Crise, dramaturgie et jeu

avril 2012, Bernard Pasobrola



On néglige sou­vent, dans l’ana­lyse de l’ima­gi­naire de l’écono­mie, la notion de jeu, ou bien on la réduit à l’acti­vité sur les pro­duits finan­ciers qua­lifiée d’« écono­mie-casino ». Il y aurait d’une part une écono­mie saine et sérieuse, un usage ration­nel de l’argent, et, d’autre part, des excès ou débor­de­ments dus à l’incons­cience ou l’irres­pon­sa­bi­lité de cer­tains acteurs écono­mi­ques qui auraient une ten­dance exces­sive à « jouer » au lieu d’accom­plir cons­cien­cieu­se­ment leur mis­sion.

Anselm Jappe, par exem­ple, écri­vait dans son arti­cle du Monde daté du 31/10/2011 : « L’argent n’est réel que lorsqu’il est le représen­tant d’un tra­vail vrai­ment exécuté et de la valeur que ce tra­vail a créée. Le reste de l’argent n’est qu’une fic­tion qui se base sur la seule confiance mutuelle des acteurs, confiance qui peut s’évapo­rer1. »

On a pu lire aussi quel­ques jours plus tard dans le même jour­nal, cette fois sous la plume d’André Orléan : « La définan­cia­ri­sa­tion [de l’écono­mie] repose sur la cons­ti­tu­tion de pou­voirs d’évalua­tion hors des marchés (entre­pre­neurs, syn­di­cats, pou­voirs publics, asso­cia­tions), aptes à pro­po­ser des fina­lités confor­mes à l’intérêt col­lec­tif ».

Or tout cela ne tient pas compte de la dimen­sion ludi­que de l’acti­vité écono­mico-poli­ti­que, alors que l’évolu­tion de l’anti­no­mie du jeu et du sérieux va bien au-delà de la simple évalua­tion du rap­port gain/risque en rela­tion à la déter­mi­na­tion (par qui et pour qui ?) de l’« intérêt col­lec­tif ».

C’est ce que notait l’his­to­rien hol­lan­dais Johan Huizinga dans son ouvrage Homo ludens paru en 1938. Ce qu’il prédisait, et qui se des­si­nait déjà à son époque, est devenu plei­ne­ment visi­ble : le ludi­que se concen­tre de moins en moins dans les sphères tra­di­tion­nel­les comme le sport ou les jeux de société pour enva­hir mas­si­ve­ment la poli­ti­que et l’écono­mie aux­quel­les s’atta­chait tra­di­tion­nel­le­ment la notion de sérieux2.

L’évalua­tion techno-scien­ti­fi­que du corps du joueur, sa « fabri­ca­tion » et son entraînement de même que les moyens scien­ti­fi­ques mis en œuvre dans la lutte contre le dopage, la sou­mis­sion de la compétition spor­tive à des règles de plus en plus com­pliquées et à des tech­ni­ques scien­ti­fi­ques de plus en plus poussées, la trans­for­ma­tion du sport en une fabri­que d’exploits et en une inépui­sa­ble source de pro­fits, tout cela éloigne l’acti­vité spor­tive de la simple explo­ra­tion ago­nis­ti­que des poten­tia­lités humai­nes. L’adhésion sociale au sport et autres mani­fes­ta­tions pseudo-ludi­ques tient davan­tage de l’enthou­siasme que déclen­che n’importe quel pro­duit com­mer­cial de masse que de l’esprit de jeu pro­pre­ment dit3.

Parallèlement, les métapho­res spor­ti­ves ont envahi tous les domai­nes de la vie sociale. Huizinga cons­ta­tait déjà que l’aspi­ra­tion au « record » et l’esprit de compétition entre les indi­vi­dus deve­naient la règle dans les affai­res et dans la société en général. L’esprit du jeu cons­ti­tue aujourd’hui le fon­de­ment, non seu­le­ment de la régula­tion des échan­ges, mais de la poli­ti­que inter­na­tio­nale où « l’intégrité du système repose uni­que­ment sur une volonté de par­ti­ci­per au jeu » (op. cit.) – jeu dont les règles sont renégociées en per­ma­nence entre les par­te­nai­res et sou­mi­ses aux fluc­tua­tions des modi­fi­ca­tions des allian­ces et des rap­ports de force.

La dra­ma­tur­gie des crises, de même que les mul­ti­ples rounds de négocia­tions inter­na­tio­na­les, nous rap­pel­lent que les jeux de puis­sance ne sont pas uni­que­ment contraints par la nécessité (à laquelle d’ailleurs ils ne répon­dent d’aucune manière), mais motivés par la ruse, la force et les formes ludi­ques dégénérées qui, comme dans cer­tains jeux vidéos, ne valent que parce que l’issue ne peut s’envi­sa­ger sans la des­truc­tion totale non seu­le­ment de l’adver­saire, mais du monde en général (le summum du jeu étant de conti­nuer à le détruire en fei­gnant de lutter pour sa conser­va­tion).

L’uti­li­sa­tion poli­ti­que des ris­ques – finan­ciers, écolo­gi­ques, ter­ro­ris­tes, etc. – qui sont supposés affec­ter la société s’est pres­que tota­le­ment sub­stituée au dis­cours tra­di­tion­nel, à la fois pro­tec­teur et auto­ri­taire, de l’État pro­vi­dence. La poli­ti­que n’est plus censée com­pen­ser les inégalités et offrir une forme de pro­tec­tion sociale en échange de l’obéissance à l’auto­rité, mais demande un sacri­fice matériel tou­jours plus intense pour jugu­ler un ennemi abs­trait qui est en fait l’évolu­tion (présentée comme inéluc­ta­ble) de la société elle-même. La part de jeu qui anime ce type de stratégie poli­ti­que vise peut-être à pro­cu­rer de délicieux fris­sons aux cou­ches moyen­nes, mais prend le risque cer­tain d’inquiéter sa jeu­nesse ou de l’« indi­gner ».

La réaction huma­niste qui consiste donc à vou­loir enchaîner la poli­ti­que et l’écono­mie, l’argent ou les rela­tions de pou­voir, à une prétendue ratio­na­lité supérieure qui serait celle d’une entité intrinsèque­ment éthique – le « peuple », les « citoyens », ou « la société civile » – néglige le fait sui­vant : il n’ y a pas de ratio­na­lité supérieure à celle du jeu et ce der­nier n’est pas réservé aux clas­ses possédantes, tandis que les dominés en seraient réduits à la pure nécessité. Le jeu, aussi des­truc­teur soit-il, séduit aussi les dominés et la peur fait partie de ses atouts. Un exem­ple : peut-on réduire le consumérisme à la quête d’un bien-être illu­soire ou à la satis­fac­tion de supposés « besoins » ? Cette forme d’avidité semble sur­tout obéir à une pul­sion ludi­que assi­mi­la­ble à un vérita­ble « syn­drome de Ponzi » géré sur le long terme. Il ne s’agit pas de deve­nir mil­lion­naire en six mois, comme Charles Ponzi, mais d’accroître le « volume » de son exis­tence à tra­vers l’aug­men­ta­tion des biens consommés, et d’ajour­ner le moment du bilan et de la décep­tion que ce bilan créera à coup sûr, à moins de noyer son cha­grin dans un nouvel acte consumériste. L’addic­tion exces­sive pousse cer­tains consom­ma­teurs à la ruine exac­te­ment de la même façon que les flam­beurs de casino.

Mais puis­que l’ima­gi­naire social n’est pas réduc­ti­ble à la ges­tion de la nécessité, cela signi­fie que sa logi­que est mou­vante et n’épouse pas mécani­que­ment les condi­tions matériel­les d’une époque. Il faut se sou­ve­nir, entre autres exem­ples, que la nais­sance à la fin du xviiie d’un ima­gi­naire de la vitesse a précédé les pos­si­bi­lités tech­ni­ques qui l’ont réalisé. Rien n’exclut donc que l’esprit ludi­que ne s’invente d’autres enjeux qui pren­dront à contre-pied l’idéal de mobi­lité et d’indi­vi­dua­lisme des sociétés flui­di­ques et consuméristes.

 

Notes

1 – Lire la cri­ti­que de cet arti­cle par Jacques Wajnsztejn : « Une énième dia­tribe contre la chrématis­ti­que », novem­bre 2011.

2 – « La ten­ta­tive de recher­cher la teneur ludi­que du présent confus, nous mène sans cesse à des conclu­sions contra­dic­toi­res. Dans le sport nous avions affaire à une acti­vité sentie et reconnue comme jeu, et d’ailleurs portée à un tel degré d’orga­ni­sa­tion tech­ni­que, d’équi­pe­ment matériel et de réflexion scien­ti­fi­que, que dans sa pra­ti­que col­lec­tive et publi­que, la vérita­ble atmosphère du jeu menace de se perdre. À l’encontre de cette ten­dance du jeu à se conver­tir en sérieux, cer­tains phénomènes sem­blent mani­fes­ter la ten­dance opposée. Des occu­pa­tions qui tirent leur raison d’être de l’intérêt, de la nécessité ou du besoin, et qui donc ne présen­tent pas la forme ludi­que au départ, dévelop­pent de façon secondaire un caractère que l’on ne sau­rait interpréter autre­ment que comme celui du jeu. La valeur de l’action se limite à une sphère retranchée en soi, et les règles qui y sont en vigueur per­dent leur fina­lité générale. Dans le cas du sport, un jeu qui se fige en gravité, mais reste noté comme jeu ; dans l’autre cas, une occu­pa­tion sérieuse qui dégénère en jeu, mais conti­nue d’être estimée sérieuse. Les deux phénomènes sont appa­rentés par le puis­sant ins­tinct agonal, qui domine le monde sous tant d’autres formes. »
[…]
« Si la poli­ti­que intérieure des États contem­po­rains révèle des indi­ces suf­fi­sants du fac­teur ludi­que, leur poli­ti­que inter­na­tio­nale, à première vue, ne four­nit guère l’occa­sion de songer à la sphère du jeu. Pourtant le fait que la vie poli­ti­que entre les nations a dégénéré en excès inouïs de vio­lence et de danger, ne cons­ti­tue pas une raison pour élimi­ner d’avance ici la notion du jeu. Nous avons suf­fi­sam­ment vu que le jeu peut être cruel et san­glant, et qu’il com­porte sou­vent de la tri­che­rie. Toute com­mu­nauté juri­di­que ou poli­ti­que offre par nature des caractéris­ti­ques qui l’asso­cient à une com­mu­nauté de jeu. Un système de droit des gens doit sa cohésion à la reconnais­sance mutuelle de prin­ci­pes et de maxi­mes qui, quels que soient leurs fon­de­ments pos­si­bles dans la métaphy­si­que, agis­sent en pra­ti­que comme des règles de jeu. La conso­la­tion expresse du pacta sunt ser­vanda impli­que en fait une reconnais­sance que l’intégrité du système repose uni­que­ment sur une volonté de par­ti­ci­per au jeu. Aussitôt qu’un des par­ti­ci­pants en cause se dérobe aux règles du système, ou bien tout le système de droit des gens s’écroule (même si c’est momen­tané), ou bien le trans­gres­seur doit être pros­crit de la com­mu­nauté comme bri­seur de jeu. » Johan Huizinga, Homo ludens, éd. Gallimard.

3 – « Critiquer le foot­ball-spec­ta­cle, son empire finan­cier, ses pra­ti­ques mafieu­ses, le climat de guerre qu’il entre­tient, la mul­ti­pli­ca­tion des “petits-bou­lots” précaires qu’il sus­cite, ou bien encore la drogue poli­ti­que qu’il injecte dans la société ne suffit pas », écri­vait Jacques Guigou au moment du Mondial de 98 dans un arti­cle inti­tulé « Le foot­ball n’est pas un jeu ». « Agent essen­tiel de la société mon­diale du capi­tal, …il entre­tient chez ses adep­tes une sen­sa­tion de par­ti­ci­pa­tion à la bonne frac­tion de l’huma­nité : celle qui doit gagner, celle qui agit pour le triom­phe de la négation spec­ta­cu­laire de l’écono­mie dans et par “le Jeu” ».
URL : www.edi­tions-har­mat­tan.fr/mini­si­tes/index.asp ?no=21&rubId=394#­foot­ball