour se per­met­tre de fai­néan­ter, etc.), c’est-à-dire à les inté­grer, avant tout, à sa forme finan­cière (tout est trans­formé en prix) sans for­cé­ment passer par la forme sala­riale (inter­mit­tents du spec­ta­cle, auto-entre­pre­neurs). C’est ainsi qu’aujourd’hui, les gafa ont ten­dance à vou­loir « actua­li­ser » la vie humaine, y com­pris son code géné­ti­que. Si quel­que chose génère des pers­pec­ti­ves de reve­nus, cela doit avoir un prix et l’algo­rithme qui donne un prix à des reve­nus futurs, c’est ça la capi­ta­li­sa­tion. Par exem­ple, dans le monde, l’éducation est de moins en moins le fruit d’une ins­ti­tu­tion, comme l’était l’Éducation natio­nale (en) en France, mais le fruit de la capi­ta­li­sa­tion à tra­vers l’indus­trie des manuels sco­lai­res, mise à dis­po­si­tion de bases de don­nées par des opé­ra­teurs privés, l’orga­ni­sa­tion des cours privés et des pré­pa­ra­tions aux concours, des emprunts étudiants, etc. Il en est de même dans le sec­teur des loi­sirs, et celui de la reli­gion (banque isla­mi­que).

La « révo­lu­tion du capi­tal » met au pre­mier plan la capi­ta­li­sa­tion en ce qu’elle actua­lise cons­tam­ment le revenu escompté par rap­port à la valeur nomi­nale d’ori­gine qui est à la base de la comp­ta­bi­lité, une valeur censée repré­sen­ter « l’économie réelle ». Elle remet en cause la dicho­to­mie clas­si­que dans laquelle Marx est resté englué parce que pour les libé­raux comme pour lui, le capi­tal est plus une entité économique maté­rielle et donc quan­ti­fia­ble et pro­duc­tive qu’un rap­port social de pou­voir (le capi­tal comme pou­voir).

C’est la flexi­bi­lité de ces prix qui fait la dyna­mi­que de l’ensem­ble. Dans le schéma néo-clas­si­que, il faut partir du prix qui est comme une donnée (c’est logi­que puis­que dans la théo­rie de la firme en hypo­thèse de concur­rence par­faite, l’entre­prise est trop minus­cule par rap­port à l’ensem­ble du marché pour impo­ser un prix, donc elle est « pre­neuse de prix ») et à partir de là adop­ter des stra­té­gies d’opti­mi­sa­tion des coûts afin de réa­li­ser le meilleur profit vu comme un résul­tat (mesuré ex post). Or, et depuis long­temps, mais cela s’est accé­léré avec la glo­ba­li­sa­tion, la situa­tion n’est pas celle, théo­ri­que, de la concur­rence par­faite, mais celle de la ten­dance à l’oli­go­pole dans laquelle la grande firme se veut « fai­seuse de prix ». Le nerf de la guerre économique est donc de gérer acti­ve­ment les prix de façon à anti­ci­per des pro­fits (cal­cu­lés ex ante) qui sont comme auto-pré­sup­po­sés.

Dans cette pers­pec­tive, la poli­ti­que micro-économique de réduc­tion des coûts est moins impor­tante que celle de hausse des prix. En effet, la baisse des coûts permet seu­le­ment de ne pas perdre de ter­rain, alors que la hausse des prix permet de pren­dre de l’avance. Soit elle passe par l’infla­tion qui est un sys­tème de redis­tri­bu­tion dif­fé­rée qui actuel­le­ment pro­fite aux plus gros­ses entre­pri­ses, y com­pris à leurs sala­riés qua­li­fiés comme c’est une pra­ti­que cou­rante depuis les Trente Glorieuses et aux États-Unis par­ti­cu­liè­re­ment ; soit cela passe par une poli­ti­que de mar­ques repo­sant sur une com­pé­ti­ti­vité dif­fé­ren­tielle, dite hors coût, per­met­tant à la fois des prix et pro­fits élevés et un ruis­sel­le­ment vers la force de tra­vail (cf. les reven­di­ca­tions du syn­di­cat alle­mand de la métal­lur­gie sur les 32 heures).

Les ris­ques de ten­sion infla­tion­niste par hausse des prix ont été com­pri­més et contrô­lés à la fois par la crois­sance des pays émergents et par les pri­va­ti­sa­tions des ser­vi­ces publics dans les pays à capi­taux domi­nants, par­ti­cu­liè­re­ment en Europe. Ces der­niè­res ont abouti à des bais­ses de prix dans cer­tains sec­teurs par une concur­rence accrue dans un pre­mier temps (télé­pho­nie). Privatisations qui ont elles-mêmes accé­léré le pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions, par exem­ple dans le sec­teur banque/assu­rance.

La crise de 2008 a fait réap­pa­raî­tre des ten­dan­ces défla­tion­nis­tes avec l’endet­te­ment qui rede­vient un pro­blème typi­que dans ce cas de figure. Le mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions s’est alors for­te­ment réduit jusqu’à repren­dre de la vigueur aujourd’hui avec une crois­sance qui semble avoir redé­marré.

L’arti­cle d’Alternatives économiques décrit le pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion sans tou­te­fois employer le terme. La trans­for­ma­tion de la struc­ture des gran­des firmes dans le sens d’une finan­cia­ri­sa­tion (le hol­ding), la ten­dance au mono­pole, l’imbri­ca­tion des rap­ports avec l’État, c’est-à-dire une situa­tion où s’ins­taure ce que nous appe­lons « l’État de capi­tal28 » et non pas l’État du capi­tal des ana­ly­ses en termes de clas­ses.

Le capi­tal domine la valeur par les prix. Si on veut faire plus clas­si­que qu’Invariance et Temps cri­ti­ques, on trou­vait déjà chez M. Kalecki et son essai en anglais sur coûts et prix (Essays on the Dynamics of the Capitalist Economy), l’idée que le capi­tal domine la valeur par les prix. En effet, il y démon­tre que les marges des firmes sont des indi­ca­teurs de puis­sance et donc elles sont tri­bu­tai­res des situa­tions d’oli­go­po­li­sa­tion (cf. sa notion de « degré de mono­pole »)29. Pour pren­dre un exem­ple en France, le hol­ding psa cha­peaute les usines Peugeot et Citroën pour des rai­sons fina­le­ment tech­ni­ques de meilleure coor­di­na­tion ou d’acti­vi­tés en Bourse, sans men­tion­ner qu’il s’agit là d’un contrôle poli­ti­que ou plus exac­te­ment d’un pou­voir de contrôle stra­té­gi­que. De ce pro­ces­sus il res­sort une inca­pa­cité abso­lue à impu­ter une frac­tion de capi­tal plutôt qu’une autre dans la réa­li­sa­tion du profit total de la société Peugeot.

Le contrôle par le pou­voir de cet hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet permet de frei­ner la crois­sance de la pro­duc­tion et de gagner sur les prix, ce que n’a pas com­pris le Japon avec sa poli­ti­que consis­tant à inon­der le marché. L’indus­trie la plus per­for­mante, la plus auto­ma­ti­sée a tout à coup perdu de sa puis­sance, même si ces entre­pri­ses tirent encore leur épingle du jeu au niveau de l’oli­go­pole mon­dial. C’est à un point tel qu’on ne parle même plus du Japon dans les jour­naux alors qu’Édith Cresson en avait fait notre ennemi prin­ci­pal dans les années 80 (les « peti­tes four­mis »). Pourtant là il y avait de « l’économie réelle », mais la poli­ti­que d’hyper com­pé­ti­ti­vité par les prix et la prio­rité donnée aux expor­ta­tions s’est heur­tée à la réé­va­lua­tion du yen en 1995. Tout cela a engen­dré un long cycle défla­tion­niste dont le pays n’est pas encore sorti.

Le rôle contradictoire des entreprises géantes du web

La crois­sance des ntic a encore accru cette ten­dance à la capi­ta­li­sa­tion puis­que le savoir imma­té­riel n’est pas mesu­ra­ble sui­vant les canons habi­tuels des dif­fé­ren­tes lois de la valeur. La capi­ta­li­sa­tion de ces entre­pri­ses s’avère donc exor­bi­tante par rap­port à la valeur de marché et elles s’appa­ren­tent en cela au capi­tal finan­cier30. Or, com­ment oser dire, comme le font par exem­ple les « économistes atter­rants », que les inves­tis­se­ments (sous-enten­dus pro­duc­tifs) sont actuel­le­ment insuf­fi­sants, quand on sait que les inves­tis­se­ments imma­té­riels ne sont majo­ri­tai­re­ment pas comp­ta­bi­li­sés comme inves­tis­se­ments pro­duc­tifs ! La puis­sance de Microsoft ou autres gafa est aussi capi­ta­liste que celle de gm, mais son pou­voir est supé­rieur dans la mesure où son niveau de capi­ta­li­sa­tion lui permet de regar­der devant, d’être dans la dyna­mi­que pros­pec­tive, dans la voi­ture sans chauf­feur ou dans le cyborg.

Command and control est la devise des gran­des firmes. Mais la situa­tion reste ins­ta­ble car c’est la dyna­mi­que même du capi­tal qui crée cette ins­ta­bi­lité. Ainsi, les gafam nour­ris­sent cette ins­ta­bi­lité de par l’argent qu’elles accu­mu­lent et qu’elles doi­vent placer. Ils ont donc des pos­si­bi­li­tés énormes d’inves­tis­se­ment qu’elles diri­gent vers l’indus­trie de pointe. Ainsi Google a acheté le fabri­cant de drones solai­res Titan Aerospace, Facebook a racheté le spé­cia­liste de drone Tech Crunch. Conscientes du danger, des entre­pri­ses indus­triel­les pas­sent des accords ou par­te­na­riats avec des start-ups pour ne pas perdre le contrôle de leur entre­prise (Volvo avec Uber, Google avec Fiat-Chrysler, sur les véhi­cu­les sans chauf­feur). Le pro­ces­sus d’inté­gra­tion des ser­vi­ces à l’indus­trie s’en trouve décu­plé avec des effets majeurs pour la ratio­na­li­sa­tion de la cir­cu­la­tion du capi­tal.

Le pro­blème est donc de savoir si ces gafam peu­vent créer de nou­vel­les riches­ses (et non pas de savoir si elles créent de la « valeur ») ou bien si elles ne font qu’en capter et vivent de la rente. Grosso modo, on est ren­voyé à la même pro­blé­ma­ti­que et aux mêmes polé­mi­ques que celles qui affec­tent le capi­tal fictif.

Cette offen­sive des gafam semble donc contre­dire la ten­dance à la capi­ta­li­sa­tion et à la repro­duc­tion rétré­cie puis­que des phé­no­mè­nes tel que celui qui a vu l’exploi­ta­tion de la voi­ture électrique, une inno­va­tion de 1990 pour­tant, retar­dée par l’indus­trie pétro­lière et les États-Unis, risque d’être plus dif­fi­cile dans l’avenir. Bien sûr, cette poli­ti­que de maî­trise de la pro­duc­tion est for­te­ment pro­duc­trice de chô­mage, mais l’hyper­ca­pi­ta­lisme ne s’en préoc­cupe pas et laisse ça au niveau ii de la domi­na­tion en charge de la repro­duc­tion du rap­port social sur un ter­ri­toire natio­nal ou régio­nal. Le ter­rain auquel s’atta­che aujourd’hui la poli­ti­que popu­liste de Trump, une poli­ti­que qui fait pous­ser des cris d’orfraie au parti démo­crate repré­sen­tant patenté de cet hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet. Il peut y avoir des popu­lis­tes fous, mais le popu­lisme n’est pas une folie. Partout, il resur­git comme l’expres­sion de la contra­dic­tion entre les dif­fé­rents niveaux de la domi­na­tion et ses formes les plus dures sont le signe d’une arti­cu­la­tion défi­ciente (ou impos­si­ble) des dif­fé­rents niveaux de puis­sance du capi­tal.

Jacques Wajnsztejn, octobre 2018

 

Notes

1 – Cf. les arti­cles du jour­nal Le Monde daté du 14 mai 2018 : « Profits du cac 40, la prio­rité aux action­nai­res de plus en plus contes­tée » (rap­port de l’ong Oxfam) ; et « Aux États-Unis, la folie des rachats d’action ». Voir aussi l’arti­cle de R. Godin : « Le cac 40, machine à divi­den­des… et à iné­ga­li­tés » (Mediapart, 14 mai 2018).

2 – Le Capital, ii, Gallimard (Pléiade), p. 1755. Pour Marx, elle était fon­da­men­tale pour le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive.

3 – Ibidem, p. 1761 : « Dans quelle mesure est-elle [l’accu­mu­la­tion du capi­tal moné­taire] ou n’est-elle pas un indice d’une accu­mu­la­tion réelle du capi­tal, c’est-à-dire la repro­duc­tion sur une base élargie ? Quand on parle de plé­thore du capi­tal — expres­sion employée seu­le­ment pour dési­gner le capi­tal pro­duc­tif d’inté­rêt ou le capi­tal argent — est-ce seu­le­ment une manière par­ti­cu­lière de signi­fier la sur­pro­duc­tion indus­trielle ou s’agit-il, à côté de celle-ci, d’un phé­no­mène par­ti­cu­lier ? ». Cf. aussi les pages 1765, 1773-74.

4 – Cf. J. Wajnsztejn : « Le cours chao­ti­que du capi­tal », in Temps cri­ti­ques, no 15, p. 75 et sq. Mais elle n’est qu’une expres­sion « intui­tive » sur le modèle et en rela­tion avec la notion de repro­duc­tion élargie qui, d’ailleurs, elle aussi, en dehors de sa for­mule A-A’ où A’>A, ne peut être déli­mi­tée empi­ri­que­ment et cela encore moins aujourd’hui que la dif­fi­culté d’impu­ta­tion est bien supé­rieure.

5 – Cf. la revue Invariance et notre arti­cle : « Quarante ans après, retour sur la revue Invariance », [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle306].

6 – Les reve­nus du capi­tal ne dépen­dent pas tant de la crois­sance de la pro­duc­tion, mais de son contrôle stra­té­gi­que, un point qui a été négligé par les économistes de l’école de la régu­la­tion dans leur expli­ca­tion de la crise amé­ri­caine de la fin des années soixante. En effet, le fait d’envi­sa­ger la crise en termes de baisse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et de l’inves­tis­se­ment leur per­met­tait dif­fi­ci­le­ment d’expli­quer que la part du capi­tal dans le revenu natio­nal ait conti­nué à aug­men­ter, ce qui est pour­tant l’indi­ca­teur du rap­port de forces socia­les à un moment t.

7 – L’exem­ple très actuel d’Alstom peut éclairer cette trans­for­ma­tion des arti­cu­la­tions de la puis­sance du capi­tal. En effet, l’État décide une stra­té­gie de conquête en pas­sant une alliance économique pour créer un numéro 2 mon­dial du maté­riel rou­lant, Siemens-Alstom, qui vise notam­ment à contrer le géant chi­nois crrc. Une alliance qui est aussi poli­ti­que puisqu’elle a été débat­tue entre l’Élysée et la chan­cel­le­rie. Le tgv, fleu­ron de l’indus­trie fran­çaise, devien­dra donc franco-alle­mand dans un pre­mier temps, mais Siemens pourra monter au-delà de 50,5 % du capi­tal après quatre ans. Un accord quasi gra­tuit pour Siemens qui signale une rup­ture d’équilibre entre niveau i et ii au profit du pre­mier puis­que l’accord ne pré­voit pas de véri­ta­ble garan­tie de long terme sur la ques­tion du main­tien de l’emploi, mais per­met­tra sans doute la sau­ve­garde de 480 emplois sur le site de Belfort.

8 – Cf. l’arti­cle du jour­nal Le Monde du 17 mai 2018.

9 – Aux États-Unis, le sec­teur de l’arme­ment tour­ne­rait à 10 % de ses capa­ci­tés ! On com­prend pour­quoi la crise de sur­pro­duc­tion marxiste peut être évitée ou repor­tée. Des simu­la­tions mon­trent que la pro­duc­tion de grands sec­teurs comme l’auto­­mo­bile pour­rait dou­bler en très peu de temps.

10 – Cf. Robert Brenner et la notion de « contrac­tion sys­té­mi­que » dans son arti­cle : « L’économie mon­diale et la crise amé­ri­caine » et aussi, Gopal Balakrishnan : « Spéculations sur l’état sta­tion­naire » in New Left Revue/Agone, no 49 : Crise finan­cière glo­bale ou triom­phe du capi­ta­lisme, 2012, p. 169 et sq et enfin, Larry Summers et sa notion de « sta­gna­tion sécu­laire ». À noter tou­te­fois que toutes ces théo­ries conçoi­vent la sta­gna­tion comme quel­que chose de subi par les méca­nis­mes et désé­qui­li­bres du capi­ta­lisme sans envi­sa­ger qu’elle puisse être orga­ni­sée et contrô­lée dans le cadre de la capi­ta­li­sa­tion dif­fé­ren­tielle.

11 – Cf. Guigou et Wajnsztejn, Crise finan­cière et capi­tal fictif, L’Harmattan, 2008, p. 60 et sq.

12 – Cette ges­tion de et par la crise impli­que une trans­for­ma­tion de l’action de l’État au niveau ii : celui-ci doit ren­for­cer ces dis­po­si­tifs de pou­voir et accroî­tre sa dimen­sion répres­sive (hors ter­ro­risme), même en l’absence d’une contes­ta­tion signi­fi­ca­tive de ce pou­voir.

13 – Pour plus de déve­lop­pe­ments, cf. l’arti­cle « Le cours chao­ti­que de la révo­lu­tion du capi­tal » in Temps cri­ti­ques no 15 : [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle208].

14 – Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century : Money, Power, and the Origins of Our Times, dont les gran­des lignes sont déve­lop­pées dans un entre­tien à la New Left Review, tra­duit dans la revue Agone : « Les tor­tueux sen­tiers du capi­tal », op. cit., p. 211 et sq.

15 – Cf. Braudel et son ana­lyse his­to­ri­que de longue durée du capi­ta­lisme. Mais son oppo­si­tion entre capi­ta­lisme (le mau­vais de l’économie quand il domine trop) et économie de marché (le bon car le « natu­rel ») nous semble une erreur théo­ri­que. Il faut cor­ri­ger Braudel par du Polanyi !

16 – Cf. l’arti­cle de Jacques Wajnsztejn : « Une énième dia­tribe contre la chré­ma­tis­ti­que », in La société capi­ta­li­sée, vol. iv de l’antho­lo­gie des textes de la revue Temps cri­ti­ques, L’Harmattan, 2014, p. 129 et sq : [http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle285].

17 – Dit autre­ment, ce sont les cré­dits qui font les dépôts, alors qu’en bonne logi­que finan­cière ce devrait être l’inverse. Il est d’ailleurs piquant de remar­quer que ce sont les grands économistes libé­raux comme Fischer, Milton Friedmann et Allais qui sont pour l’ortho­doxie finan­cière des dépôts qui font les cré­dits, alors que les key­né­siens y ont dérogé. Tout aussi piquant, le jour­nal Le Monde du 29 mai 2018, signale un réfé­ren­dum en Suisse à propos d’un projet de « mon­naie pleine » visant à obli­ger les ban­ques com­mer­cia­les à cesser cette pra­ti­que des cré­dits qui font les dépôts en les obli­geant à avoir l’équivalent de ce qui est prêté (pleine mon­naie) dans les cais­ses de la banque cen­trale (la pra­ti­que habi­tuelle est d’y avoir envi­ron 30 %, pour la France en tout cas). Un projet qui méconnaît com­plè­te­ment le fonc­tion­ne­ment d’un marché finan­cier qui n’a plus rien de l’ancien marché ban­caire d’avant le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion.

18 – L’impos­si­bi­lité des impu­ta­tions res­pec­ti­ves de chaque frac­tion de la force de tra­vail dans le calcul de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et la part prise par le pro­grès tech­ni­que dans la pro­duc­ti­vité glo­bale condui­sent à une conclu­sion évidente : ce n’est pas la pro­duc­ti­vité qui est impor­tante, mais son contrôle. Et c’est par exem­ple ce contrôle qui n’a pas été effi­cient au Japon, avec une action volon­ta­riste cher­chant à com­bat­tre la ten­dance à la sur­pro­duc­tion par une poli­ti­que com­mer­ciale agres­sive (dum­ping sur les expor­ta­tions) où par un emploi inconsi­déré des inno­va­tions tech­no­lo­gi­ques dans des sec­teurs sans ren­ta­bi­lité de long terme (l’obso­les­cence accé­lé­rée n’a pas touché seu­le­ment les pro­duits eux-mêmes en tant que mar­chan­di­ses, mais aussi des inno­va­tions qui n’ont pas eu le temps d’être mar­chan­di­sées.

19 – Cf. la « supé­rio­rité » des pro­duits alle­mands, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’auto­­mo­bile. Mais les actifs imma­té­riels ne sont pas vrai­ment pos­ses­sion d’une entre­pris, car au car­re­four de tout un pro­ces­sus de connais­sance, de « commun » disent Negri, Dardot et Laval et c’est seu­le­ment la pro­tec­tion des actifs qui est le cri­tère de capi­ta­li­sa­tion. Ainsi en est-il des pro­tec­tions de Microsoft ou de Monsanto.

20 – Cela souf­fre deux excep­tions : la pre­mière quand les actifs imma­té­riels sont ache­tés sur le marché (bre­vets, fran­chi­ses, copy­right), puisqu’ils ont un prix ; la seconde quand, lors d’une fusion, une entre­prise achète l’autre à un prix supé­rieur à sa valeur comp­ta­ble, il est alors sup­posé que la dif­fé­rence de valeur est causée par des actifs imma­té­riels dont le prix peut être estimé au mon­tant de cette dif­fé­rence.

21 – La part des actifs imma­té­riels serait passée de 17 % à 80 % du total des actifs en trente ans et leur part dans la capi­ta­li­sa­tion bour­sière de 15 à 65 %. Ils cons­ti­tuent une part du General intel­lect de Marx et Negri, de L’héri­tage tech­no­lo­gi­que de Veblen.

22 – Cf. Nitzan et Bichler, Le capi­tal comme pou­voir, Milo, 2012, p. 313.

23 – Cf. Guigou et Wajnsztejn, Crise finan­cière et capi­tal fictif, L’Harmattan, 2008.

24 – Même pro­blème pour ce qui est de la balance des paie­ments. Cf. l’arti­cle du jour­nal Le Monde du 1er juin 2018 indi­quant des écarts x4 entre les chif­fres sta­tis­ti­ques offi­ciels de l’insee et les chif­fres de la Banque de France, ces der­niers tenant mieux compte des évolutions et se révé­lant moins alar­mants du point de vue du « défi­cit cou­rant ». L’une des rai­sons de cet écart, récur­rente dans la sta­tis­ti­que fran­çaise, malgré l’uni­fi­ca­tion des comp­ta­bi­li­tés natio­na­les, réside dans la sous-esti­ma­tion des acti­vi­tés de ser­vi­ces. Dans un autre ordre d’idée, les pro­fits des entre­pri­ses enre­gis­trant moins de 30 M d’euros de tran­sac­tions avec l’étranger n’étaient pas comp­ta­bi­li­sés… ni les dépen­ses des tou­ris­tes des pays émergents. Il faut dire que la base des cri­tè­res d’évaluation de l’insee est restée la même de 1949 à 2014 malgré la glo­ba­li­sa­tion !

25 – Trump fait plus peur à l’hyper­ca­pi­ta­lisme du sommet que n’importe quel autre diri­geant au monde, même s’il peut ral­lier cer­tai­nes frac­tions de celui-ci sur quel­ques mesu­res ponc­tuel­les.

26 – On voit réap­pa­raî­tre ici, la ten­dance décrite par Arrighi où la dyna­mi­que de long terme du capi­ta­lisme seconda­rise la lutte entre le capi­tal et le tra­vail

27 – Le sens pre­mier de capi­tal vers le xiie-xiiie siècle est-il d’être un stock de mar­chan­di­ses ou d’argent por­tant inté­rêt. La notion de capi­tal pro­duc­tif ne vien­dra qu’après avec le phy­sio­crate Turgot, celle de capi­tal comme moyen de pro­duc­tion encore plus tard avec Marx. Jusqu’au xviie siècle, le terme de capi­ta­liste a un sens péjo­ra­tif qui dési­gne ceux qui ont de l’argent et veu­lent en faire tou­jours plus (la chré­ma­tis­ti­que que vise Aristote). Cet aspect est par­ti­cu­liè­re­ment vif dans les dia­tri­bes lan­cées contre eux pen­dant la Révolution fran­çaise (Marat, Cambon, mais aussi Rivarol).

28 – Cf. Nitzan et Bichler, op. cit., p. 476).

29 – Côté marxiste, Baran et Sweezy, dans leur ana­lyse du capi­ta­lisme mono­po­liste, ont poussé le plus loin les apo­ries de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste en remet­tant en ques­tion cer­tains dogmes marxis­tes comme l’aug­men­ta­tion de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal, la baisse ten­dan­cielle du taux de profit et l’égalisation des taux de profit. Leur livre n’a pas eu en France le succès qu’il aurait dû avoir car il a, malen­contreu­se­ment et malgré lui, ren­contré la ligne poli­ti­que du pcf sur les « grands mono­po­les » qui repré­sen­taient pour ce parti les enne­mis prin­ci­paux, avant que cela ne devienne la finance.

30 – Cf. Gérard Bad, « Les gafa et la loi de la valeur », Échanges, no 163, prin­temps 2018.