Le retour en grâce du mot « oligarchie »

avril 2012, Bernard Pasobrola



Un spec­tre hante aujourd’hui le dis­cours poli­ti­que, celui du mot « oli­gar­chie ». Ce concept avait peut-être été un peu oublié, nous alerte le jour­na­liste Hervé Kempf, mais « nous sommes entrés dans un régime oli­gar­chi­que : la domi­na­tion d’une petite classe de puis­sants qui dis­cu­tent entre pairs et impo­sent ensuite leurs décisions à l’ensem­ble des citoyens1. »

En fait, ce concept a fait partie de la rhétori­que social-démocrate pen­dant bien long­temps. Pour Jaurès, par exem­ple, l’État était l’expres­sion à la fois de l’ « oli­gar­chie bour­geoise et capi­ta­liste », de la démocra­tie et de la « puis­sance prolétarienne », car l’influence de la bour­geoi­sie, bien que domi­nante, n’excluait pas celle de la démocra­tie et du prolétariat. Il admet­tait ainsi la coexis­tence au sein de l’État de diver­ses clas­ses dont ces fameu­ses « oli­gar­chies » – qu’il nom­mait « oli­gar­chie d’argent », « oli­gar­chie bour­geoise », « possédante » ou « oli­gar­chies sou­ve­rai­nes du tra­vail natio­nal ».

L’État inter­clas­siste de Jaurès est-il si différent de celui de nos actuels sociaux-démocra­tes socia­lis­tes, verts, com­mu­nis­tes ou mélan­cho­nis­tes ? L’objec­tif était alors, tout comme aujourd’hui, de « socia­li­ser » l’État au moyen d’une poli­ti­que fis­cale plus équi­librée. « À mesure que la démocra­tie et le prolétariat accroîtront leur influence sur l’État moderne, ils accroîtront par-là même leur influence et leurs prises sur le budget de l’état moderne trans­formé2. » La voie pour y par­ve­nir était celle du suf­frage uni­ver­sel qui, écri­vait-il, « est aujourd’hui pour la bour­geoi­sie une garan­tie contre les sur­pri­ses de la vio­lence et contre les formes anar­chi­ques de la révolu­tion sociale, et il est pour le prolétariat, si celui-ci en sait faire for­te­ment usage, l’ins­tru­ment décisif d’une trans­for­ma­tion libératrice de la propriété3. » Jaurès repro­chait d’ailleurs aux radi­caux de défendre avec vigueur « la propriété indi­vi­duelle », alors que la propriété capi­ta­liste évoluait vers « une sorte de com­mu­nisme oli­gar­chi­que » que le prolétariat avait pour mis­sion de conver­tir en un « com­mu­nisme démocra­ti­que uni­ver­sel ».

Il faut donc atten­dre la fin du xxe siècle pour voir triom­pher l’illu­sion d’une démocra­tie représen­ta­tive sans mino­rités riches et puis­san­tes, si tel est le sens du mot « oli­gar­chies ». Car on savait aupa­ra­vant, quel­les qu’aient pu être les illu­sions réfor­mis­tes partagées par ailleurs, que la démocra­tie bour­geoise et représen­ta­tive com­por­tait en son sein des grou­pes d’admi­nis­tra­teurs gérant l’ins­ti­tu­tion d’en haut, « selon des mécanis­mes oli­gar­chi­ques4 » et jouis­sant d’une sta­bi­lité complète dans leurs fonc­tions.

Où passe la frontière entre démocra­tie et oli­gar­chie ? Tocqueville ne crai­gnait pas d’affir­mer que « ce serait faire injure aux républi­ques que d’appe­ler de ce nom l’oli­gar­chie qui régnait sur la France en 17935 ». Seuls les États-Unis avaient, selon lui, réalisé une grande républi­que démocra­ti­que. Il cons­ta­tait par ailleurs que les formes démocra­ti­ques qui régis­saient la direc­tion des villes européennes étaient deve­nues méconnais­sa­bles au xviiie siècle. Au xve siècle, ces villes étaient dirigées par une assemblée générale popu­laire et le peuple tout entier élisait ses offi­ciers muni­ci­paux. C’était à lui qu’on ren­dait compte, alors qu’au xviiie siècle, l’assemblée n’était plus élue par la masse du public. Elle était par­tout composée de « peti­tes oli­gar­chies », de quel­ques famil­les qui condui­saient toutes les affai­res selon leurs intérêts par­ti­cu­liers, sans être res­pon­sa­bles envers l’assemblée générale deve­nue pres­que tou­jours représen­ta­tive. Et, concluait Tocqueville : « Le peuple, qui ne se laisse pas pren­dre aussi aisément qu’on se l’ima­gine aux vains sem­blants de la liberté, cesse alors par­tout de s’intéresser aux affai­res de la com­mune et vit dans l’intérieur de ses pro­pres murs comme un étran­ger. Inutilement ses magis­trats essayent de temps en temps de réveiller en lui ce patrio­tisme muni­ci­pal qui a fait tant de mer­veilles dans le moyen âge : il reste sourd. Les plus grands intérêts de la ville sem­blent ne plus le tou­cher. On vou­drait qu’il allât voter, là où on a cru devoir conser­ver la vaine image d’une élec­tion libre : il s’entête à s’abs­te­nir6. »

Il faut donc être bien naïf pour croire que la démocra­tie représen­ta­tive, cette forme par­ti­culière de démocra­tie inventée par la bour­geoi­sie au mépris des formes com­mu­na­les assembléistes ins­taurées au cours de la première période de son his­toire, ait pu se passer d’oli­gar­chies, et que ses ins­ti­tu­tions aient pu être égali­tai­res. Ou même qu’elles puis­sent le deve­nir.

Ce qui dis­tin­gue un régime démocra­ti­que d’un régime pro­pre­ment oli­gar­chi­que, c’est sim­ple­ment le suf­frage uni­ver­sel. Selon la défini­tion de Platon dans La Républi­que : « J’entends [par oli­gar­chi­que] une forme de gou­ver­ne­ment où le cens décide de la condi­tion de chaque citoyen, où les riches par conséquent ont le pou­voir auquel les pau­vres n’ont aucune part », le cens étant le mon­tant de l’impôt (direct ou fon­cier) que doit payer un indi­vidu pour être élec­teur ou éligi­ble.

Aristote a apporté des précisions à la théorie de Platon. Il fait état d’une gra­dua­lité entre une forme d’oli­gar­chie qui se dis­tin­gue par la fixa­tion d’un cens assez élevé pour que les pau­vres, bien qu’en majo­rité, ne puis­sent attein­dre au pou­voir, ouvert à ceux-là seuls qui possèdent le revenu fixé par la loi, et à l’autre extrême, la tyran­nie basée sur l’hérédité de la sou­ve­rai­neté et des magis­trats qui se sub­sti­tuent au règne de la loi7. Admirons la luci­dité poli­ti­que d’Aristote : pour lui, la républi­que est forcément un mélange de démocra­tie et d’oli­gar­chie. C’est pres­que par un subtil dosage qu’il définit la forme démocra­ti­que. « Ainsi, la voie du sort pour la désigna­tion des magis­trats est une ins­ti­tu­tion démocra­ti­que. Le prin­cipe de l’élec­tion, au contraire, est oli­gar­chi­que ; de même que ne point exiger de cens pour les magis­tra­tu­res appar­tient à la démocra­tie, et qu’en exiger un appar­tient à l’oli­gar­chie. L’aris­to­cra­tie et la républi­que pui­se­ront leur système, qui accep­tera ces deux dis­po­si­tions, dans l’une et dans l’autre ; à l’oli­gar­chie, elles pren­dront l’élec­tion ; à la démocra­tie, l’affran­chis­se­ment du cens. Voilà com­ment on peut com­bi­ner l’oli­gar­chie et la démocra­tie. » Une républi­que où se com­bi­nent par­fai­te­ment l’oli­gar­chie et la démocra­tie ne doit donc pas repous­ser de son sein la plus grande partie de ceux qui veu­lent par­ti­ci­per au pou­voir, mais se conci­lier l’accord una­nime des mem­bres de la cité, dont aucun ne vou­drait chan­ger le gou­ver­ne­ment. Et il pour­suit son rai­son­ne­ment en énumérant les avan­ta­ges que représente une classe moyenne nom­breuse, les États bien admi­nistrés étant ceux où la classe moyenne est plus développée et plus puis­sante que les deux autres réunies8.

Finalement, il semble que la « démocra­tie bour­geoise » se soit évertuée à adop­ter et appli­quer à la lettre le pro­gramme d’Aristote. Et peut-être a-t-elle trouvé la for­mule idéale pour per­met­tre aux oli­gar­chies de per­du­rer à tra­vers le dégoût général du peuple pour les affai­res publi­ques qu’expo­sait déjà Tocqueville. Groupes de pres­sion s’auto­perpétuant sans contrôle extérieur, élec­tions de cham­bres de représen­tants composées prin­ci­pa­le­ment de nota­bles et abs­ten­tion popu­laire face à l’inu­ti­lité du suf­frage uni­ver­sel font de la démocra­tie représen­ta­tive un régime per­met­tant aux oli­gar­chies, quel­les que soient leurs riva­lités et les luttes sans merci qui les oppo­sent, de se perpétuer. Mais avec cer­tains garde-fous : celui du suf­frage uni­ver­sel qui protège contre le danger tou­jours présent d’évoluer vers des formes de gou­ver­ne­ment « tyran­ni­ques », et celui de clas­ses moyen­nes suf­fi­sam­ment nom­breu­ses pour préserver l’équi­li­bre général.

Le haro actuel sur ces oli­gar­chies dont cer­tains sem­blent décou­vrir l’exis­tence avec hor­reur, la désigna­tion démago­gi­que de ces cibles grossières, est-ce autre chose qu’une façon d’abuser de la crédulité du public et de tenter de sauver du désastre le représen­ta­tio­na­lisme éculé qui fait figure, aujourd’hui encore, de meilleur vec­teur de la sou­ve­rai­neté popu­laire ?

 

Notes

1 – Kempf H., L’oli­gar­chie ça suffit, vive la démocra­tie, éd. du Seuil, 2011.

2 – Jaurès, Études socia­lis­tes, 1902.

3 – Jaurès, Discours par­le­men­tai­res, T1, 1904.

4 – Meynaud J., Les grou­pes de pres­sion, 1958.

5 – Tocqueville, De la Démocra­tie en Amérique, II, 1835.

6 – Tocqueville, L’Ancien régime et la Révolu­tion, 1856.

7 – Aristote, Le Politique.

8 – op. cit.