Les transformations du rapport salarial

juillet 2014, Jacques Wajnsztejn



La trans­for­ma­tion actuelle des contrats de tra­vail repose la ques­tion de savoir si le rap­port sala­rial est prin­ci­pa­le­ment une forme struc­tu­relle où une forme de la dépen­dance monétaire. La ten­dance actuelle semble donner raison à cette dernière hypothèse, car la crise du tra­vail et l’ines­sen­tia­li­sa­tion crois­sante de la force de tra­vail sem­blent réins­tau­rer la forme première du rap­port sala­rial qui prend cette forme de dépen­dance monétaire. La reven­di­ca­tion d’un salaire garanti apparaît alors plus comme le fruit d’un cons­tat logi­que que comme une réelle « reven­di­ca­tion ». Cette dépen­dance monétaire est redoublée par un pro­ces­sus d’endet­te­ment des ménages[1]. Ainsi, la posi­tion de M. Aglietta sur le retour de la « mon­naie-vio­lence[2] » n’est pas incom­pa­ti­ble avec celle de M. Lazzarato sur l’endet­te­ment puisqu’il rat­ta­che dépen­dance monétaire et norme de consom­ma­tion dans la société sala­riale. C’est ce que ne font pas Negri et Virno quand ils en concluent, dans leurs pro­duc­tions récentes, que la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail rede­vient for­melle avec le dévelop­pe­ment du capi­ta­lisme cog­ni­tif. C’est en effet, tou­jours se situer dans l’opti­que du triom­phe d’une ten­dance du capi­tal et non dans la pers­pec­tive de sa ten­dance à l’unité et à la synthèse. Ainsi, pour réduire la sou­mis­sion du tra­vail par rap­port au capi­tal à sa forme monétaire, ils sont conduits à oublier la cri­ti­que fon­da­men­tale qu’ils fai­saient de la machi­ne­rie capi­ta­liste à l’époque des Quaderni rossi, c’est-à-dire au début de l’opéraïsme. Tous leurs dévelop­pe­ments sui­vants sur le General intel­lect dans les années 1970-1980 sont inva­lidés par leur nou­velle foi en la vertu d’une « valeur-savoir » propre au tra­vail vivant face au savoir mort du capi­tal ; une valeur-savoir qui met­trait fin à la dépen­dance par rap­port au pro­ces­sus tech­no­lo­gi­que[3] ! Ils ne voient dans ce pro­ces­sus que son aspect libérateur et ils oublient son aspect de dépos­ses­sion/pri­va­ti­sa­tion.

Par ailleurs, l’exten­sion mas­sive du sala­riat ne s’est pas faite uni­que­ment sur la base d’une force de tra­vail poten­tielle aux abois. Si les nou­veaux salariés issus de l’immi­gra­tion cor­res­pon­dent à peu près à cette image, l’entrée mas­sive des femmes dans le sala­riat est le pro­duit d’une évolu­tion générale du rap­port social et a cons­titué un vec­teur de la « libération » des femmes. Mais cette entrée des femmes dans le sala­riat a pro­fondément trans­formé la cons­cience de l’exploi­ta­tion au tra­vail et elle a aussi contribué lar­ge­ment à l’évolu­tion des types de contrats de tra­vail par exem­ple en intro­dui­sant des formes à temps par­tiel qui ne cor­res­pon­dent pas à la norme sala­riale régie par le droit du tra­vail tel qu’il a été érigé dans la période du com­pro­mis for­diste. Une norme qui s’accor­dait à ne considérer comme vérita­ble tra­vail que celui à temps com­plet et à durée indéterminée. L’entrée mas­sive des femmes sur le marché du tra­vail d’une part, les exi­gen­ces de restruc­tu­ra­tions indus­triel­les d’autre part ont convergé pour faire sauter cette norme ou du moins ne plus en faire la seule norme. Là encore, on peut remar­quer des imbri­ca­tions qui n’ont rien à voir avec la main du diable, quand les temps par­tiels « choi­sis » ren­dent pos­si­bles, à terme, les temps par­tiels « subis » ou, dit autre­ment, quand la flexi­bi­lité de et pour la force de tra­vail est ren­versée en une flexi­bi­lité sur et contre la force de tra­vail. Question de rap­port de force évidem­ment.

La ten­dance à la précari­sa­tion épouse donc plus qu’elle n’impulse le pro­ces­sus général d’indi­vi­dua­li­sa­tion. Et c’est cela qui bou­le­verse les ancien­nes caractéris­ti­ques du droit du tra­vail. La CGT en était d’ailleurs bien cons­ciente puis­que dans les années 1980 elle a tenté de s’oppo­ser à la pra­ti­que des temps par­tiels avant de s’y ral­lier en déses­poir de cause après des réactions négati­ves de sa base féminine qui y reconnais­sait plus un droit qu’une contrainte. Aujourd’hui la baisse de l’emploi public et donc des temps par­tiels choi­sis et la hausse des emplois de ser­vice dans le sec­teur privé et donc des temps par­tiels subis change la donne dans la mesure où elle s’ins­crit dans une ten­dance à la précari­sa­tion des emplois dans cer­tains sec­teurs.

La subordination du travail au capital s’aggrave

Elle rend plus visi­ble le fait que le contrat de tra­vail n’est qu’en appa­rence un contrat de vente, car il n’y a pas égalité des contrac­tants, mais subor­di­na­tion de l’un à l’autre. Or aujourd’hui, on ne connaît plus les limi­tes de la subor­di­na­tion, ce que cer­tains voient comme un retour aux condi­tions des débuts du capi­ta­lisme, mais qui nous apparaît d’une tout autre nature. En effet, cette subor­di­na­tion n’est plus uni­que­ment régie par le temps de tra­vail. Intermittents du spec­ta­cle et autres cadres supérieurs et ensei­gnants en témoi­gnent. Le concept de journée de tra­vail a perdu de son caractère opération­nel. Ainsi, les NTIC qui for­ment la sub­stance matérielle du General intel­lect, présup­po­sent le procès de tra­vail et l’englo­bent dans le temps général d’un procès de pro­duc­tion unifié qui court de l’amont à l’aval. Cela a pour résultat de le faire apparaître moins essen­tiel, moins cen­tral parce qu’il n’est plus qu’un maillon de la chaîne.

Les nou­vel­les tech­no­lo­gies gagnent non seu­le­ment sur l’espace privé en abo­lis­sant le temps de tra­vail considéré stricto sensu, mais elles enva­his­sent aussi la sphère de la consom­ma­tion. C’est ce que nous avons décrit comme procès de tota­li­sa­tion du capi­tal. Avec intégra­tion des temps de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion dans une même tem­po­ra­lité d’ensem­ble. Les sec­teurs tra­di­tion­nels de l’indus­trie lourde sont les plus touchés par cette nou­velle exi­gence de mobi­lité du capi­tal et du tra­vail d’une part, de liqui­dité des pro­duits d’autre part. Cela les conduit d’une part à licen­cier par dégrais­sage en modi­fiant l’appa­reil de pro­duc­tion dans le sens d’une plus grande flexi­bi­lité/adap­ta­bi­lité (sous-trai­tance, déloca­li­sa­tions) dictée par une pru­dence financière et une vision court-ter­miste imposées par les action­nai­res ; et d’autre part à ren­for­cer les inno­va­tions orga­ni­sa­tion­nel­les qui inter­vien­nent sur les condi­tions de la valo­ri­sa­tion ne serait-ce que par une dimi­nu­tion du temps de cir­cu­la­tion.

Le but, c’est que les mar­chan­di­ses soient ven­dues à l’avance et que leur pro­duc­tion et cir­cu­la­tion ne soient pas un obs­ta­cle à leur trans­for­ma­tion en capi­tal-argent. Comme nous l’avons dit main­tes fois, dans les condi­tions actuel­les le profit n’est pas un résultat, mais une présup­po­si­tion de l’acti­vité pro­duc­tive. Tout se passe comme si le marché des biens était un marché à terme et que le capi­tal dans sa forme argent pou­vait cir­cu­ler indépen­dam­ment de l’incer­ti­tude concur­ren­tielle et du rap­port social de tra­vail[4]. Ce pro­ces­sus est à la base d’une dyna­mi­que par­ti­culière par rap­port à celle qui repo­sait sur l’inves­tis­se­ment (que ce soit dans le modèle schum­petérien ou le modèle keynésien) et la crois­sance de la pro­duc­tion. En effet, il libère non seu­le­ment du temps, mais du capi­tal-argent par écono­mie de capi­tal pro­duc­tif. Quand ce capi­tal-argent n’est pas réinvesti, il vient cons­ti­tuer une manne financière dis­po­ni­ble (free cash flow en termes tech­ni­ques) pour différentes formes de rente[5] ou pour des stratégies de fusions-acqui­si­tions comme nous le mon­trons dans notre com­men­taire du livre le capi­tal comme pou­voir dans ce même numéro. Ces fusions-acqui­si­tions per­met­tent à leur tour de nou­vel­les écono­mies qui peu­vent aller ali­men­ter des fonds d’amor­tis­se­ment censés répondre à l’obso­les­cence accélérée de capi­tal fixe pro­duite par la course à la compétiti­vité. Là encore, nous ne remar­quons aucune « déconnexion » entre sphère financière et sphère dite pro­duc­tive ou réelle, mais ce que nous appe­lons une « repro­duc­tion rétrécie ».

Tout ceci est congruent avec notre cri­ti­que du temps de tra­vail comme mesure de la valeur et plus générale­ment avec notre cri­ti­que de la théorie de la valeur de Marx qui ne tient pas compte des exter­na­lités dans la pro­duc­tion de valeur ajoutée (non seu­le­ment l’écono­mie infor­melle, mais aussi tout le tra­vail coopératif réticu­laire qui fait ren­trer le temps libre dans le temps de tra­vail) et ne pou­vait tenir compte du caractère aujourd’hui intégré du procès global de pro­duc­tion qui ne permet plus de cal­cu­ler une pro­duc­ti­vité indi­vi­duelle du tra­vail ni même une pro­duc­ti­vité séparée des fac­teurs et donc leur coût res­pec­tif. Il faut d’ailleurs reconnaître que ces trans­for­ma­tions ren­dent aussi cadu­que toute la théorie du coût mar­gi­nal en fonc­tion de la pro­duc­ti­vité mar­gi­nale, une théorie qui est pour­tant censée cons­ti­tuer le guide de chevet de tout bon entre­pre­neur.

La force-capa­cité de tra­vail est utilisée sous condi­tions et dans cer­tai­nes condi­tions.

De la même façon, les dimen­sions tech­no­lo­gi­que et financière ne représen­tent pas des « dépen­dan­ces » et encore moins des maux aux­quels un capi­ta­lisme sain et fondé sur le tra­vail devrait remédier. Capital-argent et tech­nos­cience sont incor­porés à la marche vers l’unité du capi­tal global et font main­te­nant corps avec lui.

La tendance actuelle à l’individualisation des salaires

Elle n’a que peu de rap­port avec un retour aux salai­res au ren­de­ment ou au salaire à la tache à domi­cile puisqu’il représente, à l’inverse de ces formes de lien étroit entre salaire et tra­vail, un lien de plus en plus lâche entre contrat de tra­vail et salaire au point qu’on peut parler de rela­tions de rémunération plutôt que de rela­tions sala­ria­les. En effet, une part du salaire indi­vi­dua­lisé peut être assi­milé à une forme de divi­dende, car que ce soit sous la forme de prîmes, d’intéres­se­ment action­na­rial ou de stock-options, elle est versée après la vente du pro­duit.

À l’intérieur de ce pro­ces­sus, la notion de revenu devient plus impor­tante que celle de salaire, car dans de nom­breux sec­teurs on assiste à une affec­ta­tion for­fai­taire des pres­ta­tions de ser­vi­ces. Dans ce cas, le revenu est considéré comme un flux varia­ble dont on ne fait le bilan qu’annuel­le­ment, alors que le salaire type était considéré comme une part fixe depuis la mise en place des conven­tions col­lec­ti­ves et du for­disme. Dans cer­tains sec­teurs comme celui des NTIC, il est même par­fois considéré comme un chif­fre d’affai­res. L’exten­sion de contrats com­mer­ciaux à des condi­tions réelles de sala­riat comme chez les camion­neurs montre que cette évolu­tion ne touche pas que les sec­teurs de pointe.

D’une manière générale le capi­tal essaie de réintro­duire des formes présala­ria­les à partir des années 1980 soit à tra­vers l’idéologie archaïque et virile du « gagneur » (les années Tapie), soit avec les images plus moder­nes du petit patron dont « la petite entre­prise ne connaît pas la crise » ou celles moder­nis­tes de l’auto-entre­pre­neur ou de « l’entre­pre­neur de soi ». Cette nou­velle ver­sion du dis­cours du capi­tal vise large puisqu’elle est censée s’appli­quer aussi bien au chômeur de grande entre­prise qui a touché une indem­nité de licen­cie­ment conséquente à réinves­tir, qu’aux mana­gers et cadres supérieurs qu’on veut trans­for­mer en action­nai­res-ges­tion­nai­res : bonus, stocks options doi­vent deve­nir plus impor­tants que le salaire. À cela s’ajoute le fait que les salai­res peu­vent être complétés par des reve­nus du patri­moine, que ce soit sous forme d’action­na­riat salarié ou sous la forme des fonds de pen­sion dans les systèmes de retraite par capi­ta­li­sa­tion. Ainsi l’un des pre­miers fonds de pen­sion a été formé par les employés muni­ci­paux new-yor­kais au milieu des années 1970. Ce que l’ana­lyste américain P. Drucker a appelé « le socia­lisme des fonds de pen­sion ».

Cette ten­dance n’est tou­te­fois pas uni­vo­que. Comme nous le disons sou­vent, ten­dan­ces et contre-ten­dan­ces sont une marque de fabri­que des rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes, ce qui obs­cur­cit pas mal l’ana­lyse. Ainsi, alors que nous venons de voir que les rap­ports sala­riaux sont rognés d’un côté, ils ont ten­dance à de dévelop­per d’un autre. En effet, de nou­veaux rap­ports sala­riaux s’impo­sent sous l’égide de l’État avec l’exten­sion du tra­vail déclaré dans le sec­teur para­so­cial (cf. par exem­ple pour les « nou­nous », différentes catégories de « média­teurs » dans les trans­ports ou les quar­tiers ou encore les écoles). Mais beau­coup de ces nou­veaux salariés res­tent en marge de la norme sala­riale, car ils ne bénéficient que de contrats « aidés ».

Les diver­ses réformes du régime des inter­mit­tents qui visent à les faire passer sous les four­ches cau­di­nes de la norme sociale sala­riale mon­trent aussi que ces trans­for­ma­tions des contrats et rap­ports sala­riaux ne conver­gent pas comme le sup­po­se­rait un plan maléfique du capi­tal. Ne l’oublions pas le capi­tal n’a pas de forme privilégiée. Il les uti­lise toutes, sachant qu’en der­nier res­sort c’est la flui­dité qu’il privilégiera.

Dans la théorie marxiste, l’arti­cu­la­tion valeur-valeur d’échange repose sur la média­tion du rap­port sala­rial (for­ma­tion, dépense du revenu), mais c’est cette arti­cu­la­tion par le salaire que le capi­tal a de plus en plus de mal à repro­duire. En effet, à la part des reve­nus de trans­fert de l’État-pro­vi­dence qui reste impor­tante, quoiqu’on en dise, au moins en France et sur­tout quand les reve­nus du tra­vail sta­gnent ou même régres­sent, s’ajoute main­te­nant une por­tion crois­sante de reve­nus finan­ciers au sein des ménages, d’épargne sala­riale (la plu­part des cen­tai­nes de mil­liers de petits action­nai­res ne sont que des « ayants droit »). Le nombre de per­son­nes rece­vant ces nou­vel­les formes de rente est beau­coup plus élevé qu’on ne le croit générale­ment. Certains réfor­mis­tes opti­mis­tes comme Aglietta y voient même une nou­velle stratégie pos­si­ble de conquête ouvrière ou au moins sala­riale par le contrôle de la sta­bi­lité de la propriété que cela pour­rait cons­ti­tuer si la ten­dance se confir­mait et sur­tout si elle s’accen­tuait. Une nou­velle mou­ture du gaul­lisme de gauche pour ne pas désespérer les salariés « garan­tis ».

Il n’y a pas de tendance irréversible vers ce que certains appellent le précariat.

Même si le sala­riat s’est diffusé mas­si­ve­ment et est même devenu uni­ver­sel, cela n’a pas donné une vérita­ble uni­ver­sa­lité de condi­tions que la période for­diste lais­sait sup­po­ser. On assiste plutôt main­te­nant à une frag­men­ta­tion au sein du sala­riat et à son pour­tour, dans des zones grises d’entre-deux. Mais l’effri­te­ment de la norme sociale sala­riale du for­disme n’a pas non plus pro­duit, pour le moment du moins, un nou­veau type de rap­port sala­rial comme le croyaient par exem­ple les opéraïstes des années 1970. Il y a plutôt une mul­ti­pli­ca­tion de situa­tions tran­si­toi­res (chômage, CDD, intérim, stages, diver­sité et ins­ta­bi­lité des formes fami­lia­les, etc.). Comme l’exprime U. Beck[6], les ris­ques liés au tra­vail salarié aug­men­tent sans obéir pour autant au modèle marxiste de la « prolétari­sa­tion ». La mas­si­fi­ca­tion du sala­riat non seu­le­ment n’a pas pro­duit d’uni­fi­ca­tion des condi­tions en main­te­nant tou­jours des frag­men­ta­tions, mais les nou­vel­les condi­tions de ris­ques afférentes aux restruc­tu­ra­tions depuis les années 1980, n’ont pas créé en elles-mêmes de bases com­mu­nes d’action. C’est que l’intégra­tion de la tech­nos­cience dans la pro­duc­tion indus­trielle a complètement trans­formé le rap­port entre tra­vail et lieu de tra­vail. L’usine comme lieu unique et cen­tra­lisé de concen­tra­tion de force de tra­vail tay­lo­risée, avec la nécessité de la coopération et des soli­da­rités qui en décou­lent, laisse peu à peu la place à de nou­vel­les confi­gu­ra­tions orga­ni­sa­tion­nel­les qui mêlent cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs décision­nels et déconcen­tra­tion de l’orga­ni­sa­tion du tra­vail et des pres­ta­tions de ser­vi­ces, à tra­vers des réseaux d’infor­ma­tion. Dans ces nou­vel­les confi­gu­ra­tions, c’est toute l’ancienne orga­ni­sa­tion hiérar­chi­que du tra­vail basée sur une divi­sion ver­ti­cale stricte entre diri­geants de différents niveaux et la base des exécutants, mais aussi la garan­tie qu’à l’intérieur de cette struc­ture, la qua­li­fi­ca­tion et l’ancien­neté du salarié soient reconnues, qui est remise en ques­tion. La compétence abs­traite tend donc à rem­pla­cer ou au moins à se super­po­ser aux qua­li­fi­ca­tions concrètes ce qui permet l’indi­vi­dua­li­sa­tion des postes de tra­vail et des salai­res tout en court-cir­cui­tant l’ins­ti­tu­tion syn­di­cale qui, pen­dant les Trente Glorieuses, avait accepté toutes les formes de tra­vail imposées par le capi­tal pourvu que ces formes aug­men­tent la valeur du tra­vail. Par exem­ple les ris­ques pro­fes­sion­nels aug­men­taient la valeur du tra­vail, car elles se mon­nayaient en prîmes de la même façon que les syn­di­cats négocient aujourd’hui de meilleu­res condi­tions de retraite pour les salariés vic­ti­mes des pires condi­tions de tra­vail comme s’ils s’aper­ce­vaient d’un coup de la dan­ge­ro­sité extrême de ces types de tra­vail !

Les normes socia­les et sala­ria­les n’ont pas été balayées par la finance cos­mo­po­lite et sans visage, mais par les restruc­tu­ra­tions des gran­des entre­pri­ses dans le cadre de la prio­rité donnée à la capi­ta­li­sa­tion.

Nouvelle gou­ver­nance, pro­duc­tion pour le gain de parts de marché (compétiti­vité) plus que pro­duc­tion pour l’exten­sion du marché (le toyo­tisme sup­plante le for­disme), ouver­ture action­na­riale plus qu’auto­fi­nan­ce­ment cons­ti­tuent la nou­velle donne de cette « repro­duc­tion rétrécie ».

C’est toute la concep­tion du tra­vail qui s’en trouve remise en cause. Auparavant, le patro­nat conce­vait le tra­vail comme un fac­teur de pro­duc­tion source de valeur ajoutée même si évidem­ment se posait ensuite le problème du par­tage de cette valeur ajoutée. Or aujourd’hui les entre­pri­ses ont ten­dance à le considérer comme une consom­ma­tion intermédiaire au même titre que les matières premières, ou les pro­duits semi-finis. Le tra­vail peut donc être considéré comme un « intrant » qu’il faut exter­na­li­ser au maxi­mum. On com­prend dans cette pers­pec­tive les ten­dan­ces lour­des actuel­les d’une différen­cia­tion entre une main-d’œuvre très qua­lifiée que les entre­pri­ses trai­tent comme du capi­tal fixe (de la res­source humaine) et une force de tra­vail peu qua­lifié ou sans expérience utilisée de façon très occa­sion­nelle grâce aux nou­vel­les formes de contrats précaires légalisés. Pour cette main-d’œuvre jeta­ble, le concept marxien de « capi­tal varia­ble » retrouve toute sa per­ti­nence après la parenthèse des Trente glo­rieu­ses qui avait semblé l’inva­li­der en fai­sant des tra­vailleurs « garan­tis » une frac­tion de capi­tal fixe puis­que, comme pour les machi­nes et autres immo­bi­li­sa­tions, son coût était cons­tant, quel que soit le niveau conjonc­tu­rel d’acti­vité réelle. C’est cette « réserve » qui expli­quait la pro­fu­sion des stocks ou les périodes de chômage tech­ni­que et qui est aujourd’hui considérée comme de la mau­vaise graisse.

Dans le même ordre d’idée, la posi­tion du syn­di­cat patro­nal (MEDEF) est de ne plus assu­rer la conti­nuité entre les temps de tra­vail effec­tifs et les temps de for­ma­tion. Il veut casser le contrat de tra­vail en cas de for­ma­tion, car il ne s’agit plus de former ce qui sera une res­source humaine pour telle ou telle entre­prise précise, mais d’uti­li­ser un capi­tal humain abs­trait qui aura été formé ici ou ailleurs, peu importe, puisqu’on peut s’adres­ser au marché natio­nal ou mon­dial s’il le faut, sui­vant les besoins. L’ANI cor­res­pond bien à cette vision de flui­dité de la res­source humaine deve­nue sans atta­che par rap­port à un lieu de tra­vail par­ti­cu­lier, mais une flui­dité qu’il faut enca­drer et com­pen­ser (le flexisécurité).

Plus que jamais, c’est aujourd’hui le capi­tal tout entier qui achète poten­tiel­le­ment la force de tra­vail dis­po­ni­ble tout entière.

Le rap­port mar­chand semble donc s’impo­ser au rap­port sala­rial parce qu’il englobe de plus en plus l’ensem­ble des rap­ports sociaux dans la mesure où salariés et consom­ma­teurs ou usa­gers sont intégrés à un même pro­ces­sus. Mais il n’est pas le rap­port social capi­ta­liste parce qu’il exprime trop crûment les rap­ports de subor­di­na­tion et de domi­na­tion du capi­tal. Il ne peut s’expri­mer et a for­tiori se dévelop­per que s’il est régle­menté par l’État et présenté aux indi­vi­dus démocra­ti­ques sous des formes imper­son­nel­les et juri­di­cisées. D’où l’impor­tance réaffirmée aujourd’hui du contrat de tra­vail et les polémiques ou luttes autour de trans­for­ma­tions qui remet­tent en cause les sour­ces tra­di­tion­nel­les de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion (cf. les diver­gen­ces syn­di­ca­les à propos de l’ANI)

Nous conclurons sur un paradoxe puisque le temps des contradictions semble lointain

La situa­tion qui découle de ces trans­for­ma­tions de la condi­tion sala­riale et du tra­vail est déplorée par les syn­di­cats et plus générale­ment par toutes les forces de « la gauche de la gauche » comme le signe de la « casse » des bas­tions de l’ancien mou­ve­ment ouvrier et la source de son affai­blis­se­ment. Or, elle aurait dû être la prémisse à une insu­bor­di­na­tion généralisée contre le capi­tal sans illu­sion, pour les salariés, sur un quel­conque intérêt à défendre une posi­tion par­ti­culière au tra­vail. C’est en tout cas ce qu’envi­sa­geait Marx quand il voyait dans le prolétaire américain déraciné et inter­chan­gea­ble la figure même du futur révolu­tion­naire.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette hypothèse ne s’est pas vérifiée. Pas de défai­tisme par­ti­cu­lier dans ce cons­tat, mais il faut cher­cher à savoir en quoi et jusqu’où l’hypothèse a failli.

 

automne 2013

Notes

1 – M. Lazzarato, La fabri­que de l’homme endetté, Amsterdam, 2011.

2 – M. Aglietta, La vio­lence de la mon­naie, PUF, 1982.

3 – Dans la même veine néo-opéraïste, Carlo Vercellone dans l’ouvrage col­lec­tif qu’il a dirigé : Sommes-nous sortis du capi­ta­lisme indus­triel (La Dispute, 2003) cri­ti­que les interprétations en terme de fin du tra­vail comme étant le pro­duit d’une hypo­stase tech­no­lo­gi­que et sur­tout il va jusqu’à réécrire toute l’his­toire des conflits du tra­vail entre 1968 et 1973 comme une révolte du savoir vivant contre le savoir mort du capi­tal fixe. Alors que les opéraïstes eux-mêmes l’avaient qua­lifiée comme mou­ve­ment de refus de la part des OS, il semble privilégier les quel­ques pra­ti­ques auto­ges­tion­nai­res de la part d’ouvriers très qua­lifiés et de tech­ni­ciens.

4 – Cf. L’arti­cle de P. Dieuaide dans Sommes-nous sortis du capi­ta­lisme indus­triel, op. cit., p. 237.

5 – Une partie de cette rente pour­rait d’ores et déjà être socia­lisée sous forme de revenu garanti qui per­met­trait le dévelop­pe­ment d’une mobi­lité choi­sie. Rien de révolu­tion­naire là-dedans même si les pre­miers à en parler furent Robespierre avec son « droit à l’exis­tence » et Paine avec son revenu mini­mum garanti pour les plus de 50 ans et une somme allouée à l’âge de 21 ans, les mesu­res étant financées par la rente foncière ; Keynes le prévoyait aussi dans « Perspectives écono­mi­ques pour nos petits enfants », in Essais sur la mon­naie et l’écono­mie : le cri de Cassandre (Payot, 1990, p. 127-141).

6 – Ulrich Beck, La société du risque, Aubier, 2001.