Des grèves d’octobre-novembre 2010 en France, puis des révoltes arabes au mouvement des indignés espagnols et des occupy américains

avril 2012, Temps critiques



Il serait bien sûr erroné d’attri­buer le même sens à tous ces événements ou de considérer qu’ils mani­fes­te­raient le même niveau de radi­ca­lité, mais nous pen­sons qu’à l’instar de la fameuse « crise écono­mi­que de 2008 », ils ont pro­fondément marqué les années qui vien­nent de s’écouler. Nous avons, à chaque occa­sion, écrit quel­ques com­men­tai­res à chaud ou diffusé diver­ses inter­ven­tions sur les événements aux­quels nous avons par­ti­cipé. Nous n’avons pas jugé utile de repren­dre ces textes tels quels dans ce numéro puisqu’on peut les trou­ver sur notre site1. Mais comme ces événements nous col­lent encore à la peau, il nous a semblé néces­saire d’en réaliser la synthèse et de les mettre en pers­pec­tive pour tenter de com­pren­dre ce qui en cons­ti­tue l’unité et définit la période actuelle, mais aussi pour dis­tin­guer les différences qui les oppo­sent. Nous espérons arri­ver, par ce biais, à une meilleure compréhen­sion des diver­ses com­po­san­tes de ces mou­ve­ments, de leurs poten­tia­lités et des limi­tes inhérentes à leurs stratégies ou modes d’action.

L’épuisement du mouvement social

La crise du travail et de ses représentations

Si les années 1960-1970 ont cons­titué le point d’inflexion entre l’apogée et le déclin des mou­ve­ments prolétariens, peut-on dire qu’octo­bre 2010 ait clos la période initiée en 1986 avec les grèves à la SNCF, celles menées dans les hôpitaux et par la jeu­nesse sco­la­risée, et sonné le glas des « mou­ve­ments sociaux » qui leur avaient succédé ? À première vue, oui : ces mou­ve­ments n’ont même plus de coor­di­na­tions et les nou­veaux syn­di­cats comme SUD ou la CNT, vingt ans après leurs décla­ra­tions d’inten­tion, ne son­gent plus qu’à faire enten­dre leur différence au sein des inter­syn­di­ca­les ou des « inter­pros ».

De 1995 à 2010 en pas­sant par 2003, c’est le sen­ti­ment de répétition qui prédomine, la las­si­tude face aux grands appels à des « grèves natio­na­les » sans len­de­main, au ver­rouillage syn­di­cal cher­chant à tra­duire tout mou­ve­ment en termes uni­que­ment reven­di­ca­tifs et quan­ti­ta­tifs, face aux grèves par pro­cu­ra­tion qui comp­tent de plus en plus d’adep­tes pour de moins en moins de pro­ta­go­nis­tes2.

Mais ces mou­ve­ments sociaux se situaient encore en référence au fil rouge de l’his­toire des luttes de clas­ses et du mou­ve­ment ouvrier. Et cela malgré le fait qu’ils aient aban­donné une base de classe. À cet égard, on peut dire que le mou­ve­ment de 1995, dont le mot d’ordre est « Tous ensem­ble », représente un moment de bas­cu­le­ment où la nou­velle unité se cher­che non plus dans l’objec­ti­vité d’une posi­tion de classe, mais dans la défense des acquis de la lutte des clas­ses et des ins­ti­tu­tions de soli­da­rité de l’époque de l’État-pro­vi­dence, ce der­nier étant lui-même le fruit d’un com­pro­mis entre ces clas­ses.

Ce qui relie encore tout cela, c’est l’exten­sion conti­nue du sala­riat, au moins jusqu’au début des années 2000, et le main­tien de l’idée de cen­tra­lité du tra­vail vivant dans le procès de pro­duc­tion et de valo­ri­sa­tion. On retrouve cette idée de cen­tra­lité du tra­vail aussi bien dans le mou­ve­ment de 1995 autour d’une Sécurité Sociale financée jus­te­ment sur la base de l’exten­sion conti­nue du sala­riat dans la popu­la­tion active3, que dans le mou­ve­ment pour les retrai­tes de 2003.

Le mou­ve­ment de 2010 ne dépasse pas cette limite qui per­siste à se référer à l’époque bénie de l’État pro­vi­dence et au mode de régula­tion for­diste avec ses ins­ti­tu­tions abs­trai­tes de soli­da­rité (le système de sécurité sociale). Pourtant, ce mode de régula­tion n’a pas été éman­ci­pa­teur4 ou alors il ne l’a été qu’en rap­port à une situa­tion antérieure dans laquelle la force de tra­vail était ten­dan­ciel­le­ment réduite à l’état de pure mar­chan­dise5. Mais il n’est en rien éman­ci­pa­teur vis-à-vis du tra­vail lui-même qui est fon­da­men­ta­le­ment le résultat de la sépara­tion entre les acti­vités humai­nes6 et le pro­duit de la domi­na­tion et de l’exploi­ta­tion socia­les.

Le mou­ve­ment de 2010 se situe encore à l’intérieur de cette problémati­que et ne par­vient pas à faire le lien entre la cri­ti­que de la consom­ma­tion et celle du sala­riat, l’objec­tif étant encore essen­tiel­le­ment celui du main­tien du « pou­voir d’achat ». Or le pro­ces­sus para­doxal de la consom­ma­tion contraint le tra­vailleur à « payer » par son acti­vité de consom­ma­teur son employa­bi­lité, à dépenser pour faire tour­ner la machine indus­trielle afin qu’il puisse conti­nuer à vendre son propre temps, alors que cette pos­si­bi­lité est dure­ment mise à l’épreuve par la concur­rence des machi­nes (ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail). Temps de tra­vail et temps « libre » sont donc, l’un comme l’autre, intégrés au pro­ces­sus pro­duc­tif, le tra­vail se décli­nant sur plu­sieurs modes : tra­vail salarié, tra­vail-loi­sirs, tra­vail sur soi ou sur son image, tra­vail de « mise à niveau », et ainsi de suite.

Le lien entre les atta­ques sur les acquis sociaux (âge des retrai­tes et niveau de vie), la perte de sub­stance du tra­vail (pour une majo­rité, il n’est plus qu’un « emploi », ou, dans cer­tains pays, un « job ») et l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion n’a pas plus été fait en 2010 qu’en 2003. C’est pour­tant ce lien qui peut entre­te­nir l’espoir d’une conver­gence des luttes ou des révoltes entre salariés garan­tis et précaires, retraités, jeunes et immigrés. En reven­di­quant seu­le­ment le main­tien de la forme socia­lisée du salaire que représente le système de Sécurité Sociale, il conti­nue à se placer sous la férule du capi­tal. C’est sur ces fai­bles­ses qu’a pu repo­ser la toute-puis­sance de l’inter­syn­di­cale dans la lutte. Une fois de plus et contrai­re­ment à ce que croient tous les gau­chis­tes encore en acti­vité, il n’y a eu aucune « tra­hi­son syn­di­cale ». L’inter­syn­di­cale a pu, premièrement, jouer un rôle d’ampli­fi­ca­teur du mou­ve­ment en faci­li­tant son exten­sion jusqu’aux peti­tes com­mu­nes ; deuxièmement, impo­ser son rythme avec le décou­page de l’action en « temps forts » et « temps fai­bles » ; troisièmement, indi­quer les règles de la partie à jouer, et donc les limi­tes à ne pas dépasser – la grève reconduc­ti­ble : dan­ge­reuse car don­nant la parole à la base ; la grève générale : uto­pi­que car elle ne se décrète pas ; l’atteinte aux biens et aux per­son­nes : inter­dit car nous ne sommes tout de même plus dans les « années de plomb » ita­lien­nes, ni en Inde ou en Corée du Sud pour jeter les patrons ou les cadres par la fenêtre !

C’est pour­tant ce lien entre gri­gno­tage des acquis et ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail qui aurait permis au mou­ve­ment de poser un écart en rela­tion à ce qui était attendu ou prévisi­ble, de ne pas être seu­le­ment une réaction de méconten­te­ment, mais un acte de refus et de révolte dépas­sant la simple défense des acquis (que représen­tent ces acquis sur les retrai­tes, par exem­ple, pour des jeunes de 20 ans qui n’ont aucune pos­si­bi­lité de trou­ver un emploi ?), et traçant des pers­pec­ti­ves d’éman­ci­pa­tion par rap­port aux logi­ques du capi­tal en vue de son abo­li­tion. À défaut, il s’est pro­duit, là aussi, un fameux blo­cage, mais c’est plutôt celui de la pers­pec­tive du mou­ve­ment lui-même auquel l’État a pu oppo­ser sans dif­fi­culté sa propre ver­sion du blo­cage : celui des négocia­tions et des débouchés.

Le centrage sur la forme

Si les AG « inter­pro » d’aujourd’hui n’arri­vent pas à la hau­teur des coor­di­na­tions de 1986, c’est un peu pour les mêmes rai­sons. En effet, les coor­di­na­tions repo­saient encore sur l’idée de pro­fes­sion­na­lité et sur la défense du métier (« rou­lants » de la SNCF, infirmières des hôpitaux), der­niers ves­ti­ges de l’iden­tité ouvrière fondée sur le tra­vail. Or, dans la société capi­ta­lisée, cette iden­tité ne peut même plus être affirmée ou alors il faut qua­si­ment se mettre dans l’illégalité pour conti­nuer à le faire (cf. le cas des ensei­gnants « désobéisseurs » ou des salariés de Continental). Mais ces coor­di­na­tions, comme plus tard le néo-syn­di­ca­lisme à la SUD, expri­maient déjà la fin de l’unité de classe comme projet et le repli sur ce qu’on pour­rait appe­ler un « basisme cor­po­ra­tiste ». Les « rou­lants » refu­saient de se lier aux autres che­mi­nots, les infirmières cher­chaient à faire reconnaître la valeur de leur diplôme sans rap­port avec les condi­tions des salariés subal­ter­nes des hôpitaux, les étudiants refu­saient l’intro­duc­tion d’un nume­rus clau­sus à l’entrée de l’uni­ver­sité sans s’occu­per du taris­se­ment des offres d’emploi pour les diplômés. Tous cher­chaient à arra­cher encore d’ulti­mes avan­ta­ges sociaux ou démocra­ti­ques dans des sec­teurs par­ti­culièrement sen­si­bles pour l’ordre étati­que et la repro­duc­tion d’ensem­ble du rap­port social.

Les grands syn­di­cats allaient quand même tirer une leçon de tout cela. Plutôt que de ris­quer l’exten­sion de ces formes de résis­tance à la base, ils impulsèrent, à partir des années 2000, des assemblées générales pro­fes­sion­nel­les ouver­tes aux dis­cus­sions, mais fermées aux décisions, et laissèrent s’orga­ni­ser des assemblées inter­pro­fes­sion­nel­les bien peu générales et donc elles aussi peu décision­nel­les. Le for­ma­lisme démocra­ti­que succédait à l’auto­ri­ta­risme sta­li­nien, mais sans que les différences de contenu de la lutte appa­rais­sent clai­re­ment.

Les « inter­pros » représen­tent aujourd’hui une ten­ta­tive arti­fi­cielle de recréer une unité dite « à la base » alors qu’elles ne regrou­pent sou­vent que les néo-syn­di­ca­lis­tes plus ou moins gau­chis­tes et quel­ques grévistes mou­ve­men­tis­tes. Leur seule acti­vité col­lec­tive est fina­le­ment de repren­dre le mot d’ordre clas­si­que du mou­ve­ment ouvrier à ses meilleurs moments (grève générale), mais sans même lui adjoin­dre le qua­li­fi­ca­tif d’insur­rec­tion­nelle, ce qui le réduit à l’usage pure­ment ins­tru­men­tal qu’en fait un syn­di­cat comme Force Ouvrière ; ou alors de pro­pa­ger celui qui a été érigé en modèle depuis le début des années 2000 (grève reconduc­ti­ble), mais qui a montré ses limi­tes dans la cons­truc­tion du rap­port de force et son coût élevé pour les salariés avec le décompte défavo­ra­ble des jours de grève adopté en 2003. Dans tous les cas, ces deux formes ren­voient à des modes d’action typi­ques de l’époque de la cen­tra­lité ouvrière, typi­que de l’époque où le nerf de la guerre était la pro­duc­tion et où il fal­lait faire céder les patrons. Il en est tout autre­ment quand l’État est le prin­ci­pal patron (direct ou indi­rect) et quand l’élément cen­tral n’est plus la pro­duc­tion, mais la repro­duc­tion d’ensem­ble7. De là la dimen­sion nou­velle et stratégique des blo­ca­ges, du moins à l’ori­gine : ils représen­tent une action contre les flux plus que sur les stocks, une action de blo­cage de la cir­cu­la­tion (des biens et ser­vi­ces comme des per­son­nes) plus qu’une action de grève au sens d’une ces­sa­tion de l’acti­vité de pro­duc­tion. C’est là encore le signe qu’on a changé de période. Nous ne sommes plus au temps des occu­pa­tions et des ten­ta­ti­ves d’auto­ges­tion ou de ges­tion ouvrière, mais à une phase influencée par l’idée – plus ou moins théorisée aupa­ra­vant ou expli­citée dans le feu de l’action – que le capi­tal s’est restruc­turé sous forme de réseau et que le patron comme la valeur se font « évanes­cents ». De la même façon que, sur la chaîne de tra­vail des années 60-70, il suf­fi­sait que les OS blo­quent un seg­ment de la chaîne pour arrêter le pro­ces­sus de pro­duc­tion, on a aujourd’hui l’impres­sion que blo­quer un seg­ment du réseau suffit à arrêter le procès d’ensem­ble du capi­tal. C’est ce qui a donné son reten­tis­se­ment au blo­cage des ports pétro­liers. Mais les limi­tes du blo­cage sont vite appa­rues. Le blo­cage ne peut être par­tiel, il faut qu’il aille jusqu’à la para­ly­sie sans atten­dre la mythi­que grève générale. Le tract inti­tulé « Une hypothèse » (bilan orienté du mou­ve­ment contre la réforme des retrai­tes) note qu’on assiste à un « dérègle­ment de la mécani­que révolu­tion­naire ima­gi­naire (grève-grève générale-expro­pria­tion-relance de la pro­duc­tion sous contrôle ouvrier ou auto­ges­tion) ».

Cette situa­tion aty­pi­que voit fleu­rir les for­mu­les synthétiques à voca­tion magi­que : situa­tion de « mai ram­pant ita­lien » pour l’écolo­giste Yves Contassot8, de « guerre sociale dura­ble et paci­fi­que » pour le spécia­liste de l’oxy­mo­ron anti­ca­pi­ta­liste Philippe Corcuff9, « résis­tance citoyenne et popu­laire » pour d’autres. Toutes pren­nent acte de l’écla­te­ment du « Tous ensem­ble » de 1995 tout en refu­sant de l’ins­crire dans une radi­ca­li­sa­tion des conte­nus et de la forme qu’ils condam­nent impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment comme stratégie du tout ou rien10. En effet, même si cer­tains par­lent aujourd’hui d’un schéma qui oscil­le­rait entre guerre civile et état d’excep­tion d’un côté, délin­quance sociale et lutte armée/insur­rec­tion­nisme de l’autre, ce qui prédomine aujourd’hui à de rares excep­tions près (actes de révolte contre l’injus­tice et actes de désobéissance par exem­ple), ce ne sont pas des actions de rébel­lion, mais des com­por­te­ments désabusés (vote pour les « extrêmes », absentéisme élec­to­ral, par­ti­ci­pa­tion par défaut aux mani­fes­ta­tions orga­nisées et encadrées par les gran­des cen­tra­les syn­di­ca­les). Bien que l’on puisse par­fois avoir l’impres­sion de coups de fièvre, nous ne sommes pas dans une situa­tion de haute ten­sion11.

Une telle red­di­tion a priori du « mou­ve­ment social » s’est exprimée par l’absence visi­ble de contenu du mou­ve­ment. Pas de reven­di­ca­tions autres que celle du retrait du projet ou alors, côté mini­ma­liste et majo­ri­taire, une simple reprise des négocia­tions et, côté maxi­ma­liste mais mino­ri­taire, un retour à une situa­tion antérieure plus favo­ra­ble, alors que le chômage des jeunes et des salariés âgés aug­mente. Aucun mot d’ordre alter­na­tif n’a eu de prise. Il n’est donc pas éton­nant que le mou­ve­ment, tout en ayant été en partie spon­tané, se soit retrouvé assez vite encadré et porté par la nou­velle « boîte à outils » syn­di­cale.

Nous sommes donc restés très loin d’une para­ly­sie de l’appa­reil pro­duc­tif. D’autant plus loin que, contrai­re­ment à l’époque où les grèves de mineurs fai­saient peser une menace grave sur la prin­ci­pale source d’appro­vi­sion­ne­ment, le dévelop­pe­ment sous contrôle étati­que et syn­di­cal de la pro­duc­tion d’énergie nucléaire ainsi que la récente diver­si­fi­ca­tion de nos sour­ces d’appro­vi­sion­ne­ment en pétrole et gaz via les accords de l’Agence européenne de l’énergie et la toile d’oléoducs tissée par l’OTAN, ren­dent ces blo­ca­ges plus sym­bo­li­ques qu’effi­ca­ces. Il y a là une faille dans les stratégies du blo­cage qui cor­res­pond, à notre avis, à une fai­blesse dans l’ana­lyse des trans­for­ma­tions du capi­tal. Si on veut sortir du sym­bo­li­que – qui a quand même son impor­tance – il ne s’agit pas de sim­ple­ment blo­quer les flux de per­son­nes et de mar­chan­di­ses, mais de neu­tra­li­ser les flux énergétiques qui ali­men­tent l’ensem­ble des réseaux.

Le fer de lance de sub­sti­tu­tion cons­titué par le sec­teur des raf­fi­ne­ries a été a tort considéré par beau­coup d’obser­va­teurs comme un retour des grèves dans le sec­teur privé et la fin des grèves par pro­cu­ra­tion. Cette interprétation ne nous semble guère accep­ta­ble car, à part chez Peugeot, il ne semble pas y avoir eu une flambée extra­or­di­naire de grévistes dans le privé, en tout cas sur le plan numérique, mais plutôt une exten­sion des mani­fes­ta­tions à la moin­dre petite ville ou com­mune. La « grève par pro­cu­ra­tion », s’il faut conti­nuer à employer ce mot, a elle-même changé d’aspect car on est passé d’une pro­cu­ra­tion externe (salariés du privé vers ceux du public) à une pro­cu­ra­tion interne (faible pour­cen­tage de grévistes par sec­teur, grévistes par rou­le­ment, uti­li­sa­tion des congés de RTT pen­dant les jours de grève, usage du blo­cage comme cache-misère du nombre peu élevé de grévistes). Si le sec­teur des raf­fi­ne­ries a été en pointe, c’est que lui aussi par­ti­cipe de la repro­duc­tion du capi­tal (même si les marxis­tes de toutes obédien­ces auront ten­dance à le ranger parmi les sec­teurs pro­duc­tifs). On peut étendre cette réflexion au sec­teur de la déchet­te­rie12 et aux trans­ports rou­tiers.

La tentation insurrectionniste

Notons tout de même que les blo­ca­ges ne se sont pro­duits que dans un deuxième temps, c’est-à-dire après les tra­di­tion­nels appels syn­di­caux aux gran­des journées de grève et mani­fes­ta­tion et qu’ils ont eu pour effet une cer­taine radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment dans la mesure où ils n’ont pas concerné que cer­tains sec­teurs et entre­pri­ses, mais aussi la rue. Dans plu­sieurs villes, comme à Lyon, c’est la rue qui a été occupée, les cen­tres-villes qui ont été bloqués parce que jus­te­ment, dans cette seconde phase, de nou­veaux pro­ta­go­nis­tes ont rejoint le mou­ve­ment, remet­tant en ques­tion leur affec­ta­tion dans un lieu par­ti­cu­lier (les lycées, les uni­ver­sités, les ban­lieues) pour déborder vers d’autres lieux, d’autres pro­ta­go­nis­tes, d’autres formes d’action. Ceux qui alors occu­pent la rue, des gares ou même l’opéra Bastille, ne font pas que « culti­ver leur propre monde, complètement étran­ger à celui auquel ils pen­sent trou­ver un ter­rain d’inter­ven­tion », comme le dit le groupe Lieux com­muns dans son texte de bilan du mou­ve­ment ; ils mani­fes­tent un écart par rap­port à ce qu’on pour­rait atten­dre d’eux, écart déjà ren­contré pen­dant la révolte des ban­lieues de 2005. Cet écart est une réponse, sans débouché, à une crise de repro­duc­tion de l’ensem­ble des rap­ports sociaux13 et leurs références ne sont plus celles des luttes pour la défense des acquis (on a eu peu de référence for­ma­lisée à 1995 et 2003), mais plutôt mai 1968 ou 1977 en Italie.

Il n’est donc pas ques­tion pour eux de trou­ver un ter­rain d’inter­ven­tion dans le « social » et auprès d’un peuple que, fina­le­ment, ils mépri­sent parce que soumis aux dro­gues du capi­tal, et c’est pour cela qu’ils veu­lent faire « séces­sion ». Ils n’ont donc aucun rap­port avec les maoïstes de la Gauche prolétarienne des années 70 : ils ne miment pas, en le radi­ca­li­sant, le lan­gage des fran­ges lum­pe­nisées du prolétariat (cf. le code lan­ga­gier par­ti­cu­lier du jour­nal La Cause du peuple) et le pathos viril des ouvriers aux mains cal­leu­ses de la métal­lur­gie et de la sidérurgie. Tout juste cher­chent-ils le contact avec une nou­velle « plèbe » qui leur apparaît, elle aussi, comme objec­ti­ve­ment séces­sion­niste, mais qui leur reste étrangère. Ils ne « s’établis­sent » pas dans les ban­lieues comme les maoïstes le fai­saient à l’usine, ils cher­chent à cons­ti­tuer leurs pro­pres quar­tiers ou tout au plus à zoner en bor­dure de quar­tiers délabrés des gran­des villes – plus acces­si­bles financièrement pour eux que les quar­tiers rénovés – et occupés par une popu­la­tion de jeunes immigrés qui les fait « kiffer ».

Le blo­cage n’est devenu un peu plus gênant pour l’État, les patrons et les syn­di­cats que lorsqu’il a été le fait de catégories ou d’indi­vi­dus qui occu­pent une posi­tion décentrée par rap­port aux lieux de pro­duc­tion et plus générale­ment aux lieux de tra­vail (lycéens, étudiants, chômeurs, jeunes des quar­tiers). Il était ques­tion, dans leur cas, de quel­que chose de très différent d’une réappro­pria­tion des moyens de pro­duc­tion14. Contrairement à ce que sous-entend la revue Théorie com­mu­niste dans son der­nier numéro15, il faut bien se poser la ques­tion d’un aggior­na­mento théorique pour saisir la portée de la stratégie du blo­cage. Si le capi­tal est puis­sance qui domine une valeur de plus en plus évanes­cente et qu’il se représente de plus en plus sous forme de flux, alors le blo­cage n’est pas seu­le­ment une entrave momen­tanée à la pro­duc­tion de valeur, mais blo­cage de la pro­duc­tion de valeur. En outre, ce qui est intéres­sant n’est plus de savoir quelle part du procès de cir­cu­la­tion est pro­duc­tive (dans la théorie marxiste ortho­doxe, uni­que­ment le trans­port des mar­chan­di­ses) puis­que le capi­tal, dans son procès de glo­ba­li­sa­tion, a réalisé l’unité entre procès de pro­duc­tion et procès de cir­cu­la­tion. Ce qui importe donc, c’est de savoir que les trans­ports (en général, y com­pris donc le trans­port des per­son­nes) par­ti­ci­pent à ce procès général en tant que repro­duc­tion glo­bale du rap­port social. Bloquer cela, c’est blo­quer cette repro­duc­tion.

Il s’agit aussi, on le voit, d’un autre rap­port à la domi­na­tion. Ce type de blo­cage répond à la dilu­tion de l’ennemi pro­voquée par le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal. Occuper l’usine ou l’entre­prise est devenu inadéquat quand le direc­teur local n’est plus qu’un maillon de la chaîne. Bloquer l’écono­mie devient un acte poli­ti­que pour saper l’auto­rité et les pou­voirs en place. Ce n’est plus seu­le­ment le tra­vail qui cher­che à régler ses comp­tes avec le capi­tal, mais une atta­que plus générale contre l’ordre établi et la mise en jeu non seu­le­ment de notre rap­port au tra­vail, mais à la vie en général. D’où aussi la dif­fi­culté de sauter le pas, car alors l’action n’est plus guidée essen­tiel­le­ment par la logi­que de l’intérêt, fût-il de classe ! Là où il s’agis­sait d’affir­mer sa force pro­duc­tive et son iden­tité ouvrière comme base posi­tive de l’éman­ci­pa­tion des tra­vailleurs, il faut se sous­traire, inter­rom­pre, désobéir16. Nous dirons plutôt pro­duire un écart dans la lutte et les prises d’ini­tia­tive.

Territorialisation ou déterrorialisation des luttes ?

En octo­bre-novem­bre 2010, on a eu aussi l’impres­sion de quel­que chose de très différent de 2005 (révolte des ban­lieues) et de 2006 (lutte contre le CPE). Là où il y avait eu ter­ri­to­ria­li­sa­tion des luttes – mettre son quar­tier à feu et à sang et même entrer dans une surenchère de bandes d’un côté, blo­cage de son lieu d’études de l’autre –, il y a eu cette fois une déter­ri­to­ria­li­sa­tion des actions dans le but de blo­quer des cen­tres-villes, des lieux de cir­cu­la­tion, bref d’occu­per la rue même si sou­vent les occu­pants ne savaient pas quoi en faire, la signi­fi­ca­tion de l’action n’appa­rais­sant qu’en creux, à com­men­cer par le fait d’être là. Quand la ter­ri­to­ria­li­sa­tion avait pro­duit la fer­me­ture autour de la révolte et du refus (les révoltés des ban­lieues n’ont pas reçu l’appui des étudiants, les étudiants n’ont pas reçu l’appui des jeunes de ban­lieue), la déter­ri­to­ria­li­sa­tion a eu pour effet un cer­tain mixage des pro­ta­go­nis­tes et quel­ques contacts, certes limités. Toutefois, cette déter­ri­to­ria­li­sa­tion est elle-même située et non abs­traite. L’écart par rap­port à sa situa­tion et à ses condi­tions d’ori­gine se pro­duit à partir de cette situa­tion et de ces condi­tions : le lycée, l’uni­ver­sité, le quar­tier ser­vent de base de regrou­pe­ment vers autre chose sans plus cons­ti­tuer de base arrière qu’on occu­pe­rait comme en 1968. C’est ce qui fait la différence entre ces catégories et la grande masse des précaires qui n’ont pas de base de regrou­pe­ment autre que celle de se mêler au « mou­ve­ment de la rue ». Cette notion d’écart nous semble fon­da­men­tale car elle cher­che à tracer des pra­ti­ques qui ne sont ni de l’ordre de l’immédiateté (la logi­que de l’intérêt, la défense du statut, les reven­di­ca­tions cor­po­ra­tis­tes), ni de l’ordre de l’extériorité qui peut amener à poser de bonnes ques­tions… mais sus­pen­dues en l’air. Mais le chemin est encore long car cer­tai­nes situa­tions sont lour­des d’habi­tu­des héritées des ancien­nes pra­ti­ques. On a vu qu’en rela­tion à la poli­ti­que de la CGT de fer­me­ture et d’iso­le­ment pra­tiquée dans les entre­pri­ses indus­triel­les en 1968, il y a eu en octo­bre-novem­bre une plus grande ouver­ture vers l’extérieur. Elle tient tout autant à la perte de poids de la CGT qui l’empêche aujourd’hui de faire cava­lier seul, qu’au dévelop­pe­ment d’une grogne à la base qui remonte jusqu’aux délégués syn­di­caux. L’entente s’est donc sou­vent faite avec des gau­chis­tes extérieurs à l’entre­prise sur la base trots­kiste tra­di­tion­nelle d’une cri­ti­que de la tra­hi­son des direc­tions syn­di­ca­les. Une limite du même ordre est appa­rue à propos du sou­tien aux grévistes. Il s’est le plus sou­vent mani­festé en direc­tion des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les (concrètement l’inter­syn­di­cale) et non pas des comités de grève !

La perte de cen­tra­lité du tra­vail pousse, comme on a pu le voir déjà en Argentine et en Grèce, à une grande diver­sité d’actions qui échap­pent en partie à l’obli­ga­tion du res­pect de la légalité chère aux orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les du mou­ve­ment ouvrier. Les modes d’action s’adap­tent à la restruc­tu­ra­tion du capi­tal en forme réseaux. Cette diver­sité des modes d’action est ren­forcée par le fait que les jeunes y jouent un rôle de pre­mier plan. Il ne s’agit plus de la jeu­nesse du tour­nant des années 60-70, c’est-à-dire d’une catégorie d’âge affir­mant une posi­tion socio­lo­gi­que par­ti­culière dans les muta­tions du capi­tal de l’époque. Ni de la jeu­nesse comme refus des vieilles valeurs déjà bien entamées de l’ancienne bour­geoi­sie, de la jeu­nesse comme avenir d’un autre monde, ou de la jeu­nesse comme libération des pos­si­bles au profit du capi­tal. Il s’agit des jeunes concrets en tant qu’étudiants, « gagneurs », précaires, entrants sur le marché du tra­vail, consom­ma­teurs, et autres. Des jeunes dont la diver­sité de situa­tion s’accen­tue à nou­veau après la conver­gence des années 60-70 et qui ne for­ment pas une catégorie homogène, comme on a pu s’en rendre compte dans le double iso­le­ment des ban­lieues de 2005 et des étudiants en 2006. Mais des jeunes qui res­tent au centre de la crise dans la mesure où celle-ci est essen­tiel­le­ment une crise de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux.

De l’autonomie à l’écart

Ce cycle de lutte est en rup­ture avec celui des années 1960-70 qui possédait encore une dimen­sion prolétarienne orientée vers la ges­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion à tra­vers les expérien­ces d’auto­ges­tion, en France, ou l’affir­ma­tion de l’auto­no­mie de la classe à tra­vers les luttes ita­lien­nes et les théories opéraïstes. Mais il est aussi en rup­ture avec le cycle sui­vant, celui des années 1980-1990. C’est une phase au cours de laquelle les restruc­tu­ra­tions met­tent un terme à ces ten­ta­ti­ves. Les luttes se décen­trent vers les ques­tions de repro­duc­tion plus que de pro­duc­tion et mobi­li­sent l’ensem­ble des salariés, y com­pris les chômeurs, plutôt qu’une stricte classe ouvrière quan­ti­ta­ti­ve­ment en déclin dans ses ancien­nes for­te­res­ses et en partie redéployée dans des sec­teurs peu orga­nisés et moins com­ba­tifs (bâtiment, tra­vaux publics).

Dans le procès de glo­ba­li­sa­tion du capi­tal, cette auto­no­mi­sa­tion de la classe du tra­vail n’est même plus pen­sa­ble quand c’est le capi­tal qui cher­che à s’auto­no­mi­ser de ce qui le présup­pose à tra­vers la finan­cia­ri­sa­tion de l’écono­mie. Comme n’est plus pos­si­ble non plus l’affir­ma­tion d’un point de vue de classe et même l’affir­ma­tion d’une iden­tité ouvrière. C’est l’hypothèse pro­gram­ma­ti­que qui s’est écroulée, ce qui four­nit une base objec­tive aux pra­ti­ques d’écart17. Les grèves de des­pe­ra­dos (« on fait tout sauter si… » comme à la Cellatex ou à Kronenbourg), les grèves qui cher­chent à mon­nayer l’exclu­sion de sa force de tra­vail (Continental), cer­tai­nes émeutes urbai­nes, les actes de désobéissance dans la fonc­tion publi­que nous four­nis­sent des exem­ples variés et pas forcément complémen­tai­res18 de cette nou­velle situa­tion. Ces luttes nous four­nis­sent des exem­ples, mais ne sont pas exem­plai­res car tant qu’elles ne s’éten­dent pas, elles ne sont que des signaux. Par exem­ple, quand les salariés de Continental lut­tent pour leur indem­nité de départ, ils accep­tent la pers­pec­tive de l’iso­le­ment et renon­cent au main­tien de leur condi­tion de tra­vailleurs. Le fait que la crise de repro­duc­tion ne soit pas plus avancée les contraint à tenter de limi­ter les dégâts ou au moins d’en tirer parti.

Au cours des luttes, qu’elles cons­ti­tuent des moments excep­tion­nels ou soient formées de résis­tan­ces quo­ti­dien­nes, les indi­vi­dus19 ou col­lec­tifs pro­dui­sent des écarts en rela­tion à ce qui est attendu, c’est-à-dire une pra­ti­que sub­jec­tive cor­res­pon­dant à la nou­velle situa­tion objec­tive que nous venons de décrire. Par exem­ple, ce qui définit les fonc­tion­nai­res, c’est qu’ils doi­vent « fonc­tion­ner » dans le res­pect de l’auto­rité hiérar­chi­que, en se sou­met­tant, en der­nier res­sort, aux direc­ti­ves de la haute admi­nis­tra­tion. On dira : il en a tou­jours été ainsi, alors qu’au contraire, dans cer­tains sec­teurs, il exis­tait une marge de manœuvre – les res­tric­tions au droit de grève avec la mise en place du ser­vice mini­mum ou le harcèlement moral étaient l’excep­tion. Aujourd’hui, cet espace se rétrécit à la mesure des nou­veaux pou­voirs donnés à la hiérar­chie et de l’indi­vi­dua­li­sa­tion des condi­tions (évalua­tion au mérite). Les fonc­tion­nai­res par­ti­ci­pent d’ailleurs eux-mêmes à ce rétrécis­se­ment quand ils met­tent la prio­rité sur la défense du ser­vice public, dont ils cou­vrent de fait les insuf­fi­san­ces ancien­nes pour ne se plain­dre que de sa dégra­da­tion.

L’État et les syn­di­cats n’ont, en prin­cipe, rien à crain­dre de ce côté-là. C’est pour­quoi les actions pour­tant mino­ri­tai­res des ensei­gnants « désobéisseurs » ont représenté un tel défi pour le pou­voir. Ils étaient dans l’écart. Un écart qui, même par­tiel comme ici, n’en cons­ti­tue pas moins une atteinte grave aux prin­ci­pes de bon fonc­tion­ne­ment de la fonc­tion publi­que.

Écarts, donc, par rap­port à notre fonc­tion dans l’acti­vité salariée, par rap­port à notre iden­tité de tra­vailleur, car ce qui est à blo­quer, c’est la repro­duc­tion glo­bale du capi­tal incluant notre repro­duc­tion de salariés, dans cette iden­tité et à cette fonc­tion. La lutte doit être une remise en cause de tout cela et non pas essen­tiel­le­ment la défense d’intérêts.

Enfin, blo­quer cette repro­duc­tion, c’est aban­don­ner toute idée de réappro­pria­tion impli­quant l’idée que le pôle tra­vail du rap­port social pour­rait encore se sub­sti­tuer au pôle capi­tal pour affir­mer sa propriété, sa direc­tion ou sa ges­tion.

Résistance, révolte et indignation

Résistance au pouvoir ou résistance à ses dérives ?

La résis­tance au pou­voir met à nu la nature de domi­na­tion de tout pou­voir et par­ti­culièrement sa forme poli­ti­que et étati­que. Elle est conforme, par exem­ple, à la démarche de La Boétie et à sa notion de « ser­vi­tude volon­taire », ou à celles de diver­ses tra­di­tions anar­chis­tes, liber­tai­res ou paci­fis­tes. Elle est une résis­tance contre, qui ne peut souf­frir de com­pro­mis et a for­tiori de com­pro­mis­sions. En défen­dant ses prin­ci­pes, elle ne peut que se légiti­mer par rap­port au propre sen­ti­ment qu’elle a d’elle-même. Un sen­ti­ment éthique qui ne peut atten­dre aucune reconnais­sance de la part de ce qu’il combat. La révolte est sa forme d’expres­sion his­to­ri­que même si cette révolte peut, elle-même, pren­dre des formes variées, indi­vi­duel­les ou col­lec­ti­ves, légales ou illégales, vio­len­tes ou non vio­len­tes20. Concrètement, d’ailleurs, ces formes se che­vau­chent ou se complètent21.

Mais, le plus sou­vent, la résis­tance n’est pas aussi générale. Ce n’est pas la nature du pou­voir qu’elle met en cause, mais le fait que cer­tai­nes formes de pou­voir dépas­sent le cadre « normal » de leur exer­cice et condui­sent vers une situa­tion d’excep­tion22 dans laquelle l’État ne res­pecte pas les prin­ci­pes démocra­ti­ques et n’emploie pas les « bons » moyens, ceux qui s’ins­cri­vent dans ce cadre nor­ma­tif.

La fin ne jus­ti­fie­rait pas tou­jours les moyens, cer­tains d’entre eux pou­vant être plus par­ti­ci­pa­tifs, plus consen­suels, et d’autres plus hiérar­chi­ques, auto­ri­tai­res et répres­sifs. Ce type de résis­tance privilégie la désobéissance, une forme d’action qui n’impli­que pas la révolte glo­bale contre un « système » ou ce qui est perçu comme tel (le capi­ta­lisme ou un régime des­po­ti­que par exem­ple), mais seu­le­ment le refus de cer­tains aspects de ce système. Ce n’est donc pas cet ordre dans sa glo­ba­lité qui est jugé inac­cep­ta­ble, mais l’une de ses mani­fes­ta­tions ou encore cer­tai­nes de ses mesu­res. Dès lors, la désobéissance n’a pas besoin de faire état de sa propre légiti­mité uni­ver­selle au-delà des logi­ques étati­ques, car elle s’affirme d’emblée légitime contre ce qui serait illégitime y com­pris du point de vue de l’État23. Il s’ensuit qu’elle en appelle aux auto­rités et à la loi comme si elle attri­buait au droit une totale neu­tra­lité à l’égard de l’État ou du moins du gou­ver­ne­ment en place.

La solu­tion consis­te­rait donc à uti­li­ser la loi et le droit contre ce qui ne relèverait que de la force. À oppo­ser l’atti­tude citoyenne du point de vue du peuple mili­tant (l’obéissance aux règles indis­cu­ta­bles d’une « vraie » Républi­que, le res­pect des droits de l’homme, la prééminence de l’éthique face à la raison d’État) à l’atti­tude civi­que exigée par l’État.

La résistance peut-elle échapper au citoyennisme ?

Mais il ne faut pas se voiler la face. Ces formes de résis­tan­ces cor­res­pon­dent le plus sou­vent à des actions défen­si­ves. D’où le lien que cer­tains établis­sent entre la notion de résis­tance et la démarche citoyenne. Il ne s’agit pas tant alors d’une insu­bor­di­na­tion à l’État ou envers un « système », mais plutôt d’une volonté de cor­ri­ger des abus du pou­voir par la recher­che de contre-pou­voirs, à l’ini­tia­tive d’une « société civile » dont la réacti­va­tion apparaît pour eux comme une nécessité. C’est le sens des appels à l’action citoyenne.

Emblémati­que de cette démarche, « l’Appel des appels » lancé en 2009 par un col­lec­tif de « pro­fes­sion­nels du soin, du tra­vail social, de la jus­tice, de l’éduca­tion, de la recher­che, de l’infor­ma­tion, de la culture et de tous les sec­teurs dédiés au bien public », se posi­tionne d’emblée dans l’espace public républi­cain comme si la Républi­que était exempte de crimes d’État, comme s’il fal­lait rétablir l’État jaco­bin contre « les dérives néo-libérales ». On pense encore pos­si­ble d’oppo­ser l’État et la société ; le méchant Lévia­than d’un côté, l’honnête « société civile » de l’autre, et cela à une époque – celle de la société capi­ta­lisée – qui a trans­formé le pre­mier en un cabi­net de pro­fes­sion­nels de la ges­tion des affai­res cou­ran­tes et éven­tuel­le­ment de la poli­ti­que-spec­ta­cle comme en France avec Sarkozy et en Italie avec Berlusconi, et la seconde en une agrégation d’indi­vi­dus atomisés.

On se heurte ici égale­ment à l’une des limi­tes du mou­ve­ment des désobéisseurs quand il prône la désobéissance, mais « en cons­cience et de façon éthique et res­pon­sa­ble24 », c’est-à-dire dans le res­pect du statut de fonc­tion­naire et de l’ins­ti­tu­tion qui l’emploie. La pra­ti­que d’écart consis­tant à s’éloi­gner de la norme et à se dis­tan­cier de la fonc­tion se résorbe alors dans l’allégeance à une légiti­mité censée être au-dessus du pou­voir, celle de la mis­sion de ser­vice public. Or, en vou­lant faire la preuve de sa légiti­mité, la résis­tance est amenée à se sou­met­tre à ce qui contre­dit son projet alors qu’à l’ori­gine elle est basée sur l’insou­mis­sion, qu’elle n’a rien à négocier, qu’elle est, en pre­mier lieu, refus. Il y a donc un conflit per­ma­nent entre son exi­gence de loyauté pro­fes­sion­nelle ou citoyenne et la nécessité, pour exis­ter effec­ti­ve­ment, de se poser en écart ou à la marge de son lieu d’élec­tion. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle prend par­fois des formes sou­ter­rai­nes si ce n’est clan­des­ti­nes. Toutefois, avec la lettre « En cons­cience je refuse d’obéir » (novem­bre 2008), le mou­ve­ment des ensei­gnants désobéisseurs a aussi montré les pos­si­bi­lités et la force d’un mou­ve­ment résolu­ment public. De la même façon, il a montré que cette désobéissance peut s’ins­crire dans une cri­ti­que de l’État sans passer par l’idéologie anti-étati­que de type liber­taire25 et une cri­ti­que, plus prag­ma­ti­que qu’idéolo­gi­que, de syn­di­cats inca­pa­bles de conce­voir une action qui n’adopte pas les formes de lutte tra­di­tion­nel­les du mou­ve­ment ouvrier offi­ciel.

Cette insu­bor­di­na­tion se retrouve à l’heure actuelle dans les actions de résis­tance aux effets dévas­ta­teurs de la tech­no­lo­gi­sa­tion du monde (OGM, Gaz de schiste, nucléaire, TGV Lyon-Turin, etc.) Les pro­ta­go­nis­tes de ses actions mènent de front coups de force de petits grou­pes déterminés et actions de blo­cage ou d’occu­pa­tion de site par une masse de per­son­nes beau­coup plus impor­tante et diverse. Mais ces résis­tan­ces sont limitées par deux fac­teurs ; tout d’abord elles n’échap­pent pas à des ten­sions dues à la présence de ten­dan­ces anta­go­ni­ques au sein même de la lutte26 ; ensuite, le fait qu’elles se réali­sent au nom de critères (santé des ali­ments ou de la popu­la­tion, préser­va­tion de l’éco-système) qui sont eux-mêmes tech­ni­ques27. Et, para­doxe de la situa­tion : une cons­cience plus grande de l’interdépen­dance de tous les pro­ces­sus tech­ni­ques conduit sou­vent à la para­ly­sie men­tale et donc à la para­ly­sie de l’action. Il s’avère donc dif­fi­cile de penser l’action de résis­tance ou plus générale­ment l’action poli­ti­que en dehors des cadres imposés par le dévelop­pe­ment du capi­tal.

Cette résis­tance conçue comme insou­mis­sion ou insu­bor­di­na­tion, même par­tielle, est en oppo­si­tion de nature avec des ini­tia­ti­ves telles que celle de « L’Appel des appels ». La raison en est qu’elles pren­nent jus­te­ment pour cadre l’espace public de façon à sus­ci­ter un rejet consen­suel des excès et dérives d’une poli­ti­que condamnée non pas parce qu’elle est une poli­ti­que d’État, mais parce qu’elle est « une poli­ti­que néo-libérale ». Il ne s’agi­rait alors que de retrou­ver des prin­ci­pes républi­cains oubliés comme le retour aux valeurs du Conseil natio­nal de la résis­tance (CNR) qui cons­ti­tue­raient en elles-mêmes un ordre républi­cain par­fait et tout aussi par­fai­te­ment immua­ble. Peu importe alors que ce CNR soit à l’ori­gine d’un gou­ver­ne­ment qui fera bom­bar­der la popu­la­tion algérienne de Sétif par le minis­tre « com­mu­niste » de l’armée de l’air de l’époque28. En fait, on a affaire à une résis­tance à géométrie varia­ble : l’exploi­ta­tion, au XXIe siècle, est condam­na­ble, mais le capi­tal est accep­ta­ble puisqu’il donne du tra­vail et donc du revenu et de la consom­ma­tion ; l’extor­sion, le pillage des riches­ses, la rente, le gain finan­cier, le tra­vail des enfants sont voués aux gémonies, mais le profit est accepté s’il est bien utilisé, c’est-à-dire s’il est réinvesti à des fins pro­duc­ti­ves ; l’enri­chis­se­ment aussi s’il est le fruit du tra­vail ; les inégalités si elles ne sont que la conséquence des différences de qua­li­fi­ca­tion et de compétence ; les déloca­li­sa­tions sau­va­ges ne sont pas accep­ta­bles, mais la saine concur­rence et la compétition le sont. Cette sorte de schi­zo­phrénie à la fois indi­vi­duelle et sociale ne semble pou­voir être dépassée que dans des situa­tions qui ren­dent ces ten­sions insup­por­ta­bles. C’est ce qui est en train de se passer dans cer­tai­nes villes grec­ques. Mais dans le reste de l’Europe, nous n’en sommes pas là jus­te­ment parce que ceux pour qui la situa­tion se révèle la plus insou­te­na­ble appar­tien­nent aux catégories les plus écrasées par les struc­tu­res matériel­les et men­ta­les de la domi­na­tion. Ce sont alors les cou­ches com­po­sant l’entre-deux qui for­ment une nou­velle catégorie de pro­ta­go­nis­tes : non pas les chômeurs, mais ceux qui ont peur de l’être, non pas les sans-logis, mais ceux qui retar­dent leur départ du milieu fami­lial, non pas les non diplômés, mais ceux qui pen­sent que leurs diplômes sont dévalo­risés, et ainsi de suite. Il s’ensuit que leur pra­ti­que connexion­niste29 n’est pas sim­ple­ment une nou­velle forme de fétichisme à l’égard des nou­vel­les tech­no­lo­gies, mais qu’elle est due à ce même entre-deux car ils sont, à cause de cela, comme sus­pen­dus au-dessus du rap­port social. S’il nous paraît complètement faux d’y voir un mou­ve­ment de nou­vel­les clas­ses moyen­nes en voie de déclas­se­ment, il n’est pas moins vain d’y cher­cher une nou­velle figure de classe (le tra­vailleur col­lec­tif par exem­ple) qui vien­drait sup­plan­ter la classe ouvrière ou former un nou­veau prolétariat uni­ver­sel. Ce serait encore une pers­pec­tive de classe tota­le­ment hors de propos ici. Il ne nous semble pas non plus pos­si­ble de faire une interprétation en termes de nou­veau sujet. Tout d’abord pour une raison théorique : cela fait plus de qua­rante ans que la cri­ti­que s’use en vain à cher­cher un nou­veau sujet sur le modèle du prolétariat (cf. H. Marcuse à la fin des années 1960) ; ensuite, parce qu’à une cer­taine unité de classe a succédé une frag­men­ta­tion du sala­riat et même une amorce de décom­po­si­tion de celui-ci. Il n’est donc pas pos­si­ble de faire un tri et d’en choi­sir une com­po­sante qui joue­rait un rôle moteur, d’autant que les mou­ve­ments actuels mon­trent un enchevêtre­ment de différentes catégories : le « précaire », « le tra­vailleur cog­ni­tif », ou de façon encore plus indéterminée, le « tra­vailleur col­lec­tif ». D’ailleurs, ces catégories man­quent elles-mêmes de consis­tance et d’unité30. Elles sont, sou­vent au même titre, vic­ti­mes des nou­vel­les condi­tions de la domi­na­tion et de l’exploi­ta­tion et, au mieux, par­ties pre­nan­tes des nou­vel­les com­mu­nautés de luttes contre ces condi­tions.

C’est ce qui rend ce type de mou­ve­ment assez sin­gu­lier et faci­lite son écart31 par rap­port à ce que l’on attend habi­tuel­le­ment, mais qui est aussi sus­cep­ti­ble de sur­pren­dre le pou­voir en place. Ainsi, l’événement que cons­ti­tue l’occu­pa­tion des places, en Espagne et en France, reste ambigu et limité par le fait que cet écart est comme posé, comme en soi, à la fois néces­saire et suf­fi­sant. Il ne faut sans doute pas cher­cher plus loin, aller au-delà de l’auto­sa­tis­fac­tion qui semble émaner des différentes com­mis­sions sur les tâches les plus quo­ti­dien­nes et de ce qui apparaît déjà comme un fétichisme de l’orga­ni­sa­tion. Tout au plus peut-on y voir une ten­dance auto­ges­tion­naire pour le moins dépassée, en ce qui concerne ses conte­nus ori­gi­nels (ce qui était l’auto­ges­tion d’une pro­duc­tion dont la majeure partie devrait être aujourd’hui aban­donnée), ten­dance qui réapparaît dans le cadre d’une idéologie de la forme – phénomène dont nous avons fait la cri­ti­que en le désignant par « la forme d’abord32 ». Le mou­ve­ment n’est tou­te­fois pas figé. Les indi­gna­dos ont montré qu’ils n’étaient pas que des occu­pants de place, ils se sont aussi répandus dans les quar­tiers pour s’oppo­ser aux expul­sions et pren­dre à bras-le-corps la ques­tion du loge­ment. Cela leur a valu aussi de se frot­ter aux forces de répres­sion et de s’aper­ce­voir qu’ils n’étaient pas les « quatre-vingt-dix-neuf pour cent » face aux « un pour cent » comme le cla­ment aussi les occupy d’Amérique Cette dernière for­mule a pour­tant connu un grand succès. Elle n’est pas le pro­duit d’une fausse cons­cience, mais plutôt d’une saisie immédiate de ce qui fait le double visage du capi­tal aujourd’hui : d’un côté sa grande abs­trac­tion qui le fait apparaître comme un corps étran­ger à la société, de l’autre des figu­res concrètes qui sem­blent en assu­rer la représen­ta­tion : ban­quiers et tra­ders, agen­ces de nota­tion, patrons-voyous des déloca­li­sa­tions, poli­ti­ciens « tous pour­ris », action­nai­res spécula­teurs. La liste est déjà longue, mais ils ne représen­te­raient que 1% de la popu­la­tion active qui aurait réussi à contour­ner les règles démocra­ti­ques et ins­ti­tu­tion­nel­les et à ins­tau­rer une sorte de direc­tion oli­gar­chi­que du monde33. C’est fina­le­ment une vision très ras­su­rante de la société. Il y a nous qui sommes très nom­breux, mais peu puis­sants, et eux qui sont très peu et puis­sants. Il suf­fi­rait de chan­ger cette ano­ma­lie en la mon­trant sim­ple­ment du doigt !

De la critique de toutes les institutions à l’institution résorbée

La contes­ta­tion généralisée de toutes les ins­ti­tu­tions menée par le mou­ve­ment de mai 68 ne visait pas la conquête du pou­voir d’État, ni une alter­nance poli­ti­que, mais cher­chait à dis­sou­dre les média­tions ins­tituées pour créer des rap­ports sociaux qui ne séparent plus l’indi­vidu et la com­mu­nauté humaine. La négati­vité his­to­ri­que exprimée par les contes­ta­tai­res s’est tra­duite par des luttes fron­ta­les contre les ins­ti­tu­tions de la société de clas­ses et de son État-nation ; la dimen­sion anti-ins­ti­tu­tion­nelle y fut prépondérante. Le sala­riat, l’entre­prise, l’uni­ver­sité, la famille, le mariage, l’église, le parti, le syn­di­cat, les médias, le sport, les rap­ports hommes-femmes, aucune ins­ti­tu­tion n’a échappé aux cri­ti­ques-en-actes des assaillants « du vieux monde ».

Ce der­nier assaut révolu­tion­naire se vou­lait en conti­nuité avec l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier, mais comme s’il désirait en retrou­ver une sorte de pureté ori­gi­nelle qui aurait été dévoyée par ses orga­ni­sa­tions bureau­cra­tisées ou « traîtres ». Son échec n’a pas été un échec pour tout le monde. Il a ouvert les pos­si­bles d’une nou­velle dyna­mi­que du capi­tal par les restruc­tu­ra­tions et le pas­sage à une deuxième phase de la société de consom­ma­tion, mais il a aussi fait sauter tous les tabous cons­ti­tuant autant d’obs­ta­cles à cette dyna­mi­que. Ce n’est pas un hasard si le terme de « révolu­tion » fut tel­le­ment employé dans les années 70, dans la publi­cité comme ailleurs.

Le « tout est poli­ti­que » de 1968 fut trans­formé en « tout est social ». Il en a émergé un mode d’action poli­ti­que non-ins­ti­tu­tion­nel fait d’alter­na­ti­ves, de pra­ti­ques « parallèles », de sub­jec­ti­vi­sa­tion des rela­tions et de désim­pli­ca­tion de la sphère poli­ti­que tra­di­tion­nelle. Le local, le par­ti­cu­lier, l’auto­no­mie, le « sujet » devien­nent, dans la crise ouverte de la repro­duc­tion, un opérateur du nou­veau com­pro­mis poli­ti­que. Les ins­ti­tu­tions n’ont pas dis­paru, mais elles sont résorbées dans une ges­tion des intermédiai­res. Le sala­riat existe encore, mais il est ins­ta­ble, mobile, précaire ; l’école est présente, mais elle a perdu sa puis­sance de média­tion sociale en se trans­for­mant en un vaste « dis­po­si­tif de for­ma­tion » ; le mariage n’a pas été aboli, mais il est assi­mi­la­ble à un Pacs étendu aussi aux homo­sexuels ; l’entre­prise n’est plus un centre de pro­duc­tion, mais une stratégie de puis­sance écono­mi­que et poli­ti­que, etc.

Dans un tel contexte, les actuels mou­ve­ments d’insou­mis­sion et d’indi­gna­tion ne situent pas leurs inter­ven­tions au niveau du rap­port aux ins­ti­tu­tions. Ils posent un cons­tat : « cela ne peut plus durer », « rejoi­gnez-nous ». Ils mani­fes­tent leur exaspération et leur colère, mais dans le res­pect des ins­ti­tu­tions. Combiné à ce cons­tat d’insup­por­ta­bi­lité des condi­tions de vie, un présupposé uto­piste les anime : si un très grand nombre d’indi­vi­dus s’indi­gnent, alors le cours des choses ne pourra plus se pour­sui­vre en l’état ; nous sommes le rap­port social et nous ne vou­lons plus le repro­duire. Conscientisez-vous, pro­cla­ment-ils, tout en conti­nuant à tra­vailler et à vous diver­tir. Non-vio­lence et bien­veillance avec les autres êtres humains cons­ti­tuent le pôle huma­niste du mou­ve­ment des indignés. En cela, ils sont aux anti­po­des des grou­pes insur­rec­tion­na­lis­tes qui désignent des enne­mis extérieurs (l’État, les médias, les mafias, les puis­sants et les indi­vi­dus aliénés qui les sup­por­tent).

L’indignation remplace la conscience politique 

Du moins du point de vue his­to­ri­que, la cons­cience morale a long­temps été déterminée par les canons de l’Église et de l’aris­to­cra­tie, puis elle s’en est émancipée au sein d’une phi­lo­so­phie cri­ti­que des « Lumières » pro­pice au pro­ces­sus de l’indi­vi­dua­li­sa­tion bour­geoise. Mais le peuple n’y a pas trouvé son compte. Si les révoltes ou les révolu­tions ont tou­jours été la conséquence d’une mise en action d’une cons­cience morale (« Liberté, Égalité, Fraternité »), elles repo­saient aussi sur la cons­cience d’intérêts com­muns, la cons­cience d’un anta­go­nisme vis-à-vis des domi­nants ou des exploi­teurs, bref d’une cons­cience poli­ti­que ou d’une cons­cience de classe que le mou­ve­ment ouvrier puis le syn­di­ca­lisme devait accélérer à partir de la révolu­tion indus­trielle.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui cette cons­cience de classe se réduit comme peau de cha­grin à la mesure du déclin numérique et qua­li­ta­tif (l’impos­si­ble affir­ma­tion actuelle d’une iden­tité ouvrière) du prolétariat. Sa crois­sance dans les pays émer­gents n’est pas une solu­tion de rechange car il s’y développe en dehors de toute pers­pec­tive de classe, en dehors de tout projet socia­liste.

La cons­cience morale resur­git donc sur ce déclin de la cons­cience de classe et aussi sur le fait que la révolte ou la révolu­tion ne peu­vent plus se pro­duire au titre d’une classe suf­fi­sam­ment unifiée mon­dia­le­ment qui concen­tre­rait tous les torts du capi­ta­lisme et non pas un tort par­ti­cu­lier comme le disait la célèbre for­mule de Marx, mais seu­le­ment à titre humain car le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal a fait que ce der­nier a étendu considérable­ment son champ de domi­na­tion.

Mais cette cons­cience morale qui prend aujourd’hui la forme média­ti­que de l’opus­cule à succès de Stéphane Hessel en reste à « l’indi­gna­tion » et à la dénon­cia­tion de ce qui est vrai­ment exagéré, comme si cet « exagération » n’était pas le pro­duit d’une logi­que générale. Certes, tous les moyens sont bons pour faire pièce à la domi­na­tion et au pou­voir, mais on sait très bien que l’indi­gna­tion peut conduire à toutes sortes de com­por­te­ments pro­tes­ta­tai­res ou récri­mi­na­toi­res, y com­pris à voter PS ou FN en France, Liga en Italie ou à reven­di­quer de quit­ter l’UE et prôner un retour à la drachme en Grèce. En effet, le refus du poli­ti­que qu’il exprime n’est pas, pour le moment du moins, un signe de luci­dité chez les jeunes qui com­po­sent la majo­rité de ces mou­ve­ments (au moins pour l’Europe), mais au contraire un refus de la cri­ti­que au nom d’un idéal com­mu­ni­ca­tion­nel apo­li­ti­que.

Ces mou­ve­ments ne pas­sant pas à l’action contre les lieux de pou­voir et la cir­cu­la­tion des flux de pro­duc­tion et de repro­duc­tion, ils ne font pas peur aux États. Ce n’est pas le cas dans les pays arabes comme on peut encore s’en rendre compte aujourd’hui en Syrie. Même si, avec le recul de quel­ques mois, ils sem­blent n’avoir servi fina­le­ment qu’au chan­ge­ment du per­son­nel poli­ti­que et à une intégra­tion de l’islam modéré dans le pro­ces­sus démocra­ti­que, ils auront eu tout de même une influence considérable sur les condi­tions de vie des popu­la­tions et leur rap­port au pou­voir. D’une cer­taine façon, la peur a changé de camp parce qu’il ne s’est pas agi d’une simple indi­gna­tion contre les abus, mais d’une vérita­ble résis­tance due à l’insou­te­na­bi­lité des situa­tions. Il a fallu, de plus, qu’inter­vien­nent la sin­gu­la­rité de cer­tains événements (sacri­fice indi­vi­duel, sorte de mai 68 sur la place Tahrir) pour que cette insou­te­na­bi­lité – qui ne datait évidem­ment pas d’hier – puisse se cris­tal­li­ser, pour que « l’étin­celle mette le feu à la plaine ».

C’est parce que des pays comme la Tunisie et l’Égypte par­ti­ci­pent main­te­nant suf­fi­sam­ment au pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion du capi­tal et à son deve­nir tech­no­lo­gi­que et connexion­niste que l’irrup­tion démocra­ti­que a pu se pro­duire. Le rôle attribué par l’occi­dent aux dic­ta­tu­res arabes – rem­parts contre le com­mu­nisme au temps de la guerre froide et, plus récem­ment, contre l’isla­misme radi­cal, s’avère dépassé. La cap­ta­tion par les oli­gar­chies en place d’une part considérable des riches­ses natio­na­les est deve­nue un obs­ta­cle à la libre cir­cu­la­tion des flux écono­mi­ques qu’exi­gent les réseaux de puis­sance domi­nants, à l’intégra­tion des États-nations en tant qu’agents au sein de ces réseaux. Parallèlement, la main­mise des régimes auto­ri­tai­res arabes sur l’infor­ma­tion a freiné le libre dévelop­pe­ment des Technologies de l’Information et de la Communication. Les pays occi­den­taux, et prin­ci­pa­le­ment les États-Unis, comp­taient davan­tage sur le pou­voir quasi hyp­no­ti­que, en par­ti­cu­lier sur la jeu­nesse, des flux de ces TIC, que sur la force des armes pour entraîner la « démocra­ti­sa­tion » de cette partie du monde. L’insis­tance de l’admi­nis­tra­tion américaine sur la ques­tion d’Internet, dès le début des soulèvements arabes, en est la preuve tan­gi­ble. En effet, nous sommes dans un tout autre cas de figure que celui des émeutes de la faim des décen­nies précédentes, même si le désordre écono­mi­que mon­dial joue son rôle, ce qui rap­pro­che indu­bi­ta­ble­ment ces pays de nos pro­pres caractéris­ti­ques comme le montre « le problème » d’une jeu­nesse de plus en plus sco­la­risée et pour­vue de diplômes uni­ver­si­tai­res. Mais une jeu­nesse aussi de plus en plus surnuméraire dont les regards sont braqués, de façon certes très contra­dic­toire, sur la France et… la révolu­tion française34. Significatifs de cette atten­tion, les slo­gans anti-gou­ver­ne­men­taux énoncés en français : « Ben Ali, dégage ! », « Moubarak dégage ! » et pour l’Algérie « Système dégage ! » ne font que tra­duire et pro­lon­ger l’intérêt des étudiants, et plus générale­ment de la jeu­nesse de ces pays, pour les émeutes et mani­fes­ta­tions des jeunes en France et en Europe (Italie, Angleterre) depuis 2005 et sur­tout en 2010. C’est aussi que, dans ces pays-là, le pro­ces­sus d’indi­vi­dua­li­sa­tion a beau­coup pro­gressé35 et, avec lui, l’espoir démocra­ti­que, qu’il prenne la forme d’élec­tions par­le­men­tai­res comme en Tunisie ou de démocra­tie à la base comme en Égypte avec l’occu­pa­tion plus ou moins per­ma­nente de la place Tahrir.

Cette incompréhen­sion de la puis­sance effec­tive de la démocra­tie comme représen­ta­tion se retrouve même chez des tenants « révolu­tion­nai­res » de la démocra­tie dont la vision s’arrête à l’occi­dent et qui repren­nent à leur compte la théorie rela­ti­viste du choc des civi­li­sa­tions d’Huttington. Sans s’étendre sur ce sujet, on peut dire que la ques­tion de la démocra­tie ne peut plus être ignorée comme vien­nent encore de le mon­trer les indi­gna­dos espa­gnols et leur concept de « démocra­tie réelle », de même que les occupy américains. Et cela d’autant moins que bien des événements nous ren­voient à la crise actuelle des ins­ti­tu­tions poli­ti­ques : délégiti­ma­tion du per­son­nel poli­ti­que, crise de l’État-nation, conver­gence entre les ten­dan­ces oli­gar­chi­ques et la nou­velle orga­ni­sa­tion en réseau de l’État, pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal qui rend cadu­que la dis­tinc­tion entre infra­struc­ture et super­struc­ture, etc. Pourtant, il semble que le dévelop­pe­ment, plus théorique que pra­ti­que, des thèses dites « com­mu­ni­sa­tri­ces », nous ren­voie à ce type d’incompréhen­sion.

Communisation, médiations et révolution à titre humain

Un nouveau cycle historique

Si la cou­ver­ture du numéro 13 de Temps cri­ti­ques36 porte en titre « Une révolu­tion à titre humain ? », on cons­ta­tera cepen­dant la présence d’un point d’inter­ro­ga­tion. Ce ques­tion­ne­ment n’est pas un effet de style, il porte sur ce qui a cons­titué l’opérateur cen­tral des révolu­tions de l’époque moderne, à savoir un bou­le­ver­se­ment des rap­ports entre l’indi­vidu et la com­mu­nauté humaine.

Que l’État-nation bour­geois, une fois établi, ait plutôt servi les intérêts de telle ou telle frac­tion poli­ti­que de la classe bour­geoise ne peut que confir­mer le rôle déter­mi­nant de cette média­tion fon­da­men­tale que cons­ti­tue la classe sociale dans le dérou­le­ment des révolu­tions (et contre-révolu­tions) de la période moderne. Mais nous ne sommes plus dans cette dyna­mi­que his­to­ri­que ; nous ne sommes plus dans ce cycle des luttes de clas­ses où l’enjeu des affron­te­ments était de savoir qui, de l’État-bour­geois ou de l’État-ouvrier, allait diri­ger le dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves – période qui, selon la Tradition intel­lec­tuelle de la gauche européenne, sem­blait néces­saire et pro­gres­siste, et devait conduire à l’éman­ci­pa­tion de l’huma­nité (définie par l’expres­sion poli­ti­que : « le pro­gramme de tran­si­tion »).

Pour de nom­breux de marxis­tes, la classe ouvrière occi­den­tale qui a « fait désespérer de Billancourt » du point de vue idéolo­gi­que et des luttes, est aussi en dimi­nu­tion quan­ti­ta­tive. Elle n’est plus concentrée dans les gran­des for­te­res­ses ouvrières, mais disséminée au sein de plus peti­tes unités ou même épar­pillée dans des sec­teurs comme le bâtiment, les trans­ports rou­tiers. Si cer­tains s’accro­chent encore à l’idée d’une forte pro­por­tion d’ouvriers dans la popu­la­tion active, c’est en y mêlant des salariés qui, selon eux, seraient classés sta­tis­ti­que­ment la catégorie des employés par la crois­sance des ser­vi­ces et du sec­teur ter­tiaire, mais qui appar­tien­draient encore de fait à la classe ouvrière. Ils ont cepen­dant du mal à se convain­cre eux-mêmes par une argu­men­ta­tion qui émane en fait du cou­rant de socio­lo­gie écono­mi­que « indus­tria­liste ». Ils ont plutôt ten­dance à faire référence à une crois­sance de la classe ouvrière se dévelop­pant au rythme de la mon­dia­li­sa­tion. Une classe ouvrière « en expan­sion per­ma­nente » comme le disait Simon Rubak… dans les années 6037 ! On en trou­ve­rait la preuve en Chine, Inde, Pakistan ou au Brésil.

La lutte des clas­ses se pour­sui­vrait-elle là-bas sur le modèle qui a prévalu en Europe de 1848 à 1923 ? Comme si c’était la même classe ouvrière, comme s’il était encore pos­si­ble de suivre le che­mi­ne­ment d’une classe en soi vers une classe pour soi à tra­vers le long pro­ces­sus de matu­ra­tion qui allait faire passer les pay­sans des pays européens à une pure condi­tion ouvrière, comme si le nombre crois­sant des ouvriers au niveau mon­dial n’était pas à rap­por­ter à celui du nombre total de popu­la­tions acti­ves inclu­ses dans le procès de glo­ba­li­sa­tion du capi­tal !

Bien sûr que les luttes séculai­res des ouvriers du tex­tile de Bombay font partie du fil rouge des luttes ouvrières, mais plutôt que l’émer­gence de quel­que chose de nou­veau, elles sont une sur­vi­vance de l’ancien. La dyna­mi­que de restruc­tu­ra­tion-déloca­li­sa­tions est telle que même en Asie, l’État chi­nois n’arrive pas à fixer la masse de migrants (et d’ailleurs, il ne le sou­haite pas pour les rai­sons exposées dans notre arti­cle sur la Chine dans le no 15 de la revue). Quant à l’Afrique et à l’Amérique du sud, pour quel­ques mil­lions de nou­veaux ouvriers ou employés, ce sont des dizai­nes de mil­lions de prolétaires qui vien­nent s’agréger dans les bidon­vil­les des capi­ta­les ; prolétaires inem­ploya­bles qui ne cons­ti­tuent en rien une nou­velle « armée indus­trielle de réserve » préten­du­ment néces­saire à une crois­sance exten­sive d’une pro­duc­tion, alors qu’elle ne cor­res­pond plus aux exi­gen­ces de la phase actuelle.

Parler de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail signale, pour nous, un fait objec­tif qui nous paraît indis­cu­ta­ble et nous n’en sommes d’ailleurs ni les ini­tia­teurs ni les seuls tenants. Il n’en est pas de même de notre notion fon­da­men­tale « d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail » qui, si elle découle de ce même pro­ces­sus objec­tif, représente notre interprétation (donc en grande partie sub­jec­tive) des trans­for­ma­tions en cours. En tant que telle, elle est par­fai­te­ment dis­cu­ta­ble et cri­ti­qua­ble. Toutefois, la dis­cu­ter ne signi­fie pas l’interpréter comme si elle signi­fiait la « fin du tra­vail », une confu­sion trop sou­vent entre­te­nue en raison de sa proxi­mité avec cer­tai­nes thèses à la mode sur la fin du tra­vail (Dominique Méda, Jeremy Rifkin). Nous ne par­lons d’ailleurs jamais « d’ines­sen­tia­li­sa­tion du tra­vail » (des termes employés par le groupe Théorie Communiste), mais « d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail ». Nous n’avons donc jamais sou­tenu qu’il n’y avait plus de tra­vail ni de tra­vailleurs, mais seu­le­ment que ce tra­vail vivant deve­nait tout d’abord de plus en plus secondaire pour la valo­ri­sa­tion (une sorte de résidu), et ensuite que sa fonc­tion ten­dait à être une fonc­tion de repro­duc­tion du rap­port social de sala­riat plutôt qu’une fonc­tion de pro­duc­tion au sens clas­si­que.

Nous ne sommes plus communistes au sens de Marx

Ne serait-ce que pour des rai­sons heu­ris­ti­ques, afin de lever de lour­des confu­sions qui tra­ver­sent aujourd’hui les débats sur le com­mu­nisme et la com­mu­ni­sa­tion, il n’est pas vain de réfuter les dis­cours qui font du com­mu­nisme « une idée » ou pire encore « une hypothèse », comme c’est le cas d’Alain Badiou38. Pour le phi­lo­so­phe anti­sar­ko­zyste, l’idée com­mu­niste doit conduire les pau­vres et les opprimés à exer­cer leur propre dis­ci­pline et ne pas s’en tenir à la spon­tanéité des masses. En régime-com­mu­niste-Badiou, voici ce que cela donne : « Les opprimés n’ont pas d’autre res­source que leur dis­ci­pline. Quand vous n’avez rien, pas l’argent, pas d’armes, pas de pou­voir, vous n’avez pas grand-chose d’autre que votre unité. Notre ques­tion cen­trale est donc : quelle forme peut pren­dre une nou­velle dis­ci­pline ? Du point de vue phi­lo­so­phi­que, je pense que c’est néces­sai­re­ment une dis­ci­pline de la vérité, une dis­ci­pline du pro­ces­sus lui-même ». Autrement dit, lors­que les opprimés seront capa­bles de penser la vérité… ils seront prêts à réaliser « l’idée com­mu­niste » ! Et c’est évidem­ment Badiou qui va leur indi­quer le chemin de la vérité.

Marx avait déjà répondu à ces inep­ties dans les termes sui­vants :

« Les concep­tions théori­ques des com­mu­nis­tes ne repo­sent nul­le­ment sur des idées, des prin­ci­pes inventés ou décou­verts par tel οu tel réfor­ma­teur du monde. Elles ne sont que l’expres­sion générale des condi­tions réelles d’une lutte de clas­ses exis­tante, d’un mou­ve­ment his­to­ri­que qui s’opère sous nos yeux. » (Manifeste du Parti com­mu­niste, p. 38).

Dans cette accep­tion stricte, eh bien ! nous ne sommes tout sim­ple­ment plus com­mu­nis­tes car nous pen­sons que les condi­tions posées par Marx ne sont plus présentes (« réelles ») aujourd’hui.

C’est donc une immédiateté qu’il convient de penser et de mettre en œuvre, mais une immédiateté qui impli­que une autre connais­sance et une autre pra­ti­que du rap­port indi­vidu com­mu­nauté humaine ; une autre représen­ta­tion du rap­port à la nature extérieure que celle du tra­vail défini par les marxis­mes comme l’acti­vité générique d’Homo sapiens.

Quels seraient les opérateurs à acti­ver pour qu’émerge un procès de connais­sance s’écar­tant de celui qui fut initié par le logos occi­den­tal (d’ori­gine mésopo­ta­mienne et gréco-latine), puis pour­suivi et amplifié par le ratio­na­lisme cartésien, le scien­tisme des Lumières et les pro­duc­ti­vis­mes marxis­tes ? Parmi les plus effi­cients, il en est un qui semble décisif : sortir de la pensée dua­liste du sujet et de l’objet. Il est vrai que plu­sieurs rup­tu­res majeu­res dans l’his­toire des scien­ces du XXe siècle ont déjà ébranlé le dogme de la sépara­tion du sujet et de l’objet et ceci autant dans les scien­ces de la matière que dans celle de la vie et de la société39.

Un autre opérateur d’immédiateté relève d’un aban­don de la rela­tion his­to­ri­que établie par le mou­ve­ment ouvrier révolu­tion­naire entre luttes contin­gen­tes et débouché révolu­tion­naire (prolétarien) des luttes – cela fut nommé « trans­crois­sance des luttes » – une première étape de ce pro­ces­sus consis­tant à socia­li­ser la sphère de la pro­duc­tion. Examinons de plus près cette ques­tion.

La ques­tion de l’objec­tif poli­ti­que, dans la Tradition-imi­ta­tion, a générale­ment une condi­tion impli­cite : celle que la sphère de pro­duc­tion doit être socia­lisée, autogérée (ou col­lec­ti­visée, dans la visée tra­di­tion­nelle marxiste-léniniste). Mais on ne sait pas trop ce que va deve­nir cette sphère de pro­duc­tion. Va-t-on l’écolo­gi­ser ? La trai­ter dans une pers­pec­tive décrois­sante ? Va-t-on tous rouler à vélo et non plus en voi­ture ? L’image du consom­ma­teur final décrois­sant qui pourra enfin rouler « propre », la fleur entre les dents, ne nous dit pas qui, dans ce cas, aura envie de deve­nir un mineur « conseilliste » ou un sidérur­giste « décrois­sant » pour extraire et fabri­quer l’acier indis­pen­sa­ble à la fabri­ca­tion du vélo. Les pen­seurs révolu­tion­nai­res, com­mu­ni­sa­teurs ou décrois­sants rêvent-ils secrètement que leurs progénitu­res auront de la matière grise à échan­ger contre le tra­vail de ceux qui, dans les pays pau­vres, croi­ront encore au dévelop­pe­ment et des­cen­dront vaillam­ment dans les mines pour nous livrer ensuite le mine­rai en tra­ver­sant les mers sur leurs conques ?

Plaçons-nous dans une opti­que plus radi­cale : on aban­donne la pro­duc­tion d’acier, l’indus­trie et l’impor­ta­tion de mine­rai, et on devient tous agri­culteurs indépen­dants ou orga­nisés en com­mu­nes. On dis­sout l’armée, l’État, on ne fabri­que plus d’armes et on se laisse pous­ser la barbe. En gros, on se néoli­thise et on attend patiem­ment de se faire piller ou détruire par des hordes d’enva­his­seurs qui, moins écolos et moins paci­fis­tes que nous, n’ont pas honte de fabri­quer des armes et de venir van­da­li­ser nos champs de carot­tes bio­lo­gi­ques.

En résumé, le problème de la défini­tion d’une pers­pec­tive pour les luttes elles-mêmes semble inso­lu­ble aujourd’hui. Insoluble parce que l’his­toire est – Cornélius Castoriadis avait raison de le sou­li­gner – une création. Le modèle révolu­tion­naire40 auquel reste accrochée la Tradition-imi­ta­tion ne s’est pro­duit qu’une seule fois dans l’his­toire : quand la bour­geoi­sie, après sept siècles de dévelop­pe­ment de l’échange, de la connais­sance ration­nelle, des moyens de com­mu­ni­ca­tion, des tech­ni­ques, des réseaux et des ter­ri­toi­res, n’a plus eu qu’à cueillir comme une pomme mûre un appa­reil d’État déjà lar­ge­ment trans­formé selon ses besoins, et donc à effec­tuer une révolu­tion conclu­sive et nul­le­ment anti­ci­pa­tive. Depuis lors, cette classe n’a cessé de faire la révolu­tion jusqu’à se dis­sou­dre elle-même.

Le schéma révolu­tion­naire pro­pre­ment dit est cadu­que et nous employons d’ailleurs le terme de « révolu­tion du capi­tal » de manière métapho­ri­que. Ce type d’événement his­to­ri­que a peu de chance de se repro­duire. La métaphore du prolétariat comme classe révolu­tion­naire his­to­ri­que­ment pro­grammée pour pren­dre la suc­ces­sion de l’ancienne s’est avérée être une illu­sion et même une illu­sion dan­ge­reuse car elle a joué contre les formes et le contenu des luttes concrètes de ce prolétariat, comme on a encore pu s’en rendre compte en mai 68 et France et dans le mai ram­pant ita­lien.

C’est pour­tant sous l’angle de la révolte et de l’insu­bor­di­na­tion qu’elles sont le plus intéres­san­tes à considérer aujourd’hui et non en fonc­tion de leur intégra­tion à une quel­conque stratégie révolu­tion­naire qui n’a plus cours.

Le discours sur la communisation ne fonctionne que comme effet d’annonce politique auprès d’un certain milieu

Le schéma capi­ta­liste, dans ses nou­vel­les ten­dan­ces, est basé sur des flux d’énergie concentrés et une orga­ni­sa­tion en réseaux de plus en plus poussée et poly­mor­phe, à la fois phy­si­que et sym­bo­li­que. Ce schéma a une ambi­tion et une portée planétaires. Il tend à uni­fier des popu­la­tions d’une impor­tance considérable à l’aide d’une com­bi­na­toire techno-scien­ti­fi­que de plus en plus sophis­tiquée et dépen­dante d’un sous-système connexion­niste.

Parler de com­mu­ni­sa­tion à partir de là res­sem­ble à un effet d’annonce autour de l’idée développée par Marx dans L’idéologie alle­mande selon laquelle « le com­mu­nisme n’est pas un état, mais le mou­ve­ment réel qui abolit l’état de choses actuel » ; il n’y a aucun contenu sous-jacent41. Il est remar­qua­ble de cons­ta­ter que, dans la revue Sic par exem­ple, offi­ciel­le­ment revue de « com­mu­ni­sa­teurs », la ques­tion du contenu (non comme sub­stance immua­ble, mais comme ten­sion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive, trans­crois­sance à partir du monde actuel avec toutes les contra­dic­tions que cela impli­que) de ladite com­mu­ni­sa­tion est pres­que tou­jours occultée. Les expres­sions comme « monde sans mar­chan­di­ses, sans divi­sion du tra­vail » et autres du même genre, ne parais­sent-elles pas un recy­clage du vieux pro­gramme prolétarien de type indus­tria­liste, y com­pris dans sa ver­sion anar­cho-com­mu­niste ? Alors que la revue Théorie com­mu­niste qui, avec la revue Trop loin, se posait en ini­tia­trice de ce cou­rant, s’est livrée dès la fin des années 70 à une cri­ti­que très forte du pro­gram­ma­tisme prolétarien, les épigo­nes sem­blent vou­loir s’en accom­mo­der, sans pren­dre en compte l’ensem­ble des cri­ti­ques qui ont été faites depuis lors.

Nous ne cher­chons pas à nous ras­su­rer avec l’idée d’une com­mu­ni­sa­tion qui ne dit rien d’autre qu’elle est en marche, et nous refu­sons l’idée d’une phase de tran­si­tion qui porte à tou­jours plus tard ce vers quoi elle tend sans jamais nous en dire un mot.

Il nous semble impor­tant de dépasser les pon­cifs habi­tuels sur l’État et la domi­na­tion clas­siste d’ins­pi­ra­tion marxiste ou anar­cho-marxiste et d’ana­ly­ser la forme contem­po­raine de l’État-réseau, présent et actif par­tout, par­ti­ci­pa­tif, englo­bant, ses média­tions étant résorbées dans des intermédiai­res, ne se posant plus en sur­plomb de la société, mais se fon­dant dans le moule connexion­niste. C’est pour­quoi, dans ce numéro, l’arti­cle de Jacques Guigou cher­che à caractériser poli­ti­que­ment l’État-réseau non seu­le­ment comme domi­na­tion externe aux indi­vi­dus, mais aussi comme inter­ni­sa­tion/sub­jec­ti­vi­sa­tion des normes et modèles de la société capi­ta­lisée.

Nous pen­sons aussi qu’il est un peu facile de considérer la poli­ti­que comme une baguette magi­que qui trans­for­mera, le temps venu, les citrouilles tech­no­lo­gi­ques en car­ros­ses au ser­vice de la société dès que le pou­voir aura changé de mains sous l’effet d’une force encore mystérieuse, mais appréhendée avec opti­misme comme inévita­ble­ment « éthique » et « démocra­ti­que ». En fait, l’impor­tance de la tech­ni­que dans la stra­ti­fi­ca­tion et la struc­tu­ra­tion de la vie sociale en général n’est pas celle d’un sous-pro­duit mani­pu­la­ble à volonté, la seule ques­tion fon­da­men­tale demeu­rant celle de l’État ou de l’idée de pou­voir global que ce terme ins­pire. Bien au contraire, c’est la ques­tion tech­ni­que qui se posera en pre­mier lieu et influen­cera de manière déter­mi­nante les autres choix poli­ti­ques. L’arti­cle de Bernard Pasobrola présent dans ce numéro retrace l’his­to­ri­que des métapho­res réticu­lai­res qui ont marqué nos modèles à la fois poli­ti­ques et techno-indus­triels, ana­ly­sant ainsi la force cinétique des réseaux tech­ni­ques et leur influence déter­mi­nante sur la dyna­mi­que du capi­tal.

Car même si l’on se contente de réfléchir à l’évolu­tion sou­hai­ta­ble de « notre » ou « des » société/s, et même dans une opti­que lar­ge­ment uto­piste, il faut, si l’on pro­pose des solu­tions, penser la tech­ni­que comme un tout et ne pas croire qu’on puisse aban­don­ner le capi­ta­lisme en ban­nis­sant une partie de sa tech­ni­que (les cen­tra­les nucléaires, les nano­tech­no­lo­gies, les pes­ti­ci­des…) et en gar­dant tout le reste, selon la vision éco-natu­ra­liste huma­niste. Ni qu’on puisse encore avoir des stratégies « natio­na­les » comme le veut la Tradition-imi­ta­tion. Réfléchis­sons plutôt à des stratégies loca­les et prag­ma­ti­ques : orien­ter l’action vers la récupération des ter­ri­toi­res, tout sim­ple­ment parce qu’en cas d’effon­dre­ment du com­merce inter­na­tio­nal, les biens ali­men­tai­res seront hors de prix. Il ne s’agit donc pas d’anti­ci­per de pos­si­bles catas­tro­phes en sou­hai­tant qu’elles ne se pro­dui­sent pas, ni de se moquer des catas­tro­phis­tes offi­ciels ou des catas­tro­phis­tes huma­nis­tes ou liber­tai­res. La catas­tro­phe a déjà eu lieu : dépos­ses­sion de la majeure partie des com­mu­nautés humai­nes de leurs ter­ri­toi­res en à peine deux siècles, c’est-à-dire, à l’échelle de l’his­toire humaine, en l’espace d’un éclair. Tout le reste n’est que ges­tion de crise. Mais rien ne garan­tit qu’il pourra y avoir retour en arrière, en tout cas selon une logi­que pro­gram­ma­ti­que et ordonnée. Il est plus pro­ba­ble que la société va se mor­ce­ler, que la période uni­taire réticu­laire coûteuse en énergie et cana­li­sant les pul­sions de mil­liards d’êtres humains par le sport, le tra­vail, le sexe, la drogue, la hiérar­chie ou autre va donner lieu, lorsqu’elle s’achèvera, à une mul­ti­tude de peti­tes sociétés plus ou moins paci­fi­ques dont les objec­tifs sont imprévisi­bles. Imprévisi­ble aussi l’état du monde phy­si­que à ce moment-là : quels ter­ri­toi­res seront encore habi­ta­bles malgré les pol­lu­tions, les épidémies, et autres acci­dents

Voilà pour­quoi résumer en un mot l’action que l’on se pro­pose d’accom­plir (révolu­tion) ou l’objec­tif (com­mu­nisme ou conseillisme ou auto­no­mie, etc.) paraît un réflexe appar­te­nant à la Tradition-imi­ta­tion. Se conten­ter de parler de reter­ri­to­ria­li­ser les col­lec­tifs dans une pers­pec­tive assembléiste, serait-ce incom­pa­ti­ble avec le deve­nir-autre immédiat de la com­mu­nauté humaine ?

 

Notes

1 – Sur les luttes d’octo­bre-novem­bre 2010 :
URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.... ; Interventions, no 10.
Sur l’insur­rec­tion­na­lisme (arti­cle272) ; « Les indignés : écart ou sur­place ? » (arti­cle283) ; « Notes sur le prin­temps arabe » (arti­cle281).
Nous avons tenté de dégager une pers­pec­tive à partir de ces éléments dans le texte théorique « Le com­mu­nisme une média­tion ? », texte écrit dans le cadre d’une cor­res­pon­dance avec la revue Ni patrie ni frontières.

2 – On a pu remar­quer l’uti­li­sa­tion des temps de récupération et de RTT les jours de grève et de mani­fes­ta­tions, ce qui rap­pelle les pra­ti­ques des ouvriers ita­liens au cours des luttes des années 70. Il est impor­tant de sou­li­gner que cette pra­ti­que ne fait pas partie des tra­di­tions de lutte du mou­ve­ment ouvrier français et qu’elle est le signe de nou­veaux com­por­te­ments illus­trant le fait que toute affir­ma­tion d’une iden­tité ouvrière devient impos­si­ble aujourd’hui.

3 – Bien que les pre­miers signes de crise se mani­fes­tent déjà : fis­ca­li­sa­tion par­tielle (CSG) et exten­sion des pres­ta­tions de santé aux indi­vi­dus trop précaires (CMU).

4 – On peut même dire que ce type de soli­da­rité abs­traite a été un des fos­soyeurs des valeurs ori­gi­nel­les du mou­ve­ment ouvrier, valeurs repo­sant sur la soli­da­rité concrète des coopérati­ves et mutuel­les ouvrières et non pas sur la confiance aveu­gle dans le rôle orga­ni­sa­teur d’un État deve­nant pro­gres­si­ve­ment le garant de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux, le grand intégra­teur, bref l’État social.

5 – Ce qui est déjà très dis­cu­ta­ble (cf. la cri­ti­que de Polanyi adressée à la thèse de Marx et aussi nos ana­ly­ses dans la revue Temps cri­ti­ques). Loin de nous l’idée qu’il fau­drait nier la réalité des acquis sociaux comme si ceux-ci n’avaient été que des formes de ratio­na­li­sa­tion supérieure du capi­ta­lisme afin de passer d’une société de dis­ci­pline à une société de contrôle et non pas le fruit de la dia­lec­ti­que des luttes de classe, mais il ne faut pas mythi­fier non plus ces acquis.

6 – Quel meilleur exem­ple de sépara­tion d’ailleurs que celui de la retraite !

7 – Sur cette ques­tion de la repro­duc­tion, on peut se repor­ter aux arti­cles parus dans la revue Temps cri­ti­ques (nos 9 et 15).

8 – S’il y a un point commun avec le « mai ram­pant ita­lien », c’est dans la volonté des syn­di­cats de lais­ser la bride sur le cou aux ini­tia­ti­ves de la base à partir du moment où elles ne vont pas dans le sens d’une rup­ture du pacte entre par­te­nai­res sociaux. Dans cette mesure les peti­tes fric­tions entre base et direc­tion peu­vent s’ins­crire dans une dyna­mi­que de crois­sance quan­ti­ta­tive des effec­tifs du syn­di­ca­lisme et de ren­for­ce­ment des direc­tions.

9 – Il semble être aussi à l’ori­gine du « Je lutte de clas­ses » censé mani­fes­ter le retour de la lutte de classe au sein même du procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion ayant conduit à l’indi­vidu égogéré.

10 – C’est par exem­ple expli­cite chez Corcuff qui veut garder au sein de la mobi­li­sa­tion les sec­teurs les plus pru­dents et les plus radi­caux.

11 – Toute pro­por­tion gardée, cette situa­tion forme le pen­dant du « temps des émeutes » que maints socio­lo­gues… et insur­rec­tion­na­lis­tes nous pro­met­tent (cf. le texte à paraître de J. Wajnsztejn et C. Gzavier, La ten­ta­tion insur­rec­tion­niste, éd. Acratie, 2012).

12 – Les actions dans ce sec­teur sem­blent avoir été lar­ge­ment sures­timées (cf. notre texte ori­gi­nel sur les grèves d’octo­bre-novem­bre, op. cit).

13 – Un exem­ple nous en est fourni par le tract « Octobre mou­vant » en pro­ve­nance d’Albi. Les auteurs nous prévien­nent : « [ce texte] est écrit par des per­son­nes qui ne sont pas direc­te­ment impliquées dedans [le mou­ve­ment d’oppo­si­tion à la réforme du système des retrai­tes] ne serait-ce que parce qu’elles ten­tent, dans la mesure du pos­si­ble, d’échap­per au tra­vail salarié (en tout cas au tra­vail à temps plein et à durée indéterminée) et ne se trou­vent donc pas en posi­tion de faire grève ou de par­ti­ci­per à des AG inter­pro­fes­sion­nel­les ».

14 – « On a beau « bri­co­ler des inter­pros » pour noyer le pois­son, faire ren­trer au for­ceps tout le monde dans le grand corps du tra­vailleur générique (les lycéens sont des tra­vailleurs en deve­nir, les chômeurs des tra­vailleurs sans emploi et les Rsastes convain­cus sont des tra­vailleurs qui s’igno­rent), on a tel­le­ment tordu dans tous les sens le concept de prolétaire-qui-vit-de-son-tra­vail qu’on se demande bien ce que la foule des pique­tiers qui se presse à 5 h du mat’ autour d’un bra­sero a à voir avec le sujet révolu­tion­naire de Karl Marx » (tract « Une hypothèse », op. cit.).

15 – Théorie Communiste, no 23, 2010 (cor­res­pon­dance : tc@­com­mu­ni­sa­tion.net ou R. Simon. BP17, 84300, Les Vignères.)

16 – Les insur­rec­tion­na­lis­tes diront : se dis­so­cier, rompre, résister, mais c’est un autre débat. Se sous­traire, s’inter­rom­pre, c’est un peu le pro­gramme du tract « Une hypothèse », mais mal­heu­reu­se­ment il illus­tre jusqu’à la cari­ca­ture ce que nous cri­ti­quons par la for­mule « la forme d’abord ». Ainsi, le tract se conclut par un : « Pousser la forme blo­cage jusqu’au bout, pour l’éprou­ver comme hypothèse » !

17 – Le groupe Théorie com­mu­niste a envi­sagé ce point, définis­sant même une « théorie de l’écart » (cf. son no 20), mais dans une pers­pec­tive clas­siste : « Entre la cons­ti­tu­tion de la classe dans sa contra­dic­tion avec le capi­tal et sa néces­saire repro­duc­tion dans la repro­duc­tion de celui-ci existe un écart qui est l’exis­tence de pra­ti­ques dans les­quel­les le prolétariat, contre le capi­tal, n’accepte plus son exis­tence comme classe de ce mode de pro­duc­tion, sa propre exis­tence, sa propre défini­tion sociale ».

18 – Par exem­ple, dans les hôpitaux et chez les ensei­gnants, ces actes s’ins­cri­vent dans la défense des mis­sions de ser­vice public et la croyance en les vertus de la pro­fes­sion­na­lité. Ils se situent donc essen­tiel­le­ment dans la résis­tance à ce qui serait un défaut de fonc­tion­ne­ment d’un État devenu libéral.

19 – Certaines de ces luttes, sur­tout dans la fonc­tion publi­que, ont montré le poids fon­da­men­tal que pou­vait représenter un enga­ge­ment indi­vi­duel public au sein de col­lec­tifs spécifi­ques, sans atten­dre que soient réunies les condi­tions d’une action de masse.

20 – Ulrike Meinhof théori­sera cet enga­ge­ment au profit de la lutte armée dans la concep­tion qu’en a eu la Fraction armée rouge (RAF).

21 – On oublie trop faci­le­ment que la résis­tance à la puis­sance colo­niale anglaise aux Indes ne consista pas uni­que­ment en actes de désobéissance paci­fi­ques de la part de Gandhi et de ses dis­ci­ples, mais fut accom­pagnée d’actes de ter­ro­risme.

22 – Le retour à la mode d’un théori­cien du droit et de l’État comme Carl Schmitt nous four­nit un bon exem­ple de la prolifération actuelle de situa­tions d’excep­tion (la juri­dic­tion de l’Italie des « années de plomb », Guantánamo et les lois contre le ter­ro­risme, gardes à vue abu­si­ves sous prétexte sécuri­taire).

23 – Cf. l’exem­ple des fonc­tion­nai­res qui démis­sionnèrent pen­dant le gou­ver­ne­ment de Vichy. La défaite mili­taire ne jus­ti­fiait pas la col­la­bo­ra­tion active.

24 – Ce voca­ble vient d’ailleurs d’être repris, au mot près, par le ministère dans le cadre de l’épreuve « civi­que » réservée aux ensei­gnants sta­giai­res et qui vient rem­pla­cer le stage en situa­tion.

25 – Cf. J.-M. Muller dans sa lettre à l’ins­pec­teur d’académie de la Haute-Garonne suite à la sanc­tion prise contre A. Refalo : « Un fonc­tion­naire doit être un homme avant d’être un sujet. Et un homme res­pon­sa­ble obéit aux exi­gen­ces de sa cons­cience plutôt que de se sou­met­tre aux injonc­tions de l’État (un fonc­tion­naire ça obéit ou ça démis­sionne) ». Toutefois c’est pour réins­crire la désobéissance dans une « forme supérieure de civisme » ce qui revient à cher­cher à tout prix une légiti­mité… dont on n’est pas très sûr puis­que c’est en prin­cipe l’État démocra­ti­que qui définit le civisme en vigueur. On n’est pas loin de se mordre la queue !

26 – Cf. les différentes posi­tions et polémiques autour des nou­vel­les THT et à Valognes dont on peut avoir un aperçu sur le site des Liquidateurs du vieux monde.

27 – Pour ne pren­dre qu’un exem­ple l’oppo­si­tion au TGV Lyon-Turin qui détruit l’équi­li­bre écolo­gi­que du Val Suza a pour conséquence de limi­ter les pos­si­bi­lités de fer­rou­tage ce qui favo­rise le trans­port par poids lourds et la pol­lu­tion dans la même vallée et on peut très bien ima­gi­ner un mou­ve­ment de blo­cage des routes contre la trop grande fréquence de ces VL dans la même région. Il semble d’ailleurs que l’oppo­si­tion soit beau­coup plus forte côté ita­lien que français et pas seu­le­ment à cause d’un rap­port de force différent. Comment alors se fait l’arbi­trage ? Est-ce que c’est la posi­tion poli­ti­que et non tech­ni­que qui doit l’empor­ter ? Même chose pour le nucléaire par rap­port au char­bon sur l’énergie propre. Ce n’est pas le problème prin­ci­pal qui est que le nucléaire c’est le ren­for­ce­ment de la puis­sance d’État.

28 – Dernier exem­ple d’actua­lité, l’appel pour une mani­fes­ta­tion anti-raciste et sur­tout anti-sar­ko­zyste du 4 sep­tem­bre 2010. L’appel à cette mani­fes­ta­tion essaie de nous faire accroire que les poli­ti­ques actuel­les seraient en contra­dic­tion avec les prin­ci­pes de la Républi­que, mais de quelle Républi­que s’agit-il, quand on sait que la Troisième Républi­que, celle de Jules Ferry, s’est cons­truite sur les mil­liers de morts et de déportés de la Commune, la Quatrième sur une poli­ti­que colo­nia­liste partagée par tous les partis poli­ti­ques de droite comme de gauche et une Cinquième Républi­que qui en a remis une couche avec Papon qui ordonne les mas­sa­cres de Charonne et du 17 octo­bre 1961 ?

29 – Sur ce point, on peut se repor­ter à l’arti­cle de B. Pasobrola dans ce numéro.

30 – Par exem­ple la qualité « d’inter­mit­tent du spec­ta­cle » recou­vre des condi­tions de tra­vail et de vie très dis­sem­bla­bles.

31 – Sur les pra­ti­ques de l’écart, cf. notre texte bilan sur les grèves d’octo­bre-novem­bre 2010, dis­po­ni­ble sur le site de la revue Temps cri­ti­ques  :
URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php ?arti­cle280

32 – Cf. ibid. URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle280

33 – Sur cette notion on peut se repor­ter aux deux arti­cles qui l’abor­dent dans ce même numéro.

34 – On peut dire, sans faire montre de chau­vi­nisme, que, pour nombre de popu­la­tions assoiffées de liberté à tra­vers le monde, la révolu­tion française fait sens (et acces­soi­re­ment ou de manière complémen­taire, La Commune de Paris), contrai­re­ment à la révolu­tion russe, alle­mande ou espa­gnole. On peut certes y voir du « droit-de-l’hom­misme », mais peut-être cons­ti­tue-t-elle pour beau­coup la dernière référence d’une révolu­tion effec­ti­ve­ment bour­geoise de par son résultat, mais riche de pos­si­bles comme l’envi­sa­geait D. Guérin dans son gros ouvrage sur la ques­tion (La lutte de classe sous la Première républi­que, éd. Gallimard, 1968).

35 – C’est un point un peu oublié car beau­coup d’entre nous ont été frappés par la pro­gres­sion de l’Islam en Europe et aux USA, pro­gres­sion qui y a pris une forme com­mu­nau­ta­riste. Si on cons­tate la même pro­gres­sion dans les pays de tra­di­tion musul­mane, c’est beau­coup moins sous une forme com­mu­nau­ta­riste et beau­coup plus sous une forme privée. Ce n’est pas tant les insur­rec­tions qui ont pris de cours les « isla­mis­tes » que la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux de leurs pays pen­dant ces trente dernières années.

36 – Cf. Temps cri­ti­ques nº 13, hiver 2003.

37 – S. Rubak, La classe ouvrière est en expan­sion per­ma­nente, éd. Spartacus, 1972.

38 – Dans un entre­tien avec une jour­na­liste de L’Humanité, l’ex-maoïste décla­rait ceci : « Question : Vous êtes convaincu qu’il faudra à l’avenir faire exis­ter l’hypothèse com­mu­niste sur un nou­veau mode. Mais vous dites fina­le­ment peu de chose de la manière dont cette hypothèse devra se présenter. »
Alain Badiou  : « J’aime­rais pou­voir en dire plus. Pour l’ins­tant, je sou­tiens qu’il faut affir­mer sans peur que nous sommes dans le main­tien de cette hypothèse. Il faut dire que l’hypothèse de l’éman­ci­pa­tion, fon­da­men­ta­le­ment, reste l’hypothèse com­mu­niste. Ce pre­mier point peut trou­ver des formes d’élabo­ra­tion. Il faut com­pren­dre ensuite qu’il s’agit là d’une idée au sens fort. Je pro­pose de la tra­vailler comme telle. Ce qui signi­fie que dans une situa­tion concrète, conflic­tuelle, nous devons l’uti­li­ser comme critère pour dis­tin­guer ce qui est homogène avec cette hypothèse égali­taire et ce qui ne l’est pas. » L’Humanité du 6 novem­bre 2007.

39 – Sur cette ques­tion, cf. Bernard Pasobrola, « Remarques sur le procès d’objec­ti­va­tion mar­chand », Temps cri­ti­ques nº 15, hiver 2010. Disponible sur le site de la revue : URL : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle209

40 – C’est en partie à cause de la polysémie du mot, en partie parce que le mot se réfère à un schéma légué par la Tradition pro­gres­siste, qu’il est renvoyé à sa matrice his­to­ri­que : la révolu­tion bour­geoise, alors qu’il a été abu­si­ve­ment étendu à l’insur­rec­tion­nisme, prolétarien ou autre (libération natio­nale, grèves étudian­tes, ren­ver­se­ment d’un rap­port de forces entre fac­tions riva­les au sein de l’État comme dans la « révolu­tion Orange » ukrai­nienne, etc.) L’ambiguïté est beau­coup moins gênante lorsqu’on parle de révolu­tion dans un contexte qui n’est pas pure­ment social (révolu­tion verte, révolu­tion tech­no­lo­gi­que, scien­ti­fi­que ou indus­trielle, agri­cole, sexuelle, coper­ni­cienne, etc.) car on perçoit alors la métaphore.

41 – Même si nous sommes sou­vent classés parmi les « com­mu­ni­sa­teurs », nous avons très tôt dit pour­quoi cette appel­la­tion ne nous conve­nait pas : oubli de la ques­tion de l’État, aucune cri­ti­que sur le contenu à com­mu­ni­ser. C’est ce der­nier point que nous précisons ici.