Des émancipés anthropologiques

juillet 2014, Jacques Guigou



Question1 : Quelles références théoriques dans la lutte pour une société émancipée ?

a) Je n’ai aucune référence théorique sus­cep­ti­ble d’inter­ve­nir « dans la lutte pour une société émancipée », car je pense que la notion de « société émancipée » n’a plus de portée poli­ti­que aujourd’hui ; que la période his­to­ri­que dans laquelle cette aspi­ra­tion a émergé puis triomphé — celle des Lumières et de la société bour­geoise — est défini­ti­ve­ment achevée. De plus, en tant que telle, une société n’est jamais « émancipée ». Quelles que soient ses formes une société c’est d’abord de l’ins­titué, de l’établi. Seuls des grou­pes humains ont pu avoir un projet d’éman­ci­pa­tion, voire d’auto-éman­ci­pa­tion ; ils ont pu réaliser des modes de vie et des com­mu­nautés « libres », mais cela ne les cons­ti­tuaient pas pour autant comme une « société émancipée ». À moins de donner à l’expres­sion un contenu micro­so­cio­lo­gi­que, parler de « société émancipée » cons­ti­tue une anti­no­mie. Elle n’a d’ailleurs été que très peu ou pas du tout utilisée par les mou­ve­ments his­to­ri­ques révolu­tion­nai­res, sauf dans des accep­tions limitées et par­ti­culières comme l’éman­ci­pa­tion des juifs et des escla­ves par la Révolu­tion française ; l’éman­ci­pa­tion-libération des femmes par les mou­ve­ments des femmes des années 1960, etc. Dans la moder­nité, la visée uni­ver­sa­liste des mou­ve­ments d’éman­ci­pa­tion a été rabat­tue sur les déter­mi­na­tions par­ti­culières de la « société civile » : la classe, la nation, l’intérêt écono­mi­que, la propriété, le sexe, la reli­gion, etc.

b) Bref rappel. Dans ses écrits dits « de jeu­nesse », Marx (comme B. Bauer) a d’abord donné l’éman­ci­pa­tion poli­ti­que comme le but de la société socia­liste. Puis, dans La ques­tion juive, il cri­ti­que sa première posi­tion en dis­tin­guant éman­ci­pa­tion poli­ti­que et éman­ci­pa­tion humaine. Il donne alors à la notion un contenu social : ce n’est pas seu­le­ment le citoyen, membre de la société civile que le pro­ces­sus révolu­tion­naire éman­cipe, c’est « l’homme lui-même ». En le disant dans un lan­gage contem­po­rain, l’éman­ci­pa­tion acquiert alors un contenu anthro­po­lo­gi­que.

On le sait, avec Le Capital c’est la classe négative, la classe du tra­vail qui va deve­nir le sujet de la révolu­tion. Selon le pro­gramme com­mu­niste et la cri­ti­que de l’exploi­ta­tion, l’éman­ci­pa­tion devient auto-éman­ci­pa­tion. Mais dès les débuts du mou­ve­ment ouvrier révolu­tion­naire, les termes « révolu­tion », « socia­lisme » et « com­mu­nisme » pren­nent le pas sur celui d’éman­ci­pa­tion.

Plutôt rare­ment utilisée dans les écrits majeurs de l’his­toire de la pensée cri­ti­que — exceptés par cer­tains cou­rants his­to­ri­ques de l’anar­chisme, aujourd’hui caducs — et jamais dans ceux du com­mu­nisme radi­cal, la notion de « société émancipée » ne peut qu’intro­duire confu­sions et méprises dans les luttes d’aujourd’hui.

c) Après l’échec des mou­ve­ments révolu­tion­nai­res des années 1967-77, l’éman­ci­pa­tion anthro­po­lo­gi­que a été conduite par le capi­tal. Ayant englobé — et non pas dépassé —la plu­part de ses ancien­nes contra­dic­tions, le capi­tal devient seul, le grand « éman­ci­pa­teur », le grand « révolu­tion­naire ». Il accom­plit son œuvre dans la crise, le chaos, la dévas­ta­tion, la catas­tro­phe et la per­ver­sion nar­cis­si­que, mais aussi grâce à la puis­sance d’assi­mi­la­tion du vivant que lui confère la tech­ni­que contem­po­raine. S’éman­ci­per des ancien­nes déter­mi­na­tions qui fai­saient d’homo sapiens un être relié à la nature extérieure devient, plus que jamais depuis son émer­gence au paléoli­thi­que, l’objec­tif prin­ci­pal de la capi­ta­li­sa­tion des acti­vités humai­nes2.

d) « Autonomie  » et « libération  » ont été et res­tent les opérateurs de la « société émancipée »… du capi­tal3. Cette inver­sion his­to­ri­que du sens de l’éman­ci­pa­tion a jeté le trou­ble et la confu­sion dans les rangs des « anti­ca­pi­ta­lis­tes », qu’ils soient gau­chis­tes, anar­chis­tes, écolo­gis­tes ou alter­na­tifs. Cela s’observe dans les écrits de grou­pes ou indi­vi­dus qui, aujourd’hui prêchent l’éman­ci­pa­tion et sou­vent se veu­lent eux-mêmes « éman­ci­pa­teurs ». Dans une brève revue des fer­vents de l’éman­ci­pa­tion, on repère des ver­sions savan­tes et des ver­sions mili­tan­tes de la « société émancipée ». Retenons deux exem­ples de ver­sions savan­tes ; celle qui cher­che un com­pro­mis entre le calcul écono­mi­que et l’éman­ci­pa­tion et celle pour qui l’exer­cice d’une « socio­lo­gie prag­ma­ti­que de la cri­ti­que » ouvre les voies de l’éman­ci­pa­tion.

e) L’éman­ci­pa­tion savante : deux impas­ses parmi d’autres

Réexa­mi­nant la for­mule de Marx à propos de la société com­mu­niste « De chacun selon ses capa­cités à chacun selon ses besoins », un poli­to­lo­gue marxiste4 en déduit que Marx a opéré « un tour de passe-passe » lorsqu’il a prétendu « aller au-delà de la com­men­su­ra­bi­lité mar­chande » (i.e. essen­tiel­le­ment le calcul écono­mi­que), alors que « éman­ci­pa­tion » et « com­men­su­ra­bi­lité » ne sont pas contra­dic­toi­res, car la jus­tice et la démocra­tie ont besoin d’établir des critères com­muns, acceptés et partagés par les citoyens. Il réhabi­lite donc la vaste opération de mesure que cons­ti­tue le suf­frage uni­ver­sel et conclue que si « Marx avait pu pos­tu­ler le dépas­se­ment du poli­ti­que une fois subsumé le conflit de classe, il faut affir­mer à l’inverse qu’il n’est pas de poli­ti­que de l’éman­ci­pa­tion qui puisse se passer d’établir des critères de com­mune mesure pour résoudre les conflits sociaux et indi­vi­duels.(… ) On ne sau­rait se passer de com­men­su­ra­bi­lité ». Bref, dans la société démocra­ti­que émancipée… il y aura tou­jours des élec­tions !

Cherchant à dépasser le dog­ma­tisme et le déter­mi­nisme de la socio­lo­gie cri­ti­que de son maître Bourdieu, désor­mais atten­tif « aux flux de la vie quo­ti­dienne » et à l’expérience sub­jec­tive de la cri­ti­que des gens ordi­nai­res contre la domi­na­tion, L. Boltanski5 pro­pose une « socio­lo­gie prag­ma­ti­que de la cri­ti­que ». Celle-ci doit aban­don­ner la posi­tion d’extériorité et de sur­plomb que la socio­lo­gie cri­ti­que adop­tait vis-à-vis de l’illu­sion qui, selon elle, aveu­gle « l’acteur social » sur sa situa­tion ; il s’agit pour le socio­lo­gue bour­dieu­sien émancipé de pren­dre au sérieux les expres­sions du « sens commun ».

Non seu­le­ment, pour­suit-il, la société à englobé la « cri­ti­que artiste » portée par les mou­ve­ments des années 1965-1975, comme il pen­sait l’avoir montré en ana­ly­sant « Le nouvel esprit du capi­ta­lisme6 », mais les formes contem­po­rai­nes de la domi­na­tion, les modes de gou­ver­nance, brouillent l’iden­ti­fi­ca­tion claire de la classe domi­nante. Malgré cette dilu­tion des formes de la domi­na­tion, l’expres­sion concrète de la cri­ti­que à l’égard des ins­ti­tu­tions fra­gi­lise leurs ancien­nes assi­ses, ouvre des brèches et permet aux indi­vi­dus de voir que ces ins­ti­tu­tions assu­rent mal leur fonc­tion et que donc « la réalité sociale » n’est pas immua­ble.

Sans accor­der à sa socio­lo­gie, désor­mais plus mili­tante, plus impliquée, toute la puis­sance cog­ni­tive qu’il avait jadis atten­due de celle de Bourdieu, Boltanski pense cepen­dant qu’elle ouvre une pers­pec­tive pour l’éman­ci­pa­tion. Il reste attaché au pro­ces­sus de cons­cien­ti­sa­tion des dominés, de dévoi­le­ment de l’aliénation comme n’importe quel pro­gres­siste. De plus, sa cri­ti­que de la socio­lo­gie abs­traite reste muette sur les impli­ca­tions ins­ti­tu­tion­nel­les et poli­ti­ques de la socio­lo­gie. Certes il convient pour le socio­lo­gue de l’éman­ci­pa­tion de s’affran­chir de la socio­lo­gie académique-cri­ti­que, mais pas jusqu’à l’auto­dis­so­lu­tion du savoir séparé des socio­lo­gues. La tâche du socio­lo­gue prag­ma­ti­que de la cri­ti­que le rap­pro­che de celles et de ceux qui pen­sent « qu’un autre monde est pos­si­ble »… mais qu’il fera encore une place aux socio­lo­gues.

En matière de socio­lo­gi­sa­tion des luttes, Boltanski arrive bien tard : plus de qua­rante ans après ce que fut la cri­ti­que his­to­ri­que de la socio­lo­gie menée par le der­nier assaut révolu­tion­naire7, et plus de trente ans après la ten­ta­tive d’un de ses pairs, A. Touraine, qui en ins­tru­men­ta­li­sant la socio­lo­gie d’inter­ven­tion, avait tenté de laver ses cos­tu­mes tachés des toma­tes reçues pen­dant ses cours à Nanterre dix ans plus tôt auprès des mou­ve­ments alter­na­tifs des années 708.

Décidément, les par­ti­sans de la future « société émancipée » qui cher­chent de nou­veaux argu­ments pour la dégager de ses confu­sions et de ses méprises, ne trou­ve­ront pas dans ce Précis de socio­lo­gie de l’éman­ci­pa­tion une référence majeure.

f) La société émancipée ver­sion mili­tante et impliquée

Dans les dis­cours des partis poli­ti­ques, des orga­ni­sa­tions et des grou­pes poli­ti­ques et syn­di­caux, mais aussi chez les indi­vi­dus qui y sont impliqués, les occur­ren­ces les plus fréquen­tes à une « société émancipée » sont étroi­te­ment reliées à l’appro­fon­dis­se­ment de la démocra­tie et à la valo­ri­sa­tion de l’indi­vidu-citoyen.

Laïque9, ouverte, démocra­ti­que, sou­cieuse du « vivre ensem­ble10 », féministe11, révolu­tionnée par les réseaux sociaux12, affir­mant « la soli­da­rité du social et de l’esthétique13 », libérée du « refou­le­ment de ses désirs14 », la future « société émancipée » à bien du mal à se différen­cier de l’actuelle société capi­ta­lisée.

Les des­crip­tions du com­mu­nisme15 ayant qua­si­ment dis­paru de tous leurs dis­cours, lorsqu’ils osent une pro­jec­tion vers l’avenir en termes de « société émancipée » les cou­rants poli­ti­ques anti­ca­pi­ta­lis­tes et anar­chis­tes nous offrent-ils autre chose qu’une pra­ti­que moins « bar­bare » de l’éman­ci­pa­tion anthro­po­lo­gi­que du capi­tal ?

 

Montpellier, mai 2011

 

Notes

1 – Question n5 de l’enquête « Quelles orien­ta­tions théori­ques pour quel­les pra­ti­ques ? » conduite par les orga­ni­sa­teurs des Journées cri­ti­ques de Lyon en mars 2010 et mai 2011. Cf. le blog des Journées cri­ti­ques : http://journ­cri­ti­ques.canal­blog.com/

2 – Éman­ci­pa­tion de la natu­ra­lité de l’homme célébrée à l’envie par tous les réseaux planétaires d’ima­ge­ries. Ainsi, sur une chaîne de télévision nommée Planete no limit (on ne sau­rait mieux dire, malgré le fran­glais !), ces « Chroniques d’une société émancipée » qui présen­tent, parmi d’autres per­for­man­ces éman­ci­pa­tri­ces, un repor­tage sur cinq can­di­da­tes à une grosse opération de chi­rur­gie esthétique ou bien encore ces gref­fes de nano­tech­no­lo­gies sur des dau­phins et des hommes afin de tester les « capa­cités osmo­ti­ques » de com­mu­ni­ca­tion entre mammifères et humains…

3 – Cf. Guigou J., La cité des ego, L’impliqué, 1987, réédition L’Harmattan, 2009. Cf. aussi la revue Temps cri­ti­ques.

4 – Yves Sintomer, « Éman­ci­pa­tion et com­men­su­ra­bi­lité », in E. Couvélakis (ed.), Marx 2000, Paris, PUF, 2000, p. 111-12. Disponible en ligne : URL : http://sin­to­mer.net/file/sint-Marx2.pdf

5 – L. Boltanski, De la cri­ti­que. Précis de socio­lo­gie de l’éman­ci­pa­tion, Gallimard, 2009.

6 – L. Boltanski et E. Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, 1999.

7 – On peut en lire quel­ques traces dans R. Lourau, Le gai savoir des socio­lo­gues, 10/18, 1977.

8 – J’avais, à l’époque, dits quel­ques mots sur ce coup de bluff. Cf. « Les génuflexions de l’auto-ana­lyse col­lec­tive à la Touraine », in, J. Guigou, L’ins­ti­tu­tion de l’ana­lyse dans les ren­contres, Anthropos, 1981. Disponible en ligne :
http://www.edi­tions-har­mat­tan.fr/mi...

9 – Cf. : « Peut-on mili­ter pour une société laïque émancipée en ayant peur du débat démocra­ti­que ? ». Site de Riposte laïque
http://ripos­te­lai­que.com/Peut-on-mi...

10 – Les jeunes com­mu­nis­tes du PCF annon­cent la venue d’une « société émancipée » grâce aux vertus du « Vivre ensem­ble ». Cf. « Vivre ensem­ble dans une société émancipée » cf. http://www.jeunes-com­mu­nis­tes.org/V...

11 – D. Méda et H. Périvier, Le deuxième âge de l’éman­ci­pa­tion. La société, les femmes et l’emploi, La Républi­que des idées / Seuil, 2007.

12 – Dans un texte inti­tulé « Anarchisme, force d’éman­ci­pa­tion sociale » en page d’accueil d’un site anar­chiste fréquenté, on lit que chaque inter­naute doit choi­sir son camp dans « la nou­velle guerre de séces­sion » qui s’engage contre « quel­ques puis­san­tes entre­pri­ses (Google, Facebook) qui ont réussi à vir­tuel­le­ment recen­trer le réseau et à en pha­go­cy­ter la créativité ». Dans cette bataille les com­bat­tants pour l’éman­ci­pa­tion ne doi­vent jamais oublier que « la plus grande struc­ture créée par l’huma­nité, celle qui lie aujourd’hui deux mil­liards d’humains, Internet, est le fruit d’un fan­tas­ti­que pro­ces­sus d’auto-orga­ni­sa­tion ».
Cf. URL : http://owni.fr/2010/02/15/anar­chism...

13 – J. Rancière, Le spec­ta­teur émancipé. La Fabrique, 2008.

14 – Réhabi­li­tant le tou­risme sexuel qui a été condamné par une « morale sexuelle » qui ne serait qu’une forme de « contrôle des popu­la­tions » et de « refou­le­ment des désirs », l’anthro­po­lo­gue S. Roux voit dans les conver­sa­tions et les cadeaux échangés entre le client tou­riste sexuel et les mas­seu­ses thaïlan­dai­ses une « dimen­sion éman­ci­pa­trice ». Pour lui il y a là « une dimen­sion éman­ci­pa­trice du tra­vail sexuel ». On le vérifie encore une fois, le Arbeit macht frei étend son ombre bien au-delà du por­tail d’Auschwitz. Source : Le Monde du 6 mai 2011 arti­cle de Gilles Bastin qui présente un compte rendu du livre de l’anthro­po­lo­gue Sébas­tien Roux, No money, No Honney. Écono­mies inti­mes du tou­risme sexuel en Thaïlande. La Décou­verte, 2011.

15 – Je parle bien d’une des­crip­tion du com­mu­nisme et non d’une invo­ca­tion-incan­ta­tion au com­mu­nisme.