Sur la politique du capital

juillet 2014, Temps critiques


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Ce texte se présente en contre point théorique des notes de lec­ture sur Le capi­tal comme pou­voir1 et aussi de l’arti­cle « Pour en finir avec les théories de la valeur », dans ce même numéro.

Pourquoi reve­nir sur ces deux points. Il nous semble que c’est parce qu’une boucle s’est bouclée. En effet, alors que le déploie­ment de la valeur, sur­tout à partir du XIXe siècle a cor­res­pondu à une auto­no­mi­sa­tion pro­gres­sive de l’écono­mie (le « désen­cla­ve­ment » de Polanyi dans son livre La grande trans­for­ma­tion) puis à sa domi­na­tion, l’évanes­cence aujourd’hui de cette même valeur fait que nous avons l’impres­sion de reve­nir à une phase antérieure du capi­tal, celle où la théorie écono­mi­que clas­si­que ne triom­phait pas encore. C’est pour­quoi la ques­tion de la puis­sance et du pou­voir (chère aux théori­ciens mer­can­ti­lis­tes du XVIe et XVIIe siècles) se repose avec force alors qu’elle avait cédé le pas à celles de l’ori­gine de la richesse (Smith puis Marx et la théorie de la valeur-tra­vail) et de sa répar­ti­tion (Keynes, la social-démocra­tie et la poli­ti­que des reve­nus).

En outre, si nous repre­nons de Nitzan et Bichler la notion de capi­ta­li­sa­tion, c’est parce qu’elle nous paraît cen­trale pour l’ana­lyse de la révolu­tion du capi­tal. En effet, elle nous paraît plus juste que celle de valo­ri­sa­tion qui ne peut être reconduite une fois admise nos dévelop­pe­ments sur « l’évanes­cence de la valeur ». De la même façon, la notion de « capi­ta­li­sa­tion différen­tielle » paraît plus oppor­tune que celle de dévalo­ri­sa­tion, car elle permet de com­pren­dre la phase actuelle non comme décadence du capi­ta­lisme, mais comme repro­duc­tion « rétrécie » dans laquelle il n’y a pas que des « gagnants ». Enfin, et ce n’est pas le moins impor­tant, parce qu’elle rend compte de la ten­dance à étendre cette capi­ta­li­sa­tion à toutes les acti­vités humai­nes et non seu­le­ment à celles qui tou­chent la pro­duc­tion ou la cir­cu­la­tion. Il s’agira ainsi de capi­ta­li­ser son expérience, ses connais­san­ces, sa retraite dans le cadre d’un pro­ces­sus de quan­ti­fi­ca­tion généralisé à l’ensem­ble des rap­ports sociaux. C’est ce que nous appe­lons la « société capi­ta­lisée ».

Capital et puissance

Tout d’abord il faut rap­pe­ler l’ordre des choses. Ce n’est pas la puis­sance de la finance qui plonge le monde dans la crise, mais l’épui­se­ment des forces pro­duc­ti­ves et les dif­fi­cultés que cela entraîne du point de vue de la reprise d’un cycle ascen­dant de Kondratiev, base essen­tielle d’une crois­sance capi­ta­liste selon la théorie des cycles longs qui a prédominé depuis les années 1930. À partir des années 1980, la recher­che des bases d’un nou­veau cycle n’a pas trouvé vrai­ment de solu­tion, même si de nom­breux écono­mis­tes ont pensé que les nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion pou­vaient inau­gu­rer une nou­velle phase d’inno­va­tion capa­ble de tirer la crois­sance comme jadis le firent les indus­tries « motri­ces ». Cette croyance a été remise en cause par le para­doxe de Solow en 1987 sur la pro­duc­ti­vité des NTIC qui remar­quait que l’intro­duc­tion de ces nou­vel­les tech­no­lo­gies ne se retrou­vait pas dans les sta­tis­ti­ques de pro­duc­ti­vité. En fait, il semble que pour toute nou­velle grande inno­va­tion, il y ait une phase de diges­tion avant qu’elle ne pro­duise ses effets. Et effec­ti­ve­ment, la crois­sance de l’écono­mie américaine dans les années 1990 semble avoir en partie levé ce para­doxe puis­que la pro­duc­ti­vité glo­bale a recom­mencé à aug­men­ter alors que la pro­duc­ti­vité du tra­vail conti­nuait de bais­ser2. Néanmoins, ces NTIC res­tent bien plus des moyens du connexion­nisme du capi­tal que des éléments de crois­sance élargie des forces pro­duc­ti­ves. Et d’autres fac­teurs, exter­nes cette fois, comme le danger envi­ron­ne­men­tal ont poussé à une reprise en main du pro­ces­sus d’ensem­ble par le niveau I, c’est-à-dire le capi­ta­lisme du sommet comme l’appe­lait Braudel. Un capi­ta­lisme du sommet qui met en place des stratégies de puis­sance qu’il ne faut pas confon­dre avec les tâches rou­tinières de la recher­che de pro­fits. Pour Braudel, le capi­tal est pou­voir : grâce à sa puis­sance, en par­ti­cu­lier financière, il peut d’en haut domi­ner et orien­ter à long terme tout son dévelop­pe­ment sans intégrer direc­te­ment le rap­port d’exploi­ta­tion. Des stratégies de puis­sance disons-nous certes, mais aujourd’hui dans le contexte d’une « repro­duc­tion rétrécie3 » qui se mani­feste clai­re­ment à tra­vers plu­sieurs phénomènes tel ceux de la crois­sance par fusions-acqui­si­tions plutôt que par capi­tal addi­tion­nel, des efforts en recher­che-dévelop­pe­ment (R-D) qui por­tent main­te­nant plus sur l’aval (com­mu­ni­ca­tion, publi­cité) que sur l’amont (inno­va­tions), la prédomi­nance de la capi­ta­li­sa­tion sur l’accu­mu­la­tion (cf. les notes à suivre sur Le capi­tal comme pou­voir). À sa manière Keynes avait déjà anti­cipé cette situa­tion en disant qu’une société peut très bien fonc­tion­ner en situa­tion de « sous-opti­ma­lité ».

Il n’y a pas que Braudel à avoir sou­tenu la thèse d’une plas­ti­cité fon­da­men­tale du capi­tal ; Giovanni Arrighi dans Le long XXe siècle (Verso, 1994) insiste lui aussi sur le fait que le capi­tal n’a pas de forme privilégiée, mais qu’il cher­che tou­jours la flexi­bi­lité et la flui­dité, ce qui le conduit à préférer en der­nier res­sort la forme argent. Ainsi, avant la révolu­tion indus­trielle s’est-il long­temps développé sans inten­tion d’uti­li­ser au maxi­mum le progrès tech­ni­que déjà poten­tiel­le­ment exploi­ta­ble à l’époque. Cela expli­que­rait la variété et les phases de dévelop­pe­ment du capi­tal. Par la suite, la domi­na­tion pro­gres­sive de sa forme pro­duc­tive indus­trielle le conduit à des contra­dic­tions en tant que rap­port social entre capi­tal et tra­vail et donc l’expose au risque de l’insu­bor­dina­tion des tra­vailleurs. Mais en cas de dif­fi­cultés de ce côté-là, ses ten­dan­ces mar­chan­des et financières lui per­met­tent de capter le sur­plus en pro­ve­nance d’autres rap­ports. Son procès de domi­na­tion se fait alors indi­rect. Comme le dit un écono­miste, « le capi­ta­lisme a tou­jours plu­sieurs fers au feu4 ». Toutefois, l’his­to­ri­ci­sa­tion du capi­tal ne doit pas conduire à l’idée du retour du même. À chaque étape on assiste à une ten­ta­tive de synthèse de la part du capi­tal, synthèse dont il faut pou­voir rendre compte. Ainsi, les deux premières révolu­tions indus­triel­les ont été des ten­ta­ti­ves d’uni­fi­ca­tion du capi­tal autour de sa forme pro­duc­tive et les théories de Hilferding et de Lénine5 sur le capi­tal finan­cier et l’impéria­lisme essaient de rendre compte de ces trans­for­ma­tions, mais sans attein­dre à la per­cep­tion et à la des­crip­tion de cette synthèse elles res­tent unilatérales. Pris dans leur déter­mi­nisme his­to­ri­que, elles ne voient dans la puis­sance mon­tante du capi­tal finan­cier et le cap­tage par l’impéria­lisme, qu’une nou­velle phase ultime du dévelop­pe­ment du capi­tal. D’ailleurs Hilferding ne par­lait encore que de capi­tal finan­cier et non pas de capi­ta­lisme finan­cier. Mais cette synthèse de l’époque est restée à l’état de réalité très incomplète par rap­port à celle que nous connais­sons aujourd’hui dans la mesure où per­du­raient les ancien­nes sépara­tions entre finance et indus­trie, entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion, entre tra­vail pro­duc­tif et impro­duc­tif, entre tra­vail manuel et intel­lec­tuel, entre sphère privée et publi­que.

Une autre différence essen­tielle, c’est qu’aujourd’hui ce n’est plus la guerre mili­taire qui est l’arme première de la puis­sance. Le contrôle de la recher­che-dévelop­pe­ment, de l’info, de « l’accès » (cf. Rifkin) est plus impor­tant que la conquête elle-même, car il ne s’agit plus d’un événement extra­or­di­naire qui s’impose à un moment his­to­ri­que donné et qui rebat les cartes, mais d’un cours quo­ti­dien de la capi­ta­li­sa­tion. Celui ou ceux qui ont la maîtrise de tout cela aiman­tent la richesse sans avoir forcément à la pro­duire. C’est d’ailleurs ce qu’ont tou­jours fait les villes-monde de l’his­toire du capi­tal et cela bien avant qu’on puisse parler de capi­ta­lisme. Beaucoup disent aujourd’hui que cette ville-monde est New York, centre des réseaux com­mer­ciaux, tech­ni­ques, cultu­rels et plus générale­ment des milieux d’affai­res.

La puis­sance ne se joue plus prin­ci­pa­le­ment au niveau du « sur­pro­duit ». En soi il ne vaut rien s’il n’est pas réserve de puis­sance, par exem­ple dans le contrôle de la R-D où celui de l’accès libre à cer­tai­nes res­sour­ces comme les routes du gaz et du pétrole. Que la puis­sance ne se joue plus au niveau du sur­pro­duit inva­lide aussi les dis­tinc­tions entre pro­duc­tif et non pro­duc­tif. Dans la société capi­ta­lisée, tout est pro­duc­tif pour le capi­tal, mais ce n’est pas encore une « vérité » pour tout le monde comme le montre l’exem­ple de la France qui, dans sa période moder­ni­sa­trice de rat­tra­page (les années 1970 sur­tout)6 cher­chera à faire la chasse à ce qui est impro­duc­tif en croyant ren­ta­bi­li­ser les acti­vités.

C’est cette repro­duc­tion rétrécie qui expli­que divers phénomènes tels la prio­rité donnée au cap­tage des riches­ses, à la compétiti­vité, aux formes mar­chan­des financières ou à celles qui appa­rais­sent rentières alors que la grande firme-réseau brouille les frontières entre profit et rente. C’est aussi ce que Nitzan et Bichler7 appel­lent la « capi­ta­li­sa­tion différen­tielle ». En effet, il ne faut pas oublier que chaque crise du capi­tal représente l’oppor­tu­nité d’une des­truc­tion créatrice comme le disait Schumpeter et que ceux qui en sor­tent vain­queurs en sor­tent plus forts alors que les autres sont affai­blis ou dis­pa­rais­sent. Ainsi, le cri­ti­que de gauche américain P. Gowan voit dans les suites de 2008, le triom­phe de Wall Street dans la mesure où les gran­des ban­ques américai­nes en sor­tent fina­le­ment ren­forcées puis­que malgré ou plutôt à cause de la faillite de l’une d’entre elles, celles qui res­tent sont dorénavant encore plus concentrées et sur­tout sont reconnus comme des ins­ti­tu­tions qui ne peu­vent faillir (Too big to fail d’après le bon mot d’Obama). La dimen­sion orga­ni­sa­tion­nelle du pou­voir des firmes (les nou­veaux prin­ci­pes de « gou­ver­nance8 ») n’est pas réduc­ti­ble à ce qu’elle était à l’époque for­diste où J. Galbraith décri­vait la « tech­no­struc­ture » et ses mana­gers. La nou­velle orga­ni­sa­tion chasse la bureau­cra­tie et la mau­vaise graisse, se recen­tre sur les métiers de base et exter­na­lise les autres, car il y a une lutte maxi­male pour l’appro­pria­tion des parts de profit entre concur­rents, entre diri­geants et action­nai­res, entre sous-trai­tants et don­neurs d’ordre9, ce qui rejette à la marge les éven­tuels conflits du tra­vail et le problème de la répar­ti­tion de la valeur ajoutée. Bien sûr, le salaire res­tant en grande partie un coût varia­ble et natio­nal, il est plus facile de jouer sur lui que sur des coûts fixes où des coûts mon­diaux, mais malgré les ten­dan­ces à la déloca­li­sa­tion externe et à la précari­sa­tion interne, il y a des limi­tes à ne pas dépasser. Le salaire n’est pas qu’un coût et il reste un revenu même quand les poli­ti­ques néolibérales en faveur de l’offre sem­blent l’empor­ter. La preuve en est faite actuel­le­ment à Berlin, Londres, Pékin et Washington qui vien­nent de décider d’ins­tau­rer ou d’aug­men­ter un salaire mini­mum natio­nal (source : dos­sier Le Monde, 11/02/2014).

Par ailleurs, quand les coûts les plus impor­tants se dépla­cent à la fois vers l’amont et l’aval de la pro­duc­tion stricto sensu, cela ne sert pas à grand-chose de cal­cu­ler la pro­duc­ti­vité res­pec­tive des fac­teurs et donc celle du tra­vail. La nécessité des cal­culs à la marge, une des bases de la théorie néo-clas­si­que, perd sa raison d’être et cela rela­ti­vise le dis­cours récur­rent sur la néces­saire flexi­bi­lité des salai­res.

 Ce sont des systèmes intégrés qui pro­dui­sent. Le progrès tech­ni­que avec l’inser­tion de plus en plus orga­ni­que de la tech­nos­cience dans la pro­duc­tion ne peut plus être appréhendé à la façon de Solow, ce dont tien­nent compte les nou­vel­les théories de la « crois­sance endogène10 ». Finalement Schumpeter qui avait vu juste sur la dyna­mi­que du capi­tal et le rôle de l’inno­va­tion, s’est avéré trop pes­si­miste quant aux ris­ques de dégénéres­cence bureau­cra­ti­que liés au gigan­tisme des gran­des entre­pri­ses, aux situa­tions de rentes mono­po­lis­tes et à la dis­pa­ri­tion des entre­pre­neurs prêts à parier sur l’avenir et donc à inves­tir. Les Gates, Jobs et autres exis­tent bel et bien malgré la lour­deur d’IBM et les « mer­ce­nai­res » comme Ghosn (diri­geant-redres­seur de Nissan et Renault) peu­vent arguer de leur pou­voir en décla­rant « Il n’y a pas d’auto­ma­tisme ano­nyme », en contre­point de l’idée de « capi­tal auto­mate » développée par Marx dans les Grundrisse.

Cette repro­duc­tion rétrécie et la ten­dance à privilégier la cap­ta­tion des riches­ses ne va pas sans ten­sions, aussi bien au niveau interne avec l’accrois­se­ment des inégalités de reve­nus à l’intérieur de chaque pays qu’au niveau externe où l’exa­cer­ba­tion de la concur­rence contre­carre les pro­ces­sus d’union intra-régio­naux. Au niveau natio­nal d’abord ces inégalités se mani­fes­tent par les différences crois­san­tes entre reve­nus du patri­moine et reve­nus du tra­vail au profit des pre­miers, même si cela ne fait pas resur­gir une ligne de classe séparant propriétaires et non-propriétaires, de plus en plus de salariés (ou d’anciens salariés retraités) cumu­lant les deux types de reve­nus avec le dévelop­pe­ment de l’épargne sala­riale11. Nous n’avons donc pas affaire, contrai­re­ment à ce que l’on entend sou­vent, à un retour du capi­ta­lisme patri­mo­nial. Les action­nai­res d’aujourd’hui qui sem­blent faire peser leur diktat pour un retour sur inves­tis­se­ment, ne sont pas des propriétaires, mais de sim­ples ayant-droit qui cher­chent jus­te­ment à diver­si­fier leurs pla­ce­ments pour garan­tir leur épargne (retraite par exem­ple12) ce qui est source d’ins­ta­bi­lité supplémen­taire. Au niveau inter­na­tio­nal ensuite, où les pays excéden­tai­res comme l’Allemagne ne le sont que par rap­port à des pays défici­tai­res de la même zone à qui ils impo­sent leurs règles de droit (les critères de Maastricht, la mon­naie com­mune) et de fait (une image qualité, leur poids écono­mi­que). Les unions, et l’UE en fait foi, sont des unions hiérar­chisées.

Cette ten­sion se réper­cute sur la ques­tion de l’endet­te­ment public des pays. En effet, dans cette repro­duc­tion rétrécie, le pays domi­nant est le pays le plus endetté (les États-Unis) et il finance cet endet­te­ment par la cap­ta­tion. Pourtant, on essaie de nous faire croire aujourd’hui que ce sont les pays les plus pau­vres de la zone euro qui sont les plus endettés ! Or, dans cette même zone, si nous pre­nons la situa­tion d’avant 2008, ce sont l’Allemagne puis la France soit les deux gros­ses puis­san­ces qui étaient les plus endettées. C’est seu­le­ment la crise financière de 2008, puis leurs pro­pres poli­ti­ques de « gre­nouilles vou­lant faire le bœuf » qui a précipité les pays du sud de l’Europe et l’Irlande dans le plus grand désarroi par la perte de confiance qui en est résultée de la part des prêteurs tra­di­tion­nels.

Un faible endet­te­ment public n’a jamais été un critère de santé écono­mi­que. Des experts américains comme Rogoff ont eux-mêmes reconnu leurs erreurs mathémati­ques dans la déter­mi­na­tion d’un taux pla­fond de 90% d’endette­ment par rap­port au PIB, à ne dépasser sous aucun prétexte. C’est pour cela qu’aujourd’hui et par­ti­culièrement aux États-Unis, tous les experts et diri­geants pous­sent à ne pas faire de l’endet­te­ment la ques­tion cru­ciale et ce d’autant plus qu’ils ont été à l’ori­gine de son accrois­se­ment. En effet, la révolu­tion du capi­tal a inversé le sens de la dette de la période for­diste : de favo­ra­ble aux emprun­teurs dans les années 1960-1970 (entre­pri­ses et ménages, pays en voie de dévelop­pe­ment), elle est deve­nue, à partir de 1979 (hausse des taux d’intérêt et lutte contre l’infla­tion), favo­ra­ble aux prêteurs.

Le capi­tal est certes une entité abs­traite, mais les États-Unis et ce que le prix Nobel d’écono­mie J. Stiglitz appelle « la com­mu­nauté financière mon­diale13 » lui don­nent sa figure de quasi-sujet de la domi­na­tion au niveau I, celui du capi­ta­lisme du sommet14.

La puis­sance étasu­nienne, plutôt que d’être une nou­velle figure de l’impéria­lisme par­ti­cipe d’une volonté glo­bale d’ordre mon­dial de la part des diver­ses puis­san­ces dont elle serait le régula­teur en der­nier res­sort grâce à la sol­va­bi­lité assurée du $. C’est pour cela qu’aussi bien en ce qui concerne la crise financière de 2008 ou l’appro­vi­sion­ne­ment en pétrole, c’est elle qui prend les décisions. La Chine est pour le moment son prin­ci­pal allié puis­que non seu­le­ment elle par­ti­cipe au finan­ce­ment de ses déficits, mais elle joue le rôle de contre-pou­voir en Asie où des velléités d’indépen­dance d’une zone Asie sur le modèle européen autour du yen japo­nais ont échoué du fait de l’action de la Chine. La Chine élargit d’ailleurs volon­tai­re­ment la zone $ comme on peut le voir après son annexion de Hong-Kong où pour que l’île garde son rôle de grande place financière, elle lui a imposé une mon­naie, certes conver­ti­ble, mais liée au $ comme l’est d’ailleurs la mon­naie de Singapour. Il ne faut pas oublier non plus le rôle d’une dia­spora chi­noise dont la majo­rité des avoirs est libellée en $. On peut suivre avec J.-M. Quatrepoint (la crise glo­bale, Mille et une nuit, 2008) le dérou­le­ment de cette guerre écono­mi­que qui ne dit pas son nom.

Le Japon s’était avéré un concur­rent trop arro­gant dans cer­tains sec­teurs comme la sidérurgie, le tex­tile et sur­tout celui des com­po­sants élec­tro­ni­ques. Là-dessus est venu se gref­fer un différend dans lequel les Japonais ont refusé de livrer aux Américains des com­po­sants néces­sai­res à l’indus­trie mili­taire américaine. La riposte indus­trielle a été immédiate : les États-Unis ont injecté des mil­liards de $ dans la recher­che des com­po­sants ; puis la contre-atta­que monétaire a suivi en jouant sur la valeur du $ et en exerçant des pres­sions à la montée du yen ren­forcée ensuite par une pres­sion à la baisse sur les taux d’intérêt japo­nais. Le résultat : un tsu­nami écono­mi­que que per­sonne ou pres­que n’ana­lyse comme une guerre écono­mi­que, la sta­gna­tion écono­mi­que du Japon étant mise sur le dos de mau­vai­ses poli­ti­ques d’austérité à effets défla­tion­nis­tes. Dans les faits, les gran­des entre­pri­ses japo­nai­ses ont été obligées de déloca­li­ser en Asie du Sud-est et en Chine, dans ce qui est devenu de fait une zone $, parce que ni l’État ni ces gran­des entre­pri­ses ne veu­lent tou­cher au modèle de la grande entre­prise.

Les avoirs japo­nais en $ ont alors baissé en pro­por­tion de la remontée du yen. Les Japonais déten­teurs de $ ont alors rapa­trié leurs avoirs en $ pour les placer dans l’immo­bi­lier et les actions, détrui­sant par là le modèle japo­nais de la banque-entre­prise pour un modèle occi­den­tal plus risqué créateur de bulles financières et immo­bilières.

Ce que ne dit pas Quatrepoint, c’est que la conséquence macro-écono­mi­que a été une défla­tion de plus de dix ans qui a sapé une partie de la puis­sance japo­naise, même si ses entre­pri­ses res­tent glo­ba­le­ment per­for­man­tes. Il ne faut pas oublier que ce qui est dit aujourd’hui sur la puis­sance future de la Chine, se disait il y a vingt ans à propos du Japon !

État-réseau et souveraineté

Quand nous avons développé l’idée de crise de la forme État-nation (dès le n2 de la revue) au profit de la forme État-réseau, cer­tains ont pu penser que nous allions dans le sens d’une dépoli­ti­sa­tion de l’État au profit d’une simple ges­tion des affai­res cou­ran­tes du capi­tal d’une part, du dur­cis­se­ment de ses fonc­tions régalien­nes d’autre part, dans le cours de la mon­dia­li­sa­tion et de la glo­ba­li­sa­tion.

Et donc que la ques­tion du pou­voir ne se posait plus, que prédomi­nait un capi­tal-auto­mate et que la révolu­tion du capi­tal accom­plis­sait un des buts du saint-simo­nisme, à savoir la fin de la poli­ti­que et son rem­pla­ce­ment par l’admi­nis­tra­tion des choses (domi­na­tion de l’écono­mie et à l’intérieur de l’écono­mie, domi­na­tion de l’exper­tise tech­ni­que), les différents États et les firmes mul­ti­na­tio­na­les n’étant fina­le­ment plus que des sup­ports de la dyna­mi­que du capi­tal. Il n’en est rien. En effet, nous croyons avoir montré, aussi bien dans notre ana­lyse des niveaux de la domi­na­tion que dans la cri­ti­que de la théorie de la dériva­tion de Marx (texte dis­po­ni­ble sur notre site15), que l’État, dans sa nou­velle forme, n’aban­don­nait pas ses préroga­ti­ves et inter­ven­tions, mais que ces dernières se trans­for­maient.

L’impres­sion de puis­sance qui se dégage du niveau I de la struc­ture hiérar­chisée de domi­na­tion n’empêche pas que la ques­tion du pou­voir per­dure dans la notion de sou­ve­rai­neté (cf. aussi le rôle joué par les « fonds sou­ve­rains »).

On a eu ten­dance à oppo­ser d’un côté, pou­voir poli­ti­que concret ou « pou­voir de classe » dans le dis­cours clas­siste et de l’autre puis­sance abs­traite des réseaux de ce niveau I comme si ce der­nier n’était cons­titué que d’orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les comme le FMI, la banque mon­diale, la com­mis­sion européenne, la BCE et l’euro, les mul­ti­na­tio­na­les ; comme si les États ne se conten­taient plus que d’une ges­tion natio­nale au niveau II, alors qu’ils sont très présents dans ce niveau I, que ce soit par leur par­ti­ci­pa­tion à ces orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les ou par le dévelop­pe­ment de stratégies com­mer­cia­les pro­pres16. Par ailleurs, on rai­sonne sou­vent comme si les flux ne connais­saient plus de frontières, mais les poli­ti­ques migra­toi­res, les barrières indi­rec­tes que cons­ti­tuent les normes indus­triel­les, sont là pour nous prou­ver qu’il reste des barrières natio­na­les. Des pays comme la GB, le Japon et la Chine adop­tent actuel­le­ment des stratégies écono­mi­ques for­te­ment marquées par un soucis sou­ve­rai­niste et de plus en plus d’experts parient sur un échec final de l’euro, seule pos­si­bi­lité de retrou­ver une sou­plesse d’adap­ta­tion face aux chocs conjonc­tu­rels.

Cette lutte pour la puis­sance lie étroi­te­ment les États et les grands grou­pes, mais plus dans un rap­port de récipro­cité que de concur­rence ou de ser­vice. Il s’agit d’être le plus effi­cace dans la compétition que ce soit par des sub­ven­tions mas­si­ves, la mise en place sans ver­go­gne par les américains, préten­du­ment cham­pions du libre-échange, d’un vérita­ble État-com­mer­cial alors que la com­mis­sion européenne traque et bride toutes les ten­ta­ti­ves européennes de concen­tra­tion à son échelle ou encore par des mesu­res plus discrètes comme celle que Bérégovoy accorde aux gran­des entre­pri­ses françaises en 1991, avec le « bénéfice mon­dial conso­lidé » qui permet de faire dis­paraître les bénéfices sous les pertes (par exem­ple les bénéfices de Renault sous les pertes de Volvo) de manière à ne payer qu’un mini­mum d’impôt à l’État, celui-ci ayant à charge de trou­ver l’argent ailleurs ou de bais­ser ses dépenses. Mais comme d’habi­tude, il en va de la puis­sance indus­trielle de la France ! Hier Bérégovoy, aujourd’hui Montebourg et Gallois.

La crise de 2008 a encore accru ces aspects puis­que les gran­des ban­ques, assu­ran­ces et entre­pri­ses sont considérées fina­le­ment main­te­nant comme des ins­ti­tu­tions et traitées comme telles, alors que para­doxa­le­ment, dans le monde entier, les ins­ti­tu­tions sont en train de se trans­for­mer en entre­pri­ses.

L’État reste le sta­bi­li­sa­teur poli­ti­que de cette synthèse à l’œuvre même si cette sta­bi­li­sa­tion s’effec­tue plus par la densité de ses réseaux et ses rami­fi­ca­tions au plus près du rap­port social — il n’y a plus de société civile — que par la mani­fes­ta­tion d’une vérita­ble sou­ve­rai­neté natio­nale. Quant aux grands grou­pes, ils assu­rent une sta­bi­li­sa­tion écono­mi­que par les nou­veaux réseaux qu’ils sont obligés de tisser non seu­le­ment avec leurs équi­pe­men­tiers habi­tuels, mais avec de nou­veaux sous-trai­tants qui émer­gent avec les pra­ti­ques d’exter­na­li­sa­tion. Même s’il y a des conflits d’intérêt entre États et grou­pes parce que ces der­niers sont pour la plu­part des FMN, les intérêts sont le plus sou­vent croisés. Comme dans le domaine mili­taire aux États-Unis ou dans la crise actuelle quand on voit l’État bri­tan­ni­que natio­na­li­ser les ban­ques sous un gou­ver­ne­ment très libéral afin de sou­te­nir la City.

L’exem­ple récent de l’offen­sive indus­trielle du sidérur­giste indien Mittal montre la dif­fi­culté qu’à l’Europe à intégrer le nou­veau schéma de restruc­tu­ra­tion à trois niveaux. C’est le groupe de pays où est née la forme État-nation qui a le plus de mal à faire coïncider cette restruc­tu­ra­tion et le pas­sage à l’État-réseau. L’Europe a laissé des orga­ni­sa­tions écono­mi­ques issues de son sein orga­ni­ser d’abord une dérègle­men­ta­tion concur­ren­tielle contre ses indus­tries natio­na­les, puis une règle­men­ta­tion monétaire de mon­naie unique forte à ten­dance défla­tion­niste, le tout sans créer parallèlement des ins­ti­tu­tions poli­ti­ques cor­res­pon­dan­tes. La différence est patente avec l’Angleterre par exem­ple, mais aussi avec le Japon et les États-Unis. Et ne par­lons pas de la Chine où la vio­lence de l’État peut ripos­ter ou cir­conve­nir la vio­lence du capi­tal. En France, par exem­ple, faute de trou­ver le bon cur­seur, on oscil­lera de la sou­mis­sion complète aux inves­tis­seurs étran­gers, à la natio­na­li­sa­tion (cf. encore, les ges­ti­cu­la­tions de Montebourg à son arrivée au poste de minis­tre du redres­se­ment indus­triel) .

La place de « l’économie de marché » au sein du processus de capitalisation

Les règles du marché peu­vent être considérées comme des garde-fous du capi­ta­lisme dans la mesure où elles contre­car­rent ses ten­dan­ces natu­rel­les à la forme mono­po­lis­ti­que ou en tout cas oli­go­po­lis­ti­que qui prédomine dans ce que nous appe­lons le sec­teur I. Elles fonc­tion­nent un peu comme une auto­li­mi­ta­tion dans ce niveau I et comme coor­di­na­tri­ces dans le niveau II. La forme réseau générale qui est en passe de gagner toutes les orga­ni­sa­tions pro­duc­ti­ves doit per­met­tre de lier les différents éléments et par exem­ple les rap­ports entre orga­ni­sa­tion hiérar­chi­que et contrac­tua­li­sa­tion dans les rap­ports mar­chands. Mais il semble abusif, même si nous ne sommes pas tous d’accord entre nous là-dessus, de dire que l’ennemi prin­ci­pal, c’est ce marché ou la forme mar­chande ou encore l’argent.

C’est à ce garde-fou que se rat­ta­chent les différentes varian­tes de la social-démocra­tie quand elles cri­ti­quent les lois impla­ca­bles de « l’écono­mie de marché » (qu’on laisse aux libéraux), mais adhèrent à la vision d’une « société de marché » (la gauche française) ou d’une « écono­mie sociale de marché » (la CDU et le SPD alle­mands).

Le capi­ta­lisme n’invente pas les hiérar­chies socia­les ; il les uti­lise, de même qu’il n’a pas inventé le marché ou la consom­ma­tion. Comme le disait Braudel : « Il est, dans la longue pers­pec­tive de l’his­toire, le visi­teur du soir ». Les ancien­nes hiérar­chies l’englo­bent et lui donne une base solide lui per­met­tant de se trans­cen­der en en créant d’autres qui lui don­nent sa dyna­mi­que et en retour le com­man­dent à l’avance. Là encore, ce qui prédomine ce n’est pas l’auto­ma­ti­cité de la repro­duc­tion, car les signaux ne vont pas tous dans le même sens : à la domi­na­tion de Microsoft répon­dent les logi­ciels libres et les hackers, au Monopoly, jeu inventé par un chômeur américain, répond aujourd’hui la mode des « jeux coopératifs », à la perte d’impor­tance du tra­vail manuel répond l’explo­sion du bri­co­lage avec « Castorama par­te­naire du bon­heur » qui tente d’impo­ser l’ouver­ture des gran­des sur­fa­ces le diman­che.

Le para­doxe actuel c’est que l’hori­zon­ta­lité des réseaux et la mise en place du tra­vail en équipe dans la ges­tion par objec­tif qui remet­tent en cause les ancien­nes formes hiérar­chi­ques des orga­ni­sa­tions quel­les qu’elles soient, néces­site de rehiérar­chi­ser ailleurs pour assu­rer que tout cir­cule entre un bas et un haut, entre un centre et une périphérie. Un para­doxe qui se trans­forme en contra­dic­tion quand le dis­cours du capi­tal énonce des injonc­tions simul­tanées et contra­dic­toi­res comme d’un côté, le fait qu’il est néces­saire de réguler, fixer et normer et de l’autre, qu’il faut insuf­fler du mou­ve­ment, du cou­rant et de la flui­dité pour « faire bouger les lignes ». Mais cela ne touche pas que l’entre­prise nou­velle. La même nécessité et la même dif­fi­culté exis­tent pour mettre en réseau tout en les hiérar­chi­sant, les trois niveaux, celui de la puis­sance (niveau I) ou se mêlent les actions des États, des FMN et des gran­des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les, celui du pou­voir au niveau natio­nal (niveau II) dans lequel se déploie le tissu indus­triel et écono­mi­que, mais doi­vent être repro­duits quo­ti­dien­ne­ment les rap­ports sociaux, celui de la petite pro­duc­tion et de l’écono­mie infor­melle (niveau III). Toutefois, l’inte­rac­tion dia­lec­ti­que entre ces trois niveaux ne permet pas de parler en termes de « Système », car ils ne fonc­tion­nent pas sur les mêmes bases ou prin­ci­pes. Le pre­mier fonc­tionne « à la puis­sance », le second « au profit » et le troisième mélange la flui­dité de l’infor­mel et la rigi­dité d’une rente qu’il faut à son tour flui­di­fier à tra­vers les différentes formes de blan­chi­ment, légales ou illégales.

La dyna­mi­que de cet ensem­ble hiérar­chisé pro­vient de ce que tous les niveaux concou­rent à la repro­duc­tion d’ensem­ble : le niveau I orga­nise, inves­tit, ren­ta­bi­lise en gran­des quan­tités ; le niveau II innove et pro­duit en quan­tités limitées ; le niveau III vit dans les pores du niveau II et lui four­nit une base arrière et une mul­ti­pli­cité d’expérience et de formes « alter­na­ti­ves », d’écono­mie « soli­daire » ou encore sou­ter­raine (contre­bande, cor­rup­tion).

Il semble que Braudel n’a pas bien perçu le chan­ge­ment fon­da­men­tal qui s’est pro­duit dans la révolu­tion du capi­tal. Comme tout his­to­rien de la longue durée, il cher­che sur­tout à mon­trer les conti­nuités et a ten­dance à négliger les dis­conti­nuités. En conséquence, pour lui, les trois niveaux sont séparés ; à la limite, ce sont trois mondes et celui du sommet fina­le­ment para­site le second qui est celui des échan­ges et de la pro­duc­tion. C’est pour cela que dans ses dernières prises de posi­tion poli­ti­ques (sa conclu­sion de 1979 au troisième volume de Civilisation matérielle, écono­mie et capi­ta­lisme… ), il n’est pas loin des théories de la déconnexion. À cet égard Polanyi semble mieux avoir saisi la signi­fi­ca­tion de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du marché comme étape néces­saire vers une tota­li­sa­tion du capi­tal, mais il voyait cette ten­dance comme contra­dic­toire avec l’exis­tence future du marché qui per­drait alors de sa capa­cité dyna­mi­que. Dans les deux cas, les deux auteurs qui ont une impor­tance cer­taine, n’ont pas eu le temps de vivre la révolu­tion du capi­tal et la nou­velle ten­ta­tive de synthèse à l’œuvre dans la ten­dance vers la société capi­ta­lisée.

 

Notes

1 – J. Nitzan et S. Bichler, Le capi­tal comme pou­voir, Max Milo, 2012.

2 – Dans la théorie néo-clas­si­que deve­nue domi­nante après l’échec des poli­ti­ques keynésien­nes dans les années 1970, le progrès tech­ni­que n’est considéré que comme un résidu. Il ne peut donc rien ini­tier et sta­tis­ti­que­ment on se conten­tait d’acter des gains de pro­duc­ti­vité, mais sans les relier au dévelop­pe­ment des NTIC. Or aujourd’hui, la théorie domi­nante reconnaît que les nou­vel­les tech­no­lo­gies impul­sent des gains de pro­duc­ti­vité dans la mesure où elles don­nent aux entre­pri­ses les moyens de l’anti­ci­pa­tion et de l’orga­ni­sa­tion. En cela, elles per­met­tent une pré-vali­da­tion du profit qui pro­fite en prio­rité aux gran­des firmes dont les pro­ces­sus de fusions-acqui­si­tions se sont accom­pagnés d’inno­va­tions orga­ni­sa­tion­nel­les (cf. par exem­ple, la théorie de l’agence).

3 – La repro­duc­tion simple et la repro­duc­tion élargie ne sont des notions uti­li­sa­bles que dans le cadre de la théorie de la valeur-tra­vail. La repro­duc­tion simple est celle qui se déroule à pro­duc­ti­vité cons­tante et qui met l’accent sur la dis­tinc­tion pro­duc­tif/impro­duc­tif et les capi­taux indi­vi­duels. Elle est développée par Marx aux Livres I et II du Capital. La repro­duc­tion élargie cor­res­pond à une valeur qui s’auto-valo­rise à tra­vers une accu­mu­la­tion du capi­tal cons­tant tou­jours plus impor­tante par rap­port à la part destinée au capi­tal varia­ble, une pro­gres­sion énorme de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et enfin, elle n’est envi­sa­gea­ble qu’au niveau d’une repro­duc­tion du capi­tal total. Cela Marx le développe au livre III. Or, la notion de repro­duc­tion rétrécie est d’un autre ordre ; elle n’est pas liée à la loi de la valeur mais aux nou­vel­les formes de la repro­duc­tion à tra­vers le rôle du capi­tal fictif et du niveau I dans la repro­duc­tion du capi­tal total. La dyna­mi­que n’est plus pro­duite par l’accu­mu­la­tion de capi­tal cons­tant (c’est une immo­bi­li­sa­tion et un frein au même titre que la propriété foncière) et par l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, mais par la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités et le cap­tage des riches­ses comme objec­tif prin­ci­pal plus que celui de leur création. L’impor­tance des ques­tions « envi­ron­ne­men­ta­les » ne fait qu’accen­tuer cette ten­dance et la nécessité d’impo­ser une vision supérieure, au sommet. Le capi­tal (à tra­vers le niveau I) domine les niveaux II et III et donc la valeur, mais ce qui est nou­veau par rap­port à l’époque étudiée par Braudel, c’est que cela passe par l’interdépen­dance, les réseaux et les connexions entre les trois niveaux.

4 – Cf. P. Dockès : « Croissance : adap­ta­tion ou rup­ture », in Fin de monde ou sortie de crise, Perrin, 2009.

5 – Alors que Marx fait partir son ana­lyse au niveau micro-écono­mi­que de l’entre­prise indi­vi­duelle (livre I) sans faire inter­ve­nir la situa­tion de concur­rence (quand il en parle c’est dans sa forme pri­mi­tive et guerrière), Lénine appréhende cette ques­tion à partir de son ana­lyse glo­bale d’un capi­ta­lisme de mono­po­les.

6 – Les exem­ples les plus célèbres ayant été la sup­pres­sion des poinçonneurs du métro, puis celle des pom­pis­tes) alors qu’aux États-Unis et au Japon on mul­ti­plie les emplois « inu­ti­les » (les plus célèbres exem­ples sont ceux des por­tiers dans les entre­pri­ses japo­nai­ses et des grooms ou por­teurs de valise dans l’hôtel­le­rie américaine.

7 – Nitzan et Bichler : Le capi­tal comme pou­voir, Max Milo, 2012.

8 – La défini­tion offi­cielle de cette « gou­ver­nance » est la sui­vante : un pro­ces­sus de coor­di­na­tion d’acteurs poli­ti­ques (du G7 au G20 par exem­ple), écono­mi­ques (les FMN, le club de Davos) et sociaux (les syn­di­cats et les ONG), ainsi que d’ins­ti­tu­tions (le BIT) pour attein­dre des buts discutés et définis col­lec­ti­ve­ment. C’est exac­te­ment ce qui anime l’acti­vité des mem­bres du capi­ta­lisme du sommet (le niveau I de la domi­na­tion capi­ta­liste).

9 – Cf. par exem­ple le conflit emblémati­que entre grande dis­tri­bu­tion (Carrefour) et agro-busi­ness (BSN) ou alors les rap­ports de domi­na­tion qui s’inver­sent entre IBM et Microsoft, ou encore le « modèle » Walmart. La crise des années 1970 a poussé en avant deux types d’intermédiai­res : la grande dis­tri­bu­tion car il faut que les entre­pri­ses ven­dent coûte que coûte à cause de la baisse des pro­fits et de la demande ; et la finance pour les crédits d’inves­tis­se­ment que la hausse des taux et un auto-finan­ce­ment insuf­fi­sant, ont rendus néces­sai­res.

10 – Dans les modèles tra­di­tion­nels libéraux comme celui de Solow, la crois­sance écono­mi­que dépend de deux fac­teurs : la crois­sance démogra­phi­que et le progrès tech­ni­que et ils sont dits exogènes car ils appa­rais­sent comme extérieurs à « l’écono­mie » et parais­sent tomber du ciel. Dans le modèle de la crois­sance endogène, le progrès tech­ni­que devient interne car il résulte des pro­ces­sus de for­ma­tion et de la mise en place de R-D. L’évolu­tion démogra­phi­que est aussi intégrée dans la mesure où le fac­teur popu­la­tion est trans­formé en capi­tal humain.

11 – Ce que les écono­mis­tes appel­lent les « effets-riches­ses » et « effets-reve­nus », procurés par les divi­den­des et intérêts. Ils sont des fac­teurs de crois­sance de la demande, rôle que jouaient les salai­res dans la phase précédente.

12 – Le plus gros action­naire de General Motors est aujourd’hui le fonds de pen­sion des ensei­gnants du Michigan.

13 – La puis­sance actuelle de la finance nou­velle ne tra­duit pas une « déconnexion » par rap­port à l’ensem­ble de l’écono­mie, ni un aspect essen­tiel­le­ment para­si­taire, mais par une rela­tion de pou­voir.

14 – Il faut reconnaître que nos deux arti­cles sur la mon­dia­li­sa­tion dans le n10 de la revue (signés l’un par J.-L. Rocca, l’autre par J.W.) étaient très insuf­fi­sants et pour deux rai­sons. La première est qu’ils cher­chaient à rame­ner cette mon­dia­li­sa­tion à une simple exten­sion de l’ancienne inter­na­tio­na­li­sa­tion ; la seconde est que cette ana­lyse se fai­sait avant que nous met­tions en place une ana­lyse à la fois plus glo­bale et plus précise de la nou­velle stratégie capi­ta­liste, bref, avant que l’on ne développe le concept de révolu­tion du capi­tal et qu’on uti­lise le concept braudélien de capi­ta­lisme du sommet à l’intérieur d’un nou­veau schéma en trois niveaux. Nous arri­vions aussi mal à démêler les rap­ports entre mon­dia­li­sa­tion et glo­ba­li­sa­tion. Les deux pro­ces­sus sont complémen­tai­res dans la mesure où ils signi­fient l’espace du capi­tal et en même temps ce qui est sous son contrôle établis­sant et impo­sant ainsi une géopo­li­ti­que du capi­tal.

15 – Lire sur le sujet notre arti­cle Marx, l’État et la théorie de la dériva­tion :
URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....

16 – Il n’y a guère que deux domai­nes où la France main­tient une posi­tion de grande puis­sance, celui du nucléaire et celui de la culture (excep­tion cultu­relle, statut des inter­mit­tents) et dans les deux cas on voit bien le rôle moteur joué par l’État. Il n’est pas au ser­vice du capi­tal, il est une puis­sance qui s’appuie sur le capi­tal comme le capi­tal s’appuie sur lui. Il y a sym­biose au niveau I même s’il peut y a voir diver­gence ou conflit au niveau II.