Derrière la crise financière, l’unification problématique du capital

avril 2012, Jacques Wajnsztejn



Le discours du capital sur l’économie

Ce n’est pas parce que le dis­cours que la société capi­ta­liste porte sur elle-même tend à faire accroire que l’écono­mie domine tout et le domine comme une fata­lité (« Il n’y a pas d’alter­na­tive » disait déjà Margaret Thatcher), que nous devons lui faire confiance et tout appréhender à partir d’une vision écono­mi­ciste. C’est pour­tant ce qui s’impose dans les médias avec un dis­cours asséné aussi bien par des jour­na­lis­tes que par des hommes poli­ti­ques ou encore des écono­mis­tes. Cette situa­tion, nous l’avons déjà connue au milieu des années 1970 quand la « crise pétrolière » et le déclin des chif­fres de la crois­sance sont venus bru­ta­le­ment inter­rom­pre la réflexion autour des fina­lités de la crois­sance, initiée d’un côté par le Club de Rome (la « crois­sance zéro ») du côté des pou­voirs en place, et de l’autre par la cri­ti­que du tra­vail et la cri­ti­que écolo­giste. Tout d’un coup, tout est rentré dans l’ordre. Aujourd’hui, même si c’est peut-être pro­vi­soire, l’ordre règne parce qu’il n’a pas eu à s’oppo­ser à un désordre autre que celui qu’il a pro­duit lui-même. Les pou­voirs en place peu­vent donc se poser des ques­tions sans ana­lyse cri­ti­que du pour­quoi des ques­tions, sans en faire res­sor­tir les para­doxes ou contra­dic­tions.

La dette publi­que est au banc des accusés, disent-ils, mais qui l’a creusée ? Pouvons-nous deman­der.

Il fau­drait tra­vailler plus – mais qui sup­prime du tra­vail ? – pour gagner plus, mais qui fait que les reve­nus du tra­vail aug­men­tent moins que ceux du capi­tal ?

Il faut res­tau­rer la compétiti­vité, mais com­ment est-ce pos­si­ble si c’est le but de chaque agent écono­mi­que et pour chaque pays ?

Ces ques­tions ne for­ment pas un ques­tion­ne­ment d’ensem­ble. Elles ne sont pas ouver­tes et leur mise sur la place publi­que cor­res­pond avant tout à un combat idéolo­gi­que pour impo­ser un dis­cours qui débouche sur des réponses indis­cu­ta­bles au sens strict. Après cela, le reste ne sera que recher­che de jus­ti­fi­ca­tions plus ou moins éthi­ques pour faire passer la pilule : la dette publi­que engage les futu­res générations et donc les inégalités, il faut donc abais­ser coûte que coûte la dette ; la dette privée pro­gresse, donc il ne faut pas vivre au-dessus de ses moyens ; le chômage et l’assis­tance pro­gres­sent, il faut donc res­tau­rer la valeur du tra­vail ; le marché libre est impar­fait, mais c’est quand même ce qui se fait de mieux pour assu­rer la satis­fac­tion des besoins dans le res­pect de la liberté de chacun, l’État doit donc se faire dis­cret et doit se concen­trer sur ses fonc­tions régalien­nes, etc.

Rappel de notre cadre d’analyse de la globalisation1

Braudel, dans son ana­lyse his­to­ri­que du capi­ta­lisme, dis­tin­guait trois niveaux : au sommet un capi­ta­lisme fonc­tion­nant comme sphère où domi­nent la puis­sance et le droit du plus fort ; en des­sous, une écono­mie de marché caractérisée par le fonc­tion­ne­ment des règles du marché comme la loi de l’offre et de la demande et le res­pect des contrats entre contrac­tants supposés égaux ; et encore en des­sous une troisième zone qui ne relève pas vrai­ment de l’écono­mie mais plutôt de l’auto-subsis­tance. Ces trois niveaux étaient à l’époque étroi­te­ment cloi­sonnés.

On peut voir, sans grand effort, qu’on l’on se trouve à nou­veau dans ce schéma2. Le super­ca­pi­ta­lisme du sommet (cer­tains, comme J. Attali, par­le­ront d’« hyper­ca­pi­ta­lisme », d’autres de « métaca­pi­ta­lisme » comme P. Dockès du Cercle des écono­mis­tes), com­prend les gran­des ins­ti­tu­tions financières, les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les, les direc­tions des gran­des firmes mul­ti­na­tio­na­les (FMN), les États redéployés en réseaux sur un plan inter­na­tio­nal. Ce niveau, que nous appel­le­rons le niveau 1, échappe pra­ti­que­ment aux lois du marché car il décide des règles et de leur res­pect. Sa struc­ture en réseau lui tisse une toile lui per­met­tant de contour­ner les obs­ta­cles, bref d’exer­cer son contrôle pour affir­mer sa puis­sance. Un exem­ple simple : les FMN échap­pent aux lois basi­ques du marché non seu­le­ment parce que ce sont elles qui orga­ni­sent les posi­tions oli­go­po­lis­ti­ques ou mono­po­lis­ti­ques, mais aussi parce que leur orga­ni­sa­tion en filia­les et sous-trai­tants les amènent à ne jamais rien payer au prix du marché.

En des­sous de ce capi­ta­lisme du sommet, on trouve le niveau 2 cons­titué par le tissu indus­triel tra­di­tion­nel des peti­tes ou moyen­nes entre­pri­ses3. C’est celui qui subit de plein fouet les effets de la mon­dia­li­sa­tion et aussi ceux de la trans­for­ma­tion du procès de pro­duc­tion avec une sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail qui rend le tra­vail de plus en plus ines­sen­tiel, la compétiti­vité des entre­pri­ses ne dépen­dant qua­si­ment plus que de l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité.

Le niveau 3 est, pour sa part, composé des sec­teurs de l’écono­mie infor­melle, soli­daire, illégale ou même cri­mi­nelle, et de cer­tains sec­teurs restés en marge parce que trop peu pro­duc­tifs comme l’agri­culture tra­di­tion­nelle et l’arti­sa­nat, ou trop nou­veaux pour être déjà plei­ne­ment opération­nels comme la pro­duc­tion de denrées bio­lo­gi­ques.

Mais, contrai­re­ment à l’époque de Braudel, ces sec­teurs sont aujourd’hui très interpénétrés et les trans­va­se­ments cou­rants. Ainsi, le blan­chi­ment d’argent du niveau 3 ne pose pas de problème par­ti­cu­lier au capi­tal, que ce soit pour ali­men­ter le niveau 2 (cons­truc­tion et tra­vaux publics : on connaît les liens entre une partie de l’indus­trie alle­mande et la Camorra napo­li­taine) ou le niveau 1, via les para­dis fis­caux. Les entre­pri­ses du niveau 2 et par­ti­culièrement les ETI (cf. note 3) sont de moins en moins indépen­dan­tes (cinq mille sur qua­rante mille en France) car la finan­cia­ri­sa­tion crois­sante a accéléré la concen­tra­tion. Le groupe est devenu la struc­ture domi­nante de l’écono­mie à cause à la fois de l’effet de taille nécessité par la mon­dia­li­sa­tion et sur­tout l’opti­mi­sa­tion fis­cale per­mise par les États. La création de filia­les tout au long du pro­ces­sus de sous-trai­tance permet d’obte­nir des crédits d’impôt et même des crédits-recher­che.

Par ailleurs, une partie de la pro­duc­tion bio­lo­gi­que arti­sa­nale du niveau 3 a aussi voca­tion à intégrer le niveau 2 vu la demande forte de pro­duits plus abon­dants et moins chers en pro­ve­nance de la grande dis­tri­bu­tion, de la même façon qu’à un niveau plus large, les grou­pes de pres­sion écolo­gis­tes et autres ONG devien­nent même des inter­lo­cu­teurs du niveau 1 au sein des nou­vel­les lignes d’orga­ni­sa­tion réticu­laire4.

Les transformations du capital…

Financiarisation et fictivisation5]

Le capi­tal fictif, sous forme de capi­tal por­teur d’intérêt et sous forme de crédit, est très ancien puisqu’on trouve les premières let­tres de change à Sumer. On peut même dire que la mon­naie-crédit néces­saire au com­merce inter­na­tio­nal sous formes d’avan­ces, de capi­tal et d’assu­ran­ces a existé avant que la mon­naie métal­li­que ne se développe dans les échan­ges locaux. Le capi­tal fictif accom­pa­gne donc la crois­sance du capi­tal dès ses débuts parce qu’il intro­duit le fac­teur temps dans l’échange. C’est d’ailleurs pour cela qu’il va être condamné, par les Églises d’abord puis­que le temps n’appar­tient qu’à Dieu ou à son représen­tant sur terre, par les écono­mis­tes clas­si­ques et néo-clas­si­ques ensuite parce que le temps intro­duit de l’incer­ti­tude et sur­tout du déséqui­li­bre, ce qui est pro­hi­bi­tif pour des théori­ciens de l’équi­li­bre auto­ma­ti­que du marché. C’est pour cela que le capi­tal fictif, quand il n’est pas pure­ment et sim­ple­ment ignoré par les écono­mis­tes, n’apparaît le plus sou­vent que comme une excrois­sance du capi­tal ou alors comme une varia­ble extérieure.

À l’époque moderne, la première grande vague de fic­ti­vi­sa­tion peut être datée des années 1930 avec les poli­ti­ques de dépenses publi­ques du New Deal, mais aussi celles des fas­cis­tes et des nazis (grands tra­vaux d’infra­struc­ture et arme­ment). Mais ce n’est encore rien par rap­port à l’impor­tance que cette fic­ti­vi­sa­tion va pren­dre pen­dant la période des Trente glo­rieu­ses. Avec l’avènement de ce qui a été appelé la « société de consom­ma­tion », le capi­tal fictif n’est plus conjonc­tu­rel, mais devient struc­tu­rel. La crois­sance est basée sur des anti­ci­pa­tions de pou­voir d’achat crois­sant et d’inves­tis­se­ments (la « demande glo­bale » de Keynes) en aug­men­ta­tion cons­tante. Le mou­ve­ment repose sur l’abon­dance de liqui­dités dans le monde, des taux d’intérêts bas et l’aug­men­ta­tion des salai­res nomi­naux. Ce « mon­tage » semble sup­pri­mer la pos­si­bi­lité de crises cycli­ques.

En effet, il remet tou­jours à plus tard la crise de sur­pro­duc­tion censée venir sanc­tion­ner un « système » qui n’assure pas ou mal la redis­tri­bu­tion des riches­ses pro­dui­tes. D’autre part, il est quasi indo­lore pour le capi­tal puis­que l’infla­tion ram­pante qui le caractérise rogne une part de l’aug­men­ta­tion nomi­nale des salai­res. Tout au plus suffit-il de main­te­nir un bon rap­port entre les trois varia­bles que sont la pro­duc­ti­vité, la crois­sance et l’emploi pour que l’ensem­ble fonc­tionne. En effet, pour que l’emploi soit crois­sant, donc la masse sala­riale et la consom­ma­tion qui offre des débouchés à la pro­duc­tion aussi, il faut que la crois­sance du PIB soit supérieure à l’accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Et le phénomène peut même être amplifié si le salaire réel croît en pro­por­tion de l’aug­men­ta­tion de pro­duc­ti­vité, ce qui sera glo­ba­le­ment le cas pen­dant ces trente années.

Cette rela­tion est aujourd’hui for­te­ment informée par le pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail, quel que soit le rythme de crois­sance, parce que les inves­tis­se­ments sont sur­tout des inves­tis­se­ments de pro­duc­ti­vité plus que de capa­cité et des inves­tis­se­ments d’inno­va­tion plus que de rem­pla­ce­ment. Ces deux faits s’addi­tion­nent pour pro­duire une crois­sance faible en création nette d’emplois. D’autre part, ce qui est privilégié dans un monde très concur­ren­tiel dont le jeu est très sou­vent à somme nulle (ce que nous appe­lons une « repro­duc­tion rétrécie6 »), ce n’est pas l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion (puisqu’on ne saura pas forcément l’écouler sur des marchés lar­ge­ment saturés) et donc de la crois­sance du PIB, mais l’amélio­ra­tion de la compétiti­vité qui ouvre la voie aux gains de parts de marché. Si ce fonc­tion­ne­ment peut être amorti en période de crois­sance, on voit les dégâts qu’il peut pro­duire en cas de réces­sion puis­que tout redémar­rage se fera, à court terme, par perte de la « mau­vaise graisse » et donc des licen­cie­ments7.

À partir de la fin des années 1970, tous les signaux s’inver­sent : la lutte contre l’infla­tion fait aug­men­ter les taux d’intérêt, bais­ser les salai­res réels et aug­men­ter les licen­cie­ments. La crois­sance ralen­tit, mais pas la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui repart à la hausse après une baisse due aux luttes anti-tra­vail des ouvriers spécialisés (OS) à la chaîne (turn over, absentéisme massif, grèves-bou­chons, etc.). En effet, la restruc­tu­ra­tion s’orga­nise sur une base plus auto­ma­tisée qui sup­prime les tâches les plus dures et ingra­tes et cher­che de nou­veaux gains de pro­duc­ti­vité non pas dans l’exploi­ta­tion tay­lo­riste de la force de tra­vail, mais dans l’enri­chis­se­ment du tra­vail, le tra­vail en équipes plus ou moins auto­no­mes tra­vaillant sur des séries de pro­duc­tion plus cour­tes. Car c’est une seconde phase de la société de consom­ma­tion qui s’initie alors et qui demande de pro­duire en peti­tes séries des mar­chan­di­ses plus per­son­na­lisées et moins stan­dar­disées. La pro­duc­ti­vité repart donc de plus belle, mais conduit à une dimi­nu­tion très impor­tante de l’emploi indus­triel dans les pays-cen­tres, com­pensée un temps par l’aug­men­ta­tion de l’emploi dans les ser­vi­ces.

Toutefois, cette ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion ne signi­fie pas sa fin en termes quan­ti­ta­tifs d’emplois, mais la fin de la cen­tra­lité du tra­vail.

À la fin des années 1970, la lutte contre l’infla­tion cor­res­pond à une ten­ta­tive de limi­ter la fic­ti­vi­sa­tion en rédui­sant la masse monétaire. Il s’agit aussi de faire pres­sion sur les emprun­teurs afin qu’ils se désen­det­tent. Les entre­pri­ses doi­vent assai­nir leurs comp­tes puis­que les taux d’intérêt réels aug­men­tent. La prio­rité est donc de rétablir les pro­fits par l’adop­tion d’une poli­ti­que de l’offre8 prônant l’austérité sala­riale.

La lutte contre l’infla­tion fonc­tionne comme une piqûre de rappel pour le rétablis­se­ment d’une prio­rité du profit par rap­port à des poli­ti­ques indus­triel­les de puis­sance pour la puis­sance de la part de vérita­bles mons­tres indus­triels. Le cas de General Motors est emblémati­que de cette situa­tion : chif­fre d’affai­res énorme mais taux de profit faible. La prio­rité est donc de « dégrais­ser » comme Chrysler, le plus mal en point, sera le pre­mier à le faire. Restructuration faite, il sera alors temps de repar­tir de l’avant, mais en emprun­tant cette fois sur des marchés finan­ciers deve­nus moins onéreux que le marché d’intermédia­tion ban­caire.

Très vite, l’absence de sta­bi­li­sa­tion d’un nou­veau modèle de crois­sance pou­vant succéder au mode de régula­tion for­diste9 conduit à une fuite en avant vers la fic­ti­vi­sa­tion parce que le crédit n’est plus chargé d’accom­pa­gner la crois­sance ou de l’anti­ci­per, mais de la rem­pla­cer.

De l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail à l’utopie de s’en passer pour réaliser le pas­sage direct A-A’ sans passer par la pro­duc­tion (modèle A-M-A’ de repro­duc­tion élargie), il n’y a qu’un pas. L’accrois­se­ment du capi­tal fictif est le signe de l’auto-présup­po­si­tion du capi­tal10. La fusion des fonc­tions de l’argent (échange, épargne, inves­tis­se­ment) est en marche ainsi que la pour­suite de sa dématéria­li­sa­tion. Les mon­naies peu­vent flot­ter et le dollar affir­mer sa puis­sance en tant que matéria­li­sa­tion d’une forme de capi­tal fictif qui s’auto-valo­rise par cap­tage de la richesse de ceux qui détien­nent, de par le monde, des dol­lars.

Le dollar est un exem­ple de valeur fic­tive dont la base est pour­tant bien réelle : il ne repose pas uni­que­ment comme les autres mon­naies sur un cer­tain rap­port à l’écono­mie du pays puisqu’il fonc­tionne aussi comme mon­naie inter­na­tio­nale. Cette mon­naie n’est plus adossée à une parité-or comme dans le système de Bretton-Woods (1945-1971), mais prin­ci­pa­le­ment sur la confiance en la puis­sance américaine.

Cette crois­sance du capi­tal fictif est adéquate à la vir­tua­li­sa­tion et à l’arti­fi­cia­li­sa­tion du monde contem­po­rain.

…dans le cadre d’une économie d’endettement

Rapide historique

L’endet­te­ment public com­mence avec les poli­ti­ques anti-infla­tion­nis­tes et de l’offre menées à la fin des années 1980 aux États-Unis. Les poli­ti­ques de relance par la demande n’étant plus jugées pos­si­bles du fait de la « contrainte extérieure11 », des poli­ti­ques dites de l’offre, c’est-à-dire visant à res­tau­rer en prio­rité le désen­det­te­ment et la pro­fi­ta­bi­lité des entre­pri­ses vont conduire aux dégrais­sa­ges d’effec­tifs, à la hausse du chômage donc aux bais­ses de recet­tes fis­ca­les et à la hausse des dépenses socia­les (trai­te­ment social du chômage). Une baisse des recet­tes ren­forcée par l’appli­ca­tion des thèses de Laffer selon les­quel­les « trop d’impôt tue l’impôt », c’est-à-dire qu’à partir d’un cer­tain niveau d’impo­si­tion les indi­vi­dus ne veu­lent plus tra­vailler davan­tage ou mieux car ce surcroît d’effort se ferait gra­tui­te­ment au profit de l’État. Tout un panel d’avan­ta­ges fis­caux vont être mis en place pour exonérer les per­son­nes aisées et non pas seu­le­ment « les riches », favo­ri­ser les épar­gnants en créant des niches fis­ca­les12. Mais, revers de la médaille, ces poli­ti­ques contri­buent à faire bais­ser les recet­tes de l’État (baisse des impôts des riches et baisse des salai­res donc des impôts de l’ensem­ble des salariés) tout en étant inca­pa­bles de vrai­ment faire bais­ser les dépenses. Le déficit budgétaire s’accroît ainsi que la nécessité de le finan­cer or tous les pays ne bénéficient pas du privilège étasu­nien de faire finan­cer sa dette par les autres.

Parallèlement l’endet­te­ment privé pro­gresse à cause d’une hausse des taux d’intérêt réels et une crois­sance lente qui renchérit l’inves­tis­se­ment des entre­pri­ses et la consom­ma­tion des ménages en cas de recours au crédit. Or celui-ci devient néces­saire pour com­pen­ser une crois­sance lente de l’acti­vité quand les pro­fits retrouvés ser­vent d’abord au désen­det­te­ment et que l’auto-finan­ce­ment est insuf­fi­sant.

L’endet­te­ment conti­nue donc sa pro­gres­sion aussi bien du côté public que du côté privé et ce dans la plu­part des pays qui subis­sent à peu près les mêmes condi­tions. Mais le trai­te­ment du problème n’est pas iden­ti­que.

Dès cette époque, se révèle la ten­dance que l’on retrouve aujourd’hui d’une oppo­si­tion entre la capa­cité des États-Unis à mener des poli­ti­ques contra-cycli­ques en période de réces­sion – en l’occur­rence une poli­ti­que souple et accom­mo­dante répon­dant à des besoins à court terme – et l’inca­pa­cité des pays européens à faire de même du fait de l’absence d’une poli­ti­que européenne com­mune, alors que les écono­mies de ces pays sont de plus en plus interdépen­dan­tes. C’est en effet la poli­ti­que de mon­naie forte et d’accro­chage au Deutsch Mark qui a triomphé, puis celle d’une mon­naie com­mune forte, l’euro, qui est une sorte de Deutsch Mark aux cou­leurs de l’Europe. Mais cette poli­ti­que s’impose sur les bases hypothétiques d’une reprise de la crois­sance sur le rythme des Trente glo­rieu­ses. Ainsi, les critères de conver­gence de Maastricht ont été élaborés dix ans plus tard, avec une prévision de crois­sance de 5% l’an per­met­tant de cou­vrir faci­le­ment un déficit de 3% et limi­tant la dette au-des­sous de 60% du PIB. Mais dès les années 1980, la ten­dance s’inverse, le rythme de crois­sance ralen­tit ou devient négatif.

Les États européens ont répondu à cela en aban­don­nant toute poli­ti­que de déficit budgétaire pour­tant néces­saire pour des sta­bi­li­sa­tions conjonc­tu­rel­les. La poli­ti­que budgétaire res­tric­tive adoptée devient alors pro-cycli­que puis­que la réces­sion est com­bat­tue par une austérité qui la ren­force dans un pre­mier temps au moins et freine ou retarde ainsi une reprise de la crois­sance13.

Toutefois, ces poli­ti­ques d’austérité ne firent pas vrai­ment bais­ser l’endet­te­ment car la réduc­tion délibérée des déficits publics fut entièrement com­pensée par l’effet de la dégra­da­tion conjonc­tu­relle et la hausse des taux d’intérêt. C’est encore aujourd’hui ce que nous pro­met­tent Merkel et Sarkozy ainsi que la BCE.

Avec ces poli­ti­ques, c’est aussi la revan­che des ren­tiers qui s’affirme. Une revan­che qui s’étend à de nou­vel­les catégories, non seu­le­ment celles qui par­ti­ci­pent au capi­ta­lisme action­na­rial, mais aussi aux retraités tou­jours plus aisés14 et nom­breux à cause du vieillis­se­ment démogra­phi­que, les­quels jouent un rôle actif dans cette résur­gence à tra­vers leurs fonds de pen­sion. Keynes avait pensé que le bon côté de la crise de 1930, c’était au moins l’eutha­na­sie des ren­tiers. La générali­sa­tion du sala­riat et l’infla­tion de longue durée sem­blaient lui donner raison, mais si l’ancien type de ren­tier ne vivant que de ses rentes a effec­ti­ve­ment à peu près dis­paru, le nou­veau ren­tier qui cumule revenu du tra­vail (y com­pris sous la forme retraite) et revenu du capi­tal est en expan­sion conti­nue à tra­vers la démocra­ti­sa­tion financière que représen­tent les nou­veaux pro­duits finan­ciers. L’ouver­ture du capi­tal des entre­pri­ses et leur entrée mas­sive en Bourse, les actions de pla­ce­ment ou de par­ti­ci­pa­tion, les Sicav, les fonds de pen­sion, les stocks options chan­gent la donne.

La transformation des dettes en produits financiers

Les ban­ques vont inven­ter la titri­sa­tion des dettes qui consiste à regrou­per divers types de dettes avec des ris­ques différenciés à partir des­quel­les est établi un ren­de­ment global attendu de ce qui devient un nou­veau pro­duit finan­cier de type obli­ga­taire. Ce titre peut être vendu ou échangé sur le marché contre n’importe quel autre titre15. Les « pro­duits dérivés » vont suivre qui ser­vent à garan­tir le parieur contre des montées ou chutes inopinées des cours. Ces pro­duits vont explo­ser à la mesure d’un niveau de spécula­tion en hausse.

Jusqu’à l’inven­tion de ce procédé, on considérait que les actifs des ban­ques et prin­ci­pa­le­ment l’enve­loppe de crédit étaient illi­qui­des parce que ces crédits étaient l’objet d’un contrat clair entre prêteur et emprun­teurs au terme d’infor­ma­tions privées dont la banque était propriétaire (c’était la base du « secret ban­caire »). Ils ne pou­vaient donc être vendus sur un marché public. La titri­sa­tion a levé cet obs­ta­cle puis­que tout à coup ces crédits pou­vaient être traités sur le marché. La banque n’a plus désor­mais à détenir et donc à finan­cer les crédits qu’elle a accordés ; elle peut les reven­dre et donc faire sup­por­ter à d’autres, tels les fonds de pla­ce­ment, moyen­nant com­mis­sion, les ris­ques de crédit. Cela a conduit à une baisse de sélec­ti­vité des crédits accordés puisqu’ils deve­naient tous risqués et à aug­men­ter la masse des crédits puis­que les ban­ques n’étaient plus autant tenues par la ques­tion d’une pro­por­tion­na­lité des fonds pro­pres par rap­port aux crédits accordés16. Néanmoins et pour ne pas céder à la faci­lité actuelle de trou­ver des boucs émis­sai­res et de crier au loup, la recher­che de liqui­dité dans un contexte d’incer­ti­tude est un com­por­te­ment « normal » du point de vue de chaque agent écono­mi­que pris isolément (au niveau micro-écono­mi­que donc). Il calme la crainte de chacun que le com­por­te­ment imprévisi­ble des autres ait des conséquen­ces néfastes sur lui. Mais dès que cette réaction indi­vi­duelle se trans­forme en action col­lec­tive, la pani­que se pro­page avec comme conséquence une pénurie de liqui­dités, c’est-à-dire qu’il se pro­duit, de façon tout à fait ration­nelle, le contraire de ce qui était escompté par les agents écono­mi­ques. C’est ce genre de situa­tion qui rend pes­si­miste sur la capa­cité des marchés finan­ciers à orien­ter, par eux-mêmes, les pla­ce­ments dans une pers­pec­tive d’inno­va­tion à court terme et aussi d’inves­tis­se­ment à plus long terme. Ce n’est pas auto­ma­ti­que. Il faut bien qu’il y ait des agents écono­mi­ques qui pren­nent cette décision et si ce ne sont pas des agents privés il faut alors que ce soit des agents publics. À défaut, le système de crédit doit être socia­lisé. C’est ce que le gou­ver­ne­ment gaul­liste de 1945 a essayé de réaliser avec la natio­na­li­sa­tion de la Banque de France et des quatre gran­des ban­ques de dépôt.

L’État procède de même avec la dette publi­que en sous­cri­vant des emprunts auprès du public comme le fit la France avec le gou­ver­ne­ment de R. Barre en 1976 puis de façon plus générale en émet­tant des bons du Trésor. Les ban­ques cen­tra­les ont entre elles des accords de swap, c’est-à-dire des mécanis­mes d’assu­rance croisée contre le risque et elles gèrent de façon opaque les types de pro­duits qu’elles émet­tent parce que per­sonne ne leur demande jamais de comp­tes. Tout repose sur la confiance et l’idée de sou­ve­rai­neté. Or la signa­ture des États est en prin­cipe infailli­ble et leurs besoins de finan­ce­ment inépui­sa­bles. Celle des gran­des FMN ne vaut guère moins.

Les ban­ques d’un côté, les action­nai­res des fonds de pen­sion de l’autre vont pro­fi­ter au maxi­mum de cette frin­gale de finan­ce­ment, mais comme leur propre argent n’est pas inépui­sa­ble, à un cer­tain moment elles vont s’adres­ser sur le marché finan­cier à des fonds qui possèdent des liqui­dités encore sans emploi. Or cer­tains de ces fonds ne sont que des fonds spécula­tifs (hedge fonds) qui aug­men­tent sen­si­ble­ment le coût final du crédit.

Au bout du pro­ces­sus, la prise de risque de cer­tai­nes ban­ques, celles qui sont le plus engagées dans la tran­sac­tion des pro­duits dérivés, en arrive à être complètement pilotée par cette acti­vité à teneur spécula­tive et non plus par le métier clas­si­que de la banque17. Cela a bien sûr été faci­lité par la fin de la spécia­li­sa­tion des ban­ques et des ins­ti­tu­tions financières. Fin de la sépara­tion entre ban­ques de dépôt et ban­ques d’affai­res (mise en place dès 1966 en France et ren­forcée et effec­tive en 1982) avec, par exem­ple, un Crédit Lyonnais très engagé dans les pla­ce­ments à risque dans les pays émer­gents, fusions-acqui­si­tions comme Paribas rachetée par la BNP ; fin de la sépara­tion entre acti­vités d’assu­rance et acti­vité de banque avec les grands tra­vaux d’AXA ; pos­si­bi­lité donnée fina­le­ment à toute grande entre­prise de faire de la banque et plus par­ti­culièrement du crédit (Auchan et Carrefour18, mais aussi Peugeot et Renault).

La financiarisation et la transformation du procès de production et des rapports salariaux

1 – Procès de production et mouvement de financiarisation

La vul­gate la plus cou­rante sur la ques­tion, à la suite des tra­vaux de Robert Reich, conseiller de Clinton, est que l’entre­prise-réseau qui sup­pose ouver­ture au marché finan­cier19, hori­zon­ta­lité, déter­ri­to­ria­li­sa­tion, sous-trai­tance généralisée et nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail dans la mon­dia­li­sa­tion avec des entre­pri­ses-mères sans usines20 aux mains des « mani­pu­la­teurs de sym­bo­les » et des « créateurs de concepts » a rem­placé le vieux modèle de l’entre­prise géante, concentrée, ter­ri­to­ria­lisée (l’entre­prise-ville) fonc­tion­nant sur le modèle ver­ti­cal hiérar­chisé et bureau­cra­ti­que du for­disme aux mains d’un mana­ger et des bureaux d’études d’ingénieurs.

Bien sûr, la vision de Reich n’est pas inventée de toutes pièces. Elle repose sur l’idée que l’écono­mie de la connais­sance va pren­dre de plus en plus d’impor­tance et qu’au sein de cette écono­mie, les actifs immatériels sont eux-mêmes prédomi­nants. Parmi ces actifs immatériels, on doit dis­tin­guer les actifs iden­tifiés, c’est-à-dire, par exem­ple, les bre­vets qui ont une valeur mar­chande estimée et les actifs non iden­tifiés (le good­will) qui cor­res­pon­dent à ce qui est ines­ti­ma­ble : le savoir-faire, la marque, le sym­bo­li­que. Naomi Klein a détaillé tous ces aspects dans No Logo où elle cher­che à mon­trer que Microsoft, Coca Cola, Mac Donald et Nike domi­nent le marché par des sym­bo­les à portée poli­ti­que. Ces actifs non iden­tifiés ne sont pas seu­le­ment promus par des cam­pa­gnes de publi­cité, mais aussi par la finance qui a un poids dans la for­ma­tion de l’opi­nion publi­que parce qu’elle est capa­ble de four­nir des évalua­tions.

Cela dit, il y a quand même d’autres ten­dan­ces qui per­sis­tent parce qu’elles cons­ti­tuent une sorte de toile de fond du dévelop­pe­ment capi­ta­liste et signa­lent la per­sis­tance d’une ten­dance à la concen­tra­tion et à la cen­tra­li­sa­tion dans les gran­des agglomérations, dans les pays riches ou émer­gents à forte capa­cité d’inno­va­tion tech­no­lo­gi­que ou de marché (Chine, Inde, Brésil).

Ainsi, alors que nous n’enten­dons parler que de déloca­li­sa­tions et d’exter­na­li­sa­tion (qu’il ne s’agit pas de nier) sui­vant une stratégie dite « d’opti­mi­sa­tion de la chaîne de valeur » requérant une quête de ren­ta­bi­lité par acti­vité, nous assis­tons aussi à des mou­ve­ments de relo­ca­li­sa­tion, y com­pris dans un sec­teur peu favo­ra­ble comme le tex­tile21. Le coût de la main d’œuvre n’expli­que donc pas tous les choix de loca­li­sa­tion, d’autant que ce coût a ten­dance à croître dans les pays pau­vres à la mesure de leur émer­gence22. La qualité et l’inno­va­tion jouent aussi leur rôle pour un main­tien sur le lieu d’ori­gine23.

L’indus­trie financière elle-même, dans la mesure où elle a des coûts fixes élevés, se trouve poussée à la concen­tra­tion afin de réaliser des écono­mies d’échelle. Ainsi, la création d’Euronext, bourse paneu­ropéenne (réunis­sant les places d’Amsterdam, Bruxelles, Paris et Lisbonne) s’expli­que par le fait que toutes ces places font de la ges­tion dans le monde entier. Il y a donc nécessité non seu­le­ment de cen­tra­li­ser les lieux, mais aussi de cen­tra­li­ser la res­source humaine dans les gran­des Bourses que sont Wall-Street et La City bien sûr qui en drai­nent la majo­rité, mais aussi, à un degré moin­dre : Tokyo, Luxembourg, Paris, Zürich, Hong-Kong.

La concen­tra­tion/cen­tra­li­sa­tion n’empêche d’ailleurs pas la cons­ti­tu­tion de villes glo­ba­les (New-York, Londres, Hong-Kong) dévelop­pant une sorte de « réseau-archi­pel24 ».

Il n’y a pas de formes privilégiées, mais des com­bi­na­toi­res25.

Dans tous les cas, la dyna­mi­que de l’infor­ma­tion a, pour le moment, permis au capi­ta­lisme d’échap­per à la throm­bose de la surac­cu­mu­la­tion en se débar­ras­sant du problème du désajus­te­ment entre ce que Marx appe­lait le sec­teur 1 et le sec­teur 2 de la pro­duc­tion, dit autre­ment entre le sec­teur des biens de pro­duc­tion qui devait être tou­jours plus crois­sant et celui des biens de consom­ma­tion ; un désajus­te­ment qui devait pro­vo­quer des crises de repro­duc­tion et qui ont fait l’objet de schémas mathémati­ques jamais vérifiés et en partie inva­lidés par Rosa Luxemburg dans son livre L’accu­mu­la­tion du capi­tal. L’ère de la consom­ma­tion de masse avait déjà porté un coup à cette théorie, l’indus­trie de l’infor­ma­tion qui pro­duit des moyens de pro­duc­tion qui sont aussi des objets de consom­ma­tion en porte un deuxième.

Les OPA ont cons­titué la forme prin­ci­pale de concen­tra­tion concur­ren­tielle des années de restruc­tu­ra­tion (1980-1990) et ont accom­pagné la finan­cia­ri­sa­tion du capi­tal. Elles sont passées de mode face à la nou­velle stratégie indus­trielle de recen­trage sur les cœurs de métier et la « vente par appar­te­ments » des bran­ches les moins pro­fi­ta­bles (bis­cuits LU et bras­se­ries pour BSN). Mais cette stratégie indus­trielle liée à la concur­rence dans la mon­dia­li­sa­tion a débouché sur une stratégie financière (et non l’inverse !), puisqu’elle a eu pour conséquence de réduire le capi­tal investi et donc de per­met­tre l’aug­men­ta­tion des divi­den­des versés.

L’ancienne stratégie présen­tait aussi l’inconvénient d’accroître l’accu­mu­la­tion et l’immo­bi­li­sa­tion d’une grosse masse de capi­tal alors que la finan­cia­ri­sa­tion pousse à la liqui­dité des actifs. Les OPA ont pro­gres­si­ve­ment laissé la place à une variante, l’OPE (offre publi­que d’échange) par laquelle deux entre­pri­ses pren­nent des par­ti­ci­pa­tions croisées sur le modèle de l’accord Renault-Nissan. Ces fusions-acqui­si­tions se situent à un niveau tant natio­nal que trans­na­tio­nal et cons­ti­tuent aujourd’hui la forme domi­nante de concen­tra­tion dite par « crois­sance externe ».

2 – L’entreprise ne se définit plus principalement comme un lieu de production

L’entre­prise est considérée comme un actif finan­cier (modèle de l’entre­prise share holder) à la Bourse d’où sa réorga­ni­sa­tion qui prend la forme du hol­ding, c’est-à-dire d’une struc­ture financière qui vient coif­fer la struc­ture pro­pre­ment pro­duc­tive et qui est la seule à être cotée en Bourse26. Cette orga­ni­sa­tion permet aussi de bien séparer l’acti­vité des différentes filia­les. Il devient alors pos­si­ble de céder le contrôle d’une filiale ou de le par­ta­ger avec d’autres sans bou­le­ver­ser la marche du groupe. À l’inverse, pren­dre le contrôle de nou­vel­les sociétés ou de filia­les d’autres entre­pri­ses-mères devient très facile. C’est comme un mécano ou un jeu de cons­truc­tion.

Cette finan­cia­ri­sa­tion des entre­pri­ses passe forcément par la forme « société par actions », mais elle peut elle-même revêtir des aspects différents : du capi­tal concentré chez Dassault ou BSN à un capi­tal très dis­persé (3 mil­lions d’action­nai­res) chez Elf-Sanofi. L’une des fonc­tions de la Bourse est aussi d’accroître le nombre d’action­nai­res, ce qui faci­lite la prise de contrôle par quel­ques action­nai­res prin­ci­paux (les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels dits « zin­zins »).

Dans cette struc­tu­ra­tion financière des entre­pri­ses, ces dernières ne sont plus essen­tiel­le­ment perçues comme le lieu de l’interdépen­dance et de la confron­ta­tion entre capi­tal et tra­vail (modèle de l’entre­prise stake holder).

À cette finan­cia­ri­sa­tion cor­res­pond aussi aujourd’hui une forme nou­velle d’inter­na­tio­na­li­sa­tion (la « mon­dia­li­sa­tion ») à l’époque de la glo­ba­li­sa­tion. Elle vient s’ajou­ter aux deux formes ancien­nes d’inter­na­tio­na­li­sa­tion. La première, chro­no­lo­gi­que­ment, concer­nait des mou­ve­ments de capi­taux qui ont pour fina­lité des mou­ve­ments de mar­chan­di­ses (par exem­ple capi­taux du Nord contre pro­duits du Sud) ; la seconde voyait les capi­taux se sub­sti­tuer aux mar­chan­di­ses (une firme ins­talle une filiale à l’étran­ger sur un marché pro­met­teur). La ten­dance domi­nante aujourd’hui est celle où les mar­chan­di­ses se sub­sti­tuent aux capi­taux. Un don­neur d’ordre fait fabri­quer pour son compte dans un autre pays un pro­duit qu’il reven­dra sous sa marque ou qu’il intégrera à son propre pro­duit. Par rap­port aux théories clas­si­ques de l’échange (avan­ta­ges com­pa­ra­tifs « natu­rels » et dota­tion toute aussi « natu­relle » en fac­teurs de pro­duc­tion), les nou­vel­les spécia­li­sa­tions dépen­dent plutôt d’un avan­tage concur­ren­tiel cons­truit au fil de l’his­toire avec des savoir-faire par­ti­cu­liers comme ceux que la France et l’Italie possèdent dans les domai­nes du vêtement, de la chaus­sure, la mode, l’indus­trie du luxe, les trans­ports aériens et fer­ro­viai­res, l’Allemagne dans la machine-outil et la chimie-phar­ma­cie, etc. Elles consis­tent donc à conce­voir, pro­duire et com­mer­cia­li­ser des mar­chan­di­ses qui repo­sent sur un tissu pro­duc­tif élargi au monde entier en cher­chant à dégager une chaîne de valeur, c’est-à-dire une valo­ri­sa­tion tout au long du pro­ces­sus. Mais si la glo­ba­li­sa­tion tend vers l’uni­fi­ca­tion des formes, il n’en reste pas moins que chaque pays part de son orga­ni­sa­tion his­to­ri­que : le capi­ta­lisme de marché anglo-saxon, la banque-indus­trie alle­mande, le réseau des gran­des famil­les ita­lien­nes, un capi­ta­lisme de cœur finan­cier à la française ou à la japo­naise.

Pour la France, les réseaux vont se tisser à partir des « zin­zins » qui sont le pro­duit de la pri­va­ti­sa­tion de la finance française à partir de 1993-94. Une logi­que du don­nant-don­nant plus que des moti­va­tions écono­mi­ques va engen­drer un nou­veau réseau d’allian­ces croisées : entre BNP et UAP, SG et Alsthom, SG et Rh. Poulenc, St Gobain et Suez, St Gobain et la BNP, UAP et Suez, Paribas et les AGF, puis Paribas et BNP, etc. De ces allian­ces ne res­sort pas un vérita­ble lea­der­ship, mais plutôt des cote­ries obligées de com­po­ser entre elles, sans trop de mal d’ailleurs puis­que la plu­part de ses diri­geants sor­tent des grands corps de la fonc­tion publi­que et ne sont nul­le­ment des capi­tai­nes d’indus­trie. C’est une ten­dance oli­gar­chi­que très ancrée dans le capi­ta­lisme français.

3 – La synergie entre marchés financiers et nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC)27]

La finance d’intermédia­tion ban­caire n’était pas adaptée au finan­ce­ment de sec­teurs de pointe et cela pour plu­sieurs rai­sons :

– même si la nou­velle écono­mie n’est pas immatérielle parce qu’elle sup­pose des inves­tis­se­ments en biens dura­bles (équi­pe­ments réseaux sur Internet, téléphones mobi­les et réseaux cor­res­pon­dants, ordi­na­teurs et périphériques, micro­pro­ces­seurs et mémoires), il y prédomine un capi­tal dont la valeur ne fait pas l’objet d’une esti­ma­tion cer­taine et il n’est pas facile d’évaluer les futurs inves­tis­se­ments à réaliser et les pro­fits à en tirer. Certes, cer­tains actifs considérés comme immatériels par la Comptabilité natio­nale sont en fait de nature quasi phy­si­que tels les logi­ciels, bre­vets et licen­ces, mais d’autres comme le savoir-faire, la marque, la réputa­tion, le carnet d’adres­ses et les rela­tions ne cons­ti­tuent pas des garan­ties tan­gi­bles28. Le ren­de­ment des inves­tis­se­ments dits immatériels est donc aléatoire. Par ailleurs, si l’inves­tis­se­ment matériel apparaît clai­re­ment en comp­ta­bi­lité sous la forme de la for­ma­tion brute de capi­tal fixe (FBCF), les inves­tis­se­ments immatériels appa­rais­sent encore comme une charge et non comme un inves­tis­se­ment. Ainsi, la publi­cité essen­tielle pour la valo­ri­sa­tion d’une marque est-elle considérée comme un poste de dépense et non d’inves­tis­se­ment.

De la même façon, les marxis­tes ortho­doxes considéreront nombre de ces inves­tis­se­ments immatériels comme des faux frais néces­sai­res à la réali­sa­tion de la valeur et non pas, comme nous le pen­sons, une étape du procès de valo­ri­sa­tion.

– basé sur l’intermédia­tion tra­di­tion­nelle, le marché ban­caire ne pro­po­sait pas de nou­veaux pro­duits à même d’assu­rer les ris­ques de ce finan­ce­ment, à l’inverse d’un marché finan­cier capa­ble de mobi­li­ser des fonds très impor­tants et de pro­po­ser des pro­duits finan­ciers appro­priés et directs de « capi­tal-risque29 » et une Bourse des nou­vel­les valeurs (le Nasdaq pour les valeurs américai­nes) chargée d’évaluer les start-up (les « jeunes pous­ses ») qui vont fleu­rir à la fin des années 1980-1990. Il y a aussi un décalage tem­po­rel entre des entre­pri­ses qui doi­vent lever de l’argent tous les deux ou trois ans pour leurs inves­tis­se­ments et des inno­va­tions qui, par exem­ple dans le sec­teur phar­ma­ceu­ti­que ou médical, deman­dent dix ans de recher­che et des années de pro­tec­tion par les bre­vets avant d’être ren­ta­bles.

– les entre­pri­ses de ce sec­teur sont en général nou­vel­les et de taille modeste ou moyenne, alors que la finance ban­caire d’intermédia­tion se caractérisait par une grande pru­dence et une étude de dos­siers per­met­tant de prévoir les pos­si­bi­lités de réussite de l’entre­prise. Le risque ban­caire est réduit au maxi­mum. Or, en dehors d’un inves­tis­se­ment en capi­tal matériel de départ qui n’est pas forcément très impor­tant mais qui s’accom­pa­gne d’un coût impor­tant en inves­tis­se­ment en recher­che-dévelop­pe­ment, beau­coup d’entre­pri­ses peti­tes ou moyen­nes de ce sec­teur des nou­vel­les tech­no­lo­gies com­pren­nent un capi­tal immatériel en forte crois­sance sans que sa valeur soit mesu­ra­ble à l’avance. Il y a donc un risque supplémen­taire à inves­tir dans ses sec­teurs. Cela tient plus du pari que de la pro­jec­tion rai­sonnée puisqu’au départ les inves­tis­se­ments ne sont pas ren­ta­bles, mais qu’à terme les pro­fits peu­vent être énormes vu que les coûts mar­gi­naux (c’est-à-dire les coûts pour une unité supplémen­taire de pro­duits) ten­dent vers zéro. On a un exem­ple typi­que, en France de cette dif­fi­culté à esti­mer une valeur immatérielle, le good­will disent les anglo-saxons, avec les rachats d’Orange par France Télécom et d’Universal par Vivendi sur des bases sures­timées. De la même façon, Facebook va être intro­duit en Bourse avec une forte levée de fonds sans que per­sonne ne sache ce que sera la valeur de sa capi­ta­li­sa­tion dans quel­ques années.

Comme nous l’avons dit précédem­ment, l’hori­zon tem­po­rel n’est donc pas le même pour l’entre­pre­neur et l’inves­tis­seur, ce que de nom­breux contemp­teurs de la finance ne voient pas et, pour n’en citer qu’un rela­ti­ve­ment à la mode, Paul Jorion et son « capi­ta­lisme à l’agonie30 ». Cet ouvrage traite de la façon dont la finance trans­forme le capi­ta­lisme ou de ses dérives, et non de son arti­cu­la­tion avec le reste des acti­vités, ce qui peut faire oublier les rai­sons objec­ti­ves de la rela­tion privilégiée entre écono­mie du savoir et nou­vel­les formes de la finance.

En fait, ce qui est reproché à la finance, au meilleur des cas, ce serait d’avoir aban­donné un rôle qui a tou­jours été le sien, celui d’accom­pa­gner le dévelop­pe­ment de nou­vel­les acti­vités qui autre­ment ne ver­raient pas le jour. Elle serait deve­nue elle-même l’Activité avec un « A » majus­cule et la prin­ci­pale pour­voyeuse de pro­fits (40% de la part totale aux États-Unis juste avant 200831).

– une autre dif­fi­culté pour le finan­ce­ment réside dans le fait que dans ces sec­teurs, la recher­che-dévelop­pe­ment (R-D) relève du domaine public alors que les appli­ca­tions sont privées et tien­nent à le rester comme le montre suf­fi­sam­ment la bataille sur les médica­ments génériques. Ces rentes d’inno­va­tion repo­sent sur une complémen­ta­rité entre nou­vel­les tech­no­lo­gies et finance qui permet à des firmes défici­tai­res d’être cotées en Bourse sur la base de leur fort capi­tal intan­gi­ble. Sans ces droits de propriété, les grands oli­go­po­les qui domi­nent les marchés n’inves­ti­raient pas dans de nou­veaux sec­teurs à forte dépense en R-D (phar­ma­cie, bio-tech­no­lo­gies, semi-conduc­teurs, ordi­na­teurs, aérospa­tiale).

Aux États-Unis, les fonds de pen­sion ont été de gros inves­tis­seurs en capi­tal-risque32. En France, ce sont sur­tout les fonds privés (pri­vate equity funds) qui ont joué ce rôle en finançant des entre­pri­ses dans les NTIC qui res­taient for­te­ment défici­tai­res alors que leur cota­tion boursière s’envo­lait à cause de leurs supposées poten­tia­lités (Yahoo et Google en sont des fleu­rons). Ce cas de figure peut être étendu à toutes les nou­vel­les tech­no­lo­gies. Exemple par­ti­culièrement mar­quant, la banque Lehman Brother, une pure banque d’affai­res par­ti­culièrement res­pon­sa­ble de l’exten­sion de pro­duits dérivés toxi­ques était aussi la prin­ci­pale source de finan­ce­ment du numéro 1 mon­dial de la pro­duc­tion d’éolien­nes Vestas. Depuis la faillite de la banque, le groupe danois va licen­cier 2350 per­son­nes dans le monde. D’une manière générale, depuis 2008, les ban­ques et les États ont baissé leurs sub­ven­tions aux éner­gies renou­ve­la­bles alors qu’il fau­drait, du point de vue capi­ta­liste du « dévelop­pe­ment dura­ble », les aug­men­ter dans l’opti­que de l’épui­se­ment des res­sour­ces en pétrole et la remise en cause de l’énergie nucléaire.

On peut parler d’une vérita­ble conver­gence situa­tion­nelle et tem­po­relle entre le dévelop­pe­ment du marché finan­cier et le dévelop­pe­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion. Cette conver­gence est d’abord due à des causes concep­tuel­les. La mon­naie, sur­tout sous sa forme de mon­naie-crédit, intro­duit le temps dans l’échange et nous avons vu que les nou­vel­les tech­no­lo­gies ont besoin de temps. Elle est due ensuite, et plus prosaïque­ment, à un intérêt bien com­pris des deux par­ties. La finance et les NTIC sem­blent « faire système » dans le sens où les marchés finan­ciers pro­fi­tent des pos­si­bi­lités d’opérations « en temps réel » per­mi­ses par les NTIC et les NTIC pro­fi­tent de condi­tions de dévelop­pe­ment rapide qu’elles n’auraient pu obte­nir par les moyens tra­di­tion­nels.

La bulle haussière du Nasdaq à la fin des années 1990 n’est pas à pro­pre­ment parler une bulle spécula­tive, mais plutôt une bulle struc­tu­relle de crois­sance repo­sant sur une vision opti­miste des opérateurs. Pourquoi struc­tu­relle ? parce que, du point de vue comp­ta­ble, ces actifs immatériels n’appa­rais­sent pas dans les comp­tes des entre­pri­ses alors qu’ils sont comp­ta­bi­lisés dans les capi­ta­li­sa­tions boursières. La dis­tor­sion entre les deux valeurs peut alors attein­dre des pro­por­tions qui devien­nent inquiétantes et qui peu­vent pro­duire un retour­ne­ment d’opi­nion. C’est que si les logi­ciels peu­vent être assi­milés à du capi­tal matériel comme évidem­ment les ordi­na­teurs et donc quan­tifiés et comp­ta­bi­lisés, la marque, la réputa­tion, les rela­tions, le savoir-faire, ce que les anglo-saxons appel­lent la fair value peu­vent dif­fi­ci­le­ment l’être ou alors font l’objet d’une comp­ta­bi­li­sa­tion très dis­cu­ta­ble : les dépenses de publi­cité ou de spon­so­ring sont ainsi comp­ta­bi­lisées comme des char­ges et non pas des inves­tis­se­ments, nous l’avons déjà dit.

Le marché finan­cier et les NTIC sont bien en phase car ils tra­vaillent tous les deux en temps réel et s’appuient l’un sur l’autre. Le marché finan­cier a besoin de l’outil infor­ma­ti­que et de la vitesse des flux que lui assu­rent les NTIC et ceux-ci ont besoin d’énormes moyens de finan­ce­ment à ren­ta­bi­lité nulle ou peu élevée au départ pour les inves­tis­seurs privés qui doi­vent pal­lier l’absence quasi totale d’inves­tis­se­ment public dans le sec­teur des start-up. Néanmoins, on observe plu­sieurs décala­ges tem­po­rels qui posent problème et sont à l’ori­gine de bulles. En fait, il y a un pre­mier décalage entre le temps de l’inno­va­tion tech­no­lo­gi­que elle-même et le temps de son appli­ca­tion. Par exem­ple, la machine à vapeur a précédé le train de cin­quante ans, la dynamo d’Edison a précédé le moteur élec­tri­que de qua­rante ans. Le second décalage tem­po­rel pro­vient du fait que les inves­tis­se­ments sont, eux, dans une tem­po­ra­lité forcément courte.

La crise des sub­pri­mes éclaire cela. Dans l’ancienne finance intermédiée, les ban­ques gar­daient les crédits jusqu’à leur terme. C’est ce qu’on appe­lait « l’illi­qui­dité ban­caire ». Ils étaient donc mieux en phase avec le rythme des inves­tis­se­ments pour l’inno­va­tion et la contrainte de ren­ta­bi­lité était plus lâche pour les entre­pri­ses parce qu’elle s’ins­cri­vait dans le cadre d’une rela­tion per­son­nelle de crédit où se fai­sait le par­tage d’infor­ma­tion. Il se tis­sait par­fois une sorte d’asso­cia­tion comme dans le cas du Japon et de sa « banque-entre­prise », puis­que le créancier a tout intérêt à ce que le débiteur se porte bien.

Le capi­tal ban­caire, tout en étant une bran­che du capi­tal finan­cier, était aussi une ins­ti­tu­tion d’une divi­sion du tra­vail global. Il ne pou­vait s’auto­no­mi­ser. Mais le problème qui se posait était celui de l’insuf­fi­sance des crédits par rap­port à la nécessité de lourds inves­tis­se­ments qu’on ne pou­vait trou­ver que sur un marché beau­coup plus vaste et capa­ble de pren­dre plus de ris­ques.

Dans la nou­velle finance directe des marchés finan­ciers, les agents ont pu titri­ser33 les créances à long terme de l’immo­bi­lier et les vendre aux ban­ques qui n’ont pas pris la peine de faire le tri entre obli­ga­tions à haut risque et à risque rai­son­na­ble. L’appât d’un gain à court terme a pris le pas sur la pru­dence ges­tion­naire.

La titri­sa­tion n’est tou­te­fois pas réduc­ti­ble à un procédé dia­bo­li­que mis en place par des requins de la finance. Elle était censée être un moyen pour abolir la contrainte de durée et résoudre ainsi le problème de décalage entre le temps de l’inno­va­tion et le temps de la finance34.

Les entre­pri­ses cher­chent à réduire cet écart en adop­tant des poli­ti­ques moins stratégiques, plus court-ter­mis­tes, ce qui a pour inconvénient de modi­fier la struc­ture de leur R-D. La recher­che appliquée tend à pren­dre le pas sur la recher­che fon­da­men­tale.

Globalement repérable, cette ten­dance n’est tou­te­fois vala­ble que si on conti­nue à rai­son­ner dans les termes tra­di­tion­nels d’une époque où la recher­che était encore une acti­vité rela­ti­ve­ment rare et liée à la puis­sance de l’État, ce qui lui don­nait son aspect qua­li­ta­tif et l’illu­sion de sa neu­tra­lité. Mais quand elle devient un pilier de base pour affron­ter un monde de plus en plus concur­ren­tiel, même si c’est une concur­rence de forme oli­go­po­lis­ti­que dans laquelle c’est la compétiti­vité qui est le nerf de la guerre, cela change la donne et l’appel­la­tion cou­rante de R-D brouille la dis­tinc­tion ori­gi­nelle entre recher­che fon­da­men­tale et recher­che appliquée. Par exem­ple, beau­coup de cher­cheurs voient dans le rap­pro­che­ment des entre­pri­ses avec les uni­ver­sités une ten­ta­tive de trans­for­mer la recher­che supposée fon­da­men­tale des uni­ver­sités en une recher­che appliquée aux entre­pri­ses. Ce serait la raison de la dernière réforme des uni­ver­sités et de la recher­che. Mais tout cela sup­pose une croyance au désintéres­se­ment de la recher­che uni­ver­si­taire, croyance que nous ne par­ta­geons pas – nous nous sommes déjà expliqués à ce propos pen­dant le mou­ve­ment de grève des ensei­gnants cher­cheurs en 200935.

La transformation des rapports salariaux dans un capital financiarisé

De 1945 à 1979, on a eu un com­pro­mis social dit for­diste dans le cadre d’une alliance entre une frac­tion du capi­tal indus­triel et les représen­tants de la classe du tra­vail, tout cela sous le regard de l’État. Il était basé sur un échange plus ou moins expli­cite entre une inten­si­fi­ca­tion du procès de tra­vail pour une meilleure pro­duc­ti­vité et une aug­men­ta­tion des salai­res et des avan­ta­ges sociaux. Des mesu­res concrètes telle « l’échelle mobile des salai­res » en Italie, le pas­sage d’un SMIG garanti à un SMIC de crois­sance en 1970 en France nous en don­nent la mesure.

Le rap­port sala­rial cons­ti­tuait alors la forme domi­nante d’une hiérar­chie sociétale. Certains auteurs ont d’ailleurs concep­tua­lisé l’avènement d’une société sala­riale36.

Avec les restruc­tu­ra­tions des années 1980 et l’extra­ver­sion des écono­mies, c’est ce com­pro­mis qui est remis en cause parce que son hypothèse de base, l’une aug­men­ta­tion cons­tante de la valeur ajoutée à se par­ta­ger entre capi­tal et tra­vail, est contre­dite par trois phénomènes :

– premièrement, par le fait que le rap­port de force capi­tal/tra­vail qui était très favo­ra­ble au tra­vail dans les années 1960-1970 à la suite des gran­des luttes ouvrières de la décennie lui est devenu défavo­ra­ble dans un contexte écono­mi­que différent (recul de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et du rythme de la crois­sance, hausse du chômage, capi­tu­la­tion ouvrière).

– deuxièmement, ce rap­port direct capi­tal/tra­vail est aujourd’hui biaisé par la prise d’impor­tance des action­nai­res dans le par­tage qui vient peser sur la part de valeur ajoutée destinée au capi­tal. Les divi­den­des en hausse exigés par les action­nai­res associés aux pro­fits de l’entre­pre­neur « néces­si­tent » un coup de force et une nou­velle répar­ti­tion, inver­sant la ten­dance de la période des Trente glo­rieu­ses. L’idée de base est alors celle d’une concor­dance d’intérêts entre diri­geants d’entre­pri­ses et action­nai­res, stock options pour les uns, valo­ri­sa­tion des actions pour les autres Elle rem­place l’ancienne concor­dance d’intérêts entre entre­pre­neurs et tra­vailleurs-consom­ma­teurs du for­disme.

Il ne faut tou­te­fois pas exagérer cette nou­velle ten­dance du par­tage de la valeur ajoutée si on se base sur le long terme. Sur une période de vingt-cinq ans, la part des salai­res a baissé de dix points, mais elle avait aug­menté for­te­ment au cours des quinze années précédentes. Sur une période de cin­quante ans, donc, la répar­ti­tion est rela­ti­ve­ment stable.

– troisièmement, par le fait que l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité n’est plus considérée en soi, mais en rap­port avec celle des autres entre­pri­ses et sur­tout des autres pays. Et cela dans le cadre d’une course à la compétiti­vité et aux gains de parts sur des marchés qui sont soit saturés, soit émer­gents et sur les­quels il faut se faire une place coûte que coûte dès le départ. Ce qui prédomine, c’est alors une « contrainte extérieure » qui va conduire à un affai­blis­se­ment du rôle des conven­tions col­lec­ti­ves et plus générale­ment des régula­tions étatico-cor­po­ra­tis­tes, à de nou­vel­les formes de contrats de tra­vail plus flexi­bles et plus indi­vi­dua­lisées. Ces contrats sont moins liés à une défini­tion stric­te­ment sala­riale puis­que la condi­tion sala­riale est par­fois associée ou mixée avec des contrats de type com­mer­cial et un tra­vail en free lance. La rela­tion entre­prise-client s’impose à la rela­tion entre­prise-salariés (cf. la ques­tion du tra­vail le diman­che et les jours fériés dans le com­merce) et avec elle l’idée (très théorique) d’une orga­ni­sa­tion hori­zon­tale en réseau non hiérar­chisée, alors qu’on sait qu’une telle orga­ni­sa­tion en réseau ne tire sa dyna­mi­que que de la hiérar­chi­sa­tion des niveaux.

De la même façon, les salariés placés en haut de la hiérar­chie d’enca­dre­ment ne sont plus qu’à moitié des salariés car la majo­rité de leur revenu n’est plus cons­tituée par le salaire, mais par des options qui ne sont pas impo­sa­bles comme reve­nus du tra­vail (une loi américaine vient de chan­ger ça dernièrement). Certes, les cadres supérieurs ne se sont jamais vrai­ment battus col­lec­ti­ve­ment pour leurs condi­tions de tra­vail et leurs salai­res, mais on peut dire que, dans ce contexte, c’est l’espérance de profit qui devient essen­tielle pour eux. C’était, aupa­ra­vant, leur moti­va­tion au tra­vail qui les sou­dait à leur direc­tion et, à présent, ils sui­vent du doigt les indi­ca­teurs bour­siers. Alors que la science écono­mi­que a tou­jours dit et enseigné que l’entre­pre­neur fai­sait l’avance des salai­res contre le tra­vail four­nit par le salarié, on arrive à une situa­tion où c’est le salarié, certes qua­lifié, qui fait l’avance de son tra­vail et espère une rémunération en fonc­tion des résul­tats de l’entre­prise. La prise de risque est inversée.

Les fonds de pen­sion, l’épargne sala­riale, les stock options tra­cent une voie de sortie de la société sala­riale par le haut, une société où il n’y aurait plus que des propriétaires. On com­prend mieux que les ques­tions « d’insécurité » devien­nent poli­ti­que­ment et élec­to­ra­le­ment pri­mor­dia­les ! À cette sortie de la société sala­riale par le haut cor­res­pond une sortie par le bas avec l’aug­men­ta­tion des laissés pour compte de la glo­ba­li­sa­tion.

Cette ten­dance est par­ti­culièrement nette dans le sec­teur des NITC où on assiste à une ges­tion duale de la « res­source humaine ». On peut ainsi y dis­tin­guer :

a) les salariés du savoir col­lec­tif ou du gene­ral intel­lect (envi­ron 10%) qui sont considérés comme des actifs du capi­tal de l’entre­prise un peu comme l’étaient les tech­ni­ciens et ouvriers qua­lifiés de l’indus­trie dont l’emploi était pra­ti­que­ment garanti à vie dans le mode de ges­tion for­diste de la force de tra­vail. Dit autre­ment, ces salariés ne sont plus considérés comme du capi­tal varia­ble (en lan­gage marxiste), mais comme du capi­tal humain (dans le dis­cours managérial sur la res­source humaine).

À quel­ques différences près quand même du point de vue du statut social. Au niveau hiérar­chi­que d’abord, mais ensuite parce que ces salariés peu­vent pra­ti­quer un turn over plus dan­ge­reux que celui des ouvriers des années 1960-1970. Cette « res­source humaine » étant plus pro­duc­tive et sur­tout plus rare, il s’agira pour les direc­tions d’entre­prise de se l’atta­cher par tous les moyens. Cela com­mence au niveau de la chasse aux cer­veaux à la sortie des gran­des écoles jusqu’aux rémunérations fara­mi­neu­ses et au système des stock options qui vient per­ver­tir le lien sala­rial en trans­for­mant le salarié en action­naire. Certes ce der­nier reste lié à son entre­prise puis­que les stock options ne valent pas grand chose à l’extérieur de l’entre­prise37, mais il aura main­te­nant le regard beau­coup plus porté vers les cours de la Bourse que vers la recher­che et l’effi­ca­cité tech­ni­que. Peu ou prou, cet indi­vidu membre de la crea­tive class (Richard Florida) devient un bour­si­co­teur… ou adopte l’idéologie du bour­si­co­teur. L’ingénieur s’efface devant le com­mer­cial et le ges­tion­naire.

b) les salariés intermédiai­res suf­fi­sam­ment pro­fes­sion­na­lisés et opérant dans des sec­teurs rela­ti­ve­ment préservés de l’auto­ma­ti­sa­tion du pro­ces­sus de pro­duc­tion (30 à 40 %).

c) les salariés qui sont fina­le­ment main­te­nus dans le cadre de l’OST (envi­ron 50%) à cause de l’appli­ca­tion des prin­ci­pes toyo­tis­tes qui s’avèrent fina­le­ment très com­pa­ti­bles avec ceux du for­disme, mais sont réalisés à partir d’autres critères. Le « juste à temps » du toyo­tisme rem­place le chro­nométreur du for­disme. Ce sont aussi les salariés des entre­pri­ses de sous-trai­tance. Ils ser­vent de varia­ble d’ajus­te­ment38 pour la réduc­tion des coûts et c’est donc sur cette force de tra­vail-là que pèsent le plus la finan­cia­ri­sa­tion qui exige des ren­de­ments exor­bi­tants et la mon­dia­li­sa­tion qui met en concur­rence au niveau mon­dial la main d’œuvre peu qua­lifiée. Cela s’en res­sent du point de vue des salai­res et de l’expo­si­tion au risque de chômage.

C’est une ques­tion qui est sou­vent mal com­prise dans les mieux d’extrême gauche. Ils y voient une atta­que par­ti­culière et « de classe » contre les prolétaires alors que la mon­dia­li­sa­tion pro­duit une situa­tion où les prix ren­trant dans la com­po­si­tion d’un pro­duit sont pres­que tous fixes car liés à un prix mon­dial : les prix des matières premières, de l’énergie et des machi­nes ne sont pas dis­cri­mi­nants alors que seul le prix de la force de tra­vail est encore natio­nal et varia­ble en partie. Le salaire qui, pour­tant, dans le cas de nom­breux pro­duits et parmi les plus sophis­tiqués, ne représente plus que 10 à 20% du coût total sert alors de varia­ble d’ajus­te­ment sur­tout dans le cadre d’une recher­che de compétiti­vité-prix39. Non seu­le­ment cela entraîne des déloca­li­sa­tions, mais cela conduit à réduire de plus en plus la quan­tité de salariés appar­te­nant à la seconde catégorie de notre clas­si­fi­ca­tion au profit de la troisième ce qui cor­res­pond à une baisse cor­res­pon­dante de la valeur de la force de tra­vail. Mais sur­tout ce qui est encore moins reconnu, c’est qu’au-delà d’une remise en cause du com­pro­mis sala­rial for­diste éclate au grand jour la cadu­cité de la théorie de la valeur-tra­vail car il devient dif­fi­cile d’impu­ter la création de richesse à un quel­conque fac­teur de pro­duc­tion. La com­bi­na­toire entre capi­tal et tra­vail dans le procès de pro­duc­tion est de plus en plus com­plexe et opaque, ce qui permet l’accrois­se­ment des inégalités en faveur d’une petite couche de diri­geants et salariés de haut vol. Nous l’avons dit : les salariés devien­nent des actifs de l’entre­prise et non plus prin­ci­pa­le­ment son pôle tra­vail.

Si nous quit­tons le sec­teur des NTIC et regar­dons la situa­tion générale, les conséquen­ces pour les salariés sont les sui­van­tes :

a) tous les salariés sont plus « loin » de leur entre­prise, aussi bien au niveau psy­cho­lo­gi­que ou affec­tif qu’au niveau géogra­phi­que. Mutations pro­fes­sion­nel­les, déloca­li­sa­tions, crois­sance de la part de tra­vail à la maison cons­ti­tuent de nou­vel­les entor­ses au modèle tra­di­tion­nel du sala­riat. Cette situa­tion pose un problème par­ti­cu­lier au salarié qua­lifié des nou­vel­les tech­no­lo­gies considéré comme un actif du capi­tal. Il se heurte sans cesse à la ques­tion de la propriété puis­que sa pro­duc­tion, par exem­ple celle d’un concep­teur de logi­ciel, s’appa­rente encore à celle d’un arti­san et qu’il se trouve dépossédé de son pro­duit puis­que son entre­prise, par exem­ple Microsoft, lui impose des condi­tions qui le pri­vent de ses droits d’auteur. L’infor­ma­ti­cien ou diver­ses variétés de pro­fes­sions-conseils vont donc être tentés de monter leur propre entre­prise, d’où le phénomène des start-up et un nouvel effri­te­ment du modèle sala­rial, un effri­te­ment par le haut qui vient s’ajou­ter à un effri­te­ment par le bas (aug­men­ta­tion de l’inem­ploya­bi­lité).

b) on assiste à un creu­se­ment des inégalités de salai­res et de sta­tuts au sein du sala­riat alors que, depuis les débuts du mode de régula­tion for­diste, on pou­vait parler d’homogénéisa­tion des condi­tions et rémunérations des tra­vailleurs salariés.

Des inégalités de salai­res qui se creu­sent par le haut en faveur de ceux qui appar­tien­nent à la tran­che supérieure des 10% et même du 1%, les­quels cor­res­pon­dent, certes, à l’explo­sion des métiers de la finance, mais abso­lu­ment pas à la théorie néo-clas­si­que de la contri­bu­tion mar­gi­nale du salarié à la marche de l’entre­prise et encore moins à la théorie marxiste de la valeur-tra­vail. De toute façon, même si la théorie néo-clas­si­que avait été juste, elle n’expli­que­rait pas les aug­men­ta­tions sou­dai­nes et fara­mi­neu­ses de cer­tai­nes rémunérations ni le fait qu’elles soient bien plus fortes aux États-Unis qu’ailleurs. Des inégalités qui se creu­sent aussi vers le bas avec l’appa­ri­tion de nou­vel­les acti­vités ter­tiai­res peu qua­lifiées. Le cas est par­ti­culièrement fla­grant en France avec la reva­lo­ri­sa­tion par l’État des ser­vi­ces à la per­sonne, un sec­teur qui prospère tant sur les inégalités socia­les entre per­son­nes aisées à riche contenu de tra­vail et per­son­nes démunies à contenu de tra­vail pauvre, d’un côté, que sur les inégalités hommes/femmes de l’autre, ces tâches étant très sur-féminisées. Alors que la période précédente avait vu s’effon­drer les chif­fres concer­nant le « per­son­nel de maison », la per­sis­tance d’un chômage de masse d’un côté, le dévelop­pe­ment du tra­vail féminin dans les cou­ches inférieu­res comme supérieu­res de la popu­la­tion active de l’autre, ont fait surgir un nou­veau gise­ment d’emplois que l’État social français ne pou­vait lais­ser fuir dans l’écono­mie sou­ter­raine comme c’est le cas pour­tant de ses homo­lo­gues des pays du sud de l’Europe. À partir des années 1990, les mesu­res de sou­tien se succèdent : exonérations de coti­sa­tions socia­les en faveur des emplois fami­liaux, réduc­tions d’impôts sur le revenu, chèques emplois-ser­vi­ces qui devien­dront CESU, création en 2005 d’une Agence natio­nale des ser­vi­ces à la per­sonne (ANSP)40. Gouvernements de droite et de gauche sont d’accord sur la ques­tion et ne se démar­quent qu’à la marge sur des pla­fonds.

Il s’agit de « blan­chir » du tra­vail non déclaré afin de créer de l’employa­bi­lité. Ces dernières régle­men­ta­tions condui­sent au dévelop­pe­ment d’une nou­velle catégorie de ser­vi­teurs comme le dénonce très tôt A. Gorz41. Si cela ne répond pas à une volonté délibérée de recréer une inégalité des condi­tions qui revien­drait sur l’acquis des révolu­tions démocra­ti­ques, cela apparaît aux pou­voirs en place comme une réponse à la crise du tra­vail à l’époque où s’épui­sent les vertus de la « théorie du déver­se­ment » chère à A. Sauvy42. Plus que jamais triom­phe l’idée qu’il n’y a pas de sot métier… à une époque qui a jus­te­ment tué les métiers !

Plutôt que de socia­li­ser du temps commun pour des acti­vités dont cer­tai­nes res­tent et res­te­ront peu valo­ri­san­tes, il s’agit de les spécia­li­ser dans le cadre de rela­tions mar­chan­des qui récréent de la domi­na­tion même si c’est sans domi­nant. Comme nous ne ces­sons de le répéter depuis main­te­nant plus de vingt ans, le tra­vail est de plus en plus assi­mi­la­ble à une acti­vité « aux ordres ».

C’est sur cette base que se développe tout un ensem­ble de nou­vel­les appro­ches en termes de « tra­vailleurs pau­vres » et de paupérisa­tion des clas­ses moyen­nes. 

La société du tra­vail dont le modèle reste celui de la société bour­geoise de l’époque de la « domi­na­tion for­melle du capi­tal » est cadu­que, mais la société du capi­tal n’en a pas fini avec le tra­vail car si elle semble détruire ce qu’on appe­lait le tra­vail pro­duc­tif stricto sensu, elle recrée de l’emploi salarié, comme simple fonc­tion, dis­ci­pline, contrainte au revenu43 avec perte de valeur intrinsèque du tra­vail. Le « tra­vailler plus pour gagner plus » de Sarkozy a sou­vent été pris, sur­tout dans les milieux popu­lai­res, pour une res­tau­ra­tion de la valeur du tra­vail, mais en fait il n’en est rien. Dans une société où, d’une manière aussi criante, ce n’est pas le tra­vail qui rap­porte, la for­mule n’était bien qu’un slogan publi­ci­taire élec­to­ra­liste.

Le tra­vail reste au centre d’un rap­port social de domi­na­tion plus que d’exploi­ta­tion, mais il est au centre non pas parce qu’il demeure cen­tral en tant qu’acti­vité, mais parce que c’est encore à partir de lui que tout s’orga­nise et que se repro­duit le rap­port social. La société reste à domi­nante sala­riale et c’est pour cela qu’elle cher­che à trans­for­mer toutes les situa­tions « d’assis­ta­nat » (RMI) en situa­tion de tra­vail (RSA), qu’elle a trans­formé l’ANPE en un pôle-emploi. Comme cette repro­duc­tion est de plus en plus dif­fi­cile, on se retrouve devant une « nou­velle ques­tion sociale » où il ne s’agit plus d’intégrer les nou­vel­les « clas­ses dan­ge­reu­ses », mais de repro­duire du lien social par des pro­ces­sus d’enca­dre­ment, de contrôle ou même de cri­mi­na­li­sa­tion des résis­tan­ces et des luttes.

c) les pertes d’emplois indus­triels et l’accrois­se­ment du chômage

Quelques chif­fres pour la France : en trente ans, deux mil­lions d’emplois indus­triels perdus dont sept cent cin­quante mille dans les dix dernières années. Les déloca­li­sa­tions représen­te­raient entre 15 et 50% des pertes selon des experts qui sont loin d’être d’accord entre eux. Ces emplois ne sont pas que des emplois non qua­lifiés ou peu qua­lifiés, mais ils concer­nent aussi la recher­che-dévelop­pe­ment car la France ne pro­duit pas assez d’ingénieurs (Cap Gemini emploie deux cent trente mille per­son­nes en Inde contre vingt mille en France). Et même quand la R-D est main­te­nue en France, comme chez « Petit bateau », cela concerne des effec­tifs fai­bles. Dans cer­tains sec­teurs, le tex­tile par exem­ple, des entre­pri­ses peu­vent fermer comme Lejaby (repris depuis par le groupe de luxe de B. Arnaud) sans qu’il y ait déloca­li­sa­tion. D’une manière générale, les experts s’accor­dent à dire qu’en France, le sou­tien de l’État va plutôt aux sec­teurs en dif­fi­culté que vers les sec­teurs de pointe.

D’autres chif­fres : les CDD représen­taient 5,2% de l’emploi salarié total en France en 1982, 11,2 en 2009, mais 50% des CDD concer­nent les jeunes (de moins de 29 ans), ce qui tend à mon­trer que ces contrats fonc­tion­nent comme des périodes d’essai ou d’appren­tis­sage en plus de la flexi­bi­lité recherchée.

Toutefois, on peut remar­quer que ces CDD concer­nent les flux des entrants sur le marché du tra­vail bien plus que les stocks de salariés qui sont déjà en acti­vité. On enre­gis­tre un peu le même phénomène avec le tra­vail intérimaire, quoi­que de façon moins marquée. Il est égale­ment éton­nant que des dis­cours venant de l’extrême gauche qui, par ailleurs, ne cesse de clamer la crois­sance des inégalités dans un lan­gage de classe, en vien­nent à parler d’une catégorie d’âge (« les jeunes ») comme d’une classe en repre­nant fina­le­ment le dis­cours des médias et de cer­tains diri­geants sur la « génération sacrifiée ». Là aussi, les chif­fres peu­vent nous aider : deux cent trente mille jeunes sont sortis sans diplômes du système sco­laire en 2011, ce qui représente envi­ron 17% de la popu­la­tion sco­laire sor­tante. Ce sont eux qui ont le plus de mal à s’insérer dans le monde du tra­vail, ce qui nous rap­pelle que le modèle français de l’école de masse à volonté démocra­ti­que est loin de connaître une pleine réussite. Ajoutons que l’ori­gine sociale de ces 17% est for­te­ment homogène44, mais qu’elle est encore loin d’être une simple gar­de­rie.

Les interprétations de la crise financière par les théories critiques

Capital fictif et « crise financière »

Si la notion de capi­tal fictif est par­fois avan­cée, contrai­re­ment à la majo­rité des marxis­tes qui ne la retien­nent pas, c’est pour n’en faire qu’un sous-pro­duit du crédit et non pas un élément essen­tiel du pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion comme nous avons essayé de le démon­trer dans plu­sieurs ouvra­ges et arti­cles45. Pour donner un exem­ple, la capi­ta­li­sa­tion action­na­riale des FMN dépasse la valeur maté­rielle des actifs de ces mêmes entre­pri­ses et cela n’a rien à voir avec une bulle fic­tive ou spé­cu­la­tive. Ce qui compte comme valeur, c’est ici la capa­cité future de réa­li­ser des pro­fits. Je suis d’accord avec Philippe Riviale quand il écrit46 que la valeur s’auto­no­mise quand l’entre­prise se pro­duit elle-même comme valeur, et que c’est cette valeur qu’il faut faire croî­tre parce que le capi­tal s’est emparé de la valeur (nous, nous disons : « le capi­tal domine la valeur »), de toutes les valeurs et qu’il y a « évanouissement » de la valeur (pour notre part, nous disons « évanescence »).

Il n’est donc pas étonnant que ce capi­tal fictif s’avère un concept ins­ta­ble chez les rares marxis­tes qui l’emploient (la revue Krisis en Allemagne, A. Jappe et F. Chesnais en France). Il est défini d’un côté comme vrai­ment fictif, c’est-à-dire spé­cu­la­tif, impro­duc­tif et para­si­taire, et ils l’oppo­sent à « l’économie réelle » comme s’il y avait de l’économie irréelle à côté de « l’économie réelle » ; et, d’un autre côté, la plu­part lui concè­dent quand même un rôle pro­duc­tif ! Ce sur quoi nous sommes d’accord, mais enfin il faut choi­sir ! Ou alors il faut pro­cé­der à une nou­velle dis­tinc­tion entre, d’un côté, un capi­tal fictif pro­duc­tif, par exem­ple celui que les ban­ques, où le marché prête aux entre­pri­ses pour rendre leurs inves­tis­se­ments réa­li­sa­bles et ren­ta­bles et, de l’autre, un capi­tal pure­ment spé­cu­la­tif, ren­tier et nui­si­ble. Cette deuxième option me paraît être une démar­che arti­fi­cielle et sur­tout dif­fi­cile à mettre en œuvre parce que ce serait jus­te­ment reve­nir sur l’un des axio­mes de base de la glo­ba­li­sa­tion qui est de favo­ri­ser par tous les moyens la flui­dité des opé­ra­tions et la mul­ti­fonc­tion­na­lité des opé­ra­teurs. J’en veux pour preuve la dif­fi­culté actuelle qu’ont les États à impo­ser aux ban­ques une telle sépa­ra­tion des types d’acti­vi­tés, alors que ce sont jus­te­ment eux qui y ont mis fin il y a trente ans47.

On retrouve la même inca­pa­cité à se déta­cher des dogmes marxis­tes quand cer­tains en sont encore à invo­quer les mannes du tra­vail pro­duc­tif sans se rendre compte que, dans la société capi­ta­li­sée, tout le tra­vail est devenu pro­duc­tif pour le capi­tal, mais en dehors de sa force créa­trice de valeur deve­nue com­plè­te­ment péri­phé­ri­que.

Si on veut encore lui garder un sens aujourd’hui, il ne faut donc pas com­pren­dre le terme de pro­duc­tif comme une exten­sion du terme ori­gi­nel de por­teur de valeur (la pro­duc­tion de plus-value), mais comme la capa­cité de forces pro­duc­ti­ves et de pou­voirs à capi­ta­li­ser le monde. La puis­sance ne se joue plus essen­tiel­le­ment au niveau du sur­pro­duit. C’est New-York qui aimante aujourd’hui (et encore plus depuis 2008 !) la richesse du monde, et non pas la Chine et l’Inde. 

La restruc­tu­ra­tion des années 1970 repré­sente une rup­ture et non pas un simple chan­ge­ment de phase. Du point de vue fac­tuel, la crise des années 1970 a été une crise de pro­duc­ti­vité et les nou­vel­les tech­no­lo­gies n’ont pu par­ti­ci­per au réa­mor­çage de la crois­sance qu’une fois assai­nie la situa­tion des entre­pri­ses et les taux de crois­sance repar­tis à la hausse. C’est parce que la crise est en même temps un mou­ve­ment de restruc­tu­ra­tion, qu’il y a un chan­ge­ment théo­ri­que avec l’aban­don des poli­ti­ques key­né­sien­nes, rup­ture de l’ancien com­pro­mis for­diste, nou­veau rap­port de force pour le par­tage de la valeur ajou­tée48. Mais il n’y a, jusque-là, aucune excrois­sance du crédit puis­que celui-ci a jus­te­ment été res­serré dans pres­que tous les pays domi­nants à des fins de désen­det­te­ment et que des plans dra­co­niens d’aus­té­rité ont été impo­sés par le FMI à des pays en voie de déve­lop­pe­ment for­te­ment endet­tés.

Il ne faut pas confon­dre l’exten­sion du crédit à cette époque avec l’expan­sion des liqui­di­tés inter­na­tio­na­les à tra­vers la crois­sance expo­nen­tielle des pétro­dol­lars et la néces­sité qu’ont des pays à fort excé­dent exté­rieur comme le Japon et l’Allemagne hier, la Chine aujourd’hui, de placer leur argent49. En effet, nous n’avons pas eu des poli­ti­ques moné­tai­res exten­si­ves et nous avons au contraire assisté au triom­phe des théo­ries moné­ta­ris­tes res­tric­ti­ves. En Europe, cela se concré­tise par l’ali­gne­ment des mon­naies euro­péen­nes sur le DM et une poli­ti­que de « Franc fort ». Cette poli­ti­que s’est accom­pa­gnée d’une hausse des taux d’inté­rêt réels (taux nomi­nal moins taux d’infla­tion) qui va pous­ser les entre­pri­ses à cher­cher d’autres moyens de finan­ce­ment moins chers sur le marché finan­cier. C’est l’ori­gine de la déré­gu­la­tion des mar­chés, de la désin­ter­mé­dia­tion ban­caire et de la glo­ba­li­sa­tion finan­ciè­res.

Comme le dit très bien P. Riviale50, le capi­tal finan­cier cons­ti­tue ce lien souple qui démul­ti­plie le pou­voir de la richesse ; mais cette nou­velle donne qui accroît la flui­dité du capi­tal plutôt que son accu­mu­la­tion, si elle devient struc­tu­relle, n’impli­que pas for­cé­ment des poli­ti­ques conjonc­tu­rel­les pré­sen­tées aux domi­nés comme des fata­li­tés.

Il n’y a pas de fata­lité des déter­mi­na­tions économiques comme si nous cour­rions auto­ma­ti­que­ment à la crise et à la catas­tro­phe, comme si les États et la poli­ti­que n’avaient plus de prise sur rien, alors que leur action a changé de dimen­sion ou plus exac­te­ment s’est redé­ployée sui­vant une nou­velle logi­que domi­nante. Pour ter­mi­ner par un exem­ple, ce qui est pré­senté comme une crise gra­vis­sime de la zone Euro, la crois­sance des dettes sou­ve­rai­nes, n’est pas due à la glo­ba­li­sa­tion, à la chute du taux de profit ou à la sur­pro­duc­tion, mais à l’action de cer­tains États qui impo­sent une poli­ti­que bud­gé­taire res­tric­tive sans la contre­par­tie d’une poli­ti­que moné­taire expan­sive, ce qu’on a appelé pen­dant des dizai­nes d’années, une policy mix. Cette der­nière serait à nou­veau rapi­de­ment opé­ra­tion­nelle aujourd’hui si la Banque cen­trale euro­péenne et les États agis­saient sur les taux de change, pos­si­bi­lité qui est même incluse, en tout petit, dans le traité de Maastricht, mais qui est reje­tée par l’Allemagne jusqu’à aujourd’hui. Ce qui est d’ailleurs cocasse pour les cri­ti­ques sim­plis­tes de la mau­vaise finance, c’est que pres­que tous les économistes amé­ri­cains et même Marcus Wolf pour le très libé­ral Financial Times anglais, ainsi que les prin­ci­pa­les agen­ces de nota­tion, pous­sent à l’adop­tion de cette poli­ti­que et cri­ti­quent ver­te­ment le couple Merkozy.

Tous ceux qui, aujourd’hui, nous disent que les États n’ont plus de pou­voir, qu’ils doi­vent se plier aux dures lois du marché ou à celles abs­trai­tes du capi­tal ne font que confir­mer (même s’ils pré­ten­dent la cri­ti­quer) une natu­ra­li­sa­tion de l’économie51. D’ailleurs, com­ment s’en étonner puis­que ces posi­tions, y com­pris quand elles se veu­lent cri­ti­ques de l’État, n’ont en géné­ral rien à dire sur la ques­tion de l’État – sui­vant en cela les économistes clas­si­ques, l’État est défini comme fon­da­men­ta­le­ment impro­duc­tif ou rendu hors-jeu par la glo­ba­li­sa­tion. La richesse sym­bo­li­sée par la valeur est alors vue comme auto­nome de la puis­sance sou­ve­raine, même si cer­tains reconnais­sent que la période de l’État-pro­vi­dence a pu cons­ti­tuer une excep­tion de courte durée. Or c’est « l’État impro­duc­tif », au contraire, qui a cons­ti­tué une excep­tion sur la très longue durée. Si le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne s’est pas écroulé, c’est qu’il n’est lui-même qu’un étage (ce qu’à Temps cri­ti­ques nous appe­lons le niveau 252) d’un ensem­ble plus large qui lui a préexisté, com­posé de rela­tions mar­chan­des, mon­naies, sou­ve­rai­ne­tés plus ou moins encas­trées au fur et à mesure de l’inten­si­fi­ca­tion de l’accu­mu­la­tion et de la cir­cu­la­tion.

Dans la mesure où la glo­ba­li­sa­tion accroît le nombre de flux et leur vitesse (cf. le rôle des NTIC en ce domaine), il devient de plus en plus dif­fi­cile de les contrô­ler et il y aura donc néces­sité de struc­tu­res de type étatique, sans qu’elles soient for­cé­ment natio­na­les, pour exer­cer ce contrôle. C’est bien là que le bât blesse. Pour le moment, on a la révo­lu­tion du capi­tal sans l’enca­dre­ment du capi­ta­lisme carac­té­ri­sant la période des Trente Glorieuses. La crise est avant tout une crise ins­ti­tu­tion­nelle et poli­ti­que. Le mode de régu­la­tion for­diste n’a pas été rem­placé. D’où les inter­ro­ga­tions autour de la « gou­ver­nance » glo­bale.

On retrouve la même erreur d’ana­lyse dans l’appré­hen­sion de l’infla­tion comme risque économique majeur alors que la baisse d’acti­vité permet jus­te­ment d’injec­ter des liqui­di­tés dans l’économie sans risque d’infla­tion. Ce n’est pas non plus l’infla­tion qui rogne aujourd’hui le pou­voir d’achat des sala­riés, mais le blo­cage des salai­res et le chô­mage. Si infla­tion il y a, elle n’est qu’indi­recte par le biais d’une impo­si­tion de l’euro à des pays dont l’économie ne peut sup­por­ter l’écart entre leur puis­sance économique et poli­ti­que insuf­fi­sante (la Grèce) et la haute valeur moné­taire de l’euro53.

La ten­dance domi­nante est plutôt à la défla­tion (baisse de tous les indi­ca­teurs économiques : PNB, niveau d’emploi, inves­tis­se­ment). On a trop ten­dance à oublier que la situa­tion est aujourd’hui moins grave qu’en 2008 du point de vue finan­cier parce que les forts en sont sortis encore plus forts avec le triom­phe du Wall Street System qui a vu les gran­des ban­ques amé­ri­cai­nes (Citybank et AIG) réus­sir l’exploit de se faire ren­flouer alors qu’elles béné­fi­cient des taux direc­teurs pro­ches de zéro des ban­ques cen­tra­les pour leur emprun­ter et reprê­ter en empo­chant des marges consi­dé­ra­bles. « Elles sont trop gros­ses pour être restruc­tu­rées », a déclaré Obama, ce à quoi Mervin King, gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre, a répondu : « Si les ban­ques sont trop gran­des pour faire faillite, elles sont trop gran­des pour exis­ter ». On peut voir ce poids du Wall Street System dans le fait que les ban­ques n’ont pas été ren­flouées dans les mêmes condi­tions que d’autres entre­pri­ses. Par exem­ple GM a été ren­flouée, mais après qu’Obama lui a impo­sée le dépôt de bilan et donc que les action­nai­res ont tout perdu au profit d’autres créan­ciers prio­ri­tai­res comme les fonds de pen­sion. Pour les ban­ques, per­sonne d’interne n’a payé la note54 ! Le résul­tat, c’est que les ban­ques amé­ri­cai­nes sont sor­ties du rouge dès mi-2009 au prix d’une forte réduc­tion des effec­tifs (moins deux cent soixante mille sala­riés).

Le mode géné­ral de fonc­tion­ne­ment du capi­tal glo­ba­lisé repose, certes, sur une dyna­mi­que par essence ris­quée, mais les aver­tis­seurs et amor­tis­seurs de crise sont main­te­nant beau­coup mieux en place qu’ils ne l’étaient en 192955.

Quand nous par­lons de ce pou­voir col­lec­tif des créan­ciers dans la finance glo­ba­li­sée, il ne faut pas y voir un groupe cons­cient et orga­nisé à l’égal d’une classe ou même d’une cor­po­ra­tion. Il résulte tout d’abord de l’absence d’infla­tion qui avan­tage tou­jours méca­ni­que­ment les créan­ciers par rap­port aux débi­teurs ; il résulte ensuite d’un pro­ces­sus de suren­det­te­ment qui permet aux créan­ciers de faire peser sur les ban­ques la contrainte moné­taire en mena­çant de faire jouer leur pré­fé­rence pour la liqui­dité alors que les ban­ques se sont enga­gées dans des formes de prêt de plus en plus ris­quées ; il résulte enfin56 d’inte­rac­tions et de com­por­te­ments mimé­ti­ques dans une atmo­sphère d’incer­ti­tude radi­cale.

Bien que cela puisse faire rugir tout bon marxiste, la voie de sortie, du point de vue du capi­tal, dépend bien plus d’un niveau de confiance retrouvé et garanti envers les caté­go­ries et le mode de vie capi­ta­lis­tes que d’un niveau de taux de profit de toute façon sans arrêt contre­ba­lancé par sa masse et d’une crise de sur­pro­duc­tion-surac­cu­mu­la­tion qui est deve­nue depuis déjà cin­quante ans une partie inté­grante de la dyna­mi­que du capi­tal, à tel point qu’il devient abusif d’employer encore le terme de contra­dic­tion à son propos.

Une déconnexion entre économie « réelle » et économie financière ?

L’inté­rêt de l’ana­lyse de F. Chesnais57, par rap­port à celles d’autres marxis­tes, est de se cen­trer sur le capi­tal fictif. Mais la décep­tion est grande quand on voit réap­pa­raî­tre, au détour de l’ana­lyse, des affir­ma­tions qui sont incom­pa­ti­bles avec cette atten­tion par­ti­cu­lière portée au capi­tal fictif. Ainsi, F. Chesnais dis­tin­gue un monde de l’accu­mu­la­tion de capi­tal et de biens qui ten­drait vers la sur­pro­duc­tion et un monde de la cir­cu­la­tion qui serait dominé par la finance. Le lien entre les deux mondes serait réa­lisé par le capi­tal fictif qui crée­rait arti­fi­ciel­le­ment un débou­ché de consom­ma­tion à la pro­duc­tion. Le déve­lop­pe­ment du capi­tal fictif, au moins sous sa forme crédit, serait donc un nou­veau mode de ges­tion de la contra­dic­tion capi­tal/tra­vail qui ne pas­se­rait plus par le mode de régu­la­tion for­diste (les poli­ti­ques de reve­nus), mais par la finan­cia­ri­sa­tion. Cette situa­tion serait inte­na­ble puis­que F. Chesnais se range dans la caté­go­rie des économistes qui croient à une déconnexion entre économie finan­cière et économie réelle. Subséquemment, mais sans que cela soit dit, le capi­tal fictif n’est plus qu’un capi­tal irréel. S’il y a quel­que chose qui appro­che une « vérité » dans cette idée de déconnexion, c’est qu’elle rend compte, à son corps défen­dant, du fait que le capi­tal a atteint un haut niveau de signi­fi­ca­tion ima­gi­naire et que même si le capi­tal sous forme direc­te­ment pro­duc­tive et sous forme maté­rielle garde son impor­tance, le capi­tal fictif est essen­tiel à une dyna­mi­que tour­née vers la flui­dité et la liqui­dité. Le fait est que les marxis­tes ne voient dans le capi­tal fictif que la fic­ti­vité et non pas le capi­tal : ils en dédui­sent que c’est du non-capi­tal et qu’il repré­sente de la déva­lo­ri­sa­tion58.

Ce type d’ana­lyse en termes de déconnexion ne permet pas de com­pren­dre le carac­tère spé­ci­fi­que du capi­tal fictif parce qu’elle sous-entend tou­jours, plus ou moins, l’idée qu’il n’est qu’un capi­tal para­site (M. Husson parle de « capi­tal toxi­que »), une excrois­sance du capi­tal finan­cier lui-même défini comme « mau­vais », cos­mo­po­lite. On est alors dans un mora­lisme cri­ti­que « anti-capi­ta­liste » qui peut regrou­per beau­coup de monde, des fas­cis­tes « sociaux » aux anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, sur la base d’une apo­lo­gie du vrai tra­vail seul créa­teur de richesse. Comme le déclare Chesnais, il n’y a donc rien de nou­veau sous le soleil et la crise actuelle peut être rame­née aux crises anté­rieu­res de sur­pro­duc­tion et au rap­port anta­go­ni­que entre capi­tal et tra­vail. Pourtant, stu­peur, on apprend à un autre endroit qu’à la fin des années 80 (exem­ple des poli­ti­ques de Thatcher et Deng Xiaoping) il s’est passé un impor­tant chan­ge­ment et que les sala­riés seraient dans un état « d’impré­gna­tion sub­jec­tive ». Comment mieux expri­mer les effets de ce que j’ai appelé « la révo­lu­tion du capi­tal » et ce qu’à partir d’un autre point d’ancrage et à la suite de Pasolini, cer­tains ont appelé une « révo­lu­tion anthro­po­lo­gi­que » ? Comment mieux signi­fier la fin des contra­dic­tions anta­go­ni­ques inhé­ren­tes au capi­ta­lisme ?

En don­nant de l’impor­tance au capi­tal fictif, F. Chesnais est tiraillé entre reconnaî­tre la vraie dimen­sion motrice du capi­tal fictif (quand il décrit son déve­lop­pe­ment) et s’appuyer encore sur les canons de la théo­rie marxiste des crises et par­ti­cu­liè­re­ment sur celui de la crise de sur­pro­duc­tion. Mais com­ment conce­voir une crise de sur­pro­duc­tion qui ne s’accom­pa­gne d’aucun mou­ve­ment de défla­tion des prix, bien au contraire ? Comment parler de crise de sur­pro­duc­tion quand les mêmes chan­ge­ments fon­da­men­taux que signale Chesnais com­pren­nent l’inver­sion de sens de la chaîne for­diste qui a été à l’ori­gine de la ten­dance à la sur­pro­duc­tion et à l’infla­tion de la période anté­rieure ? Comment en parler quand la pro­duc­tion se fait en flux tendus et que la demande est consi­dé­rée comme une donnée rela­ti­ve­ment stable sur des mar­chés concur­ren­tiels plus ou moins satu­rés. Tout au plus, alors, peut-on parler de sur­ca­pa­ci­tés mais non pas de sur­pro­duc­tion59. C’est pour cela que les entre­pri­ses pro­cè­dent à des dégrais­sa­ges et que la ten­dance, depuis trente ans, est à pro­duire mieux plutôt que pro­duire plus. Cela s’accom­pa­gne la plu­part du temps de la fixa­tion, par les FMN, de prix de car­tels assez indé­pen­dants des fluc­tua­tions éventuelles du marché60. En courte période, le marché est donc donné et la lutte ne se situe qu’au niveau des gains de parts de marché. Si, à moyen terme, le marché est à nou­veau en expan­sion, alors les grou­pes du sec­teur doi­vent être capa­bles de répon­dre à la nou­velle demande. Il n’y a pas pour autant sur­pro­duc­tion au sens tra­di­tion­nel car le marché poten­tiel est énorme, mais pour beau­coup de pro­duits tra­di­tion­nels, il se situe dans les pays émergents. La contra­dic­tion est alors que des grou­pes comme Renault, Peugeot et Fiat sont en sur­ca­pa­cité pour l’Europe, mais seraient bien en peine de répon­dre à une pro­chaine hausse mon­diale de la demande. Contrairement à ce qui s’est passé dans les restruc­tu­ra­tions des années 1980, ils ne peu­vent pas vrai­ment se payer une cure d’amai­gris­se­ment et c’est pour cela qu’ils cher­chent des allian­ces, comme Renault avec Nissan, et des spé­cia­li­sa­tions com­plé­men­tai­res pour aban­don­ner une voca­tion géné­ra­liste battue en brèche à la fois sur le haut de gamme où triom­phent les « alle­man­des » et sur le bas de gamme où la concur­rence des pays émergents se fait sentir (Hyundai) ; s’ils tar­dent trop, ils doi­vent alors uti­li­ser tem­po­rai­re­ment le chô­mage tech­ni­que comme Peugeot, avant de songer eux-mêmes à une alliance et dans des condi­tions pas tou­jours satis­fai­san­tes comme dans le cas de l’alliance avec General Motors61.

Enfin, com­ment parler de sur­pro­duc­tion quand la pro­duc­tion au sens strict est de moins en moins au centre du pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal ? Quand c’est « Wal-Mart (qui) semble incar­ner à son tour le type d’ins­ti­tu­tion économique qui trans­forme le monde en impo­sant un sys­tème de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et d’emploi trans­na­tio­nal et for­te­ment inté­gré. […] (Cette fois) le reven­deur global est le centre, le pou­voir, alors que le fabri­cant devient le serf, le vassal62 ».

Le capi­tal fictif n’est plus une varia­ble exté­rieure comme le pen­sait Marx ; de conjonc­tu­rel, il est devenu struc­tu­rel. Il est inter­nisé. Le capi­tal fictif est donc très dif­fé­rent de ce qui a été appelé capi­tal finan­cier à la suite d’Hilferding et de Lénine (fusion du capi­tal indus­triel et du capi­tal ban­caire). Avec le capi­tal fictif, on a une fusion des fonc­tions de l’argent (échange, épargne, inves­tis­se­ment). Le capi­tal global tend à domi­ner la valeur dans ce que nous avons appelé « le capi­ta­lisme du sommet », celui du cap­tage plus que de la pro­duc­tion. C’est aussi le résul­tat d’une marche vers l’unité des procès de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion. Le capi­tal fictif permet de réa­li­ser la cir­cu­la­tion en sup­pri­mant le temps de la cir­cu­la­tion. À la flexi­bi­lité de la pro­duc­tion cor­res­pond la flui­dité de la cir­cu­la­tion dans une mise à dis­tance de l’accu­mu­la­tion en tant que celle-ci est immo­bi­li­sa­tion, illi­qui­dité, pro­priété.

Le capi­tal fictif est à la fois une forme pri­mi­tive du capi­tal63 et une forme moderne qui en annonce la mort poten­tielle dans les crises finan­ciè­res telles qu’on appelle aujourd’hui les crises capi­ta­lis­tes. Entre-temps, il a eu un rôle subor­donné, sur­tout dans la période du déve­lop­pe­ment indus­triel et de la pré­do­mi­nance de la pro­duc­tion maté­rielle. Par exem­ple, pen­dant la période des Trente Glorieuses, il a joué un rôle pro-cycli­que dans le pas­sage à la consom­ma­tion de masse, per­met­tant ainsi un englo­be­ment de la contra­dic­tion des clas­ses.

Malgré les mesu­res anti-infla­tion­nis­tes prises à partir de la fin des années 70 qui visaient à réduire ou au moins contrô­ler la fic­ti­vi­sa­tion, le capi­tal fictif a alors joué un rôle contra-cycli­que qui, adossé au déve­lop­pe­ment du libre-échange a permis le redé­mar­rage de la crois­sance et les restruc­tu­ra­tions néces­sai­res. En effet, le sys­tème de crédit accé­lère le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves et aussi la for­ma­tion du marché mon­dial car il n’est pas tenu par les mêmes règles que celles de l’entre­prise. Là encore, la démar­che était ration­nelle : la poli­ti­que anti-infla­tion­niste et ce qui lui était com­plé­men­taire, c’est-à-dire une poli­ti­que de relance par l’offre et non plus par la demande, son­naient comme une piqûre de rappel de la part des pro­prié­tai­res de capi­tal pro­duc­tif (les action­nai­res) sen­si­bles à une res­tau­ra­tion de leurs pro­fits contre des diri­geants (les mana­gers) pra­ti­quant des poli­ti­ques de puis­sance et de fuite en avant. Mais limi­ter la fic­ti­vi­sa­tion qui pas­sait essen­tiel­le­ment par le crédit ban­caire sup­po­sait d’aller cher­cher l’épargne là où elle se trou­vait et de l’atti­rer sur un nou­veau marché, le marché finan­cier. La volonté de limi­ter la fic­ti­vi­sa­tion se retour­nait en une finan­cia­ri­sa­tion accrue de l’économie et une ten­ta­tive de capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vi­tés, même celles qui ne sont pas pro­dui­tes et qui n’entrent donc pas dans le cadre de la défi­ni­tion des mar­chan­di­ses. Le sys­tème de crédit est moteur de la tota­li­sa­tion du capi­tal et pas seu­le­ment de sa socia­li­sa­tion. Le résul­tat en fut ce que nous appe­lons « la société capi­ta­li­sée ».

Un immoralisme et une irrationalité du capital ?

Où vou­lons-nous en venir ? Simplement au fait que les signes de créance ne sont pas moins réels que n’importe quel autre fait économique et que la société capi­ta­li­sée est une société de crédit. Ce n’est pas la mon­naie qui doit être rabat­tue sur la valeur – concep­tion marxiste qui sépare les prix (illu­sion) des valeurs (le « réel ») – mais les mar­chan­di­ses qui doi­vent être rabat­tues sur le plan moné­taire64. C’est bien cela que diver­ses cri­ti­ques dénon­cent aujourd’hui comme une mar­chan­di­sa­tion du monde. Tout peut donc être moné­tisé, même ce qui ne l’a jamais été. La « révo­lu­tion du capi­tal », c’est le capi­tal à la limite, le capi­tal qui repousse ses limi­tes65.

Dans cette dyna­mi­que du capi­tal qui inclut la crise per­ma­nente ou au moins l’absence de sta­bi­li­sa­tion, nous pen­sons la révolte encore pos­si­ble, malgré nos réser­ves sur les « indi­gna­tions » actuel­les car pour nous, les indi­vi­dus ne sont pas « ensor­ce­lés » par un mal­heur qui les sépa­re­rait de leurs pro­duits ; ils ne sont pas non plus com­plè­te­ment « broyés » et dans l’attente d’une crise finan­cière qui ren­drait l’argent obso­lète66.

Le désir que peut sus­ci­ter la mon­naie pour elle-même est banni de l’économie poli­ti­que moderne, Keynes fai­sant ici figure d’excep­tion nota­ble. Le désir de mon­naie, d’argent est aber­rant du point de vue de l’indi­vidu ration­nel. À partir de là, la moné­ti­sa­tion du monde pousse à déve­lop­per une cri­ti­que immé­dia­tiste qui conduit à vou­loir ratio­na­li­ser le capi­tal. Cette cri­ti­que peut d’ailleurs conver­ger avec une cri­ti­que puri­taine du capi­tal, sur­tout si elle se ren­force d’une cri­ti­que de type écologiste citoyenne.

Mais ce point de vue de l’indi­vidu ration­nel n’est qu’un des cadres de la pensée libé­rale et il s’avère lar­ge­ment illu­soire quand il s’agit d’expli­quer la fameuse « pré­fé­rence pour la liqui­dité » déga­gée par Keynes. Cette pré­fé­rence pour la liqui­dité indi­que une crise de confiance envers les conven­tions en cours et elle peut conduire à la crise économique. Keynes inverse la rela­tion habi­tuelle de cause à effet et nous pou­vons dire que son ana­lyse se véri­fie d’autant plus aujourd’hui que le déve­lop­pe­ment impor­tant du capi­tal fictif com­porte le risque poten­tiel d’accroî­tre cette pré­fé­rence67.

L’idéologie de la crise finale

L’affir­ma­tion d’une crise finale ou d’une crise de plus en plus grave ou celle d’un capi­ta­lisme qui pos­sé­de­rait une dyna­mi­que forte le pous­sant… à creu­ser sa propre tombe me font tou­jours un effet étrange tant cela a été démenti par les faits, et une théo­rie démen­tie par les faits sur ces deux axes prin­ci­paux qui sont jus­te­ment la crise de son mode de pro­duc­tion et la crise de son sujet révo­lu­tion­naire n’est plus qu’une croyance qui ne rend pas ser­vice aux ful­gu­ran­ces et anti­ci­pa­tions qu’elles a pro­dui­tes dans ses meilleurs moments, mais qui sont comme ense­ve­lies sous le reste (sans parler du « socia­lisme réel » !).

C’est bien au contraire le capi­tal qui pos­sède une dyna­mi­que forte parce qu’il n’a pas de forme consa­crée. Les jeux de puis­sance des uns, l’esprit de com­merce ou d’entre­prise et la soif de profit des autres, le tra­vail bien fait d’autres encore, la recher­che et le savoir d’autres enfin le pous­sent tou­jours vers l’inno­va­tion y com­pris finan­cière (« l’ingé­nie­rie finan­cière » a créé des cen­tai­nes de mil­liers d’emplois). Mais le capi­ta­lisme, s’il est défini comme l’orga­ni­sa­tion de cette dyna­mi­que en société, est de nature conser­va­trice. Il ne dépasse rien. Il réac­tive sans cesse l’ancien au sein du nou­veau. Le déve­lop­pe­ment du capi­tal pousse au tra­vail des femmes, le capi­ta­lisme moder­nise la famille, le capi­tal pousse vers l’inno­va­tion des peti­tes entre­pri­ses, mais le capi­ta­lisme enca­dre cette ten­dance par sa struc­ture oli­go­po­lis­ti­que, le capi­tal pousse à la flexi­bi­lité, mais le capi­ta­lisme l’enca­dre dans le droit du tra­vail même modi­fié, le capi­tal ne connaît pas la morale, mais le capi­ta­lisme est mora­liste et puri­tain, etc.

Ce qui se joue en ce moment, c’est aussi un mou­ve­ment de bas­cule dans lequel la société est ten­dan­ciel­le­ment capi­ta­li­sée et s’émancipe des contrain­tes sans que nous-mêmes fas­sions la révo­lu­tion. C’est la révo­lu­tion du capi­tal.

C’est parce que cette dyna­mi­que est celle du risque et donc des crises que la sta­bi­li­sa­tion n’est pas véri­ta­ble­ment au pro­gramme et que le capi­ta­lisme du sommet se débat dans les pro­blè­mes de gou­ver­nance. De là à dire que sa dyna­mi­que creuse sa tombe, il n’y a pas un pas mais un saut qui ne peut être comblé que par le sem­pi­ter­nel dis­cours sur la crise finale. Je ne vois pas pour­quoi le « capi­ta­lisme » serait comme un ban­quier ou un escroc ou un cri­mi­nel qui devrait acquit­ter une dette à la société parce qu’entre temps il a vécu de rapine et d’expé­dients. En effet, il pro­duit tou­jours une for­mi­da­ble quan­tité de riches­ses, maté­riel­les ou non, à des coûts économiques et sociaux certes exor­bi­tants, mais en répon­dant au plus près aux désirs des mutants de la révo­lu­tion anthro­po­lo­gi­que. Pour le moment, cela nous laisse en partie désar­més. Il n’y a qu’une lutte englo­bant les dimen­sions économiques, socia­les, cultu­rel­les et écologiques qui pour­rait entra­ver cette dyna­mi­que. Je dis bien entra­ver et non pas hâter sa fin car qui vou­drait volon­tai­re­ment hâter sa fin sans avoir déve­loppé préa­la­ble­ment quel­ques pers­pec­ti­ves qui ne se rédui­sent pas à un socia­lisme ou bar­ba­rie ?

Ce dis­cours sur la crise est d’ailleurs sans risque puis­que, comme celui sur la contra­dic­tion, il peut être contre­dit dans les faits sans que cela ait la moin­dre consé­quence sur ceux qui le pro­fè­rent. Sinon, si c’est pour dire que le « capi­ta­lisme » a une fini­tude et qu’il ne mourra peut-être pas de mort natu­relle, je veux bien en accep­ter l’hypo­thèse.

Pour nous : une crise politico-institutionnelle de transition et une crise plus générale et potentiellement plus grave de reproduction des rapports sociaux

L’économie actuelle est moins que jamais une économie qui mesure des gran­deurs (uti­lité, tra­vail, rareté), mais elle expose des rap­ports de force qui tra­ver­sent et bou­le­ver­sent des sphè­res conjonc­tu­rel­le­ment sépa­rées. Ce pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal relè­gue de plus en plus la ques­tion méta­phy­si­que de la valeur au profit de celle du prix. Elle fait resur­gir aussi la ques­tion de la puis­sance des États à tra­vers la ques­tion de la mon­naie sou­ve­raine, des fonds et de la dette. Tout cela s’ins­crit dans une restruc­tu­ra­tion des trois niveaux que nous avons abor­dée d’un point de vue géné­ral depuis Après la révo­lu­tion du capi­tal et dans le numéro 15 de Temps cri­ti­ques, mais cela mérite d’être pré­cisé à la lumière de la der­nière crise qui est avant tout poli­ti­que et non économique ou finan­cière. Sa forme actuelle (depuis 2010) plus moné­taire que finan­cière (crise de 2008), à tra­vers la crise de l’euro ou la ques­tion de l’indé­pen­dance des ban­ques cen­tra­les, en est un signe. En effet, elle indi­que que dans la struc­tu­ra­tion en cours de ce qu’on peut appe­ler la capi­ta­lisme du sommet (ou niveau 1), les États, du moins ceux qui gar­dent un carac­tère de sou­ve­rai­neté natio­nale ou régio­nale, ont un rôle à jouer pour se posi­tion­ner au sein des réseaux de puis­sance, mais cela passe par des pres­sions sur les gran­des ban­ques cen­tra­les cen­sées être indé­pen­dan­tes du pou­voir poli­ti­que et étatique dans la mesure où cette indé­pen­dance fonc­tionne comme une neu­tra­li­sa­tion moné­taire par les mar­chés68. Les États-Unis ne se font d’ailleurs pas faute d’uti­li­ser ces moyens puis­que leur banque cen­trale, la FED, n’est pas indé­pen­dante, mais res­pon­sa­ble devant le Congrès et très active dans la sortie de crise. La plan­che à billets peut fonc­tion­ner car les Américains se condui­sent en sou­ve­rains du monde et ils fonc­tion­nent encore selon le prin­cipe réga­lien de la créa­tion moné­taire.

La marge poli­ti­que est natu­rel­le­ment moins grande pour la zone euro puisqu’elle s’est tirée une balle dans le pied en fai­sant de cette neu­tra­li­sa­tion de la fonc­tion poli­ti­que de la mon­naie la base même de l’exis­tence de la BCE. Cette der­nière n’est là que pour main­te­nir la valeur de la mon­naie et éviter l’infla­tion. Il ne faut donc pas injec­ter de nou­velle mon­naie dans le cir­cuit au risque de faire aug­men­ter les prix et bais­ser la valeur de l’euro. Nous sommes en pleine théo­rie clas­si­que de la mon­naie qui nie tout lien entre mon­naie et pou­voir, entre mon­naie et sou­ve­rai­neté. La mon­naie ne ferait que fixer le niveau géné­ral des prix et donc celui de l’infla­tion. Avec ces prin­ci­pes, c’est le modèle ren­tier qui l’emporte. C’est tou­te­fois cohé­rent avec une Union euro­péenne qui ne pos­sède pas vrai­ment de « gou­ver­nance » uni­fiée et est com­po­sée de pays à la démo­gra­phie décli­nante.

Toutefois, l’Allemagne et la France vien­nent quand même de réus­sir à faire ache­ter de la dette sou­ve­raine des pays euro­péens les plus en dif­fi­culté par la bce, en contra­dic­tion avec les sta­tuts de cette der­nière. Il y avait urgence.

Cette crise poli­ti­que fait partie inté­grante de la crise plus glo­bale de la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste69 tant sous l’aspect de la crise des rap­ports sociaux et des ris­ques d’explo­sion sociale que cela com­porte, que sous celui du rap­port à la nature exté­rieure avec les ris­ques de catas­tro­phe affé­rents.

 

 


Précision

 

En reli­sant cet arti­cle pour un débat avec les mem­bres de la liste Soubis, je me suis aperçu que la note 64 pou­vait être précisée. Dans le no 15 (« le cours chao­ti­que de la révolu­tion du capi­tal »), je disais que les crises financières étaient très cou­ran­tes dans l’his­toire et a for­tiori dans l’his­toire du dévelop­pe­ment capi­ta­liste, mais que ces crises res­taient d’une nature moins viru­lente et des­truc­trice que les crises monétaires qui pou­vaient les suivre. En effet, les crises financières appa­rais­sent comme liées aux acti­vités plus ou moins spécula­ti­ves et donc aux dys­fonc­tion­ne­ments d’un ordre libéral ou néo-libéral. Elles sem­blent rester en sur­face et ne pas être en rap­port avec l’acti­vité écono­mi­que alors que les crises monétaires seraient rat­ta­cha­bles à des éléments struc­tu­rels ren­voyant à une crise de la valo­ri­sa­tion du capi­tal et donc à une « crise systémique » du capi­ta­lisme.

Dans cette mesure, on peut se deman­der : est-ce que la crise actuelle de l’euro est une crise monétaire ou une crise financière ?

Le pre­mier terme de l’alter­na­tive ne résiste pas à l’examen dans la mesure où tous les spécia­lis­tes s’accor­dent pour dire que l’euro reste sur-évalué par rap­port au dollar à cause de la poli­ti­que monétaire res­tric­tive de la banque cen­trale européenne (BCE). S’agit-il alors de dys­fonc­tion­ne­ments ? Il y en a bien des signes avec des gran­des ban­ques mon­dia­les qui ont négligé la ques­tion de la sol­va­bi­lité de la dette grec­que, pro­ces­sus qui se pour­suit aujourd’hui quand, par exem­ple, on voit l’État grec emprun­ter à la mi-mai 2012, 4 mil­liards d’euros au Fond de soli­da­rité européen (FSE) puis rever­ser cette somme à la BCE afin de rem­bour­ser les obli­ga­tions grec­ques acqui­ses par cette même BCE afin de sou­te­nir les cours de ces obli­ga­tions grec­ques. Cela pro­duit de la dette auto-entre­te­nue… et 840 mil­liards de bénéfices pour la BCE (cf. arti­cle de Yannis Varoufakis, in Le Monde du 24/05/2012).

Mais cer­tains de ses dys­fonc­tion­ne­ments ne sont pas auto-entre­te­nus et on ne peut d’ailleurs parler de dys­fonc­tion­ne­ments à leur égard, mais plutôt d’incu­rie poli­ti­que. Ils sont le résultat des échan­ges écono­mi­ques inégaux au sein de la zone. Et ces échan­ges ne sont pas des échan­ges inégaux de valeur entre des pro­duits qui en contien­draient plus ou moins, mais des échan­ges faussés par l’uti­li­sa­tion d’une mon­naie unique de fait alignée sur le niveau de l’ancienne mon­naie alle­mande (DM)*. Il en résulte que l’Allemagne peut ainsi impo­ser à tous une prio­rité d’objec­tifs en termes de compétiti­vité-qualité (le haut de gamme, la « marque alle­mande ») par rap­port à une compétiti­vité-prix devant laquelle son indus­trie ne fait plus le poids, mais qui demeure l’arme expor­ta­trice numéro un des pays du sud. Cela touche sur­tout les pays du sud de l’Europe, mais aussi un pays comme la France qui face au triom­phe de Volkswagen et d’Audi ne peut que faire miroi­ter sa Logan et la « marque » Dacia !

Comme le disent les écono­mis­tes, les excédents de l’Allemagne créent les déficits des autres dans la mesure où les échan­ges sont essen­tiel­le­ment intra-com­mu­nau­tai­res et que l’Allemagne ne cesse de rejouer son Ostpolitik en repous­sant tou­jours plus les limi­tes de la com­mu­nauté européenne.

Le para­doxe est celui d’une puis­sance écono­mi­que (l’Allemagne) qui n’est plus une puis­sance poli­ti­que depuis 1945, face à une France dont la puis­sance reste poli­ti­que plus qu’écono­mi­que. Dans le cadre de la restruc­tu­ra­tion en réseaux des anciens États-nations, ces der­niers se retrou­vent désarmés de cette fonc­tion poli­ti­que par l’indépen­dance de la BCE et les règles du Traité de Maastricht (les critères de conver­gence) alors que la mon­dia­li­sa­tion écono­mi­que permet de noyer les critères natio­naux et poli­ti­ques au sein du pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion (un pro­duit « alle­mand » ne contient sou­vent pas plus de 10% de fabri­ca­tion pro­pre­ment alle­mande, alors que Peugeot en est encore à vanter sa pro­duc­tion « française »).

On a trop ten­dance à oublier que c’est une décision poli­ti­que qui a présidé à cela et dans le plus pro­fond des malen­ten­dus qui a fait confon­dre mon­naie unique et mon­naie com­mune. Un malen­tendu qui s’exprime aujourd’hui par le retour de pers­pec­ti­ves natio­na­lis­tes ou pro­tec­tion­nis­tes au sein de partis poli­ti­ques ou même au niveau d’une nation toute entière, alors que c’est de manque d’Europe poli­ti­que dont souf­fre avant tout la zone euro (en se plaçant bien sûr du point de vue des forces de domi­na­tion).

En résumé, si la mise en place d’une zone euro a cons­titué un pas de plus dans la fic­ti­vi­sa­tion (la Grèce et l’Espagne en ayant été les prin­ci­paux bénéficiai­res avant la fuite en avant), toute la poli­ti­que alle­mande d’un euro fort et de taux d’intérêt élevés (ils sont en moyenne de 1 à 1,5 % plus élevés que dans les zones hors euros, Amérique ou Japon) peut être lue comme une volonté de maîtriser cette fic­ti­vi­sa­tion… et à son profit (ce der­nier terme ne devant pas être pris au strict sens écono­mi­que). L’Allemagne a fait de nécessité vertu. Ne pou­vant tenir un dis­cours de puis­sance poli­ti­que vu son passé nazi, elle n’a le droit de se pro­je­ter dans son his­toire qu’au niveau écono­mi­que en étalant de façon com­plai­sante sa crise des années 20 présentée d’ailleurs comme infla­tion­niste alors qu’elle était défla­tion­niste à l’ori­gine.

 

Notes

1 – Cf. J. Wajnsztejn : Après la révo­lu­tion du capi­tal, éd. L’Harmattan, 2007 et « Capitalisme, capi­tal et société capi­ta­li­sée », Temps cri­ti­ques no 15.

2 – Qu’ont en commun une époque où le sala­riat n’existe qu’à l’état de trace et où le capi­tal tente de faire coexis­ter les modes de pro­duc­tion les plus variés, où les tra­vailleurs pro­lé­tai­res ne repré­sen­tent encore qu’une mino­rité qui four­nit pour­tant des mar­chan­di­ses ache­tées par d’autres, et une époque où le sala­riat est la situa­tion de plus de 85% de la popu­la­tion active dans les pays de vieille indus­tria­li­sa­tion et où celui qui pro­duit est aussi le pre­mier consom­ma­teur de ce qu’il pro­duit ? Ce qu’elles ont de commun, c’est la trans­for­ma­tion de mon­naie en capi­tal, c’est-à-dire le moment où cette mon­naie n’est plus seu­le­ment de la mon­naie à l’usage du sou­ve­rain et à sa thé­sau­ri­sa­tion, mais devient dis­po­ni­ble pour la cir­cu­la­tion et l’accu­mu­la­tion en tant qu’équivalent géné­ral de toutes les formes par­ti­cu­liè­res de richesse. La mon­naie devient signe, le crédit se déve­loppe sur la base de la confiance, mais dès l’ori­gine dans une contra­dic­tion qui est celle d’un lan­gage qui devient géné­ral en s’étendant pro­gres­si­ve­ment à tous, tout en consa­crant un mode d’appro­pria­tion privée de la richesse.

3 – La loi de moder­ni­sa­tion de l’économie de 2008 a crée la caté­go­rie d’entre­prise de taille inter­mé­diaire (ETI) de 250 à 4999 sala­riés sur le modèle du Mittelstand alle­mand, plus adapté à l’évolution actuelle que la caté­go­rie fran­çaise de PME qui cor­res­pon­dait à la tran­che 50-250 sala­riés.

4 – Nous ne déve­lop­pe­rons pas plus et nous ren­voyons au texte « Capitalisme, capi­tal et société capi­ta­li­sée » du no 15 de la revue Temps cri­ti­ques (2010), dis­po­ni­ble en ligne sur le site de la revue. URL : http//temps­cri­ti­ques.free.fr.

5 – Pour une ana­lyse théo­ri­que du capi­tal fictif, je ren­voie à mes autres tra­vaux et par­ti­cu­liè­re­ment au livre Crise finan­cière et capi­tal fictif, éd. L’Harmattan, 2008.

6 – Cette notion se dis­tin­gue des notions marxis­tes de repro­duc­tion simple et repro­duc­tion élargie (cf. « Quelques pré­ci­sions sur capi­tal, capi­ta­lisme et société capi­ta­li­sée », Temps cri­ti­ques, no 15, p. 28 et note 45).

7 – C’est la fameuse ques­tion du « point mort » dans l’auto­mo­bile. Après la crise des années 1970, les entre­pri­ses ont dû stop­per leur course au gigan­tisme, de type General Motors, sur un marché en crise où il ne s’agit plus de pro­duire plus mais mieux et avec inver­sion de la chaîne offre-demande. Plus de stock mais des flux tendus en réponse immé­diate à la demande. Dans cette pers­pec­tive, abais­ser le « point mort » consiste à abais­ser le chif­fre de pro­duc­tion mar­gi­nal à partir duquel chaque pro­duit sup­plé­men­taire fait gagner de l’argent. Plus ce point est bas plus l’entre­prise peur résis­ter en période de vaches mai­gres et accroî­tre ses pro­fits en phase de reprise.

8 – Elle se défi­nit comme un réta­blis­se­ment de bonnes condi­tions pour la pro­duc­tion des entre­pri­ses et s’oppose aux poli­ti­ques de la demande qui cher­chent à pro­mou­voir consom­ma­tion et inves­tis­se­ment. Les pre­miè­res sont plutôt asso­ciées à des poli­ti­ques libé­ra­les, les autres à des poli­ti­ques key­né­sien­nes de gauche.

9 – Caractérisé par la règle : on tra­vaille beau­coup, on est très pro­duc­tif et en échange on est assez bien rému­néré et on est pro­tégé par le code du tra­vail et les syn­di­cats.

10 – Le capi­tal devient tota­lité grâce au marché finan­cier où il conju­gue alors sub­stance et imma­té­ria­lité, stocks et flux.

11 – Cette contrainte s’exprime aussi dans la fin du cercle ver­tueux key­né­sien. En effet, la relance par la demande est une poli­ti­que conçue en cir­cuit fermé. L’argent public injecté doit pro­fi­ter en prio­rité aux entre­pri­ses du pays qui paient des salai­res et embau­chent des sala­riés. L’inves­tis­se­ment de départ doit donc être rem­boursé et bien au-delà (le fameux « mul­ti­pli­ca­teur key­né­sien ») par une consom­ma­tion accrue de pro­duits natio­naux. Il ne faut donc pas qu’il y ait de fuite hors du cir­cuit. Cela devient dif­fi­cile dans le nou­veau contexte de mon­dia­li­sa­tion.

12 – Exemple de démo­cra­ti­sa­tion finan­cière en France : les exo­né­ra­tions d’impôt sur les plus-values réa­li­sées par les déten­teurs de Sicav qu’on ne peut même pas dire spé­cu­la­ti­ves puis­que le ticket était sys­té­ma­ti­que­ment gagnant-gagnant. Cela permet, côté capi­tal, de créer un marché finan­cier poten­tiel­le­ment ouvert à tous et donc plus large qui n’exis­tait aupa­ra­vant que pour une petite caté­go­rie et, côté sala­riés, d’empo­cher des plus-values, ce qui est pro­pice à la dif­fu­sion de l’idéo­lo­gie du petit bour­si­co­teur.

13 – La France repré­sente un cas par­ti­cu­lier parce qu’elle se trouve en porte à faux avec la vic­toire his­to­ri­que de l’Union de la gauche, cette der­nière menant alors entre 1981 et 1983, une poli­ti­que de relance par la demande de type key­né­sienne clas­si­que. Elle fut mis en échec par la « contrainte exté­rieure » s’expri­mant pre­miè­re­ment dans un dif­fé­ren­tiel d’infla­tion trop fort avec ses voi­sins condui­sant à la déva­lua­tion du franc, puis à une poli­ti­que d’aus­té­rité menée par la « seconde gauche » de Rocard et une fuite de la demande hors du cir­cuit économique natio­nal avec le poids crois­sant de la mon­dia­li­sa­tion et donc des impor­ta­tions.

14 – Les années 1945-1975 ont changé ce qui était jusque-là une donnée de base des iné­ga­li­tés : tra­di­tion­nel­le­ment, c’était parmi les per­son­nes âgées qu’on trou­vait les reve­nus les plus bas. Aujourd’hui, en dehors des pays anglo-saxons, c’est plutôt chez cer­tai­nes caté­go­ries de jeunes qu’on trouve les plus pau­vres.

15 – Au niveau comp­ta­ble cela cor­res­pond à un tour de passe-passe. Ce qui figu­rait au passif de la banque (les créan­ces à per­ce­voir dans le futur) se trans­forme en actifs au niveau du bilan en tant que pro­duits finan­ciers.

16 – La titri­sa­tion permet ainsi de réa­li­ser des opé­ra­tions hors bilan, or ce sont les bilans qui per­met­tent la sur­veillance des équilibres et d’éventuelles déri­ves.

17 – C’est par exem­ple le cas de la Société géné­rale dont l’acti­vité clas­si­que repré­sente moins de la moitié de ses gains et des divi­den­des rever­sés. Il ne sert donc à rien de crier haro sur les agen­ces de nota­tion. Quand la note de la SG est dégra­dée par Morgan et Stanley comme en jan­vier 2012, il y a bien des rai­sons.

18 – À ce niveau, Auchan fera figure de pré­cur­seur en rache­tant la petite banque d’affaire Delors et Carrefour créera sa propre banque : la SPP. Par ailleurs, Carrefour, spé­cia­liste du pres­su­rage des petits pro­duc­teurs et des four­nis­seurs, pro­fite de l’espace des 90 jours – en théo­rie rame­nés à 45 jours –entre le moment où elle touche de l’argent de ses clients et le moment où elle paie ses four­nis­seurs, pour placer son argent dans des opé­ra­tions finan­ciè­res.

19 – Prenons un exem­ple édifiant du pas­sage d’un modèle à un autre : le groupe BSN-Danone, no 2 de l’agro-ali­men­taire en Europe. À l’ori­gine, un patron de gauche sou­tien de Mitterrand, Antoine Riboud, pra­ti­que la concen­tra­tion conglo­mé­rale d’abord (achat dans dif­fé­ren­tes bran­ches sans rap­port entre elles, selon les oppor­tu­ni­tés) puis ver­ti­cale (de la matière pre­mière au pro­duit fini), mais indé­pen­dam­ment du marché finan­cier dont il se méfie comme beau­coup de patrons fran­çais jusqu’à la fin des années 1980 ; puis son fils Franck Riboud prend sa suc­ces­sion à partir de 1996. Il se lance dans la Bourse et les inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux, se met­tant à la merci d’une offre publi­que d’achat (OPA) agres­sive de la part de Pepsi Cola.

20 – Dont Alcatel-Lucent nous a offert le modèle, à vrai dire désas­treux, en France. Il est appli­qué aussi à France-Télécom depuis la pri­va­ti­sa­tion de l’entre­prise qui donne la pos­si­bi­lité aux nou­veaux opé­ra­teurs d’ache­ter des com­mu­ni­ca­tions télé­pho­ni­ques à l’opé­ra­teur his­to­ri­que pour ensuite les reven­dre aux par­ti­cu­liers. Ce modèle, pré­do­mi­nant dans le sec­teur de l’auto­mo­bile (Dacia rou­maine pour Renault ; 107 et C1 pour Peugeot) conduit méca­ni­que­ment à une dégra­da­tion de la balance com­mer­ciale qui n’est donc pas for­cé­ment due à une péné­tra­tion des mar­ques étrangères ou à une perte de com­pé­ti­ti­vité.

21 – À preuve, par exem­ple, celle de l’espa­gnol Inditex qui pos­sède Zara et qui obtient des prix à peine supé­rieurs à H&M pour­tant entiè­re­ment délo­ca­li­sée. En France, l’entre­prise Qooq a choisi, elle aussi, la relo­ca­li­sa­tion alors qu’elle est ins­tal­lée en Chine, mais elle a décidé de pro­duire en France cer­tains éléments en ayant recours à plus d’auto­ma­ti­sa­tion et moins de sala­riés. Les coûts sala­riaux res­tent lar­ge­ment supé­rieurs, mais ils sont com­pen­sés par la meilleure qua­lité de la pro­duc­tion, la dimi­nu­tion des coûts de trans­port et le béné­fice du crédit-recher­che accordé par l’État. Autre exem­ple pour la France : Clergerie à Romans.

22 – Techniquement, le coût de la main d’œuvre des pays pau­vres repré­sente une concur­rence sup­por­ta­ble pour les salai­res et entre­pri­ses des pays riches que si les salai­res des pays pau­vres aug­men­tent plus vite que la pro­duc­ti­vité de leurs sala­riés. Dans les indus­tries de main d’œuvre comme le tex­tile, c’est encore vrai mais pas for­cé­ment dans l’auto­mo­bile et encore moins dans le sec­teur des nou­vel­les tech­no­lo­gies où la pro­duc­ti­vité est tout de suite haute et les salai­res res­tent bas, même s’ils sont supé­rieurs aux salai­res moyens du fait de la bonne for­ma­tion de ces sala­riés-là.

23 – Clayeux vient de relo­ca­li­ser à partir d’une inno­va­tion révo­lu­tion­naire dans la… couche-culotte ! Les entre­pri­ses de ser­vice de l’infor­ma­tion, elles aussi, ont ten­dance à relo­ca­li­ser avec des cen­tres d’appel implan­tés plus près de la clien­tèle et sachant répon­dre en bon fran­çais aux deman­des des usa­gers.

24 – Cf. P. Veltz, Mondialisation, villes et ter­ri­toi­res : une économie d’archi­pel, éd. PUF, 2000.

25 – Nous avons déjà signalé ce phé­no­mène dans notre arti­cle sur les rap­ports entre orga­ni­sa­tion oli­gar­chi­que et orga­ni­sa­tion réti­cu­laire, dans ce même numéro.

26 – Par exem­ple, PSA est la hol­ding cotée en Bourse qui contrôle les usines Peugeot et Citroën.

27 – Nous pré­fé­rons uti­li­ser cette abré­via­tion aujourd’hui cou­rante et signi­fi­ca­tive même si en vérité ces NTIC ne sont que des sup­port de l’économie de l’infor­ma­tion. Certains auteurs font la dif­fé­rence entre économie de l’infor­ma­tion comme flux de don­nées struc­tu­rées et économie de la connais­sance comme à la fois stock et capa­cité de savoir. Assurer la pre­mière fonc­tion ne suf­fi­rait pas à passer à la seconde. Il faut y rajou­ter de l’éducation et de l’appren­tis­sage. Les tenants de l’économie de la connais­sance se recru­tent chez les auteurs issus de l’opé­raïsme ita­lien comme A. Negri, M. Lazzarato, P. Virno et Y. Moulier-Boutang. C’est à partir du concept marxiste de General intel­lect qu’ils réin­tro­dui­sent la pro­blé­ma­ti­que d’une nou­velle créa­ti­vité du tra­vail vivant par rap­port à l’accu­mu­la­tion de tra­vail mort (le capi­tal fixe). Une pers­pec­tive que nous avons déjà cri­ti­quée dans nos écrits sur le néo-opé­raïsme. Une autre de leurs ten­dan­ces est cri­ti­qua­ble, celle d’asso­cier sys­té­ma­ti­que­ment « cog­ni­tif » et « imma­té­riel » et donc d’intro­duire une sépa­ra­tion stricte entre économie maté­rielle et imma­té­rielle aussi dis­cu­ta­ble que celle entre économie réelle et économie finan­cière. C’est net quand on voit les liens exis­tants entre pro­duc­tion d’électricité et NTIC. Les réseaux électriques ont restruc­turé en pro­fon­deur la sphère pro­duc­tive et sa dis­tri­bu­ti­vité a été une des condi­tions du succès des NTIC. Mais en retour la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de l’électricité devien­nent connexio-dépen­dan­tes puis­que géra­bles seu­le­ment grâce à ces NTIC.

28 – La portée de ce pou­voir sym­bo­li­que est ana­ly­sée dans l’ouvrage de Naomi Klein, No Logo, éd. Actes sud, 2001.

29 – Le capi­tal-risque est un apport de fonds pro­pres sous la forme de prise de par­ti­ci­pa­tion dans la jeune entre­prise, en géné­ral en pro­ve­nance d’une per­sonne « de la partie » qui lève des fonds auprès d’inves­tis­seurs sur la base de sa com­pé­tence sup­po­sée. Il par­ti­cipe en géné­ral à la ges­tion de l’entre­prise, mais il peut reven­dre ses parts pour réa­li­ser une plus-value.

30 – P. Jorion, Le capi­ta­lisme à l’agonie, éd. Fayard, 2011.

31 – Les entre­pri­ses indus­triel­les ne sont pas en reste. Ford réa­lise un tiers de ses pro­fits à partir de sa bran­che finan­cière.

32 – Certains auteurs comme Stiglitz (Le triom­phe de la cupi­dité, éd. Les liens qui libè­rent, 2010) font remar­quer que la majo­rité des socié­tés de capi­tal-risque ne fai­saient pas parti du « sys­tème Wall Street » comme l’appelle P. Gowan (« Crisis in the Heartland » in New Left Revue) et sont plutôt établies sur la côte Ouest. Les Community banks (socié­tés de crédit mutuel et ban­ques loca­les) ont aussi joué leur rôle dans le finan­ce­ment de PME. Pour lui, les gran­des ban­ques d’affai­res n’ont joué qu’un rôle mar­gi­nal dans les inves­tis­se­ments et vraies créa­tions d’emplois dans le sec­teur, toutes occu­pées qu’elles étaient par la valse des fusions-acqui­si­tions d’abord, par les ventes « par appar­te­ment » ensuite.

33 – Titriser consiste à trans­for­mer des prêts ban­cai­res en obli­ga­tions rache­tées par des inves­tis­seurs du monde entier, mais aujourd’hui, vu leur déve­lop­pe­ment énorme, on ne sait plus quelle est l’expo­si­tion réelle des ban­ques au risque. Un pro­blème sur­tout grave pour les ban­ques d’affai­res qui ne sont pas ados­sées aux dépôts des par­ti­cu­liers et pour les ban­ques et assu­ran­ces « pla­ciè­res ».

34 – Toutefois cela n’empê­che pas les déra­pa­ges pure­ment spé­cu­la­tifs de fonds de pla­ce­ments qui ont voulu jouer sur du « gagnant-gagnant ». Prenons un exem­ple récent, celui de la rené­go­cia­tion de la dette grec­que. Certains hedge fund y par­ti­ci­pent en tant que négo­cia­teurs « per­dants » côté créan­ciers tant que la Grèce n’est pas offi­ciel­le­ment en faillite, or si elle venait à « faire défaut » (sous-entendu de paie­ment), ils seraient alors pro­té­gés par des CDS (assu­ran­ces contre le risque) contac­tés au moment des prêts.

35 – Cf. notre texte « Les indi­gnés : écart ou sur­place », dis­po­ni­ble sur le site de Temps cri­ti­ques. URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle283

36 – M. Aglietta et A. Brender, Les méta­mor­pho­ses de la société sala­riale, éd. Calmann-Lévy, 1984.

37 – Ce n’est qu’une sorte de salaire dif­féré. Il est piquant de voir qu’en France, pays où on a beau­coup plus ten­dance à cri­ti­quer le libé­ra­lisme qu’aux États-Unis, les stock-options ne sont pas consi­dé­rés comme des salai­res et aucune charge ne pèse sur eux alors qu’aux États-Unis, après le scan­dale Enron et une loi de 2002, ils sont main­te­nant consi­dé­rés comme un revenu du tra­vail impo­sa­ble.

38 – Ainsi, on peut mettre en rela­tion la déconve­nue de la bran­che Danone de BSN qui, à l’automne 2000, est contrainte pas ses action­nai­res à renon­cer à son projet d’acqui­si­tion sur Quaker Oats et la mise en place de son plan social condui­sant à la fer­me­ture des bis­cui­te­ries LU consi­dé­rées comme insuf­fi­sam­ment ren­ta­bles.

39 – Toutefois, même l’Allemagne qui s’est faite la cham­pionne de la com­pé­ti­ti­vité hors prix (qua­lité) et qui avait un coût uni­taire du tra­vail supé­rieur à la France a mis en place une réforme dras­ti­que du droit du tra­vail, une baisse volon­taire des salai­res, des délo­ca­li­sa­tions du bas de la pro­duc­tion de la chaîne de valeur en direc­tion de l’Europe de l’Est.

40 – Cf. L’arti­cle du Monde Diplomatique de jan­vier 2012 « La mala­die du balai ». Ce seraient les besoins des uns qui feraient l’emploi des autres, le tout repo­sant sur l’idéo­lo­gie libé­rale d’une iné­ga­lité de valeur du temps de tra­vail de chacun.

41 – A. Gorz, Métamorphoses du tra­vail, quête du sens, éd. Galilée, 1988.

42 – Cette théo­rie affirme que le pro­grès tech­ni­que et la crois­sance de la pro­duc­ti­vité ne nui­sent pas à l’emploi car l’emploi sup­primé dans un sec­teur ancien est recrée et même aug­menté dans un nou­veau sec­teur. C’est comme cela qu’est expli­qué le pas­sage des socié­tés à domi­nante agri­cole aux socié­tés indus­triel­les, puis aux socié­tés de ser­vi­ces. La crois­sance de la pro­duc­ti­vité étant tra­di­tion­nel­le­ment lente dans le sec­teur ter­tiaire, ce sec­teur a été effec­ti­ve­ment très créa­teur d’emploi dans les années 1970-1980, com­pen­sant en partie le début du déclin du sec­teur secondaire à partir du milieu des années 70. Mais l’uti­li­sa­tion mas­sive des NTIC, l’emprise des gran­des sur­fa­ces sur la dis­tri­bu­tion a fait bondir la pro­duc­ti­vité dans les ser­vi­ces sans qu’il appa­raisse de nou­vel­les pos­si­bi­li­tés de déver­se­ment d’emploi. L’ouvrier ne peut être dura­ble­ment rem­placé par un agent de sécu­rité et en même quan­tité.

43 – Le niveau moyen de for­ma­tion des femmes étant en aug­men­ta­tion cons­tante dans les pays riches, ces nou­veaux emplois ne sont pas des­ti­nés en prio­rité aux femmes ori­gi­nai­res des pays-cen­tres, mais aux femmes immi­grées. En France, ces ser­vi­ces concer­nent sur­tout les acti­vi­tés de confort et res­tent donc rela­ti­ve­ment limi­tées, mais le plan Borloo de 2006 pousse à leur exten­sion en main­te­nant ou étendant des avan­ta­ges qui pro­fi­tent sur­tout aux per­son­nes aisées.

44 – Cf. le der­nier ouvrage des socio­lo­gues de l’éducation Cahuc, Carcello, Galland, Zylberberg, La machine à trier : com­ment la France divise sa jeu­nesse, éd. Eyrolles, 2012.

45 – J. Wajnsztejn, Après la révo­lu­tion du capi­tal, éd. L’Harmattan, 1987 ; J. Guigou et J. Wajnsztejn, Crise finan­cière et capi­tal fictif, éd. L’Harmattan, 2008.

46 – P. Riviale, Les infor­tu­nes de la valeur, éd. L’Harmattan, 2006.

47 – Par exem­ple en France, une loi de 1982 met fin à la dis­tinc­tion tra­di­tion­nelle entre ban­ques de dépôt et ban­ques d’affai­res, ces der­niè­res étant à l’époque les seules habi­li­tées à inter­ve­nir sur le marché finan­cier. Les ban­ques de dépôt étant très concen­trées en France, elles devien­nent vite des opé­ra­teurs majeurs de ce marché.

48 – Il est vrai que cette ques­tion du par­tage est par­fois oubliée puisqu’il se situe­rait au niveau de la dis­tri­bu­tion et non pas au niveau de la pro­duc­tion et qu’il met en jeu les luttes socia­les et un rap­port de force (l’anta­go­nisme capi­tal/tra­vail) peu com­pa­ti­ble avec l’idée de « capi­tal auto­mate » déve­lop­pée par cer­tains cou­rants comme celui dit de la « cri­ti­que de la valeur ».

49 – Les liqui­di­tés exis­tent bien pour finan­cer ce qu’il appelle l’économie réelle, mais elles ne vien­dront se placer pro­duc­ti­ve­ment que quand elles se seront assu­rées des condi­tions de sécu­rité offer­tes par une gou­ver­nance mon­diale ayant réta­bli le mini­mum de confiance. Là encore, rien d’iné­luc­ta­ble, ni dans un sens ni dans l’autre.

50 – Le prin­cipe de misère, éd. Le Félin, 2007.

51 – Une ten­dance qui trouve son ori­gine dans l’économie dite clas­si­que avec la notion de « prix natu­rel » de Smith. Elle servit de base à la théo­rie de la valeur coût de pro­duc­tion, évacuant par là la ques­tion du pou­voir et des rap­ports de force dans la fixa­tion des prix de marché. Cela fut repris par Ricardo puis Marx avec la théo­rie de la valeur-tra­vail et ce der­nier buta défi­ni­ti­ve­ment sur l’impos­si­ble solu­tion du pro­blème du pas­sage de la valeur au prix de pro­duc­tion.

52 – Cf. J. Wajnsztejn, Après la révo­lu­tion du capi­tal, éd. L’Harmattan, 2007 et le pre­mier arti­cle éditorial du no 15 de la revue Temps cri­ti­ques.

53 – La volonté poli­ti­que des pays domi­nants de l’UE et donc de la BCE fait que la parité euro/dollar se situe actuel­le­ment autour de 1,3 $ pour 1 euro alors que le sys­tème de parité de pou­voir d’achat la situe­rait autour de 1,1 et que les économistes par­lent d’un taux sou­hai­ta­ble de 0,8. Le résul­tat de cet euro trop fort est qu’il conduit les pays à com­pen­ser leur perte de com­pé­ti­ti­vité ; l’Espagne, par exem­ple, en hyper­tro­phiant son sec­teur hors concur­rence inter­na­tio­nale (bâti­ment, immo­bi­lier, tra­vaux publics) et même l’Allemagne qui achète ses com­po­sants hors euro en les estam­pillant « made in Germany ».

54 – On peut voir ce poids de la finance aussi dans la posi­tion du per­son­nel poli­ti­que à son égard. L’admi­nis­tra­tion Obama a été inca­pa­ble de tran­cher entre Wall Street et Main Street parce que fina­le­ment les gran­des ban­ques sont consi­dé­rées à l’égal de ser­vi­ces publics. Comparons avec V. Auriol, minis­tre des finan­ces du Front Populaire : « Les ban­ques, je les ferme, les ban­quiers, je les enferme ! », décla­rait-il alors.

55 – Ce qui est beau­coup moins contrôlé comme on a pu le voir pour les sub­pri­mes, ce sont les méca­nis­mes amor­tis­seurs des prises de risque inconsi­dé­rées, bref, les jeux de la puis­sance.

56 – Traditionnellement, cela se tra­dui­sait par une remise en cause de la fonc­tion de réserve de la mon­naie et par une fuite vers les valeurs refu­ges comme l’or et les œuvres d’art, ou des trans­ferts de devi­ses et une spé­cu­la­tion contre la valeur de cer­tai­nes mon­naies. Cela est devenu moins cou­rant aujourd’hui que l’or est démo­né­tisé et que les mon­naies ont retrouvé une cer­taine fixité, par exem­ple au sein de la zone euro.

57 – « Notes sur la portée et le che­mi­ne­ment de la crise finan­cière » dans la revue Carré rouge sur la crise finan­cière (2008)

58 – Cf. le point de vue de L. Goldner sur cette ques­tion dans le no 15 de Temps cri­ti­ques.

59 – Cela permet aussi d’éviter de tomber dans une énième polé­mi­que entre par­ti­sans de la sur­pro­duc­tion et par­ti­sans de la sous-consom­ma­tion

60 – Cela ne vaut pas pour les prix des matiè­res pre­miè­res qui sont à la fois le pro­duit de la rente, de la car­tel­li­sa­tion (OPEP) et des quan­ti­tés mar­gi­na­les deman­dées.

61 – Cela fait d’ailleurs trente ans que Fiat connaît cette situa­tion.

62 – Cf. N. Lichtenstein, spé­cia­liste de l’his­toire ouvrière à l’Université Santa Barbara de Californie, cité dans : « La crise vue d’en bas », G. Bad in Echanges, automne 2007.

63 – Cf. les inté­res­san­tes des­crip­tions qu’en fait Braudel à propos de la Bourse d’Amsterdam pen­dant la « tuli­po­ma­nia » au XVIIe siècle. Les pro­duits déri­vés y exis­tent déjà ainsi que l’idée que la pos­ses­sion n’est rien et la cir­cu­la­tion tout. Cela est à rap­por­ter à plu­sieurs phé­no­mè­nes qui nais­sent alors et sont encore vala­bles aujourd’hui, même s’ils vont enre­gis­trer des moments de recul : la dimen­sion d’ouver­ture inter­na­tio­nale que l’on retrouve aujourd’hui au cœur des bou­le­ver­se­ments ; les débuts de la mon­naie-signe, celle qui repose sur la confiance et qui va pro­gres­si­ve­ment se déma­té­ria­li­ser ; la mise en place de struc­tu­res supé­rieu­res qui échappent aux lois du marché et cher­chent à domes­ti­quer l’économie au profit d’une poli­ti­que de la puis­sance.

64 – Dans une situa­tion mar­chande ordi­naire, la déter­mi­na­tion de la valeur d’un objet-mar­chan­dise passe par le lan­gage commun de la mon­naie qui déter­mine un prix. Et der­rière ce prix il n’y a pas des rap­ports de valeur mais des rap­ports de force entre pro­duc­teurs (la concur­rence), entre capi­tal et tra­vail (prix du tra­vail, par­tage de la valeur ajou­tée), entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs (la loi de l’offre de la demande). Dire ça c’est aussi ren­voyer toutes les théo­ries de la valeur à une variété de méta­phy­si­que. C’est aussi à partir de là qu’on peut avoir une lec­ture de la crise actuelle de la zone euro. Certes la Grèce a fait plus de « bêti­ses » que l’Allemagne, mais ce qui fait l’insup­por­ta­bi­lité, rela­tive quand même de sa dette, c’est que s’y dévoile le fait qu’en l’état actuel des choses, c’est-à-dire en l’absence de « gou­ver­nance » poli­ti­que euro­péenne et de budget euro­péen commun, tout à coup, l’euro n’appa­raît plus comme un lan­gage commun, ni à l’inté­rieur de l’Europe ni à l’exté­rieur. Un euro grec n’est alors plus égal à un euro alle­mand. Les mar­chan­di­ses grec­ques s’en trou­vent déva­lo­ri­sées, les emprunts grecs sur­taxés.

65 – Cf. J. Wajnsztejn, « Le cours chao­ti­que de la révo­lu­tion du capi­tal », Temps cri­ti­ques, no 15, hiver 2010.

66 – Considérer la crise sous cet angle économiciste, finan­cier, sur le modèle catas­tro­phiste et non sous l’angle d’une crise de repro­duc­tion des rap­ports sociaux, conduit à l’illu­sion d’une auto­ma­ti­cité d’un deve­nir autre. Pourtant, comme le dit B. Pasobrola : « Le procès d’objec­ti­va­tion mar­chand ayant pré­cédé le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, il pour­rait d’ailleurs très bien lui sur­vi­vre et favo­ri­ser l’appa­ri­tion d’une nou­velle phase de l’économie mer­can­tile. L’échange mar­chand ne sus­ci­te­rait plus alors l’accu­mu­la­tion dura­ble du capi­tal, mais ali­men­te­rait une sorte d’économie de survie ou de rapine, hori­zon qui n’est en fait pas très éloigné de la phase actuelle de fic­ti­vi­sa­tion du capi­tal et de règne de la puis­sance finan­ciaro-mafieuse » (op. cit, p. 149). Le fait qu’on n’ait rien à atten­dre de bon de la seule aggra­va­tion de cette crise est aussi abordé dans ma conclu­sion de l’arti­cle : « Le cours chao­ti­que de la révo­lu­tion du capi­tal » dans le no 15 de Temps cri­ti­ques.

67 – La crise des sub­pri­mes de 2008 est le signe a contra­rio de cette pré­fé­rence pour la liqui­dité. Le niveau de la prime cor­res­pond au niveau de risque et d’incer­ti­tude qui lui-même cher­che à se ras­su­rer au moyen d’une chaîne sans fin de nou­veaux pro­duits finan­ciers. Par ailleurs, la crise de la dette en Europe cons­ti­tue aussi une atta­que sur ce qu’on pour­rait appe­ler les euros-drach­mes et les euros-lires, dévoi­lant ainsi qu’il est dif­fi­cile de sépa­rer stric­te­ment mon­naie et crédit.

68 – Ceux-ci et les pen­seurs libé­raux ont une sainte hor­reur de tout ce qui res­sem­ble à de la puis­sance moné­taire parce qu’elle relève de « la main visi­ble » de l’État. Pour eux, l’idéal est une mon­naie sans auto­rité (un peu comme l’euro aujourd’hui) et les plus radi­caux comme F. Hayek pen­chent même pour la sup­pres­sion de toute banque cen­trale.

69 – Sur la notion de crise de repro­duc­tion, on peut se repor­ter à J. Wajnsztejn, « Le cours chao­ti­que de la révo­lu­tion du capi­tal », Temps cri­ti­ques, no 15 (p. 97-102).

* Toute pro­por­tion gardée, on a le même phé­no­mène, certes à partir d’un choix poli­ti­que opposé, avec un dollar que les États-Unis ont inté­rêt à lais­ser filer à la baisse afin de sou­te­nir leurs expor­ta­tions dans les sec­teurs indus­triels qu’ils jugent stra­té­gi­ques.