Salariat et précarité : condition et luttes du travailleur précaire

juillet 2014, C. Gzavier



Nous par­ti­rons du tra­vail théorique développé par la revue Temps cri­ti­ques1 quant à la perte de cen­tra­lité du tra­vail vivant dans le procès de valo­ri­sa­tion. Nous pren­drons ici le temps d’en cerner les conséquen­ces quant à la précarité pour le tra­vailleur au tra­vers de notre propre expérience2.

À partir du CPE3

Le mou­ve­ment contre l’ensem­ble de la loi dite « pour l’égalité des chan­ces » et son fameux Contrat Première Embauche (CPE) a exprimé chez les jeunes et sur­tout de la part des étudiants, un refus de la précarité. Des uni­ver­sités est monté un dis­cours met­tant en avant un diplôme qui « valo­rise » son por­teur par l’acqui­si­tion d’un cer­tain savoir qui lui offri­rait une garan­tie de situa­tion dans le futur emploi. Mais durant le CPE per­sonne ne vou­lait dis­cu­ter le fait qu’un diplôme ne vaut pas grand-chose, en lui-même, sur le marché du tra­vail. D’ailleurs la seule crainte de la « dévalua­tion » du diplôme entraînait auto­ma­ti­que­ment une part d’adhésion à ce mou­ve­ment. C’est donc l’idéologie républi­caine de « l’égalité des chan­ces » qui prévaut et une concep­tion pour le moins opti­miste de la qua­li­fi­ca­tion par le diplôme alors que la situa­tion immédiate sur le ter­rain est loin de cor­res­pon­dre à cette attente. Dans la plu­part des cas la situa­tion actuelle des étudiants est, de fait, de par­ti­ci­per au monde du tra­vail tel qu’il se des­sine aujourd’hui, c’est-à-dire dans une ten­dance au brouillage des catégories tra­di­tion­nel­les qui séparaient actifs et inac­tifs, chômeurs et sta­giai­res, étudiants et tra­vailleurs, etc. En effet, l’étudiant de par sa posi­tion objec­tive ins­ta­ble et tem­po­raire peut faire office de varia­ble d’ajus­te­ment idéal notam­ment par le biais de l’intérim et bien sûr par le dévelop­pe­ment de « petits bou­lots étudiants » qui se dis­tin­guent de moins en moins des « petits bou­lots » tout court que connais­sent des salariés qui exer­cent leur acti­vité aux marges de l’emploi pérenne. Dès lors on pou­vait s’atten­dre à un ques­tion­ne­ment quant à la nature du tra­vail, sa place dans la vie, les rela­tions qui le fon­dent, etc. Rien de cela n’a ali­menté les Assemblées générales ni des com­mis­sions ad hoc sauf excep­tion. Remarquons que l’impensé sur ce point et l’absence d’un débat sur la place du tra­vail dans la société capi­ta­lisée n’est pas le propre des seuls étudiants. On ne retrouve pas de réflexions à ce sujet dans plu­sieurs mou­ve­ments par exem­ple celui des retrai­tes d’octo­bre–novem­bre 20104.

L’entre-deux des étudiants

Les étudiants actuels n’ont pas une réelle connais­sance du tra­vail du fait de leur situa­tion par­ti­culière qui est d’avoir un rap­port très dis­tendu avec le tra­vail concret et ce qu’ils peu­vent accom­plir dans ce cadre. En effet, toute une partie des étudiants est de pas­sage à l’uni­ver­sité pour préserver une situa­tion d’entre-deux, un peu étudiant/un peu tra­vailleur ; un peu en famille/un peu indépen­dant. Ils res­pi­rent par les pores de la société sans en revêtir vrai­ment la peau. Ainsi, ils ten­tent d’échap­per le plus long­temps pos­si­ble à l’emploi salarié ceci en vivant aux frais de leur famille ou grâce à des bour­ses uni­ver­si­tai­res du CROUS. Cela fait que même quand il y a une cri­ti­que du tra­vail qui émerge dans la lutte, vu les condi­tions socia­les objec­ti­ves encore lar­ge­ment pro­tec­tri­ces en France, elle ne pro­duit pas de grande rup­ture, ni pra­ti­que ni théorique.

Les luttes étudian­tes récentes ont donc plus été irriguées par un méconten­te­ment diffus quant à l’avenir peu sécurisé que la société réserve à ses étudiants que par une remise en cause de ce qu’est le tra­vail lui-même. Il faut voir qu’il y a aujourd’hui une masse énorme d’étudiants dans les uni­ver­sités issues du volon­ta­risme de l’État5. Avec l’injonc­tion du bac pour 80 % des élèves d’une génération, l’afflux est problémati­que pour les uni­ver­sités qui rêvent tant de l’excel­lence. Et ces étudiants n’ont malgré tout pas de statut propre comme le sou­hai­tent tant les syn­di­cats6 avec la reven­di­ca­tion d’un salaire/revenu étudiant alors que la situa­tion d’entre-deux se généralise et se pro­longe.

Ainsi, pour une part non négli­gea­ble d’étudiants per­suadés que l’Université cons­ti­tue encore un moteur d’ascen­sion sociale et l’assu­rance d’accéder à une posi­tion sociale supérieure à celle de leurs parents ou au moins égale à celle qu’ils ont eux acquise avec les années, c’est la douche froide. Alors que, du fait de leurs études, ils repor­tent à plus tard le moment de leur indépen­dance financière et sociale, la menace du CPE vu au mieux comme nou­veau sas entre­te­nant la situa­tion d’entre-deux et au pire comme relégation aux marges du sala­riat a eu des conséquen­ces impor­tan­tes. En refu­sant les condi­tions dis­cri­mi­na­toi­res du CPE parce qu’elles sem­blaient condam­ner les jeunes aux emplois précaires et sous-payés (comme le projet de CIP de 1994), le mou­ve­ment anti-CPE n’a pas développé de cri­ti­que liée à l’expérience du tra­vail acquise au gré des petits bou­lots pour étudiants ou même en tant qu’étudiants-tra­vailleurs pour les plus engagés dans le monde du tra­vail. Et en tout cas ces expérien­ces ne furent jamais mises en commun. Comme c’est le « fond » qui man­quait le plus, l’expérience de la lutte s’est centrée sur la forme et c’est d’ailleurs une caractéris­ti­que de beau­coup de luttes au cours de ces dernières années7.

Cette stratégie dans laquelle se sont insérés les étudiants en lutte a donné forme à l’expérience caractéris­ti­que des blo­queurs qui, on le sait, étaient mino­ri­tai­res numérique­ment, mais dont la force agis­sante fut représen­ta­tive, en partie par pro­cu­ra­tion, de l’ensem­ble du mou­ve­ment. C’est cette force agis­sante qui a fait mou­ve­ment en se dégageant des diver­gen­ces d’intérêt immédiat. Dès lors, les cursus « pro­fes­sion­na­li­sants » qui fleu­ris­sent de toutes parts furent lar­ge­ment cri­tiqués pen­dant la lutte tandis que, para­doxe, beau­coup d’étudiants les deman­dent et s’y ren­dent avec fer­veur par temps calme. On le com­prend, l’idéal d’un savoir pour tous, éman­ci­pa­teur et désintéressé, est une donnée dont on laisse la défense aux fran­ges les plus remuan­tes tandis que la majo­rité des étudiants com­pose bien plus prag­ma­ti­que­ment et sans état d’âme. En effet, les étudiants sont en fait gran­de­ment tenus par une sorte de pro­messe sociale, de la part de l’État, d’un avenir meilleur, ce qui fait bar­rage à tout débat sur la nature et le contenu de cette pro­messe. Pourtant l’hori­zon immédiat proposé pour une réussite en second cycle est lar­ge­ment mis en ques­tion par la situa­tion d’entre-deux de beau­coup d’étudiants, car « étudiants-tra­vailleurs » est une situa­tion pour le moins dif­fi­cile à assu­mer… et à ren­ta­bi­li­ser.

La com­plexité de ce statut d’étudiant-tra­vailleur s’est mani­festée dans la lutte anti-CPE et LRU par les différences d’appro­che entre ces étudiants salariés et ceux qui don­naient tout leur temps au blo­cage. Cela ne veut pas dire que la ligne de démar­ca­tion clas­si­que entre blo­queurs et anti-blo­queurs se greffe sur cette différence, mais elle permet d’en com­pren­dre cer­tains des aspects. Il n’était en effet pas donné à tout le monde de pou­voir rester des heures et des jours à blo­quer une uni­ver­sité. Plus encore toute une part des étudiants tra­vaillant pour le CROUS par exem­ple se trou­vait prise entre d’un côté la nécessité de sur­vi­vre et donc de conti­nuer à tra­vailler et de l’autre un refus général d’une situa­tion concrète où l’emploi précaire comme seule pers­pec­tive d’emploi à court terme. On le voit les posi­tions pou­vaient donc être mul­ti­ples et non figées. Elles évoluaient selon le rythme du mou­ve­ment, les rap­ports de force et les impératifs de la lutte en cours. Le mou­ve­ment étant large à sa base la jonc­tion se fai­sait… ou pas avec des ten­sions gran­dis­san­tes. Dans les der­niers mou­ve­ments comme celui contre la LRU les oppo­si­tions entre les fac­tions anti-blo­queurs et blo­queurs n’ont pas manqué de plom­ber les luttes en mono­po­li­sant les sujets de dis­cus­sion au cours des AG.

De fait la frange des étudiants-tra­vailleurs est dans une posi­tion bien différente de celle des autres étudiants qui véhicu­lent une vision générale et sur­plom­bante de l’uni­ver­sité de laquelle les pre­miers ne voient qu’une partie, celle qui leur est concédée. Leur entre-deux n’est pas de même nature. S’ils ont bien un « statut » uni­ver­si­taire d’étudiants-tra­vailleurs qui les dis­pense d’assi­duité, ils n’ont pas de statut sur leur lieu de tra­vail occa­sion­nel et ils sont donc sans « garan­ties ». On pour­rait dire qu’ils sont à la fois trop « insérés » dans l’emploi pour ne pas en dépendre et d’un autre coté pas assez pour bénéficier des poten­tia­lités de l’emploi si l’on parle en termes de CDI. Pourtant deve­nir étudiant-tra­vailleur est une manière de tout conci­lier et aussi de préparer l’après des études. C’est se gref­fer sur la réalité que représente la condi­tion sala­riale et donc en expérimen­ter ses condi­tions. Ces caractéris­ti­ques de l’emploi étudiant, un grand nombre les retrou­ve­ront direc­te­ment lors de la fin de leurs études où on leur deman­dera non pas seu­le­ment une for­ma­tion générale réelle, mais aussi une expérience qu’ils n’ont pas. Pris sous le double han­di­cap du primo arri­vant sur le marché du tra­vail et dans un contexte où l’emploi est rare, émerger n’est pas évident. Les ex-étudiants ont donc sou­vent des par­cours qui alter­nent jobs, stages et chômage ou même RSA quand ils en ont le droit.

Partant du CPE comme exem­ple de mou­ve­ment de refus de la « précarité » sans que cela cor­res­ponde à une pers­pec­tive précise, à part un refus de l’exis­tant de la part de la frange motrice du mou­ve­ment, nous arri­vons à une condi­tion étudiante qui s’accom­mode assez bien de la réalité actuelle du marché du tra­vail. Les condi­tions qui le caractérisent sont acceptées le temps des études pour cer­tains tandis que pour d’autres cela semble être le seul hori­zon envi­sa­gea­ble, mais dans une posi­tion qui n’est plus celle de l’entre-deux de l’étudiant-tra­vailleur, mais celle du tra­vailleur-précaire.

Des jobs étudiants au travail précaire

Comme pour les étudiants-tra­vailleurs, beau­coup de tra­vailleurs dits « précaires » sont aujourd’hui dans une situa­tion que nous voyons comme un entre-deux, à la fois avec un emploi, mais aussi à la porte d’entrée de ce monde si struc­tu­rant de la société du capi­tal. Nos réflexions dans cette partie du texte pour­ront paraître par­fois généralis­tes ou sans accro­che ni référence directe à une lutte, pour­tant elles sont bien la résul­tante de celles que nous avons tra­versées.

Le tra­vail intérimaire est l’archétype du tra­vail précaire, car il prend la forme du job sur des temps courts et une expérience par­cel­laire à la fois peu valo­ri­sante pour soi et peu valo­risée socia­le­ment. Mais ce tra­vail proposé en intérim est-il si différent de celui proposé dans maints emplois peu qua­lifiés des très peti­tes entre­pri­ses (TPE) de cer­tains sec­teurs comme le bâtiment ou les ser­vi­ces et pour­tant dotés de contrats en CDI ? Non, nous ne le pen­sons pas, d’autant que le der­nier projet de loi sur la sécuri­sa­tion des emplois prévoit l’octroi de CDI au sein même de l’intérim, tenant ainsi compte d’une pérennité de l’emploi en général, quel que soit le type d’entre­prise à l’ori­gine du contrat. En conséquence, la différence entre emploi fixe (tout est rela­tif) et intérimaire devient plus dif­fi­cile tant on met ces emplois (dans les TPE, les ser­vi­ces à la per­sonne, etc.) aux marges du tra­vail tel qu’il était valo­risé dans la société du tra­vail dont les Trente glo­rieu­ses nous four­nis­sent à la fois le modèle et son point d’implo­sion.

Dans ce type d’emploi, l’expérience du tra­vail est la plu­part du temps très pauvre, car il concerne sur­tout des postes sans qua­li­fi­ca­tion. Il n’empêche qu’une différen­cia­tion se pro­duit sur le même type de tra­vail en fonc­tion du statut ou du type de contrat d’embau­che, celui-ci déter­mi­nant sou­vent une autre apprécia­tion du tra­vail. Par exem­ple, l’intérimaire, force de tra­vail d’ajus­te­ment au niveau d’acti­vité conjonc­tu­relle, est perçu par les salariés fixes comme celui qui semble accep­ter tous les types de condi­tions de tra­vail (sous-entendu y com­pris les plus dures). Ces autres tra­vailleurs vont donc sou­vent adop­ter une posi­tion défen­sive, car ils voient dans ces condi­tions de tra­vail leur pos­si­ble sort futur. En conséquence, cela les amène à recher­cher non pas l’unité des différentes catégories de tra­vailleurs, mais la préser­va­tion des différences et donc à mettre en avant des reven­di­ca­tions pour la défense des acquis. En théorie, cette différence devrait encore être accentuée par la durée très limitée du contrat intérimaire qui fait que pour ce type de salarié, il relèverait de la plus grande « fausse cons­cience » de vou­loir réelle­ment bien faire son boulot là où il n’a rien à en atten­dre d’autre qu’un modeste revenu… C’est en cela que c’est une expérience pauvre et qu’elle cor­res­pond le plus par­fai­te­ment à la for­mule cri­ti­que tant utilisée dans les années 1960-1970 : « Perdre sa vie à la gagner ». Mais, l’absence de sens concer­nant sa propre acti­vité salariée dépasse aujourd’hui les limi­tes du seul intérim ou des CDD renou­ve­la­bles à répétition. Tentant de frei­ner cette réalité le mana­ge­ment moderne veut redon­ner sens à des acti­vités qui ne « par­lent » plus ou pres­que à beau­coup et ce à cause d’une par­cel­li­sa­tion des tâches très impor­tan­tes ou d’une dépos­ses­sion par la tech­ni­que voire d’injonc­tions para­doxa­les inces­san­tes. On pourra ainsi se référer au livre de R. Sennett Le tra­vail sans qualité qui note bien com­ment le temps qui per­met­tait à tout tra­vailleur de maîtriser l’ensem­ble de son outil, ses différentes dimen­sions, n’est plus la base lui per­met­tant de se reconnaître dans le tra­vail et réaliser sa pro­fes­sio­na­lità comme disaient les Italiens, même si c’est dans le contexte d’une société d’exploi­ta­tion. Mais un pro­ces­sus qui ne tou­chait encore guère les ouvriers pro­fes­sion­nels avant les années 1970, s’est désor­mais généralisé, y com­pris aux tech­ni­ciens et par­fois aux cadres moyens. Plus précisément, sou­vent pris dans des procédures remet­tant en cause la struc­ture même de l’acti­vité du salarié (pen­sons au lean mana­ge­ment8 par exem­ple), le salarié se voit mis en cause dans ses capa­cités per­son­nel­les alors que c’est la struc­ture du procès de pro­duc­tion et les méthodes de mana­ge­ment qui posent problème.

Revenons à la ques­tion de l’entre-deux de l’emploi précaire, posi­tion inconfor­ta­ble, mais tout à fait prise en compte par l’État-réseau dont on ne sau­rait négliger les capa­cités d’adap­ta­tion dans la mesure où son effi­cience supposée repose sur une ges­tion au plus près et au cas par cas. Le RSA (revenu de soli­da­rité active) est, l’exem­ple d’un revenu social qui a pour objet de pal­lier aux insuf­fi­san­ces du marché du tra­vail puis­que celui-ci n’est pas un marché comme un autre et que ce qui s’y échange ne sont pas de vérita­bles mar­chan­di­ses9, bref un lieu où l’équi­li­bre ne se réalise pas auto­ma­ti­que­ment contrai­re­ment à ce qu’énonce l’écono­mie néo-clas­si­que. Il s’avère que c’est par l’avance pécuniaire four­nie par le RSA que ce dis­po­si­tif est censé inter­ve­nir direc­te­ment sur le marché du tra­vail en amorçant la pompe en vue d’une sortie linéaire de la situa­tion de « désoc­cuppé » (diso­cu­pati en ita­lien) par l’inci­ta­tion au retour à l’emploi précaire d’abord, éven­tuel­le­ment pérenne par la suite. En réalité le bénéficiaire du RSA tombe sou­vent dans un sous-marché du tra­vail qui le main­tient dans une situa­tion ambiguë que les socio­lo­gues américains désignent comme étant celle des wor­king poors (tra­vailleurs pau­vres). Une situa­tion qui évite l’exclu­sion (la société capi­ta­lisée reste inclu­sive et englo­bante), mais sans plus vrai­ment four­nir les condi­tions socia­les qui préside à l’intégra­tion par le tra­vail. Le RSA cher­che à répondre par­tiel­le­ment à une crise de l’employa­bi­lité qui conduit à reconsidérer ou même à redéfinir le rap­port sala­rial à partir du moment où l’essen­tiel est préservé, à savoir que ce rap­port sala­rial conti­nue à diri­ger le rap­port social global en dehors d’un tra­vail continu concrètement effectué. Ce qui compte, dans la société capi­ta­lisée, c’est de main­te­nir les pos­si­bi­lités d’employa­bi­lité y com­pris en simu­lant les situa­tions d’emplois. Les syn­di­cats de salariés ne sem­blent pas y être opposés puisqu’ils plan­chent sur l’idée des « par­cours pro­fes­sion­nels ».

C’est une stratégie tout à fait différente de celle qui a prévalu des débuts de la révolu­tion indus­trielle jusqu’à la Première Guerre mon­diale et qui considérait comme une bonne chose une « armée indus­trielle de réserve » per­met­tant de peser sur les salai­res et dans laquelle on pio­chait selon les besoins sans se préoccu­per de la ques­tion sociale, sans souci de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, etc.

Aujourd’hui, le com­man­de­ment capi­ta­liste doit réaliser un vérita­ble tour de force pour repro­duire le rap­port sala­rial dans une situa­tion de fort chômage et de plus longue durée. En effet, il lui faut conti­nuer à bien mar­quer la différence de situa­tion entre ceux qui sont « au tra­vail » et ceux pour qui le tra­vail se dérobe sans que cela soit de leur fait. Pas ques­tion donc pour ces der­niers, d’un revenu garanti d’exis­tence qui soit à peu près l’équi­va­lent du SMIC, mais néanmoins allo­ca­tion d’un revenu mini­mum de survie qui per­mette de ne pas « décro­cher » du monde du tra­vail.

Si nous préférons parler du tra­vailleur-précaire et non pas de précarité en général, c’est que cette dernière notion est une notion fourre-tout et sur­tout elle sous-entend que le deve­nir de tout cela serait une sorte de « sens de l’Histoire » vers un précariat comme nou­velle norme sala­riale. Nous nous ins­cri­vons en faux contre cette asser­tion. Le dévelop­pe­ment des sta­tuts précaires est certes lié à la flexi­bi­li­sa­tion de l’emploi, mais elle n’est pas plus impor­tante que la ten­dance à fixer et à considérer comme capi­tal humain ou res­source humaine toute une autre partie des salariés. Nous pen­sons plutôt que la précari­sa­tion cor­res­pond à une situa­tion liée à l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion, mais dans une société qui reste encore une société du tra­vail et qui doit donc main­te­nir le tra­vail comme dis­ci­pline imposée par la double contrainte morale et monétaire.

On assiste à un retour à la nature première du rap­port sala­rial, indépen­dam­ment de tout rap­port à un tra­vail concret. À partir de là, c’est la ges­tion glo­bale de cette force de tra­vail qui est pri­mor­diale et les coûts de cette force de tra­vail doi­vent être envi­sagés en conséquence, c’est-à-dire en dehors de l’acti­vité réelle qui lui cor­res­pond. Les patrons en sont bien cons­cients qui deman­dent à l’État de payer un salaire social en supplément du salaire d’entre­prise qui cor­res­pon­drait au tra­vail réel. C’est d’ailleurs leur argu­men­taire pour s’oppo­ser au main­tien du SMIC. La sta­gna­tion des salai­res ou même leur régres­sion actuelle n’est donc pas tant à mettre sur le dos de la pres­sion à la baisse qui s’exer­ce­rait en période de fort chômage, que du fait que la rétri­bu­tion générale de la force de tra­vail glo­bale néces­site des redis­tri­bu­tions inter­nes, du tra­vailleur très qua­lifié au bénéficiaire du RSA, en pas­sant par le smi­card et le chômeur indem­nisé, sui­vant le prin­cipe des vases com­mu­ni­cants.

En conséquence, nous refu­sons de mettre en avant un indi­vidu précaire, qui serait le seul à subir vérita­ble­ment et à concen­trer dans sa situa­tion propre toute la dimen­sion col­lec­tive, dans le tra­vail et en dehors, des rap­ports de domi­na­tion dans la société capi­ta­lisée. Dès lors il nous faut aussi parler de ce regard qui consiste à com­pren­dre les Trente glo­rieu­ses comme si il y avait eu un jour un tra­vail garanti et immédia­te­ment acces­si­ble pour tous là où aujourd’hui se for­me­rait une vie de précarité totale. Sans faire de com­pa­rai­son facile, la période fan­tasmée est pour­tant celle de la sortie d’une guerre avec des condi­tions de vie peu envia­bles. Travail à la chaîne généralisé, tra­vail posté très impor­tant, mala­dies pro­fes­sion­nel­les mor­tel­les non reconnues comme celles liées à l’amiante et au plomb, dis­ci­pline de fer imposée par les petits chefs dans l’auto­mo­bile pour ce qui est des condi­tions de tra­vail ; habi­tat en loge­ments insa­lu­bres malgré la cons­truc­tion de HLM en ban­lieue, bidon­vil­les pour tra­vailleurs immigrés, bains-dou­ches publics, etc., pour ce qui est des condi­tions de vie10.

C’est que le fil rouge de la lutte des clas­ses est bien rompu quand la mémoire ouvrière est mise au rebut par des enfants de prolétaires qui préfèrent deve­nir vigi­les, ou toute autre chose, plutôt qu’opérateurs sur une chaîne quel­conque. Dès lors, à la place, notre époque semble pro­mou­voir une esthétique des années 1960-70 (le « vin­tage » en est la partie émergée), c’est-à-dire un passé enjo­livé à tra­vers le doux cocon tressé par l’État-pro­vi­dence dans une conjonc­ture favo­ra­ble de plein emploi ; un passé tou­te­fois délesté de ses dimen­sions cri­ti­ques et de révolte, dimen­sion qui fait pour­tant partie intégrante de cette époque.

Précarité et tendance à la valeur sans le travail

Il n’en demeure pas moins que la précarité, celle du tra­vail enten­dons-nous bien, cor­res­pond à l’actua­lité d’une ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail qui est, en fait, la cri­ti­que en acte du tra­vail, mais… effectuée par le capi­tal. Ceci, car les caractéris­ti­ques du procès de pro­duc­tion ont complètement été trans­formées à partir des années 1960-70. Les sour­ces de valo­ri­sa­tion liées à l’emploi du tra­vail vivant sem­blant attein­dre leurs limi­tes, le capi­tal a dès lors entre­pris de faire sa révolu­tion11. Dans le mou­ve­ment des restruc­tu­ra­tions qui com­mence alors, le tra­vail mort (avec l’auto­ma­tion par exem­ple) prend le dessus et le tra­vail vivant n’est plus qu’un emploi aux ordres dont plus per­sonne ne se préoccupe de « l’utilité » ou du caractère pro­duc­tif. Dans la société capi­ta­lisée, tout apparaît « utile » et pro­duc­tif… pour le capi­tal !

À ce titre, le tra­vail tel qu’il était considéré dans sa ver­sion « noble » de tra­vail vivant pro­duc­tif devient plus rare, voire est renvoyé aux marges, tandis que c’est l’ensem­ble de la société du capi­tal, de l’amont à l’aval du procès de pro­duc­tion au sens strict, qui est utilisé pour créer de la valeur. C’est ce pro­ces­sus que nous avons désigné comme celui de la valeur sans le tra­vail12. Changement de fond majeur qui ouvre des espa­ces de capi­ta­li­sa­tion qui parais­sent effec­ti­ve­ment redon­ner souf­fle au capi­tal via le dévelop­pe­ment du capi­tal fictif et la finan­cia­ri­sa­tion, non seu­le­ment de l’écono­mie, mais de l’ensem­ble de la société (cf. le phénomène de « ban­ca­ri­sa­tion » des ménages et le rôle du crédit) ; à tra­vers aussi le dévelop­pe­ment des NTIC et plus générale­ment l’intégra­tion de la tech­nos­cience dans le procès de pro­duc­tion et les conséquen­ces qui en décou­lent avec la crois­sance expo­nen­tielle des ser­vi­ces et la mise en réseau des rela­tions socia­les. C’est cet ensem­ble que nous appe­lons la « société capi­ta­lisée ».

Les nou­vel­les sour­ces de capi­ta­li­sa­tion s’appuient donc désor­mais sur les connais­san­ces partagées (on peut parler du General Intellect de Marx) par des ensem­bles de réseaux d’acteurs plus ou moins épar­pillés que les grands grou­pes cap­tent et agen­cent à leur profit. On passe donc d’une vision quan­ti­ta­ti­viste et agrégée des opérations de tra­vail, dont le for­disme est l’exem­ple type, à une vision en réseau13 et rela­tion­nelle par le biais du mana­ge­ment et la ges­tion des res­sour­ces humai­nes. Le « capi­tal varia­ble » de Marx (la force de tra­vail pro­duc­tive exploitée) ne gagne pas en galons en deve­nant « capi­tal humain ». Ce der­nier s’ins­crit comme simple com­po­sante de la chaîne de valo­ri­sa­tion et en tant que telle sa « varia­tion » peut s’avérer aussi grande que n’importe quelle partie du capi­tal cons­tant (machi­nes ou matières premières). Plus que jamais, une part de la main-d’œuvre salariée peut « mériter » son voca­ble marxiste de capi­tal varia­ble, alors que l’autre part peut être assi­milée au capi­tal fixe. Mais dans les deux cas, c’est l’auto­no­mie rela­tive du tra­vail par rap­port au capi­tal dans le rap­port social capi­ta­liste qui est remise en ques­tion. Contrairement à ce croient encore les néo-opéraïstes en référence à « l’auto­no­mie ouvrière » des années 1970, il n’y a plus d’auto­no­mie pos­si­ble du tra­vail par rap­port au capi­tal.

À noter que le sala­riat couvre l’ensem­ble de ce qu’est le tra­vail pour tout un chacun sans que celui-ci soit forcément pro­duc­tif. Aussi, l’effort idéolo­gi­que consis­tant à nous parler avec fer­veur de la « valeur-tra­vail » comme Sarkozy l’a fait sous son mandat de président laisse bien penser, en creux, que celle-ci est en déper­di­tion et que ce n’est qu’une incan­ta­tion en faveur du tra­vail comme valeur, une valeur autre­fois partagée et par la bour­geoi­sie et par la classe ouvrière.

Le travail s’efface devant l’emploi

La situa­tion du tra­vailleur-précaire est un signe de cette déper­di­tion. Elle existe parce que l’orga­ni­sa­tion du tra­vail est dorénavant axée sur la flexi­bi­lité. La flexi­bi­lité s’accom­plit en cher­chant à se libérer du temps pour se fondre dans l’immédiateté de la cir­cu­la­tion. Tout l’enjeu de la flexi­bi­lité est de s’affran­chir des « lour­deurs » que représen­tent les stocks pour y préférer les flux. Ceci signi­fie au niveau de l’emploi une maîtrise, une adap­ta­bi­lité, une réaction immédiate à la conjonc­ture déterminée par l’état de la demande. À ce titre il y a une inver­sion de la chaîne de com­man­de­ment for­diste dans laquelle l’offre déter­mi­nait la demande. Place au juste à temps et au zéro stock du toyo­tisme ! L’emploi ne peut donc plus être enra­ciné dans le temps comme un stock de capi­tal varia­ble et sur­tout le tra­vailleur y est sou­vent vu comme un frein à la valo­ri­sa­tion là ou le temps de pro­duc­tion même est devenu moins impor­tant que ceux de la concep­tion et de la cir­cu­la­tion.

Mais la flexi­bi­lité du tra­vail n’est pas qu’une arme contre les employés, c’est la pos­si­bi­lité, on le voit dans le tra­vail féminin, de jon­gler entre la vie de famille et le tra­vail quoiqu’on pense de ce cumul. Le contrat a-typi­que du tra­vailleur précaire ne signi­fie donc pas auto­ma­ti­que­ment exclu­sion par rap­port à une inclu­sion que serait le tra­vail salarié typi­que cor­res­pon­dant au Code du tra­vail (CDI). La barrière est poreuse dans l’entre-deux qui le caractérise : suc­ces­sion de tra­vail à mi-temps, jobs de trois jours, stages rémunérés ou non, temps de tra­vail décomposé, etc. Il laisse par là du temps aux indi­vi­dus qui peu­vent envi­sa­ger autre chose que la dévotion à leur tra­vail. La pers­pec­tive est pour toute une partie des précaires (les 20-35 ans par­ti­culièrement) d’uti­li­ser à leur compte cette situa­tion où effec­ti­ve­ment ils n’ont pas à avoir de remords à quit­ter une « boîte » quel­conque. Cette posi­tion actuelle face au tra­vail pour­rait être le fruit d’une résonance de la situa­tion d’avant les années 1980 quand le tra­vailleur était en posi­tion, non pas de pren­dre ce qui lui chan­tait, mais bien de le refu­ser par des pra­ti­ques telles l’absentéisme répété et sur­tout le turn-over ! Ces pra­ti­ques étaient le fruit d’un cer­tain rap­port de force entre capi­tal et tra­vail dans lequel ce der­nier pou­vait avoir des marges de manœuvre, mais aussi le fruit d’une révolte générale contre toutes les condi­tions de la domi­na­tion et cela sur­tout parmi une jeu­nesse qui sera à la pointe des luttes de cette époque. Mais mal­heu­reu­se­ment ce n’est plus le cas au moins pour le moment. Cette lutte a été défaite, dont acte, et ce qui se pro­duit n’est pas dans la conti­nuité de ce qui précède, car le fil rouge est bien rompu. Ce qui était révolte est devenu pas­si­vité le plus sou­vent ou au mieux résis­tance, une situa­tion qui nous caractérise pres­que tous puis­que nous sommes le plus sou­vent sur la défen­sive, sans pers­pec­tive immédiate d’inver­ser la dyna­mi­que.

La défaite dont nous par­lons n’est pas seu­le­ment la défaite d’un mou­ve­ment passé, le der­nier assaut prolétarien contre le capi­tal, mais elle est aussi quo­ti­dienne dans un retour au tra­vail qui fait accep­ter n’importe quel emploi et c’est plus vrai encore, quand l’emploi pris l’est comme un pack dont les différentes com­po­san­tes ne sont pas dis­so­cia­bles, ce qui empêche de se poser la ques­tion de ce qui est accep­ta­ble ou ne l’est pas. Aujourd’hui les plus fra­gi­lisés socia­le­ment pren­nent l’emploi qu’ils peu­vent obte­nir et rien d’autre. On peut même dire que beau­coup sont prêts à de gran­des conces­sions pour avoir un emploi et les employeurs jouent sur cette nou­velle donne qui aussi bien du côté de l’employeur que du côté du salarié entrant sur le marché du tra­vail, fait que l’emploi octroyé ou obtenu ne semble l’être que du bout des doigts, comme à regret. À la limite, on peut dire que ni l’employeur ni l’employé n’y croient eux-mêmes. Le contrat est passé, mais sans enga­ge­ment réel de part et d’autre. L’exem­ple de ces « boîtes » qui pren­nent (à ce niveau le terme d’embau­che est impro­pre) des tra­vailleurs sans jamais leur per­met­tre d’être comme les autres tra­vailleurs au niveau des condi­tions de tra­vail (absence de chaus­su­res de sécurité ou sim­ple­ment d’habit de tra­vail) n’est pas anodin. Si le salarié est prêt à accep­ter n’importe quoi (ce qui peut être éven­tuel­le­ment faci­lité par son absence de papiers), on lui offre le mini­mum y com­pris en contour­nant le droit du tra­vail.

Le niveau de l’emploi n’est plus qu’une donnée sta­tis­ti­que fluc­tuante que l’État et les diri­geants poli­ti­ques sem­blent subir. Il apparaît déconnecté des poli­ti­ques de plein emploi qui sem­blaient accom­pagnées, par nature, des poli­ti­ques de crois­sance néces­sai­res à une repro­duc­tion élargie. Dans la repro­duc­tion rétrécie actuelle, c’est la capi­ta­li­sa­tion qui prime et non l’accu­mu­la­tion des fac­teurs de pro­duc­tion. Ce n’est pas la fin du tra­vail, mais celui-ci tend à ne plus apparaître que comme un résidu du pro­ces­sus d’ensem­ble et non plus comme sa source.

Le dévelop­pe­ment du tra­vail précaire est donc une des mani­fes­ta­tions de l’avancée d’un capi­tal qui a fait sa révolu­tion aux dépens de ce que por­taient les luttes antérieu­res14.

La cri­ti­que du tra­vail la plus effi­cace s’est avérée être celle effectuée par le capi­tal lui-même qui coupe du même coup toute pos­si­bi­lité de retour en arrière par le schéma clas­si­que du dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves par et pour le prolétariat. Ces forces pro­duc­ti­ves sont aujourd’hui bridées par les impératifs à court terme de la capi­ta­li­sa­tion et c’est en partie en dehors de leur dévelop­pe­ment que s’effec­tue la valo­ri­sa­tion.

L’hétérogénéité des travailleurs précaires

Ne vou­lant pas aban­don­ner le schéma d’une lutte des clas­ses cen­trale qui pour­tant se dérobe à tous, cer­tains vont jusqu’à annon­cer aujourd’hui l’éclo­sion d’un nou­veau sujet révolu­tion­naire sous la forme d’un précariat qui devien­drait à terme la nou­velle catégorie objec­tive de ce sujet, celui qu’on attend depuis la fin du prolétariat clas­si­que. Comme si l’heure était à la recons­ti­tu­tion de ce prolétariat dans les pays occi­den­taux alors qu’on assiste bien plutôt à la décom­po­si­tion des clas­ses et à des situa­tions d’ato­mi­sa­tion extrême dont les tra­vailleurs précaires représen­tent le meilleur exem­ple. Ces der­niers ne ris­quent donc pas de se poser la ques­tion de l’unité de classe et encore moins celle de savoir s’ils pour­raient pren­dre sa tête. Tout au plus vou­draient-ils déjà être un peu mieux considérés par les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et poli­ti­ques. Mais pour l’ins­tant, nous le ver­rons en détail plus loin pour la fonc­tion publi­que, l’action des précaires en tant que tels, c’est-à-dire à tra­vers des comités de grève ou des col­lec­tifs de lutte est rare, et ce pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord le salarié précaire est dans une posi­tion atten­tiste vis-à-vis du tra­vail et des avan­ta­ges que lui promet la société capi­ta­lisée. Ensuite il a comme hori­zon à terme le sala­riat, et ce même si actuel­le­ment les caractéris­ti­ques de son tra­vail ne lui per­met­tent pas d’envi­sa­ger un emploi de longue durée ou même une carrière ; ensuite, l’idéologie en vogue lui laisse miroi­ter les pos­si­bi­lités de l’auto-entre­pre­neu­riat. Logiquement le tra­vailleur-précaire est un consom­ma­teur comme les autres. Il demande donc de pou­voir lui aussi accéder à tout ce qui s’offre à chacun au sein de ce qui est vécu immédia­te­ment comme une société de consom­ma­tion. En outre ; enfin, les « précaires » ne se mani­fes­tent pas par­ti­culièrement par des dis­po­si­tions plus développées à lutter même si cela existe, comme l’ont montré par exem­ple, les luttes dans la res­tau­ra­tion rapide. Beaucoup préfèrent partir en cas de conflit avec la direc­tion quitte à perdre des indem­nités de chômage bien mai­gres.

S’il existe donc bien des luttes de précaires, cela ne signi­fie pas une homogénéité de cette catégorie. Ainsi, on peut repérer au moins deux situa­tions très différentes. Les précaires des gran­des entre­pri­ses sont complètement noyés dans la masse des autres salariés et cela les amène soit à être sui­vis­tes par rap­port à des mou­ve­ments reven­di­ca­tifs qui ne les concer­nent pas forcément direc­te­ment, soit à avan­cer leurs reven­di­ca­tions pro­pres, mais à s’isoler des autres ; à l’inverse, dans cer­tains sec­teurs du com­merce et de la res­tau­ra­tion ou de l’hôtel­le­rie, du bâtiment et des tra­vaux publics et d’une manière générale, dans les très peti­tes entre­pri­ses (TPE), l’iso­le­ment est ori­gi­nel et géogra­phi­que, car les précaires sont sou­vent l’unique catégorie de tra­vailleurs employée, mais une catégorie dis­persée sur de mul­ti­ples lieux de tra­vail dont l’unité n’apparaît, au mieux, que dans la lutte.

On pour­rait aussi être tenté de caractériser les « précaires » à partir d’un niveau de salaire men­suel comme les jeunes oppo­sants grecs l’ont fait quand ils ont mis en avant une « génération 600 euros » cor­res­pon­dant aux diver­ses situa­tions que nous venons de décrire et au fait que ce salaire ne per­met­trait pas une vie décente, l’accès au loge­ment et à la norme de consom­ma­tion. Mais, cette défini­tion monétaire et quan­ti­ta­tive ne semble pas exten­si­ble aux pays plus riches, qui connais­sent une très grande différen­cia­tion de leur jeu­nesse, avec des lignes de par­tage pau­vreté/richesse qui ne recou­pent guère les catégories d’âge. Par exem­ple, en France, les sta­tis­ti­ques mon­trent que ce sont les « seniors » qui sont actuel­le­ment les plus dis­cri­minés à l’embau­che, devant les femmes et cela même si les jeunes for­ment les gros bataillons des CDD puis­que ceux-ci fonc­tion­nent comme périodes d’essai et d’acqui­si­tion d’expérience et non comme une dis­cri­mi­na­tion15.

Ce qui peut paraître plus commun ou défini­toire de ces situa­tions de précarité, c’est que le tra­vailleur-précaire est sans cesse pris dans les mailles de l’employa­bi­lité, celle-ci consis­tant à dévelop­per les com­por­te­ments et les dis­cours pour être « conforme » à ce qu’attend l’ins­ti­tu­tion (qu’elle prenne la forme de pôle-emploi ou de l’entre­prise) en termes de dis­po­ni­bi­lité pour tout emploi qui se présen­te­rait. Et là, s’il existe de fortes marges de manœuvre dans les pays qui ont déjà développé la flexisécurité et ont réussi à élever le niveau d’employa­bi­lité par des mesu­res complémen­tai­res de for­ma­tion, au détri­ment certes par­fois des sta­tuts, cette marge demeure très faible en France puis­que si on prend l’exem­ple de Pôle emploi, ce der­nier cher­che clai­re­ment à ce que l’usager fasse de sa recher­che d’emploi une recher­che de tra­vail « à plein temps » afin d’éviter les ris­ques de décro­chage. Or cela devient absurde dans le contexte actuel de surnuméraires abso­lus du tra­vail. Ce qui était encore vala­ble pour une « armée indus­trielle de réserve » ne l’est plus.

On doit donc bien com­pren­dre que par rap­port au tra­vail devenu ines­sen­tiel le précaire est main­tenu dans une posi­tion où il a plus à perdre qu’à gagner au main­tien des rigi­dités engendrées par le res­pect du droit du tra­vail et une idéologie du tra­vail comme valeur qui conti­nue à lui faire miroi­ter un « vrai » tra­vail à statut typi­que. C’est dire aussi que la pos­si­bi­lité du tra­vail n’est pas condi­tionnée par l’effec­ti­vité de votre utilité dans la valo­ri­sa­tion du capi­tal, mais est à envi­sa­ger comme une poten­tia­lité abs­traite, une res­source dis­po­ni­ble non seu­le­ment pour la pro­duc­tion, mais au sein de rap­ports sociaux capi­ta­lis­tes définis non pas essen­tiel­le­ment par l’exploi­ta­tion du tra­vail, mais par la norme sala­riale. Tant que vous prou­vez que vous êtes à même de pren­dre un emploi, quel qu’il soit, vous êtes apte à être inséré dans un des dis­po­si­tifs direc­te­ment pro­duc­tifs ou non que contrôle, en der­nier res­sort, l’État-réseau. D’ailleurs, vu la place prise dans le cir­cuit de la valo­ri­sa­tion par le temps de repro­duc­tion des rap­ports sociaux, vous n’échap­pez à rien. Tout est fait pour que vous ne soyez jamais un « en dehors » et qu’il y ait en réalité tou­jours une média­tion pour vous inclure. Dès lors le précaire n’est assurément pas à mettre dans une quel­conque armée indus­trielle de réserve d’autant plus que c’est l’indus­trie qui est en pre­mier lieu complètement trans­formée par le pro­ces­sus de plus en plus inten­sif de rem­pla­ce­ment du tra­vail vivant par les machi­nes16. Ceci est d’autant plus vrai que beau­coup d’indi­vi­dus sont désor­mais poten­tiel­le­ment surnuméraires et donc inem­ploya­bles, car… nous avons bel et bien affaire à une crise du tra­vail.

La situa­tion diffère ici sui­vant les pays, mais si l’on en reste aux pays domi­nants les plus riches, l’exem­ple des deux mil­lions d’Américains qui peu­plent les pri­sons et les capa­cités insuf­fi­san­tes d’un pays comme la France à résoudre le sur­peu­ple­ment carcéral, indi­quent une ten­dance lourde. Et il est mani­feste que l’on ne peut mul­ti­plier les emplois aidés à l’infini, la recette ayant en effet des limi­tes malgré les espoirs dans les « nou­veaux » métiers tels ceux des soins à la per­sonne ou dans l’écono­mie soli­daire.

C’est donc l’ancienne norme sala­riale qui vient à être ques­tionnée parce qu’elle ne cor­res­pond plus à la nou­velle donne et que les pou­voirs en place doi­vent faire évoluer le droit en flexi­bi­li­sant davan­tage… pour main­te­nir tout le monde dans le bateau. Bien sûr la création des CDD sous Rocard a été la mesure phare, en France de cette remise en cause, mais le nouvel accord baptisé ANI17 en cons­ti­tue une nou­velle étape.

Tout ce que nous venons d’évoquer ne signi­fie pas pour autant que cer­tains ne décro­chent pas complètement du marché du tra­vail malgré le trai­te­ment très intru­sif de Pôle emploi ou de la CAF. Mais on retrouve à côté de cela un dis­cours de type gau­chiste qui met en avant ces « salauds » qui en pro­fi­tent en désignant for­mel­le­ment les patrons. C’est un peu le retour à une vision des années 1920 quand les cari­ca­tu­ris­tes ou le pein­tre Grosz représen­taient les capi­ta­lis­tes à cha­peaux hauts-de-forme et gros ciga­res avec des femmes dénudées sur les genoux. Une vision du même acabit que celle qui réduit le capi­tal à la finance. Mais ce serait si simple s’il ne s’agis­sait que des « 1 % » d’exploi­teurs et de pro­fi­teurs cor­rom­pus ; il suf­fi­rait alors de des­cen­dre dans la rue et faire comme les Égyp­tiens, d’en pendre un ou deux pour l’exem­ple ! Mais c’est igno­rer le fait que dans les pays domi­nants il est impos­si­ble de se mettre face à un ennemi qui soit complètement extérieur. Les posi­tions fluc­tuan­tes et contra­dic­toi­res des indi­vi­dus face à l’État nous le mon­trent tous les jours. Qui mani­feste un jour contre lui, lui demande des sub­ven­tions le len­de­main (les pay­sans), de natio­na­li­ser (les ouvriers), de ne pas lais­ser la culture aux mains des affai­ris­tes (les artis­tes), de rem­plir sa mis­sion de ser­vice public (les étudiants, les « usa­gers »). On ne peut donc par­ta­ger ce type de dis­cours sim­pli­fi­ca­teur qui cher­che à recréer arti­fi­ciel­le­ment des lignes de clas­ses, même si on a entendu ce genre d’argu­ment au sein du col­lec­tif de chômeurs auquel nous avons par­ti­cipé, ou alors sim­pli­fie à l’extrême l’oppo­si­tion entre diri­geants et dirigés.

Expérience de lutte de chômeurs et précaires

Nous avons eu l’occa­sion de par­ti­ci­per à quel­ques actions d’un bref regain de luttes chez les « chômeurs et précaires » au début de l’année 201218 à Lyon et ailleurs19. Dès l’ori­gine on trouve l’idée de lier chômeurs et « précaires » sans que l’on sache bien ce qui est entendu par ce terme de précaire comme nous l’avons vu plus haut.

La com­po­si­tion même du col­lec­tif nous a posé dès le départ ques­tion. Il com­por­tait peu de monde ce qui entraînait que chacun sem­blait représenter une ten­dance à lui seul : mili­tants aguer­ris à ce type de lutte, syn­di­ca­lis­tes gau­chis­tes et sur­tout très peu de chômeurs à pro­pre­ment parler, mais par contre d’ex-étudiants avec des pra­ti­ques poli­ti­ques liber­tai­res érigées en prin­cipe (le vote est par exem­ple honni et l’on y sub­sti­tue la recher­che de consen­sus). Ces der­niers avaient sou­vent décou­vert les ins­tan­ces de régula­tion du chômage à la sortie de leurs études. Parmi ceux-ci une part non négli­gea­ble avait déjà par­ti­cipé, de près ou de loin, aux luttes uni­ver­si­tai­res. Leurs pra­ti­ques étaient donc, en réalité, assez différentes de celles des orga­ni­sa­tions de ter­rain, à savoir, le Collectif de Vaulx-en-Velin et le syn­di­cat CGT de cette « catégorie ». Malgré tout se fai­sait jour pour les par­ti­ci­pants, quels qu’ils soient, une envie de faire autre chose que subir Pôle emploi (PE) ou la CAF, même quand on en sou­tire des allo­ca­tions de toute façon insuf­fi­san­tes.

La première action eut lieu dans un back-office de PE à partir du mot d’ordre « Occupons Pôle Emploi » relayé par différents moyens et mis en avant par des « indignés » sur le net. Il y avait une moti­va­tion de départ assez impor­tante et l’occu­pa­tion fut celle d’une offi­cine ins­ti­tu­tion­nelle qui s’occupe de dos­siers en souf­france au sein de com­mis­sions mixtes (employeurs, PE, syn­di­cats). Mais on s’est retrouvé de suite dans une contra­dic­tion propre aux grands syn­di­cats : ils sont des coges­tion­nai­res de ces com­mis­sions et en même temps ils en dénon­cent le fonc­tion­ne­ment comme l’a fait en pra­ti­que la CGT-privés-d’emploi et précaires (CGT-PEP) à ce moment-là. Vu les liens orga­ni­sa­tion­nels entre­te­nus par cette confédération syn­di­cale entre per­son­nel fixe « en-dedans » et indi­vi­dus précaires « en-dehors », elle mettra en avant que les per­son­nels de PE ne sont pas en contra­dic­tion avec leurs usa­gers, mais qu’ils sont plutôt pres­surés par leur direc­tion. Pourtant la jonc­tion usa­gers/per­son­nels de PE n’aura jamais lieu. Cette première occu­pa­tion don­nant plutôt un départ en fureur du res­pon­sa­ble cégétiste20 qui siégeait à ladite com­mis­sion. Il n’en demeure pas moins que pen­dant l’occu­pa­tion des dos­siers seront soumis à examen et une liste de reven­di­ca­tions faxée. Elle ne com­porte rien de bien nou­veau sans non plus tomber dans une rhétori­que marquée, la feuille de reven­di­ca­tion ayant été le fruit de dis­cus­sions sur place sans tabou. Le rap­port aux médias présents aura été pris en charge par quel­ques-uns, mais après une concer­ta­tion débou­chant sur un refus de lais­ser filmer et pho­to­gra­phier la réunion per­ma­nente que nous menions. Néanmoins, il n’y eut pas ou peu de refus des médias de notre part, ce qui est dans la lignée des « nou­veaux mou­ve­ments sociaux » qui ont ten­dance à pal­lier à leur « invi­si­bi­lité » sociale par une large ouver­ture vers les médias qui au moins au niveau régional se trou­vent assez compréhen­sifs dans le cadre de leur intérêt bien com­pris (avoir de « la matière » pour exis­ter à ce niveau). En l’occur­rence ici, merci France 3…

Au-delà des dos­siers apportés allaient émerger par la suite de nom­breu­ses ques­tions pour l’avenir du col­lec­tif : Quelle différence entre occu­per ou blo­quer une agence ? Que dire alors et que faire avec les deman­deurs présents ? Porter des dos­siers soi-disant traités dans l’ins­tant ? Étendre les actions aux trans­ports ou autres ? etc.

Le tract qui allait suivre aura savam­ment évité ces ques­tions et bien d’autres. La for­mu­la­tion dans ce tract de l’idée que « le trai­te­ment de masse de la pau­vreté nie la spécifi­cité de nos vies » était bien étran­ger à ce qui cons­ti­tue habi­tuel­le­ment le souci cen­tral des col­lec­tifs de chômeurs : la ques­tion des droits (droit à la parole, droit à l’indem­ni­sa­tion, etc.). D’ailleurs le slogan des mou­ve­ments de chômeurs : « un emploi c’est un droit un revenu c’est un dû » n’y apparaît pas. Il y avait donc une pro­fonde dis­tance entre ce type de reven­di­ca­tion exprimée pen­dant le mou­ve­ment des chômeurs de 1998 et une part des per­son­nes de ce col­lec­tif, quinze ans plus tard.

Pour celles qui expri­maient des ten­dan­ces liber­tai­res, il s’agis­sait aussi d’échap­per à l’emploi et au contrôle des ins­tan­ces de ges­tion de la misère, ces dernières étant jugées oppres­si­ves. Ce refus du tra­vail n’est en réalité pas compréhen­si­ble pour ceux qui par­lent dès le départ en terme de « privé d’emploi » parce qu’ils pen­sent la situa­tion tem­po­raire en rap­port à une situa­tion écono­mi­que de crise et aux insuf­fi­san­ces des poli­ti­ques de l’emploi menées par les gou­ver­ne­ments. C’est le cas de la CGT qui met tou­jours en avant la cen­tra­lité du tra­vail et qui ne conçoit le chômage que comme subi. La figure concrète du chômeur doit donc être euphémisée en « privé d’emploi21 », ce qui présente aussi l’avan­tage de poser le droit au tra­vail comme un droit inaliénable, sans abor­der la ques­tion d’un droit au revenu. Mais pour les ex-étudiants, cette figure du chômeur n’est pas un repous­soir et l’allon­ge­ment pro­gres­sif de la durée de leurs études leur a déjà permis d’échap­per à la problémati­que d’une recher­che angoissée d’un emploi salarié pérenne qui cor­res­pond jus­te­ment à ce que veu­lent tant d’autres et qui, actuel­le­ment, vient à man­quer pour cer­tains. Toujours axé sur une concep­tion de l’emploi comme droit, on passe ainsi à côté de l’acti­vité22 hors-emploi23 qui se développe pour tous ceux qui ne se plient pas complètement à l’idéologie où à la « nécessité24 » de se placer dans la problémati­que de l’employa­bi­lité à tout prix et donc des différents par­cours de for­ma­tion et d’évalua­tion des compétences. Ce qui était le cas de toute une partie de ces ex-étudiants.

Un retour his­to­ri­que est peut-être néces­saire pour éclai­rer la ques­tion. En effet, de nom­breux socio­lo­gues comme Donzelot par­lent de « l’inven­tion du chômage » ou d’une cons­truc­tion ima­gi­naire25. A. Gorz pour sa part, a développé ça dans ses Métamor­pho­ses de la ques­tion sociale (Galilée, 1988). « Le tra­vail inter­mit­tent a été vécu comme une liberté [pour les tra­vailleurs] jusqu’à l’inven­tion du chômage dans les années 1910 » (p. 241). Ainsi, Christian Topalov expli­que qu’à cette époque « être employé par la même entre­prise et tra­vailler tout au long de l’année, par­fois même de la semaine, est une expérience étrangère à la plu­part des ouvriers » (id. p. 241). Et encore, « La notion de chômage […] a été inventée expressément pour lutter contre la pra­ti­que du tra­vail dis­continu » (ibid.). Ainsi, W. Beveridge, le futur pla­ni­fi­ca­teur des systèmes de Sécurité Sociale, préconise dès les années 1910, la création au Royaume-Uni d’un « réseau natio­nal de bureaux de pla­ce­ment public » dont le but est « tout sim­ple­ment de détruire une catégorie popu­laire, celle des tra­vailleurs inter­mit­tents : il fal­lait qu’on devienne soit salariés réguliers à plein temps, soit chômeurs com­plets » [on est tou­jours dans cette confi­gu­ra­tion d’une cou­pure maxi­male en France, d’où les atta­ques contre la prétendue « préférence pour le chômage » des Français, Ndlr). Comme le disent bien Hamelin et Tarlet (op. cit.), se met en place ici, pro­gres­si­ve­ment, une dis­qua­li­fi­ca­tion des cultu­res ouvrière et pay­sanne. Nous pour­rions rajou­ter : au profit d’une culture syn­di­calo-usi­niste qui échan­gera temps de tra­vail et inten­sité du tra­vail en hausse contre aug­men­ta­tion du niveau de vie. Tout le dis­cours sur « l’employa­bi­lité » peut alors venir se gref­fer sur une nou­velle représen­ta­tion du tra­vail et de la norme salariée.

Mais reve­nons à notre mou­ve­ment. Dans les faits, les orga­ni­sa­tions de chômeurs met­tent tou­jours en avant le seul lieu qui leur per­mette de se ren­contrer c’est-à-dire l’agence PE et la CAF. Face à l’iso­le­ment du chômeur, se rac­cro­cher à quel­ques lieux reste donc impor­tant. Mais même cela n’était pas envi­sagé par tous dans le col­lec­tif préférant peut-être dévelop­per autre chose (mais quoi ?) plutôt que de rester accroché à ces agen­ces imper­son­nel­les consacrées au Projet per­son­na­lisé d’accès à l’emploi et à leurs bilans socio-psy­cho­lo­gi­ques ser­vant à vous rendre employa­bles, mais sou­vent en niant qu’il puisse exis­ter des expérien­ces socia­les et même écono­mi­ques menées hors tra­vail. Ce chan­ge­ment par rap­port à la fin des années 1990 mani­feste une modi­fi­ca­tion de la per­sonne du chômeur. Elle est de moins en moins celle du tra­vailleur au chômage entre deux périodes d’acti­vité et de plus en plus celle du non encore tra­vailleur qui alterne quel­ques périodes de tra­vail, mais ne se res­sent pas plei­ne­ment au tra­vail et salarié.

La seconde journée d’action, était là encore une occu­pa­tion, mais cette fois d’un front office, lieu rece­vant donc du public. Elle allait mon­trer les limi­tes du col­lec­tif. Malgré un tra­vail de prépara­tion avec dif­fu­sion de tracts devant la CAF et des Pôles emplois, le nombre de par­ti­ci­pants ne s’est pas étoffé, mais ce n’est pas le plus décisif pour une action. En effet, tous les par­ti­ci­pants ne se trou­vaient pas sur la même lon­gueur d’onde : cer­tains vou­laient rester et camper dans l’agence selon le slogan « Pôle emploi appar­tient aux chômeurs », tandis que beau­coup d’autres s’en iront chacun de leur côté, en se reti­rant de fait de l’action, immédia­te­ment ou pro­gres­si­ve­ment. La sorte d’enga­ge­ment total qui prévalait chez les plus aguer­ris (des mili­tants le plus sou­vent) ne fut pas suivie. Quant à encore mettre en avant des dos­siers en souf­france cela n’appor­tait déjà plus de satis­fac­tion à cause de limi­tes déjà discutées. En l’occur­rence les cri­ti­ques furent que le col­lec­tif n’était pas là pour être un sous ser­vice de PE et plus encore, la cri­ti­que pro­ve­nait de l’expérience de la première occu­pa­tion ou des dos­siers n’ont pas été régula­risés comme prévu. Dès lors que gagner dans ces occu­pa­tions ?

La moti­va­tion première n’a donc pas suffi à créer une dyna­mi­que propre d’occu­pa­tion ou tout sim­ple­ment de lutte claire et à long terme contre la ges­tion étati­que des situa­tions de chômage et de tra­vail précaire. Qu’est-ce qui a manqué alors ? À cette ques­tion fut donnée une réponse qui devait scel­ler le sort du col­lec­tif. En effet, on a voulu mettre à plat des idées, revoir dans quelle société on agis­sait, dans quoi l’on se pro­je­tait pour avoir des bases de luttes saines et théori­que­ment fortes. C’était le moment des grands dis­cours pour cer­tains, de la for­mu­la­tion claire de ces idées devant tous plus générale­ment. Et de fait ce ne sont que les plus engagés qui se déplacèrent, un diman­che après-midi ( !) pour dis­cu­ter et la com­po­sante la plus liber­taire était à peine présente. Il nous appa­rut clai­re­ment que beau­coup ne revien­draient pas dans le col­lec­tif, car la pers­pec­tive d’une lutte à long terme ne les moti­vaient pas par­ti­culièrement. Sur le fond, ils n’y voyaient plus que la recher­che d’une amélio­ra­tion immédiate des condi­tions de vie dans une lutte qu’ils avaient conçue à l’ori­gine comme radi­cale. La radi­ca­lité en ques­tion peut-être bien sûr inter­rogée quand elle ne s’exprime que comme prise de dis­tance avec PE parce que les plus liber­tai­res n’y voient rien à sauver. Rien à sauver parce qu’ils condam­nent expli­ci­te­ment l’ins­ti­tu­tion de ges­tion de la force de tra­vail précaire et impli­ci­te­ment les salariés garan­tis par leur statut qui sont chargés d’appli­quer concrètement la ges­tion des sans sta­tuts sans jamais remet­tre en ques­tion leur posi­tion si ce n’est domi­nante, du moins en sur­plomb26. Dans cette pers­pec­tive, il ne pou­vait être ques­tion d’une quel­conque forme de fra­ter­ni­sa­tion avec le per­son­nel de PE. Mais ne pas adop­ter cette pers­pec­tive révolu­tion­naire avec un grand R n’aidait pas à se posi­tion­ner, car en face il n’y avait de choix immédiat que celui réfor­miste avec un petit r, sup­po­sant un mili­tan­tisme pétri d’une cer­taine abnégation pour la cause. Une cause qui avait comme pers­pec­tive une série de contrain­tes impor­tan­tes à coup de réunions, de dif­fu­sions de tracts aux sor­ties de métro, bref un mili­tan­tisme basi­que peu valo­ri­sant. Ces deux options ne don­naient donc vrai­ment pas envie de conti­nuer et il fal­lait bien admet­tre que les nou­veaux actifs dans ce type de lutte, plus radi­caux dans leurs inten­tions du moins, n’ont pas trouvé de ter­rain d’entente avec les autres par­ti­ci­pants restés plus dans la tra­di­tion ouvrière. Nous ne pou­vons dire exac­te­ment les rai­sons qui dans d’autres villes ont fait que ce regain d’actions d’occu­pa­tion ne conti­nua pas, mais elles ne sont sans doute guère différentes des nôtres. Ce sont en fait les modes d’action et sur­tout le dis­cours his­to­ri­que des mou­ve­ments de chômeurs qui ne tou­chent plus leur cible.

Lutte de travailleurs-précaires dans la fonction publique

Nous par­ti­rons ici de notre expérience de lutte dans la fonc­tion publi­que et plus précisément dans une bibliothèque uni­ver­si­taire (BU). Celle-ci com­porte ses spécifi­cités, c’est cer­tain, mais donne à voir aussi ce qui est général à la posi­tion du tra­vailleur-précaire et de l’étudiant-tra­vailleur, situa­tion d’entre-deux dont nous venons de dres­ser les grands traits.

Pour com­men­cer remar­quons que les par­ti­ci­pants à cette lutte ne la qua­li­fient pas faci­le­ment comme telle. D’ailleurs, pour écrire ce texte, nous avons en partie dû dépasser l’idée de ce qu’est une lutte tant la nôtre nous apparaît comme une ébauche ou plutôt comme une simple mise en mou­ve­ment. Il n’en demeure pas moins qu’un retour cri­ti­que sur ce que nous avons fait peut nous per­met­tre de mieux inter­ve­nir dans les luttes à venir.

La fonc­tion publi­que emploie, contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait penser puis­que c’est en général le sec­teur privé et les patrons qui sont accusés de s’atta­quer à la norme sala­riale, un grand nombre de tra­vailleurs précaires aux sta­tuts par­fois très différents. Ainsi, on retrou­vera des contrats de vaca­tions ou de contrac­tuels, tous deux différents des sta­tuts de titu­lai­res qu’ils soient de catégorie A, B ou C. La différence ne sera pas évidente aux yeux d’une per­sonne extérieure et c’est d’autant plus vrai pour un nouvel arri­vant en qualité de titu­laire dans la fonc­tion publi­que ou sur­tout pour quelqu’un qui frappe seu­le­ment à sa porte. Une porte dont il ne s’éloigne que dif­fi­ci­le­ment comme le montre la situa­tion la pire, celle des vaca­tai­res aux contrats par­fois bien plus désavan­ta­geux que ceux que l’on retrouve dans les entre­pri­ses d’intérim pour le sec­teur privé. La vaca­tion horaire (mode majo­ri­taire de la vaca­tion) par exem­ple, consiste à n’être payé qu’à l’heure effectuée et ceci sans pos­si­bi­lité de jours de vacan­ces supplémen­tai­res ou de congés mala­die sans jours de carence. Ces emplois de vaca­tai­res cons­ti­tuent donc un réser­voir pour des tra­vaux qui tien­nent pour une bonne part de l’invi­si­ble, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas indis­pen­sa­bles pour le bon fonc­tion­ne­ment de la « machine » : tra­vail de saisie à la chaîne, de moni­to­rat en salle d’infor­ma­ti­que, de pigiste de gazette locale, etc. La légis­la­tion dit précisément que la vaca­tion porte sur « un acte isolé et iden­ti­fia­ble »27, un acte qui ne peut qu’être de courte durée. Cela signi­fie assez clai­re­ment les dif­fi­cultés qui atten­dent toute lutte qui vou­drait s’immis­cer dans cet inters­tice.

La « micro » lutte qui nous importe ici s’est fondée d’abord sur des problèmes de paie­ment de salaire avec des mon­tants abso­lu­ment dérisoi­res, à hau­teur, par exem­ple, de 6 euros pour un mois de 20 heures par semaine (à enca­drer dans son salon). On pense évidem­ment à une erreur de saisie, mais l’erreur n’est appa­rue à per­sonne comme complètement neutre, car se répétant le mois sui­vant, et fai­sant donc remon­ter à la sur­face l’impres­sion d’être un employé de seconde zone ou même d’être un simple sta­giaire en for­ma­tion. Un sen­ti­ment d’injus­tice se fai­sait jour, mais est-ce que cela allait être suf­fi­sant pour que se pro­duise une réaction col­lec­tive ?

Quoi qu’il en soit la fai­blesse du chif­fre figu­rant sur le bul­le­tin de paye nous est appa­rue comme reflétant aussi la fai­blesse des vaca­tai­res face à l’admi­nis­tra­tion qui pour­voit à l’emploi. Comme nous l’avons dit en prélimi­naire, le salaire ren­voie à un état des forces en présence qui dépend à la fois d’une reconnais­sance mini­mum sur le lieu de tra­vail (sou­vent posée en termes de « res­pect »), d’une capa­cité de résis­tance au quo­ti­dien et d’une cer­taine tra­di­tion de lutte dans le sec­teur. A priori ici, rien de tout ça. Par contre il est à sou­li­gner que les titu­lai­res appa­ru­rent plus révoltés que beau­coup de vaca­tai­res à la vue de ces salai­res dérisoi­res et d’une situa­tion qui ne les concer­naient pour­tant pas direc­te­ment.

Dans l’élan de remise en cause du niveau de salai­res, la chose s’est enve­nimée au cons­tat que ces salai­res ne reflétaient aucu­ne­ment le tra­vail effectué dans un mois entier. La première « sub­ti­lité » étant que les mois étaient découpés au bon vou­loir du ser­vice comp­ta­ble sur des volu­mes d’heures sans cesse différents avec en plus des spécifi­cités dues à la fin de l’année comp­ta­ble en jan­vier. La seconde sub­ti­lité consis­tait à n’avoir qu’un seul taux horaire de men­tionné alors que cer­tains avaient deux contrats conte­nants des taux et un nombre d’heures réalisées différent. Tout ceci masqué en partie par le décalage entre paie­ment et édition de la feuille de paye d’un mois (vous tou­chez votre mois de sep­tem­bre fin novem­bre) qui est une chose très cou­rante dans la fonc­tion publi­que.

Par ailleurs nous nous étions ren­seignés auprès de vaca­tai­res d’une autre bibliothèque uni­ver­si­taire de la ville sur leur propre situa­tion. Il s’est avéré que l’année précédente une lutte très proche de la nôtre avait eu lieu. Dans celle-ci c’était l’impos­si­bi­lité de contrôler le nombre d’heures payées qui étaient le centre de la lutte. Pour ce problème ils n’ont eu que peu de sou­tien, sem­blant être plus des trou­bles fêtes qu’autre chose. Tant qu’ils rece­vaient un salaire leur demande appa­rue comme super­flue notam­ment pour les collègues titu­lai­res. En outre la situa­tion de ces moni­teurs était pour le moins désavan­ta­geuse, car chaque année celle-ci chan­geait du tout au tout : le turn-over était donc maxi­mal. De fait on leur rétor­quait que se battre pour quel­ques mois de salai­res ne ser­vait à rien ! Pourtant pour eux et pour nous ce n’est pas rien, notam­ment quand on est un habitué de PE.

La ques­tion qui se posait pra­ti­que­ment pour nous était : com­ment réunir des vaca­tai­res effec­tuant 2 heures par ci et 2 heures par là ? La seule prise de contact fut donc pour le moins dif­fi­cile sachant que l’uti­li­sa­tion du cour­rier élec­tro­ni­que s’est avérée insuf­fi­sante. Ainsi, pour avoir les e-mails on ne pou­vait pas comp­ter sur l’admi­nis­tra­tion de la BU qui ne les avaient peut-être même pas archivés, la récolte des adres­ses devait donc bien se faire de proche en proche. Ceci même si nous avions une forme de sou­tien de la part de cer­tains res­pon­sa­bles, dont celle qui signait chaque mois le nombre d’heures que nous effec­tuions. Il appa­rais­sait en réalité que les heures déclarées étaient retrans­cri­tes au bon vou­loir du ser­vice comp­ta­ble sur les fiches de paye et que les rémunérations ne sui­vaient donc pas. La res­pon­sa­ble la plus offusquée et c’est impor­tant, était aussi celle qui s’occupe du recru­te­ment. Cette confi­gu­ra­tion inespérée nous met­taient donc de fait à l’abri d’une pres­sion directe sur une évic­tion arbi­traire et rapide ou sur nos chan­ces d’être repris. Elle nous évitait aussi un affron­te­ment conti­nuel avec notre hiérar­chie directe et il faut se l’ima­gi­ner des prises à partie par les collègues qui auraient pu nous nuire, alors que c’est la réserve ou l’absence de prise de posi­tion de leur part qui a prévalu. Il n’empêche que nous avons bien subi une sorte de chan­tage au silence comme condi­tion d’obten­tion d’un nou­veau contrat à venir, façon d’étouf­fer tous dis­cours ou actes de désac­cord.

Vu la situa­tion, un appel à réunion lancé en l’air avec son mot d’ordre général clas­si­que ne pou­vait abou­tir. Il nous fal­lait ren­contrer les per­son­nes concernées au préalable et mettre en avant que les limi­tes de l’accep­ta­ble étaient dépassées. Interroger aussi les situa­tions indi­vi­duel­les qui, c’était l’évidence même, deve­naient encore plus dif­fi­ci­les rien que pour bou­cler les fins de mois. L’entre-deux dont nous avons parlé depuis le début de ce texte encou­ra­geait les indi­vi­dus à se rétrac­ter au moin­dre problème au tra­vail. Il fal­lait donc les détacher du caractère pas­sa­ger de leur emploi et de ce qui leur arri­vait. Il fal­lait donc mettre en évidence les problèmes réels qui les atten­daient à court et plus long terme (problème avec Pôle emploi, pour bénéficier de la CMU, etc.). Ceci est d’autant plus dif­fi­cile à faire com­pren­dre aux moni­teurs qui sont des étudiants-tra­vailleurs dont cer­tains ne le sont que pour la durée très courte de trois mois. Que répondre en effet, à quelqu’un dans ce cas, qui certes n’a pas gagné grand-chose en terme pécuniaire (c’est un appoint et rien d’autre), mais qui n’a pas perdu non plus énormément, comme cela nous a été rétorqué ? Il n’empêche que la lutte com­pre­nait deux axes, un à court terme consis­tant à être payé nor­ma­le­ment et immédia­te­ment ; un autre à plus long terme consis­tant à avoir des fiches de paye en tout point conforme au Code du tra­vail.

Il nous sem­blait que cette première action de fond ne devait pas s’appuyer sur les seuls vaca­tai­res, l’iso­le­ment struc­tu­rel étant une grande fai­blesse pour toute action à venir. C’est pour cela qu’un rap­pro­che­ment à la fois avec une (rare) syn­di­ca­liste et avec des collègues titu­lai­res ou contrac­tuels fut entre­pris. Rapprochement qui devait donc casser les barrières de sta­tuts ou de cor­po­ra­tisme syn­di­cal. Pour les quel­ques ini­tia­teurs de la fronde, la forme d’un col­lec­tif parais­sait logi­que et peut-être plus effi­cace, même si cela n’a existé que très peu de temps. Il y a bien eu un col­lec­tif de lutte autour de quel­ques points précis et limités, mais au bout de quel­ques mois il ne res­tait plus que des indi­vi­dus qui ten­taient seu­le­ment de faire sur­vi­vre le col­lec­tif. Pour ce qui est du sou­tien il fut bien rare, mais il est vrai que les barrières sont réelles, car il y a rare­ment un vrai col­lec­tif de tra­vail qui pour­rait cons­ti­tuer une base de regrou­pe­ment pour une lutte éven­tuelle. L’empi­le­ment des sta­tuts, les différences par catégories (A-B-C), les primes différenciées, l’entre­tien indi­vi­duel et les objec­tifs per­son­na­lisés, la ges­tion par projet, et même le décou­page des tâches par équipes, pôles, etc., soi-disant indis­pen­sa­bles, concou­rent à créer des intérêts diver­gents ou, en tout cas, à la dif­fi­culté de trou­ver des points de conver­gence. L’acti­vité des agents d’une même admi­nis­tra­tion peut malgré tout donner lieu à des formes d’entrai­des comme dans des ser­vi­ces ou l’on est exposé à cer­tains publics plus ou moins en dif­fi­culté comme dans les préfec­tu­res. Cela pro­vo­que des conflits entre ser­vice et usa­gers ce qui néces­site de se serrer les coudes, mais de façon plus cor­po­ra­tiste que soli­daire. Pourtant le profil des agents titu­lai­res tend à se trans­for­mer puis­que dans les réformes de restruc­tu­ra­tion de la fonc­tion publi­que dans le but d’aug­men­ter la « pro­duc­ti­vité », les réformes se cal­quent sur les méthodes et la « gou­ver­nance » en vigueur dans le privé ou plutôt sur l’idée que s’en fait l’admi­nis­tra­tion. À ce titre, par exem­ple, sur le front des salai­res, que les chargés de cours en vaca­tion soient payés six mois après le ser­vice effectué ne cor­res­pond en rien à la situa­tion dans le privé. Le plus mau­vais employeur, d’un point de vue formel, c’est bien l’État.

Revenons à nos problèmes immédiats ; celui de la paye appa­rut rapi­de­ment comme mineur, car il était évident que l’on serait payé, mais quand ? Nous avons en réalité eu des avan­ces sur salai­res pour com­pen­ser le problème immédiat, mais pas de réédition de nos feuilles de paye avec un mon­tant cor­rect ; à la place nous avons eu droit à des attes­ta­tions… Rien de bien satis­fai­sant donc sur­tout vis-à-vis de Pôle emploi. Sur ce front si PE avait voulu lire en détail nos feuilles de paye, il aurait rapi­de­ment trouvé des mon­tants étran­ges au vu des heures effectuées…

À partir de cela, disons que la réunion de prépara­tion avant toute action était déjà un succès rien que du fait de son exis­tence. Toutes les per­son­nes contactées n’ont pas forcément pu venir, mais il n’y a pas eu de frein vérita­ble, notam­ment de la part de l’admi­nis­tra­tion de la BU. Le but était d’acquérir entre vaca­tai­res assez de confiance pour enta­mer une aven­ture col­lec­tive. Il faut bien voir que nos pro­fils étaient très différents. Une part était des étudiants tra­vailleurs dont nous avons parlé au début de ce docu­ment. Une autre part était composée d’anciens étudiants, non vérita­ble­ment ins­tallés dans un emploi précis (par choix ou dif­fi­culté) et essayant de vivre de leurs vaca­tions. Parmi ces der­niers, plus âgés donc, cer­tains avaient tra­versé des mou­ve­ments sociaux comme ceux des uni­ver­sités (anti-CPE et LRU de 2006, mou­ve­ment des cher­cheurs en 2009) ou hors uni­ver­sité comme le mou­ve­ment sur les retrai­tes en 2010, ce qui n’était pas négli­gea­ble. Tout ce monde fut réuni à cette occa­sion, mais ce fut la seule fois. La présence de quel­ques rares titu­lai­res et contrac­tuels ayant répondu à notre invi­ta­tion nous conforta dans notre démarche. Le plus dur était donc d’avoir l’accord d’un maxi­mum des vaca­tai­res sur le mini­mum à faire, c’est-à-dire for­mu­ler notre méconten­te­ment par rap­port à l’Université-employeur et obte­nir un rendez-vous d’éclair­cis­se­ment de la situa­tion à propos de nos feuilles de paye. Le temps de réaction de l’Administration nous est alors apparu comme complètement déphasé d’avec le nôtre. Alors que nous n’étions plus là que pour quatre mois, un rendez-vous ne nous sera accordé que près d’un mois après la demande. Nous avons dû insis­ter pour rac­cour­cir ce temps admi­nis­tra­tif afin de précipi­ter ce rendez-vous si impor­tant pour nous.

La ren­contre avec l’enca­dre­ment allait d’abord révéler que les cadres de la fonc­tion publi­que que nous avions en face de nous connais­saient bien un « système » qu’ils ali­men­tent eux-mêmes par l’uti­li­sa­tion des vaca­tions. Ils n’étaient donc pas ques­tion pour eux de dis­cu­ter du bien-fondé de cette forme d’emploi. Ainsi la réponse à nos deman­des fut de reconnaître un problème « pas­sa­ger » dans le paie­ment des salai­res, mais de le rame­ner à une ques­tion tech­ni­que de chan­ge­ment de logi­ciel. Ceci étant bien com­mode, car l’impos­si­bi­lité tech­ni­que sera aussi mise en avant pour tous les problèmes d’éléments non per­ti­nents sur nos fiches de paye. Pourtant, le fait que cer­tains vivaient exclu­si­ve­ment de ce qu’ils rece­vaient ici comme salaire alors que les vaca­tions ne sont censées four­nir qu’un complément pour des étudiants, n’échap­pait à aucune des per­son­nes présentes à la réunion.

Concernant les logi­ciels de trai­te­ment des feuilles de paye, savou­rons un para­doxe doc­te­ment énoncé alors : la LRU28 sup­po­sait un choix dans le logi­ciel de ges­tion des payes, cepen­dant le ministère a imposé dans les faits son propre choix. Conséquence directe et immédiate : le ministère conti­nue à avoir un droit de regard sur les paie­ments et il ne peut y avoir de dépas­se­ment. Donnez la « liberté » de leur budget aux uni­ver­sités, elles pren­dront avec joie le contrôle exercé par l’État ! Comme quoi la déconcen­tra­tion de l’État vou­lant accor­der une auto­no­mie budgétaire est à peine une délégation de res­pon­sa­bi­lité. En réalité c’est bien plus une manière d’orga­ni­ser un goulet d’étran­gle­ment à la base, comme l’encou­ra­gent la LRU et toutes les dernières réformes. L’exten­sion au sec­teur public des règles de la bonne « gou­ver­nance » du sec­teur privé ne conduit en l’espèce à aucune pri­va­ti­sa­tion. L’État-nation, c’était la main de fer, l’État-réseau c’est le gant de velours… sur la main de fer !

Autant le dire, ceux qui avaient été désignés pour aller à cette ren­contre n’en sont pas sortis très satis­faits par des réponses apportées du type : « nous n’y pou­vons rien c’est un problème tech­ni­que ». Réponse pour le moins tech­no­cra­ti­que bien com­mode, et dure à faire avaler après le trai­te­ment dont nous avions bénéficié.

Le paie­ment des salai­res une fois réglé et nor­ma­lisé, cela n’a pas empêché qu’une cer­taine opiniâtreté ou pug­na­cité pour conti­nuer la lutte se fasse jour chez beau­coup de vaca­tai­res voyant qu’on pou­vait faire autre chose que tout accep­ter. La ques­tion de la régula­ri­sa­tion des feuilles de salai­res a très précisément continué à entre­te­nir une cer­taine fronde. La lutte conti­nuant donc à sa manière, syn­di­ca­lis­tes et vaca­tai­res réunis. Une seconde ren­contre fut conve­nue, avec la menace d’un recours au tri­bu­nal admi­nis­tra­tif quant à l’irrégula­rité de la fiche de paye. Sur ce point nous avons obtenu gain de cause de façon ban­cale, car les ancien­nes fiches de paye res­tent a priori faus­ses et l’on nous a proposé pour tout problème admi­nis­tra­tif à venir des attes­ta­tions…

Nous n’avons rien dit des condi­tions de tra­vail qui nous concer­naient, car elles parais­sent bien meilleu­res que dans d’autres sec­teurs. Pourtant l’on retrouve ce que nous avons déjà men­tionné plus haut : le tra­vail des uns est invi­si­ble aux autres. Ainsi dans une Université, le ser­vice de net­toyage n’est qu’une « appel­la­tion » pour la plu­part de ses usa­gers et même pour les autres tra­vailleurs du lieu. L’invi­si­bi­lité des uns pour les autres est iden­ti­que à celle qui touche les tra­vailleurs des entre­pri­ses de net­toyage des trans­ports publics. C’est aussi vrai, par exem­ple, des vaca­tions de moni­teurs en bibliothèque aux­quels les collègues titu­lai­res par­lent à peine. Il en émane un sen­ti­ment assez désagréable d’incompréhen­sion face à son propre tra­vail : utile ? inu­tile ? Quel degré d’impli­ca­tion alors si rien ne signale le moin­dre tra­vail coopératif ou le sen­ti­ment de faire partie d’un col­lec­tif de tra­vail ?

Rapportons ce fait à un passé qui nous semble très loin­tain désor­mais ou l’exploi­ta­tion, caractéris­ti­que du rap­port de classe, fai­sait que la bour­geoi­sie ne pou­vait igno­rer ce qu’était la condi­tion ouvrière et où chacun connais­sait sa posi­tion et la pre­nait comme point de départ dans son rap­port à sa propre classe et dans son rap­port au monde. Aujourd’hui, nous avons perdu avec le mor­cel­le­ment du tra­vail, la tech­nos­cience omniprésente dans la pro­duc­tion comme dans la cir­cu­la­tion et la sous-trai­tance en cas­cade, tout lien entre chaque élément et l’impres­sion indi­vi­duelle et col­lec­tive à la fois de par­ti­ci­per à la trans­for­ma­tion du monde et éven­tuel­le­ment de pou­voir le chan­ger ou le révolu­tion­ner. La pro­duc­tion devient une opération de ges­tion dans un flux conti­nuel de tâches socia­le­ment imbriquées sans que le sens de chaque acti­vité ne soit visi­ble dans l’ensem­ble et cohérent avec lui. Ce sens et cette cohérence, s’il existe, ne sont repérables qu’au niveau du capi­ta­lisme du sommet. Le dévelop­pe­ment des formes de tra­vail précaire en cons­ti­tue comme une cari­ca­ture : celui d’une agi­ta­tion désor­donnée durant un temps donné. Une sorte de zapping per­ma­nent entre les frontières floues de l’emploi rajou­tant au vide de l’exis­tant et au vide de l’exis­tence. On com­prend alors le rôle accru du contrôle social dans la repro­duc­tion des rap­ports sociaux.

Ce que nous disons des condi­tions de tra­vail actuel­les il n’y a pas besoin d’aller en Chine pour le vérifier. Tout est là, dans les admi­nis­tra­tions comme dans un super­marché. Les nou­veaux entrants sur le marché du tra­vail ne peu­vent plus guère s’iden­ti­fier aux postes pro­fes­sion­na­lisés et ici fonc­tion­na­risés qu’offrait encore la société du tra­vail, car la société du capi­tal les a pro­fondément dénaturés ou vidés de leur sens pro­gres­siste en les fonc­tion­na­li­sant. Le problème n’est donc pas tant celui d’une prise de cons­cience de l’évolu­tion en cours, mais celui de trou­ver des brèches, des biais ou des média­tions qui per­met­tent d’insuf­fler des luttes pra­ti­ques, des plus infi­mes aux plus générales, pour mani­fes­ter un écart quant à ce que tout employé repro­duit chaque jour dans ses rap­ports au tra­vail et ses rela­tions aux autres, ce qui déborde de loin la seule ques­tion de la pro­duc­tion29.

Que le refus de l’exis­tant soit notre point de départ pour d’autres rap­ports sociaux voilà ce que nous visons.

 

Notes

1 – Le der­nier texte de J. Wajnsztejn, Critique du tra­vail et révolu­tion du capi­tal pour la revue Variations en est un exem­ple, dis­po­ni­ble sur le site de Variations à l’arti­cle :
http://varia­tions.revues.org/362

2 – Nous avons pu bénéficier sur cette ques­tion des retours de J. Wajnsztejn.

3 – Nous ren­voyons en complément à deux textes d’Interventions parus au moment de la lutte contre le CPE : Blocages et embau­cha­ges et Hardblocking, dis­po­ni­bles sur le site à la rubri­que Interventions.

4 – Cf. L’édito­rial du n16 de Temps cri­ti­ques : « Des grèves d’octo­bre-novem­bre 2010… » dis­po­ni­ble sur le site à cette adresse :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip..... Il n’empêche que la situa­tion semble évoluer quel­que peu. Par exem­ple à l’uni­ver­sité Lyon 2, pen­dant la grève, une réunion orga­nisée autour de la revue intem­pes­tive Journées cri­ti­ques a lar­ge­ment débordé son cadre ini­tial, occu­pant un amphithéâtre vu le nombre inat­tendu de présents et les dis­cus­sions sur le tra­vail et la cri­ti­que du tra­vail y furent par­ti­culièrement développées.

5 – La situa­tion est encore bien plus cri­ti­que dans des pays comme la Grèce et les pays du sud de l’Europe.

6 – Une reven­di­ca­tion portée par l’UNEF dès le milieu des années 1960, puis reprise par Chirac dans les années 1990… mais restée sans suite jusqu’à main­te­nant.

7 – Cf. la bro­chure La forme d’abord d’André Dréan dis­po­ni­ble à l’adresse :
http://www.info­kios­ques.net/spip.ph...

8 – Le lean mana­ge­ment pro­vient d’une ana­lyse du fonc­tion­ne­ment des usines de Toyota Industries au cours des années 1980. Cette appro­che est trans­posée dans les entre­pri­ses pour tenter de maîtriser la création de « valeur » et les conséquen­ces de la recom­po­si­tion inces­sante de la pro­duc­tion en mobi­li­sant le salarié à tous les étages. La chasse aux « gas­pilla­ges » comme impératif voit les employés par­ti­ci­per le plus sou­vent à la décom­po­si­tion de leur propre poste tandis que le « capi­tal humain » que ceux-ci représen­tent est le « surcoût » dans lequel on taille le plus faci­le­ment (malgré toutes les argu­ties managériales sur le sujet).

9 – La force de tra­vail n’est pas pro­duite comme des pommes de terre. Elle est une capa­cité humaine qui s’aliène, mais pas à n’importe quelle condi­tion. Dans le même ordre d’idée, le chômage n’exis­tait pas avant l’exis­tence d’un « marché du tra­vail » et ce marché par­ti­cu­lier a été créé de toutes pièces ; il a été ins­titué, la plu­part du temps à l’ini­tia­tive de l’État.

10 – Cf. D. Giachetti, M. Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, Les nuits rouges, 2005.

11 – J. Wajnsztejn, La révolu­tion du capi­tal, L’Harmattan, 2007.

12 – Voir : La valeur sans le tra­vail, antho­lo­gie et textes de Temps cri­ti­ques, L’Harmattan, 1999.

13 – Travailler en réseau ne signi­fie pas qu’il n’y a pas de struc­tu­ra­tion et de hiérar­chi­sa­tion du pou­voir ce que nous rap­pe­lons aussi quand nous par­lons de l’État réseau.

14 – Cela a par exem­ple été le cas pour l’Italie où les opéraïstes ont joué l’oppo­si­tion capi­tal/tra­vail dans les luttes de l’automne chaud de 1969 pour ensuite dévelop­per le mou­ve­ment, à partir de 1973, en dehors du lieu de pro­duc­tion stricto sensu, car il était déjà devenu un lieu sans autres pos­si­bles. La cri­ti­que du tra­vail d’alors est appa­rue rapi­de­ment en décalage face aux arrêts d’embau­che dans les gran­des usines du Nord, face aux poli­ti­ques d’exter­na­li­sa­tion avec recours accru à la sous-trai­tance et de dégrais­sage dans les for­te­res­ses ouvrières avec la mise en Cassa inte­gra­zione tandis que les syn­di­cats se renforçaient comme partie pre­nante des négocia­tions sur les nou­vel­les condi­tions générales du sala­riat.
La Cassa inte­gra­zione est une caisse tenue par l’État ita­lien qui permet de com­pen­ser la perte de revenu des salariés de l’indus­trie et du com­merce durant des périodes de dif­fi­cultés pour une entre­prise, c’est une forme de chômage tech­ni­que. Celle-ci a été très utilisée pour expur­ger les usines, telle la Fiat, des éléments ouvriers les plus com­ba­tifs tout au long des années 1970 avant les licen­cie­ments purs et sim­ples au tour­nant des années 1980. Elle conti­nue d’ailleurs à être utilisée aujourd’hui afin d’assu­rer une cer­taine paix sociale sur la base d’un don­nant-don­nant mini­mum.

15 – Alors qu’en 1997 c’était les moins de 25 ans qui for­maient la plus forte cohorte des chômeurs déclarés avec 623 000 indi­vi­dus, ce chif­fre est aujourd’hui « tombé » à 542 000 ; à l’inverse, les plus de 50 ans qui étaient 395 000 attei­gnent aujourd’hui 679 000 indi­vi­dus.

16 – Pour pren­dre un exem­ple récent qui est celui des dif­fi­cultés actuel­les de l’auto­mo­bile française, parmi ce que les experts relèvent comme cause du retard français dans la restruc­tu­ra­tion du sec­teur, c’est l’insuf­fi­sante robo­ti­sa­tion : l’Allemagne en a trois fois plus, l’Italie deux fois ! On n’est donc pas près d’embau­cher et cela montre aussi qu’une poli­ti­que de « réindus­tria­li­sa­tion » n’a que peu avoir avec une reprise de l’emploi indus­triel.

17 – Pour plus d’éléments sur l’ANI, cf. Intervention n11, dis­po­ni­ble sur le site :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip....

18 – Le 17 jan­vier 2012 pour être exact : http://rebel­lyon.info/Le-17-jan­vier...

19http://blogs.media­part.fr/blog/jean...

20 – On peut étendre cet exem­ple aux rap­ports hou­leux entre­te­nus par cette même CGT avec les tra­vailleurs sans-papiers en lutte au moment de l’occu­pa­tion des locaux du syn­di­cat par ces der­niers, à Paris, en 2012.

21 – Pour ne pas tout reje­ter sur le dos de la CGT, il faut reconnaître que tous les der­niers gou­ver­ne­ments, de droite comme de gauche ont cherché à psy­cho­lo­gi­ser la ques­tion du chômage puisqu’ils ne pou­vaient la résoudre et que cela est passé par une stig­ma­ti­sa­tion indi­vi­duelle du chômeur (cf. la notion de « chômeur volon­taire » ou celle de « préférence française pour le chômage » ou encore l’insis­tance sur l’inadéqua­tion des for­ma­tions délivrées eu égard à l’exis­tence de manque de per­son­nel dans des métiers par­ti­cu­liers à caractère manuel, sous-entendu : du tra­vail il y en a… pour ceux qui en veu­lent !).

22 – Nous fai­sons bien la différence entre acti­vité et tra­vail. Le tra­vail est acti­vité aux ordres de la domi­na­tion du capi­tal, soit la mise à dis­po­si­tion de temps selon une cer­taine dis­ci­pline. L’acti­vité ne se trouve pas pour autant cachée sous le tra­vail, car présente par­tout comme acti­vité en crise et acti­vité de crise : les ren­ver­se­ments entre acti­vité et tra­vail sont inces­sants aujourd’hui. Toute acti­vité se voit trans­formée en tra­vail rien ne devant échap­per à la société capi­ta­lisée tandis que le tra­vail peut aussi être une res­source pour l’acti­vité.

23 – J. Wajnsztejn, « Chômeurs sans honte », Temps cri­ti­ques n10 : « C’est la modi­fi­ca­tion des formes de chômage (accrois­se­ment du nombre de chômeurs de longue durée, exten­sion des situa­tions “d’inem­ploya­bi­lité”) qui trans­forme aujourd’hui les condi­tions du contrôle social des chômeurs, ce qui permet l’émer­gence du mou­ve­ment dans son décalage par rap­port aux valeurs du tra­vail.
Ces valeurs ne peu­vent en fait per­du­rer quand les liens avec le tra­vail se dis­ten­dent au point que la situa­tion ponc­tuelle de perte d’emploi se trans­forme en inem­ploya­bi­lité. Au niveau col­lec­tif on a alors plus à faire à une “armée indus­trielle de réserve” (Marx), composée d’indi­vi­dus cons­tam­ment chan­geants et prêts à s’intégrer au procès de pro­duc­tion, mais à une masse com­po­site de surnuméraires ; et au niveau indi­vi­duel cette situa­tion d’inem­ploya­bi­lité casse tout un pro­ces­sus social lié à la cen­tra­lité du tra­vail qui garan­tit jus­te­ment la repro­duc­tion capi­ta­liste des rap­ports sociaux. »

24 – Cet un aspect natu­rel­le­ment sub­ver­sif qui fait la force de contes­ta­tion poten­tielle de la jeu­nesse : elle est moins atteinte par les « nécessités » de la vie adulte et sérieuse. Elle a donc moins de « besoins » ou alors ces besoins sont plus « radi­caux ». Mais seules cer­tai­nes situa­tions his­to­ri­ques par­ti­culières expri­ment cette poten­tia­lité de révolte latente de la jeu­nesse.

25 – Cf. le texte numérique de C. Hamelin et R. Tarlet : « La figure du chômeur : une cons­truc­tion ima­gi­naire », est dis­po­ni­ble sur Actu.cho­mage.org.

26 – Pourtant les enquêtes menées parmi les employés de Pôle-emploi mar­quent la montée impor­tante de stress et de situa­tions de dépres­sion devant la dis­tance tou­jours plus grande qui s’établit entre la mis­sion de ser­vice public res­sen­tie comme aban­donnée par beau­coup de salariés et les exi­gen­ces de la Direction qui pous­sent à « faire du chif­fre » (comme dans la police et main­te­nant dans toutes les ins­ti­tu­tions « du social » qui sont sommées de faire du « sécuri­taire » ou au moins du contrôle social).

27 – Lire ce dos­sier très clair sur la vaca­tion dans la fonc­tion publi­que ter­ri­to­riale :
http://www.cig929394.fr/sites/defau...

28 – Loi rela­tive aux libertés et res­pon­sa­bi­lités des uni­ver­sités.

29 – Nous pen­sons à ce qui se passe au niveau de l’usine sidérur­gi­que ILVA de Tarente avec un refus par une partie des ouvriers de sup­por­ter plus long­temps le chan­tage « ou la vie ou l’emploi » !