Sur « l’en commun »

avril 2012, Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn


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C’est une notion assez cou­rante aujourd’hui car, malgré sa généralité, elle exprime bien une dimen­sion de la sépara­tion dont les effets condui­sent les indi­vi­dus à ne plus vrai­ment faire société. Comme nous l’avons dit plu­sieurs fois, la société civile n’existe plus dans la société capi­ta­lisée.

Par ailleurs, « l’en commun » ne peut pas être assi­milée à la com­mu­nauté humaine. Les deux notions n’ont ni la même genèse social-his­to­ri­que, ni le même contenu théorique et pra­ti­que. Voyons cela de plus près.

L’en commun est une notion récente, promue par la phi­lo­so­phie poli­ti­que anti-tota­li­ta­riste. Elle est liée à la démocra­tie et notam­ment à la cri­ti­que métaphy­si­que et phi­lo­so­phi­que des tota­li­ta­ris­mes après la Seconde Guerre mon­diale. En référence à Heidegger et à Jaspers, c’est Hannah Arendt qui contri­bue à élabo­rer la notion en lui don­nant le sens de création d’un espace public inter-humain où la liberté peut apparaître. Une fois conquis contre les asser­vis­se­ments et les enfer­me­ments – y com­pris dans des révolu­tions – l’en commun rend alors pos­si­ble l’expérience humaine du sens col­lec­tif et de l’action poli­ti­que ; ce qu’elle nomme une « agora du sens ».

Dans les années 70/80, un métaphy­si­cien de gauche comme Jean-Luc Nancy a retra­vaillé les concepts de commun, de com­mu­nauté et d’en commun (cf. La com­mu­nauté désœuvrée), sans avancée signi­fi­ca­tive puisqu’il reste fixé dans la sphère de « la tota­lité des étants », c’est-à-dire dans une référence à un en commun abs­trait qui s’appa­rente fina­le­ment à la com­mu­nauté reli­gieuse (et chez lui, comme chez Michel Henry d’ailleurs, la com­mu­nauté ori­gi­nelle des chrétiens en cons­ti­tue le meilleur modèle his­to­ri­que).

L’autre impasse des cou­rants, plus récents et plus « vul­gai­res », qui se réfèrent à de « l’en commun » est celle des citoyen­nis­mes et leurs diver­ses varian­tes républi­cai­nes et/ou com­mu­nau­ta­ris­tes : recréer du lien social pour les poli­ti­ques urbai­nes et les média­teurs sociaux ; valo­ri­ser les réseaux et les « com­mu­nautés vir­tuel­les », affir­mer des iden­tités par­ti­culières, etc.

C’est aussi une pers­pec­tive qu’on retrouve chez Michéa et ses références à la common decency d’Orwell, même si la démarche est moins direc­te­ment poli­ti­que. La common decency d’Orwell, réactivée par Michéa, est en effet plus anthro­po­lo­gi­que que poli­ti­que ; c’est le bon sens commun, la cons­cience des bonnes mœurs partagées par le plus grand nombre, le réalisme partagé, le consen­sus moral, le com­por­te­ment socia­le­ment attendu. Contrairement à l’en commun, la common decency ne relève pas d’une volonté poli­ti­que de type rous­seauiste ou illu­mi­niste, puis jaco­bine. L’en commun de Robespierre, c’est l’unité supérieure de l’État-nation, la com­mu­nauté des citoyens consacrée et hypo­stasiée par le culte de « l’Être suprême ». Il n’y a pas de common decency dans la Révolu­tion française, mais il y a de l’en commun.

Dans l’en commun de Saint Just, d’Arendt et de J.-L. Nancy il n’y a pas la nos­tal­gie d’une perte, pas davan­tage de ten­ta­tive pour retrou­ver un état antérieur édénique. C’est une volonté poli­ti­que de créer pour le présent et l’avenir une sphère poli­ti­que séparée dans laquelle les citoyens exer­cent leur liberté. Il n’y a pas de tronc commun entre l’en commun et la common decency. L’un est un phylum (démocra­ti­que), l’autre est un résultat (un modèle cultu­rel, un mode de vie).

Il nous semble qu’il vaut mieux abor­der la ques­tion de la ten­sion entre indi­vidu et com­mu­nauté à partir de la pro­duc­tion his­to­ri­que de rap­ports sociaux spécifi­ques et situés (par exem­ple le citoyen athénien, l’indi­vidu bour­geois, le prolétaire et sa sub­somp­tion dans la classe, l’indi­vidu quel­conque de la société capi­ta­lisée…).