Consommation et dynamique du capital

juillet 2014, Jacques Wajnsztejn



Salaire et consommation chez Marx

En filigrane : une théorie marxiste des besoins

Le phénomène de la consom­ma­tion est extérieur au marxisme qui ne lui reconnaît qu’une impor­tance minime définie comme le niveau de repro­duc­tion de la force de tra­vail cor­res­pon­dant au salaire de sub­sis­tance en rap­port à des « besoins » déterminés his­to­ri­que­ment. En effet, pour Marx les besoins ne sont pas « illi­mités » dans l’absolu, ils sont tou­jours situés his­to­ri­que­ment, ils dépen­dent du degré de dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves et des rap­ports de pro­duc­tion ainsi que des luttes qu’ils engen­drent. Mais même dans la pers­pec­tive du com­mu­nisme marxien, les besoins humains trou­vent des limi­ta­tions dans le rap­port avec la nature extérieure. Cette contrainte se présente sous la forme de « l’empire de la nécessité natu­relle » qui s’impo­se­rait aussi bien aux pre­miers hommes dans leur dénue­ment qu’à l’homme moderne entouré de ses riches­ses puis­que le prin­cipe de l’écono­mie repose sur l’idée de rareté comme nous pou­vons à nou­veau le voir aujourd’hui avec la ques­tion de la raréfac­tion des res­sour­ces natu­rel­les. Ce rap­port à la nature extérieure sera long­temps conçu comme adap­ta­tion à cette nature, même avec le dévelop­pe­ment de l’agri­culture et de l’élevage. Ce n’est qu’avec la révolu­tion indus­trielle que la trans­for­ma­tion de la nature devient vérita­ble­ment domi­na­tion de la nature2. Malheureusement, il faut bien reconnaître que la partie de la for­mule de Marx « à chacun selon ses besoins » n’a aucun sens autre que pro­pa­gan­diste (et je ne parle pas ici de la vali­dité de la première partie de la cita­tion : « A chacun selon son tra­vail » qui n’a aucun sens dans la domi­na­tion réelle du capi­tal). À part les besoins « natu­rels » qui sont les condi­tions mêmes de la vie et de sa repro­duc­tion, l’homme n’a pas de « besoins ». Ce sont les rap­ports sociaux qui déter­mi­nent, à un moment donné, un cer­tain rap­port entre les désirs et la façon de les com­bler.

La logi­que des besoins chez Marx ne cor­res­pond donc pas à une logi­que de la vie, mais à la logi­que écono­mi­que qui déter­mine des niveaux de vie. Ainsi, la loi d’airain des salai­res de Ricardo est censée rame­ner cons­tam­ment les salai­res à ce niveau de sub­sis­tance. Les marxis­tes repren­dront ensuite cela sans grande dis­cus­sion, à la suite du socia­liste alle­mand Lassalle qui n’était pour­tant pas un modèle de révolu­tion­naire ! Marx développe donc une théorie de l’accu­mu­la­tion du capi­tal qui pro­dui­rait une dis­pro­por­tion tou­jours plus grande entre le sec­teur des biens de pro­duc­tion et celui des biens de consom­ma­tion en faveur du pre­mier. Cette dis­pro­por­tion devait entraîner une crise de sur­pro­duc­tion, une baisse du taux de profit et des crises cycli­ques, voire une crise finale. À partir de la crise des années 1930 que les marxis­tes vécurent comme le signe de l’effon­dre­ment du capi­ta­lisme, les écono­mis­tes sta­li­niens développèrent la thèse extrême de la « paupérisa­tion abso­lue » qui ne tenait pas compte des « bien­faits » de la crois­sance capi­ta­liste et représen­tait une énième ver­sion de la loi d’airain. Cette thèse va être réfutée d’abord par la théorie de Keynes qui va être mise en pra­ti­que dans le cadre de l’État-pro­vi­dence et du com­pro­mis for­diste. Selon elle, les « par­te­nai­res sociaux » (patro­nat et syn­di­cats) orga­ni­sent le rap­port immédiat capi­tal/tra­vail et l’État enca­dre le pas­sage à la domi­na­tion réelle du capi­tal. Le crédit et la marche forcée vers la monétari­sa­tion des rap­ports sociaux et la ban­ca­ri­sa­tion des ménages de salariés feront le reste. Réfutée aussi ensuite par Schumpeter qui développe l’idée que les inves­tis­se­ments ne ser­vent pas seu­le­ment à l’accu­mu­la­tion de moyens de pro­duc­tion. Une part de plus en plus grande va à l’inno­va­tion au sens large, c’est-à-dire pas seu­le­ment à des inno­va­tions tech­ni­ques dans le procès de pro­duc­tion, mais aussi à des inno­va­tions de pro­duits dans les modes de consom­ma­tion, les méthodes d’orga­ni­sa­tion et de ges­tion. Ces deux théories vont être confortées pen­dant toute la période des Trente glo­rieu­ses et même au-delà en ce qui concerne le pro­ces­sus de consom­ma­tion qui se pour­suit malgré la crise et l’inver­sion de poli­ti­que des reve­nus avec la lutte contre l’infla­tion. Par exem­ple, aux États-Unis, dès 1981 le mon­tant des achats de biens de consom­ma­tion par les ménages dépasse celui des biens d’équi­pe­ment par les entre­pri­ses alors que ces der­niers sont à la base de l’accu­mu­la­tion et de la repro­duc­tion élargie.

Le statut de la force de travail en question

La posi­tion de Marx repo­sait aussi sur une vision du salaire comme prix de la force de tra­vail-mar­chan­dise dans laquelle le salaire n’est que le prix du panier de sub­sis­tance du prolétaire3. Or cela a pour prin­cipe de faire de cette force de tra­vail une mar­chan­dise comme une autre avec une valeur et un prix4. Nous avons déjà dit ailleurs pour­quoi cela n’était pas tena­ble, mais repre­nons par un autre bout. On peut bien admet­tre que la force de tra­vail a un prix, mais elle n’a pas de valeur, car elle n’est pas pro­duite et nous savons dans l’ana­lyse de Marx que, de façon prédomi­nante, la valeur naît dans la pro­duc­tion. Les marxis­tes ont été cons­cients de cela qui ont sou­vent parlé du prix de « repro­duc­tion » de la force de tra­vail, comme si faute d’être vrai­ment pro­duite, elle était quand même repro­duite. Mais cela ne résout pas le problème, car cela envi­sage tou­jours la force de tra­vail comme une mar­chan­dise dont la valeur n’est mesu­ra­ble que par le tra­vail néces­saire. Pourtant, et Marx le précise à nou­veau5, com­ment peut-on dire que le salaire dépend de la quan­tité de tra­vail néces­saire à la repro­duc­tion de la force de tra­vail et en même temps que la durée de la journée de tra­vail dépend des luttes ouvrières, sachant que cette durée joue sur le rap­port tra­vail néces­saire/sur­tra­vail ? Marx nous laisse nous débrouiller avec tout ça ce qui laisse toutes les options pos­si­bles, du salaire comme expres­sion d’un rap­port de force ins­ti­tu­tion­na­lisé en com­pro­mis (Keynes) ou en situa­tion de conflic­tua­lité per­ma­nente (les opéraïstes ita­liens avec leur notion de « salaire poli­ti­que »), en pas­sant par une plus mesurée et prag­ma­ti­que concep­tion du salaire comme expres­sion monétaire d’un rap­port sala­rial de subor­di­na­tion, mais varia­ble sui­vant ce niveau de conflic­tua­lité (notre posi­tion).

Cette dis­cus­sion sur la concep­tion théorique du salaire a une impli­ca­tion forte dans la pra­ti­que et au niveau poli­ti­que puis­que si on penche pour la première concep­tion, à savoir celle d’un salaire comme prix de la repro­duc­tion de la force de tra­vail (le salaire-panier de sub­sis­tance), alors il s’agit d’un « salaire réel », dit autre­ment d’un pou­voir d’achat où c’est la valeur des pro­duits qui déter­mine le salaire monétaire. Dans ce cas, la lutte pour le salaire est inu­tile ou en tout cas secondaire et ce qui devient essen­tiel c’est de faire bais­ser le prix du panier. Le libre-échange inégal et la mon­dia­li­sa­tion agis­sent en ce sens comme le fai­sait aupa­ra­vant le colo­nia­lisme (cf. la théorie léniniste de l’impéria­lisme et celle de « l’aris­to­cra­tie ouvrière »). Il s’agit d’exa­cer­ber la concur­rence afin de faire bais­ser les prix, le prix de la force de tra­vail représen­tant la par­ti­cu­la­rité d’être « rigide à la baisse6 ». À partir d’un posi­tion­ne­ment poli­ti­que pour­tant opposé, la théorie marxiste ortho­doxe rejoint la stratégie néolibérale prônée, par exem­ple, par la Commission européenne.

Mais si on part de la seconde concep­tion du salaire comme résul­tante d’un rap­port de force, et bien alors c’est le niveau du salaire monétaire (c’est-à-dire nomi­nal) qui déter­mine la quan­tité de bien ache­ta­ble et alors la lutte pour un par­tage favo­ra­ble de la valeur ajoutée est une com­po­sante fon­da­men­tale de la lutte sala­riale. Du côté du pôle capi­tal, c’est sur cette reconnais­sance7 de la valeur du salaire monétaire que s’est établi le mode de régula­tion for­diste des Trente glo­rieu­ses et les mécanis­mes de la « société de consom­ma­tion ». Du coté du pôle tra­vail, à cette idée était associée aussi le concept « d’armée indus­trielle de réserve » qui pesait sur le niveau de salaire. Dans cette pers­pec­tive du salaire comme salaire monétaire, on peut voir toute la stratégie patro­nale actuelle comme volonté d’impo­ser à nou­veau une vision du salaire comme un salaire-panier, malgré l’oppo­si­tion des syn­di­cats et des États-pro­vi­dence pour le main­tien du salaire mini­mum et des reve­nus sociaux. En l’absence d’un nou­veau mode de régula­tion, les mesu­res sur la « flexisécurité » à la scan­di­nave ou la « refon­da­tion sociale » à l’alle­mande qui se met­tent en place actuel­le­ment, appa­rais­sent comme des bal­lons d’essai d’un nou­veau mode de régula­tion pour l’ins­tant en souf­france.

Société de consommation et esprit du capitalisme

Les théories subjectives de la valeur s’imposent à la théorie objective de la valeur-travail

Pendant long­temps l’influence de Max Weber et de son livre sur le pro­tes­tan­tisme et l’esprit du capi­ta­lisme, ont conduit à asso­cier capi­ta­lisme, puri­ta­nisme et ratio­na­lisme que ce soit dans la compréhen­sion du capi­ta­lisme mar­chand ou dans celle du capi­ta­lisme indus­triel. Thèse d’autant plus faci­le­ment accueillie qu’elle n’était pas forcément contra­dic­toire avec celle de Marx, Weber complétant fina­le­ment la des­crip­tion de la super­struc­ture sans remet­tre en cause les présupposés objec­tifs caractérisant l’infra­struc­ture et par exem­ple la théorie objec­tive de la valeur. Keynes, malgré son mépris pour les théories de la valeur dont l’esti­ma­tion de la valeur générale relève pour lui d’une dis­cus­sion sur le sexe des anges, ne bous­cu­lera pas complètement cette image d’une ratio­na­lité d’ensem­ble du capi­ta­lisme puis­que dans sa recher­che des solu­tions aux crises, il ten­tera de trou­ver de nou­veaux équi­li­bres. Et parmi ces nou­veaux équi­li­bres, il y a évidem­ment celui favo­risé par la crois­sance de la « demande effec­tive » qui rend pos­si­ble l’avènement d’une « société de consom­ma­tion ». Mais dès le der­nier tiers du XXe siècle, cette cons­truc­tion théorique est menacée par l’école néo-clas­si­que qui pense le marché du côté de la sub­jec­ti­vité désirante et fonde la valeur sur la « désira­bi­lité » (Ch. Gide8). S’enclen­chent à la fois une rup­ture avec une vision essen­tia­liste ou natu­ra­liste de la valeur d’usage et avec une vision uni­ver­sa­liste de la valeur d’échange9. L’hédonisme de la consom­ma­tion l’emporte sur le dolo­risme de la pro­duc­tion.

La frac­tion française de l’écono­mie poli­ti­que clas­si­que (J.-B. Say et Bastiat) va poser les jalons de la future thèse néo-clas­si­que : il s’agit de fonder une nou­velle dis­ci­pline en s’affran­chis­sant de tout rap­port avec une phi­lo­so­phie morale qui caractérisait encore la recher­che de Smith. Et en pre­mier lieu il faut dégager les notions d’utilité et de besoin de toute vision nor­ma­tive ou morale en repor­tant la ques­tion du niveau macro-écono­mi­que (la richesse des nations) au niveau micro-écono­mi­que des indi­vi­dus. La nou­velle utilité ne fait donc plus référence à un besoin de l’homme, encore moins aux besoins de l’espèce. Il n’y a plus d’homme générique avec des besoins déter­mi­na­bles a priori (une des prémisses des socia­lis­mes), mais un indi­vidu por­teur de sub­jec­ti­vités qui don­nent valeur.

Simplement est postulée une concor­dance entre d’une part une pour­suite ration­nelle des intérêts qui ren­voie aux inégalités concrètes de clas­ses et d’autre part la logi­que para­doxale du désir qui ren­voie à la liberté abs­traite que pro­cure l’équi­va­lence générale de tous devant l’argent. L’esprit du temps n’est plus celui de Benjamin Franklin et de Max Weber ni non plus du Georges Bataille de La part mau­dite dont les notions de « dépense » et de « consom­ma­tion impro­duc­tive ». Dans la société capi­ta­lisée, de la même façon que tout le tra­vail est devenu pro­duc­tif pour le capi­tal, il n’y a plus de consom­ma­tion impro­duc­tive.

« Que cette société se vive comme société de consommation doit être le point de départ d’une analyse objective »10.

Dans un pre­mier temps, la générali­sa­tion de la consom­ma­tion est restée encore rela­ti­ve­ment dépen­dante des rap­ports sociaux de pro­duc­tion, d’abord parce qu’elle repo­sait sur le don­nant-don­nant for­diste tra­vail contre revenu, mais aussi parce que ce com­pro­mis n’était pas exempt de contra­dic­tions anta­go­ni­ques. Ainsi, la cri­ti­que du tra­vail s’exprime et s’affirme dans les luttes des années 1960-70 qui s’oppo­sent tout autant à l’asser­vis­se­ment sala­rial qu’à l’aliénation dans la consom­ma­tion. On se sou­vient du « Cache-toi, objet » sur les murs de Mai 68, du mou­ve­ment des auto-réduc­tions et des « Indiens de l’intérieur » à Bologne en 1977. Les divers mou­ve­ments de cri­ti­que de la consom­ma­tion, notam­ment les plus radi­caux ne sont donc pas seu­le­ment sortis de la tête de quel­ques enfants de l’esta­blish­ment américain en rup­ture de ban (beat­niks hip­pies et contre-culture). Ils ont aussi par­couru les différentes luttes de l’époque et par­ti­culièrement celles pour l’abo­li­tion du tra­vail salarié et son monde de la part d’une jeu­nesse en révolte.

Après l’échec de ce mou­ve­ment d’insu­bor­di­na­tion généralisé, les restruc­tu­ra­tions des années 1970 et plus générale­ment ce que nous avons appelé la « révolu­tion du capi­tal » (le capi­tal domine la valeur), le rap­port tra­vail/ consom­ma­tion s’est inversé : aujourd’hui, c’est à partir de la capa­cité de consom­ma­tion comme mesure du niveau de vie de l’indi­vidu qu’est posée la nécessité de l’emploi (et non plus du tra­vail), comme pour­voyeur de reve­nus.

La cri­ti­que du mou­ve­ment de 1968 à l’ordre domi­nant a certes été effec­tive, mais elle n’est pas arrivée à poser cette ana­lyse objec­tive que récla­mait Baudrillard (cf. cita­tion supra) en se lais­sant aller soit à une dia­bo­li­sa­tion des objets de la consom­ma­tion et de l’acte de consom­ma­tion lui-même comme gas­pillage, soit à une sorte d’apo­lo­gie de la consom­ma­tion y com­pris dans l’émeute et le pillage. Les ambiguïtés de l’Internationale situa­tion­niste sur ce point, comme celles du mou­ve­ment gio­va­ni­liste ita­lien des années 1970 éclai­rent cette dif­fi­culté. Mais il n’y a plus alors de « besoins » même si cer­tains auteurs ont été tentés de les redéfinir à partir du moment où il deve­nait patent que les besoins élargis n’étaient qu’une trans­for­ma­tion mar­chande et capi­ta­liste des désirs11. Des désirs qui sont intégrés à un ensem­ble plus large repo­sant au niveau écono­mi­que sur la demande/com­mande et sur le plan « cultu­rel » à un rela­ti­visme des valeurs. Le dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves ne conduit donc pas tant à une mul­ti­pli­ca­tion de besoins plus ou moins arti­fi­ciels, qu’à une libération de désirs. Tout semble pos­si­ble.

Pour essayer d’éviter cette dif­fi­culté, il faut rap­pe­ler le lien indis­pen­sa­ble à main­te­nir entre cri­ti­que du tra­vail et cri­ti­que de la consom­ma­tion. D’ailleurs l’étymo­lo­gie nous vient en aide puis­que l’homme des besoins, c’est aussi l’homme beso­gneux, l’homme de la beso­gne, c’est-à-dire du tra­vail conçu si ce n’est comme moyen de tor­ture (tri­pa­lium) du moins comme peine.

C’est d’autant plus impor­tant de le sou­li­gner qu’aujourd’hui ce sont jus­te­ment les liens entre tra­vail et reve­nus qui sem­blent se dis­ten­dent avec dans la moitié haute de l’échelle sociale, une aug­men­ta­tion des reve­nus du patri­moine plus impor­tante que celle des reve­nus du tra­vail et dans la moitié basse, une aug­men­ta­tion des reve­nus sociaux par rap­port aux salai­res. Dans tous les cas, l’argent semble tomber du ciel !

La révolu­tion du capi­tal vir­tua­lise les rap­ports sociaux par une dyna­mi­que d’arra­che­ment et de déter­ri­to­ria­li­sa­tion bien rendue par l’édifi­ca­tion d’un marché mon­dial qui ne doit lais­ser aucun pôle de sta­bi­lité. À l’échelle mon­diale il s’agit de faire sauter les ver­rous en prio­rité les ver­rous chi­nois et japo­nais à partir de cette même dyna­mi­que de la consom­ma­tion ; en Chine il s’agit de trans­for­mer les nou­vel­les cou­ches urbai­nes sor­ties de la pau­vreté en consom­ma­teurs alors que la plu­part des pro­fits vont encore vers l’accu­mu­la­tion, alors qu’au Japon il s’agit de trans­for­mer un peuple au niveau de vie élevé, mais au mode de vie économe d’épar­gnants en consom­ma­teurs.

En fonc­tion de ce que nous venons de dire, nous allons voir les limi­tes de la cri­ti­que que font Bataille et Baudrillard de la consom­ma­tion capi­ta­liste.

Apports et limites des analyses de la dépense et de la consommation chez Bataille et Baudrillard

Commençons par Bataille (La part mau­dite, Minuit, 1967). Il pro­nonce une cri­ti­que défini­toire et défini­tive de l’utilité : « Il n’existe en effet aucun moyen cor­rect, étant donné l’ensem­ble plus ou moins diver­gent des concep­tions actuel­les, qui per­mette de définir ce qui est utile aux hommes » (p. 29). Ensuite, il s’atta­che à dis­tin­guer deux formes de consom­ma­tion, premièrement celle qui ne serait qu’un intermédiaire néces­saire à la pro­duc­tion et deuxièmement, celle qui l’intéresse par­ti­culièrement, à savoir la dépense impro­duc­tive liée au luxe, aux cérémonies, à la guerre, etc. ; bref celle qui mérite le nom de « dépense », car elle repose sur la perte. C’est cette dépense qui, sous la forme du pot­latch, aurait cons­titué l’une des premières formes d’échange (p. 38-39). Quand on lit ça aujourd’hui on ne peut que considérer le caractère daté du propos, parce que la dyna­mi­que contem­po­raine du capi­tal repose sur une sophis­ti­ca­tion accrue des pro­duits et une invite à inno­ver, à riva­li­ser, à s’iden­ti­fier, à imiter à l’infini ce qui a qua­si­ment effacé la dis­tinc­tion établie par Bataille entre consom­ma­tion pro­duc­tive et consom­ma­tion impro­duc­tive. Les modes de cal­culs du PIB ont depuis long­temps intégré les consom­ma­tions d’alcool, d’anxio­ly­ti­ques, de club Méditer­ranée dans les + de la crois­sance. Là encore le pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion, et son corol­laire démocra­ti­que, ont joué un grand rôle en bana­li­sant même les consom­ma­tions en appa­rence les plus folles ou inso­li­tes. Une autre remar­que est datée qui concerne la classe domi­nante. En effet, pour Bataille, cette classe c’est la bour­geoi­sie, mais il la conçoit encore (p. 45) comme à son ori­gine, quand elle éclot à l’ombre de l’ancienne aris­to­cra­tie et qu’elle doit encore cacher sa richesse nou­velle pour ne pas atti­rer l’atten­tion sur elle. Sa cri­ti­que vise l’ancienne société bour­geoise bien plus que la société du capi­tal telle que nous la connais­sons aujourd’hui. Bataille reste fina­le­ment assez proche de l’hypothèse de Weber sur l’impor­tance du capi­ta­lisme dans le procès plus général de ratio­na­li­sa­tion (l’éthique bour­geoise repose sur la sobriété puri­taine, le calcul des ris­ques, l’uti­li­ta­risme, la recher­che de la maîtrise, etc.), mais cela ne rend pas compte des trans­for­ma­tions plus récentes d’un capi­tal qui cher­che à s’éman­ci­per du monde des valeurs et qui, par là, englobe aussi la cri­ti­que de Bataille qui y perd de sa force cri­ti­que

À cet égard, le socio­lo­gue de ter­rain Daniel Bell12 nous ren­sei­gne beau­coup plus sur ces trans­for­ma­tions et ce qu’il appelle « les contra­dic­tions cultu­rel­les du capi­ta­lisme ». Il nous montre com­ment, dès les années 1930 aux États-Unis, mais c’est vala­ble pour l’Europe dès le début des années 1960, le dévelop­pe­ment de la consom­ma­tion de masse et du crédit fait entrer en conflit la pers­pec­tive puri­taine d’ori­gine avec le climat hédoniste qui s’ins­talle peu à peu et touche toutes les cou­ches socia­les. La nécessité de répondre à une pro­duc­tion d’une quan­tité tou­jours plus grande « oblige » ce qui se présente encore comme une société du tra­vail basée sur l’effort de pro­duc­tion du côté pile à dévelop­per un côté face prônant la séduc­tion par la publi­cité, la libération des pas­sions et des désirs. Bizarrement, c’est aux États-Unis, pays pion­nier de cette conver­sion, que semble sub­sis­ter le plus ce mélange de puri­ta­nisme/conser­va­tisme étriqué et de déchaînement des pul­sions hédonis­tes.

Baudrillard, dans La société de consom­ma­tion (Gallimard, 1974), semble faire un pas en avant par rap­port à Bataille dans la mesure où il énonce de suite (p. 45), dans sa cri­ti­que de la mys­ti­que du PIB, que tout ce qui est pro­duit est utile pour le capi­ta­lisme et que même la dépense et la perte sous forme de gas­pillage généralisé ne donne pas lieu à un surcroît de sens col­lec­tif, mais à une intégra­tion fonc­tion­nelle13. Mais comme chez Bataille, il ne voit l’excès qu’à la marge, chez les nou­veaux héros popu­lai­res que représen­tent les divas et les grands spor­tifs qui défraient la chro­ni­que. C’est qu’en fait chez lui, il se pro­duit comme un dédou­ble­ment. D’un côté il veut rester cri­ti­que de ce qu’il décrit et il ne peut donc croire à ce que dit la société de consom­ma­tion sur elle-même, c’est-à-dire qu’elle vise­rait le bon­heur par jouis­sance consumériste au sein d’un pro­ces­sus de démocra­ti­sa­tion pro­gres­sive qui ins­talle l’ima­gi­naire de la dépense au cœur même de l’indi­vidu. Il relève bien le « Achetez main­te­nant, vous paie­rez plus tard » (p. 116) de la publi­cité agres­sive des ban­ques ou des super­marchés. Face à ce dis­cours auto-publi­ci­taire de la consom­ma­tion, il relève que la dépense, la jouis­sance et le non-calcul ne sont qu’un rem­pla­ce­ment de l’épargne, de la conser­va­tion du patri­moine et du tra­vail, sans effet réel sur une société qui res­te­rait régie par les lois de la pro­duc­tion. Il en déduit donc que la consom­ma­tion n’est qu’un moyen de l’ordre de la pro­duc­tion qui a d’autres fina­lités (p. 109), donc, en ce sens c’est une idéologie. Mais d’un autre côté, il est comme fasciné par le spec­ta­cle donné. Ce dédou­ble­ment apparaîtra de façon de plus en plus claire au fil des années et par­ti­culièrement dans les cinq volu­mes de Cool memo­ries qui cou­vrent la période 1985 à 2005 et son livre Amérique de 1997, tous aux éditions Galilée.

Il y a deux autres fai­bles­ses dans l’ana­lyse de Baudrillard ; la première consiste à cri­ti­quer les catégories de l’écono­mie néo-clas­si­que (besoins, utilité) à tra­vers le prisme d’un Marx réduit à un pen­seur natu­ra­liste et uti­li­ta­riste14, ce qu’il n’est pas tou­jours. La seconde consiste à avoir une compréhen­sion vul­gaire de la notion d’utilité, celle qui la lie à la morale et à l’uti­li­taire, alors que l’écono­mie en tant que dis­ci­pline auto­nome, c’est-à-dire débar­rassée d’une dimen­sion poli­ti­que reven­diquée à ses débuts, a jus­te­ment voulu se débar­ras­ser de toute posi­tion mora­liste. On en arrive au comble que c’est lui, Baudrillard, qui réintro­duit de la nor­ma­ti­vité dans sa cri­ti­que du PIB alors que pour­tant il a démontré préala­ble­ment et de façon convain­cante que le système de comp­ta­bi­lité natio­nale qui y préside est fondé sur l’absence de toute nor­ma­ti­vité puis­que les moins s’y ajou­tent aux plus pour le gon­fler tou­jours plus. Une cri­ti­que nou­velle pour son époque et plus radi­cale que celle du Club de Rome sur la « crois­sance zéro » ou que celle des livres de vul­ga­ri­sa­tion plus tar­difs, comme ceux de Dominique Méda15.

Toutefois, les dernières pages de La société de consom­ma­tion (p. 309-316) voient Baudrillard rompre avec l’idée de la consom­ma­tion comme idéologie d’un ordre de la pro­duc­tion. En effet, cet ordre de la pro­duc­tion s’effa­ce­rait devant un ordre des signes dans lequel il n’y a plus de trans­cen­dance, même pas celle, aliénée, qui s’expri­mait à tra­vers le fétichisme de la mar­chan­dise parce qu’elle néces­si­tait encore l’idée d’une cer­taine utilité de l’objet pro­duit malgré son tra­ves­tis­se­ment mar­chand. Il y aurait dorénavant imma­nence à cet ordre des signes dans lequel toutes les com­bi­na­toi­res sont pos­si­bles. Le jeu n’est plus périphérique à l’ordre social, il en est un élément cen­tral.

Le consumérisme est donc plus ou plutôt autre chose qu’une idéologie. Comme le disait Baudrillard, « il se sub­sti­tue à l’idéologie » comme une pra­ti­que de masse. C’est aussi ce que pen­sait Marcuse en envi­sa­geant la consom­ma­tion comme gra­ti­fi­ca­tion sub­sti­tu­tive de la subli­ma­tion répres­sive, mais sans qu’elle ne se sub­sti­tue à la « vraie » vie.

Consommation et domination réelle du capital

La norme de consommation

Elle joue un rôle impor­tant entre 1914 et 1945 aux États-Unis, mais elle four­nira le modèle repris en Europe un peu plus tard. Pour éclai­rer cela on peut suivre le livre de Stuart Ewen Conscience sous influence : publi­cité et genèse de la société de consom­ma­tion (Aubier-Montaigne16) qui aborde la ques­tion, en appa­rence écono­mi­que, des rela­tions entre pro­duc­tion de masse et consom­ma­tion de masse, mais aussi des aspects plus poli­ti­ques comme la nécessité de lutter contre le com­mu­nisme en en réali­sant le prin­cipe du « À chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capa­cités » ; ou plus cultu­rels comme la pos­si­bi­lité de se libérer des ancien­nes sujétions à tra­vers la « libération » des femmes.

« Faire tomber les barrières » est le slogan qui résume bien ce projet. La publi­cité est chargée d’assu­rer la média­tion entre ancien­nes pra­ti­ques de clas­ses (la culture ouvrière était encore solide) et nou­vel­les pra­ti­ques capi­ta­lisées de l’homme moderne. Mais c’est aussi les rap­ports entre les sexes qui s’en trou­vent trans­formés en détrui­sant les reli­quats de la struc­ture sociale patriar­cale par la double exal­ta­tion de la sexua­lité féminine et de son nou­veau rôle « d’entre­pre­neur en mode de vie ». La publi­cité se fait révolu­tion­naire afin de détruire les vieilles représen­ta­tions en culpa­bi­li­sant celles qui y tien­nent encore et en déculpa­bi­li­sant celles qui sont enclins à les aban­don­ner. Mais comme on peut le voir plus clai­re­ment aujourd’hui et comme nous l’avons main­tes fois sou­ligné, le capi­tal ne dépasse jamais rien, il englobe. Ainsi, alors qu’il a magnifié l’avan­tage de la cui­sine mécani­que et indus­trielle à l’inten­tion de la femme active, il res­taure la figure de la tra­di­tion, de la cui­sine des grands-mères. Toutefois, il ne la res­taure pas comme pra­ti­que, mais comme représen­ta­tion.

Revenons aux années intermédiai­res de l’entre-deux-guer­res. Les publi­ci­tai­res sou­tin­rent le New Deal parce qu’ils y voyaient une dimen­sion révolu­tion­naire par rap­port à l’Ancien Monde des valeurs tra­di­tion­nel­les. Les théories de Keynes ins­pi­re­ront les poli­ti­ques écono­mi­ques et budgétaires de tous les grands pays indus­tria­lisés après 1945 ainsi que les poli­ti­ques socia­les de conven­tions col­lec­ti­ves patro­nat/syn­di­cats arbitrées par l’État dans sa forme « pro­vi­dence ». Elles sont basées sur un don­nant-don­nant entre, d’un côté une accep­ta­tion ouvrière des haus­ses de pro­duc­ti­vité et donc de caden­ces de tra­vail élevées, en échange d’une crois­sance conti­nue du pou­voir d’achat de l’autre. Le tout arbitré par l’État avec par exem­ple en France, l’ins­tau­ra­tion du SMIG puis du SMIC, ce der­nier ayant une ambi­tion un peu plus grande au sens où il n’est pas seu­le­ment un salaire plan­cher de référence, mais qu’il accom­pa­gne la crois­sance en s’adap­tant à son rythme et où il est censé pro­duire un phénomène de rat­tra­page en faveur des bas salai­res. Il s’ensuit une aug­men­ta­tion lente, mais conti­nue de la part des salai­res dans la dis­tri­bu­tion de la valeur ajoutée, au moins jusqu’à la fin des années 1970 et une réduc­tion de l’éven­tail des salai­res (1 à 3).

Ce sont ces poli­ti­ques dites « de reve­nus » qui ins­tau­rent une norme sociale de consom­ma­tion et ten­dent à ins­ti­tu­tion­na­li­ser la lutte écono­mi­que de clas­ses sous la forme de la négocia­tion col­lec­tive. Cette norme de consom­ma­tion touche toutes les catégories socia­les puisqu’on parle par exem­ple de norme de consom­ma­tion ouvrière caractérisée par la consom­ma­tion de deux biens dura­bles essen­tiels : le loge­ment social qui apporte le confort et l’auto­mo­bile qui assure à la fois la liberté indi­vi­duelle de dépla­ce­ment et permet d’assu­rer la contrainte d’un trajet loge­ment-tra­vail qui s’allonge. D’une manière plus générale, les normes, les règles et les contrats dans la société capi­ta­lisée ten­dent à rem­pla­cer la Loi de la société bour­geoise. Des nou­veaux droits ou devoirs y sont attachés.

Derrière ces poli­ti­ques de reve­nus s’exprime la thèse selon laquelle la crois­sance est tirée par la demande glo­bale (consom­ma­tion des ménages et inves­tis­se­ment des entre­pri­ses) plutôt que par l’offre (pro­duc­tion et épargne) et que cette demande aug­mente davan­tage si les poli­ti­ques de reve­nus favo­ri­sent les bas et moyens salai­res dans la mesure où leur « pro­pen­sion » (= ten­dance) à consom­mer est supérieure à celle des hauts salai­res17. Toutefois, l’ame­ri­can way of life, au moins pour ce qui est des États-Unis a pro­duit une situa­tion dans laquelle le « peuple consom­ma­teur » a été plus keynésien que Keynes à partir des années 1960 et a for­tiori depuis la révolu­tion du capi­tal et le dévelop­pe­ment de la fic­ti­vité. Il en a résulté un endet­te­ment impor­tant et donc une dimi­nu­tion de l’épargne nette. Je m’expli­que : pour Keynes, si les ménages aug­men­tent ou rédui­sent leurs dépenses en fonc­tion de l’aug­men­ta­tion ou de la dimi­nu­tion de leurs pro­pres reve­nus, il n’en reste pas moins qu’ils doi­vent se plier à une loi psy­cho­lo­gi­que fon­da­men­tale de toute col­lec­ti­vité moderne, à savoir qu’à l’aug­men­ta­tion du revenu réel cor­res­pond une aug­men­ta­tion supérieure de l’épargne. C’est jus­te­ment ce qui ne tient plus dans la société capi­ta­lisée parce qu’on voit s’y dévelop­per à nou­veau des com­por­te­ments de « consom­ma­tion concur­ren­tielle18 » pour repren­dre une expres­sion de Veblen dans sa Théorie de la classe de loi­sirs[19], à tra­vers la consom­ma­tion de biens et de ser­vi­ces de luxe, un sec­teur qui ne connaît pas la crise et encore moins la sur­pro­duc­tion.

Cette fai­blesse de l’épargne dans les pays cen­tres de la puis­sance capi­ta­liste expli­que en partie leur soif de cap­tage des riches­ses des pays émer­gents. Il s’agit, pour eux, de com­pen­ser leurs taux d’épargne intérieurs insuf­fi­sants (sauf au Japon).

Cette fièvre consumériste aurait pu être freinée par une aug­men­ta­tion des taux d’intérêt, mais celle-ci ne fut que conjonc­tu­relle, dans le but de conju­rer l’infla­tion de la fin des années 1970. Aujourd’hui, même en période d’austérité, les très fai­bles taux d’intérêt réels main­tien­nent un niveau impor­tant de consom­ma­tion.

L’innovation permanente stimule sans cesse la consommation

Les nou­veaux types d’inno­va­tion per­met­tent une uti­li­sa­tion des connais­san­ces économe en capi­tal fixe et en tra­vail non ou peu qua­lifié, amélio­rant par là la pro­duc­ti­vité des fac­teurs de pro­duc­tion, ce qui faci­lite une pro­duc­tion en série, une baisse du coût uni­taire et des prix et donc une consom­ma­tion de masse. Ils contri­buent au pas­sage d’une société bour­geoise à une société sala­riale qui n’est plus basée sur l’anta­go­nisme entre deux clas­ses dont l’une semble être « le système » et l’autre « l’alter­na­tive » au système, mais sur des ins­ti­tu­tions poli­ti­ques, socia­les et cultu­rel­les d’intégra­tion au « système », avec pour elles, mis­sion de faire cor­res­pon­dre mas­si­fi­ca­tion et démocra­ti­sa­tion à tra­vers la crois­sance de la consom­ma­tion, qu’elle soit consom­ma­tion de pro­duits mar­chands ou de pro­duits non mar­chands comme dans les sec­teurs de l’éduca­tion, de la culture et de la com­mu­ni­ca­tion (les ser­vi­ces publics et ser­vi­ces à la per­sonne).

C’est ce lien entre consom­ma­tion et démocra­tie qui est fon­da­men­tal. Pourtant, il n’a pas été vérita­ble­ment reconnu et exploité par la cri­ti­que sociale ou révolu­tion­naire parce que cela condui­sait à tour­ner le dos à l’idée d’une irréduc­ti­bi­lité de l’anta­go­nisme entre les clas­ses. En conséquence, elle a sou­vent adopté une posi­tion morale sur la consom­ma­tion ou alors mis en avant des man­ques dans la théorie des besoins de Marx. Cette occulta­tion a été d’autant plus facile que la notion de besoin est par­fai­te­ment cir­cu­laire. Satisfaire des besoins n’est pas vrai­ment une fin si c’est sim­ple­ment l’état de satis­fac­tion qui est recherché. L’homme aurait alors le besoin de satis­faire ses besoins ! ? Ou alors on retombe dans une vision qui est celle de l’écono­mie et aussi de Marx avec « l’empire de la nécessité natu­relle » qui s’impo­se­rait aussi bien à l’homme pri­mi­tif dans le dénue­ment qu’à l’homme moderne entouré de riches­ses. Ce lien entre démocra­tie et consom­ma­tion est fon­da­men­tal disions-nous parce qu’il trans­forme complètement le pro­ces­sus de consom­ma­tion. Celui-ci se fait de plus en plus qua­li­ta­tif (cf. la notion aujourd’hui incontour­na­ble de « confort »), mais sans repo­ser essen­tiel­le­ment sur la dis­tinc­tion de classe et la différen­cia­tion sta­tu­taire d’objets osten­ta­toi­res à la valeur reconnue (base de la thèse de Veblen). Le pro­ces­sus qui lie main­te­nant dis­tinc­tion et imi­ta­tion permet à la fois l’inno­va­tion et la consom­ma­tion. Le même type de pro­duit est décliné d’abord sous sa forme dis­tinc­tive et rela­ti­ve­ment rare puis sous sa forme stan­dar­disée. La différen­tia­tion n’inter­vient qu’au niveau tem­po­rel (ini­tia­teur/imi­ta­teur) et au niveau de la qualité de second ordre (la voi­ture et le foie gras pour pres­que tous, mais pas les mêmes mar­ques ou modèles).

Consommation et individualisme démocratique

Une importance accrue de la sphère privée

Le consumérisme est donc insépara­ble de l’avènement de ce que nous appe­lons « l’indi­vidu-démocra­ti­que » et pour repren­dre un terme jour­na­lis­tico-socio­lo­gi­que, de la « moyen­ni­sa­tion » des sociétés capi­ta­lis­tes. En lan­gage socio­lo­gi­que on dira que les luttes de clas­se­ment pren­nent le pas sur les luttes de clas­ses. Loin de moi l’idée de faire res­sor­tir une classe sociale, la (ou les) classe(s) moyenne(s) alors que je ne parle plus en termes de clas­ses, mais seu­le­ment de dire qu’il y a une corrélation entre les inno­va­tions dans les nou­vel­les tech­ni­ques de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion par exem­ple et un indi­vi­dua­lisme ren­forcé autour de valeurs et de pra­ti­ques qui ne sont pas celles tra­di­tion­nel­les de la bour­geoi­sie d’un côté, de la classe ouvrière de l’autre.

Ce pro­ces­sus est plutôt porté par des cou­ches socia­les très urba­nisées et ter­tia­risées qui sont le pro­duit de l’ascen­seur social et s’avèrent les plus « branchées » sur la néo-moder­nité, parce que sans références de clas­ses fortes et donc for­te­ment sen­si­bles à la dyna­mi­que immédiate de la révolu­tion du capi­tal dont elles ne res­sen­taient, jusqu’à peu, que les bien­faits.

 Par oppo­si­tion à l’époque où la consom­ma­tion ne représen­tait qu’une trans­crip­tion de l’acti­vité de sub­sis­tance, en marge des rap­ports mar­chands, la consom­ma­tion est aujourd’hui un pro­ces­sus qui res­sus­cite la sphère du privé, au sein du ménage et de la famille (voir la ten­dance cocoo­ning) alors que la pro­duc­tion s’était de plus en plus développée en dehors de la struc­ture fami­liale, au sein de la com­mu­nauté du tra­vail. Les pra­ti­ques de consom­ma­tion ne sont donc plus immédia­te­ment sous l’influence des rap­ports de pro­duc­tion et de clas­ses même si ceux-ci peu­vent encore jouer leur rôle « d’habi­tus » pour repren­dre le concept de Bourdieu. Après avoir conquis les femmes dans sa première phase de dévelop­pe­ment comme nous avons pu le voir, elle a conquis aujourd’hui les enfants et ado­les­cents qui sont deve­nus une cible privilégiée dès les années 1970. Il est à noter que dans ce pro­ces­sus de consom­ma­tion, l’homme adulte semble assu­rer une cer­taine conti­nuité/tra­di­tion et que ce sont les femmes et les enfants qui pren­nent une place prépondérante. Cela recou­vre la ten­dance à la perte de cen­tra­lité du tra­vail dans les rap­ports sociaux capi­ta­lisés et à une recom­po­si­tion de la struc­ture fami­liale dans laquelle les objets animés (télévision, robots et machi­nes infor­ma­ti­ques) tien­nent une place considérable et rem­pla­cent sou­vent les per­son­nes (cf. l’explo­sion mon­diale du nombre de famil­les mono­pa­ren­ta­les).

Une fois de plus, le capi­tal ne fait pas que domi­ner, mais développe de nou­veaux mécanis­mes de repro­duc­tion des rap­ports sociaux impli­quant une part de sou­mis­sion et une part de libération des indi­vi­dus. Alors que dans les années 1960-1970 ces trans­for­ma­tions pro­dui­saient des rup­tu­res par­tiel­les telles que le « conflit des générations », « la fureur de vivre » et le refus du tra­vail, la révolu­tion du capi­tal va sta­bi­li­ser les rap­ports fami­liaux et intergénération­nels autour des valeurs d’une néo-moder­nité et de l’impératif de « rester jeune » et « branché » à tra­vers des pra­ti­ques initiées par les médias, mais confortées par les réseaux sociaux.

Le procès de totalisation du capital

La mon­dia­li­sa­tion accroît encore ce phénomène par la dif­fu­sion de l’ame­ri­can way of life parmi les cen­tai­nes de mil­lions d’indi­vi­dus des pays émer­gents qui ont atteint un niveau de vie supérieur au simple niveau de sub­sis­tance et qui, eux aussi, ont des préten­tions à la démocra­tie (reven­di­ca­tion de l’Internet libre en Chine, lutte pour l’égalité des sexes en Inde). Pour ceux qui ne l’ont pas atteint, différentes formes de micro-crédit peu­vent servir de pal­lia­tif : la révolu­tion du capi­tal ne serait rien sans la révolu­tion anthro­po­lo­gi­que qui l’accom­pa­gne et on pour­rait même dire, qui l’a précédée. Par exem­ple, dans les fave­las du Brésil, dépour­vues de tout sani­taire moderne et où les famil­les sont sou­vent sans tra­vail offi­ciel, des télévisions et des fours à micro-ondes flam­bants neufs occu­pent l’espace pour­tant réduit des caba­nes ; tout cela financé par endet­te­ment grâce à la Bolsa fami­lia four­nie par l’État.

La consom­ma­tion est deve­nue un élément essen­tiel de la dyna­mi­que du capi­tal, ce qui donne raison rétros­pec­ti­ve­ment à Schumpeter. La fuite en avant dans la consom­ma­tion n’est jamais que le pen­dant de l’accu­mu­la­tion sans fin de puis­sance, de pro­fits et de capi­tal et de l’exten­sion des marchés au niveau mon­dial. Mais cela ne se limite pas à ça. Schumpeter insis­tait sur le fait que cette dyna­mi­que du capi­tal par l’inno­va­tion s’ancrait pro­fondément au sein du rap­port social et non uni­que­ment dans la sphère écono­mi­que. La dyna­mi­que du capi­tal, c’est aussi pour lui, la capa­cité de mettre le bon­heur à la portée de tous, même si on peut dis­cu­ter de cette concep­tion quan­ti­ta­tive du bon­heur. C’est en cela que le capi­ta­lisme est pro­fondément démocra­ti­que sans être égali­taire et face à cet aspect on peut regret­ter que les argu­ments qui lui sont opposés soient sou­vent dignes des mora­lis­tes pédants du XVIIe siècle ou, à l’opposé, empreints d’un misérabi­lisme désuet.

On ne peut dis­tin­guer les deux mou­ve­ments inter­nes au dyna­misme. Ainsi, si d’un côté il y a bien comme conséquence les jeux et les plai­sirs de la consom­ma­tion, il y a aussi de l’autre, la logi­que du capi­tal avec la réalité de la norme de consom­ma­tion comme écono­mie de temps en remplaçant l’acti­vité directe par l’usage de biens d’équi­pe­ment. Le capi­ta­lisme trans­met ainsi à toute la société le secret de son dyna­misme : la recher­che de gain de temps qui permet un usage différent du temps comme le mon­trent le rap­port entre le dévelop­pe­ment parallèle des équi­pe­ments ménagers et du tra­vail féminin, les modi­fi­ca­tions de lan­gage aussi (« gérer son temps » ; « ça va, je gère », etc.). Dit autre­ment encore, la consom­ma­tion est autant un débouché qu’une acti­vité (l’uni­fi­ca­tion du procès d’ensem­ble) dont la logi­que impla­ca­ble est l’écono­mie de temps.

Il a sou­vent été dit avec la nou­velle prédomi­nance du toyo­tisme par rap­port au for­disme (le flux tendu et le zéro stock) ou avec la théorie de la filière inversée de Galbraith, que la demande aujourd’hui com­man­dait l’offre. Cela nous paraît insuf­fi­sant pour décrire les pro­ces­sus les plus récents et par exem­ple, la ten­dance à l’unité entre pro­duc­tion et consom­ma­tion. Cette thèse que nous avançons depuis un cer­tain temps déjà, dépasse ce qui ne serait qu’une inver­sion de ten­dance ou de pri­mauté ou encore de prio­rité. Ainsi, on ne « consomme » pas un nou­veau pro­duit, mais on par­ti­cipe à un pro­ces­sus social global dans lequel la consom­ma­tion doit être à la base de la création des pro­duits nou­veaux, par l’intermédiaire de réseaux de com­mu­ni­ca­tion sociale. Ce pro­ces­sus n’est lui-même pos­si­ble que parce que le rap­port mar­chand est entré en sym­biose avec le rap­port sala­rial. Travailleurs salariés et consom­ma­teurs-usa­gers sont intégrés au même pro­ces­sus. Dit en termes marxis­tes de valeur, il n’y a plus de problème de réali­sa­tion de la valeur puisqu’elle est immédia­te­ment rabat­tue sur sa pro­duc­tion, par exem­ple dans le « juste à temps » du toyo­tisme. Dans le même ordre d’idée, et nous l’avons dit ailleurs, il n’y a plus de crise de sur­pro­duc­tion glo­bale comme l’enten­dait l’ana­lyse marxiste ortho­doxe. Il peut y avoir des crises par­tiel­les dans cer­tains sec­teurs (sub­pri­mes et immo­bi­lier en 2008), mais il n’y a pas trop de biens en général, seu­le­ment des trans­ferts de demande en fonc­tion des varia­tions de niveau de profit ou de reve­nus. Ceci n’est pos­si­ble jus­te­ment que parce qu’il y a pro­duc­tion et consom­ma­tion de masse sinon cela pro­dui­rait une situa­tion de type précapi­ta­liste, comme celle qui inquiétait déjà Malthus, pour­tant représen­tant des grands propriétaires ter­riens, quand il ne voyait de « solu­tion » à une crise écono­mi­que que dans la pro­duc­tion plus impor­tante de pro­duits de luxe pour une élite. Mais aujourd’hui, cette situa­tion ins­ta­ble ne peut per­du­rer que si le rap­port sala­rial ne rentre pas lui-même en crise du fait de débor­de­ments pos­si­bles du rap­port mar­chand sur le rap­port sala­rial dans une écono­mie glo­ba­lisée.

C’est ce pro­ces­sus et bien d’autres aussi qui nous font dire que nous sommes dans une « société capi­ta­lisée ». La consom­ma­tion cons­ti­tue un élément objec­tif de la capi­ta­li­sa­tion des acti­vités humai­nes. Le temps devient lui-même un capi­tal (le capi­tal-temps, le « crédit de for­ma­tion », le chèque–nouvel-entre­pre­neur, etc.) qui permet de créer de nou­vel­les différen­cia­tions au sein du sala­riat avec le dévelop­pe­ment des acti­vités de ser­vi­ces à la per­sonne. Il y a des temps de différente « valeur » comme l’a bien exposé A. Gorz dans différents tra­vaux.

En étant main­te­nant autant si ce n’est plus consom­ma­tion de signes que d’objets, la consom­ma­tion de la seconde étape de la « société de consom­ma­tion » (disons à partir des années 1980) se retrouve en phase avec tous les autres éléments du pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion et par­ti­culièrement avec les ten­dan­ces à la fic­ti­vi­sa­tion et à la vir­tua­li­sa­tion. Ainsi de la mon­naie-signe qui s’impose à la mon­naie-mar­chan­dise comme l’écri­ture s’est imposée à la parole et main­te­nant le numérique à l’écri­ture tra­di­tion­nelle. Chaque fois la déter­ri­to­ria­li­sa­tion est plus impor­tante et la com­mu­ni­ca­tion plus problémati­que. Il y a un problème de conver­ti­bi­lité. La mon­naie-mar­chan­dise repo­sait sur l’or… comme le silence ! Les ritour­nel­les sur la déconnexion, le réel en danger devant la montée du fictif ou du vir­tuel, le ration­nel en danger lui aussi devant la montée de l’irra­tion­nel procèdent plus d’une grande peur que de l’ana­lyse cri­ti­que.

Actualisation

De nouveaux mécanismes de reproduction des rapports sociaux

En met­tant en crise les ins­ti­tu­tions20, la société capi­ta­lisée sup­prime les média­tions. Pendant que le rôle des élec­tions décline, que la méfiance vis-à-vis de la poli­ti­que aug­mente, l’indi­vidu-démocra­ti­que est mis en contact direct avec la liberté indi­vi­duelle et l’égalité des condi­tions à partir de la consom­ma­tion des nou­veaux pro­duits, un accès faci­lité à la pro­tec­tion sociale (CMU en France) et au crédit. Les NTIC ont accéléré le pro­ces­sus de « démocra­ti­sa­tion » alors que tous les mau­vais augu­res nous prédisaient un décro­chage de la part de la partie de la popu­la­tion qui ne sau­rait uti­li­ser les nou­veaux outils infor­ma­ti­ques. Alors que la trans­for­ma­tion du statut des femmes dans le sala­riat avait permis le dévelop­pe­ment de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion de biens dura­bles, l’inven­tion du concept de « jeu­nesse » a eu comme conséquence la création d’un modèle idéal de consom­ma­tion et l’éclo­sion d’un foi­son­ne­ment de nou­vel­les mar­chan­di­ses jeta­bles sur la base de la minia­tu­ri­sa­tion des objets tech­no­lo­gi­ques. Et la pro­fu­sion des objets/mar­chan­di­ses n’a pas empêché une nor­ma­li­sa­tion des désirs. Dans le même temps, de nou­veaux objets sont nés qui ne sont pas uni­que­ment des objets de consom­ma­tion, mais des sortes d’outils tech­no­lo­gi­ques (ordi­na­teurs, téléphones mobi­les, CD-Rom) qui sont utilisés de façon active et inte­rac­tive qui dépasse la sépara­tion entre pro­duc­teur et consom­ma­teur.

De la même façon que les prix ont ten­dance à être majo­ri­tai­re­ment des prix admi­nistrés ou des prix de car­tels (oli­go­po­lis­ti­ques) et donc des prix arbi­trai­res par rap­port à leur « valeur », la consom­ma­tion s’ins­ti­tue en système mono­po­lis­ti­que comme contrôle sur la demande et socia­li­sa­tion des codes. C’est ce contrôle qui est l’arti­cu­la­tion stratégique de la fameuse « filière inversée » de Galbraith21. Contrôle des prix et contrôle de la demande sont essen­tiels au pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion différen­tielle en situa­tion de repro­duc­tion rétrécie. En effet, jusqu’aux années 1950-1960, la valeur d’usage conti­nuait à fonc­tion­ner comme signe avec une impor­tance donnée au pro­duit concret qui per­met­tait l’accès, non seu­le­ment à la moder­nité, mais au confort, avec par exem­ple les pre­miers pas du sec­teur de l’élec­troménager. Cela mar­quait un retard du sec­teur de la consom­ma­tion par rap­port au sec­teur de la pro­duc­tion ou la prévalence du tra­vail abs­trait ren­dait superfétatoire toute dis­cus­sion autour de l’utilité de tel ou tel tra­vail concret. Mais avec la révolu­tion du capi­tal, il ne reste plus grand-chose de l’ancien fétichisme de la mar­chan­dise. On est dans l’imma­nence. Les valeurs d’usage sont deve­nues des valeurs pour le capi­tal, pour son usage. Il en a fait son utilité et c’est pour­quoi aujourd’hui les théories néo-clas­si­ques ren­dent mieux compte des prix que la théorie clas­si­que ou sa variante marxiste.

 Il est d’ailleurs éton­nant de voir com­ment les res­sorts et les concepts de la néo-moder­nité pro­duits par la révolu­tion du capi­tal com­po­sent une sorte de modèle du joueur (ou du spécula­teur diront les mora­li­sa­teurs) à la fois désirant, nomade, différent et mul­ti­cultu­rel, usant de la mode de la séduc­tion, du simu­la­cre, de l’éphémère et de l’aléatoire, évoluant du local au global et du global au local à tra­vers l’infor­ma­tion.

Des limites internes ?

Nous n’évoque­rons pas ici les limi­tes exter­nes de type catas­tro­phi­ques qui pour­raient inter­ve­nir, mais seu­le­ment des limi­tes inter­nes, même si le procédé est un peu arbi­traire quand on a problématisé un procès de tota­li­sa­tion du capi­tal qui rend peu per­ti­nent tout dis­cours dua­liste.

On peut signa­ler tout d’abord que les femmes et les jeunes dévelop­pent des contre-valeurs qui peu­vent cor­ro­der l’édifice par une exi­gence de se réappro­prier du temps pour les premières et pour les seconds, de mieux le contrôler de par leur posi­tion encore mar­gi­nale par rap­port au tra­vail, ce qui peut amener la cri­ti­que au moins par­tielle du temps contraint (cf. les refus de contrats comme le CIP ou le CPE et parallèlement une cer­taine ambi­va­lence par rap­port à la contrainte de flexi­bi­lité).

D’un autre côté, la cri­ti­que écolo­gi­que fait inter­ve­nir un nouvel élément en rup­ture avec la cri­ti­que ouvrière de l’usage. En effet, cette dernière voyait dans la révolu­tion sociale une reconquête de la valeur d’usage des objets sur leur aspect mar­chand, mais sans cri­ti­que de l’objet lui-même. Ainsi, la CGT auto­mo­bile demande encore aujourd’hui la cons­truc­tion de véhicu­les 4x4 et la conti­nua­tion de la poli­ti­que du « tout camion pour sauver Renault et RVI !) ; alors que la cri­ti­que écolo­giste s’atta­que à la notion d’utilité elle-même du fait du caractère négatif qu’elle aurait pris à l’ère de la pro­duc­tion de l’obso­les­cence pro­grammée et de l’objet comme déchet poten­tiel.

La cri­ti­que écolo­gi­que par­ti­cipe acti­ve­ment de la crise du capi­ta­lisme comme mode de pro­duc­tion en ce qu’il rend l’agro­bu­si­ness, l’indus­trie, la cons­truc­tion et le bâtiment et donc aussi les tra­vailleurs de ces sec­teurs, res­pon­sa­bles de la dégra­da­tion de l’envi­ron­ne­ment. Mais il se développe dans la rup­ture d’avec la pro­duc­tion qui apparaît soit comme magi­que (coupée de l’acte même) soit comme une malédic­tion (nui­san­ces). Donc elle se retrouve dans l’impasse qui apparaît le plus clai­re­ment quand elle se commet avec le pou­voir poli­ti­que en assu­rant des fonc­tions ministériel­les.

Une fois de plus, pour l’ins­tant du moins, nous lais­sons aux forces domi­nan­tes le soin de trou­ver des « solu­tions ». Les grands som­mets sur l’envi­ron­ne­ment, l’effet de serre, les éner­gies renou­ve­la­bles, la mise en place indus­trielle du recy­clage et la ten­ta­tive de cer­tai­nes entre­pri­ses de mettre fin à l’obso­les­cence pro­grammée sont toutes des ini­tia­ti­ves en pro­ve­nance de ce que nous appe­lons le sec­teur I ou capi­ta­lisme du sommet et de ce point de vue, il ne faut pas se leur­rer sur ce que signi­fie l’arrêt du nucléaire en Allemagne. Il n’est pas indépen­dant de la longue lutte anti­nucléaire qui s’y déroule, mais il est sur­tout liée à la posi­tion par­ti­culière d’une Allemagne démili­ta­risée pour qui le nucléaire n’est qu’une source d’énergie comme une autre à la différence de la France qui tire du nucléaire l’essen­tiel de sa puis­sance étati­que et poli­ti­que.

La remise en cause des poli­ti­ques keynésien­nes depuis main­te­nant trente ans par­ti­cipe, elle, de la crise d’ensem­ble de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. La révolu­tion du capi­tal a accéléré les fac­teurs désta­bi­li­sants sans trou­ver de nou­veau com­pro­mis et les forces en présence tirent à hue et à dia avec des États qui cher­chent en général à main­te­nir un système de socia­li­sa­tion des reve­nus et même à l’étendre là où il est embryon­naire comme aux États-Unis, pen­dant que la plu­part des entre­pri­ses ont ten­dance à ne plus per­ce­voir les salai­res que comme des coûts et donc à faire pres­sion sur eux par le blo­cage des salai­res ou/et les licen­cie­ments. Et même si on y regarde de plus près, la crise des sub­pri­mes et de la bulle immo­bilière s’ins­crit encore dans une appro­che for­diste, même si c’est main­te­nant plus au sein d’un mode de dérégula­tion que d’un mode de régula­tion. Avec les prêts américains et espa­gnols pour l’acqui­si­tion de loge­ments par les pau­vres ou les jeunes, on a bien cette situa­tion où le plus de per­son­nes pos­si­bles sont trans­formées en usa­gers du capi­tal alors qu’ils sont plus dif­fi­ci­le­ment repro­duits en tant que tra­vailleurs. Combien de temps cela peut-il durer ?

Enfin, une sta­gna­tion récente des niveaux de vie dans les pays les plus riches et les plus enclins à consom­mer pro­duit une modi­fi­ca­tion de la struc­ture de consom­ma­tion. En effet, dans la pers­pec­tive néolibérale, des prix mon­dia­lisés par l’ouver­ture à la concur­rence sont censés induire une ten­dance générale à la baisse et donc main­te­nir un haut niveau de demande. Or il se trouve que des prix intérieurs ne sont pas mon­dia­lisés, mais sont à la hausse, comme le prix de l’énergie qui dépend beau­coup des taxes ou le prix du loge­ment, etc. Par ailleurs, alors que la consom­ma­tion est censée cor­res­pon­dre à un choix rai­sonné sous contrainte monétaire pour ces mêmes néo-libéraux, il se trouve que de plus en plus de consom­ma­tions cor­res­pon­dent en fait à des « dépenses contrain­tes » par les nou­veaux modes de vie (loge­ment et trans­port renchéris). Ces dépenses dites « incom­pres­si­bles » aug­men­tent pour tous, mais en pro­por­tion tou­chent sur­tout les bas reve­nus22. Là encore, on ne peut que se deman­der com­bien de temps est-ce tena­ble sans que les présupposés de la société capi­ta­lisée sur sa capa­cité à appor­ter le bon­heur ou en tout cas à être la moins mau­vaise des sociétés ne s’écrou­lent où mieux, soient ren­versés ?

 

Notes

1 – Une première ver­sion de ce texte, beau­coup plus courte, est parue sur notre site en jan­vier 2013.

2 – Je ne pense donc pas que nous puis­sions dire, comme M. Bookchin (Une société à refaire, ACL), que la domi­na­tion sur la nature précède la domi­na­tion sur les hommes.

3 – Sous-enten­dre que ce panier a une valeur rela­tive sui­vant l’époque ne change rien à l’affaire.

4 – C’est la posi­tion de Marx dans les cha­pi­tres VI et IX du Livre I du Capital, mais il ne s’y tient pas comme le signale G. Jorland dans son livre Les para­doxes du capi­tal (O. Jacob) et comme on peut s’en rendre compte au cha­pi­tre 27 du Livre III, La Pléiade, volume II, p. 1466-69. Ces trois pages sont à la fois d’une clarté excep­tion­nelle pour l’enten­de­ment… et d’une confu­sion extrême en ce qui concerne la doxa marxiste. Page 1467, par exem­ple, Marx dévoile par­fai­te­ment la contra­dic­tion qu’il y a à vou­loir mesu­rer le tra­vail par le temps de tra­vail ce qui impli­que une moyenne com­mune et une cer­taine homogénéité déter­mi­nant une quan­tité, alors qu’il parle par ailleurs en termes d’inten­sité du tra­vail ce qui impli­que des différences et une hétérogénéité du point de vue de la qualité. Il en déduit que taux de profit et taux de salaire qui nor­ma­le­ment ne peu­vent que diver­ger selon la loi de la valeur peu­vent en fait conver­ger à la hausse (comme, par exem­ple, dans la période des Trente Glorieuses). C’est ce que les écono­mis­tes appel­lent le phénomène de « réver­sion de capi­tal »). Il y dévoile aussi que profit moyen et salai­res sont anti­cipés bien avant la pro­duc­tion de valeur qui leur cor­res­pon­drait ce qui déter­mine le prix. Dans le même pas­sage, il abou­tit aussi au fait qu’il y a de façon contrac­tuelle une sorte de seuil mini­mum de salaire qui pré-existe à la pro­duc­tion, la partie varia­ble dépen­dant du rap­port de force. Sur cette base il n’y a plus grande différence entre le prix de pro­duc­tion de Marx et le « prix natu­rel » de Smith. Une fois de plus Marx ne « dépasse » pas les clas­si­ques même s’il se veut cri­ti­que de leur écono­mie poli­ti­que.

5 – Œuvres, vol I, La Pléiade, p. 807 et 833.

6 – Preuve une fois de plus que la force de tra­vail n’est pas une mar­chan­dise, en tout cas pas une mar­chan­dise comme les autres.

7 – Une reconnais­sance assez cyni­que quand même puis­que Keynes disait in petto qu’en der­nier res­sort, s’il le fal­lait, une bonne petite infla­tion ferait bais­ser réelle­ment les haus­ses immodérées du salaire monétaire. Prédic­tion en passe de réali­sa­tion à partir de la fin des années 1960, mais contre­dite par la grande vague de luttes socia­les de l’époque.

8 – Ch. Gide : Principes d’écono­mie poli­ti­que, Siret, réédition 1913. Gide n’emploie pas le terme de désira­bi­lité pour faire preuve d’ori­gi­na­lité, mais pour le dis­tin­guer de la notion d’utilité qui lui paraît trop objec­ti­viste et nor­ma­tive. On retrouve le même souci de se dis­tin­guer du sens vul­gaire d’utilité chez Pareto et son concept « d’ophélimité ». Mais les ancêtres de cette rup­ture avec le natu­ra­lisme aris­totélicien sont Condillac et son sen­sua­lisme dans le com­merce et le gou­ver­ne­ment (Slatkine, 1980) dont va s’ins­pi­rer Bentham pour dévelop­per sa théorie de l’uti­li­ta­risme qui va influen­cer à son tour l’école mar­gi­na­liste de Jevons. Pour cette dernière, la valeur ne réside pas dans la qualité inhérente à un bien, mais dans les besoins humains qui assi­gnent une valeur aux biens. On voit là le rap­port étroit entre théorie néo-clas­si­que et « société de consom­ma­tion ».

9 – Cette rup­ture est dès l’ori­gine ambiguë comme le montre J.-J.. Goux dans son livre : Frivolité de la valeur, essai sur l’ima­gi­naire du capi­ta­lisme, Blusson, 2000. Ainsi, A. Gide, le neveu de Ch. Gide, semble faire l’apo­lo­gie de cette exa­cer­ba­tion des sub­jec­ti­vités dans les nour­ri­tu­res ter­res­tres et de la fin de la fixité des valeurs dans Les faux mon­nayeurs ; Valéry est aussi séduit dans Monsieur Teste ; et on retrou­vera par la suite la même ambiguïté dans les posi­tions de Bataille, Deleuze et Baudrillard, à savoir un mélange de cri­ti­que et de fas­ci­na­tion. Par contre le rejet est par­ti­culièrement vio­lent chez Proudhon (Manuel du spécula­teur en Bourse), Péguy (L’argent), Drieu la Rochelle (Journal 1939-1943) qui tous seront réunis pour donner une base intel­lec­tuelle à un anti­ca­pi­ta­lisme de droite (« le capi­tal est cos­mo­po­lite » dit Proudhon, p. 29, comme les juifs rajou­te­ront les fas­cis­tes).

10 – Baudrillard : La société de consom­ma­tion, op. cit., p. 313.

11 – Ainsi, J. Attali et M. Guillaume dans L’anti-écono­mi­que, Syros, 1974, définis­sent le besoin comme « … ce à quoi on ne prend plus plai­sir, mais dont la non-satis­fac­tion serait inac­cep­ta­ble (p. 144). En cela ils font comme si le prin­cipe de plai­sir était le déter­mi­nant de la sépara­tion entre besoin et désir. Comme si le désir ne pou­vait pas jus­te­ment conduire à l’aban­don du confort, à la souf­france et le manger à la jouis­sance !

 Quant aux pen­seurs néo-clas­si­ques qui se sont quand même penchés sur les aspects sub­jec­ti­vis­tes de la consom­ma­tion, ils ten­tent de résoudre le dilemme désir ou besoin en lui sub­sti­tuant celui de « préférence ».

12 – D. Bell : Les contra­dic­tions cultu­rel­les du capi­ta­lisme.

13 – Ce n’est plus seu­le­ment le Mandeville pro­vo­ca­teur de La fable des abeilles, annonçant que les vices équi­li­brent les vertus pour l’har­mo­nie des sociétés qui est cyni­que, mais l’ordre de la pro­duc­tion lui-même (p. 47) dans la mesure où même les des­truc­tions sont calculées.

14 – Cf. Baudrillard : Pour une cri­ti­que de l’écono­mie poli­ti­que du signe, Gallimard, 1972.

15 – Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Champ, Actuel, 2008 et La mys­ti­que de la crois­sance, Flammarion, 2013.

16 – Les com­men­tai­res plus élaborés de cet ouvrage se trou­vent dans le n2 de la série IV de la revue Invariance, 1986, p. 63 et ss.

17 – Je change les sym­bo­les de la for­mule de Keynes pour sim­pli­fier, mais ça donne ça : R est le revenu, C la consom­ma­tion, E l’épargne et par défini­tion R = C+E. Keynes va dis­tin­guer deux sortes de pro­pen­sion, premièrement la pro­pen­sion moyenne qui exprime la part de revenu qui est consommée ou épargnée (elle se note C/R ou E/R) et deuxièmement la pro­pen­sion mar­gi­nale à consom­mer et épar­gner qui s’intéresse à la répar­ti­tion de la varia­tion de revenu quand il y a des haus­ses et des bais­ses de salai­res. Si Δ signale la varia­tion, alors la pro­pen­sion mar­gi­nale à consom­mer s’écrit ΔC/ΔR et les sta­tis­ti­ques mon­trent qu’elle est plus forte pour les bas que pour les hauts salai­res qui ont eux une plus forte pro­pen­sion à épar­gner. Moralité comme le disait Keynes qui n’était pas un bour­geois, mais plutôt un aris­to­crate déclassé et pro­vo­ca­teur fréquen­tant des per­son­nes un peu en marge comme les mem­bres du Groupe de Bloomsbury et Virginia Woolf, « seul l’argent des pau­vres est intéres­sant pour la crois­sance ». Il faut donc aug­men­ter les salai­res ou/et leur masse. Avec Keynes, on se rap­pro­che un peu aussi de Bataille puis­que la dépense est ins­crite à la base de l’accu­mu­la­tion et rem­place l’épargne qui devient désac­cu­mu­la­tion. C’est pour­quoi Keynes vou­lait « l’eutha­na­sie des ren­tiers ».

18 – La consom­ma­tion concur­ren­tielle n’est pas forcément osten­ta­toire ; elle peut même ne pas apparaître. Par exem­ple l’achat d’un appar­te­ment en centre-ville qui permet de ne plus avoir de voi­ture réduit quan­ti­ta­ti­ve­ment la consom­ma­tion, mais pas le coût de la dépense choi­sie.

19 – T. Veblen, Théorie de la classe de loi­sirs, TEL Gallimard, 1977.

20 – Ce que J. Guigou appelle « L’ins­ti­tu­tion résorbée », cf. Temps cri­ti­ques, no 12

URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.... ;

21 – Pour un résumé com­menté de sa thèse, cf. Baudrillard, La société de consom­ma­tion, op. cit., p. 97 à 105.

22 – D’après l’Insee, ces dépenses sont passées de 50 % à70 % pour les niveaux les plus bas entre 2001 et 2006.