Contre la rhétorique des "conditions données"

janvier 2006, Jacques Wajnsztejn



Il s'agit de séparer d'un côté, une critique de l'idée de neutralité du processus technique (il serait plus juste aujourd'hui de reprendre le terme de technoscience) et de l'autre un refus de tout processus technique, qui lui relève de la technophobie.. quant à nous, nous disons seulement que le rapport à la nature extérieure est entièrement médié par la puissance du capital, ce qui laisse de côté la question d'un rapport de domination à cette nature extérieure, bien antérieur au capitalisme. Mais ce que nous disons aussi et que nous avons partiellement développé dans notre n11 et dans la brochure : « Les semences hors sol du capital », c'est qu'à l'époque du « système de reproduction capitaliste », les médiations étouffent ce qu'elles médient et que la puissance du capital devient folle.

Il faut éviter tout discours de l'inéluctable qui pose le développement des nouvelles technologies comme faisant partie des « conditions données » et non d'un choix conscient. Indépendamment du fait qu'il y en a marre des individus, quels qu'ils soient, qui nous renvoient à des déterminations objectives qui sont en fait la conséquence de décisions politiques et économiques (on vient d'ailleurs de nous faire le coup à un niveau plus élémentaire, celui de la constitution européenne inéluctable !). Il ne faut pas mettre dans les « conditions données » des choses qui ne sont pas de même nature. S'il n'est pas question de prendre la révolution comme une page blanche qui effacerait d'un coup l'existence de l'urbain (et non pas de la ville), de la nouvelle ruralité (et non pas de la campagne) et plus généralement la structuration destructive de l'espace, dont la prégnance ne s'effacera qu'avec le temps, les sources énergétiques (énergie nucléaire par exemple), les moyens de transports (autos, camions), le rapport à la nature extérieure en général et au vivant (ogm et bio-techno) relèvent bien d'un choix et ne sont pas des « conditions données » ou en tout cas, pas au sens strict. On pourrait dire que par rapport aux premières conditions citées, l'objectivation n'est pas définitivement sédimentée.

La perspective des conditions données me semble tout à fait cohérente avec des positions sur le développement capitaliste de la Chine. De la même façon qu'elle attend la diffusion des logiciels libres pour exacerber la contradiction forces productives/rapports de production, elle attend la croissance quantitative de la classe ouvrière chinoise pour exacerber la contradiction capital/travail à l'échelle mondiale… sans nous dire que ce « développement », s'accompagne d'une croissance du chômage sans précédent et exponentiel1, sans nous dire aussi, dans quel état ce développement, dans les formes capitalistes, laissera la planète. En appelant au credo marxiste du caractère progressiste du développement capitaliste cette position vérifierait, paradoxalement, les théories anti-communistes de Rostow de l'époque de la Guerre froide, sur « les étapes de la croissance ». Les pauvres chinois seraient ainsi condamnés à revivre en un accéléré encore plus radieux que l'accéléré soviétique stalinien, toutes les étapes de notre beau parcours occidental (les cinq étapes !). Nous supposons que c'est le prix à payer pour le passage au communisme dans 1000 ans !

Plus généralement, il me semble que cette position, comme toute celles qui prônent la croissance des forces productives (capitalistes ou « communistes ») continue à penser en termes de contradiction entre un développement infini de ces forces et le caractère trop étroit des rapports de production reposant sur la propriété privée. Nous avons déjà dit ailleurs pourquoi cette contradiction nous paraissait caduque, mais nous n'avons pas insisté par contre, sur le fait que faire de cette contradiction une contradiction centrale pour le communisme impliquait de prendre la nature extérieure uniquement comme objet et non aussi comme puissance autonome possédant des tendances auto-régulatrices. Et c'est bien cette puissance autonome que les bio-technologies et par exemple les ogm veulent éradiquer.

Marx approche pourtant cela quand il se penche sur les dégâts de l'industrialisation sur l'agriculture moderne, dans le chapitre sur la grande industrie et l'agriculture dans le livre I du Capital. Dans ce texte, apparaît bien le fait que Marx ne tient la position scientiste et progressiste que parce qu'il pense la révolution proche, mais alors que penser de ses épigones contemporains ? Toutefois, il abandonne cette critique quand, comme Raoul d'ailleurs, il remet au centre la propriété privée comme seule limite. La et les limites ne sont alors plus que des formes sociales à subvertir dans l'histoire prométéenne et progressiste de l'humanité. C'est alors la croissance infinie des forces productives qui est censée transcender les limites. En effet, la métaphore des Manuscrits de 1844 sur l'humanisation de la nature ne semble pas poser de bornes. De la même façon, dans les œuvres ultérieures, la théorie de la valeur-travail soit nie la limite extérieure que représenterait la rareté naturelle soit la reconnaît comme interne, produite par le mpc. Mais R. nous fournit un complément inédit et intéressant en nous montrant que les rapports sociaux capitalistes, dans l'état actuel de ce que nous appelons à Temps critiques « la société capitalisée », n'ont absolument plus besoin de ce caractère définitoire que représente la propriété privée. Le degré de socialisation des forces productives permettrait la gratuité, des échanges non marchands… dans une certaine mesure. Ce que Marx avait déjà anticipé dans ses analyses, mais qu'il voyait plutôt se réaliser dans la phase inférieure du socialisme. R. n'est pas un dialecticien démuni. Il a deux fers au feu ; le premier fer est tout oxydé et rouillé mais peut-être peut-il encore être recyclé sous un nouveau look. C'est l'idée que ce qui n'a pas explosé au cœur du développement capitaliste, va exploser par l'inclusion de sa périphérie et cela non pas dans une variante tiers-mondiste aujourd'hui désuète, mais dans un cadre renouvelé par le processus de globalisation/mondialisation. La Chine (d'autres diront l'Inde, le Brésil) pourrait alors être intégrée sur la base de l'extraction de plus-value absolue qui viendrait contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit basé sur l'extraction de la plus-value relative dans les pays à capitaux dominants (et gnagnagna…). Cette extraction de plus-value absolue serait la marque d'une productivité plus basse qui, pour R., laisse encore des marges de gains de productivité pour l'avenir. Il y a donc bien pour lui restructuration réussie ou en passe de réussir. ; le second fer est plus moderne pour ne pas dire moderniste. Il correspond à l'idée que puisque la contradiction forces productives/rapports de production n'a pas encore fait exploser le capitalisme sous sa forme classique, de type industriel et donc avec prédominance de la production des biens matériels, de l'accumulation de capital fixe, etc. C'est dans l'immatériel que ça va se passer car là la contradiction entre propriété privée dans les rapports sociaux et liberté dans l'Internet est explosive2. Comme R. ne saisit pas que le capital et surtout la valeur, peuvent chercher à s'émanciper de toute forme de fixité, il ne peut concevoir que la propriété ne soit aussi une de ses formes de fixité, devenu aujourd'hui, parfois, un obstacle3. Il y voit donc une contradiction fondamentale car remettant en cause ce qui définit le capitalisme. Là encore, c'est ne pas tenir compte du fait que c'est, pour l'instant, le capital qui a « réalisé » la révolution, cette dénégation étant le point commun de tous ceux qui s'en tiennent encore à l'idée de phase de transition nécessaire. C'est cela qui lui fait passer sous silence des tendances importantes à la gratuité, impulsée par le capital lui-même. Quelques exemples : l'Encyclopaedia Britannica s'est complètement dématérialisée et a été transformée en service quasiment gratuit ; le portable Motorola vendu 2500 dollars en 1989 est offert gratuitement aujourd'hui en échange de services de télécommunications ; il n'y a pas que les « logiciels libres » qui circulent gratuitement puisque Netscape fait cadeau de son logiciel de navigation sur le web, Microsoft faisant de même avec Internet explorer pendant que Sun microsystems distribue gratuitement le programme Java.

Moins « éloigné » du marxisme sûrement que Moulier-Boutang, Negri et que les variantes néo-opéraïstes, R. est pourtant en deçà des anticipations marxiennes (et non pas marxistes) sur le general intellect4, mais sur cette base fausse (la non reconnaissance de cette « révolution »), il les rejoint en exprimant, de façon implicite, que c'est dans les relations sociales, la communication sociale, les échanges (non marchands) que s'effectue la subversion. R. raisonne en fait à partir d'une analyse « classique » de l'économie et même « néo-classique » devrais-je dire, au risque de le froisser. Dans cette perspective, certains aspects coopératifs de l'Internet sont incompréhensibles si on fait alors reposer la motivation des agents économiques sur le calcul égoïste. Il en déduit qu'un processus qui ne permet plus ce calcul égoïste ou au moins qui ouvre d'autres calculs et possibilités, représente une opportunité de libération ou de désaliénation. Or comme l'indique Rifkin au contraire, la « net-économie » repose sur les réseaux et permet d'obtenir un échange gagnant-gagnant entre l'agent économique quel qu'il soit (ménage, entreprise, administration) et la société globale. Les aspects « coopératifs » entrent donc dans des perspectives stratégiques qui n'ont pas le profit immédiat comme but, mais par exemple la puissance à terme5. C'est d'autant plus facile que ces effets coopératifs, comme les effets de réseau sont gratuits pour le capital. Et nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de faire intervenir les interrogations de Solow sur ce point alors que Marx avait déjà analysé ces effets coopératifs dans le passage de la manufacture à la grande industrie, aussi bien du point de vue de leur gratuité que du point de vue de la productivité. Il me semble que R. comme les néo-opéraïstes, s'appuie sur cet aspect coopératif pour maintenir (ou redonner) au travail vivant un rôle moteur, non pas tant dans la valorisation car il ne nous dit rien sur le caractère productif ou non de ce travail et des rapports entre gratuité et valorisation du capital, mais rôle moteur dans la transformation du monde. Dans cette mesure, je lui adresse les mêmes remarques que j'adressais aux néo-opéraïstes dans Individu et communauté : le capital cherche en permanence à s'approprier les puissances intellectuelles du travail vivant et non simplement les puissances physiques. « Le mort saisit toujours le vif » (ceci pour concéder aux vieilles formules !)

L'amalgame polémique dont j'ai parlé plus haut conduit malheureusement Raoul à comparer les actions anti-ogm à de possibles actions anti-internet, ce qui ne me semble pas sérieux. En effet, ma position vis-à-vis des réalisations de la technoscience, ne correspond pas à une position de principe de type idéologique, mais à une analyse en terme de subordination/domination ; quelle est l'influence de telle ou telle innovations sur les rapports sociaux, quelle incidence sur le degré de subordination ? (de classe ou des individus, je passe sur cette question). Or, les tic facilitent la déconcentration des unités de production y compris là où la nécessité d'accumuler du capital fixe semblait inéluctable (chimie, automobile). Cela a notoirement affaibli les luttes et est venu compléter le « contournement des forteresses ouvrières » entamé dès le début du processus de restructuration de la fin des années 70-années 80.

Si on reprend cet exemple, on peut dire que, quel que soit le risque écologique que fait planer ce type de produit (on peut discuter à l'infini sur cet aspect, il n'en sortira rien pour le moment, faute de preuve), il y a et aura croissance de la subordination des petits paysans aux trusts industriels producteurs des ogm. Bien sûr, certains d'entre vous me diront : tant mieux, cela fera disparaître ces petits paysans, accélèrera la prolétarisation… et le communisme… dans 1000 ans ! Mais moi, je ne veux pas de la disparition de ces petits paysans ; Les mouvements de « sans terre » dans le monde entier montrent d'ailleurs qu'il n'y a pas que moi qui n'en veux pas. Bien sûr je « m'éloigne » du marxisme, de ce marxisme qui méprise depuis toujours cette classe de la non conscience, cette classe lumpenisée par nature. D'ailleurs même cet « espoir » marxiste de la disparition de la petite propriété au profit de grandes concentrations productives, est vain. Les ogm permettront, si elles s'imposent, de contrôler l'espace mondial alimentaire et donc les populations, en imposant une forme unique d'intrants et de fournisseurs capables de s'adapter à n'importe quel type d'agriculture, à n'importe quelle taille d'exploitation. Plus besoin alors de continuer la transformation des rapports sociaux dans l'agriculture mondiale, où se côtoient toujours, en dépit des prédictions marxistes, petites propriétés familiales, grandes propriétés pré-capitalistes et grandes exploitations modernes mécanisées. Il ne s'agit donc pas, comme par le passé, d'une expropriation de la paysannerie mais d'une expropriation du vivant. Cette dernière est d'ailleurs le résultat de la conception néo-classique qui fait de la nature extérieure un « capital naturel ».

Par contre Internet relève des microtechnologies à double portée : de production et d'usage, ce qui permet de dégager une certaine autonomie par rapport à la pure fonctionnalité productive qu'on trouve par exemple dans le cas des ogm. On pourrait d'ailleurs établir une distinction entre les technologies d'adaptation et les technologies de transcendance, mais R. est à vrai dire loin de tout cela puisque dans ses accusations de technophobie, il ne distingue même pas, comme le fait par exemple Marcuse, la technique en tant que condition de production et la technologie comme mode de domination. En fait, la vision de R. semble tout à fait se rattacher à la position progressiste la plus moderne que l'on retrouve chez R. Richta et sa « révolution scientifique et technique6 ». Pour R. la base de la réflexion s'élabore sur l'idée d'une détermination économique en dernier ressort qui ne laisse aucune possibilité de concevoir l'existence d'un processus d'autonomisation de la technique sous forme de technologie ou de technoscience. Il ne voit pas comment domination de l'économique et domination de la technoscience participent d'un nouveau principe de réalité pour parler comme Marcuse7 ou d'un nouvel esprit du temps pour parler comme Hegel. Dans ce contexte, l'appropriation d'une partie des fonctions non productives (ludiques ou/et communicationnelles par exemple) et même le détournement créatif ou subversif des fonctions productives s'avère possible, mais ne garantit en rien la portée politique (ou communisatrice) de telles pratiques. Ce qui est aussi étonnant, c'est que lorsque R. développe l'importance des logiciels libres, il se situe donc dans la sphère de la circulation/consommation, sans rien développer sur la notion de service8, sur le travail immatériel, les implications sur la théorie de la valeur quand le coût de production est quasi nul et qu'on assiste à une déconnexion presque complète entre valeur et prix. Pourtant, il ne s'agit alors plus du tout du problème marxiste de la transformation des valeurs en prix, mais de la validité de la théorie en question au moins quant aux services. En effet de par sa nature, le produit de service n'est pas un véritable produit ou en tout cas il faut distinguer sa phase de production (l'« offre » en langage économique) et la prestation effective (qui n'est pas la « demande ») mais en dépend de plus en plus comme l'ont montré les services des start up. En effet, leur valeur n'est pas déterminée par le temps de travail socialement nécessaire pour les produire mais par la taille du « club » réceptionniste des services en question. Et quelles sont les implications sur le rapport au travail, sur les luttes. On n'en saura rien alors que l'intervention est censée être centrée sur « la visibilité des luttes ». Est-ce vraiment étonnant quand il lui faut faire le grand écart entre le potentiel émancipateur des logiciels libres et les formes nouvelles de subordination au travail, bien décrites par B. Astarian, sous le nom de « troisième subordination. » ? On peut alors se poser une question : la visibilité du projet révolutionnaire passerait-elle par la disparition des luttes revendicatives sur le lieu de travail ? R. ne va pas si loin dans l'aventure mais il indique leur impasse et impuissance (p. 9).

Sans que cela soit explicite, cette vision se rapproche d'une critique de la phase de transition et résout, à son corps défendant, l'aporie d'origine entre luttes revendicatives et luttes révolutionnaires. C'est même toute l'approche en terme d'opposition irréductible entre Réforme et Révolution qui devient caduque. Seulement là où le bât blesse, c'est qu'il y a positivation de pratiques comme ont pu être positivé aussi, à d'autres moments, les pratiques de remise en route d'entreprises en difficulté par leurs propres salariés, transformant par là même des pratiques de survie, de reconstruction des rapports sociaux quand le capital ne les reproduit plus qu'imparfaitement, en idéologie autogestionnaire. On a le même travers dans l'idéologie de la technologie libératrice et ne pas céder à cette idéologie ne signifie pas pour autant ne voir dans la misère que la misère !

Il ne faut pas confondre des pratiques alternatives qui prospèrent tant bien que mal dans les pores du système global et qui marquent une réponse à une crise de la reproduction globale et des pratiques qui explorent tous les possibles du système et se retrouvent parfois en avance ou en décalage avec les pratiques dominantes. C'est cette question de la reproduction qui est centrale aujourd'hui parce qu'on est sorti de la dynamique d'une « reproduction élargie ». Il faut en effet distinguer l'extension de la sphère de domination du capital, de son espace de reproduction, d'un véritable accroissement du rythme de l'accumulation du capital (c'est-à-dire la reproduction élargie). Cette tendance à la sortie de la dynamique est ce qui pose les « conditions de la production » (notion mise en avant par K. Polanyi) comme nœud de la crise, comme impossible restructuration amorcée pourtant dans les transformations récentes du secteur de la production. Ces conditions concernent tout ce qui tend à être considéré comme une marchandise (par l'économie politique du capital et part une grande partie de sa critique marxiste), c'est-à-dire la force de travail, la terre, la nature extérieure en général. Si on entre dans les détails et que l'on considère par exemple la force de travail, la crise de ses conditions de reproduction se repère dans la famille, l'éducation et la protection sociale. Et on s'aperçoit que c'est l'État qui fournit ces conditions de production et dans une forme toujours plus collective. Les politiques actuelles de transports, communications, aménagement du territoire, parcs nationaux sont, à cet égard, révélatrices. Les services « universels » qui en découlent dépassent la simple distinction privée/publique que l'on trouvait dans la phase fordiste de l'État-providence avec ses services publics et il y a coexistence entre un désengagement de l'État quant à la production et une intervention croissante sur les conditions de la reproduction. Si aujourd'hui, la crise se situe d'abord dans ce secteur des « conditions de la production » ce n'est pas essentiellement à cause d'une baisse du taux de profit qui nécessiterait de faire des économies. Cela, c'est la vision économiciste qui n'est jamais capable de nous démontrer cette baisse du taux de profit et qui oublie que la crise de ces conditions de production était déjà présente, mais de façon embryonnaire ou sous-jacente à la fin des florissantes années 60, ce que nous montrent des événements aussi différents que la révolte de la jeunesse, la critique de l'école, les pratiques anti-travail et les théories de la « croissance zéro ». La situation de régions comme la Californie par exemple qui doivent dépenser des sommes folles pour la restructuration environnementale de monstres comme la ville de Los Angeles est emblématique des pratiques autodestructrices du capital.

Les luttes sur ces questions de conditions de la production nous paraissent radicales non pas tant parce qu'elles énoncent sur elles-mêmes que parce qu'elles prennent les choses à la racine, que parce qu'elles s'attaquent aux conditions et par là-même, à travers leurs particularités, posent les questions en termes de reproduction globale et donc la critique doit se faire alors globale. Ces luttes court-circuitent parfois les médiations syndicales et autres et leur cortège d'actions légales et normalisées. Les qualificatifs qui cherchent à les caractériser de syndicales ou politiques, de revendicatives ou révolutionnaires perdent alors de leur pertinence. Tout cela contient bien sûr des contradictions comme le montre par exemple la position ambiguë de la « Confédération paysanne » par rapport aux actions anti-ogm ou bien celle de la mouvance Bové quant au citoyennisme. Deux remarques encore sur ces luttes

Le fait qu'elles portent sur les conditions de la production n'empêche pas le lien avec les luttes dans la production et des passerelles peuvent exister comme par exemple les luttes des chômeurs qui participent à la fois des luttes sur les conditions (la crise de la reproduction globale de la force de travail) et dans la production (la concurrence sur le marché du travail). Les luttes embryonnaires menées contre l'obligation de travailler le jour de Pentecôte relèvent aussi de cette double nature. On peut trouver cet aspect aussi dans les luttes des salariés contre des entreprises par ailleurs particulièrement dangereuses ou polluantes comme azf ou Métaleurope, mais pour le moment, là encore, si le lien est potentiel, il ne se réalise pas dans la mesure où l'idéologie du progrès et l'idéologie du travail conservent un certain poids malgré son absence de perspective. Poids qui interdit toute remise en cause du productivisme et à fortiori toute remise en cause du modèle dominant de rapport à la nature extérieure.

« L'expérience ouvrière » chère à « Socialisme ou Barbarie » n'est alors plus qu'expérience négative. En l'occurrence, dans ces deux derniers exemples, nous sommes dans la défaite mais cela n'invalide pas l'analyse et les possibles futurs.

Ces luttes sur les conditions sont souvent, à mon avis, faussement analysées en termes interclassistes ou encore pire, comme expression des nouvelles classes moyennes comme si la contradiction des classes était toujours déterminante et que la claire ligne de classe devait continuer à départager luttes intéressantes et inintéressantes. Je ne vise personne, mais certains se reconnaîtront.

Ce qui est insuffisamment dégagé, c'est comment ce développement de l'immatériel entre dans un processus de totalisation, déjà ancien certes avec l'urbanisation industrielle, qui tend à recouvrir toute la société capitalisée, dans la mesure où il est orienté vers la reproduction globale du système et non plus essentiellement vers la production (la puissance et la maîtrise plutôt que le profit). Son utilisation des « externalités » (l'Amazonie considérée comme réserve mondiale et non comme source de profit pour l'économie brésilienne) et des relations monétaires (la monnaie comme représentant de la généralité face aux formes particulières de la valorisation), de même que la coexistence paradoxale du développement d'une tendance à la gratuité des biens d'un côté alors que se développe la tendance à la marchandisation des services et de toutes les activités humaines de l'autre, nous semblent de bons indicateurs du processus de totalisation qui constitue la société capitalisée. Cette coexistence stabilisatrice ne nous semble pas, néanmoins, correspondre à un parachèvement du capital qui verrait la disparition de toute contradiction. Il faut simplement cerner celles qui demeurent, celles qui avaient été englobées et réapparaissent, celles qui sont caduques et enfin, celles qui sont nouvelles.

 

 

Notes

1 – La moitié des 300 millions de paysans serait surnuméraire tout en se voyant interdit tout exode rural dans des villes qui comptent déjà 30 à 40 millions de chômeurs d'après les experts. Il n'est donc pas question ici d'une quelconque future « armée industrielle de réserve » et pour peser sur quels salaires par St Ricardo et St Marx réunis.

2 – Cette nouvelle « contradiction » est bien développée, de façon très descriptive, dans plusieurs articles et ouvrages du traducteur et introducteur de Negri en France, Yann Moulier-Boutang. Je ne saurais trop conseiller à R. la lecture du dernier Negri-Hardt, Multitude, dans lequel il verra comment la tendance qu'il développe a déjà été conceptualisé dans un ensemble théorique beaucoup plus cohérent puisque détaché de la théorie du prolétariat. Comme Negri d'ailleurs, Raoul nous présente cette évolution comme inéluctable (p. 9). En dehors du fait, d'un autre niveau certes, que le résultat du référendum sur la constitution nous donne un exemple de la relativité de l'inéluctabilité (euphémisation du « sens de l'Histoire » je suppose), il est bien dommage qu'il n'y ait plus que la révolution qui ne soit pas inéluctable dans ce monde de l'inéluctabilité.

3 – C'est pourtant ce que saisit un simple analyste du développement du capital comme J. Rifkin dans L'âge de l'accès en décrivant le mouvement de déclin de la propriété privée au sein de la production en réseau, déclin de l'appropriation au profit du contrôle, déclin de l'accumulation au profit de la fluidité. M. Castells, dans L'âge de l'information signale aussi que l'économie en réseau chasse toute tendance à la détention durable de patrimoine. On retrouve aussi cette même tendance dans la recherche de fluidité qui caractérise la finance moderne. Pour ceux qui auraient le temps ou l'envie de s'y plonger, on peut conseiller les livres les plus récents d'Aglietta et Orléan.

4 – Cf. Marx, « Fragment sur les machines », Grundrisse, p. 306. Œuvre ii. La Pléiade.

5 – Sur ce point, on peut se reporter aux articles de la revue Temps critiques sur la question ou au volume II de l'anthologie, La valeur sans le travail (L'Harmattan, 1999) et aussi aux thèses de F. Fourquet sur la « valeur-puissance ».

6 – Richta R. (1969), La civilisation au carrefour, Anthropos.

7 – Marcuse H., « Industrialisation et capitalisme chez M. Weber » in Culture et société ; et aussi L'Homme unidimensionnel. Cette critique de Marcuse n'est toutefois pas exempte d'ambiguïté puisqu'elle se rattachera ensuite à l'idée de désaliénation par l'automation (l'Internationale situationniste partageait également cette idée).

8 – Le développement des services dans le capitalisme le plus récent est inséparable de l'extension de segments non marchands dans un fonctionnement d'ensemble qui reste marchand. Le fait que, de plus en plus, le monde semble devenir une marchandise n'a de sens que si on n'entend pas sous ce dernier mot, une marchandise intégrale. Cela ne veut pas dire, comme peut être finalement Raoul le pense, que le capitalisme serait miné de l'intérieur par une lutte contradictoire entre services marchands et non marchands. Pour cela, il faudrait que l'activité de service s'autonomise de l'activité générale qui reste déterminée par les rapports sociaux capitalistes.