The show must go on

janvier 2006, Temps critiques



Le texte1 de Jean-Pierre Lefebvre est une façon de sauver la catégorie de prolétariat à partir à partir d'une analyse des transformations du capital. Cette analyse est reliée au travail d'Henri Lefebvre2, mais conceptuellement il ne fait aucune référence aux réflexions qui ont pu se mener en dehors du giron historique du pcf (que ce soient celles de l'opéraïsme italien sur le travailleur collectif et le general intellect ou de revues comme Invariance qui ont théorisé la « classe universelle » dès le début des années 70.). Il s'ensuit un mélange éclectique entre des analyses qui n'apparaissent nouvelles que par l'ignorance crasse qui a habité ce milieu pendant 30 ans et des réminiscences du bon vieux marxisme non dépoussiéré. Pour ne prendre qu'un exemple, le discours sur la valeur reste bloqué sur la notion de plus-value, jamais contestée, comme si le travail vivant était toujours au centre du procès de valorisation et qu'il n'avait fait que changer de nature, se faisant plus idéel que matériel. L'analyse de Marx serait donc inattaquable puisque Marx n'a jamais dit qu'il y avait adéquation entre travail productif et production matérielle. Est passée aussi à la trappe la question de la mesure de la valeur par le temps de travail alors que d'après Marx et « Le fragment sur les machines », cela devient impossible quand ce sont le travailleur collectif et le general intellect qui commandent la création de richesse. Là encore cela permet de maintenir la perspective d'un travail vivant à la base de la production de richesse, même si son agent principal devient le travailleur intellectuel. On apprend alors que l'enseignant est l'archétype de ce travailleur intellectuel productif et que c'est pour cela qu'il est aujourd'hui à la pointe des luttes. Simplement on lui demandera d'abandonner son point de vue strictement corporatiste pour s'élever jusqu'à la remise en cause de ses cours magistraux (le programme de la cfdt en quelque sorte). Que cette importance des enseignants, comme celle des travailleurs des transports et des hôpitaux, soit le fait de leur position particulière dans les rapports de reproduction (et non de production) ne vient pas à l'idée de notre auteur3. La critique de la notion de classe moyenne ne peut donc se faire, pour J.-P. Lefebvre que par référence à la plus-value et celui-ci de se livrer à un exercice funambulesque sur la détermination de ce qui est vraiment productif, sans comprendre qu'aujourd'hui tout est productif pour le capital, mais sans référence à la plus-value. Le profit et la puissance suffisent comme moteurs du capital. L'hymne au travail productif (new look s'entend) conduit aussi à reprendre les analyses sur l'armée industrielle de réserve. Le sens de la cohérence conduisant toutefois à supprimer « industriel » pour ne conserver qu'"armée de réserve ». On se situe donc encore dans la détermination économique des catégories du capital et particulièrement dans celle de l'économie classique et de Ricardo sur le salaire que Marx ne fait que reprendre. Le chômage ne serait que l'effet d'un déséquilibre sur le marché du travail dû lui-même aux méfaits du méchant système capitaliste et non pas au processus d'inessentialisation de la force de travail dans le cadre d'une substitution du travail mort au travail vivant que pourtant Marx a anticipée il y a 150 ans4.

Le développement des forces productives n'est jamais remis en perspective, relativisé comme le montre le passage sur l'audio-visuel qui pourrait supprimer avantageusement les cours répétitifs des enseignants. La science est neutre quoi comme l'armée et pourtant on nous dit que des leçons ont été tirées du passé ! Finalement il ne s'agirait que de piloter autrement l'économie. Esprit du communisme où au moins de Polanyi êtes-vous là ? Non, car il ne s'agit que de passer à un nouveau mode de production plus rationnel, à l'abri des gaspillages et catastrophes écologiques.

À partir de là on peut effectivement parler d'autogestion puisqu'il ne s'agit que de critiquer une mauvaise direction de l'économie et l'impasse qu'a pu constituer une planification socialiste. Autogérons donc les productions d'armes, l'énergie atomique, les ogm et autres pécadilles du même acabit pourvu que nos salariés soient contents d'être la classe vivante du travail vivant créateur de richesse.

Ce qui n'est qu'insuffisance de la critique jusque là devient incohérence quand on aborde le versant politico-idéologique. La description de l'aliénation des individus qui est prise chez le Henri Lefebvre critique de la vie quotidienne, pour la mâtiner de modernisme féministe et anti-pub est complètement contradictoire avec le fait de développer une naïve propagande électoraliste sur le salarié majoritaire. Même un bourdieusien sait que l'électeur n'aura jamais aucune conscience de classe et que le fait qu'il fasse partie d'un groupe majoritaire, les salariés, ne le conduit nullement à quelque action collective. Une fois il vote trotskyste ou fn, la fois suivante Chirac, puis finalement ps. C'est comme pour les chaînes télé : « c'est son choix » !

Ce qui est le produit du processus d'individualisation et qui amène les individus, dans une période de basse tension entre individu et communauté, à vivre en calculant les coûts/avantages de leurs actions, devient quelque chose d'incontournable pour notre auteur qui proclame, de façon a-critique, que les individus ne veulent perdre que leurs chaînes et pas le confort ! C'est bien pour cela que soit il ne se passe rien soit les mouvements sociaux sont particulièrement autolimités. On en a encore fait l'expérience au printemps 2003 comme en 1995. Il y a un blocage car il n'y a jamais aucune prise de risque5. Or la révolution (j'ose ce mot faute de mieux) est un pari, une prise de risque. 

 

 

Notes

1 – Texte disponible sur demande à la revue Temps critiques, tempscritiques.free.fr

2 – Dans son principal ouvrage sur le devenir du capitalisme après les bouleversements de la fin des années soixante, La survie du capitalisme. La reproduction des rapports de production (Anthropos, 1973) Henri Lefebvre partage la critique du productivisme et de l'ouvriérisme dont le mouvement de mai 68 était porteur mais il conserve le credo marxiste du développement des forces productives et il fait l'apologie de leur expansion maximale dans les activités technologiques, culturelles et urbaines de la société du capital illimité que nous connaissons depuis cette époque. À ce sujet on lira la préface de Jacques Guigou à la troisième édition de cet ouvrage d'Henri Lefebvre (Anthropos, 2002). Cette contradiction que Lefebvre n'avait pu dépasser est devenue caricature chez les lefebvriens d'aujourd'hui.

3 – Cf. notre analyse du mouvement de 1995 dans les nos 8 et 9 de la revue Temps critiques.

4 – Sur cette question nous ne saurions trop renvoyer au vol II de l'anthologie de Temps critiques Guigou J. et Wajnsztejn J. (dir.), La valeur sans le travail, L'Harmattan, 1999 ; et à Guigou J et Wajnsztejn J, L'Évanescence de la valeur, L'Harmattan, 2004.

5 – Cf. les « débats » sur le paiement des jours de grèves et la réaction face à l'application stricte des textes par le gouvernement Raffarin et son ministre Ferry dans l'Éducation nationale.