Un oiseau dans le désarroi

janvier 2006, Temps critiques



Le texte1 de L'Oiseau-Tempête pose d'emblée le cadre théorique du sujet en parlant dans son sous-titre de « temps mystifiés ». On est donc dans l'optique de la fausse conscience et non plus dans celle de la conscience de classe, mais c'est encore la conscience qui mène le monde et qui peut expliquer qu'on puisse assister à des non événements que représenteraient « une manif virtuelle » et une « contestation virtuelle ». Les syndicats semblent alors tirer leur existence de la mise en spectacle de la virtualité, mise en spectacle formelle qui dévoierait le juste contenu de la lutte des salariés durement exploités. Le caractère fragmentaire et compulsif des luttes ne serait alors pas lié au caractère lui-même fragmentaire et particulariste des revendications, mais à des mots d'ordre syndicaux qui viseraient à briser l'unité objective de la classe. Les divisions syndicales et les slogans n'exprimeraient pas le désarroi des salariés, mais une manipulation des directions pourries. Que l'ultra-gauche retrouve les arguments traditionnels des trotskystes est quand même surprenant. Pourtant, les syndicats ne peuvent jamais donner plus que ce qu'ils sont, des représentants des conflits et rapports de force quotidiens au travail. C'est pour cela que le décalage qui se produit souvent, au cours des luttes, entre le mouvement et les syndicats, n'est jamais un décalage définitif, un dépassement de la forme syndicale, n'en déplaise aux assembléistes et autres conseillistes ou coordinationnistes. Bien sûr ces formes dans l'action peuvent être des expressions plus réelles, constituer des expériences inoubliables, mais elles ne peuvent en elles-mêmes produire un autre contenu à la lutte, contenu qui ne peut être donné que par le mouvement s'il s'en donne les moyens pratiques et théoriques2.

Les exemples abondent sur justement cette absence de moyens théoriques et le discours autour des 35 heures en fournit un bon exemple. Le fait que tout et son contraire ait pu se dire, que cela ait pu être attaqué comme une manœuvre de la Gauche pour faire passer la flexibilité (alors que le patronat était contre), puis que certains les défendent aujourd'hui quasiment comme un acquis parce que c'est la Droite qui veut supprimer la loi, ne semble pas faire problème. Bien sûr, l'Oiseau-Tempête se distingue de ces positions oiseuses en déclarant ne tomber dans aucun des pièges du capital. Les 35 heures ne correspondraient donc qu'à un « partage de la misère », même si elles sont payées 39. L'argument n'est pas loin de ressembler à celui de la cgt qui à l'origine du conflit, déclarait : nous les salariés, on n'a rien demandé, on n'est donc ni pour ni contre a priori et contre si on nous demande des compensations.

L'Oiseau-Tempête ne tient absolument pas compte du fait que la baisse du temps de travail se situe à l'intérieur d'une tendance séculaire liée au développement des forces productives et à la domination toujours plus grande du travail mort sur le travail vivant. Les auteurs de cette revue croient donc ou feignent de croire que le capital cherche à toujours faire travailler davantage comme le montreraient la mesure sur la Pentecôte, la chasse au gaspi et la récente réforme sur les retraites. Ils confondent renforcement de la discipline du travail et baisse des coûts de reproduction avec l'accroissement du processus d'exploitation. L'indice qui nous fait dire qu'0iseau-Tempête n'y croît pas lui-même apparaît bien dans le passage qui indique que la réforme des retraites c'est « l'injonction et l'obligation de travailler… » et trois lignes plus loin qu'« on ne nous donnera pas l'occasion de travailler après 60 ans ». On ne saurait mieux exprimer le désarroi dont nous parlions plus haut et qui touche malheureusement, non seulement nous-mêmes dans les luttes à chaud, mais ceux qui sont censés en tirer les leçons à froid.

Comme dans le discours de la cnt Vignoles, le temps de loisir est totalement déconsidéré comme temps de l'aliénation dans la séparation et la consommation. On a l'impression que les « révolutionnaires » ont encore plus peur de ce « temps libre » qui leur rend la classe et ses préoccupations encore plus étrangère qu'à l'époque de la centralité du travail. Il y a là un problème bien réel — que Marx avait d'ailleurs anticipé — à savoir le développement des forces productives ne peut conduire qu'à cette libération de temps. Mais pour Marx c'est le socialisme qui devait réaliser cela alors que c'est la révolution du capital qui l'a mise en route. Certains alors, tentent d'y répondre par une solution particulièrement inadéquate qui serait de réinstaller le travail, le vrai travail au cœur de la société. Le temps libéré par le capital s'opposerait alors à un temps réapproprié par le travailleur libéré. Mais entre temps (sans jeu de mot !) ne règnerait que la misère, les guerres, le désastre, la régression sociale. Rien que cela ! Si c'était vrai nos amis d'Oiseau-Tempête devraient se tirer une balle car comment espérer quelque chose si une telle situation ne provoque pas plus de révolte. Il y a là un grand mystère qui, souvent, pousse les radicaux à parler en termes de soumission ou de servitude volontaire, à oublier que le capital est un rapport social avec des contradictions (que par exemple les prolétaires n'ont pas que leurs chaînes à perdre). Mais comme ce n'est pas leur cas, on se demande quelle est leur base de repli.

 

 

Notes

1 – Tract de la revue L'Oiseau-Tempête, « Ils attaquent la semaine des quatre jeudis. Les temps mystifiés ». Février 2005. Cf. oiseautempete.internetdown.org

2 – Par exemple en 2003 et malgré toute leur hypocrisie, les syndicats n'ont fait qu'accompagner le peu d'enthousiasme des enseignants de lycée à boycotter le bac et plus généralement à critiquer fondamentalement le système scolaire et leur État employeur. Dans le même ordre d'idée leur appel à la grève pour la journée de Pentecôte, s'il encadrait bien le mouvement d'opposition qui se faisait jour, en exprimait aussi les faiblesses par le refus de tout mode d'action illégal et de boycott de la journée de « solidarité ». Sur cette question, on se reportera au texte suivant sur la suppression du lundi de Pentecôte comme un jour férié.